ECG approfondies · Chapitre 09 · Second semestre
Probabilités sur un ensemble quelconque
1re année
Espace probabilisé général, variables discrètes, lois usuelles infinies, couples discrets, convergences et approximations.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Espace probabilisé général
- Variables discrètes
- Lois usuelles infinies
- Couples discrets
- Convergences et approximations
Le chapitre « Probabilités sur un ensemble fini » a posé un cadre complet et cohérent : un univers fini, tous les événements possibles, deux axiomes, et pas une seule ligne admise. Ce cadre a un défaut, et il est rédhibitoire : il ne permet pas de modéliser les expériences les plus simples du monde réel, celles qui n'ont pas de fin fixée à l'avance.
Voici l'exemple qui fonde tout le chapitre. On lance une pièce équilibrée autant de fois qu'il le faut, et l'on s'arrête au premier pile obtenu. On note le rang de ce premier pile. Combien de valeurs peut-elle prendre ? Elle vaut si le premier lancer donne pile, si le premier donne face et le second pile, et rien n'interdit à de valoir . L'ensemble des valeurs possibles est donc tout entier : il est infini. Aucun univers fini ne décrit cette expérience, et la loi de est une famille infinie de nombres dont il faudra vérifier que la somme vaut , c'est-à-dire qu'il faudra sommer une série.
Cet exemple réserve une seconde surprise, plus profonde. Considérons l'événement : « on n'obtient jamais pile », c'est-à-dire la suite de lancers qui ne donne que des faces. Cet événement n'est pas impossible : la suite infinie de faces est un résultat parfaitement décrit, elle appartient à l'univers. Pourtant, sa probabilité est nulle, comme on le vérifiera dans ce chapitre, car elle est majorée par pour tout entier . Sur un univers fini, « probabilité nulle » et « impossible » sont deux mots pour la même chose. Sur un univers infini, ce sont deux notions distinctes, et cette distinction est l'une des nouveautés conceptuelles du chapitre.
Trois outils nouveaux vont donc apparaître. Le premier est la tribu : sur un univers infini, on ne peut plus prendre pour événements toutes les parties de , et l'on doit préciser à l'avance la collection des parties que l'on accepte d'appeler des événements. Le deuxième est la série : partout où le chapitre fini écrivait une somme finie, on écrira une somme infinie, et la première question sera toujours celle de la convergence. C'est là que le chapitre « compléments d'analyse » sert : série géométrique et ses séries dérivées, série exponentielle, séries de Riemann, critères de comparaison. Le troisième est le couple de lois infinies au programme, la loi géométrique et la loi de Poisson, qui modélisent respectivement un temps d'attente et un comptage d'événements rares.
La structure du chapitre reprend celle du chapitre fini, en la généralisant point par point : espace probabilisé, conditionnement, indépendance, variables aléatoires, espérance, lois usuelles. Deux blocs sont entièrement nouveaux. Les couples de variables aléatoires permettent enfin d'étudier deux variables ensemble, donc de parler de covariance et de variance d'une somme. Les inégalités de concentration et la loi faible des grands nombres donnent, pour la première fois, un énoncé mathématique précis à l'intuition selon laquelle une fréquence observée se rapproche d'une probabilité.
Un avertissement de méthode pour finir. Dans le cadre général, quelques résultats sont admis par le programme, parce que leur démonstration relève de la théorie de la mesure : le théorème de la limite monotone, la linéarité de l'espérance, le théorème de transfert. Ils sont signalés comme tels à chaque fois. Tout le reste se démontre, et se démontre avec les outils déjà connus : sigma-additivité, systèmes complets, séries. Un résultat admis se cite, il ne se redémontre pas ; un résultat démontré en cours peut être redemandé au concours.
Voici les notations employées dans tout le chapitre.
| Notation | Sens |
|---|---|
| univers, fini ou dénombrable dans ce chapitre | |
| tribu d'événements sur | |
| espace probabilisé | |
| événement contraire | |
| probabilité de sachant | |
| entiers tels que | |
| ensemble des valeurs de | |
| , , | événements |
| , , | espérance, variance, écart-type |
| , | covariance, coefficient de corrélation linéaire |
| , | loi géométrique, loi de Poisson |
| indicatrice de | |
| fin de démonstration |
Univers infinis et tribus
Univers fini ou dénombrable
Définition
Un ensemble est dit dénombrable lorsque l'on peut numéroter ses éléments par les entiers naturels, c'est-à-dire lorsqu'on peut l'écrire sous la forme
avec des éléments deux à deux distincts. Un ensemble est dit au plus dénombrable lorsqu'il est fini ou dénombrable.
Autrement dit, un ensemble dénombrable est un ensemble infini dont on peut faire la liste, en s'assurant que tout élément finit par apparaître à un rang fini. C'est exactement ce qui permet de remplacer une somme finie par une série : les éléments sont indexés par , donc on peut sommer.
Exemple
a. est dénombrable, par la numérotation évidente ; l'est aussi, avec , ainsi que l'ensemble des entiers pairs, avec .
b. est dénombrable : on énumère
c. Tout ensemble fini, par exemple ou , est au plus dénombrable.
d. L'ensemble , ainsi que tout intervalle non réduit à un point, n'est pas dénombrable. C'est un fait que l'on admet et que l'on n'utilisera jamais autrement que pour se rappeler pourquoi l'univers est supposé au plus dénombrable dans ce chapitre.
Dans tout le chapitre, l'univers est fini ou dénombrable, sans autre précision. Cette hypothèse est celle du programme, et elle suffit largement : elle couvre les suites de lancers, les temps d'attente, les comptages, c'est-à-dire toute la matière des concours de première année. Aucune théorie de la dénombrabilité n'est au programme : on ne construit pas de bijection savante, on se contente de reconnaître les ensembles de la liste ci-dessus.
Pourquoi toutes les parties ne peuvent plus être des événements
Sur un univers fini, on avait posé sans hésiter : un événement est une partie de , et l'ensemble des événements est . Cette définition ne se prolonge pas telle quelle.
La raison est la suivante, et elle est admise. Dès que l'univers est « gros », par exemple l'ensemble des suites infinies de piles et de faces, on peut démontrer qu'il existe des parties de tellement irrégulières qu'aucune façon cohérente de leur attribuer une probabilité n'existe : toute tentative contredit soit la sigma-additivité, soit la normalisation . Ces parties pathologiques ne se rencontrent jamais dans un exercice, on ne sait d'ailleurs pas les décrire explicitement, mais leur existence interdit de définir sur tout entier.
La solution retenue par la théorie est simple et pragmatique : on choisit à l'avance la collection des parties que l'on accepte d'appeler des événements, en exigeant seulement que cette collection soit stable par les opérations dont on a besoin pour faire des probabilités. Cette collection s'appelle une tribu.
Deux remarques pour éviter tout malentendu. D'une part, ce problème est invisible en pratique : dans tous les exercices du programme, la tribu est donnée avec l'énoncé, ou bien elle est parce que est dénombrable, et tous les événements que l'on écrit en sont automatiquement éléments. D'autre part, la théorie des tribus est hors programme : aucune construction savante n'est exigible, ni tribu engendrée par une famille quelconque, ni tribu des boréliens, ni théorie de la mesure. Une tribu se définit, se reconnaît en vérifiant les trois axiomes, et s'utilise. Sur un univers fini, déterminer « la plus petite tribu contenant telle partie » reste un exercice d'entraînement légitime, car il ne demande rien d'autre que d'appliquer les axiomes jusqu'à saturation.
Tribu d'événements
Définition
Soit un ensemble non vide. On appelle tribu sur toute partie de vérifiant les trois conditions suivantes :
- (T1) ;
- (T2) stabilité par passage au complémentaire : pour tout , on a ;
- (T3) stabilité par réunion dénombrable : pour toute suite d'éléments de , on a .
Les éléments de s'appellent les événements.
Les trois conditions traduisent exactement les trois façons de fabriquer un nouvel événement à partir d'anciens : « le tout », « le contraire », « au moins un des ». Le point nouveau par rapport au cadre fini est le mot dénombrable dans (T3) : une tribu doit absorber les réunions infinies indexées par , car c'est ce qu'exige un énoncé comme « on obtient pile un jour ou l'autre ».
Propriété
Soit une tribu sur . Alors :
a. ;
b. est stable par réunion finie : si sont des événements, alors ;
c. est stable par intersection dénombrable : si est une suite d'événements, alors ;
d. est stable par intersection finie, et par différence : si et sont des événements, alors et .
Démonstration. a. On a par (T1), donc par (T2).
b. Soient des événements. Posons pour tout : d'après a, tous ces ensembles sont dans , et l'on obtient une suite d'événements. Sa réunion vaut
et elle appartient à par (T3). C'est le résultat annoncé. Compléter une famille finie par des ensembles vides est le procédé standard pour déduire le cas fini du cas dénombrable ; on le réutilisera pour la sigma-additivité.
c. Soit une suite d'événements. Chaque est un événement par (T2), donc leur réunion est un événement par (T3), donc le complémentaire de cette réunion est encore un événement par (T2). Or la loi de De Morgan, valable pour une réunion dénombrable, donne
L'intersection est donc bien dans .
d. L'intersection finie se traite comme en b, en complétant la famille par des , qui ne changent pas l'intersection. Enfin est l'intersection de deux événements, donc un événement.
Une tribu est donc stable par toutes les opérations ensemblistes usuelles, pourvu qu'on ne les répète qu'un nombre fini ou dénombrable de fois. En pratique, cela signifie que l'on peut écrire sans état d'âme tout événement construit à partir d'événements donnés par des « et », des « ou », des « non », des « au moins un », des « pour tout ».
Exemple
a. La tribu grossière. L'ensemble est une tribu, la plus petite possible. Elle vérifie (T1), et le complémentaire comme la réunion de ces deux ensembles restent dans la liste. Elle est sans intérêt pratique, car elle ne permet de parler d'aucun événement intéressant.
b. La tribu engendrée par un événement. Si est une partie de distincte de et de , alors est une tribu : c'est la plus petite tribu contenant .
c. La tribu complète. Lorsque est fini ou dénombrable, est une tribu, et c'est celle que l'on utilise systématiquement. Les trois axiomes sont évidents, puisque toute partie de appartient à .
d. La tribu engendrée par une partition finie. Soit une partition de en parties non vides. L'ensemble des réunions de sous-familles des , c'est-à-dire
est une tribu à éléments : le choix donne , le choix donne , le complémentaire de la réunion sur est la réunion sur le complémentaire de , et une réunion de telles réunions est encore de cette forme. C'est la tribu de l'information « on sait seulement dans quel morceau de la partition on est tombé ».
Il faut donc retenir ceci : lorsque est fini ou dénombrable, on prend toujours , sauf mention contraire explicite de l'énoncé, et l'on ne vérifie jamais dans un exercice qu'une partie est un événement. La tribu est le prix à payer pour passer à l'infini, et sa définition dit précisément quelles opérations la théorie autorise.
Espace probabilisable, système complet dénombrable d'événements
Définition
Soit un ensemble non vide et une tribu sur . Le couple s'appelle un espace probabilisable.
Le mot est bien choisi : à ce stade, aucune probabilité n'est encore donnée. On a seulement décidé de quoi on aurait le droit de parler. La probabilité viendra dans la section suivante, et le triplet s'appellera alors un espace probabilisé.
Définition
Soit un espace probabilisable et soit un ensemble d'indices fini ou dénombrable, en pratique , ou . Une famille d'événements est un système complet d'événements lorsque :
- les sont deux à deux incompatibles : pour tous ;
- leur réunion est l'univers tout entier : .
C'est mot pour mot la définition du chapitre fini, à ceci près que la famille peut désormais être infinie. L'interprétation ne change pas : quel que soit le résultat de l'expérience, un et un seul des est réalisé. Le système complet est l'outil qui permet de découper un calcul en une infinité de cas, et c'est le support de la formule des probabilités totales dans sa version dénombrable.
Exemple
a. Pour tout événement , la famille est un système complet fini : c'est toujours le plus utile.
b. On lance une pièce jusqu'au premier pile et l'on note l'événement « le premier pile apparaît au -ième lancer », pour . Les sont deux à deux incompatibles, puisque le premier pile a un rang bien déterminé. En revanche, la famille n'est un système complet que si l'on convient d'ajouter l'événement : « on n'obtient jamais pile ». La famille , elle, est bien un système complet dénombrable.
c. Si est une variable aléatoire à valeurs dans , la famille est un système complet dénombrable. C'est de loin le plus employé de tout le chapitre.
d. La famille où est le rang du premier pile n'est pas un système complet au sens strict, pour la raison indiquée en b. On verra que l'événement manquant est de probabilité nulle, ce qui rend la formule des probabilités totales valable malgré tout.
Ce dernier point mérite une convention, car il revient souvent. Certains énoncés appellent encore système complet une famille d'événements deux à deux incompatibles dont la réunion est seulement de probabilité , et non égale à . Toutes les formules du chapitre restent alors valables, parce que l'événement laissé de côté est de probabilité nulle et n'apporte aucune contribution aux sommes. On signalera ce point à chaque fois qu'il servira.
Probabilité sur un espace probabilisable
Définition et premières propriétés
Définition
Soit un espace probabilisable. On appelle probabilité sur toute application
vérifiant les deux axiomes suivants :
- (normalisation) ;
- (sigma-additivité) pour toute suite d'événements deux à deux incompatibles, la série converge et
Le triplet s'appelle un espace probabilisé.
Le seul axiome qui change par rapport au cadre fini est le second : l'additivité pour deux événements devient l'additivité pour une infinité dénombrable d'événements. Cet axiome contient deux affirmations, et il faut les distinguer. La première est une affirmation d'existence : la série converge, donc la somme a un sens. La seconde est une affirmation d'égalité : cette somme vaut la probabilité de la réunion.
Propriété
Soit un espace probabilisé.
a. .
b. Additivité finie. Si sont deux à deux incompatibles, alors .
Démonstration. a. Appliquons la sigma-additivité à la suite constante pour tout . Ces événements sont bien deux à deux incompatibles, puisque , et leur réunion vaut . L'axiome affirme donc que la série converge, et que sa somme vaut . Or une série dont le terme général est constant égal à ne converge que si , car sinon ses sommes partielles valent . Donc .
b. Soient deux à deux incompatibles. Posons pour . La suite ainsi obtenue est formée d'événements deux à deux incompatibles, et sa réunion vaut . La sigma-additivité donne
puisque tous les termes de rang sont nuls d'après a.
Une conséquence immédiate mérite d'être notée : tout le chapitre fini reste vrai. Comme l'additivité finie est acquise, les démonstrations du premier semestre se recopient sans changement, et l'on obtient les propriétés suivantes.
Propriété
Soit un espace probabilisé, et soient et deux événements.
a. Complémentaire. .
b. Différence. Si , alors .
c. Croissance. Si , alors .
d. Réunion de deux événements. .
e. Sous-additivité finie. , et plus généralement
pour des événements quelconques.
Démonstration. a. Les événements et sont incompatibles et leur réunion vaut , donc l'additivité finie donne .
b. Si , alors , réunion de deux événements incompatibles, d'où .
c. Avec les notations précédentes, puisqu'une probabilité est positive.
d. On décompose , réunion disjointe, puis , réunion disjointe elle aussi. L'additivité finie donne successivement et , d'où le résultat en reportant.
e. Le cas de deux événements découle de d, puisque . Le cas général s'obtient par une récurrence immédiate sur , en écrivant
et en appliquant l'hypothèse de récurrence.
Le cadre infini apporte en revanche une propriété nouvelle, qui n'avait aucun sens dans le cadre fini.
Propriété
Sous-additivité dénombrable. Soit une suite d'événements quelconques, non nécessairement incompatibles. Alors
cette inégalité étant valable en particulier lorsque la série du membre de droite converge. Si cette série diverge, l'inégalité est vide de contenu et l'on n'en tire rien.
Démonstration. L'idée est de rendre les événements disjoints sans changer leur réunion. Posons
Chaque est un événement, comme différence d'un événement et d'une réunion finie d'événements.
Les sont deux à deux incompatibles. Soient . Tout élément de n'appartient à aucun des , en particulier il n'appartient pas à , donc pas à qui est inclus dans . Ainsi .
Les réunions coïncident. L'inclusion est claire, car . Réciproquement, soit appartenant à la réunion des : l'ensemble des indices tels que est une partie non vide de , elle possède donc un plus petit élément . Par minimalité, n'appartient à aucun des , donc .
Conclusion. La sigma-additivité appliquée aux donne
Or entraîne par croissance. Les deux séries étant à termes positifs et la première convergeant, la comparaison terme à terme donne l'inégalité annoncée.
Exemple
Un serveur reçoit une requête défectueuse le -ième jour avec la probabilité , pour . Notons cet événement. Sans aucune hypothèse d'indépendance, la sous-additivité dénombrable majore la probabilité qu'il y ait au moins un jour défectueux :
Avec une probabilité au moins égale à , aucun jour n'est donc défectueux. C'est l'usage typique de cette inégalité : majorer la probabilité d'un « au moins un » sans rien savoir des dépendances.
Événements négligeables et presque sûrs
Définition
Soit un espace probabilisé et soit un événement.
- est dit négligeable, ou quasi-impossible, lorsque ;
- est dit presque sûr, ou quasi-certain, lorsque .
Sur un univers fini muni d'une probabilité chargeant tous les résultats, un événement de probabilité nulle est nécessairement vide. Cette équivalence tombe dès que l'univers est infini, et c'est le premier fait vraiment nouveau du chapitre.
Propriété
Un événement impossible est négligeable, et un événement certain est presque sûr. Les réciproques sont fausses en général : un événement négligeable peut être non vide, et un événement presque sûr peut être distinct de .
Exemple
L'exemple fondateur. On lance indéfiniment une pièce équilibrée, et l'on note l'événement « le -ième lancer donne face ». Soit
l'événement « on n'obtient jamais pile ». C'est bien un événement, comme intersection dénombrable d'événements.
Il n'est pas impossible. La suite de lancers qui donne face à chaque fois est un résultat de l'expérience, et elle réalise . Donc .
Il est négligeable. Pour tout entier , l'inclusion donne, par croissance puis par indépendance des lancers,
Cette majoration vaut pour tout . Comme quand , le théorème d'encadrement donne .
Ainsi et . Symétriquement, l'événement contraire : « on obtient pile au moins une fois » est presque sûr sans être certain.
Ce raisonnement, en trois lignes, est à connaître : pour montrer qu'un événement est négligeable, on le majore par une quantité qui tend vers . Il servira encore pour montrer que le rang du premier succès est presque sûrement fini, ou qu'une marche aléatoire revient presque sûrement à son point de départ.
Deux conséquences pratiques, souvent utilisées sans être écrites.
Propriété
Soit un espace probabilisé.
a. Si est négligeable et est un événement, alors est négligeable.
b. Une réunion finie ou dénombrable d'événements négligeables est négligeable.
c. Si est négligeable, alors pour tout événement on a : ajouter un événement négligeable ne change aucune probabilité.
Démonstration. a. La croissance donne .
b. Si tous les sont nuls, la sous-additivité dénombrable donne , donc la réunion est de probabilité nulle.
c. La sous-additivité donne , la première inégalité venant de . Les deux extrémités étant égales, on a l'égalité partout.
C'est le point c qui justifie la convention annoncée plus haut sur les systèmes complets : si l'on oublie dans un système complet un événement de probabilité nulle, aucune formule n'est faussée.
Théorème de la limite monotone
Le théorème suivant est admis, conformément au programme : sa démonstration repose sur la sigma-additivité et ne présente pas de difficulté conceptuelle, mais elle n'est pas exigible. C'est l'outil qui permet de passer à la limite dans une probabilité, et il est utilisé constamment.
Propriété
Théorème de la limite monotone (admis). Soit un espace probabilisé et soit une suite d'événements.
a. Continuité croissante. Si la suite est croissante pour l'inclusion, c'est-à-dire si pour tout , alors la suite converge et
b. Continuité décroissante. Si la suite est décroissante pour l'inclusion, c'est-à-dire si pour tout , alors la suite converge et
L'existence des limites n'est pas un hasard : dans le cas croissant, la suite est croissante par croissance de , et majorée par , donc elle converge d'après le théorème de la limite monotone des suites. Dans le cas décroissant, elle est décroissante et minorée par . Le contenu du théorème est l'identification de la limite.
Exemple
a. Réunion croissante. On lance indéfiniment une pièce équilibrée et l'on note l'événement « on obtient au moins un pile au cours des premiers lancers ». La suite est croissante, puisque obtenir un pile parmi les premiers lancers, c'est en obtenir un parmi les premiers. Sa réunion est l'événement : « on obtient un pile au moins une fois ». Comme
la continuité croissante donne
On retrouve que « on obtient pile un jour » est un événement presque sûr.
b. Intersection décroissante. Avec les mêmes notations, posons : « les premiers lancers donnent tous face ». La suite est décroissante, et son intersection est l'événement : « on n'obtient jamais pile ». Comme , la continuité décroissante donne . C'est la deuxième démonstration du résultat obtenu plus haut par encadrement, et elle est plus rapide.
Propriété
Conséquence : une réunion dénombrable est la limite des réunions partielles. Soit une suite d'événements quelconques. Alors
et de même
Démonstration. Posons . La suite est croissante pour l'inclusion, car on ajoute un ensemble à chaque étape, et sa réunion est exactement : en effet, un résultat appartient à l'un des si et seulement si il appartient à l'un des . Le théorème de la limite monotone appliqué à donne la première égalité. La seconde s'obtient de la même manière avec les intersections partielles, qui forment une suite décroissante.
Cette conséquence est utilisée dès qu'un événement se décrit par une infinité de conditions : on calcule la probabilité au rang , avec les outils du cadre fini, puis on passe à la limite. C'est le schéma de démonstration le plus fréquent de tout le chapitre.
Une probabilité sur un univers dénombrable est déterminée par les probabilités élémentaires
Propriété
Soit un univers dénombrable, muni de la tribu , et soit une probabilité sur . Posons pour tout . Alors :
a. les réels sont positifs et la série converge, de somme ;
b. pour tout événement , on a ;
c. réciproquement, si est une suite de réels positifs telle que la série converge et , alors il existe une unique probabilité sur telle que pour tout .
Démonstration. a. et b. Soit une partie de . Les singletons pour sont deux à deux incompatibles, puisque les sont deux à deux distincts, et leur réunion est . La sigma-additivité donne donc la convergence de la série correspondante et l'égalité annoncée en b. Le point a est le cas particulier , joint à ; la positivité des vient de celle de .
c. Unicité. Elle résulte de b : la donnée des impose la valeur de pour tout , donc deux probabilités qui coïncident sur les singletons sont égales.
Existence. Pour toute partie de , posons . Cette série est à termes positifs, et ses sommes partielles sont majorées par : elle converge donc, et . On a par hypothèse. Reste la sigma-additivité : si est une suite d'événements deux à deux incompatibles, chaque indice tel que appartienne à la réunion contribue à exactement un des , et l'égalité s'obtient en regroupant les termes positifs de la série, ce que l'on admet ici. L'application est donc une probabilité, et par construction.
En clair : définir une probabilité sur un univers dénombrable, c'est choisir une suite de poids positifs de somme . C'est le mode d'emploi de toute modélisation, et c'est aussi la vérification à faire chaque fois qu'un énoncé propose une famille de nombres et demande si elle définit bien une loi.
Méthode
Vérifier qu'une famille de nombres définit une probabilité. Soit une famille indexée par un ensemble fini ou dénombrable. On vérifie deux points, dans cet ordre : d'abord la positivité, pour tout , qui ne doit jamais être omise car c'est elle qui contraint le signe d'un éventuel paramètre ; ensuite la somme égale à , en énonçant la convergence de la série avec son argument (série géométrique, série exponentielle, comparaison, télescopage) avant d'en calculer la somme. Si un paramètre inconnu figure dans l'expression, le second point fournit l'équation qui le détermine, et le premier valide la solution trouvée.
Exemple
a. Pour quelle valeur de la famille , pour , définit-elle une loi de probabilité ?
La série exponentielle donne , série convergente. La somme des vaut donc , et l'égalité impose . Cette valeur est strictement positive, donc tous les termes le sont : la famille définit bien une loi. On reconnaîtra plus loin la loi de Poisson de paramètre .
b. Même question pour , pour .
Pour tout , on a . La somme partielle se télescope :
La série converge donc, de somme , et l'égalité donne . La positivité est alors acquise.
c. La famille , pour , ne définit jamais une loi de probabilité, quelle que soit la valeur de : la série harmonique diverge, donc la somme ne peut pas valoir . La vérification de convergence n'est pas une formalité.
Conditionnement et indépendance dans le cas général
Probabilité conditionnelle
Définition
Soit un espace probabilisé et soit un événement tel que . Pour tout événement , on appelle probabilité de sachant le réel
La définition est identique à celle du chapitre fini, et l'hypothèse y est tout aussi indispensable. Une nuance mérite cependant d'être signalée dans le cadre général : un événement peut être non vide et de probabilité nulle, et l'on ne peut malgré tout pas conditionner par lui. Conditionner par « on n'obtient jamais pile » n'a aucun sens, bien que cet événement soit réalisable.
Propriété
Soit un événement de probabilité non nulle. L'application
est une probabilité sur l'espace probabilisable .
Démonstration. Les valeurs sont dans . Le quotient est positif, et l'inclusion donne par croissance, donc .
Normalisation. .
Sigma-additivité. Soit une suite d'événements deux à deux incompatibles. Les événements sont alors eux aussi deux à deux incompatibles, car pour . La distributivité donne
donc la sigma-additivité de assure que la série converge, de somme . En divisant par la constante , on obtient la convergence de la série et l'égalité
La portée de ce résultat est considérable, et il faut la mesurer : tout ce que l'on démontre pour une probabilité vaut pour . Cela s'applique aux propriétés déjà vues, mais aussi à tout ce qui suit dans le chapitre, y compris le théorème de la limite monotone. On peut donc écrire sans autre justification
et l'on rappelle le piège du chapitre fini, toujours d'actualité : le passage au contraire est licite sur l'événement conditionné, jamais sur l'événement conditionnant. L'égalité est fausse.
Formule des probabilités composées
Propriété
Formule des probabilités composées. Soient des événements tels que
Alors tous les conditionnements ci-dessous sont licites et
Démonstration. Commençons par vérifier que l'hypothèse rend tous les conditionnements licites. Pour tout , on a l'inclusion , donc par croissance
Chaque événement conditionnant est donc de probabilité non nulle.
Démontrons la formule par récurrence sur .
Initialisation. Pour , l'hypothèse est , et la formule s'écrit : c'est la définition de la probabilité conditionnelle, multipliée par .
Hérédité. Soit . Supposons la formule vraie au rang pour toute famille d'événements vérifiant l'hypothèse, et donnons-nous tels que . Posons . Comme , le cas de deux événements donne
Par ailleurs , donc l'hypothèse de récurrence s'applique à la famille et fournit
En reportant, et en observant que , on obtient exactement la formule au rang .
Conclusion. La formule est vraie pour tout .
C'est la formule des expériences en chaîne : chaque facteur est la probabilité de l'étape suivante, sachant tout ce qui s'est déjà produit. Dans le cadre infini, elle sert avant tout à calculer la probabilité d'une longue succession d'échecs, ce qui est le point de départ de la loi géométrique.
Exemple
On lance indéfiniment un dé équilibré et l'on note l'événement « le -ième lancer ne donne pas ». La probabilité que les premiers lancers ne donnent aucun vaut, par la formule des probabilités composées,
chaque facteur valant car les lancers sont indépendants. En faisant tendre vers , on obtient par continuité décroissante que la probabilité de ne jamais obtenir de est nulle : on obtiendra un presque sûrement.
Formule des probabilités totales, version dénombrable
Propriété
Formule des probabilités totales. Soit un système complet d'événements, avec fini ou dénombrable. Pour tout événement , la série converge et
Si de plus pour tout , alors
Démonstration. Puisque la réunion des vaut , la distributivité donne
Ces événements sont deux à deux incompatibles : pour , on a . L'ensemble étant fini ou dénombrable, la sigma-additivité s'applique et donne à la fois la convergence de la série et l'égalité annoncée.
Si tous les sont de probabilité non nulle, la formule des probabilités composées donne pour chaque , d'où la seconde écriture.
Trois remarques d'usage, toutes utiles en exercice.
La convergence est offerte. On n'a jamais à démontrer que la série converge, c'est la sigma-additivité qui l'affirme, mais il est attendu qu'on le signale en une phrase du type « la famille étant un système complet dénombrable, la formule des probabilités totales s'applique et la série converge ».
Les événements de probabilité nulle ne gênent pas. Si certains vérifient , la première écriture reste valable telle quelle, car donne : on se ramène à la seconde écriture en ne conservant que les indices pour lesquels .
Variante avec une famille non exhaustive. Si une famille d'événements deux à deux incompatibles, de probabilités non nulles, vérifie seulement , la formule reste vraie : en notant le complémentaire de la réunion, on a donc , et la famille est un système complet au sens strict dont le terme en est nul. C'est exactement la situation du rang du premier succès, où l'événement laissé de côté est « il n'y a jamais de succès ».
Méthode
Utiliser la formule des probabilités totales avec un système complet dénombrable.
- Repérer l'information manquante : quelle quantité inconnue déterminerait complètement la situation ? Le plus souvent, la valeur d'une variable auxiliaire ou le rang d'un premier succès.
- Nommer explicitement le système complet, en vérifiant l'incompatibilité deux à deux et la réunion égale à , éventuellement à un événement négligeable près.
- Écrire la formule, signaler que la série converge, puis calculer sa somme en reconnaissant une série géométrique, une série dérivée, une série exponentielle, ou par changement d'indice.
- Contrôler : le résultat doit appartenir à .
Exemple
Un nombre aléatoire de tentatives. Un joueur lance d'abord un dé équilibré. S'il obtient , il tire ensuite fois de suite une carte au hasard dans un jeu, avec remise, chaque tirage donnant un as avec la probabilité , indépendamment des autres. On cherche la probabilité de l'événement : « le joueur n'obtient aucun as ».
Le système complet naturel est , où est le résultat du dé. Il est fini, ce qui simplifie tout : et . Donc
Le résultat appartient bien à , et il est compris entre et , ce qui constitue un contrôle.
Exemple
Un système complet réellement infini. On lance indéfiniment une pièce donnant pile avec la probabilité , les lancers étant indépendants. On note le rang du premier pile, puis on lance fois un dé équilibré. Soit l'événement « on n'obtient aucun avec le dé ».
Le système complet est , complété par l'événement négligeable « il n'y a jamais de pile ». On admet pour l'instant que , ce qui sera établi plus loin. Comme , la formule des probabilités totales donne, avec une série convergente,
la série géométrique convergeant car . Pour , on trouve .
Formule de Bayes
Propriété
Formule de Bayes. Soient et deux événements de probabilités non nulles. Alors
Version avec un système complet dénombrable. Soit un système complet d'événements de probabilités non nulles, avec fini ou dénombrable, et soit un événement de probabilité non nulle. Alors, pour tout indice ,
Démonstration. Par définition de la probabilité conditionnelle, puis par la formule des probabilités composées appliquée à :
Pour la seconde version, on applique la première avec , puis on remplace le dénominateur par son expression donnée par la formule des probabilités totales, dont la série converge.
Méthode
Inverser un conditionnement. On ne retient pas la formule de Bayes telle quelle : on la reconstruit en trois lignes, ce qui évite toute erreur d'indice.
- Écrire la définition de la probabilité cherchée : .
- Calculer le numérateur par les probabilités composées, dans le sens où l'énoncé fournit les données : .
- Calculer le dénominateur par les probabilités totales, avec le système complet des causes, en signalant la convergence de la série lorsqu'elle est infinie.
Contrôle final : la somme des sur tous les indices doit valoir , puisque est une probabilité et que les forment un système complet.
Exemple
Une machine produit des lots de pièces. Le nombre de pièces défectueuses dans un lot vérifie pour tout , famille dont la somme vaut bien comme série géométrique de raison . Un contrôleur inspecte une pièce du lot, prise au hasard, et l'on note l'événement « la pièce inspectée est défectueuse ». Sachant , cette probabilité vaut ; en négligeant les valeurs de supérieures à , la formule des probabilités totales donne
où la série géométrique dérivée prise en donne . La formule de Bayes fournit alors la probabilité que le lot contienne exactement une pièce défectueuse, sachant que la pièce inspectée l'était :
Indépendance de deux événements, indépendance mutuelle d'une famille d'événements
Définition
Deux événements et sont dits indépendants pour la probabilité lorsque
Propriété
Soient et deux événements, avec . Alors et sont indépendants si et seulement si .
Démonstration. Comme , on peut diviser par dans une équivalence :
Rien ne change par rapport au chapitre fini, et l'on renvoie à celui-ci pour les propriétés suivantes, dont les démonstrations se recopient mot pour mot puisqu'elles n'utilisent que l'additivité finie : deux événements incompatibles de probabilités non nulles ne sont jamais indépendants ; si et sont indépendants, alors et , et , et le sont aussi.
Définition
Soit une famille d'événements, l'ensemble d'indices étant fini ou infini. Cette famille est dite mutuellement indépendante lorsque, pour toute partie finie de contenant au moins deux éléments,
Le point à noter est que la condition ne porte que sur les sous-familles finies, même lorsque la famille est infinie : on ne demande rien sur une intersection infinie, et l'on n'aurait d'ailleurs pas de produit infini à lui opposer. C'est la définition qui traduit l'hypothèse de modélisation « les lancers successifs sont indépendants », posée sur une infinité de lancers.
Propriété
Une famille mutuellement indépendante est deux à deux indépendante. La réciproque est fausse.
Le contre-exemple de référence a été traité dans le chapitre fini : on lance deux fois une pièce équilibrée, et l'on considère : « le premier lancer donne pile », : « le second lancer donne pile », : « les deux lancers donnent le même résultat ». Ces trois événements sont deux à deux indépendants, de probabilités et d'intersections deux à deux de probabilité , mais
Il faut donc écrire mutuellement indépendants quand on en a besoin, et ne jamais déduire l'indépendance mutuelle de l'indépendance deux à deux.
Propriété
Passage aux contraires (admis). Si la famille est mutuellement indépendante, alors la famille obtenue en remplaçant certains par leurs contraires est encore mutuellement indépendante.
C'est ce résultat qui autorise le calcul le plus fréquent du chapitre, celui de la probabilité qu'aucun de plusieurs événements indépendants ne se produise :
Exemple
On lance indéfiniment une pièce donnant pile avec la probabilité , les lancers étant mutuellement indépendants. Notons l'événement « le -ième lancer donne pile ». Pour tout ,
donc la probabilité d'obtenir au moins un pile au cours des premiers lancers vaut . Comme , cette quantité tend vers , et la continuité croissante montre que l'on obtient presque sûrement un pile. La restriction est évidemment essentielle.
Variables aléatoires discrètes
Définition et système complet associé
Définition
Soit un espace probabilisable. On appelle variable aléatoire discrète sur toute application vérifiant les deux conditions suivantes :
- l'ensemble des valeurs prises par est fini ou dénombrable ;
- pour tout réel , l'ensemble est un événement, c'est-à-dire un élément de .
La première condition est celle qui donne son nom à la notion : une variable discrète prend ses valeurs dans un ensemble que l'on peut énumérer, typiquement , , ou . Les variables aléatoires à densité, qui prennent leurs valeurs dans un intervalle, relèvent de la seconde année.
La seconde condition est une condition de compatibilité avec la tribu : elle garantit que la question « quelle est la probabilité que vaille ? » a un sens. Lorsque est fini ou dénombrable et , cas de tous les exercices, elle est automatiquement vérifiée et on ne la mentionne pas.
Une remarque utile : les ensembles , , et sont eux aussi des événements. En effet, en notant le support, au plus dénombrable, on a
réunion au plus dénombrable d'événements, donc un événement d'après l'axiome (T3) ; les autres s'en déduisent par passage au contraire ou par le même argument. On peut donc écrire toutes les probabilités du chapitre sans précaution.
Propriété
Système complet associé à une variable aléatoire discrète. Soit une variable aléatoire discrète. La famille
est un système complet d'événements, fini ou dénombrable.
Démonstration. Incompatibilité. Soient deux valeurs de . Si un résultat appartenait à , on aurait et , donc : contradiction. L'intersection est donc vide.
Réunion. Soit . Le réel appartient à par définition de l'image, donc appartient à l'événement . La réunion vaut donc .
Caractère au plus dénombrable. C'est l'hypothèse faite sur dans la définition.
Ce système complet est l'outil de travail permanent de toute la seconde moitié du chapitre. C'est lui que l'on invoque dans la formule des probabilités totales dès qu'un conditionnement se fait selon la valeur prise par une variable, et c'est lui qui justifie que la somme des probabilités d'une loi vaut .
Loi d'une variable aléatoire discrète
Définition
Soit une variable aléatoire discrète. On appelle loi de probabilité de la donnée :
- de l'ensemble des valeurs prises par ;
- des probabilités pour chaque .
Propriété
Soit une variable aléatoire discrète. La famille est une famille de réels positifs dont la somme vaut : si est dénombrable, la série converge et
Réciproquement, toute famille de réels positifs de somme , indexée par un ensemble au plus dénombrable de réels, est la loi d'une variable aléatoire discrète.
Démonstration. Les événements forment un système complet au plus dénombrable, donc la sigma-additivité appliquée à cette famille donne la convergence de la série et
Pour la réciproque, il suffit de prendre pour univers l'ensemble lui-même, muni de la tribu et de la probabilité définie par les poids , ce qui est licite d'après la propriété de la section précédente, et de poser .
L'égalité est la vérification obligatoire de tout calcul de loi. Dans le cadre infini, elle est doublement précieuse : elle détecte les erreurs de calcul, et elle oblige à écrire l'argument de convergence de la série, qui est lui-même une partie de la réponse attendue.
Méthode
Déterminer la loi d'une variable aléatoire discrète. La rédaction attendue comporte trois étapes, dans cet ordre, et aucune ne peut être sautée.
- Déterminer le support , en justifiant : pourquoi ne peut-elle pas prendre de valeur plus petite, ni plus grande ? Pour une variable de temps d'attente, on n'oublie pas de discuter le cas « l'événement attendu ne se produit jamais ».
- Calculer pour chaque valeur du support, à l'aide des outils du chapitre : probabilités composées pour une succession d'épreuves, probabilités totales pour un conditionnement, indépendance pour un produit.
- Vérifier que la somme vaut , en énonçant d'abord la convergence de la série et son argument, puis en calculant sa somme.
Exemple
Le rang du premier six. On lance indéfiniment un dé équilibré, les lancers étant mutuellement indépendants, et l'on note le rang d'apparition du premier .
Support. La variable peut valoir , , , et ainsi de suite sans limite : . Il faut cependant noter que n'est pas définie sur le résultat « on n'obtient jamais de ». Comme cet événement est de probabilité nulle, on convient de poser sur cet événement, ou l'on travaille sur l'événement presque sûr complémentaire ; cette convention n'a aucune incidence sur les calculs.
Calcul. Soit . L'événement signifie que les premiers lancers ne donnent pas et que le -ième donne . En notant l'événement « le -ième lancer donne », l'indépendance mutuelle et le passage aux contraires donnent
Vérification. La série est géométrique de raison , donc elle converge et
La loi est correcte, et l'on reconnaîtra plus loin la loi géométrique de paramètre .
Fonction de répartition
Définition
Soit une variable aléatoire discrète. On appelle fonction de répartition de l'application
Propriété
Soit une variable aléatoire discrète, de fonction de répartition .
a. est croissante sur .
b. et .
c. Pour tous réels , on a .
d. Pour tout réel , on a .
Démonstration. a. Soient . L'inclusion est immédiate, donc la croissance de donne .
b. Posons pour . La suite est croissante pour l'inclusion et sa réunion vaut , puisque tout vérifie dès que dépasse . Le théorème de la limite monotone donne donc . Comme est croissante et majorée par , et que la suite extraite tend vers , la fonction tend vers en . On procède de même en avec la suite décroissante , d'intersection vide, ce qui donne .
c. Les événements et sont incompatibles et leur réunion vaut , donc l'additivité finie donne .
d. L'événement est le contraire de .
On signale, sans en faire usage dans les calculs, que est également continue à droite en tout point ; ce résultat est admis.
Propriété
Cas d'une variable à valeurs entières. Soit une variable aléatoire à valeurs dans . Alors :
a. est constante par morceaux : pour tout et tout , on a ; on dit que est une fonction en escalier ;
b. pour tout ;
c. pour tout , ;
d. pour tout , .
Démonstration. a. Si , un entier vérifie si et seulement si . Donc , et l'additivité finie appliquée aux événements incompatibles donne la somme annoncée.
b. Si , l'événement est vide puisque est à valeurs entières positives.
c. C'est le point c de la propriété précédente avec et , l'intervalle ne contenant que l'entier .
d. Comme est à valeurs entières, , et le passage au contraire donne le résultat.
Le point d est celui que l'on utilise le plus souvent : pour une variable de temps d'attente, il est presque toujours plus simple de calculer directement, comme probabilité de « les premières tentatives échouent », puis d'en déduire la fonction de répartition, plutôt que de sommer la loi terme à terme.
Propriété
Caractérisation de la loi (admis). Deux variables aléatoires discrètes ont la même loi si et seulement si elles ont la même fonction de répartition.
Ce résultat est admis. Il est extrêmement commode : pour identifier la loi d'une variable, il suffit de reconnaître sa fonction de répartition, ou même seulement les quantités , sans jamais calculer les . C'est la méthode standard pour les variables définies comme un maximum ou un minimum.
Exemple
Le minimum de deux temps d'attente. Soient et deux variables à valeurs dans , indépendantes, telles que et pour tout , avec . Posons .
Pour tout , l'événement signifie que les deux variables dépassent :
en utilisant l'indépendance. La fonction de répartition de est donc , ce qui détermine complètement sa loi. On en déduit au passage, pour ,
Variable et calcul de sa loi
Propriété
Soit une variable aléatoire discrète et soit une fonction définie sur , à valeurs réelles. Alors , définie par , est une variable aléatoire discrète, son support est , et pour tout :
la série obtenue étant convergente.
Démonstration. L'ensemble est l'image d'un ensemble au plus dénombrable, donc il est lui-même au plus dénombrable : la première condition de la définition est vérifiée.
Soit . Un résultat réalise si et seulement si , c'est-à-dire si et seulement si appartient à l'ensemble des tels que . Autrement dit,
réunion au plus dénombrable d'événements deux à deux incompatibles, comme membres du système complet associé à . C'est donc un événement, et la sigma-additivité donne la convergence de la série et la formule annoncée.
Le point délicat est le regroupement : si prend la même valeur en plusieurs points du support, les probabilités correspondantes s'additionnent.
Méthode
Déterminer la loi de . On calcule d'abord le support en repérant les valeurs atteintes plusieurs fois. Puis, pour chaque de ce support, on résout l'équation d'inconnue : ses solutions sont les antécédents à regrouper, dont on additionne les probabilités. On vérifie enfin que la somme des vaut .
Exemple
Soit une variable à valeurs dans de loi .
a. Fonction injective. Posons . La fonction est strictement croissante, donc injective : aucun regroupement n'a lieu. Le support est l'ensemble des entiers impairs supérieurs ou égaux à , et .
b. Fonction non injective. Posons le reste de la division euclidienne de par , c'est-à-dire si est pair et sinon. Alors , et il faut regrouper une infinité d'antécédents :
la série étant géométrique de raison . Par passage au contraire, , et la somme vaut bien .
Espérance
Définition et existence
Dans le cadre fini, l'espérance était une somme finie : elle existait toujours. Dans le cadre général, c'est la somme d'une série, et la première question est donc celle de son existence.
Définition
Soit une variable aléatoire discrète, de support avec fini ou dénombrable. On dit que admet une espérance lorsque la série
converge absolument, c'est-à-dire lorsque la série converge. Dans ce cas, on appelle espérance de le réel
Une variable aléatoire est dite centrée lorsqu'elle admet une espérance et que .
Pourquoi exiger la convergence absolue et non la simple convergence ? Parce que l'énumération du support est arbitraire : rien ne distingue une numérotation d'une autre. Or la somme d'une série convergente mais non absolument convergente dépend de l'ordre dans lequel on additionne ses termes. Exiger la convergence absolue, c'est garantir que est un nombre attaché à la variable, et non à la façon dont on a rangé ses valeurs.
Propriété
Cas d'une variable positive. Si est une variable aléatoire discrète à valeurs positives, alors la convergence absolue équivaut à la convergence simple : admet une espérance si et seulement si la série converge. Dans ce cas, .
Démonstration. Si tous les sont positifs, on a , donc les deux séries en jeu sont la même. La positivité de la somme vient de ce que tous les termes sont positifs.
C'est le cas le plus fréquent, puisque la quasi-totalité des variables du chapitre sont à valeurs dans ou . Une conséquence pratique : pour une variable positive, il n'y a qu'une seule chose à vérifier, la convergence d'une série à termes positifs, ce qui autorise tous les critères de comparaison connus.
Enfin, si est fini, la somme est finie et admet toujours une espérance : on retrouve exactement la définition du chapitre fini. La question de l'existence ne se pose donc que pour les variables de support infini.
Exemple
Une variable discrète sans espérance. Posons . Cette série de Riemann converge, puisque son exposant est strictement supérieur à , et sa somme est un réel strictement positif. Posons et définissons une variable à valeurs dans par
C'est bien une loi. Les termes sont positifs, et leur somme vaut .
Elle n'a pas d'espérance. La série de l'espérance a pour terme général
et la série harmonique diverge. La série de l'espérance diverge donc, et n'admet pas d'espérance.
Cet exemple est à retenir : une variable aléatoire discrète, parfaitement bien définie, dont la loi est explicite, peut ne pas avoir d'espérance. Écrire sans avoir justifié son existence est une faute, pas une inélégance.
Exemple
Une variable qui a une espérance mais pas de variance. Avec et , posons pour . La série de l'espérance a pour terme général : elle converge, donc admet une espérance. En revanche, la série de a pour terme général : elle diverge, donc n'admet pas de moment d'ordre , donc pas de variance.
Méthode
Justifier l'existence d'une espérance. Trois cas, dont un seul demande du travail. Support fini : l'existence est automatique, on l'écrit en une phrase. Support infini, variable positive : il suffit de montrer la convergence d'une série à termes positifs, par comparaison à une série géométrique ou de Riemann, par équivalent ou par majoration directe. Support infini, signe quelconque : on montre la convergence de la série , ce qui ramène au cas positif. Dans tous les cas, l'existence se justifie avant le calcul, jamais après : une somme calculée sur une série divergente ne vaut rien.
Théorème de transfert
Propriété
Théorème de transfert (admis). Soit une variable aléatoire discrète et soit une fonction définie sur , à valeurs réelles. La variable admet une espérance si et seulement si la série
converge absolument, et dans ce cas
Ce théorème est admis, conformément au programme. Son intérêt est le même que dans le cadre fini, et il est encore plus grand ici : il permet de calculer sans déterminer la loi de , donc sans avoir à effectuer les regroupements d'antécédents, qui peuvent être inextricables sur un support infini. On l'emploie surtout avec , pour obtenir , et avec , qui simplifie souvent les calculs faisant intervenir des factorielles.
Exemple
Soit une variable de loi pour .
a. Espérance. La série est à termes positifs et converge, comme série géométrique dérivée. Le calcul donne
b. Une fonction de . Le théorème de transfert appliqué à donne, sans avoir à déterminer la loi de ,
la série géométrique de raison étant convergente et à termes positifs.
Linéarité, croissance, positivité, espérance d'une constante
Propriété
Propriétés de l'espérance (admises dans le cas général). Soient et deux variables aléatoires discrètes définies sur le même espace probabilisé, admettant chacune une espérance, et soient et deux réels.
a. Espérance d'une constante. La variable certaine égale à admet une espérance et .
b. Linéarité. La variable admet une espérance et
En particulier , et .
c. Positivité. Si est à valeurs positives, alors .
d. Croissance. Si pour tout , alors .
Les points a et c se démontrent immédiatement : la variable certaine a un support à un élément, et une série à termes positifs a une somme positive. Le point b est admis dans le cadre général, car sa démonstration exige de réordonner une famille infinie de termes, ce qui relève de la théorie des familles sommables, hors programme. Le point d s'en déduit : la variable est positive et admet une espérance par linéarité, donc .
La linéarité s'étend par récurrence immédiate à un nombre fini de variables :
pourvu que chaque admette une espérance. Comme dans le cadre fini, elle ne réclame aucune hypothèse d'indépendance : c'est ce qui en fait l'outil le plus puissant du chapitre.
Propriété
Espérance d'une indicatrice. Pour tout événement , la variable admet une espérance et .
Démonstration. La variable prend au plus les deux valeurs et , donc son support est fini et l'espérance existe. Elle vaut .
Une formule utile pour les variables à valeurs entières
Propriété
Soit une variable aléatoire à valeurs dans . Alors admet une espérance si et seulement si la série converge, et dans ce cas
Démonstration. Posons, pour tout entier ,
Ces deux suites sont croissantes, comme sommes partielles de séries à termes positifs.
Une interversion de sommes finies. Pour tout , on a , donc
Cette somme double, portant sur les couples tels que , se réorganise en sommant d'abord sur . Il s'agit d'une somme finie, donc l'interversion est licite sans aucune précaution :
la dernière égalité venant de l'additivité finie appliquée aux événements incompatibles .
Comparaison des deux suites. Pour , l'inclusion donne d'abord
Plus précisément, l'événement est la réunion disjointe de et de , donc
et en sommant sur :
Sens direct. Supposons que admette une espérance, c'est-à-dire que converge vers . Majorons le terme correctif : dans la somme ci-dessous, chaque indice vérifie , on peut donc y remplacer le facteur par le facteur plus grand , ce qui donne
Le membre de droite est le reste d'une série convergente, il tend donc vers quand . Le théorème d'encadrement donne . En passant à la limite dans l'égalité , on obtient
La série converge donc, de somme .
Sens réciproque. Supposons que la série converge, de somme . Alors pour tout : la suite est croissante et majorée, donc convergente. La série de l'espérance, à termes positifs, converge : admet une espérance.
Cette formule est un grand classique de concours. Deux avertissements sur son usage. D'abord, elle porte sur et non sur : pour une variable à valeurs dans , on a , ce qui donne la variante
Ensuite, elle n'est pas toujours considérée comme du cours : aux concours, on la redémontre le plus souvent, et l'énoncé guide alors par des questions intermédiaires. La démonstration ci-dessus, avec son interversion de sommes finies, est le modèle à reproduire.
Exemple
Soit une variable à valeurs dans telle que pour tout . La série converge, donc admet une espérance, et
Le calcul est immédiat, alors que le passage par la loi aurait demandé une série géométrique dérivée.
Moments, variance, formule de König-Huygens, écart-type, variable centrée réduite
Définition
Soit une variable aléatoire discrète et soit . On dit que admet un moment d'ordre lorsque la variable admet une espérance, c'est-à-dire, par le théorème de transfert, lorsque la série converge absolument. On note alors .
Propriété
Si admet un moment d'ordre , alors admet une espérance.
Démonstration. Pour tout réel , l'inégalité donne , c'est-à-dire
En appliquant cette inégalité à et en multipliant par :
Les deux séries du membre de droite convergent, la première parce que la somme des probabilités vaut , la seconde par hypothèse. Par comparaison de séries à termes positifs, la série converge, donc admet une espérance.
Définition
Soit une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre . On appelle variance de le réel
et écart-type de le réel .
L'existence de est ainsi liée à une seule condition : admet un moment d'ordre . C'est ce qu'on écrit dans une copie avant tout calcul de variance. L'existence et les propriétés de la variance dans le cadre général sont admises par le programme, au même titre que la linéarité de l'espérance.
Propriété
Formule de König-Huygens. Soit une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre . Alors
En particulier , et .
Démonstration. Posons , qui existe d'après la propriété précédente. En développant le carré, on obtient l'égalité de variables aléatoires
Les trois variables du membre de droite admettent une espérance : par hypothèse, d'après la propriété précédente, et la constante trivialement. La linéarité de l'espérance donne donc
La positivité de vient de ce que est une variable positive.
C'est toujours cette formule qu'on utilise en pratique : elle ne réclame que et , ce dernier s'obtenant par transfert. Sur les lois infinies, le calcul de passe presque toujours par , qui se ramène à une série géométrique dérivée seconde ou à la série exponentielle, puis par
Propriété
Soit une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre , et soient et deux réels. Alors admet un moment d'ordre et
En particulier : une translation ne change pas la dispersion.
Démonstration. Posons et . La linéarité donne , donc
puis, en élevant au carré, . En prenant l'espérance et en utilisant sa linéarité,
Pour l'écart-type, on prend la racine carrée, en se rappelant que .
Définition
Une variable aléatoire est dite réduite lorsqu'elle admet une variance égale à , et centrée réduite lorsque de plus .
Propriété
Soit une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre , avec . Alors la variable
est centrée réduite.
Démonstration. Posons et . La variable s'écrit avec et . La linéarité donne
et la propriété précédente donne
Les deux lois discrètes infinies du programme
Loi géométrique
Définition
Soit et posons . Une variable aléatoire suit la loi géométrique de paramètre , ce que l'on note , lorsque
Propriété
Situation de référence. On répète, de façon indépendante et illimitée, une même épreuve de Bernoulli dont la probabilité de succès vaut . Alors le rang du premier succès suit la loi géométrique de paramètre .
Démonstration. Notons l'événement « la -ième épreuve est un succès », et le rang du premier succès. Soit . L'événement signifie que les premières épreuves sont des échecs et que la -ième est un succès, c'est-à-dire
Les épreuves étant mutuellement indépendantes, le passage aux contraires conserve l'indépendance mutuelle, donc la probabilité de cette intersection est le produit des probabilités :
Il reste à traiter le cas où aucun succès n'a lieu. L'événement : « toutes les épreuves sont des échecs » vérifie, pour tout , l'inclusion , donc . Comme , on a , donc : le premier succès arrive presque sûrement, et la loi ci-dessus décrit bien .
Propriété
La somme vaut . Si , la série converge et sa somme vaut .
Démonstration. La série est géométrique de raison , donc elle converge et
après le changement d'indice .
Propriété
Fonction de répartition et queue. Si , alors pour tout :
Démonstration. Première méthode, par la série. Pour ,
après le changement d'indice , la série géométrique étant convergente.
Seconde méthode, par l'interprétation. Dire que le premier succès arrive après le rang , c'est dire que les premières épreuves sont toutes des échecs, événement de probabilité par indépendance. Cette seconde méthode est la plus rapide et doit devenir un réflexe.
Le passage au contraire donne .
Propriété
Espérance et variance. Si , alors admet une espérance et une variance, et
Démonstration. On pose et l'on utilise les deux séries géométriques dérivées, valables pour :
Existence et calcul de l'espérance. La série est à termes positifs, et elle converge d'après la première série dérivée appliquée en . La variable admet donc une espérance, et
Moment d'ordre deux. Le théorème de transfert appliqué à donne, le terme d'indice étant nul,
la série étant à termes positifs et convergente d'après la seconde série dérivée. Par linéarité, admet donc une espérance et
Variance. La formule de König-Huygens donne
puisque . L'écart-type s'obtient en prenant la racine carrée.
Ces deux résultats sont à la fois à connaître et à savoir redémontrer : le calcul ci-dessus est demandé très régulièrement aux concours. Le résultat se retient par le bon sens : si un succès survient une fois sur dix, il faut attendre dix épreuves en moyenne.
Propriété
Absence de mémoire. Soit . Pour tous entiers et ,
Démonstration. L'événement a pour probabilité , le conditionnement est donc licite. Comme , on a l'inclusion , donc
Il vient
L'interprétation est frappante et parfaitement contre-intuitive pour beaucoup : le passé n'influence pas l'attente future. Si l'on attend un au dé et que dix lancers ont déjà échoué, la loi du nombre de lancers restants est exactement la même qu'au départ. Le dé « n'a pas de mémoire », et il n'existe aucune tendance à la compensation. C'est un classique absolu de concours, souvent posé sous la forme réciproque : la loi géométrique est la seule loi à valeurs dans possédant cette propriété.
Exemple
Un joueur mise sur un événement de probabilité à chaque partie, les parties étant indépendantes. Soit le rang de sa première victoire, de sorte que .
a. : il gagne en moyenne à la cinquième partie.
b. , donc . La dispersion est du même ordre que la moyenne : les temps d'attente sont très variables.
c. : il y a environ chances sur qu'il n'ait toujours pas gagné après dix parties.
d. Sachant qu'il a perdu ses dix premières parties, la probabilité qu'il perde encore les cinq suivantes vaut, par absence de mémoire, : exactement la même que s'il commençait à jouer.
Loi de Poisson
Définition
Soit . Une variable aléatoire suit la loi de Poisson de paramètre , ce que l'on note , lorsque
Propriété
La somme vaut . Si , la série converge et sa somme vaut .
Démonstration. La série exponentielle converge pour tout réel , de somme . Donc
Tous les termes sont de plus positifs, puisque . La famille définit donc bien une loi de probabilité.
Propriété
Espérance et variance. Si , alors admet une espérance et une variance, et
Démonstration. Espérance. La série est à termes positifs. Le terme d'indice est nul, et pour on a , d'où
après le changement d'indice . La série exponentielle étant convergente, admet une espérance et .
Moment d'ordre deux. Le théorème de transfert appliqué à donne, les termes d'indices et étant nuls, et pour :
après le changement d'indice , la série étant à termes positifs et convergente. Par linéarité,
Variance. La formule de König-Huygens donne
La loi de Poisson est ainsi la seule loi usuelle du programme dont l'espérance et la variance coïncident quelle que soit la valeur du paramètre. C'est un moyen mnémotechnique, et c'est aussi un test rapide : si un énoncé fournit une espérance et une variance très différentes, la loi de Poisson n'est pas le bon modèle. Attention toutefois à ne pas retourner l'argument : l'égalité ne caractérise pas la loi de Poisson, car d'autres lois la réalisent pour une valeur particulière du paramètre, comme la loi géométrique , pour laquelle .
Propriété
Interprétation : la loi des événements rares. La loi de Poisson modélise le nombre d'occurrences d'un événement rare au cours d'une période donnée, lorsque les occurrences sont indépendantes et que le nombre moyen d'occurrences sur la période vaut . Elle est utilisée pour compter les appels reçus par un standard en une heure, les clients arrivant à un guichet, les pannes d'une machine dans le mois, les sinistres déclarés à un assureur dans l'année, les erreurs typographiques par page.
Cette interprétation sera justifiée en fin de chapitre par le théorème d'approximation de la loi binomiale : la loi de Poisson est ce que devient une loi binomiale quand le nombre d'épreuves devient très grand et la probabilité de succès très petite, le produit restant modéré. Le paramètre est alors ce produit, c'est-à-dire le nombre moyen de succès.
Exemple
Ordre de grandeur des valeurs. Un standard reçoit en moyenne appels par minute. On modélise le nombre d'appels reçus au cours d'une minute donnée par la loi .
a. .
b. .
c. , donc .
d. , , .
Le point à retenir est l'ordre de grandeur : les valeurs se concentrent autour de , à quelques écarts-types près, c'est-à-dire ici entre et environ. Une loi de Poisson de paramètre ne produit pratiquement jamais la valeur , et l'on peut le quantifier avec les inégalités de la dernière section.
Une dernière remarque de méthode : dès qu'une loi s'écrit pour , la condition de somme égale à impose et il s'agit d'une loi de Poisson. Reconnaître la loi dispense alors de tout calcul de série pour l'espérance et la variance.
Tableau récapitulatif des lois usuelles
Les six lois suivantes constituent l'intégralité des lois nommées au programme de première année. Les quatre premières sont finies, les deux dernières sont infinies.
| Loi | ||||
|---|---|---|---|---|
| certaine égale à | ||||
Ce tableau doit être su par cœur, mais surtout redémontrable : les concours demandent régulièrement d'établir l'espérance ou la variance d'une loi usuelle, et une réponse donnée sans démonstration ne rapporte alors aucun point. Pour la loi géométrique, l'outil est la série géométrique dérivée ; pour la loi de Poisson, c'est la série exponentielle.
Un mot sur la reconnaissance d'une loi dans un énoncé. La loi géométrique se reconnaît à trois mots-clés : rang du premier succès, épreuves identiques, épreuves indépendantes en nombre illimité. La loi de Poisson, elle, ne se déduit jamais d'un mécanisme décrit dans l'énoncé : elle est posée comme hypothèse de modélisation, sous la forme « on modélise le nombre d'appels par une loi de Poisson de paramètre », ou bien elle apparaît comme limite d'une loi binomiale.
Couples de variables aléatoires discrètes
Jusqu'ici, chaque variable a été étudiée seule. Or les questions intéressantes portent presque toujours sur deux variables observées dans la même expérience : la somme de deux gains, le lien entre la taille d'une commande et son délai de livraison, le nombre de clients et le chiffre d'affaires. Cette section met en place le vocabulaire correspondant. Dans tout ce qui suit, et sont deux variables aléatoires discrètes définies sur le même espace probabilisé .
Loi conjointe, lois marginales
Définition
Soit un couple de variables aléatoires discrètes. On appelle loi conjointe du couple la donnée des probabilités
pour tous et .
Les lois de et de , considérées séparément, s'appellent alors les lois marginales du couple.
La notation est une abréviation universelle : la virgule signifie « et », c'est-à-dire une intersection. Il ne faut jamais y lire autre chose.
Propriété
Passage de la loi conjointe aux lois marginales. Soit un couple de variables aléatoires discrètes. Pour tout , la série suivante converge et
et symétriquement, pour tout ,
Démonstration. La famille est un système complet d'événements, fini ou dénombrable. La formule des probabilités totales appliquée à l'événement donne la convergence de la série et
ce qui est l'égalité annoncée. On échange les rôles de et pour la seconde.
La loi conjointe détermine donc les deux lois marginales. La réciproque est fausse : deux couples peuvent avoir les mêmes marginales et des lois conjointes différentes, comme le montrera l'exemple de la section sur l'indépendance. Autrement dit, connaître séparément le comportement de et celui de ne dit rien de leur comportement conjoint.
Méthode
Présenter un couple. Lorsque les deux supports sont finis et petits, on dresse un tableau à double entrée : une ligne par valeur de , une colonne par valeur de . Les lois marginales se lisent alors dans les marges, d'où leur nom : on somme chaque ligne pour obtenir la loi de , chaque colonne pour obtenir celle de , et la somme totale doit valoir , ce qui fournit une vérification gratuite. Lorsqu'un des supports est infini, on procède analytiquement : support du couple, puis loi conjointe par les probabilités composées, puis sommation. Le détail de cette démarche figure dans la méthode 4 de la dernière section.
Exemple
Un tableau à double entrée. On donne la loi conjointe du couple par le tableau suivant, où prend ses valeurs dans et dans .
| loi de | ||||
|---|---|---|---|---|
| loi de |
La dernière colonne s'obtient en sommant chaque ligne, la dernière ligne en sommant chaque colonne, et la case du coin vaut : la loi conjointe est cohérente. On lit ainsi les deux lois marginales :
Exemple
Un support infini avec contrainte. On lance une pièce donnant pile avec la probabilité jusqu'au premier pile, et l'on note le rang de ce premier pile. On tire ensuite au hasard un entier dans , chaque entier étant équiprobable.
Le support du couple est l'ensemble des tels que et : la contrainte est essentielle. Les probabilités composées donnent, pour un tel couple,
La loi marginale de s'obtient en sommant sur , en n'oubliant pas que seuls les contribuent :
série convergente, majorée terme à terme par la série géométrique . On ne cherche pas ici à en calculer la somme : l'important est d'avoir écrit la bonne borne inférieure de sommation.
Lois conditionnelles
Définition
Soit un couple de variables aléatoires discrètes et soit tel que . On appelle loi conditionnelle de sachant la donnée des probabilités
Propriété
Pour tout tel que , la famille est bien une loi de probabilité : ses termes sont positifs et leur somme vaut .
Démonstration. L'application est une probabilité, et la famille est un système complet d'événements. La somme des probabilités d'un système complet, pour n'importe quelle probabilité, vaut .
C'est un point de rédaction utile : une loi conditionnelle est une loi, on peut donc lui appliquer tout ce que l'on sait faire sur une loi, en particulier la vérification que la somme vaut . En revanche, on ne parle pas ici d'espérance conditionnelle : cette notion relève de la seconde année. Si un énoncé demande une moyenne « sachant que », on décrit explicitement la loi conditionnelle obtenue, puis on calcule l'espérance de cette loi comme celle d'une loi ordinaire.
Exemple
Reprenons le tableau à double entrée ci-dessus. La loi conditionnelle de sachant s'obtient en divisant la ligne par son total :
La somme vaut , ce qui valide le calcul. On constate au passage que cette loi diffère de la loi marginale de , qui donnait , et : savoir que vaut modifie la loi de , donc les deux variables ne sont pas indépendantes.
Exemple
Le sens inverse : de la loi conditionnelle à la loi conjointe. Une compagnie reçoit un nombre de déclarations de sinistre par mois, avec , et chaque déclaration est jugée recevable avec la probabilité , indépendamment des autres. On note le nombre de déclarations recevables. L'énoncé fournit directement la loi conditionnelle : sachant , la variable compte les succès de épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre , donc elle suit la loi . Les probabilités composées donnent alors la loi conjointe, pour :
Ce couple est l'un des grands classiques du chapitre : on montre en exercice, en sommant sur , que suit la loi de Poisson de paramètre .
Indépendance de deux variables aléatoires, indépendance mutuelle de variables
Définition
Deux variables aléatoires discrètes et , définies sur le même espace probabilisé, sont dites indépendantes lorsque, pour tout et tout ,
Autrement dit, et sont indépendantes lorsque la loi conjointe est le produit des lois marginales. C'est le seul cas où la connaissance des marginales suffit à reconstituer la loi du couple.
Propriété
Caractérisation (admise). Les variables et sont indépendantes si et seulement si pour toutes parties et de pour lesquelles ces événements ont un sens. En particulier, les événements et sont alors indépendants pour tous réels et .
Propriété
Fonctions de variables indépendantes (admis). Si et sont indépendantes, alors pour toutes fonctions et définies respectivement sur et , les variables et sont indépendantes.
Ce résultat est admis par le programme, et il est utilisé sans cesse : c'est lui qui permet d'affirmer que et sont indépendantes, ou que et le sont, dès que et le sont.
Définition
Les variables aléatoires discrètes sont dites mutuellement indépendantes lorsque, pour tous réels ,
Une suite de variables aléatoires est dite mutuellement indépendante lorsque toute sous-famille finie l'est.
Comme pour les événements, l'indépendance mutuelle est strictement plus forte que l'indépendance deux à deux, et elle n'est presque jamais démontrée : elle est posée comme hypothèse de modélisation par des formules telles que « les tirages sont indépendants », « les sont indépendantes et de même loi ». Cette hypothèse doit figurer explicitement dans la rédaction, car c'est elle qui autorise les produits.
Exemple
Deux couples de mêmes marginales, l'un indépendant, l'autre non. On considère deux variables prenant chacune les valeurs et avec la probabilité .
Premier couple. La loi conjointe est donnée par pour tous . Le produit des marginales vaut : les variables sont indépendantes.
Second couple. On pose et , ce qui revient à prendre . Les marginales sont les mêmes que ci-dessus, mais
donc les variables ne sont pas indépendantes.
Les deux couples ont exactement les mêmes lois marginales et des lois conjointes différentes : les marginales ne déterminent pas le couple.
Loi d'une somme de deux variables indépendantes
Propriété
Formule de la somme discrète. Soient et deux variables aléatoires à valeurs dans et posons . Alors est à valeurs dans et, pour tout ,
Si de plus et sont indépendantes, alors
Démonstration. La famille est un système complet d'événements dénombrable. La formule des probabilités totales appliquée à l'événement donne
Or, pour un entier fixé, l'événement est exactement , puisque vaut et vaut si et seulement si vaut et vaut . Deux cas se présentent. Si , alors , et l'événement est impossible car est à valeurs positives : le terme est nul. Si , le terme vaut . La somme se réduit donc à une somme finie, celle annoncée.
Lorsque et sont indépendantes, chaque terme se factorise en , d'où la seconde formule.
Deux points de vigilance. D'abord, la somme obtenue est finie, ce qui rend le calcul accessible : c'est une conséquence du fait que les variables sont positives. Pour des variables à valeurs dans , la somme serait une série. Ensuite, la seconde formule exige l'indépendance : sans elle, on ne peut pas factoriser, et il faut connaître la loi conjointe.
Propriété
Stabilité de la loi binomiale. Soient et deux variables indépendantes, de même paramètre . Alors
Démonstration. Posons et . Le support de est inclus dans . Soit . La formule de la somme discrète et l'indépendance donnent
avec la convention si , et si , ce qui élimine automatiquement les termes impossibles. Les puissances se regroupent :
et ces facteurs ne dépendent plus de : ils sortent de la somme. Il vient
Calcul de la somme de coefficients binomiaux. Pour tout réel , la formule du binôme de Newton donne
Dans le produit de droite, le coefficient de s'obtient en regroupant les couples tels que , c'est-à-dire et : ce coefficient vaut . Dans le membre de gauche, qui vaut , le coefficient de vaut . Deux polynômes égaux ayant les mêmes coefficients, on obtient
Conclusion. En reportant,
ce qui est exactement la loi .
Le résultat est intuitif : compter les succès de épreuves puis ceux de autres épreuves, toutes indépendantes et de même probabilité de succès, revient à compter les succès de épreuves. On peut d'ailleurs contrôler les paramètres par l'espérance : , ce qui est bien l'espérance annoncée.
Propriété
Stabilité de la loi de Poisson. Soient et deux variables indépendantes. Alors
Démonstration. Posons , variable à valeurs dans . Soit . La formule de la somme discrète et l'indépendance donnent
Pour faire apparaître un coefficient binomial, on multiplie et l'on divise par :
Il vient
par la formule du binôme de Newton. C'est exactement la loi de Poisson de paramètre .
Cette stabilité est l'une des propriétés les plus utilisées de la loi de Poisson, et l'une des plus maltraitées : elle exige l'indépendance. Sans cette hypothèse, la conclusion est fausse, et le contre-exemple est immédiat : si et , alors ne prend que des valeurs paires, donc ne suit certainement pas une loi de Poisson. Concrètement, un standard alimenté par deux lignes indépendantes recevant respectivement et appels par minute reçoit un total , d'espérance et de variance , avec .
Espérance d'un produit, covariance
Propriété
Espérance d'un produit de variables indépendantes. Soient et deux variables aléatoires discrètes indépendantes, admettant chacune une espérance. Alors admet une espérance et
Démonstration dans le cas de supports finis. Supposons et finis. Le théorème de transfert appliqué au couple, c'est-à-dire la décomposition de selon le système complet des couples de valeurs, donne
L'indépendance permet de factoriser chaque probabilité, puis les deux sommes finies se séparent :
Dans le cas de supports infinis, le même calcul demande de réordonner une somme double infinie, ce qui relève de la théorie des familles sommables : le résultat est alors admis.
Attention : cette égalité est fausse en général sans hypothèse d'indépendance. Elle n'est pas une propriété de l'espérance, contrairement à la linéarité qui, elle, ne demande rien.
Définition
Soient et deux variables aléatoires discrètes admettant chacune un moment d'ordre . On appelle covariance de et le réel
dont l'existence est admise dans ce cadre.
Propriété
Formule de König-Huygens pour la covariance. Sous les mêmes hypothèses,
Démonstration. Posons et , deux constantes. En développant le produit, on obtient l'égalité de variables aléatoires
Chacune des quatre variables du membre de droite admet une espérance, donc la linéarité de l'espérance donne
Propriété
Propriétés de la covariance. Soient , , des variables admettant un moment d'ordre , et soient , des réels.
a. Symétrie. .
b. Lien avec la variance. .
c. Bilinéarité. , et de même par rapport à la seconde variable.
d. Constantes. pour toute constante .
e. Variables indépendantes. Si et sont indépendantes, alors .
Démonstration. a. Le produit de deux réels est commutatif. b. C'est la définition de la variance : .
c. On utilise la formule de König-Huygens et la linéarité de l'espérance :
ce qui est le résultat annoncé. d. Si est la constante , alors est la variable nulle, donc le produit est nul et son espérance aussi. e. Si et sont indépendantes, alors , donc König-Huygens donne .
Propriété
Attention : la réciproque de e est FAUSSE. Deux variables peuvent avoir une covariance nulle sans être indépendantes. On dit alors qu'elles sont non corrélées ; ce n'est pas la même chose qu'indépendantes.
Exemple
Le contre-exemple de référence. Soit une variable de loi uniforme sur , c'est-à-dire , et posons .
La covariance est nulle. Par symétrie, . Par ailleurs , puisque pour , donc . La formule de König-Huygens donne
Les variables ne sont pas indépendantes. La variable prend les valeurs et , avec . Or
Ces deux nombres diffèrent, donc et ne sont pas indépendantes. Elles sont même liées de la façon la plus forte qui soit, puisque est une fonction de .
Moralité. La covariance mesure une liaison linéaire entre les variables. Ici la liaison est parfaite mais quadratique, et la covariance ne la voit pas.
Variance d'une somme, coefficient de corrélation linéaire
Propriété
Variance d'une somme de deux variables. Soient et deux variables admettant un moment d'ordre . Alors admet un moment d'ordre et
Plus généralement, pour deux réels et ,
Démonstration. Posons et . Par linéarité, , donc
En prenant l'espérance et en utilisant sa linéarité, chacun des trois termes ayant une espérance, on obtient
La version générale s'obtient en appliquant ce résultat aux variables et , puis en utilisant et la bilinéarité de la covariance, qui donne .
Propriété
Cas de variables indépendantes. Si et sont indépendantes et admettent un moment d'ordre , alors
Plus généralement, si sont mutuellement indépendantes et admettent chacune un moment d'ordre , alors
Sans hypothèse d'indépendance, la formule générale s'écrit
Démonstration. Le cas de deux variables indépendantes découle de la propriété précédente et de . Le cas général s'obtient en développant le carré de la somme :
puis en prenant l'espérance, qui est linéaire. Si les variables sont mutuellement indépendantes, elles sont en particulier deux à deux indépendantes, donc toutes les covariances sont nulles et il ne reste que la somme des variances.
On notera que l'indépendance deux à deux suffit pour la formule de la variance d'une somme : c'est un des rares endroits où elle suffit. En revanche, la linéarité de l'espérance ne demande rien du tout, tandis que la variance d'une somme demande au minimum de connaître les covariances. C'est la différence essentielle entre les deux indicateurs.
Définition
Soient et deux variables admettant un moment d'ordre , avec et . On appelle coefficient de corrélation linéaire de et le réel
Propriété
Encadrement (admis). Sous les hypothèses précédentes,
De plus, si et seulement si il existe des réels et tels que presque sûrement.
Ce résultat est admis. Le coefficient est la covariance rendue sans dimension : il ne dépend plus des unités dans lesquelles et sont exprimées, contrairement à la covariance, ce qui permet de comparer des situations hétérogènes. Son interprétation est la suivante.
- proche de : forte liaison linéaire croissante, les grandes valeurs de vont avec les grandes valeurs de .
- proche de : forte liaison linéaire décroissante.
- proche de : pas de liaison linéaire détectable. Cela ne signifie pas absence de lien, comme le montre le contre-exemple ci-dessus, où est nul alors que est entièrement déterminée par .
Exemple
Reprenons le tableau à double entrée de la section sur les lois marginales. On a et, la variable suivant une loi de Bernoulli de paramètre , , donc .
Pour : , et par transfert , d'où et .
Pour le produit, seuls les termes où contribuent :
Donc
La covariance est négative mais très faible en valeur relative : la liaison linéaire entre et est presque inexistante, bien que les variables ne soient pas indépendantes. Enfin,
Convergences et approximations
Cette dernière partie donne un contenu mathématique à une idée intuitive : une variable aléatoire s'écarte rarement beaucoup de son espérance, et une moyenne d'observations indépendantes se rapproche de cette espérance. Les deux inégalités qui suivent sont les seuls outils de majoration du programme, et elles ne supposent aucune connaissance de la loi.
Inégalité de Markov
Propriété
Inégalité de Markov. Soit une variable aléatoire discrète positive admettant une espérance. Alors, pour tout réel ,
Démonstration. Notons le support de , avec pour tout . Par définition,
série à termes positifs convergente. Séparons les indices selon que ou :
puisqu'on retire une somme de termes positifs. Dans la somme restante, chaque est supérieur ou égal à , donc
la dernière égalité provenant de la sigma-additivité appliquée à la famille au plus dénombrable des événements incompatibles pour , dont la réunion est . En divisant par , on obtient l'inégalité.
L'inégalité de Markov est souvent grossière, mais elle ne coûte rien : elle ne demande que l'espérance. Elle n'a d'intérêt que pour , sans quoi la majoration dépasse et n'apporte aucune information.
Exemple
Un magasin vend en moyenne articles par jour. Sans rien savoir de plus sur la loi du nombre d'articles vendus, l'inégalité de Markov donne
Il y a donc au plus une chance sur cinq de vendre au moins articles dans la journée. La majoration est faible, mais elle a été obtenue sans aucune hypothèse.
Inégalité de Bienaymé-Tchebychev
Propriété
Inégalité de Bienaymé-Tchebychev. Soit une variable aléatoire discrète admettant un moment d'ordre , et posons . Alors, pour tout réel ,
Démonstration. Posons . C'est une variable aléatoire discrète positive, et elle admet une espérance, égale à par définition de la variance. L'inégalité de Markov, appliquée à avec le réel , donne
Il reste à identifier l'événement du membre de gauche. Pour tout , les inégalités et sont équivalentes, car la fonction racine carrée est croissante sur et . Donc
et les deux événements ont la même probabilité.
L'inégalité se lit de façon particulièrement parlante en écarts-types. En prenant avec , elle devient
Quelle que soit la loi de , la probabilité de s'écarter de plus de deux écarts-types de la moyenne est donc majorée par , celle de s'écarter de plus de trois écarts-types par , celle de plus de dix écarts-types par . C'est le sens précis de la phrase « une variable aléatoire s'écarte rarement de son espérance ».
Méthode
Quand utiliser Bienaymé-Tchebychev. Trois situations, et trois seulement.
- On ne connaît pas la loi, seulement et , et l'énoncé demande une majoration : c'est le signal le plus net.
- On veut majorer la probabilité d'un écart à la moyenne, repérable aux formulations « s'écarte de plus de », « diffère de la moyenne d'au moins », ou à un événement écrit .
- On veut dimensionner un échantillon : on écrit l'inégalité, puis on résout en .
Trois précautions : la variable doit admettre une variance, il faut le dire ; l'événement doit comporter une valeur absolue, sans quoi on majore d'abord ; enfin la majoration obtenue est très grossière, elle sert à garantir, pas à approcher.
Exemple
Dimensionner un sondage. On interroge personnes choisies indépendamment, chacune répondant « oui » avec une probabilité inconnue . Notons la variable valant si la -ième personne répond oui, et sinon, de sorte que , puis
la fréquence observée. Par linéarité, . Les étant mutuellement indépendantes,
la majoration finale venant de ce que pour tout , résultat classique obtenu en étudiant la fonction ou en écrivant .
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev appliquée à avec donne
Pour que ce majorant soit inférieur ou égal à , il suffit que , c'est-à-dire . Avec personnes interrogées, la fréquence observée diffère de de moins de points de pourcentage avec une probabilité d'au moins , quelle que soit la valeur de .
Loi faible des grands nombres
Propriété
Loi faible des grands nombres. Soit une suite de variables aléatoires discrètes mutuellement indépendantes, de même loi, admettant une espérance et une variance . Posons
Alors, pour tout réel ,
Démonstration. Espérance de . Par linéarité de l'espérance, qui ne demande aucune hypothèse,
Variance de . Les variables étant mutuellement indépendantes et admettant chacune un moment d'ordre , la variance de la somme est la somme des variances, puis donne
Application de Bienaymé-Tchebychev. Soit . La variable admet un moment d'ordre , donc
Conclusion. Le majorant tend vers quand , à et fixés. Le théorème d'encadrement donne donc
et ceci pour tout réel , ce qui est exactement l'énoncé de la loi faible des grands nombres.
L'énoncé demande une lecture attentive. Il ne dit pas que tend vers pour chaque résultat , ce qui serait une convergence de suites de nombres. Il dit que la probabilité que s'écarte de d'au moins devient arbitrairement petite quand grandit, et cela pour tout seuil fixé à l'avance. Ce qui tend vers , ce sont des probabilités, et non les valeurs prises par . Ce mode de convergence porte un nom et fait l'objet d'une étude en deuxième année ; en première année, on s'en tient à l'énoncé ci-dessus, écrit comme une limite de probabilités.
Propriété
Interprétation fréquentiste. Appliquons la loi faible des grands nombres à une suite d'épreuves de Bernoulli indépendantes de paramètre , en posant où est l'événement « la -ième épreuve est un succès ». Alors est la fréquence des succès au cours des premières épreuves, , et la loi faible des grands nombres affirme que, pour tout , la probabilité que cette fréquence s'écarte de d'au moins tend vers quand tend vers .
C'est la justification mathématique de l'interprétation intuitive d'une probabilité comme une fréquence limite, celle que l'on utilise depuis le lycée sans démonstration. Elle n'est pas une définition de la probabilité : c'est un théorème, démontré à partir des axiomes, ce qui est exactement l'inverse. Deux remarques pour finir. L'hypothèse de variance finie figure ici parce que la démonstration passe par Bienaymé-Tchebychev ; le résultat reste vrai sous la seule existence de l'espérance, mais cela dépasse le programme. Et la loi faible des grands nombres ne dit rien de la vitesse de convergence, sinon par la majoration très grossière : l'énoncé précis de cette vitesse relève de la deuxième année.
Approximation de la loi binomiale par la loi de Poisson
Propriété
Approximation de Poisson. Soit . Pour tout entier , soit une variable de loi , où la suite vérifie et
Alors, pour tout entier fixé,
Autrement dit, les probabilités de la loi binomiale convergent vers celles de la loi de Poisson de paramètre .
Démonstration. Fixons l'entier et posons , de sorte que et pour . Pour ,
On traite séparément les deux facteurs.
Premier facteur. En écrivant le coefficient binomial sous forme de produit,
Le dernier quotient comporte facteurs au numérateur et facteurs au dénominateur ; il s'écrit donc
Le nombre étant fixé, ce produit comporte un nombre fixe de facteurs, chacun tendant vers : il tend donc vers . Comme , on obtient
Second facteur. Comme , on a , donc pour assez grand et l'on peut écrire
Le développement limité au voisinage de , appliqué à , donne avec . Donc
Le nombre étant fixé, , donc cette expression tend vers . Par continuité de la fonction exponentielle,
Conclusion. Le produit des deux limites donne
Ce théorème est la justification annoncée de l'appellation « loi des événements rares ». Une loi binomiale décrit un très grand nombre d'épreuves indépendantes, chacune ayant une probabilité de succès très faible , de sorte que le nombre moyen de succès reste modéré : c'est exactement la situation d'un standard téléphonique, où chacun des très nombreux abonnés appelle avec une probabilité minuscule à un instant donné.
Méthode
Règle pratique d'approximation. On remplace par lorsque les trois conditions suivantes sont réunies :
- est grand, en pratique ;
- est petit, en pratique ;
- le produit est modéré, en pratique .
Le paramètre de la loi de Poisson est alors , ce qui garantit que les deux lois ont la même espérance. Les variances, elles, diffèrent légèrement : pour la binomiale, pour la loi de Poisson. L'écart relatif vaut , ce qui est bien la raison pour laquelle on exige petit.
Exemple
Comparaison numérique. Une usine produit des pièces dont sont défectueuses. On prélève pièces de façon indépendante et l'on note le nombre de pièces défectueuses, de sorte que . Les conditions d'approximation sont réunies : , et . On compare donc à la loi .
L'écart maximal est de l'ordre de , soit une erreur relative de quelques pour cent : l'approximation est excellente. On vérifie au passage que les espérances coïncident, toutes deux égales à , et que les variances sont proches, pour la binomiale contre pour la loi de Poisson.
Méthodes du chapitre et erreurs classiques
Cette dernière section rassemble les gestes techniques du chapitre. Aucune notion nouvelle n'y figure : tout ce qui suit a été démontré plus haut, il s'agit seulement de savoir quel outil sortir devant quel énoncé.
Méthode
Méthode 1. Montrer qu'une famille définit une probabilité. Donnée : une famille , avec fini ou dénombrable, comportant éventuellement un paramètre inconnu.
- Positivité : montrer que pour tout ; si un paramètre apparaît, cette condition impose une contrainte de signe à vérifier à la fin.
- Convergence : montrer que la série converge, en nommant l'argument (série géométrique, exponentielle, de Riemann, comparaison, télescopage).
- Somme égale à : calculer la somme et l'égaler à , ce qui détermine le paramètre, puis conclure en vérifiant la contrainte de positivité.
Méthode
Méthode 2. Déterminer la loi d'une variable aléatoire discrète. Trois étapes, toujours les mêmes, et jamais dans un autre ordre.
- Support : déterminer et le justifier. Pour un temps d'attente, penser à l'événement « le succès n'arrive jamais » et montrer qu'il est négligeable ; pour un maximum ou un minimum, penser aux valeurs extrêmes réellement atteignables.
- Calcul de pour chaque du support. Les outils, par ordre de fréquence : décomposition en épreuves successives puis probabilités composées ; conditionnement par un système complet puis probabilités totales ; passage par ou puis différence, lorsque la variable est un maximum ou un minimum.
- Vérification : montrer que la somme des probabilités vaut , en énonçant d'abord la convergence de la série. C'est le seul contrôle autonome dont on dispose, il n'est pas facultatif.
Méthode
Méthode 3. Justifier l'existence d'une espérance ou d'une variance. Support fini : l'existence est acquise, on le dit en une phrase. Variable positive : montrer la convergence de la série à termes positifs , par comparaison, équivalent ou reconnaissance d'une série usuelle. Signe quelconque : montrer la convergence absolue, ce qui ramène au cas positif. Variance : montrer que admet un moment d'ordre , c'est-à-dire que la série de converge, en se rappelant que l'existence d'un moment d'ordre entraîne celle de l'espérance et que la réciproque est fausse. Pour une loi usuelle, il suffit de citer la loi.
Méthode
Méthode 4. Mener un calcul de couple.
- Support du couple : déterminer l'ensemble des tels que , en écrivant explicitement la contrainte qui relie éventuellement et .
- Loi conjointe : la calculer par les probabilités composées, en repérant laquelle des deux variables l'énoncé décrit en premier : .
- Marginales : sommer sur l'autre variable, en faisant très attention aux bornes de sommation imposées par la contrainte de support.
- Indépendance : la tester en comparant la loi conjointe au produit des marginales ; un seul couple pour lequel l'égalité échoue suffit à conclure à la non-indépendance.
- Somme et covariance : pour la loi de , utiliser la formule de la somme discrète, qui ne se factorise qu'en cas d'indépendance ; pour la covariance, passer par , jamais par la définition.
Méthode
Méthode 5. Choisir entre les outils de majoration.
- Seule est connue, la variable est positive, on majore : inégalité de Markov.
- et sont connues, on majore un écart à la moyenne avec valeur absolue : inégalité de Bienaymé-Tchebychev.
- Une moyenne de variables indépendantes de même loi, avec : loi faible des grands nombres, dont on refait au besoin la démonstration à partir de Bienaymé-Tchebychev.
- Une loi binomiale avec grand, petit et modéré : approximation par la loi de Poisson de paramètre .
- La loi est connue et l'énoncé demande une valeur exacte : aucune de ces inégalités, on calcule directement.
Voici enfin les cinq erreurs qui coûtent le plus de points aux concours sur ce chapitre. Elles reviennent copie après copie, et elles sont toutes évitables par une relecture ciblée.
Erreur 1. Confondre et . La première est une probabilité conditionnelle, calculée dans un univers réduit à ; la seconde est la probabilité que les deux événements se réalisent. Elles sont reliées par , et elles ne sont égales que si . L'erreur se produit surtout dans la formule des probabilités totales, où l'on écrit au lieu de : le résultat obtenu dépasse alors souvent , ce qui devrait alerter. Le symétrique de cette erreur est l'inversion du conditionnement, c'est-à-dire l'échange de et , qui ne se fait que par la formule de Bayes.
Erreur 2. Manipuler une somme infinie sans vérifier qu'elle converge. Écrire puis calculer, sans avoir dit un mot de la convergence, c'est perdre les points de la question même si le résultat numérique est juste. Il existe des variables discrètes sans espérance, l'exemple de loi est là pour le rappeler. La rédaction attendue tient en une phrase, du type « la série à termes positifs converge par comparaison avec une série géométrique, donc admet une espérance ». Même remarque pour la variance, avec le moment d'ordre .
Erreur 3. Additionner des lois au lieu d'additionner des variables. La somme de deux variables suivant des lois géométriques ne suit pas une loi géométrique, et il n'existe aucune règle générale du type « la somme des lois est la loi de la somme ». Une loi n'est pas un nombre et ne s'additionne pas. Ce qui existe, ce sont trois outils précis : la formule de la somme discrète, qui donne la loi de ; la stabilité de la binomiale à paramètre commun ; la stabilité de Poisson. En dehors de ces cas, on calcule. En revanche, les espérances s'additionnent toujours, sans aucune hypothèse : c'est la linéarité.
Erreur 4. Croire qu'une covariance nulle entraîne l'indépendance. L'implication ne vaut que dans un sens : indépendantes entraîne covariance nulle. La réciproque est fausse, et le contre-exemple uniforme sur avec est à savoir écrire de mémoire en quatre lignes. La covariance ne détecte que les liaisons linéaires. La conséquence rédactionnelle est nette : pour établir l'indépendance de deux variables, on revient toujours à la définition, c'est-à-dire à l'égalité pour tous les couples de valeurs.
Erreur 5. Utiliser la stabilité de Poisson sans hypothèse d'indépendance. L'énoncé « , , donc » est faux tel quel : l'hypothèse d'indépendance est indispensable, et la démonstration montre où elle sert, au moment de factoriser . Il suffit de prendre pour s'en convaincre : ne prend que des valeurs paires. La même remarque vaut pour la stabilité de la binomiale, et plus généralement pour la variance d'une somme : n'est vraie que si la covariance est nulle. Dans le doute, on écrit la formule complète avec le terme , qui est toujours vraie.
Bloqué sur « Probabilités sur un ensemble quelconque » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.