ECG approfondies · Chapitre 09 · Second semestre

Probabilités sur un ensemble quelconque

1re année

Espace probabilisé général, variables discrètes, lois usuelles infinies, couples discrets, convergences et approximations.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Espace probabilisé général
  • Variables discrètes
  • Lois usuelles infinies
  • Couples discrets
  • Convergences et approximations

Le chapitre « Probabilités sur un ensemble fini » a posé un cadre complet et cohérent : un univers Ω fini, tous les événements possibles, deux axiomes, et pas une seule ligne admise. Ce cadre a un défaut, et il est rédhibitoire : il ne permet pas de modéliser les expériences les plus simples du monde réel, celles qui n'ont pas de fin fixée à l'avance.

Voici l'exemple qui fonde tout le chapitre. On lance une pièce équilibrée autant de fois qu'il le faut, et l'on s'arrête au premier pile obtenu. On note X le rang de ce premier pile. Combien de valeurs X peut-elle prendre ? Elle vaut 1 si le premier lancer donne pile, 2 si le premier donne face et le second pile, et rien n'interdit à X de valoir 1000. L'ensemble des valeurs possibles est donc N tout entier : il est infini. Aucun univers fini ne décrit cette expérience, et la loi de X est une famille infinie de nombres dont il faudra vérifier que la somme vaut 1, c'est-à-dire qu'il faudra sommer une série.

Cet exemple réserve une seconde surprise, plus profonde. Considérons l'événement N : « on n'obtient jamais pile », c'est-à-dire la suite de lancers qui ne donne que des faces. Cet événement n'est pas impossible : la suite infinie de faces est un résultat parfaitement décrit, elle appartient à l'univers. Pourtant, sa probabilité est nulle, comme on le vérifiera dans ce chapitre, car elle est majorée par (12)n pour tout entier n. Sur un univers fini, « probabilité nulle » et « impossible » sont deux mots pour la même chose. Sur un univers infini, ce sont deux notions distinctes, et cette distinction est l'une des nouveautés conceptuelles du chapitre.

Trois outils nouveaux vont donc apparaître. Le premier est la tribu : sur un univers infini, on ne peut plus prendre pour événements toutes les parties de Ω, et l'on doit préciser à l'avance la collection des parties que l'on accepte d'appeler des événements. Le deuxième est la série : partout où le chapitre fini écrivait une somme finie, on écrira une somme infinie, et la première question sera toujours celle de la convergence. C'est là que le chapitre « compléments d'analyse » sert : série géométrique et ses séries dérivées, série exponentielle, séries de Riemann, critères de comparaison. Le troisième est le couple de lois infinies au programme, la loi géométrique et la loi de Poisson, qui modélisent respectivement un temps d'attente et un comptage d'événements rares.

La structure du chapitre reprend celle du chapitre fini, en la généralisant point par point : espace probabilisé, conditionnement, indépendance, variables aléatoires, espérance, lois usuelles. Deux blocs sont entièrement nouveaux. Les couples de variables aléatoires permettent enfin d'étudier deux variables ensemble, donc de parler de covariance et de variance d'une somme. Les inégalités de concentration et la loi faible des grands nombres donnent, pour la première fois, un énoncé mathématique précis à l'intuition selon laquelle une fréquence observée se rapproche d'une probabilité.

Un avertissement de méthode pour finir. Dans le cadre général, quelques résultats sont admis par le programme, parce que leur démonstration relève de la théorie de la mesure : le théorème de la limite monotone, la linéarité de l'espérance, le théorème de transfert. Ils sont signalés comme tels à chaque fois. Tout le reste se démontre, et se démontre avec les outils déjà connus : sigma-additivité, systèmes complets, séries. Un résultat admis se cite, il ne se redémontre pas ; un résultat démontré en cours peut être redemandé au concours.

Voici les notations employées dans tout le chapitre.

Notation Sens
Ω univers, fini ou dénombrable dans ce chapitre
A tribu d'événements sur Ω
(Ω,A,P) espace probabilisé
A événement contraire
PA(B) probabilité de B sachant A
[ ⁣[a,b] ⁣] entiers k tels que akb
X(Ω) ensemble des valeurs de X
(X=k), (Xk), (Xk) événements
E(X), V(X), σ(X) espérance, variance, écart-type
Cov(X,Y), ρ(X,Y) covariance, coefficient de corrélation linéaire
G(p), P(λ) loi géométrique, loi de Poisson
1A indicatrice de A
fin de démonstration

Univers infinis et tribus

Univers fini ou dénombrable

Définition

Un ensemble E est dit dénombrable lorsque l'on peut numéroter ses éléments par les entiers naturels, c'est-à-dire lorsqu'on peut l'écrire sous la forme

E={e0,e1,e2,}={en  ;  nN}

avec des éléments deux à deux distincts. Un ensemble est dit au plus dénombrable lorsqu'il est fini ou dénombrable.

Autrement dit, un ensemble dénombrable est un ensemble infini dont on peut faire la liste, en s'assurant que tout élément finit par apparaître à un rang fini. C'est exactement ce qui permet de remplacer une somme finie par une série : les éléments sont indexés par N, donc on peut sommer.

Exemple

a. N est dénombrable, par la numérotation évidente en=n ; N l'est aussi, avec en=n+1, ainsi que l'ensemble des entiers pairs, avec en=2n.

b. Z est dénombrable : on énumère 0,1,1,2,2,3,3,

c. Tout ensemble fini, par exemple [ ⁣[0,n] ⁣] ou {P,F}, est au plus dénombrable.

d. L'ensemble R, ainsi que tout intervalle non réduit à un point, n'est pas dénombrable. C'est un fait que l'on admet et que l'on n'utilisera jamais autrement que pour se rappeler pourquoi l'univers est supposé au plus dénombrable dans ce chapitre.

Dans tout le chapitre, l'univers Ω est fini ou dénombrable, sans autre précision. Cette hypothèse est celle du programme, et elle suffit largement : elle couvre les suites de lancers, les temps d'attente, les comptages, c'est-à-dire toute la matière des concours de première année. Aucune théorie de la dénombrabilité n'est au programme : on ne construit pas de bijection savante, on se contente de reconnaître les ensembles de la liste ci-dessus.

Pourquoi toutes les parties ne peuvent plus être des événements

Sur un univers fini, on avait posé sans hésiter : un événement est une partie de Ω, et l'ensemble des événements est P(Ω). Cette définition ne se prolonge pas telle quelle.

La raison est la suivante, et elle est admise. Dès que l'univers est « gros », par exemple l'ensemble des suites infinies de piles et de faces, on peut démontrer qu'il existe des parties de Ω tellement irrégulières qu'aucune façon cohérente de leur attribuer une probabilité n'existe : toute tentative contredit soit la sigma-additivité, soit la normalisation P(Ω)=1. Ces parties pathologiques ne se rencontrent jamais dans un exercice, on ne sait d'ailleurs pas les décrire explicitement, mais leur existence interdit de définir P sur P(Ω) tout entier.

La solution retenue par la théorie est simple et pragmatique : on choisit à l'avance la collection des parties que l'on accepte d'appeler des événements, en exigeant seulement que cette collection soit stable par les opérations dont on a besoin pour faire des probabilités. Cette collection s'appelle une tribu.

Deux remarques pour éviter tout malentendu. D'une part, ce problème est invisible en pratique : dans tous les exercices du programme, la tribu est donnée avec l'énoncé, ou bien elle est P(Ω) parce que Ω est dénombrable, et tous les événements que l'on écrit en sont automatiquement éléments. D'autre part, la théorie des tribus est hors programme : aucune construction savante n'est exigible, ni tribu engendrée par une famille quelconque, ni tribu des boréliens, ni théorie de la mesure. Une tribu se définit, se reconnaît en vérifiant les trois axiomes, et s'utilise. Sur un univers fini, déterminer « la plus petite tribu contenant telle partie » reste un exercice d'entraînement légitime, car il ne demande rien d'autre que d'appliquer les axiomes jusqu'à saturation.

Tribu d'événements

Définition

Soit Ω un ensemble non vide. On appelle tribu sur Ω toute partie A de P(Ω) vérifiant les trois conditions suivantes :

  • (T1) ΩA ;
  • (T2) stabilité par passage au complémentaire : pour tout AA, on a AA ;
  • (T3) stabilité par réunion dénombrable : pour toute suite (An)nN d'éléments de A, on a nNAnA.

Les éléments de A s'appellent les événements.

Les trois conditions traduisent exactement les trois façons de fabriquer un nouvel événement à partir d'anciens : « le tout », « le contraire », « au moins un des An ». Le point nouveau par rapport au cadre fini est le mot dénombrable dans (T3) : une tribu doit absorber les réunions infinies indexées par N, car c'est ce qu'exige un énoncé comme « on obtient pile un jour ou l'autre ».

Propriété

Soit A une tribu sur Ω. Alors :

a. A ;

b. A est stable par réunion finie : si A1,,An sont des événements, alors A1AnA ;

c. A est stable par intersection dénombrable : si (An)nN est une suite d'événements, alors nNAnA ;

d. A est stable par intersection finie, et par différence : si A et B sont des événements, alors ABA et AB=ABA.

Démonstration. a. On a ΩA par (T1), donc Ω=A par (T2).

b. Soient A1,,An des événements. Posons Ak= pour tout k>n : d'après a, tous ces ensembles sont dans A, et l'on obtient une suite (Ak)kN d'événements. Sa réunion vaut

k1Ak=A1An=A1An,

et elle appartient à A par (T3). C'est le résultat annoncé. Compléter une famille finie par des ensembles vides est le procédé standard pour déduire le cas fini du cas dénombrable ; on le réutilisera pour la sigma-additivité.

c. Soit (An) une suite d'événements. Chaque An est un événement par (T2), donc leur réunion nAn est un événement par (T3), donc le complémentaire de cette réunion est encore un événement par (T2). Or la loi de De Morgan, valable pour une réunion dénombrable, donne

nNAn=nNAn.

L'intersection est donc bien dans A.

d. L'intersection finie se traite comme en b, en complétant la famille par des Ak=Ω, qui ne changent pas l'intersection. Enfin AB=AB est l'intersection de deux événements, donc un événement.

Une tribu est donc stable par toutes les opérations ensemblistes usuelles, pourvu qu'on ne les répète qu'un nombre fini ou dénombrable de fois. En pratique, cela signifie que l'on peut écrire sans état d'âme tout événement construit à partir d'événements donnés par des « et », des « ou », des « non », des « au moins un », des « pour tout n ».

Exemple

a. La tribu grossière. L'ensemble A={,Ω} est une tribu, la plus petite possible. Elle vérifie (T1), et le complémentaire comme la réunion de ces deux ensembles restent dans la liste. Elle est sans intérêt pratique, car elle ne permet de parler d'aucun événement intéressant.

b. La tribu engendrée par un événement. Si A est une partie de Ω distincte de et de Ω, alors A={,A,A,Ω} est une tribu : c'est la plus petite tribu contenant A.

c. La tribu complète. Lorsque Ω est fini ou dénombrable, A=P(Ω) est une tribu, et c'est celle que l'on utilise systématiquement. Les trois axiomes sont évidents, puisque toute partie de Ω appartient à P(Ω).

d. La tribu engendrée par une partition finie. Soit (A1,,An) une partition de Ω en parties non vides. L'ensemble A des réunions de sous-familles des Ai, c'est-à-dire

A={iIAi  ;  I[ ⁣[1,n] ⁣]},

est une tribu à 2n éléments : le choix I= donne , le choix I=[ ⁣[1,n] ⁣] donne Ω, le complémentaire de la réunion sur I est la réunion sur le complémentaire de I, et une réunion de telles réunions est encore de cette forme. C'est la tribu de l'information « on sait seulement dans quel morceau de la partition on est tombé ».

Il faut donc retenir ceci : lorsque Ω est fini ou dénombrable, on prend toujours A=P(Ω), sauf mention contraire explicite de l'énoncé, et l'on ne vérifie jamais dans un exercice qu'une partie est un événement. La tribu est le prix à payer pour passer à l'infini, et sa définition dit précisément quelles opérations la théorie autorise.

Espace probabilisable, système complet dénombrable d'événements

Définition

Soit Ω un ensemble non vide et A une tribu sur Ω. Le couple (Ω,A) s'appelle un espace probabilisable.

Le mot est bien choisi : à ce stade, aucune probabilité n'est encore donnée. On a seulement décidé de quoi on aurait le droit de parler. La probabilité viendra dans la section suivante, et le triplet (Ω,A,P) s'appellera alors un espace probabilisé.

Définition

Soit (Ω,A) un espace probabilisable et soit I un ensemble d'indices fini ou dénombrable, en pratique [ ⁣[1,n] ⁣], N ou N. Une famille (Ai)iI d'événements est un système complet d'événements lorsque :

  • les Ai sont deux à deux incompatibles : AiAj= pour tous ij ;
  • leur réunion est l'univers tout entier : iIAi=Ω.

C'est mot pour mot la définition du chapitre fini, à ceci près que la famille peut désormais être infinie. L'interprétation ne change pas : quel que soit le résultat de l'expérience, un et un seul des Ai est réalisé. Le système complet est l'outil qui permet de découper un calcul en une infinité de cas, et c'est le support de la formule des probabilités totales dans sa version dénombrable.

Exemple

a. Pour tout événement A, la famille (A,A) est un système complet fini : c'est toujours le plus utile.

b. On lance une pièce jusqu'au premier pile et l'on note Ak l'événement « le premier pile apparaît au k-ième lancer », pour kN. Les Ak sont deux à deux incompatibles, puisque le premier pile a un rang bien déterminé. En revanche, la famille (Ak)k1 n'est un système complet que si l'on convient d'ajouter l'événement N : « on n'obtient jamais pile ». La famille (N,(Ak)k1), elle, est bien un système complet dénombrable.

c. Si X est une variable aléatoire à valeurs dans N, la famille ((X=k))kN est un système complet dénombrable. C'est de loin le plus employé de tout le chapitre.

d. La famille ((X=k))k1X est le rang du premier pile n'est pas un système complet au sens strict, pour la raison indiquée en b. On verra que l'événement manquant est de probabilité nulle, ce qui rend la formule des probabilités totales valable malgré tout.

Ce dernier point mérite une convention, car il revient souvent. Certains énoncés appellent encore système complet une famille (Ai)iI d'événements deux à deux incompatibles dont la réunion est seulement de probabilité 1, et non égale à Ω. Toutes les formules du chapitre restent alors valables, parce que l'événement laissé de côté est de probabilité nulle et n'apporte aucune contribution aux sommes. On signalera ce point à chaque fois qu'il servira.

Probabilité sur un espace probabilisable

Définition et premières propriétés

Définition

Soit (Ω,A) un espace probabilisable. On appelle probabilité sur (Ω,A) toute application

P:A[0,1]

vérifiant les deux axiomes suivants :

  • (normalisation) P(Ω)=1 ;
  • (sigma-additivité) pour toute suite (An)nN d'événements deux à deux incompatibles, la série P(An) converge et
P(nNAn)=n=0+P(An).

Le triplet (Ω,A,P) s'appelle un espace probabilisé.

Le seul axiome qui change par rapport au cadre fini est le second : l'additivité pour deux événements devient l'additivité pour une infinité dénombrable d'événements. Cet axiome contient deux affirmations, et il faut les distinguer. La première est une affirmation d'existence : la série converge, donc la somme a un sens. La seconde est une affirmation d'égalité : cette somme vaut la probabilité de la réunion.

Propriété

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé.

a. P()=0.

b. Additivité finie. Si A1,,An sont deux à deux incompatibles, alors P(i=1nAi)=i=1nP(Ai).

Démonstration. a. Appliquons la sigma-additivité à la suite constante An= pour tout n. Ces événements sont bien deux à deux incompatibles, puisque =, et leur réunion vaut . L'axiome affirme donc que la série P() converge, et que sa somme vaut P(). Or une série dont le terme général est constant égal à c0 ne converge que si c=0, car sinon ses sommes partielles valent Nc+. Donc P()=0.

b. Soient A1,,An deux à deux incompatibles. Posons Ak= pour k>n. La suite ainsi obtenue est formée d'événements deux à deux incompatibles, et sa réunion vaut A1An. La sigma-additivité donne

P(i=1nAi)=k=1+P(Ak)=k=1nP(Ak)+k>nP()=k=1nP(Ak),

puisque tous les termes de rang k>n sont nuls d'après a.

Une conséquence immédiate mérite d'être notée : tout le chapitre fini reste vrai. Comme l'additivité finie est acquise, les démonstrations du premier semestre se recopient sans changement, et l'on obtient les propriétés suivantes.

Propriété

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé, et soient A et B deux événements.

a. Complémentaire. P(A)=1P(A).

b. Différence. Si AB, alors P(BA)=P(B)P(A).

c. Croissance. Si AB, alors P(A)P(B).

d. Réunion de deux événements. P(AB)=P(A)+P(B)P(AB).

e. Sous-additivité finie. P(AB)P(A)+P(B), et plus généralement

P(i=1nAi)i=1nP(Ai)

pour des événements A1,,An quelconques.

Démonstration. a. Les événements A et A sont incompatibles et leur réunion vaut Ω, donc l'additivité finie donne P(A)+P(A)=P(Ω)=1.

b. Si AB, alors B=A(BA), réunion de deux événements incompatibles, d'où P(B)=P(A)+P(BA).

c. Avec les notations précédentes, P(B)P(A)=P(BA)0 puisqu'une probabilité est positive.

d. On décompose AB=A(B(AB)), réunion disjointe, puis B=(AB)(B(AB)), réunion disjointe elle aussi. L'additivité finie donne successivement P(AB)=P(A)+P(B(AB)) et P(B(AB))=P(B)P(AB), d'où le résultat en reportant.

e. Le cas de deux événements découle de d, puisque P(AB)0. Le cas général s'obtient par une récurrence immédiate sur n, en écrivant

P(A1An+1)P(A1An)+P(An+1)

et en appliquant l'hypothèse de récurrence.

Le cadre infini apporte en revanche une propriété nouvelle, qui n'avait aucun sens dans le cadre fini.

Propriété

Sous-additivité dénombrable. Soit (An)nN une suite d'événements quelconques, non nécessairement incompatibles. Alors

P(nNAn)n=0+P(An),

cette inégalité étant valable en particulier lorsque la série du membre de droite converge. Si cette série diverge, l'inégalité est vide de contenu et l'on n'en tire rien.

Démonstration. L'idée est de rendre les événements disjoints sans changer leur réunion. Posons

B0=A0,Bn=An(A0A1An1)pour n1.

Chaque Bn est un événement, comme différence d'un événement et d'une réunion finie d'événements.

Les Bn sont deux à deux incompatibles. Soient m<n. Tout élément de Bn n'appartient à aucun des A0,,An1, en particulier il n'appartient pas à Am, donc pas à Bm qui est inclus dans Am. Ainsi BmBn=.

Les réunions coïncident. L'inclusion nBnnAn est claire, car BnAn. Réciproquement, soit ω appartenant à la réunion des An : l'ensemble des indices n tels que ωAn est une partie non vide de N, elle possède donc un plus petit élément n0. Par minimalité, ω n'appartient à aucun des A0,,An01, donc ωBn0.

Conclusion. La sigma-additivité appliquée aux Bn donne

P(nNAn)=P(nNBn)=n=0+P(Bn).

Or BnAn entraîne P(Bn)P(An) par croissance. Les deux séries étant à termes positifs et la première convergeant, la comparaison terme à terme donne l'inégalité annoncée.

Exemple

Un serveur reçoit une requête défectueuse le n-ième jour avec la probabilité 12n+3, pour n1. Notons An cet événement. Sans aucune hypothèse d'indépendance, la sous-additivité dénombrable majore la probabilité qu'il y ait au moins un jour défectueux :

P(n1An)n=1+12n+3=18n=1+12n=18.

Avec une probabilité au moins égale à 78, aucun jour n'est donc défectueux. C'est l'usage typique de cette inégalité : majorer la probabilité d'un « au moins un » sans rien savoir des dépendances.

Événements négligeables et presque sûrs

Définition

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé et soit A un événement.

  • A est dit négligeable, ou quasi-impossible, lorsque P(A)=0 ;
  • A est dit presque sûr, ou quasi-certain, lorsque P(A)=1.

Sur un univers fini muni d'une probabilité chargeant tous les résultats, un événement de probabilité nulle est nécessairement vide. Cette équivalence tombe dès que l'univers est infini, et c'est le premier fait vraiment nouveau du chapitre.

Propriété

Un événement impossible est négligeable, et un événement certain est presque sûr. Les réciproques sont fausses en général : un événement négligeable peut être non vide, et un événement presque sûr peut être distinct de Ω.

Exemple

L'exemple fondateur. On lance indéfiniment une pièce équilibrée, et l'on note Fn l'événement « le n-ième lancer donne face ». Soit

N=n1Fn

l'événement « on n'obtient jamais pile ». C'est bien un événement, comme intersection dénombrable d'événements.

Il n'est pas impossible. La suite de lancers qui donne face à chaque fois est un résultat de l'expérience, et elle réalise N. Donc N.

Il est négligeable. Pour tout entier n1, l'inclusion NF1Fn donne, par croissance puis par indépendance des lancers,

0P(N)P(F1Fn)=(12)n.

Cette majoration vaut pour tout n. Comme (12)n0 quand n+, le théorème d'encadrement donne P(N)=0.

Ainsi P(N)=0 et N. Symétriquement, l'événement contraire N : « on obtient pile au moins une fois » est presque sûr sans être certain.

Ce raisonnement, en trois lignes, est à connaître : pour montrer qu'un événement est négligeable, on le majore par une quantité qui tend vers 0. Il servira encore pour montrer que le rang du premier succès est presque sûrement fini, ou qu'une marche aléatoire revient presque sûrement à son point de départ.

Deux conséquences pratiques, souvent utilisées sans être écrites.

Propriété

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé.

a. Si A est négligeable et BA est un événement, alors B est négligeable.

b. Une réunion finie ou dénombrable d'événements négligeables est négligeable.

c. Si A est négligeable, alors pour tout événement B on a P(AB)=P(B) : ajouter un événement négligeable ne change aucune probabilité.

Démonstration. a. La croissance donne 0P(B)P(A)=0.

b. Si tous les P(An) sont nuls, la sous-additivité dénombrable donne P(nAn)n0=0, donc la réunion est de probabilité nulle.

c. La sous-additivité donne P(B)P(AB)P(A)+P(B)=P(B), la première inégalité venant de BAB. Les deux extrémités étant égales, on a l'égalité partout.

C'est le point c qui justifie la convention annoncée plus haut sur les systèmes complets : si l'on oublie dans un système complet un événement de probabilité nulle, aucune formule n'est faussée.

Théorème de la limite monotone

Le théorème suivant est admis, conformément au programme : sa démonstration repose sur la sigma-additivité et ne présente pas de difficulté conceptuelle, mais elle n'est pas exigible. C'est l'outil qui permet de passer à la limite dans une probabilité, et il est utilisé constamment.

Propriété

Théorème de la limite monotone (admis). Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé et soit (An)nN une suite d'événements.

a. Continuité croissante. Si la suite est croissante pour l'inclusion, c'est-à-dire si AnAn+1 pour tout n, alors la suite (P(An)) converge et

P(nNAn)=limn+P(An).

b. Continuité décroissante. Si la suite est décroissante pour l'inclusion, c'est-à-dire si An+1An pour tout n, alors la suite (P(An)) converge et

P(nNAn)=limn+P(An).

L'existence des limites n'est pas un hasard : dans le cas croissant, la suite (P(An)) est croissante par croissance de P, et majorée par 1, donc elle converge d'après le théorème de la limite monotone des suites. Dans le cas décroissant, elle est décroissante et minorée par 0. Le contenu du théorème est l'identification de la limite.

Exemple

a. Réunion croissante. On lance indéfiniment une pièce équilibrée et l'on note An l'événement « on obtient au moins un pile au cours des n premiers lancers ». La suite (An) est croissante, puisque obtenir un pile parmi les n premiers lancers, c'est en obtenir un parmi les n+1 premiers. Sa réunion est l'événement A : « on obtient un pile au moins une fois ». Comme

P(An)=1(12)n,

la continuité croissante donne

P(A)=limn+(112n)=1.

On retrouve que « on obtient pile un jour » est un événement presque sûr.

b. Intersection décroissante. Avec les mêmes notations, posons Bn=An : « les n premiers lancers donnent tous face ». La suite (Bn) est décroissante, et son intersection est l'événement N : « on n'obtient jamais pile ». Comme P(Bn)=(12)n0, la continuité décroissante donne P(N)=0. C'est la deuxième démonstration du résultat obtenu plus haut par encadrement, et elle est plus rapide.

Propriété

Conséquence : une réunion dénombrable est la limite des réunions partielles. Soit (An)nN une suite d'événements quelconques. Alors

P(nNAn)=limN+P(n=0NAn),

et de même

P(nNAn)=limN+P(n=0NAn).

Démonstration. Posons CN=n=0NAn. La suite (CN) est croissante pour l'inclusion, car on ajoute un ensemble à chaque étape, et sa réunion est exactement nNAn : en effet, un résultat appartient à l'un des An si et seulement si il appartient à l'un des CN. Le théorème de la limite monotone appliqué à (CN) donne la première égalité. La seconde s'obtient de la même manière avec les intersections partielles, qui forment une suite décroissante.

Cette conséquence est utilisée dès qu'un événement se décrit par une infinité de conditions : on calcule la probabilité au rang N, avec les outils du cadre fini, puis on passe à la limite. C'est le schéma de démonstration le plus fréquent de tout le chapitre.

Une probabilité sur un univers dénombrable est déterminée par les probabilités élémentaires

Propriété

Soit Ω={ωn  ;  nN} un univers dénombrable, muni de la tribu P(Ω), et soit P une probabilité sur (Ω,P(Ω)). Posons pn=P({ωn}) pour tout n. Alors :

a. les réels pn sont positifs et la série pn converge, de somme 1 ;

b. pour tout événement A, on a P(A)=n;ωnApn ;

c. réciproquement, si (pn)nN est une suite de réels positifs telle que la série pn converge et n=0+pn=1, alors il existe une unique probabilité P sur (Ω,P(Ω)) telle que P({ωn})=pn pour tout n.

Démonstration. a. et b. Soit A une partie de Ω. Les singletons {ωn} pour ωnA sont deux à deux incompatibles, puisque les ωn sont deux à deux distincts, et leur réunion est A. La sigma-additivité donne donc la convergence de la série correspondante et l'égalité annoncée en b. Le point a est le cas particulier A=Ω, joint à P(Ω)=1 ; la positivité des pn vient de celle de P.

c. Unicité. Elle résulte de b : la donnée des pn impose la valeur de P(A) pour tout A, donc deux probabilités qui coïncident sur les singletons sont égales.

Existence. Pour toute partie A de Ω, posons P(A)=n;ωnApn. Cette série est à termes positifs, et ses sommes partielles sont majorées par n=0+pn=1 : elle converge donc, et 0P(A)1. On a P(Ω)=1 par hypothèse. Reste la sigma-additivité : si (Ak) est une suite d'événements deux à deux incompatibles, chaque indice n tel que ωn appartienne à la réunion contribue à exactement un des P(Ak), et l'égalité s'obtient en regroupant les termes positifs de la série, ce que l'on admet ici. L'application P est donc une probabilité, et P({ωn})=pn par construction.

En clair : définir une probabilité sur un univers dénombrable, c'est choisir une suite de poids positifs de somme 1. C'est le mode d'emploi de toute modélisation, et c'est aussi la vérification à faire chaque fois qu'un énoncé propose une famille de nombres et demande si elle définit bien une loi.

Méthode

Vérifier qu'une famille de nombres définit une probabilité. Soit (pk)kI une famille indexée par un ensemble I fini ou dénombrable. On vérifie deux points, dans cet ordre : d'abord la positivité, pk0 pour tout k, qui ne doit jamais être omise car c'est elle qui contraint le signe d'un éventuel paramètre ; ensuite la somme égale à 1, en énonçant la convergence de la série pk avec son argument (série géométrique, série exponentielle, comparaison, télescopage) avant d'en calculer la somme. Si un paramètre inconnu figure dans l'expression, le second point fournit l'équation qui le détermine, et le premier valide la solution trouvée.

Exemple

a. Pour quelle valeur de a la famille P(X=k)=a2kk!, pour kN, définit-elle une loi de probabilité ?

La série exponentielle donne k=0+2kk!=e2, série convergente. La somme des P(X=k) vaut donc ae2, et l'égalité ae2=1 impose a=e2. Cette valeur est strictement positive, donc tous les termes le sont : la famille définit bien une loi. On reconnaîtra plus loin la loi de Poisson de paramètre 2.

b. Même question pour P(X=k)=ak(k+1), pour kN.

Pour tout k1, on a 1k(k+1)=1k1k+1. La somme partielle se télescope :

k=1K1k(k+1)=11K+1,etlimK+(11K+1)=1.

La série converge donc, de somme 1, et l'égalité a×1=1 donne a=1. La positivité est alors acquise.

c. La famille P(X=k)=ak, pour kN, ne définit jamais une loi de probabilité, quelle que soit la valeur de a : la série harmonique 1k diverge, donc la somme ne peut pas valoir 1. La vérification de convergence n'est pas une formalité.

Conditionnement et indépendance dans le cas général

Probabilité conditionnelle

Définition

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé et soit A un événement tel que P(A)0. Pour tout événement B, on appelle probabilité de B sachant A le réel

PA(B)=P(AB)P(A).

La définition est identique à celle du chapitre fini, et l'hypothèse P(A)0 y est tout aussi indispensable. Une nuance mérite cependant d'être signalée dans le cadre général : un événement peut être non vide et de probabilité nulle, et l'on ne peut malgré tout pas conditionner par lui. Conditionner par « on n'obtient jamais pile » n'a aucun sens, bien que cet événement soit réalisable.

Propriété

Soit A un événement de probabilité non nulle. L'application

PA:A[0,1],BP(AB)P(A)

est une probabilité sur l'espace probabilisable (Ω,A).

Démonstration. Les valeurs sont dans [0,1]. Le quotient est positif, et l'inclusion ABA donne P(AB)P(A) par croissance, donc PA(B)1.

Normalisation. PA(Ω)=P(AΩ)P(A)=P(A)P(A)=1.

Sigma-additivité. Soit (Bn)nN une suite d'événements deux à deux incompatibles. Les événements ABn sont alors eux aussi deux à deux incompatibles, car (ABm)(ABn)BmBn= pour mn. La distributivité donne

A(nNBn)=nN(ABn),

donc la sigma-additivité de P assure que la série P(ABn) converge, de somme P(AnBn). En divisant par la constante P(A)>0, on obtient la convergence de la série PA(Bn) et l'égalité

PA(nNBn)=n=0+PA(Bn).

La portée de ce résultat est considérable, et il faut la mesurer : tout ce que l'on démontre pour une probabilité vaut pour PA. Cela s'applique aux propriétés déjà vues, mais aussi à tout ce qui suit dans le chapitre, y compris le théorème de la limite monotone. On peut donc écrire sans autre justification

PA(B)=1PA(B),PA(BC)=PA(B)+PA(C)PA(BC),

et l'on rappelle le piège du chapitre fini, toujours d'actualité : le passage au contraire est licite sur l'événement conditionné, jamais sur l'événement conditionnant. L'égalité PA(B)=1PA(B) est fausse.

Formule des probabilités composées

Propriété

Formule des probabilités composées. Soient A1,A2,,An des événements tels que

P(A1A2An1)0.

Alors tous les conditionnements ci-dessous sont licites et

P(i=1nAi)=P(A1)×PA1(A2)×PA1A2(A3)××PA1An1(An).

Démonstration. Commençons par vérifier que l'hypothèse rend tous les conditionnements licites. Pour tout k[ ⁣[1,n1] ⁣], on a l'inclusion A1An1A1Ak, donc par croissance

P(A1Ak)P(A1An1)>0.

Chaque événement conditionnant est donc de probabilité non nulle.

Démontrons la formule par récurrence sur n2.

Initialisation. Pour n=2, l'hypothèse est P(A1)0, et la formule s'écrit P(A1A2)=P(A1)PA1(A2) : c'est la définition de la probabilité conditionnelle, multipliée par P(A1).

Hérédité. Soit n2. Supposons la formule vraie au rang n pour toute famille d'événements vérifiant l'hypothèse, et donnons-nous A1,,An+1 tels que P(A1An)0. Posons B=A1An. Comme P(B)0, le cas de deux événements donne

P(BAn+1)=P(B)×PB(An+1).

Par ailleurs P(A1An1)P(B)>0, donc l'hypothèse de récurrence s'applique à la famille A1,,An et fournit

P(B)=P(A1)×PA1(A2)××PA1An1(An).

En reportant, et en observant que PB(An+1)=PA1An(An+1), on obtient exactement la formule au rang n+1.

Conclusion. La formule est vraie pour tout n2.

C'est la formule des expériences en chaîne : chaque facteur est la probabilité de l'étape suivante, sachant tout ce qui s'est déjà produit. Dans le cadre infini, elle sert avant tout à calculer la probabilité d'une longue succession d'échecs, ce qui est le point de départ de la loi géométrique.

Exemple

On lance indéfiniment un dé équilibré et l'on note Ei l'événement « le i-ième lancer ne donne pas 6 ». La probabilité que les n premiers lancers ne donnent aucun 6 vaut, par la formule des probabilités composées,

P(E1En)=P(E1)×PE1(E2)××PE1En1(En)=(56)n,

chaque facteur valant 56 car les lancers sont indépendants. En faisant tendre n vers +, on obtient par continuité décroissante que la probabilité de ne jamais obtenir de 6 est nulle : on obtiendra un 6 presque sûrement.

Formule des probabilités totales, version dénombrable

Propriété

Formule des probabilités totales. Soit (Ai)iI un système complet d'événements, avec I fini ou dénombrable. Pour tout événement B, la série iIP(BAi) converge et

P(B)=iIP(BAi).

Si de plus P(Ai)0 pour tout iI, alors

P(B)=iIP(Ai)PAi(B).

Démonstration. Puisque la réunion des Ai vaut Ω, la distributivité donne

B=BΩ=B(iIAi)=iI(BAi).

Ces événements sont deux à deux incompatibles : pour ij, on a (BAi)(BAj)AiAj=. L'ensemble I étant fini ou dénombrable, la sigma-additivité s'applique et donne à la fois la convergence de la série et l'égalité annoncée.

Si tous les Ai sont de probabilité non nulle, la formule des probabilités composées donne P(BAi)=P(Ai)PAi(B) pour chaque i, d'où la seconde écriture.

Trois remarques d'usage, toutes utiles en exercice.

La convergence est offerte. On n'a jamais à démontrer que la série iP(Ai)PAi(B) converge, c'est la sigma-additivité qui l'affirme, mais il est attendu qu'on le signale en une phrase du type « la famille (Ai) étant un système complet dénombrable, la formule des probabilités totales s'applique et la série converge ».

Les événements de probabilité nulle ne gênent pas. Si certains Ai vérifient P(Ai)=0, la première écriture reste valable telle quelle, car BAiAi donne P(BAi)=0 : on se ramène à la seconde écriture en ne conservant que les indices pour lesquels P(Ai)0.

Variante avec une famille non exhaustive. Si une famille (Ai)iI d'événements deux à deux incompatibles, de probabilités non nulles, vérifie seulement P(iIAi)=1, la formule P(B)=iIP(Ai)PAi(B) reste vraie : en notant R le complémentaire de la réunion, on a P(R)=0 donc P(BR)=0, et la famille (R,(Ai)iI) est un système complet au sens strict dont le terme en R est nul. C'est exactement la situation du rang du premier succès, où l'événement laissé de côté est « il n'y a jamais de succès ».

Méthode

Utiliser la formule des probabilités totales avec un système complet dénombrable.

  1. Repérer l'information manquante : quelle quantité inconnue déterminerait complètement la situation ? Le plus souvent, la valeur d'une variable auxiliaire ou le rang d'un premier succès.
  2. Nommer explicitement le système complet, en vérifiant l'incompatibilité deux à deux et la réunion égale à Ω, éventuellement à un événement négligeable près.
  3. Écrire la formule, signaler que la série converge, puis calculer sa somme en reconnaissant une série géométrique, une série dérivée, une série exponentielle, ou par changement d'indice.
  4. Contrôler : le résultat doit appartenir à [0,1].

Exemple

Un nombre aléatoire de tentatives. Un joueur lance d'abord un dé équilibré. S'il obtient n, il tire ensuite n fois de suite une carte au hasard dans un jeu, avec remise, chaque tirage donnant un as avec la probabilité 18, indépendamment des autres. On cherche la probabilité de l'événement B : « le joueur n'obtient aucun as ».

Le système complet naturel est ((D=n))n[ ⁣[1,6] ⁣], où D est le résultat du dé. Il est fini, ce qui simplifie tout : P(D=n)=16 et P(D=n)(B)=(78)n. Donc

P(B)=n=1616(78)n=16×78×1(7/8)617/8=76(1(78)6)0,643.

Le résultat appartient bien à [0,1], et il est compris entre (78)60,449 et 78=0,875, ce qui constitue un contrôle.

Exemple

Un système complet réellement infini. On lance indéfiniment une pièce donnant pile avec la probabilité p]0,1[, les lancers étant indépendants. On note T le rang du premier pile, puis on lance T fois un dé équilibré. Soit B l'événement « on n'obtient aucun 6 avec le dé ».

Le système complet est ((T=k))k1, complété par l'événement négligeable « il n'y a jamais de pile ». On admet pour l'instant que P(T=k)=p(1p)k1, ce qui sera établi plus loin. Comme P(T=k)(B)=(56)k, la formule des probabilités totales donne, avec une série convergente,

P(B)=k=1+p(1p)k1(56)k=5p6k=1+(5(1p)6)k1=5p6×115(1p)6=5p1+5p,

la série géométrique convergeant car 05(1p)6<1. Pour p=12, on trouve 570,714.

Formule de Bayes

Propriété

Formule de Bayes. Soient A et B deux événements de probabilités non nulles. Alors

PB(A)=P(A)PA(B)P(B).

Version avec un système complet dénombrable. Soit (Ai)iI un système complet d'événements de probabilités non nulles, avec I fini ou dénombrable, et soit B un événement de probabilité non nulle. Alors, pour tout indice jI,

PB(Aj)=P(Aj)PAj(B)iIP(Ai)PAi(B).

Démonstration. Par définition de la probabilité conditionnelle, puis par la formule des probabilités composées appliquée à AB :

PB(A)=P(AB)P(B)=P(A)PA(B)P(B).

Pour la seconde version, on applique la première avec A=Aj, puis on remplace le dénominateur P(B) par son expression donnée par la formule des probabilités totales, dont la série converge.

Méthode

Inverser un conditionnement. On ne retient pas la formule de Bayes telle quelle : on la reconstruit en trois lignes, ce qui évite toute erreur d'indice.

  1. Écrire la définition de la probabilité cherchée : PB(Aj)=P(AjB)P(B).
  2. Calculer le numérateur par les probabilités composées, dans le sens où l'énoncé fournit les données : P(AjB)=P(Aj)PAj(B).
  3. Calculer le dénominateur par les probabilités totales, avec le système complet des causes, en signalant la convergence de la série lorsqu'elle est infinie.

Contrôle final : la somme des PB(Ai) sur tous les indices doit valoir 1, puisque PB est une probabilité et que les Ai forment un système complet.

Exemple

Une machine produit des lots de 100 pièces. Le nombre X de pièces défectueuses dans un lot vérifie P(X=k)=12k+1 pour tout kN, famille dont la somme vaut bien 1 comme série géométrique de raison 12. Un contrôleur inspecte une pièce du lot, prise au hasard, et l'on note D l'événement « la pièce inspectée est défectueuse ». Sachant (X=k), cette probabilité vaut k100 ; en négligeant les valeurs de k supérieures à 100, la formule des probabilités totales donne

P(D)=k=0+12k+1×k100=1200k=0+k2k=1200×2=1100,

où la série géométrique dérivée k1kxk1=1(1x)2 prise en x=12 donne k1k2k=2. La formule de Bayes fournit alors la probabilité que le lot contienne exactement une pièce défectueuse, sachant que la pièce inspectée l'était :

PD(X=1)=P(X=1)×1100P(D)=14×11001100=14.

Indépendance de deux événements, indépendance mutuelle d'une famille d'événements

Définition

Deux événements A et B sont dits indépendants pour la probabilité P lorsque

P(AB)=P(A)×P(B).

Propriété

Soient A et B deux événements, avec P(A)0. Alors A et B sont indépendants si et seulement si PA(B)=P(B).

Démonstration. Comme P(A)0, on peut diviser par P(A) dans une équivalence :

P(AB)=P(A)P(B)    P(AB)P(A)=P(B)    PA(B)=P(B).

Rien ne change par rapport au chapitre fini, et l'on renvoie à celui-ci pour les propriétés suivantes, dont les démonstrations se recopient mot pour mot puisqu'elles n'utilisent que l'additivité finie : deux événements incompatibles de probabilités non nulles ne sont jamais indépendants ; si A et B sont indépendants, alors A et B, A et B, A et B le sont aussi.

Définition

Soit (Ai)iI une famille d'événements, l'ensemble d'indices I étant fini ou infini. Cette famille est dite mutuellement indépendante lorsque, pour toute partie finie J de I contenant au moins deux éléments,

P(iJAi)=iJP(Ai).

Le point à noter est que la condition ne porte que sur les sous-familles finies, même lorsque la famille est infinie : on ne demande rien sur une intersection infinie, et l'on n'aurait d'ailleurs pas de produit infini à lui opposer. C'est la définition qui traduit l'hypothèse de modélisation « les lancers successifs sont indépendants », posée sur une infinité de lancers.

Propriété

Une famille mutuellement indépendante est deux à deux indépendante. La réciproque est fausse.

Le contre-exemple de référence a été traité dans le chapitre fini : on lance deux fois une pièce équilibrée, et l'on considère A : « le premier lancer donne pile », B : « le second lancer donne pile », C : « les deux lancers donnent le même résultat ». Ces trois événements sont deux à deux indépendants, de probabilités 12 et d'intersections deux à deux de probabilité 14, mais

P(ABC)=1418=P(A)P(B)P(C).

Il faut donc écrire mutuellement indépendants quand on en a besoin, et ne jamais déduire l'indépendance mutuelle de l'indépendance deux à deux.

Propriété

Passage aux contraires (admis). Si la famille (Ai)iI est mutuellement indépendante, alors la famille obtenue en remplaçant certains Ai par leurs contraires Ai est encore mutuellement indépendante.

C'est ce résultat qui autorise le calcul le plus fréquent du chapitre, celui de la probabilité qu'aucun de plusieurs événements indépendants ne se produise :

P(A1An)=i=1n(1P(Ai)).

Exemple

On lance indéfiniment une pièce donnant pile avec la probabilité p]0,1[, les lancers étant mutuellement indépendants. Notons Pi l'événement « le i-ième lancer donne pile ». Pour tout n1,

P(P1Pn)=(1p)n,

donc la probabilité d'obtenir au moins un pile au cours des n premiers lancers vaut 1(1p)n. Comme 0<1p<1, cette quantité tend vers 1, et la continuité croissante montre que l'on obtient presque sûrement un pile. La restriction p0 est évidemment essentielle.

Variables aléatoires discrètes

Définition et système complet associé

Définition

Soit (Ω,A) un espace probabilisable. On appelle variable aléatoire discrète sur (Ω,A) toute application X:ΩR vérifiant les deux conditions suivantes :

  • l'ensemble X(Ω) des valeurs prises par X est fini ou dénombrable ;
  • pour tout réel x, l'ensemble (X=x)={ωΩ  ;  X(ω)=x} est un événement, c'est-à-dire un élément de A.

La première condition est celle qui donne son nom à la notion : une variable discrète prend ses valeurs dans un ensemble que l'on peut énumérer, typiquement N, N, [ ⁣[0,n] ⁣] ou Z. Les variables aléatoires à densité, qui prennent leurs valeurs dans un intervalle, relèvent de la seconde année.

La seconde condition est une condition de compatibilité avec la tribu : elle garantit que la question « quelle est la probabilité que X vaille x ? » a un sens. Lorsque Ω est fini ou dénombrable et A=P(Ω), cas de tous les exercices, elle est automatiquement vérifiée et on ne la mentionne pas.

Une remarque utile : les ensembles (Xx), (X<x), (Xx) et (X>x) sont eux aussi des événements. En effet, en notant X(Ω)={xk} le support, au plus dénombrable, on a

(Xx)=k;xkx(X=xk),

réunion au plus dénombrable d'événements, donc un événement d'après l'axiome (T3) ; les autres s'en déduisent par passage au contraire ou par le même argument. On peut donc écrire toutes les probabilités du chapitre sans précaution.

Propriété

Système complet associé à une variable aléatoire discrète. Soit X une variable aléatoire discrète. La famille

((X=x))xX(Ω)

est un système complet d'événements, fini ou dénombrable.

Démonstration. Incompatibilité. Soient xy deux valeurs de X. Si un résultat ω appartenait à (X=x)(X=y), on aurait X(ω)=x et X(ω)=y, donc x=y : contradiction. L'intersection est donc vide.

Réunion. Soit ωΩ. Le réel X(ω) appartient à X(Ω) par définition de l'image, donc ω appartient à l'événement (X=X(ω)). La réunion vaut donc Ω.

Caractère au plus dénombrable. C'est l'hypothèse faite sur X(Ω) dans la définition.

Ce système complet est l'outil de travail permanent de toute la seconde moitié du chapitre. C'est lui que l'on invoque dans la formule des probabilités totales dès qu'un conditionnement se fait selon la valeur prise par une variable, et c'est lui qui justifie que la somme des probabilités d'une loi vaut 1.

Loi d'une variable aléatoire discrète

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète. On appelle loi de probabilité de X la donnée :

  • de l'ensemble X(Ω) des valeurs prises par X ;
  • des probabilités P(X=x) pour chaque xX(Ω).

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète. La famille (P(X=x))xX(Ω) est une famille de réels positifs dont la somme vaut 1 : si X(Ω)={xk} est dénombrable, la série kP(X=xk) converge et

kP(X=xk)=1.

Réciproquement, toute famille de réels positifs de somme 1, indexée par un ensemble au plus dénombrable de réels, est la loi d'une variable aléatoire discrète.

Démonstration. Les événements (X=xk) forment un système complet au plus dénombrable, donc la sigma-additivité appliquée à cette famille donne la convergence de la série et

kP(X=xk)=P(k(X=xk))=P(Ω)=1.

Pour la réciproque, il suffit de prendre pour univers l'ensemble Ω={xk} lui-même, muni de la tribu P(Ω) et de la probabilité définie par les poids pk, ce qui est licite d'après la propriété de la section précédente, et de poser X(ω)=ω.

L'égalité kP(X=xk)=1 est la vérification obligatoire de tout calcul de loi. Dans le cadre infini, elle est doublement précieuse : elle détecte les erreurs de calcul, et elle oblige à écrire l'argument de convergence de la série, qui est lui-même une partie de la réponse attendue.

Méthode

Déterminer la loi d'une variable aléatoire discrète. La rédaction attendue comporte trois étapes, dans cet ordre, et aucune ne peut être sautée.

  1. Déterminer le support X(Ω), en justifiant : pourquoi X ne peut-elle pas prendre de valeur plus petite, ni plus grande ? Pour une variable de temps d'attente, on n'oublie pas de discuter le cas « l'événement attendu ne se produit jamais ».
  2. Calculer P(X=k) pour chaque valeur k du support, à l'aide des outils du chapitre : probabilités composées pour une succession d'épreuves, probabilités totales pour un conditionnement, indépendance pour un produit.
  3. Vérifier que la somme vaut 1, en énonçant d'abord la convergence de la série et son argument, puis en calculant sa somme.

Exemple

Le rang du premier six. On lance indéfiniment un dé équilibré, les lancers étant mutuellement indépendants, et l'on note X le rang d'apparition du premier 6.

Support. La variable X peut valoir 1, 2, 3, et ainsi de suite sans limite : X(Ω)=N. Il faut cependant noter que X n'est pas définie sur le résultat « on n'obtient jamais de 6 ». Comme cet événement est de probabilité nulle, on convient de poser X=0 sur cet événement, ou l'on travaille sur l'événement presque sûr complémentaire ; cette convention n'a aucune incidence sur les calculs.

Calcul. Soit k1. L'événement (X=k) signifie que les k1 premiers lancers ne donnent pas 6 et que le k-ième donne 6. En notant Si l'événement « le i-ième lancer donne 6 », l'indépendance mutuelle et le passage aux contraires donnent

P(X=k)=P(S1Sk1Sk)=(56)k1×16.

Vérification. La série k116(56)k1 est géométrique de raison 56]1,1[, donc elle converge et

k=1+16(56)k1=16×1156=16×6=1.

La loi est correcte, et l'on reconnaîtra plus loin la loi géométrique de paramètre 16.

Fonction de répartition

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète. On appelle fonction de répartition de X l'application

FX:R[0,1],xP(Xx).

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète, de fonction de répartition FX.

a. FX est croissante sur R.

b. limxFX(x)=0 et limx+FX(x)=1.

c. Pour tous réels a<b, on a P(a<Xb)=FX(b)FX(a).

d. Pour tout réel x, on a P(X>x)=1FX(x).

Démonstration. a. Soient xy. L'inclusion (Xx)(Xy) est immédiate, donc la croissance de P donne FX(x)FX(y).

b. Posons An=(Xn) pour nN. La suite (An) est croissante pour l'inclusion et sa réunion vaut Ω, puisque tout ω vérifie X(ω)n dès que n dépasse X(ω). Le théorème de la limite monotone donne donc FX(n)=P(An)P(Ω)=1. Comme FX est croissante et majorée par 1, et que la suite extraite (FX(n)) tend vers 1, la fonction FX tend vers 1 en +. On procède de même en avec la suite décroissante Bn=(Xn), d'intersection vide, ce qui donne FX(n)P()=0.

c. Les événements (Xa) et (a<Xb) sont incompatibles et leur réunion vaut (Xb), donc l'additivité finie donne FX(b)=FX(a)+P(a<Xb).

d. L'événement (X>x) est le contraire de (Xx).

On signale, sans en faire usage dans les calculs, que FX est également continue à droite en tout point ; ce résultat est admis.

Propriété

Cas d'une variable à valeurs entières. Soit X une variable aléatoire à valeurs dans N. Alors :

a. FX est constante par morceaux : pour tout nN et tout x[n,n+1[, on a FX(x)=FX(n)=k=0nP(X=k) ; on dit que FX est une fonction en escalier ;

b. FX(x)=0 pour tout x<0 ;

c. pour tout nN, P(X=n)=FX(n)FX(n1) ;

d. pour tout nN, P(X>n)=P(Xn+1)=1FX(n).

Démonstration. a. Si nx<n+1, un entier k vérifie kx si et seulement si kn. Donc (Xx)=(Xn), et l'additivité finie appliquée aux événements incompatibles (X=0),,(X=n) donne la somme annoncée.

b. Si x<0, l'événement (Xx) est vide puisque X est à valeurs entières positives.

c. C'est le point c de la propriété précédente avec a=n1 et b=n, l'intervalle ]n1,n] ne contenant que l'entier n.

d. Comme X est à valeurs entières, (X>n)=(Xn+1), et le passage au contraire donne le résultat.

Le point d est celui que l'on utilise le plus souvent : pour une variable de temps d'attente, il est presque toujours plus simple de calculer P(X>n) directement, comme probabilité de « les n premières tentatives échouent », puis d'en déduire la fonction de répartition, plutôt que de sommer la loi terme à terme.

Propriété

Caractérisation de la loi (admis). Deux variables aléatoires discrètes ont la même loi si et seulement si elles ont la même fonction de répartition.

Ce résultat est admis. Il est extrêmement commode : pour identifier la loi d'une variable, il suffit de reconnaître sa fonction de répartition, ou même seulement les quantités P(X>n), sans jamais calculer les P(X=k). C'est la méthode standard pour les variables définies comme un maximum ou un minimum.

Exemple

Le minimum de deux temps d'attente. Soient X et Y deux variables à valeurs dans N, indépendantes, telles que P(X>n)=an et P(Y>n)=bn pour tout nN, avec a,b]0,1[. Posons Z=min(X,Y).

Pour tout nN, l'événement (Z>n) signifie que les deux variables dépassent n :

(Z>n)=(X>n)(Y>n),doncP(Z>n)=anbn=(ab)n,

en utilisant l'indépendance. La fonction de répartition de Z est donc FZ(n)=1(ab)n, ce qui détermine complètement sa loi. On en déduit au passage, pour k1,

P(Z=k)=P(Z>k1)P(Z>k)=(ab)k1(ab)k=(ab)k1(1ab).

Variable Y=g(X) et calcul de sa loi

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète et soit g une fonction définie sur X(Ω), à valeurs réelles. Alors Y=g(X), définie par Y(ω)=g(X(ω)), est une variable aléatoire discrète, son support est Y(Ω)=g(X(Ω)), et pour tout yY(Ω) :

P(Y=y)=xX(Ω)g(x)=yP(X=x),

la série obtenue étant convergente.

Démonstration. L'ensemble g(X(Ω)) est l'image d'un ensemble au plus dénombrable, donc il est lui-même au plus dénombrable : la première condition de la définition est vérifiée.

Soit yY(Ω). Un résultat ω réalise (Y=y) si et seulement si g(X(ω))=y, c'est-à-dire si et seulement si X(ω) appartient à l'ensemble Ey des xX(Ω) tels que g(x)=y. Autrement dit,

(Y=y)=xEy(X=x),

réunion au plus dénombrable d'événements deux à deux incompatibles, comme membres du système complet associé à X. C'est donc un événement, et la sigma-additivité donne la convergence de la série et la formule annoncée.

Le point délicat est le regroupement : si g prend la même valeur en plusieurs points du support, les probabilités correspondantes s'additionnent.

Méthode

Déterminer la loi de Y=g(X). On calcule d'abord le support Y(Ω)=g(X(Ω)) en repérant les valeurs atteintes plusieurs fois. Puis, pour chaque y de ce support, on résout l'équation g(x)=y d'inconnue xX(Ω) : ses solutions sont les antécédents à regrouper, dont on additionne les probabilités. On vérifie enfin que la somme des P(Y=y) vaut 1.

Exemple

Soit X une variable à valeurs dans N de loi P(X=k)=12k.

a. Fonction injective. Posons Y=2X+1. La fonction x2x+1 est strictement croissante, donc injective : aucun regroupement n'a lieu. Le support est l'ensemble des entiers impairs supérieurs ou égaux à 3, et P(Y=2k+1)=P(X=k)=12k.

b. Fonction non injective. Posons Z le reste de la division euclidienne de X par 2, c'est-à-dire Z=0 si X est pair et Z=1 sinon. Alors Z(Ω)={0,1}, et il faut regrouper une infinité d'antécédents :

P(Z=0)=j=1+P(X=2j)=j=1+14j=1/411/4=13,

la série étant géométrique de raison 14. Par passage au contraire, P(Z=1)=23, et la somme vaut bien 1.

Espérance

Définition et existence

Dans le cadre fini, l'espérance était une somme finie : elle existait toujours. Dans le cadre général, c'est la somme d'une série, et la première question est donc celle de son existence.

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète, de support X(Ω)={xk  ;  kI} avec I fini ou dénombrable. On dit que X admet une espérance lorsque la série

kIxkP(X=xk)

converge absolument, c'est-à-dire lorsque la série kIxkP(X=xk) converge. Dans ce cas, on appelle espérance de X le réel

E(X)=kIxkP(X=xk).

Une variable aléatoire est dite centrée lorsqu'elle admet une espérance et que E(X)=0.

Pourquoi exiger la convergence absolue et non la simple convergence ? Parce que l'énumération du support X(Ω) est arbitraire : rien ne distingue une numérotation d'une autre. Or la somme d'une série convergente mais non absolument convergente dépend de l'ordre dans lequel on additionne ses termes. Exiger la convergence absolue, c'est garantir que E(X) est un nombre attaché à la variable, et non à la façon dont on a rangé ses valeurs.

Propriété

Cas d'une variable positive. Si X est une variable aléatoire discrète à valeurs positives, alors la convergence absolue équivaut à la convergence simple : X admet une espérance si et seulement si la série kxkP(X=xk) converge. Dans ce cas, E(X)0.

Démonstration. Si tous les xk sont positifs, on a xk=xk, donc les deux séries en jeu sont la même. La positivité de la somme vient de ce que tous les termes sont positifs.

C'est le cas le plus fréquent, puisque la quasi-totalité des variables du chapitre sont à valeurs dans N ou N. Une conséquence pratique : pour une variable positive, il n'y a qu'une seule chose à vérifier, la convergence d'une série à termes positifs, ce qui autorise tous les critères de comparaison connus.

Enfin, si X(Ω) est fini, la somme est finie et X admet toujours une espérance : on retrouve exactement la définition du chapitre fini. La question de l'existence ne se pose donc que pour les variables de support infini.

Exemple

Une variable discrète sans espérance. Posons S=k=1+1k2. Cette série de Riemann converge, puisque son exposant 2 est strictement supérieur à 1, et sa somme S est un réel strictement positif. Posons c=1S et définissons une variable X à valeurs dans N par

P(X=k)=ck2,kN.

C'est bien une loi. Les termes sont positifs, et leur somme vaut cS=1.

Elle n'a pas d'espérance. La série de l'espérance a pour terme général

k×ck2=ck,

et la série harmonique 1k diverge. La série de l'espérance diverge donc, et X n'admet pas d'espérance.

Cet exemple est à retenir : une variable aléatoire discrète, parfaitement bien définie, dont la loi est explicite, peut ne pas avoir d'espérance. Écrire E(X) sans avoir justifié son existence est une faute, pas une inélégance.

Exemple

Une variable qui a une espérance mais pas de variance. Avec S=k=1+1k3 et c=1S, posons P(Y=k)=ck3 pour kN. La série de l'espérance a pour terme général ck2 : elle converge, donc Y admet une espérance. En revanche, la série de E(Y2) a pour terme général k2×ck3=ck : elle diverge, donc Y n'admet pas de moment d'ordre 2, donc pas de variance.

Méthode

Justifier l'existence d'une espérance. Trois cas, dont un seul demande du travail. Support fini : l'existence est automatique, on l'écrit en une phrase. Support infini, variable positive : il suffit de montrer la convergence d'une série à termes positifs, par comparaison à une série géométrique ou de Riemann, par équivalent ou par majoration directe. Support infini, signe quelconque : on montre la convergence de la série xkP(X=xk), ce qui ramène au cas positif. Dans tous les cas, l'existence se justifie avant le calcul, jamais après : une somme calculée sur une série divergente ne vaut rien.

Théorème de transfert

Propriété

Théorème de transfert (admis). Soit X une variable aléatoire discrète et soit g une fonction définie sur X(Ω), à valeurs réelles. La variable g(X) admet une espérance si et seulement si la série

kg(xk)P(X=xk)

converge absolument, et dans ce cas

E(g(X))=kg(xk)P(X=xk).

Ce théorème est admis, conformément au programme. Son intérêt est le même que dans le cadre fini, et il est encore plus grand ici : il permet de calculer E(g(X)) sans déterminer la loi de g(X), donc sans avoir à effectuer les regroupements d'antécédents, qui peuvent être inextricables sur un support infini. On l'emploie surtout avec g(x)=x2, pour obtenir E(X2), et avec g(x)=x(x1), qui simplifie souvent les calculs faisant intervenir des factorielles.

Exemple

Soit X une variable de loi P(X=k)=12k pour kN.

a. Espérance. La série k×12k est à termes positifs et converge, comme série géométrique dérivée. Le calcul donne

E(X)=k=1+k2k=12k=1+k(12)k1=12×1(112)2=12×4=2.

b. Une fonction de X. Le théorème de transfert appliqué à g(x)=12x donne, sans avoir à déterminer la loi de g(X),

E(12X)=k=1+12k×12k=k=1+14k=1/411/4=13,

la série géométrique de raison 14 étant convergente et à termes positifs.

Linéarité, croissance, positivité, espérance d'une constante

Propriété

Propriétés de l'espérance (admises dans le cas général). Soient X et Y deux variables aléatoires discrètes définies sur le même espace probabilisé, admettant chacune une espérance, et soient a et b deux réels.

a. Espérance d'une constante. La variable certaine égale à b admet une espérance et E(b)=b.

b. Linéarité. La variable aX+bY admet une espérance et

E(aX+bY)=aE(X)+bE(Y).

En particulier E(X+Y)=E(X)+E(Y), E(aX)=aE(X) et E(X+b)=E(X)+b.

c. Positivité. Si X est à valeurs positives, alors E(X)0.

d. Croissance. Si X(ω)Y(ω) pour tout ωΩ, alors E(X)E(Y).

Les points a et c se démontrent immédiatement : la variable certaine a un support à un élément, et une série à termes positifs a une somme positive. Le point b est admis dans le cadre général, car sa démonstration exige de réordonner une famille infinie de termes, ce qui relève de la théorie des familles sommables, hors programme. Le point d s'en déduit : la variable YX est positive et admet une espérance par linéarité, donc E(Y)E(X)=E(YX)0.

La linéarité s'étend par récurrence immédiate à un nombre fini de variables :

E(i=1naiXi)=i=1naiE(Xi),

pourvu que chaque Xi admette une espérance. Comme dans le cadre fini, elle ne réclame aucune hypothèse d'indépendance : c'est ce qui en fait l'outil le plus puissant du chapitre.

Propriété

Espérance d'une indicatrice. Pour tout événement A, la variable 1A admet une espérance et E(1A)=P(A).

Démonstration. La variable 1A prend au plus les deux valeurs 0 et 1, donc son support est fini et l'espérance existe. Elle vaut 0×P(A)+1×P(A)=P(A).

Une formule utile pour les variables à valeurs entières

Propriété

Soit X une variable aléatoire à valeurs dans N. Alors X admet une espérance si et seulement si la série n1P(Xn) converge, et dans ce cas

E(X)=n=1+P(Xn).

Démonstration. Posons, pour tout entier N1,

SN=k=1NkP(X=k)etTN=n=1NP(Xn).

Ces deux suites sont croissantes, comme sommes partielles de séries à termes positifs.

Une interversion de sommes finies. Pour tout k1, on a k=n=1k1, donc

SN=k=1N(n=1k1)P(X=k)=k=1N n=1kP(X=k).

Cette somme double, portant sur les couples (n,k) tels que 1nkN, se réorganise en sommant d'abord sur n. Il s'agit d'une somme finie, donc l'interversion est licite sans aucune précaution :

SN=n=1N k=nNP(X=k)=n=1NP(nXN),

la dernière égalité venant de l'additivité finie appliquée aux événements incompatibles (X=n),,(X=N).

Comparaison des deux suites. Pour 1nN, l'inclusion (nXN)(Xn) donne d'abord

SNTN.

Plus précisément, l'événement (Xn) est la réunion disjointe de (nXN) et de (X>N), donc

P(nXN)=P(Xn)P(X>N),

et en sommant sur n[ ⁣[1,N] ⁣] :

SN=TNNP(X>N).

Sens direct. Supposons que X admette une espérance, c'est-à-dire que SN converge vers E(X). Majorons le terme correctif : dans la somme ci-dessous, chaque indice k vérifie k>N, on peut donc y remplacer le facteur N par le facteur plus grand k, ce qui donne

0NP(X>N)=Nk>NP(X=k)k>NkP(X=k)=E(X)SN.

Le membre de droite est le reste d'une série convergente, il tend donc vers 0 quand N+. Le théorème d'encadrement donne NP(X>N)0. En passant à la limite dans l'égalité TN=SN+NP(X>N), on obtient

limN+TN=E(X)+0=E(X).

La série P(Xn) converge donc, de somme E(X).

Sens réciproque. Supposons que la série P(Xn) converge, de somme T. Alors SNTNT pour tout N : la suite (SN) est croissante et majorée, donc convergente. La série de l'espérance, à termes positifs, converge : X admet une espérance.

Cette formule est un grand classique de concours. Deux avertissements sur son usage. D'abord, elle porte sur P(Xn) et non sur P(X>n) : pour une variable à valeurs dans N, on a P(Xn)=P(X>n1), ce qui donne la variante

E(X)=n=0+P(X>n).

Ensuite, elle n'est pas toujours considérée comme du cours : aux concours, on la redémontre le plus souvent, et l'énoncé guide alors par des questions intermédiaires. La démonstration ci-dessus, avec son interversion de sommes finies, est le modèle à reproduire.

Exemple

Soit X une variable à valeurs dans N telle que P(X>n)=(23)n pour tout nN. La série n0(23)n converge, donc X admet une espérance, et

E(X)=n=0+(23)n=1123=3.

Le calcul est immédiat, alors que le passage par la loi P(X=k) aurait demandé une série géométrique dérivée.

Moments, variance, formule de König-Huygens, écart-type, variable centrée réduite

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète et soit rN. On dit que X admet un moment d'ordre r lorsque la variable Xr admet une espérance, c'est-à-dire, par le théorème de transfert, lorsque la série kxkrP(X=xk) converge absolument. On note alors mr(X)=E(Xr).

Propriété

Si X admet un moment d'ordre 2, alors X admet une espérance.

Démonstration. Pour tout réel x, l'inégalité (x1)20 donne x22x+10, c'est-à-dire

x1+x22.

En appliquant cette inégalité à x=xk et en multipliant par P(X=xk)0 :

xkP(X=xk)12P(X=xk)+12xk2P(X=xk).

Les deux séries du membre de droite convergent, la première parce que la somme des probabilités vaut 1, la seconde par hypothèse. Par comparaison de séries à termes positifs, la série xkP(X=xk) converge, donc X admet une espérance.

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre 2. On appelle variance de X le réel

V(X)=E((XE(X))2),

et écart-type de X le réel σ(X)=V(X).

L'existence de V(X) est ainsi liée à une seule condition : X admet un moment d'ordre 2. C'est ce qu'on écrit dans une copie avant tout calcul de variance. L'existence et les propriétés de la variance dans le cadre général sont admises par le programme, au même titre que la linéarité de l'espérance.

Propriété

Formule de König-Huygens. Soit X une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre 2. Alors

V(X)=E(X2)(E(X))2.

En particulier (E(X))2E(X2), et V(X)0.

Démonstration. Posons m=E(X), qui existe d'après la propriété précédente. En développant le carré, on obtient l'égalité de variables aléatoires

(Xm)2=X22mX+m2.

Les trois variables du membre de droite admettent une espérance : X2 par hypothèse, X d'après la propriété précédente, et la constante m2 trivialement. La linéarité de l'espérance donne donc

V(X)=E(X2)2mE(X)+m2=E(X2)2m2+m2=E(X2)m2.

La positivité de V(X) vient de ce que (Xm)2 est une variable positive.

C'est toujours cette formule qu'on utilise en pratique : elle ne réclame que E(X) et E(X2), ce dernier s'obtenant par transfert. Sur les lois infinies, le calcul de E(X2) passe presque toujours par E(X(X1)), qui se ramène à une série géométrique dérivée seconde ou à la série exponentielle, puis par

E(X2)=E(X(X1))+E(X).

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre 2, et soient a et b deux réels. Alors aX+b admet un moment d'ordre 2 et

V(aX+b)=a2V(X),σ(aX+b)=aσ(X).

En particulier V(X+b)=V(X) : une translation ne change pas la dispersion.

Démonstration. Posons Y=aX+b et m=E(X). La linéarité donne E(Y)=am+b, donc

YE(Y)=aX+bamb=a(Xm),

puis, en élevant au carré, (YE(Y))2=a2(Xm)2. En prenant l'espérance et en utilisant sa linéarité,

V(Y)=a2E((Xm)2)=a2V(X).

Pour l'écart-type, on prend la racine carrée, en se rappelant que a2=a.

Définition

Une variable aléatoire X est dite réduite lorsqu'elle admet une variance égale à 1, et centrée réduite lorsque de plus E(X)=0.

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre 2, avec σ(X)0. Alors la variable

X=XE(X)σ(X)

est centrée réduite.

Démonstration. Posons m=E(X) et s=σ(X)>0. La variable X s'écrit aX+b avec a=1s et b=ms. La linéarité donne

E(X)=E(X)ms=0,

et la propriété précédente donne

V(X)=1s2V(X)=V(X)V(X)=1.

Les deux lois discrètes infinies du programme

Loi géométrique

Définition

Soit p]0,1[ et posons q=1p. Une variable aléatoire X suit la loi géométrique de paramètre p, ce que l'on note XG(p), lorsque

X(Ω)=NetP(X=k)=pqk1  pour tout kN.

Propriété

Situation de référence. On répète, de façon indépendante et illimitée, une même épreuve de Bernoulli dont la probabilité de succès vaut p]0,1[. Alors le rang du premier succès suit la loi géométrique de paramètre p.

Démonstration. Notons Si l'événement « la i-ième épreuve est un succès », et X le rang du premier succès. Soit kN. L'événement (X=k) signifie que les k1 premières épreuves sont des échecs et que la k-ième est un succès, c'est-à-dire

(X=k)=S1S2Sk1Sk.

Les épreuves étant mutuellement indépendantes, le passage aux contraires conserve l'indépendance mutuelle, donc la probabilité de cette intersection est le produit des probabilités :

P(X=k)=(1p)××(1p)k1 facteurs×p=pqk1.

Il reste à traiter le cas où aucun succès n'a lieu. L'événement N : « toutes les épreuves sont des échecs » vérifie, pour tout n, l'inclusion NS1Sn, donc 0P(N)qn. Comme 0<q<1, on a qn0, donc P(N)=0 : le premier succès arrive presque sûrement, et la loi ci-dessus décrit bien X.

Propriété

La somme vaut 1. Si XG(p), la série k1P(X=k) converge et sa somme vaut 1.

Démonstration. La série k1pqk1 est géométrique de raison q]0,1[, donc elle converge et

k=1+pqk1=pj=0+qj=p×11q=pp=1,

après le changement d'indice j=k1.

Propriété

Fonction de répartition et queue. Si XG(p), alors pour tout nN :

P(X>n)=qn,P(Xn)=1qn.

Démonstration. Première méthode, par la série. Pour nN,

P(X>n)=k=n+1+pqk1=pqnj=0+qj=pqn×1p=qn,

après le changement d'indice j=kn1, la série géométrique étant convergente.

Seconde méthode, par l'interprétation. Dire que le premier succès arrive après le rang n, c'est dire que les n premières épreuves sont toutes des échecs, événement de probabilité qn par indépendance. Cette seconde méthode est la plus rapide et doit devenir un réflexe.

Le passage au contraire donne P(Xn)=1qn.

Propriété

Espérance et variance. Si XG(p), alors X admet une espérance et une variance, et

E(X)=1p,V(X)=1pp2=qp2,σ(X)=qp.

Démonstration. On pose q=1p]0,1[ et l'on utilise les deux séries géométriques dérivées, valables pour x<1 :

k=1+kxk1=1(1x)2,k=2+k(k1)xk2=2(1x)3.

Existence et calcul de l'espérance. La série k1kpqk1 est à termes positifs, et elle converge d'après la première série dérivée appliquée en x=q. La variable X admet donc une espérance, et

E(X)=k=1+kpqk1=pk=1+kqk1=p×1(1q)2=pp2=1p.

Moment d'ordre deux. Le théorème de transfert appliqué à g(x)=x(x1) donne, le terme d'indice k=1 étant nul,

E(X(X1))=k=2+k(k1)pqk1=pqk=2+k(k1)qk2=pq×2(1q)3=2pqp3=2qp2,

la série étant à termes positifs et convergente d'après la seconde série dérivée. Par linéarité, X2=X(X1)+X admet donc une espérance et

E(X2)=2qp2+1p.

Variance. La formule de König-Huygens donne

V(X)=E(X2)(E(X))2=2qp2+1p1p2=2q+p1p2=2qqp2=qp2,

puisque p1=q. L'écart-type s'obtient en prenant la racine carrée.

Ces deux résultats sont à la fois à connaître et à savoir redémontrer : le calcul ci-dessus est demandé très régulièrement aux concours. Le résultat E(X)=1p se retient par le bon sens : si un succès survient une fois sur dix, il faut attendre dix épreuves en moyenne.

Propriété

Absence de mémoire. Soit XG(p). Pour tous entiers n0 et k0,

P(X>n)(X>n+k)=P(X>k).

Démonstration. L'événement (X>n) a pour probabilité qn>0, le conditionnement est donc licite. Comme n+kn, on a l'inclusion (X>n+k)(X>n), donc

(X>n)(X>n+k)=(X>n+k).

Il vient

P(X>n)(X>n+k)=P(X>n+k)P(X>n)=qn+kqn=qk=P(X>k).

L'interprétation est frappante et parfaitement contre-intuitive pour beaucoup : le passé n'influence pas l'attente future. Si l'on attend un 6 au dé et que dix lancers ont déjà échoué, la loi du nombre de lancers restants est exactement la même qu'au départ. Le dé « n'a pas de mémoire », et il n'existe aucune tendance à la compensation. C'est un classique absolu de concours, souvent posé sous la forme réciproque : la loi géométrique est la seule loi à valeurs dans N possédant cette propriété.

Exemple

Un joueur mise sur un événement de probabilité p=0,2 à chaque partie, les parties étant indépendantes. Soit X le rang de sa première victoire, de sorte que XG(0,2).

a. E(X)=10,2=5 : il gagne en moyenne à la cinquième partie.

b. V(X)=0,80,04=20, donc σ(X)=204,47. La dispersion est du même ordre que la moyenne : les temps d'attente sont très variables.

c. P(X>10)=0,8100,107 : il y a environ 11 chances sur 100 qu'il n'ait toujours pas gagné après dix parties.

d. Sachant qu'il a perdu ses dix premières parties, la probabilité qu'il perde encore les cinq suivantes vaut, par absence de mémoire, P(X>5)=0,850,328 : exactement la même que s'il commençait à jouer.

Loi de Poisson

Définition

Soit λ>0. Une variable aléatoire X suit la loi de Poisson de paramètre λ, ce que l'on note XP(λ), lorsque

X(Ω)=NetP(X=k)=eλλkk!  pour tout kN.

Propriété

La somme vaut 1. Si XP(λ), la série k0P(X=k) converge et sa somme vaut 1.

Démonstration. La série exponentielle k0λkk! converge pour tout réel λ, de somme eλ. Donc

k=0+eλλkk!=eλk=0+λkk!=eλ×eλ=1.

Tous les termes sont de plus positifs, puisque λ>0. La famille définit donc bien une loi de probabilité.

Propriété

Espérance et variance. Si XP(λ), alors X admet une espérance et une variance, et

E(X)=λ,V(X)=λ,σ(X)=λ.

Démonstration. Espérance. La série k0keλλkk! est à termes positifs. Le terme d'indice k=0 est nul, et pour k1 on a kk!=1(k1)!, d'où

k=1+keλλkk!=eλk=1+λk(k1)!=eλλj=0+λjj!=eλλeλ=λ,

après le changement d'indice j=k1. La série exponentielle étant convergente, X admet une espérance et E(X)=λ.

Moment d'ordre deux. Le théorème de transfert appliqué à g(x)=x(x1) donne, les termes d'indices k=0 et k=1 étant nuls, et k(k1)k!=1(k2)! pour k2 :

E(X(X1))=eλk=2+λk(k2)!=eλλ2j=0+λjj!=eλλ2eλ=λ2,

après le changement d'indice j=k2, la série étant à termes positifs et convergente. Par linéarité,

E(X2)=E(X(X1))+E(X)=λ2+λ.

Variance. La formule de König-Huygens donne

V(X)=E(X2)(E(X))2=λ2+λλ2=λ.

La loi de Poisson est ainsi la seule loi usuelle du programme dont l'espérance et la variance coïncident quelle que soit la valeur du paramètre. C'est un moyen mnémotechnique, et c'est aussi un test rapide : si un énoncé fournit une espérance et une variance très différentes, la loi de Poisson n'est pas le bon modèle. Attention toutefois à ne pas retourner l'argument : l'égalité E(X)=V(X) ne caractérise pas la loi de Poisson, car d'autres lois la réalisent pour une valeur particulière du paramètre, comme la loi géométrique G(12), pour laquelle E(X)=V(X)=2.

Propriété

Interprétation : la loi des événements rares. La loi de Poisson modélise le nombre d'occurrences d'un événement rare au cours d'une période donnée, lorsque les occurrences sont indépendantes et que le nombre moyen d'occurrences sur la période vaut λ. Elle est utilisée pour compter les appels reçus par un standard en une heure, les clients arrivant à un guichet, les pannes d'une machine dans le mois, les sinistres déclarés à un assureur dans l'année, les erreurs typographiques par page.

Cette interprétation sera justifiée en fin de chapitre par le théorème d'approximation de la loi binomiale : la loi de Poisson est ce que devient une loi binomiale quand le nombre d'épreuves devient très grand et la probabilité de succès très petite, le produit restant modéré. Le paramètre λ est alors ce produit, c'est-à-dire le nombre moyen de succès.

Exemple

Ordre de grandeur des valeurs. Un standard reçoit en moyenne 3 appels par minute. On modélise le nombre X d'appels reçus au cours d'une minute donnée par la loi P(3).

a. P(X=0)=e30,0498.

b. P(X=1)=3e30,149.

c. P(X1)0,199, donc P(X2)0,801.

d. E(X)=3, V(X)=3, σ(X)=31,73.

Le point à retenir est l'ordre de grandeur : les valeurs se concentrent autour de λ, à quelques écarts-types près, c'est-à-dire ici entre 0 et 8 environ. Une loi de Poisson de paramètre 3 ne produit pratiquement jamais la valeur 20, et l'on peut le quantifier avec les inégalités de la dernière section.

Une dernière remarque de méthode : dès qu'une loi s'écrit P(X=k)=aλkk! pour kN, la condition de somme égale à 1 impose a=eλ et il s'agit d'une loi de Poisson. Reconnaître la loi dispense alors de tout calcul de série pour l'espérance et la variance.

Tableau récapitulatif des lois usuelles

Les six lois suivantes constituent l'intégralité des lois nommées au programme de première année. Les quatre premières sont finies, les deux dernières sont infinies.

Loi X(Ω) P(X=k) E(X) V(X)
certaine égale à c {c} P(X=c)=1 c 0
B(p) {0,1} P(X=1)=p p p(1p)
B(n,p) [ ⁣[0,n] ⁣] (nk)pk(1p)nk np np(1p)
U([ ⁣[a,b] ⁣]) [ ⁣[a,b] ⁣] 1ba+1 a+b2 (ba+1)2112
G(p) N p(1p)k1 1p 1pp2
P(λ) N eλλkk! λ λ

Ce tableau doit être su par cœur, mais surtout redémontrable : les concours demandent régulièrement d'établir l'espérance ou la variance d'une loi usuelle, et une réponse donnée sans démonstration ne rapporte alors aucun point. Pour la loi géométrique, l'outil est la série géométrique dérivée ; pour la loi de Poisson, c'est la série exponentielle.

Un mot sur la reconnaissance d'une loi dans un énoncé. La loi géométrique se reconnaît à trois mots-clés : rang du premier succès, épreuves identiques, épreuves indépendantes en nombre illimité. La loi de Poisson, elle, ne se déduit jamais d'un mécanisme décrit dans l'énoncé : elle est posée comme hypothèse de modélisation, sous la forme « on modélise le nombre d'appels par une loi de Poisson de paramètre λ », ou bien elle apparaît comme limite d'une loi binomiale.

Couples de variables aléatoires discrètes

Jusqu'ici, chaque variable a été étudiée seule. Or les questions intéressantes portent presque toujours sur deux variables observées dans la même expérience : la somme de deux gains, le lien entre la taille d'une commande et son délai de livraison, le nombre de clients et le chiffre d'affaires. Cette section met en place le vocabulaire correspondant. Dans tout ce qui suit, X et Y sont deux variables aléatoires discrètes définies sur le même espace probabilisé (Ω,A,P).

Loi conjointe, lois marginales

Définition

Soit (X,Y) un couple de variables aléatoires discrètes. On appelle loi conjointe du couple (X,Y) la donnée des probabilités

P(X=x,Y=y)=P((X=x)(Y=y))

pour tous xX(Ω) et yY(Ω).

Les lois de X et de Y, considérées séparément, s'appellent alors les lois marginales du couple.

La notation P(X=x,Y=y) est une abréviation universelle : la virgule signifie « et », c'est-à-dire une intersection. Il ne faut jamais y lire autre chose.

Propriété

Passage de la loi conjointe aux lois marginales. Soit (X,Y) un couple de variables aléatoires discrètes. Pour tout xX(Ω), la série suivante converge et

P(X=x)=yY(Ω)P(X=x,Y=y),

et symétriquement, pour tout yY(Ω),

P(Y=y)=xX(Ω)P(X=x,Y=y).

Démonstration. La famille ((Y=y))yY(Ω) est un système complet d'événements, fini ou dénombrable. La formule des probabilités totales appliquée à l'événement B=(X=x) donne la convergence de la série et

P(X=x)=yY(Ω)P((X=x)(Y=y)),

ce qui est l'égalité annoncée. On échange les rôles de X et Y pour la seconde.

La loi conjointe détermine donc les deux lois marginales. La réciproque est fausse : deux couples peuvent avoir les mêmes marginales et des lois conjointes différentes, comme le montrera l'exemple de la section sur l'indépendance. Autrement dit, connaître séparément le comportement de X et celui de Y ne dit rien de leur comportement conjoint.

Méthode

Présenter un couple. Lorsque les deux supports sont finis et petits, on dresse un tableau à double entrée : une ligne par valeur de X, une colonne par valeur de Y. Les lois marginales se lisent alors dans les marges, d'où leur nom : on somme chaque ligne pour obtenir la loi de X, chaque colonne pour obtenir celle de Y, et la somme totale doit valoir 1, ce qui fournit une vérification gratuite. Lorsqu'un des supports est infini, on procède analytiquement : support du couple, puis loi conjointe par les probabilités composées, puis sommation. Le détail de cette démarche figure dans la méthode 4 de la dernière section.

Exemple

Un tableau à double entrée. On donne la loi conjointe du couple (X,Y) par le tableau suivant, où X prend ses valeurs dans {0,1} et Y dans {0,1,2}.

Y=0 Y=1 Y=2 loi de X
X=0 0,1 0,2 0,1 0,4
X=1 0,2 0,3 0,1 0,6
loi de Y 0,3 0,5 0,2 1

La dernière colonne s'obtient en sommant chaque ligne, la dernière ligne en sommant chaque colonne, et la case du coin vaut 1 : la loi conjointe est cohérente. On lit ainsi les deux lois marginales :

P(X=0)=0,4,P(X=1)=0,6,P(Y=0)=0,3,P(Y=1)=0,5,P(Y=2)=0,2.

Exemple

Un support infini avec contrainte. On lance une pièce donnant pile avec la probabilité p]0,1[ jusqu'au premier pile, et l'on note X le rang de ce premier pile. On tire ensuite au hasard un entier Y dans [ ⁣[1,X] ⁣], chaque entier étant équiprobable.

Le support du couple est l'ensemble des (k,j) tels que k1 et 1jk : la contrainte jk est essentielle. Les probabilités composées donnent, pour un tel couple,

P(X=k,Y=j)=P(X=k)P(X=k)(Y=j)=p(1p)k1×1k.

La loi marginale de Y s'obtient en sommant sur k, en n'oubliant pas que seuls les kj contribuent :

P(Y=j)=k=j+p(1p)k1k,

série convergente, majorée terme à terme par la série géométrique p(1p)k1. On ne cherche pas ici à en calculer la somme : l'important est d'avoir écrit la bonne borne inférieure de sommation.

Lois conditionnelles

Définition

Soit (X,Y) un couple de variables aléatoires discrètes et soit yY(Ω) tel que P(Y=y)0. On appelle loi conditionnelle de X sachant (Y=y) la donnée des probabilités

P(Y=y)(X=x)=P(X=x,Y=y)P(Y=y),xX(Ω).

Propriété

Pour tout y tel que P(Y=y)0, la famille (P(Y=y)(X=x))xX(Ω) est bien une loi de probabilité : ses termes sont positifs et leur somme vaut 1.

Démonstration. L'application P(Y=y) est une probabilité, et la famille ((X=x))xX(Ω) est un système complet d'événements. La somme des probabilités d'un système complet, pour n'importe quelle probabilité, vaut 1.

C'est un point de rédaction utile : une loi conditionnelle est une loi, on peut donc lui appliquer tout ce que l'on sait faire sur une loi, en particulier la vérification que la somme vaut 1. En revanche, on ne parle pas ici d'espérance conditionnelle : cette notion relève de la seconde année. Si un énoncé demande une moyenne « sachant que Y=y », on décrit explicitement la loi conditionnelle obtenue, puis on calcule l'espérance de cette loi comme celle d'une loi ordinaire.

Exemple

Reprenons le tableau à double entrée ci-dessus. La loi conditionnelle de Y sachant (X=1) s'obtient en divisant la ligne X=1 par son total 0,6 :

P(X=1)(Y=0)=0,20,6=13,P(X=1)(Y=1)=0,30,6=12,P(X=1)(Y=2)=0,10,6=16.

La somme vaut 13+12+16=1, ce qui valide le calcul. On constate au passage que cette loi diffère de la loi marginale de Y, qui donnait 0,3, 0,5 et 0,2 : savoir que X vaut 1 modifie la loi de Y, donc les deux variables ne sont pas indépendantes.

Exemple

Le sens inverse : de la loi conditionnelle à la loi conjointe. Une compagnie reçoit un nombre N de déclarations de sinistre par mois, avec NP(λ), et chaque déclaration est jugée recevable avec la probabilité a]0,1[, indépendamment des autres. On note R le nombre de déclarations recevables. L'énoncé fournit directement la loi conditionnelle : sachant (N=n), la variable R compte les succès de n épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre a, donc elle suit la loi B(n,a). Les probabilités composées donnent alors la loi conjointe, pour 0kn :

P(N=n,R=k)=eλλnn!(nk)ak(1a)nk.

Ce couple est l'un des grands classiques du chapitre : on montre en exercice, en sommant sur n, que R suit la loi de Poisson de paramètre λa.

Indépendance de deux variables aléatoires, indépendance mutuelle de n variables

Définition

Deux variables aléatoires discrètes X et Y, définies sur le même espace probabilisé, sont dites indépendantes lorsque, pour tout xX(Ω) et tout yY(Ω),

P(X=x,Y=y)=P(X=x)×P(Y=y).

Autrement dit, X et Y sont indépendantes lorsque la loi conjointe est le produit des lois marginales. C'est le seul cas où la connaissance des marginales suffit à reconstituer la loi du couple.

Propriété

Caractérisation (admise). Les variables X et Y sont indépendantes si et seulement si P(XA,YB)=P(XA)×P(YB) pour toutes parties A et B de R pour lesquelles ces événements ont un sens. En particulier, les événements (Xa) et (Yb) sont alors indépendants pour tous réels a et b.

Propriété

Fonctions de variables indépendantes (admis). Si X et Y sont indépendantes, alors pour toutes fonctions f et g définies respectivement sur X(Ω) et Y(Ω), les variables f(X) et g(Y) sont indépendantes.

Ce résultat est admis par le programme, et il est utilisé sans cesse : c'est lui qui permet d'affirmer que X2 et Y2 sont indépendantes, ou que 2X+1 et Y le sont, dès que X et Y le sont.

Définition

Les variables aléatoires discrètes X1,X2,,Xn sont dites mutuellement indépendantes lorsque, pour tous réels x1,,xn,

P(X1=x1,X2=x2,,Xn=xn)=i=1nP(Xi=xi).

Une suite (Xn)nN de variables aléatoires est dite mutuellement indépendante lorsque toute sous-famille finie l'est.

Comme pour les événements, l'indépendance mutuelle est strictement plus forte que l'indépendance deux à deux, et elle n'est presque jamais démontrée : elle est posée comme hypothèse de modélisation par des formules telles que « les tirages sont indépendants », « les Xi sont indépendantes et de même loi ». Cette hypothèse doit figurer explicitement dans la rédaction, car c'est elle qui autorise les produits.

Exemple

Deux couples de mêmes marginales, l'un indépendant, l'autre non. On considère deux variables prenant chacune les valeurs 0 et 1 avec la probabilité 12.

Premier couple. La loi conjointe est donnée par P(X=i,Y=j)=14 pour tous i,j{0,1}. Le produit des marginales vaut 12×12=14 : les variables sont indépendantes.

Second couple. On pose P(X=0,Y=0)=P(X=1,Y=1)=12 et P(X=0,Y=1)=P(X=1,Y=0)=0, ce qui revient à prendre Y=X. Les marginales sont les mêmes que ci-dessus, mais

P(X=0,Y=1)=014=P(X=0)P(Y=1),

donc les variables ne sont pas indépendantes.

Les deux couples ont exactement les mêmes lois marginales et des lois conjointes différentes : les marginales ne déterminent pas le couple.

Loi d'une somme de deux variables indépendantes

Propriété

Formule de la somme discrète. Soient X et Y deux variables aléatoires à valeurs dans N et posons S=X+Y. Alors S est à valeurs dans N et, pour tout nN,

P(S=n)=k=0nP(X=k,Y=nk).

Si de plus X et Y sont indépendantes, alors

P(S=n)=k=0nP(X=k)P(Y=nk).

Démonstration. La famille ((X=k))kN est un système complet d'événements dénombrable. La formule des probabilités totales appliquée à l'événement (S=n) donne

P(S=n)=k=0+P((S=n)(X=k)).

Or, pour un entier k fixé, l'événement (S=n)(X=k) est exactement (X=k)(Y=nk), puisque S=X+Y vaut n et X vaut k si et seulement si X vaut k et Y vaut nk. Deux cas se présentent. Si k>n, alors nk<0, et l'événement (Y=nk) est impossible car Y est à valeurs positives : le terme est nul. Si 0kn, le terme vaut P(X=k,Y=nk). La somme se réduit donc à une somme finie, celle annoncée.

Lorsque X et Y sont indépendantes, chaque terme se factorise en P(X=k)P(Y=nk), d'où la seconde formule.

Deux points de vigilance. D'abord, la somme obtenue est finie, ce qui rend le calcul accessible : c'est une conséquence du fait que les variables sont positives. Pour des variables à valeurs dans Z, la somme serait une série. Ensuite, la seconde formule exige l'indépendance : sans elle, on ne peut pas factoriser, et il faut connaître la loi conjointe.

Propriété

Stabilité de la loi binomiale. Soient XB(n,p) et YB(m,p) deux variables indépendantes, de même paramètre p. Alors

X+YB(n+m,p).

Démonstration. Posons q=1p et S=X+Y. Le support de S est inclus dans [ ⁣[0,n+m] ⁣]. Soit s[ ⁣[0,n+m] ⁣]. La formule de la somme discrète et l'indépendance donnent

P(S=s)=k=0s(nk)pkqnk×(msk)pskqms+k,

avec la convention (nk)=0 si k>n, et (msk)=0 si sk>m, ce qui élimine automatiquement les termes impossibles. Les puissances se regroupent :

pk×psk=ps,qnk×qms+k=qn+ms,

et ces facteurs ne dépendent plus de k : ils sortent de la somme. Il vient

P(S=s)=psqn+msk=0s(nk)(msk).

Calcul de la somme de coefficients binomiaux. Pour tout réel x, la formule du binôme de Newton donne

(1+x)n(1+x)m=(i=0n(ni)xi)(j=0m(mj)xj).

Dans le produit de droite, le coefficient de xs s'obtient en regroupant les couples (i,j) tels que i+j=s, c'est-à-dire i=k et j=sk : ce coefficient vaut k=0s(nk)(msk). Dans le membre de gauche, qui vaut (1+x)n+m, le coefficient de xs vaut (n+ms). Deux polynômes égaux ayant les mêmes coefficients, on obtient

k=0s(nk)(msk)=(n+ms).

Conclusion. En reportant,

P(S=s)=(n+ms)psqn+ms,s[ ⁣[0,n+m] ⁣],

ce qui est exactement la loi B(n+m,p).

Le résultat est intuitif : compter les succès de n épreuves puis ceux de m autres épreuves, toutes indépendantes et de même probabilité de succès, revient à compter les succès de n+m épreuves. On peut d'ailleurs contrôler les paramètres par l'espérance : E(X)+E(Y)=np+mp=(n+m)p, ce qui est bien l'espérance annoncée.

Propriété

Stabilité de la loi de Poisson. Soient XP(λ) et YP(μ) deux variables indépendantes. Alors

X+YP(λ+μ).

Démonstration. Posons S=X+Y, variable à valeurs dans N. Soit nN. La formule de la somme discrète et l'indépendance donnent

P(S=n)=k=0nP(X=k)P(Y=nk)=k=0neλλkk!×eμμnk(nk)!=e(λ+μ)k=0nλkμnkk!(nk)!.

Pour faire apparaître un coefficient binomial, on multiplie et l'on divise par n! :

1k!(nk)!=1n!×n!k!(nk)!=1n!(nk).

Il vient

P(S=n)=e(λ+μ)n!k=0n(nk)λkμnk=e(λ+μ)n!(λ+μ)n,

par la formule du binôme de Newton. C'est exactement la loi de Poisson de paramètre λ+μ.

Cette stabilité est l'une des propriétés les plus utilisées de la loi de Poisson, et l'une des plus maltraitées : elle exige l'indépendance. Sans cette hypothèse, la conclusion est fausse, et le contre-exemple est immédiat : si XP(λ) et Y=X, alors X+Y=2X ne prend que des valeurs paires, donc ne suit certainement pas une loi de Poisson. Concrètement, un standard alimenté par deux lignes indépendantes recevant respectivement XP(2) et YP(3) appels par minute reçoit un total SP(5), d'espérance et de variance 5, avec P(S=0)=e50,00674.

Espérance d'un produit, covariance

Propriété

Espérance d'un produit de variables indépendantes. Soient X et Y deux variables aléatoires discrètes indépendantes, admettant chacune une espérance. Alors XY admet une espérance et

E(XY)=E(X)×E(Y).

Démonstration dans le cas de supports finis. Supposons X(Ω)={x1,,xr} et Y(Ω)={y1,,ys} finis. Le théorème de transfert appliqué au couple, c'est-à-dire la décomposition de (XY=z) selon le système complet des couples de valeurs, donne

E(XY)=i=1rj=1sxiyjP(X=xi,Y=yj).

L'indépendance permet de factoriser chaque probabilité, puis les deux sommes finies se séparent :

E(XY)=i=1rj=1sxiyjP(X=xi)P(Y=yj)=(i=1rxiP(X=xi))(j=1syjP(Y=yj))=E(X)E(Y).

Dans le cas de supports infinis, le même calcul demande de réordonner une somme double infinie, ce qui relève de la théorie des familles sommables : le résultat est alors admis.

Attention : cette égalité est fausse en général sans hypothèse d'indépendance. Elle n'est pas une propriété de l'espérance, contrairement à la linéarité qui, elle, ne demande rien.

Définition

Soient X et Y deux variables aléatoires discrètes admettant chacune un moment d'ordre 2. On appelle covariance de X et Y le réel

Cov(X,Y)=E((XE(X))(YE(Y))),

dont l'existence est admise dans ce cadre.

Propriété

Formule de König-Huygens pour la covariance. Sous les mêmes hypothèses,

Cov(X,Y)=E(XY)E(X)E(Y).

Démonstration. Posons m=E(X) et m=E(Y), deux constantes. En développant le produit, on obtient l'égalité de variables aléatoires

(Xm)(Ym)=XYmXmY+mm.

Chacune des quatre variables du membre de droite admet une espérance, donc la linéarité de l'espérance donne

Cov(X,Y)=E(XY)mE(X)mE(Y)+mm=E(XY)mmmm+mm=E(XY)mm.

Propriété

Propriétés de la covariance. Soient X, Y, Z des variables admettant un moment d'ordre 2, et soient a, b des réels.

a. Symétrie. Cov(X,Y)=Cov(Y,X).

b. Lien avec la variance. Cov(X,X)=V(X).

c. Bilinéarité. Cov(aX+bY,Z)=aCov(X,Z)+bCov(Y,Z), et de même par rapport à la seconde variable.

d. Constantes. Cov(X,b)=0 pour toute constante b.

e. Variables indépendantes. Si X et Y sont indépendantes, alors Cov(X,Y)=0.

Démonstration. a. Le produit de deux réels est commutatif. b. C'est la définition de la variance : Cov(X,X)=E((XE(X))2)=V(X).

c. On utilise la formule de König-Huygens et la linéarité de l'espérance :

Cov(aX+bY,Z)=E((aX+bY)Z)E(aX+bY)E(Z)=aE(XZ)+bE(YZ)(aE(X)+bE(Y))E(Z)=a(E(XZ)E(X)E(Z))+b(E(YZ)E(Y)E(Z)),

ce qui est le résultat annoncé. d. Si Y est la constante b, alors YE(Y) est la variable nulle, donc le produit est nul et son espérance aussi. e. Si X et Y sont indépendantes, alors E(XY)=E(X)E(Y), donc König-Huygens donne Cov(X,Y)=0.

Propriété

Attention : la réciproque de e est FAUSSE. Deux variables peuvent avoir une covariance nulle sans être indépendantes. On dit alors qu'elles sont non corrélées ; ce n'est pas la même chose qu'indépendantes.

Exemple

Le contre-exemple de référence. Soit X une variable de loi uniforme sur {1,0,1}, c'est-à-dire P(X=1)=P(X=0)=P(X=1)=13, et posons Y=X2.

La covariance est nulle. Par symétrie, E(X)=1+0+13=0. Par ailleurs XY=X3=X, puisque x3=x pour x{1,0,1}, donc E(XY)=E(X)=0. La formule de König-Huygens donne

Cov(X,Y)=E(XY)E(X)E(Y)=00×E(Y)=0.

Les variables ne sont pas indépendantes. La variable Y prend les valeurs 0 et 1, avec P(Y=0)=P(X=0)=13. Or

P(X=0,Y=0)=P(X=0)=13,alors queP(X=0)P(Y=0)=13×13=19.

Ces deux nombres diffèrent, donc X et Y ne sont pas indépendantes. Elles sont même liées de la façon la plus forte qui soit, puisque Y est une fonction de X.

Moralité. La covariance mesure une liaison linéaire entre les variables. Ici la liaison est parfaite mais quadratique, et la covariance ne la voit pas.

Variance d'une somme, coefficient de corrélation linéaire

Propriété

Variance d'une somme de deux variables. Soient X et Y deux variables admettant un moment d'ordre 2. Alors X+Y admet un moment d'ordre 2 et

V(X+Y)=V(X)+V(Y)+2Cov(X,Y).

Plus généralement, pour deux réels a et b,

V(aX+bY)=a2V(X)+b2V(Y)+2abCov(X,Y).

Démonstration. Posons m=E(X) et m=E(Y). Par linéarité, E(X+Y)=m+m, donc

((X+Y)(m+m))2=((Xm)+(Ym))2=(Xm)2+(Ym)2+2(Xm)(Ym).

En prenant l'espérance et en utilisant sa linéarité, chacun des trois termes ayant une espérance, on obtient

V(X+Y)=V(X)+V(Y)+2Cov(X,Y).

La version générale s'obtient en appliquant ce résultat aux variables aX et bY, puis en utilisant V(aX)=a2V(X) et la bilinéarité de la covariance, qui donne Cov(aX,bY)=abCov(X,Y).

Propriété

Cas de variables indépendantes. Si X et Y sont indépendantes et admettent un moment d'ordre 2, alors

V(X+Y)=V(X)+V(Y).

Plus généralement, si X1,,Xn sont mutuellement indépendantes et admettent chacune un moment d'ordre 2, alors

V(i=1nXi)=i=1nV(Xi).

Sans hypothèse d'indépendance, la formule générale s'écrit

V(i=1nXi)=i=1nV(Xi)+21i<jnCov(Xi,Xj).

Démonstration. Le cas de deux variables indépendantes découle de la propriété précédente et de Cov(X,Y)=0. Le cas général s'obtient en développant le carré de la somme :

(i=1n(XiE(Xi)))2=i=1n(XiE(Xi))2+21i<jn(XiE(Xi))(XjE(Xj)),

puis en prenant l'espérance, qui est linéaire. Si les variables sont mutuellement indépendantes, elles sont en particulier deux à deux indépendantes, donc toutes les covariances sont nulles et il ne reste que la somme des variances.

On notera que l'indépendance deux à deux suffit pour la formule de la variance d'une somme : c'est un des rares endroits où elle suffit. En revanche, la linéarité de l'espérance ne demande rien du tout, tandis que la variance d'une somme demande au minimum de connaître les covariances. C'est la différence essentielle entre les deux indicateurs.

Définition

Soient X et Y deux variables admettant un moment d'ordre 2, avec σ(X)0 et σ(Y)0. On appelle coefficient de corrélation linéaire de X et Y le réel

ρ(X,Y)=Cov(X,Y)σ(X)σ(Y).

Propriété

Encadrement (admis). Sous les hypothèses précédentes,

1ρ(X,Y)1.

De plus, ρ(X,Y)=1 si et seulement si il existe des réels a0 et b tels que Y=aX+b presque sûrement.

Ce résultat est admis. Le coefficient ρ est la covariance rendue sans dimension : il ne dépend plus des unités dans lesquelles X et Y sont exprimées, contrairement à la covariance, ce qui permet de comparer des situations hétérogènes. Son interprétation est la suivante.

  • ρ(X,Y) proche de 1 : forte liaison linéaire croissante, les grandes valeurs de X vont avec les grandes valeurs de Y.
  • ρ(X,Y) proche de 1 : forte liaison linéaire décroissante.
  • ρ(X,Y) proche de 0 : pas de liaison linéaire détectable. Cela ne signifie pas absence de lien, comme le montre le contre-exemple Y=X2 ci-dessus, où ρ est nul alors que Y est entièrement déterminée par X.

Exemple

Reprenons le tableau à double entrée de la section sur les lois marginales. On a E(X)=0,6 et, la variable X suivant une loi de Bernoulli de paramètre 0,6, V(X)=0,6×0,4=0,24, donc σ(X)=0,240,490.

Pour Y : E(Y)=0×0,3+1×0,5+2×0,2=0,9, et par transfert E(Y2)=0×0,3+1×0,5+4×0,2=1,3, d'où V(Y)=1,30,81=0,49 et σ(Y)=0,7.

Pour le produit, seuls les termes où X=1 contribuent :

E(XY)=1×1×0,3+1×2×0,1=0,5.

Donc

Cov(X,Y)=0,50,6×0,9=0,50,54=0,04,ρ(X,Y)=0,040,490×0,70,117.

La covariance est négative mais très faible en valeur relative : la liaison linéaire entre X et Y est presque inexistante, bien que les variables ne soient pas indépendantes. Enfin,

V(X+Y)=0,24+0,49+2×(0,04)=0,65.

Convergences et approximations

Cette dernière partie donne un contenu mathématique à une idée intuitive : une variable aléatoire s'écarte rarement beaucoup de son espérance, et une moyenne d'observations indépendantes se rapproche de cette espérance. Les deux inégalités qui suivent sont les seuls outils de majoration du programme, et elles ne supposent aucune connaissance de la loi.

Inégalité de Markov

Propriété

Inégalité de Markov. Soit X une variable aléatoire discrète positive admettant une espérance. Alors, pour tout réel a>0,

P(Xa)E(X)a.

Démonstration. Notons X(Ω)={xk} le support de X, avec xk0 pour tout k. Par définition,

E(X)=kxkP(X=xk),

série à termes positifs convergente. Séparons les indices selon que xka ou xk<a :

E(X)=k;xkaxkP(X=xk)+k;xk<axkP(X=xk)k;xkaxkP(X=xk),

puisqu'on retire une somme de termes positifs. Dans la somme restante, chaque xk est supérieur ou égal à a, donc

E(X)k;xkaaP(X=xk)=ak;xkaP(X=xk)=aP(Xa),

la dernière égalité provenant de la sigma-additivité appliquée à la famille au plus dénombrable des événements incompatibles (X=xk) pour xka, dont la réunion est (Xa). En divisant par a>0, on obtient l'inégalité.

L'inégalité de Markov est souvent grossière, mais elle ne coûte rien : elle ne demande que l'espérance. Elle n'a d'intérêt que pour a>E(X), sans quoi la majoration dépasse 1 et n'apporte aucune information.

Exemple

Un magasin vend en moyenne 40 articles par jour. Sans rien savoir de plus sur la loi du nombre X d'articles vendus, l'inégalité de Markov donne

P(X200)40200=0,2.

Il y a donc au plus une chance sur cinq de vendre au moins 200 articles dans la journée. La majoration est faible, mais elle a été obtenue sans aucune hypothèse.

Inégalité de Bienaymé-Tchebychev

Propriété

Inégalité de Bienaymé-Tchebychev. Soit X une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre 2, et posons m=E(X). Alors, pour tout réel ε>0,

P(Xmε)V(X)ε2.

Démonstration. Posons Y=(Xm)2. C'est une variable aléatoire discrète positive, et elle admet une espérance, égale à V(X) par définition de la variance. L'inégalité de Markov, appliquée à Y avec le réel a=ε2>0, donne

P(Yε2)E(Y)ε2=V(X)ε2.

Il reste à identifier l'événement du membre de gauche. Pour tout ω, les inégalités (X(ω)m)2ε2 et X(ω)mε sont équivalentes, car la fonction racine carrée est croissante sur [0,+[ et ε>0. Donc

(Yε2)=(Xmε),

et les deux événements ont la même probabilité.

L'inégalité se lit de façon particulièrement parlante en écarts-types. En prenant ε=tσ(X) avec t>0, elle devient

P(Xmtσ(X))1t2.

Quelle que soit la loi de X, la probabilité de s'écarter de plus de deux écarts-types de la moyenne est donc majorée par 14, celle de s'écarter de plus de trois écarts-types par 190,111, celle de plus de dix écarts-types par 0,01. C'est le sens précis de la phrase « une variable aléatoire s'écarte rarement de son espérance ».

Méthode

Quand utiliser Bienaymé-Tchebychev. Trois situations, et trois seulement.

  1. On ne connaît pas la loi, seulement E(X) et V(X), et l'énoncé demande une majoration : c'est le signal le plus net.
  2. On veut majorer la probabilité d'un écart à la moyenne, repérable aux formulations « s'écarte de plus de », « diffère de la moyenne d'au moins », ou à un événement écrit Xmε.
  3. On veut dimensionner un échantillon : on écrit l'inégalité, puis on résout en n.

Trois précautions : la variable doit admettre une variance, il faut le dire ; l'événement doit comporter une valeur absolue, sans quoi on majore d'abord P(Xmε)P(Xmε) ; enfin la majoration obtenue est très grossière, elle sert à garantir, pas à approcher.

Exemple

Dimensionner un sondage. On interroge n personnes choisies indépendamment, chacune répondant « oui » avec une probabilité inconnue p. Notons Xi la variable valant 1 si la i-ième personne répond oui, et 0 sinon, de sorte que XiB(p), puis

Mn=1ni=1nXi

la fréquence observée. Par linéarité, E(Mn)=p. Les Xi étant mutuellement indépendantes,

V(Mn)=1n2i=1nV(Xi)=np(1p)n2=p(1p)n14n,

la majoration finale venant de ce que p(1p)14 pour tout p[0,1], résultat classique obtenu en étudiant la fonction pp(1p) ou en écrivant 14p(1p)=(p12)20.

L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev appliquée à Mn avec ε=0,05 donne

P(Mnp0,05)14n×0,052=14n×0,0025=100n.

Pour que ce majorant soit inférieur ou égal à 0,05, il suffit que 100n0,05, c'est-à-dire n2000. Avec 2000 personnes interrogées, la fréquence observée diffère de p de moins de 5 points de pourcentage avec une probabilité d'au moins 0,95, quelle que soit la valeur de p.

Loi faible des grands nombres

Propriété

Loi faible des grands nombres. Soit (Xn)n1 une suite de variables aléatoires discrètes mutuellement indépendantes, de même loi, admettant une espérance m et une variance σ2. Posons

Mn=1ni=1nXi.

Alors, pour tout réel ε>0,

limn+P(Mnmε)=0.

Démonstration. Espérance de Mn. Par linéarité de l'espérance, qui ne demande aucune hypothèse,

E(Mn)=1ni=1nE(Xi)=1n×nm=m.

Variance de Mn. Les variables étant mutuellement indépendantes et admettant chacune un moment d'ordre 2, la variance de la somme est la somme des variances, puis V(aZ)=a2V(Z) donne

V(Mn)=1n2V(i=1nXi)=1n2i=1nV(Xi)=nσ2n2=σ2n.

Application de Bienaymé-Tchebychev. Soit ε>0. La variable Mn admet un moment d'ordre 2, donc

0P(Mnmε)V(Mn)ε2=σ2nε2.

Conclusion. Le majorant tend vers 0 quand n+, à ε et σ2 fixés. Le théorème d'encadrement donne donc

limn+P(Mnmε)=0,

et ceci pour tout réel ε>0, ce qui est exactement l'énoncé de la loi faible des grands nombres.

L'énoncé demande une lecture attentive. Il ne dit pas que Mn(ω) tend vers m pour chaque résultat ω, ce qui serait une convergence de suites de nombres. Il dit que la probabilité que Mn s'écarte de m d'au moins ε devient arbitrairement petite quand n grandit, et cela pour tout seuil ε fixé à l'avance. Ce qui tend vers 0, ce sont des probabilités, et non les valeurs prises par Mn. Ce mode de convergence porte un nom et fait l'objet d'une étude en deuxième année ; en première année, on s'en tient à l'énoncé ci-dessus, écrit comme une limite de probabilités.

Propriété

Interprétation fréquentiste. Appliquons la loi faible des grands nombres à une suite d'épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre p, en posant Xi=1AiAi est l'événement « la i-ième épreuve est un succès ». Alors Mn est la fréquence des succès au cours des n premières épreuves, m=E(Xi)=p, et la loi faible des grands nombres affirme que, pour tout ε>0, la probabilité que cette fréquence s'écarte de p d'au moins ε tend vers 0 quand n tend vers +.

C'est la justification mathématique de l'interprétation intuitive d'une probabilité comme une fréquence limite, celle que l'on utilise depuis le lycée sans démonstration. Elle n'est pas une définition de la probabilité : c'est un théorème, démontré à partir des axiomes, ce qui est exactement l'inverse. Deux remarques pour finir. L'hypothèse de variance finie figure ici parce que la démonstration passe par Bienaymé-Tchebychev ; le résultat reste vrai sous la seule existence de l'espérance, mais cela dépasse le programme. Et la loi faible des grands nombres ne dit rien de la vitesse de convergence, sinon par la majoration très grossière σ2nε2 : l'énoncé précis de cette vitesse relève de la deuxième année.

Approximation de la loi binomiale par la loi de Poisson

Propriété

Approximation de Poisson. Soit λ>0. Pour tout entier n, soit Xn une variable de loi B(n,pn), où la suite (pn) vérifie pn]0,1[ et

limn+npn=λ.

Alors, pour tout entier k fixé,

limn+P(Xn=k)=eλλkk!.

Autrement dit, les probabilités de la loi binomiale convergent vers celles de la loi de Poisson de paramètre λ.

Démonstration. Fixons l'entier k et posons λn=npn, de sorte que λnλ et pn=λnn pour n1. Pour nk,

P(Xn=k)=(nk)pnk(1pn)nk.

On traite séparément les deux facteurs.

Premier facteur. En écrivant le coefficient binomial sous forme de produit,

(nk)pnk=n(n1)(nk+1)k!×λnknk=λnkk!×n(n1)(nk+1)nk.

Le dernier quotient comporte k facteurs au numérateur et k facteurs n au dénominateur ; il s'écrit donc

nn×n1n××nk+1n=j=0k1(1jn).

Le nombre k étant fixé, ce produit comporte un nombre fixe de facteurs, chacun tendant vers 1 : il tend donc vers 1. Comme λnkλk, on obtient

limn+(nk)pnk=λkk!.

Second facteur. Comme λnλ, on a pn=λnn0, donc 1pn>0 pour n assez grand et l'on peut écrire

(1pn)nk=exp((nk)ln(1pn)).

Le développement limité ln(1u)=u+o(u) au voisinage de 0, appliqué à u=pn0, donne ln(1pn)=pn(1+εn) avec εn0. Donc

(nk)ln(1pn)=(nk)λnn(1+εn)=λn(1kn)(1+εn).

Le nombre k étant fixé, kn0, donc cette expression tend vers λ. Par continuité de la fonction exponentielle,

limn+(1pn)nk=eλ.

Conclusion. Le produit des deux limites donne

limn+P(Xn=k)=λkk!×eλ=eλλkk!.

Ce théorème est la justification annoncée de l'appellation « loi des événements rares ». Une loi binomiale décrit un très grand nombre n d'épreuves indépendantes, chacune ayant une probabilité de succès très faible p, de sorte que le nombre moyen de succès np reste modéré : c'est exactement la situation d'un standard téléphonique, où chacun des très nombreux abonnés appelle avec une probabilité minuscule à un instant donné.

Méthode

Règle pratique d'approximation. On remplace B(n,p) par P(np) lorsque les trois conditions suivantes sont réunies :

  • n est grand, en pratique n30 ;
  • p est petit, en pratique p0,1 ;
  • le produit np est modéré, en pratique np10.

Le paramètre de la loi de Poisson est alors λ=np, ce qui garantit que les deux lois ont la même espérance. Les variances, elles, diffèrent légèrement : np(1p) pour la binomiale, np pour la loi de Poisson. L'écart relatif vaut p, ce qui est bien la raison pour laquelle on exige p petit.

Exemple

Comparaison numérique. Une usine produit des pièces dont 4 % sont défectueuses. On prélève n=50 pièces de façon indépendante et l'on note X le nombre de pièces défectueuses, de sorte que XB(50;0,04). Les conditions d'approximation sont réunies : n=5030, p=0,040,1 et np=210. On compare donc à la loi P(2).

k 0 1 2 3 4
B(50;0,04) 0,1299 0,2706 0,2762 0,1842 0,0902
P(2) 0,1353 0,2707 0,2707 0,1804 0,0902

L'écart maximal est de l'ordre de 0,006, soit une erreur relative de quelques pour cent : l'approximation est excellente. On vérifie au passage que les espérances coïncident, toutes deux égales à 2, et que les variances sont proches, 50×0,04×0,96=1,92 pour la binomiale contre 2 pour la loi de Poisson.

Méthodes du chapitre et erreurs classiques

Cette dernière section rassemble les gestes techniques du chapitre. Aucune notion nouvelle n'y figure : tout ce qui suit a été démontré plus haut, il s'agit seulement de savoir quel outil sortir devant quel énoncé.

Méthode

Méthode 1. Montrer qu'une famille définit une probabilité. Donnée : une famille (pk)kI, avec I fini ou dénombrable, comportant éventuellement un paramètre inconnu.

  1. Positivité : montrer que pk0 pour tout k ; si un paramètre apparaît, cette condition impose une contrainte de signe à vérifier à la fin.
  2. Convergence : montrer que la série kpk converge, en nommant l'argument (série géométrique, exponentielle, de Riemann, comparaison, télescopage).
  3. Somme égale à 1 : calculer la somme et l'égaler à 1, ce qui détermine le paramètre, puis conclure en vérifiant la contrainte de positivité.

Méthode

Méthode 2. Déterminer la loi d'une variable aléatoire discrète. Trois étapes, toujours les mêmes, et jamais dans un autre ordre.

  1. Support : déterminer X(Ω) et le justifier. Pour un temps d'attente, penser à l'événement « le succès n'arrive jamais » et montrer qu'il est négligeable ; pour un maximum ou un minimum, penser aux valeurs extrêmes réellement atteignables.
  2. Calcul de P(X=k) pour chaque k du support. Les outils, par ordre de fréquence : décomposition en épreuves successives puis probabilités composées ; conditionnement par un système complet puis probabilités totales ; passage par P(X>k) ou P(Xk) puis différence, lorsque la variable est un maximum ou un minimum.
  3. Vérification : montrer que la somme des probabilités vaut 1, en énonçant d'abord la convergence de la série. C'est le seul contrôle autonome dont on dispose, il n'est pas facultatif.

Méthode

Méthode 3. Justifier l'existence d'une espérance ou d'une variance. Support fini : l'existence est acquise, on le dit en une phrase. Variable positive : montrer la convergence de la série à termes positifs kxkP(X=xk), par comparaison, équivalent ou reconnaissance d'une série usuelle. Signe quelconque : montrer la convergence absolue, ce qui ramène au cas positif. Variance : montrer que X admet un moment d'ordre 2, c'est-à-dire que la série de E(X2) converge, en se rappelant que l'existence d'un moment d'ordre 2 entraîne celle de l'espérance et que la réciproque est fausse. Pour une loi usuelle, il suffit de citer la loi.

Méthode

Méthode 4. Mener un calcul de couple.

  1. Support du couple : déterminer l'ensemble des (x,y) tels que P(X=x,Y=y)0, en écrivant explicitement la contrainte qui relie éventuellement x et y.
  2. Loi conjointe : la calculer par les probabilités composées, en repérant laquelle des deux variables l'énoncé décrit en premier : P(X=x,Y=y)=P(X=x)P(X=x)(Y=y).
  3. Marginales : sommer sur l'autre variable, en faisant très attention aux bornes de sommation imposées par la contrainte de support.
  4. Indépendance : la tester en comparant la loi conjointe au produit des marginales ; un seul couple (x,y) pour lequel l'égalité échoue suffit à conclure à la non-indépendance.
  5. Somme et covariance : pour la loi de X+Y, utiliser la formule de la somme discrète, qui ne se factorise qu'en cas d'indépendance ; pour la covariance, passer par Cov(X,Y)=E(XY)E(X)E(Y), jamais par la définition.

Méthode

Méthode 5. Choisir entre les outils de majoration.

  • Seule E(X) est connue, la variable est positive, on majore P(Xa) : inégalité de Markov.
  • E(X) et V(X) sont connues, on majore un écart à la moyenne avec valeur absolue : inégalité de Bienaymé-Tchebychev.
  • Une moyenne de n variables indépendantes de même loi, avec n+ : loi faible des grands nombres, dont on refait au besoin la démonstration à partir de Bienaymé-Tchebychev.
  • Une loi binomiale avec n grand, p petit et np modéré : approximation par la loi de Poisson de paramètre np.
  • La loi est connue et l'énoncé demande une valeur exacte : aucune de ces inégalités, on calcule directement.

Voici enfin les cinq erreurs qui coûtent le plus de points aux concours sur ce chapitre. Elles reviennent copie après copie, et elles sont toutes évitables par une relecture ciblée.

Erreur 1. Confondre PA(B) et P(AB). La première est une probabilité conditionnelle, calculée dans un univers réduit à A ; la seconde est la probabilité que les deux événements se réalisent. Elles sont reliées par P(AB)=P(A)PA(B), et elles ne sont égales que si P(A)=1. L'erreur se produit surtout dans la formule des probabilités totales, où l'on écrit iPAi(B) au lieu de iP(Ai)PAi(B) : le résultat obtenu dépasse alors souvent 1, ce qui devrait alerter. Le symétrique de cette erreur est l'inversion du conditionnement, c'est-à-dire l'échange de PA(B) et PB(A), qui ne se fait que par la formule de Bayes.

Erreur 2. Manipuler une somme infinie sans vérifier qu'elle converge. Écrire E(X)=kkP(X=k) puis calculer, sans avoir dit un mot de la convergence, c'est perdre les points de la question même si le résultat numérique est juste. Il existe des variables discrètes sans espérance, l'exemple de loi P(X=k)=ck2 est là pour le rappeler. La rédaction attendue tient en une phrase, du type « la série à termes positifs kP(X=k) converge par comparaison avec une série géométrique, donc X admet une espérance ». Même remarque pour la variance, avec le moment d'ordre 2.

Erreur 3. Additionner des lois au lieu d'additionner des variables. La somme de deux variables suivant des lois géométriques ne suit pas une loi géométrique, et il n'existe aucune règle générale du type « la somme des lois est la loi de la somme ». Une loi n'est pas un nombre et ne s'additionne pas. Ce qui existe, ce sont trois outils précis : la formule de la somme discrète, qui donne la loi de X+Y ; la stabilité de la binomiale à paramètre p commun ; la stabilité de Poisson. En dehors de ces cas, on calcule. En revanche, les espérances s'additionnent toujours, sans aucune hypothèse : c'est la linéarité.

Erreur 4. Croire qu'une covariance nulle entraîne l'indépendance. L'implication ne vaut que dans un sens : indépendantes entraîne covariance nulle. La réciproque est fausse, et le contre-exemple X uniforme sur {1,0,1} avec Y=X2 est à savoir écrire de mémoire en quatre lignes. La covariance ne détecte que les liaisons linéaires. La conséquence rédactionnelle est nette : pour établir l'indépendance de deux variables, on revient toujours à la définition, c'est-à-dire à l'égalité P(X=x,Y=y)=P(X=x)P(Y=y) pour tous les couples de valeurs.

Erreur 5. Utiliser la stabilité de Poisson sans hypothèse d'indépendance. L'énoncé « XP(λ), YP(μ), donc X+YP(λ+μ) » est faux tel quel : l'hypothèse d'indépendance est indispensable, et la démonstration montre où elle sert, au moment de factoriser P(X=k,Y=nk). Il suffit de prendre Y=X pour s'en convaincre : 2X ne prend que des valeurs paires. La même remarque vaut pour la stabilité de la binomiale, et plus généralement pour la variance d'une somme : V(X+Y)=V(X)+V(Y) n'est vraie que si la covariance est nulle. Dans le doute, on écrit la formule complète avec le terme 2Cov(X,Y), qui est toujours vraie.

Bloqué sur « Probabilités sur un ensemble quelconque » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.