ECG approfondies · Chapitre 10 · Troisième semestre

Algèbre linéaire et bilinéaire

2e année

Sommes directes, changement de base, trace, éléments propres, diagonalisation, produit scalaire, espaces euclidiens.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Sommes directes
  • Changement de base
  • Trace
  • Éléments propres
  • Diagonalisation
  • Produit scalaire
  • Espaces euclidiens

La première année vous a donné une théorie complète, et pourtant inachevée. Complète, parce que tout y est : les espaces vectoriels, les familles libres et génératrices, les bases, la dimension, les applications linéaires avec leur noyau et leur image, le théorème du rang, et le dictionnaire qui traduit chaque application linéaire en une matrice dès que l'on a choisi des bases. Inachevée, parce que ce dictionnaire dépend d'un choix, et que rien, jusqu'ici, n'a été dit sur ce choix. Un même endomorphisme f d'un espace de dimension 3 se lit comme une matrice pleine de coefficients dans une base, et comme une matrice presque vide dans une autre. Le premier semestre de deuxième année pose la question qui manquait : parmi toutes les bases possibles, peut-on en trouver une dans laquelle f se lit de la façon la plus simple imaginable, c'est-à-dire une matrice diagonale ?

La réponse porte un nom, la réduction, et elle est spectaculaire. Dire que MatB(f) est diagonale, c'est dire que chaque vecteur de la base B est simplement multiplié par un réel quand on lui applique f : l'application, qui pouvait sembler compliquée, se réduit à trois ou quatre dilatations indépendantes le long de directions bien choisies. Ces directions privilégiées sont les vecteurs propres, les coefficients de dilatation sont les valeurs propres, et le chapitre entier consiste à les chercher, à décider s'il y en a assez pour former une base, et à exploiter la forme diagonale obtenue. Car une fois A=PDP1 écrite, tout devient calculable : An=PDnP1 se calcule pour tout n, les suites récurrentes couplées se résolvent explicitement, les systèmes différentiels et les chaînes de Markov de fin d'année aussi.

Le chapitre comporte trois blocs. Le premier rassemble les compléments d'algèbre linéaire dont la réduction a besoin, et qui n'ont pas pu être traités en première année : les sommes directes de plusieurs sous-espaces, qui donneront le langage exact du théorème de diagonalisation, le changement de base, qui formalise le passage d'une lecture matricielle à une autre, et la trace, petit outil de contrôle d'une redoutable efficacité. Le deuxième bloc est la réduction elle-même, du calcul des éléments propres jusqu'aux critères de diagonalisation et à leurs applications. Le troisième bloc change de sujet et introduit l'algèbre bilinéaire : jusqu'ici, aucun de nos espaces vectoriels ne permettait de parler de longueur, d'angle ou de perpendicularité ; le produit scalaire répare ce manque et transforme un espace vectoriel abstrait en un espace où la géométrie du plan et de l'espace retrouve tous ses droits.

Sur le plan des concours, il n'existe pas de chapitre plus rentable. Les sujets d'EDHEC, d'EM Lyon, d'ECRICOME, d'HEC et de l'ESSEC comportent presque tous un problème de réduction, souvent le problème d'ouverture, et le scénario est d'une régularité désarmante : on donne une matrice ou un endomorphisme, on demande les valeurs propres, une base de chaque sous-espace propre, la diagonalisabilité, puis les puissances, puis une suite ou une variable aléatoire pilotée par ces puissances. Ce sont des points qui se prennent intégralement quand les gestes sont automatisés, et qui se perdent intégralement sinon. Le programme officiel exclut par ailleurs certains outils que vous pourriez rencontrer ailleurs : les déterminants et le polynôme caractéristique ne sont pas au programme de la voie ECG, et une valeur propre s'y cherche exclusivement en résolvant un système homogène, en lisant la diagonale d'une matrice triangulaire, ou en exploitant un polynôme annulateur. Les nombres complexes n'y figurent pas davantage : tous les espaces considérés sont des espaces vectoriels réels.

Le plan suit cet ordre. La section 1 étudie la somme de deux sous-espaces vectoriels puis de k sous-espaces, et la formule des dimensions. La section 2 traite les sommes directes, la concaténation de bases et les bases adaptées, avec un avertissement lourd sur le cas de trois sous-espaces ou plus. La section 3 établit les formules de changement de base et introduit les matrices semblables. La section 4 est consacrée à la trace. La section 5 définit les éléments propres et donne la méthode centrale de recherche par le pivot de Gauss. La section 6 traite les polynômes annulateurs et les trois usages qu'on en fait. La section 7 démontre les propriétés du spectre, les critères de diagonalisation, et déroule les applications : puissances, suites récurrentes couplées, suites récurrentes linéaires. Les sections 8 et 9 ouvrent l'algèbre bilinéaire : la section 8 part des formes bilinéaires symétriques, définit le produit scalaire et la norme associée, démontre l'inégalité de Cauchy-Schwarz et le théorème de Pythagore, puis introduit l'orthogonalité et les familles orthogonales ; la section 9 est consacrée aux espaces euclidiens, aux bases orthonormées et au procédé d'orthonormalisation, aux coordonnées et aux changements de base orthonormée, enfin au supplémentaire orthogonal d'un sous-espace. La section 10 referme le chapitre par une fiche récapitulative des méthodes et la liste des erreurs qui coûtent des points.

Voici enfin les notations en vigueur dans tout le chapitre. Les lettres E, F et G désignent des espaces vectoriels réels, de dimension finie sauf mention contraire ; les vecteurs sont notés en minuscules latines, x, y, u, v, et les scalaires par des lettres grecques, λ, μ, α, β. L'ensemble des matrices à n lignes et p colonnes à coefficients réels est Mn,p(R), abrégé en Mn(R) lorsque n=p ; le coefficient d'indice (i,j) d'une matrice A est ai,j, l'identité d'ordre n est In, la matrice nulle est 0n,p et la transposée de A est tA. Le sous-espace engendré par x1,,xp est Vect(x1,,xp) ; le noyau et l'image d'une application linéaire f sont Kerf et Imf, son rang est rg(f), et rg(A) désigne le rang d'une matrice. L'ensemble des endomorphismes de E est L(E), l'identité de E est idE, et fk désigne la composée ff à k facteurs, avec f0=idE. L'ensemble des polynômes de degré inférieur ou égal à n est Rn[X], de base canonique (1,X,,Xn). La matrice de l'endomorphisme f dans la base B est MatB(f), la matrice colonne des coordonnées du vecteur x dans B est MatB(x) ou XB, la matrice de passage de B vers B est PB,B. La trace d'une matrice carrée est Tr(A), le spectre est Sp(f) ou Sp(A), et le sous-espace propre associé à la valeur propre λ est Eλ(f), ou Eλ(A) dans le cas matriciel. Le symbole marque la fin d'une démonstration.

Sommes de sous-espaces vectoriels

La somme de deux sous-espaces

Deux sous-espaces vectoriels F et G d'un même espace E ne peuvent pas, en général, être réunis : l'ensemble FG n'est presque jamais un sous-espace vectoriel, car la somme d'un vecteur de F et d'un vecteur de G n'a aucune raison d'appartenir à l'un des deux. Dans R2, la réunion des deux axes de coordonnées contient (1,0) et (0,1) mais pas (1,1). La bonne opération consiste précisément à ajouter tous ces vecteurs manquants.

Définition

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. On appelle somme de F et G l'ensemble

F+G={x+y  ;  xF, yG}.

Propriété

La somme est un sous-espace vectoriel. Si F et G sont deux sous-espaces vectoriels de E, alors F+G est un sous-espace vectoriel de E. C'est de plus le plus petit sous-espace vectoriel contenant F et G :

F+G=Vect(FG).

Démonstration. Le vecteur nul appartient à F+G, puisque 0E=0E+0E avec 0EF et 0EG : l'ensemble est non vide. Soient ensuite u et v deux éléments de F+G, et soient α et β deux réels. Par définition, il existe x1,x2F et y1,y2G tels que u=x1+y1 et v=x2+y2. Alors

αu+βv=(αx1+βx2)+(αy1+βy2),

où le premier terme appartient à F et le second à G, ces deux ensembles étant stables par combinaison linéaire. Donc αu+βvF+G : c'est bien un sous-espace vectoriel.

Pour la seconde assertion, remarquons d'abord que FF+G, en écrivant x=x+0E, et de même GF+G. Ainsi F+G est un sous-espace vectoriel contenant FG, donc il contient Vect(FG), qui est le plus petit d'entre eux. Réciproquement, tout élément x+y de F+G est une combinaison linéaire de deux éléments de FG, donc appartient à Vect(FG). Les deux ensembles coïncident.

Propriété

Somme et familles génératrices. Si F=Vect(u1,,up) et G=Vect(v1,,vq), alors

F+G=Vect(u1,,up,v1,,vq).

Démonstration. Un élément de F+G s'écrit x+y avec x=iαiui et y=jβjvj, donc c'est une combinaison linéaire des ui et des vj. Réciproquement, une telle combinaison linéaire se sépare en un morceau dans F et un morceau dans G, donc appartient à F+G.

Cette propriété est le geste pratique numéro un du paragraphe : pour obtenir une famille génératrice d'une somme, on concatène des familles génératrices des deux morceaux. Attention, la famille obtenue est génératrice, mais elle n'a aucune raison d'être libre : c'est exactement la question que la section 2 va trancher.

Exemple

Deux droites du plan. Dans R2, soient F=Vect((1,0)) et G=Vect((0,1)). Alors F+G=Vect((1,0),(0,1))=R2. Si en revanche G=Vect((2,0)), alors F+G=Vect((1,0),(2,0))=Vect((1,0))=F, car le second générateur est redondant.

Exemple

Un plan et une droite de R3. Soient F={(x,y,z)R3  ;  x+y+z=0} et G=Vect((1,1,1)). Une base de F est ((1,1,0),(1,0,1)), car ces deux vecteurs vérifient l'équation, ne sont pas colinéaires, et F est de dimension 2 comme noyau d'une forme linéaire non nulle sur R3. Donc

F+G=Vect((1,1,0), (1,0,1), (1,1,1)).

Nous verrons plus bas que cette famille est libre, si bien que F+G=R3.

La somme de k sous-espaces

Définition

Soient F1,F2,,Fk des sous-espaces vectoriels de E. On appelle somme de ces sous-espaces l'ensemble

F1+F2++Fk={x1+x2++xk  ;  i{1,,k}, xiFi},

que l'on note aussi i=1kFi.

Propriété

La somme F1++Fk est un sous-espace vectoriel de E, égal à Vect(F1Fk). Si de plus chaque Fi est engendré par une famille Gi, alors F1++Fk est engendré par la concaténation des familles G1,,Gk.

Démonstration. Elle est identique à celle du cas k=2, en manipulant k termes au lieu de deux. Le vecteur nul s'écrit 0E++0E. Si u=ixi et v=iyi avec xi,yiFi, alors αu+βv=i(αxi+βyi), et chaque terme αxi+βyi appartient à Fi. On peut aussi raisonner par récurrence sur k en observant que F1++Fk=(F1++Fk1)+Fk.

La formule des dimensions

Propriété

Formule de Grassmann. Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de dimension finie d'un espace vectoriel E. Alors

dim(F+G)=dimF+dimGdim(FG).

Démonstration. Elle repose sur le théorème de la base incomplète, vu en première année. Notons d=dim(FG), p=dimFd et q=dimGd, et soit (e1,,ed) une base de FG (la famille vide si d=0).

Comme FG est un sous-espace vectoriel de F, on peut compléter cette famille libre en une base (e1,,ed,u1,,up) de F. De même, on la complète en une base (e1,,ed,v1,,vq) de G. Montrons que la famille

F=(e1,,ed,u1,,up,v1,,vq)

est une base de F+G.

Elle est génératrice. D'après la propriété précédente, F+G est engendré par la concaténation d'une famille génératrice de F et d'une famille génératrice de G, c'est-à-dire par (e1,,ed,u1,,up) suivie de (e1,,ed,v1,,vq) ; en supprimant la répétition des ei, qui ne change pas le sous-espace engendré, on obtient exactement F.

Elle est libre. Soient des réels αi, βj, γk tels que

i=1dαiei+j=1pβjuj+k=1qγkvk=0E.

Posons w=kγkvk. D'une part wG, comme combinaison linéaire de vecteurs de G. D'autre part, l'égalité ci-dessus donne w=(iαiei+jβjuj), qui appartient à F. Donc wFG, et il existe des réels δ1,,δd tels que w=iδiei. En comparant les deux écritures de w,

i=1dδieik=1qγkvk=0E.

Or (e1,,ed,v1,,vq) est une base de G, donc une famille libre : tous les δi et tous les γk sont nuls. En particulier w=0E, et la relation initiale se réduit à iαiei+jβjuj=0E. La famille (e1,,ed,u1,,up) étant une base de F, tous les αi et tous les βj sont nuls également.

Ainsi F est une base de F+G, de cardinal d+p+q. Il ne reste qu'à conclure :

dim(F+G)=d+p+q=(d+p)+(d+q)d=dimF+dimGdim(FG).

Exemple

Deux plans de R3. Soient F et G deux plans distincts de R3, donc dimF=dimG=2. Comme F+G est un sous-espace vectoriel de R3, sa dimension vaut au plus 3, d'où

dim(FG)=dimF+dimGdim(F+G)=4dim(F+G)1.

Deux plans distincts de l'espace se coupent donc toujours selon une droite au moins ; et comme FG ne peut pas être de dimension 2 (sinon F=FG=G), l'intersection est exactement une droite. La formule des dimensions a démontré en deux lignes un fait de géométrie que l'intuition suggère.

Exemple

Une somme non maximale. Dans R4, prenons F=Vect((1,0,0,0),(0,1,0,0)) et G=Vect((0,1,0,0),(0,0,1,0)). On a dimF=dimG=2 et FG=Vect((0,1,0,0)), de dimension 1. Donc dim(F+G)=2+21=3, et non 4 : la concaténation des deux bases donne quatre vecteurs pour engendrer un espace de dimension 3, elle est donc liée.

Sommes directes

Somme directe de deux sous-espaces

Le dernier exemple montre le phénomène à surveiller : quand F et G se chevauchent, la décomposition x=u+v n'est pas unique, car on peut transférer un vecteur de l'intersection de l'un vers l'autre. La somme directe est exactement la situation où ce transfert est impossible.

Définition

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. On dit que la somme F+G est directe, et l'on note alors FG, lorsque tout vecteur de F+G s'écrit d'une unique façon sous la forme x+y avec xF et yG.

Propriété

Caractérisation par l'intersection. La somme F+G est directe si et seulement si

FG={0E}.

Démonstration. Supposons la somme directe. Soit wFG. Le vecteur w, qui appartient à F+G, admet les deux écritures

w=wF+0EGetw=0EF+wG.

Par unicité de la décomposition, ces deux écritures coïncident terme à terme, donc w=0E.

Réciproquement, supposons FG={0E} et soit uF+G admettant deux écritures u=x1+y1=x2+y2, avec x1,x2F et y1,y2G. Alors

x1x2=y2y1.

Le membre de gauche appartient à F, le membre de droite à G : ce vecteur commun appartient donc à FG={0E}. D'où x1=x2 et y1=y2 : l'écriture est unique.

Propriété

Caractérisation par la décomposition du vecteur nul. La somme F+G est directe si et seulement si la seule façon d'écrire 0E=x+y avec xF et yG est x=y=0E.

Démonstration. Le sens direct est immédiat : 0E=0E+0E est une écriture, l'unicité impose que ce soit la seule. Réciproquement, si u=x1+y1=x2+y2, alors 0E=(x1x2)+(y1y2) avec x1x2F et y1y2G ; l'hypothèse donne x1=x2 et y1=y2.

Retenez ce mécanisme : tester l'unicité d'une décomposition revient toujours à tester la décomposition du vecteur nul. C'est la même économie que pour les familles libres, où l'on ne teste que la combinaison linéaire nulle.

Somme directe de k sous-espaces : l'erreur à ne pas commettre

Passons à k sous-espaces. La définition se transpose sans surprise.

Définition

Soient F1,,Fk des sous-espaces vectoriels de E. On dit que la somme F1++Fk est directe, et l'on note alors F1F2Fk, lorsque tout vecteur u de cette somme s'écrit d'une unique façon

u=x1+x2++xk,avec xiFi pour tout i.

Propriété

Caractérisation par le vecteur nul. La somme F1++Fk est directe si et seulement si

(x1++xk=0E  avec xiFi)  (x1=x2==xk=0E).

Démonstration. Même raisonnement que pour k=2. Si la somme est directe, l'écriture 0E=0E++0E est la seule. Réciproquement, si u admet deux écritures ixi et ixi, alors i(xixi)=0E avec xixiFi, donc chaque xixi est nul.

Voici maintenant le point sur lequel il faut être intraitable, car il coûte chaque année des points à des candidats convaincus d'avoir raison.

Propriété

Attention, danger. Pour k3, la condition « les Fi sont deux à deux d'intersection nulle », c'est-à-dire FiFj={0E} pour tous ij, ne suffit pas à garantir que la somme est directe. Elle est nécessaire, mais strictement plus faible.

Exemple

Le contre-exemple des trois droites du plan. Dans E=R2, posons

F1=Vect((1,0)),F2=Vect((0,1)),F3=Vect((1,1)).

Ce sont trois droites deux à deux distinctes, donc deux à deux d'intersection réduite à {(0,0)} : aucune n'est incluse dans une autre, et l'intersection de deux droites distinctes du plan est le vecteur nul. Pourtant la somme n'est pas directe, car

(1,0)F1+(0,1)F2+(1,1)F3=(0,0),

et voilà une décomposition du vecteur nul dont les trois termes sont non nuls. On peut le voir autrement, par les dimensions : F1+F2+F3=R2 est de dimension 2, alors que dimF1+dimF2+dimF3=3. Il y a donc forcément de la redondance.

La morale est simple et il faut l'appliquer mécaniquement : dès que k3, on ne vérifie jamais une somme directe par des intersections deux à deux. On revient à la définition, c'est-à-dire à la décomposition du vecteur nul, ou bien on utilise l'un des deux critères ci-dessous, par les bases ou par les dimensions.

Sous-espaces supplémentaires

Définition

Deux sous-espaces vectoriels F et G de E sont dits supplémentaires dans E lorsque

E=FG,

c'est-à-dire lorsque tout vecteur de E s'écrit d'une unique façon comme somme d'un vecteur de F et d'un vecteur de G. Plus généralement, on dit que E est somme directe des sous-espaces F1,,Fk lorsque E=F1Fk.

Exemple

Une droite et un plan de R3. Reprenons F={(x,y,z)  ;  x+y+z=0} et G=Vect((1,1,1)). Soit (x,y,z)FG : il existe t tel que (x,y,z)=(t,t,t), et l'équation de F donne 3t=0, donc t=0. Ainsi FG={(0,0,0)}, la somme est directe. Comme dimF+dimG=2+1=3=dimR3, on conclut R3=FG.

Exemple

Matrices symétriques et antisymétriques. Dans E=M2(R), posons

S={MM2(R)  ;  tM=M},A={MM2(R)  ;  tM=M}.

Ce sont deux sous-espaces vectoriels, comme noyaux des applications linéaires MtMM et MtM+M. Montrons que M2(R)=SA par analyse-synthèse.

Analyse. Supposons M=S+A avec SS et AA. En transposant, tM=SA. En additionnant puis en soustrayant ces deux égalités, on obtient nécessairement

S=12(M+tM),A=12(MtM).

La décomposition, si elle existe, est donc unique.

Synthèse. Réciproquement, ces deux matrices conviennent : leur somme vaut bien M, la première est symétrique car t(M+tM)=tM+M, et la seconde est antisymétrique car t(MtM)=tMM=(MtM).

L'existence et l'unicité étant établies, M2(R)=SA. Une base de S est

((1000), (0001), (0110)),

donc dimS=3 ; une base de A est ((0110)), donc dimA=1. Contrôle : 3+1=4=dimM2(R).

Exemple

Polynômes pairs et polynômes impairs. Dans E=R3[X], posons

P={PR3[X]  ;  P(X)=P(X)},I={PR3[X]  ;  P(X)=P(X)}.

La même analyse-synthèse fonctionne, avec

P=P(X)+P(X)2P+P(X)P(X)2I.

On vérifie sans peine que P=Vect(1,X2) et I=Vect(X,X3), de dimensions 2 et 2, dont la somme vaut 4=dimR3[X]. Ainsi R3[X]=PI. Par exemple P=X3+2X2X+5 se décompose en (2X2+5)+(X3X).

Concaténation de bases et base adaptée

Nous arrivons au théorème qui fait le lien entre les sommes directes et le calcul, et qui sera repris tel quel pour caractériser la diagonalisation.

Propriété

Caractérisation d'une somme directe par les bases. Soient F1,,Fk des sous-espaces vectoriels de dimension finie de E, et pour chaque i soit Bi une base de Fi. Notons B la famille obtenue en concaténant B1,B2,,Bk dans cet ordre. Alors

(la somme F1++Fk est directe)    (B est une base de F1++Fk).

Démonstration. Notons S=F1++Fk et, pour chaque i, Bi=(e1(i),,edi(i))di=dimFi.

Commençons par une observation valable dans les deux sens : la famille B est toujours génératrice de S. En effet, chaque Bi engendre Fi, et nous avons vu en section 1 que la concaténation de familles génératrices des Fi engendre la somme. Tout se joue donc sur la liberté de B.

Sens direct. Supposons la somme directe et soit une combinaison linéaire nulle de B :

i=1k j=1diλj(i)ej(i)=0E.

Posons, pour chaque i, xi=j=1diλj(i)ej(i). Ce vecteur appartient à Fi, et l'égalité ci-dessus s'écrit x1++xk=0E. La somme étant directe, tous les xi sont nuls. Enfin, pour chaque i, l'égalité jλj(i)ej(i)=0E et la liberté de Bi donnent λj(i)=0 pour tout j. La famille B est libre, donc c'est une base de S.

Sens réciproque. Supposons que B soit une base de S, et soient x1F1,,xkFk tels que x1++xk=0E. Décomposons chaque xi dans la base Bi : xi=jλj(i)ej(i). En reportant, on obtient une combinaison linéaire nulle des vecteurs de B. Comme B est libre, tous les coefficients λj(i) sont nuls, donc tous les xi sont nuls. La caractérisation par le vecteur nul montre que la somme est directe.

Propriété

Dimension d'une somme directe. Si la somme F1++Fk est directe, alors

dim(F1F2Fk)=dimF1+dimF2++dimFk.

En particulier, E=F1Fk si et seulement si la somme est directe et i=1kdimFi=dimE.

Démonstration. D'après le théorème précédent, la concaténation des bases des Fi est une base de la somme. Son cardinal est d1+d2++dk, et la dimension d'un espace est le cardinal de n'importe laquelle de ses bases. Pour la seconde assertion : si E=F1Fk, la formule donne idimFi=dimE ; réciproquement, si la somme est directe et si idimFi=dimE, alors F1Fk est un sous-espace vectoriel de E de même dimension que E, donc lui est égal.

Définition

Soit E=F1F2Fk. On appelle base adaptée à cette décomposition toute base de E obtenue en concaténant une base de F1, puis une base de F2, et ainsi de suite jusqu'à une base de Fk.

L'intérêt d'une base adaptée est calculatoire, et c'est lui qui motive tout le chapitre. Supposons que f soit un endomorphisme de E qui envoie chaque Fi dans lui-même, c'est-à-dire tel que f(x)Fi dès que xFi. Alors l'image de chaque vecteur de la base de Fi se décompose uniquement sur les vecteurs de cette même base de Fi : la colonne correspondante de MatB(f) n'a de coefficients non nuls qu'en face des vecteurs de Bi. La matrice se présente alors comme une suite de carrés pleins alignés le long de la diagonale, tout le reste étant nul. Le cas extrême, celui que la réduction cherche à atteindre, est celui où chaque Fi est une droite : les carrés sont alors de taille 1, et la matrice est tout simplement diagonale.

Méthode

Montrer que E=FG. Deux stratégies, à choisir selon les données de l'énoncé.

Stratégie 1, par les dimensions. C'est la plus rapide quand on connaît dimF et dimG. Elle comporte deux étapes.

  1. Montrer FG={0E} : on prend xFG, on écrit les deux appartenances (x vérifie les équations de F et celles de G, ou bien x s'écrit à la fois comme combinaison des générateurs de F et de ceux de G), et l'on en déduit x=0E.
  2. Vérifier dimF+dimG=dimE.

La conclusion vient de la propriété ci-dessus. Cette stratégie ne dispense jamais de l'étape 1 : l'égalité des dimensions seule ne prouve rien.

Stratégie 2, par analyse-synthèse. C'est la seule possible si l'on ne connaît pas les dimensions, et c'est souvent la plus élégante. On prend xE quelconque.

  1. Analyse. On suppose x=u+v avec uF et vG, et l'on manipule cette égalité (transposition, changement de X en X, application de f, passage aux dimensions…) jusqu'à obtenir des formules explicites et forcées pour u et v en fonction de x. L'unicité est acquise à ce moment précis.
  2. Synthèse. On vérifie que les candidats trouvés conviennent réellement : leur somme vaut x, le premier est dans F, le second est dans G. L'existence est acquise.

Cas de k3 sous-espaces. On oublie les intersections deux à deux. On montre que la seule décomposition de 0E est triviale, ou bien on montre que la concaténation des bases des Fi est une base de E, ce qui règle en une fois la somme directe et l'égalité avec E.

Changement de base

Rappels : matrice d'une famille, matrice d'un endomorphisme

Fixons pour toute cette section un espace vectoriel réel E de dimension n1.

Définition

Soit B=(e1,,en) une base de E et soit (u1,,up) une famille de vecteurs de E. La matrice de cette famille dans la base B est la matrice de Mn,p(R) dont la j-ième colonne est formée des coordonnées de uj dans B.

Définition

Soit fL(E) et soit B=(e1,,en) une base de E. La matrice de f dans la base B, notée MatB(f), est la matrice de Mn(R) dont la j-ième colonne est formée des coordonnées de f(ej) dans B. Elle est caractérisée par la relation

pour tout xE,MatB(f(x))=MatB(f)×MatB(x).

Rappelons aussi que l'application fMatB(f) est un isomorphisme de L(E) sur Mn(R), qu'elle transforme la composition en produit matriciel, et que f est bijective si et seulement si MatB(f) est inversible.

La matrice de passage

Définition

Soient B=(e1,,en) et B=(e1,,en) deux bases de E. On appelle matrice de passage de B vers B, et l'on note PB,B, la matrice de Mn(R) dont la j-ième colonne est formée des coordonnées de ej dans la base B.

Autrement dit, la matrice de passage de B vers B contient la nouvelle base exprimée dans l'ancienne.

Une lecture équivalente, très utile pour les démonstrations, consiste à remarquer que cette matrice est celle de l'identité. Rappelons pour cela la notation de première année pour une application linéaire lue dans deux bases distinctes : si u est une application linéaire de E vers F, si C est une base de l'espace de départ E et D une base de l'espace d'arrivée F, on note MatC,D(u) la matrice dont la j-ième colonne est formée des coordonnées, dans la base d'arrivée D, de l'image du j-ième vecteur de la base de départ C. Quand les deux bases coïncident, on retrouve MatB(f). Deux règles accompagnent cette notation, elles aussi vues en première année : la matrice d'une composée est le produit des matrices, MatC,E(vu)=MatD,E(v)×MatC,D(u) à condition que la base d'arrivée de u soit la base de départ de v, et la matrice de l'identité lue dans la même base des deux côtés est In.

Avec cette notation,

PB,B=MatB,B(idE),

puisque la j-ième colonne du membre de droite est celle des coordonnées de idE(ej)=ej dans la base d'arrivée B : c'est exactement la définition ci-dessus. Attention à l'ordre des indices, qui surprend toujours : la base de départ est B, celle d'arrivée est B, alors que la matrice se nomme « de B vers B ». La démonstration qui suit est la seule du chapitre à utiliser cette notation à deux bases ; partout ailleurs, une seule base suffit.

Propriété

Inversibilité de la matrice de passage. Soient B et B deux bases de E. La matrice PB,B est inversible et

(PB,B)1=PB,B.

Démonstration. Utilisons la lecture par l'identité et la formule de la matrice d'une composée. On a

PB,B×PB,B=MatB,B(idE)×MatB,B(idE)=MatB,B(idEidE)=MatB(idE)=In.

Le même calcul dans l'autre ordre donne PB,B×PB,B=In. Donc PB,B est inversible, d'inverse PB,B.

On peut aussi conclure sans passer par l'identité : les colonnes de PB,B sont les coordonnées dans B des vecteurs de la base B, qui forment une famille libre de n vecteurs. La matrice est donc de rang n, donc inversible.

Changement de coordonnées pour un vecteur

Propriété

Formule de changement de coordonnées. Soient B et B deux bases de E, et P=PB,B. Pour tout vecteur u de E, en notant XB et XB les colonnes de ses coordonnées dans B et dans B,

XB=PXB,et doncXB=P1XB.

Démonstration. Notons B=(e1,,en), B=(e1,,en) et P=(pi,j), de sorte que, par définition de la matrice de passage,

ej=i=1npi,jeipour tout j.

Écrivons u dans la base B : u=j=1nxjej. En remplaçant chaque ej par son expression et en échangeant les deux sommes finies,

u=j=1nxji=1npi,jei=i=1n(j=1npi,jxj)ei.

Or l'écriture de u dans la base B est unique, et sa i-ième coordonnée est xi. Donc, pour tout i,

xi=j=1npi,jxj,

ce qui est exactement l'égalité matricielle XB=PXB. La seconde formule s'obtient en multipliant à gauche par P1.

Cette formule est le piège classique du chapitre, parce que son sens est contre-intuitif. La matrice de passage « de B vers B » transforme les coordonnées nouvelles en coordonnées anciennes, et non l'inverse. Le moyen de ne jamais se tromper est de vérifier la cohérence sur les colonnes : appliquée à la colonne (1,0,,0), qui représente le vecteur e1 dans B, la matrice P rend sa première colonne, c'est-à-dire les coordonnées de e1 dans B. Tout est cohérent. Si vous hésitez en devoir, refaites ce test en dix secondes plutôt que de parier.

Changement de base pour un endomorphisme

Propriété

Formule de changement de base. Soit fL(E), soient B et B deux bases de E, et posons P=PB,B. Alors

MatB(f)=P1MatB(f)P.

Démonstration. Notons A=MatB(f) et A=MatB(f). Soit x un vecteur quelconque de E, et y=f(x). Par définition de la matrice d'un endomorphisme, appliquée dans chacune des deux bases,

YB=AXBetYB=AXB.

Par la formule de changement de coordonnées, YB=P1YB et XB=PXB. En enchaînant,

AXB=YB=P1YB=P1AXB=P1APXB.

Cette égalité vaut pour tout xE, donc pour toute colonne XB de Mn,1(R), puisque toute colonne est la colonne des coordonnées d'un vecteur. En l'appliquant successivement aux n colonnes de la base canonique de Mn,1(R), on obtient l'égalité des colonnes de A et de P1AP, donc A=P1AP.

Exemple

Un changement de base complet en dimension 3. Soit f l'endomorphisme de R3 défini par

f(x,y,z)=(x+y+z, 2y+z, 3z).

Dans la base canonique B=(e1,e2,e3), on lit directement

A=MatB(f)=(111021003).

Considérons la famille B=(e1,e2,e3) avec

e1=(1,1,1),e2=(1,2,1),e3=(1,1,2).

Étape 1 : la matrice de passage. Ses colonnes sont les coordonnées des ej dans la base canonique, c'est-à-dire les ej eux-mêmes écrits en colonnes :

P=PB,B=(111121112).

Étape 2 : l'inverse par le pivot. Résolvons le système PX=Y d'inconnue X=(x1,x2,x3) :

{x1+x2+x3=y1x1+2x2+x3=y2x1+x2+2x3=y3

Les opérations L2L2L1 et L3L3L1 donnent immédiatement x2=y2y1 et x3=y3y1. La première ligne fournit alors

x1=y1x2x3=y1(y2y1)(y3y1)=3y1y2y3.

Le système admet une unique solution quel que soit Y : P est inversible, la famille B est donc une base de R3, et

P1=(311110101).

Contrôle. La première ligne de P1 multipliée par les trois colonnes de P donne 311=1, puis 321=0, puis 312=0 : c'est bien la première ligne de I3.

Étape 3 : la nouvelle matrice. Calculons d'abord AP, colonne par colonne :

AP=(344354336),

car A(1,1,1)=(3,3,3), A(1,2,1)=(4,5,3) et A(1,1,2)=(4,4,6), les vecteurs étant vus en colonnes. Puis

MatB(f)=P1(AP)=(342010012).

Contrôle par la méthode directe. La première colonne doit être formée des coordonnées de f(e1) dans B. Or f(e1)=(3,3,3)=3e1, donc cette colonne est (3,0,0) : c'est bien ce qu'on a trouvé. Notez au passage que e1 vérifie f(e1)=3e1 : c'est un vecteur propre, notion que la section 5 va définir.

Matrices semblables

Définition

Deux matrices A et B de Mn(R) sont dites semblables lorsqu'il existe une matrice inversible PMn(R) telle que

B=P1AP.

Propriété

La similitude est une relation d'équivalence sur Mn(R) : elle est réflexive, symétrique et transitive.

Démonstration. Réflexivité. A=In1AIn, et In est inversible.

Symétrie. Si B=P1AP avec P inversible, alors en multipliant à gauche par P et à droite par P1, on obtient A=PBP1. En posant Q=P1, qui est inversible d'inverse P, cela s'écrit A=Q1BQ : A est semblable à B.

Transitivité. Si B=P1AP et C=Q1BQ avec P et Q inversibles, alors

C=Q1P1APQ=(PQ)1A(PQ),

et PQ est inversible comme produit de matrices inversibles.

Propriété

Interprétation. Deux matrices de Mn(R) sont semblables si et seulement si elles représentent le même endomorphisme d'un espace de dimension n dans deux bases (éventuellement différentes).

Démonstration. Si A=MatB(f) et B=MatB(f), la formule de changement de base donne B=P1AP avec P=PB,B : elles sont semblables.

Réciproquement, supposons B=P1AP avec P inversible. Prenons E=Rn, muni de sa base canonique B, et soit f l'endomorphisme de matrice A dans B. Comme P est inversible, ses colonnes forment une famille libre de n vecteurs de Rn, donc une base B, et par construction P=PB,B. La formule de changement de base donne alors MatB(f)=P1AP=B. Les deux matrices représentent bien le même f.

Propriété

Invariants de similitude. Si A et B sont semblables, alors :

  1. elles ont le même rang : rg(A)=rg(B) ;
  2. elles ont la même trace (section 4) ;
  3. elles ont le même spectre, avec des sous-espaces propres de mêmes dimensions (section 5) ;
  4. pour tout entier k0, Ak et Bk sont semblables, avec la même matrice P ;
  5. A est inversible si et seulement si B l'est.

Démonstration des points 1, 4 et 5. Le point 1 vient du fait, vu en première année, que multiplier une matrice à gauche ou à droite par une matrice inversible ne change pas son rang. Pour le point 4, écrivons B=P1AP ; alors

B2=P1APP1AP=P1A2P,

et une récurrence immédiate donne Bk=P1AkP pour tout k0 (le cas k=0 étant In=P1InP). Le point 5 découle du point 1 : A est inversible si et seulement si rg(A)=n. Les points 2 et 3 sont démontrés dans les sections suivantes.

Le point 4 est capital pour la suite : c'est lui qui rendra le calcul de An possible dès que A sera semblable à une matrice diagonale.

Trace

Définition

Soit A=(ai,j)Mn(R). On appelle trace de A la somme de ses coefficients diagonaux :

Tr(A)=i=1nai,i=a1,1+a2,2++an,n.

Exemple

Pour A=(311020113), on a Tr(A)=3+2+3=8. Pour In, on a Tr(In)=n. Pour une matrice diagonale D=diag(d1,,dn), on a Tr(D)=d1++dn.

Propriété

Linéarité. Pour toutes matrices A et B de Mn(R) et tous réels α et β,

Tr(αA+βB)=αTr(A)+βTr(B).

De plus, Tr(tA)=Tr(A).

Démonstration. Le coefficient d'indice (i,i) de αA+βB vaut αai,i+βbi,i. En sommant sur i et en séparant la somme,

Tr(αA+βB)=i=1n(αai,i+βbi,i)=αi=1nai,i+βi=1nbi,i=αTr(A)+βTr(B).

Pour la transposée, le coefficient d'indice (i,i) de tA est ai,i : la transposition ne modifie pas la diagonale, donc pas la trace.

Propriété

La propriété fondamentale. Pour toutes matrices A et B de Mn(R),

Tr(AB)=Tr(BA).

Démonstration. Écrivons le coefficient diagonal d'indice (i,i) du produit AB :

(AB)i,i=k=1nai,kbk,i.

En sommant sur i,

Tr(AB)=i=1nk=1nai,kbk,i.

Faisons le même calcul pour BA. Son coefficient d'indice (k,k) vaut (BA)k,k=i=1nbk,iai,k, d'où

Tr(BA)=k=1ni=1nbk,iai,k.

Les deux expressions sont des sommes finies des mêmes produits de réels ai,kbk,i, indexées par les mêmes couples (i,k) : elles ne diffèrent que par l'ordre de sommation, qui est sans effet sur une somme finie. Donc Tr(AB)=Tr(BA).

Propriété

Invariance par similitude. Si A et B sont semblables, alors Tr(A)=Tr(B). Autrement dit, pour toute matrice inversible P,

Tr(P1AP)=Tr(A).

Démonstration. Appliquons la propriété précédente au produit des deux matrices M=P1A et N=P :

Tr(P1AP)=Tr(MN)=Tr(NM)=Tr(PP1A)=Tr(A).

Propriété

Mise en garde. En général,

Tr(AB)Tr(A)×Tr(B).

Contre-exemple. Prenons A=B=I2. Alors AB=I2 et Tr(AB)=2, tandis que Tr(A)Tr(B)=2×2=4. Un second contre-exemple, avec des matrices non inversibles : pour A=(0100) et B=(0010), on a Tr(A)=Tr(B)=0 alors que AB=(1000) a pour trace 1. La trace est linéaire, elle n'est pas multiplicative.

Propriété

Ce que la trace sert à faire, et rien d'autre. Le programme est explicite : la trace est introduite uniquement comme outil simple et efficace en vue de la recherche de valeurs propres. Tout développement théorique est exclu, et aucun autre résultat sur la trace n'est exigible.

Concrètement, deux usages, et deux seulement.

  1. Un contrôle. Deux matrices semblables ont la même trace. Si un calcul de changement de base ou de diagonalisation produit deux matrices de traces différentes, il y a une erreur : on la cherche avant d'aller plus loin. C'est le contrôle le moins cher du chapitre.
  2. Une valeur propre manquante. Si A est diagonalisable, elle est semblable à une matrice diagonale D dont les coefficients sont ses valeurs propres, chacune répétée autant de fois que la dimension du sous-espace propre correspondant. L'invariance donne alors Tr(A)=Tr(D), ce qui permet de retrouver la dernière valeur propre quand les autres sont connues (voir la section 7).

En dehors de ces deux usages, on n'écrit rien sur la trace.

Éléments propres

Nous entrons dans le cœur du chapitre. Dans toute cette section, E désigne un espace vectoriel réel de dimension finie n1, et f un endomorphisme de E.

Définitions

Définition

Soit fL(E) et soit λ un réel. On dit que λ est une valeur propre de f lorsqu'il existe un vecteur x de E, non nul, tel que

f(x)=λx.

Un tel vecteur x est appelé vecteur propre de f associé à la valeur propre λ. L'ensemble des valeurs propres de f s'appelle le spectre de f et se note Sp(f).

Définition

Soit λSp(f). On appelle sous-espace propre de f associé à λ l'ensemble

Eλ(f)=Ker(fλidE)={xE  ;  f(x)=λx}.

C'est donc l'ensemble formé des vecteurs propres associés à λ et du vecteur nul.

Le mot « non nul » de la définition est essentiel, et son oubli est la faute la plus fréquemment sanctionnée du chapitre. Sans lui, tout réel serait valeur propre de tout endomorphisme, puisque f(0E)=λ0E est vrai pour n'importe quel λ : la notion perdrait tout contenu. En revanche, le sous-espace propre, lui, contient le vecteur nul : c'est un noyau, il ne pourrait pas être un sous-espace vectoriel autrement. Retenez la formulation exacte : λ est valeur propre lorsque Eλ(f){0E}, et un vecteur propre est un élément non nul de Eλ(f).

Définition

Version matricielle. Soit AMn(R) et λR. On dit que λ est une valeur propre de A lorsqu'il existe une matrice colonne XMn,1(R), non nulle, telle que

AX=λX.

On note Sp(A) le spectre de A et Eλ(A)={XMn,1(R)  ;  AX=λX} le sous-espace propre associé.

Les deux points de vue coïncident : si A=MatB(f), alors f(x)=λx équivaut à AXB=λXB, si bien que Sp(f)=Sp(A) et que Eλ(f) et Eλ(A) ont la même dimension. On passe de l'un à l'autre sans précaution particulière, à condition de ne pas mélanger les vecteurs et leurs colonnes de coordonnées.

Propriété

Le sous-espace propre est un sous-espace vectoriel. Pour tout réel λ, l'ensemble Eλ(f)=Ker(fλidE) est un sous-espace vectoriel de E. Si de plus λSp(f), alors dimEλ(f)1.

Démonstration. L'application g=fλidE est linéaire, comme combinaison linéaire des applications linéaires f et idE. Or le noyau d'une application linéaire est un sous-espace vectoriel : Eλ(f)=Kerg en est donc un.

On peut aussi le vérifier directement : f(0E)=0E=λ0E, donc 0EEλ(f) ; et si x,yEλ(f) et α,βR, alors

f(αx+βy)=αf(x)+βf(y)=αλx+βλy=λ(αx+βy),

donc αx+βyEλ(f).

Enfin, si λ est valeur propre, il existe x0E dans Eλ(f), donc ce sous-espace n'est pas réduit à {0E} et sa dimension vaut au moins 1.

Cette dernière remarque a une conséquence pratique très utile : une combinaison linéaire de vecteurs propres associés à une même valeur propre est encore un vecteur propre (ou le vecteur nul). C'est pour cela que l'on ne cherche jamais « les » vecteurs propres un par un : on cherche une base du sous-espace propre.

Caractérisations

Propriété

Caractérisation d'une valeur propre. Soit fL(E) avec dimE=n, et soit λR. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. λSp(f) ;
  2. Ker(fλidE){0E} ;
  3. fλidE n'est pas injectif ;
  4. fλidE n'est pas bijectif ;
  5. rg(fλidE)<n.

Version matricielle, pour AMn(R) : λSp(A) si et seulement si AλIn n'est pas inversible, si et seulement si rg(AλIn)<n, si et seulement si le système homogène (AλIn)X=0 admet une solution non nulle.

Démonstration. L'équivalence de 1 et 2 est la définition même du sous-espace propre. L'équivalence de 2 et 3 est la caractérisation de l'injectivité par le noyau, vue en première année. L'équivalence de 3 et 4 tient à la dimension finie : un endomorphisme d'un espace de dimension finie est injectif si et seulement s'il est bijectif. Enfin, le théorème du rang appliqué à g=fλidE donne dimKerg=nrg(g), si bien que Kerg{0E} équivaut à rg(g)<n.

Propriété

Le cas λ=0. Soit AMn(R). Alors

0Sp(A)    A n’est pas inversible,

et dans ce cas E0(A)=Ker(A). De même, 0Sp(f) si et seulement si f n'est pas injectif, et E0(f)=Kerf.

Démonstration. Il suffit de faire λ=0 dans la caractérisation précédente : A0In=A.

Cette remarque est à double tranchant, et il faut la lire dans les deux sens. D'un côté, elle donne un critère d'inversibilité : une matrice dont 0 n'est pas valeur propre est inversible. De l'autre, elle rappelle que 0 peut parfaitement être une valeur propre : ce n'est pas parce que la valeur est nulle que la notion s'effondre. Ce qui est interdit, c'est le vecteur propre nul, jamais la valeur propre nulle.

Propriété

Matrices semblables et spectre. Si A et B sont deux matrices semblables de Mn(R), alors Sp(A)=Sp(B), et pour tout λ, dimEλ(A)=dimEλ(B).

Démonstration. Écrivons B=P1AP avec P inversible. Soit λSp(A) et X0 tel que AX=λX. Posons Y=P1X ; comme P1 est inversible et X0, on a Y0. Alors

BY=P1APP1X=P1AX=P1(λX)=λP1X=λY,

donc λSp(B). Ainsi Sp(A)Sp(B), et l'inclusion réciproque s'obtient en échangeant les rôles de A et B, la similitude étant symétrique.

Pour les dimensions, l'application XP1X est un isomorphisme de Mn,1(R) sur lui-même, et le calcul ci-dessus montre qu'elle envoie Eλ(A) dans Eλ(B) ; l'application réciproque YPY envoie Eλ(B) dans Eλ(A). Ces deux sous-espaces sont donc isomorphes, et ont la même dimension.

C'est le point 3 des invariants de similitude annoncés en section 3. Il complète le tableau : le rang, la trace et le spectre ne dépendent que de l'endomorphisme, pas de la base dans laquelle on l'écrit.

Le cas des matrices triangulaires

Propriété

Spectre d'une matrice triangulaire. Soit TMn(R) une matrice triangulaire (supérieure ou inférieure), de coefficients diagonaux t1,1,,tn,n. Alors

Sp(T)={t1,1, t2,2, , tn,n}.

Les valeurs propres d'une matrice triangulaire sont exactement ses coefficients diagonaux.

Démonstration. Traitons le cas d'une matrice triangulaire supérieure, le cas inférieur étant analogue (ou s'en déduisant par transposition, la transposée d'une triangulaire supérieure étant triangulaire inférieure de même diagonale).

Observons d'abord que TλIn est encore triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux ti,iλ. Il suffit donc d'établir le lemme suivant : une matrice triangulaire supérieure est inversible si et seulement si tous ses coefficients diagonaux sont non nuls.

Premier sens. Supposons tous les ui,i non nuls, où U désigne la matrice triangulaire considérée, et résolvons UX=0. La dernière ligne s'écrit un,nxn=0, donc xn=0. Supposons xi+1==xn=0 pour un certain i ; la i-ième ligne s'écrit

ui,ixi+j>iui,jxj=0,soitui,ixi=0,

d'où xi=0 puisque ui,i0. De proche en proche, en remontant de i=n à i=1, on obtient X=0. Le noyau est réduit à la colonne nulle, donc U est inversible.

Second sens. Supposons qu'un coefficient diagonal soit nul, et notons i0 le plus petit indice tel que ui0,i0=0. Construisons une solution non nulle de UX=0. Posons xj=0 pour tout j>i0, et xi0=1. Vérifions les équations ligne par ligne. Pour i>i0, la i-ième ligne ne fait intervenir que des inconnues xj avec ji>i0, toutes nulles : l'équation est satisfaite. Pour i=i0, la ligne s'écrit ui0,i0xi0+j>i0ui0,jxj=0×1+0=0 : elle est satisfaite. Pour i<i0, on a ui,i0 par minimalité de i0, et la ligne s'écrit

ui,ixi=j>iui,jxj,

ce qui détermine xi à partir des inconnues déjà fixées, en descendant de i=i01 jusqu'à i=1. On obtient ainsi une colonne X vérifiant UX=0, non nulle puisque xi0=1. Donc U n'est pas inversible, ce qui achève le lemme.

Conclusion. Pour λR, on a λSp(T) si et seulement si TλIn n'est pas inversible, c'est-à-dire, d'après le lemme, si et seulement si l'un des coefficients ti,iλ est nul, c'est-à-dire si et seulement si λ est l'un des ti,i.

Exemple

La matrice A=(111021003) de la section 3 est triangulaire supérieure, donc Sp(A)={1,2,3}. La matrice B=(342010012), qui lui est semblable, a donc le même spectre {1,2,3} ; mais on l'obtient ici par la similitude, et non par une lecture de sa diagonale, car B n'est pas triangulaire (son coefficient d'indice (3,2) vaut 1).

On ne lit la diagonale que si la matrice est triangulaire, et l'oubli de cette condition mène à des réponses fausses. Ainsi C=(0110) a une diagonale nulle, alors que Sp(C)={1,1} : en effet C(11)=(11) et C(11)=(11)=(11).

Exemple

Une matrice diagonale D=diag(d1,,dn) est triangulaire : son spectre est {d1,,dn}. Et pour chaque valeur d, le sous-espace propre Ed(D) est engendré par les colonnes canoniques Ei telles que di=d : sa dimension est le nombre d'indices i tels que di=d.

Polynômes d'endomorphisme et vecteurs propres

Définition

Soit Q=a0+a1X++amXm un polynôme de R[X], soit fL(E) et soit AMn(R). On pose

Q(f)=a0idE+a1f+a2f2++amfmL(E),Q(A)=a0In+a1A++amAmMn(R).

Attention à l'unique subtilité de cette définition : le terme constant a0 devient a0idE, et non a0 tout court. Écrire « f23f+2 » est un abus de notation dangereux, car 2 n'est pas un endomorphisme ; on écrit f23f+2idE, et A23A+2In dans le cas matriciel.

Propriété

Image d'un vecteur propre par un polynôme. Soit fL(E), soit λ un réel et soit xE tel que f(x)=λx. Alors, pour tout polynôme QR[X],

Q(f)(x)=Q(λ)x.

Version matricielle : si AX=λX, alors Q(A)X=Q(λ)X.

Démonstration. Montrons d'abord par récurrence sur kN la propriété P(k) : « fk(x)=λkx ».

Initialisation. Pour k=0, f0=idE et λ0=1 : l'égalité x=x est vraie.

Hérédité. Supposons P(k) vraie pour un certain k. Alors, en utilisant la linéarité de f puis l'hypothèse f(x)=λx,

fk+1(x)=f(fk(x))=f(λkx)=λkf(x)=λkλx=λk+1x.

La propriété est donc vraie pour tout kN.

Soit maintenant Q=k=0makXk. En appliquant la définition de Q(f) au vecteur x, puis la propriété établie,

Q(f)(x)=k=0makfk(x)=k=0makλkx=(k=0makλk)x=Q(λ)x.

Ce petit résultat est la clé de toute la section 6 : il transforme une information sur f (le polynôme Q annule f) en une information sur les nombres (le réel Q(λ) est nul).

La méthode centrale : recherche pratique des éléments propres

Méthode

Déterminer les éléments propres d'une matrice AMn(R). Il n'existe pas de formule : on résout un système, et c'est tout. Le protocole est invariable.

  1. Écrire le système (AλIn)X=0, d'inconnue X=(x1,,xn), en traitant λ comme un paramètre réel dont la valeur est inconnue.
  2. Échelonner par le pivot de Gauss, en manipulant λ comme une lettre. Deux règles de sécurité : ne jamais choisir comme pivot une expression qui peut s'annuler sans disjoindre les cas, et ne jamais diviser une ligne par une quantité dépendant de λ sans traiter à part le cas où elle est nulle. En cas de besoin, on échange des lignes pour amener un pivot constant non nul en tête, ce qui est toujours préférable.
  3. Repérer les valeurs de λ qui font tomber le rang. Le système échelonné a n inconnues ; il n'admet une solution non nulle que si son rang est strictement inférieur à n, c'est-à-dire si l'échelonnement fait apparaître au moins une ligne entièrement nulle. Les valeurs de λ qui produisent cela sont exactement les valeurs propres.
  4. Résoudre le système pour chaque valeur propre trouvée, en remplaçant λ par sa valeur numérique, et donner une base du sous-espace propre, pas seulement un vecteur.
  5. Contrôler, en vérifiant AX=λX sur chaque vecteur de base trouvé. Ce contrôle coûte trois multiplications et détecte la quasi-totalité des erreurs de pivot.

Si la matrice est triangulaire, on saute les étapes 1 à 3 : les valeurs propres se lisent sur la diagonale. Si l'énoncé fournit une relation du type A2=3A2In, on utilise le polynôme annulateur (section 6) pour restreindre la liste des candidats, puis on teste chacun d'eux.

Exemple

Un exemple 2×2 pour se lancer. Soit A=(5324). Le système (AλI2)X=0 s'écrit

{(5λ)x+3y=02x+(4λ)y=0

Prenons la seconde ligne comme pivot, dont le coefficient 2 est constant et non nul. L'opération L12L1(5λ)L2 élimine x :

(6(5λ)(4λ))y=0.

Développons : (5λ)(4λ)=209λ+λ2, donc le coefficient vaut 620+9λλ2=(λ29λ+14)=(λ2)(λ7).

Si λ{2,7}, ce coefficient est non nul, donc y=0, puis 2x=0 et x=0 : seule la solution nulle, λ n'est pas valeur propre. Donc Sp(A)={2,7}.

Pour λ=2 : la seconde équation devient 2x+2y=0, soit y=x. Ainsi E2(A)=Vect(11).

Pour λ=7 : la seconde équation devient 2x3y=0, soit x=32y ; en prenant y=2, on obtient le vecteur entier (3,2), et E7(A)=Vect(32).

Contrôle. A(11)=(5324)=(22)=2(11) et A(32)=(15+66+8)=(2114)=7(32). Contrôle par la trace : Tr(A)=9 et 2+7=9.

Exemple

L'exemple 3×3 de référence, traité intégralement. Soit

A=(011101110).

Étape 1. Le système (AλI3)X=0 s'écrit

{λx+y+z=0xλy+z=0x+yλz=0

Étape 2. Le coefficient de x dans la première ligne est λ, qui peut être nul : il ne faut surtout pas s'en servir comme pivot. On échange donc L1 et L2 pour mettre en tête une ligne dont le pivot vaut 1 :

{xλy+z=0λx+y+z=0x+yλz=0

Puis L2L2+λL1 et L3L3L1. Détaillons ces deux calculs.

L2:(λx+y+z)+λ(xλy+z)=(1λ2)y+(1+λ)z,L3:(x+yλz)(xλy+z)=(1+λ)y(1+λ)z.

En factorisant par 1+λ, qui apparaît dans les deux lignes puisque 1λ2=(1λ)(1+λ), le système devient

{xλy+z=0(1+λ)[(1λ)y+z]=0(1+λ)(yz)=0

Étape 3, la discussion. C'est ici que se joue l'exercice, et c'est ici que l'on perd des points en divisant sans réfléchir par 1+λ.

Cas λ=1. Les deux dernières lignes deviennent 0=0 : elles disparaissent. Le système se réduit à la seule équation x+y+z=0 (car λ=1), de rang 1<3. Il y a donc des solutions non nulles : 1 est valeur propre. L'ensemble des solutions est le plan d'équation x+y+z=0, dont une base est ((1,1,0),(1,0,1)). Donc

E1(A)=Vect((1,1,0), (1,0,1)),dimE1(A)=2.

Cas λ1. On peut alors, et alors seulement, diviser les deux dernières lignes par 1+λ0 :

{xλy+z=0(1λ)y+z=0yz=0

La troisième ligne donne z=y. En reportant dans la deuxième, (1λ)y+y=0, c'est-à-dire

(2λ)y=0.

Sous-cas λ2 : alors y=0, puis z=0, puis x=λyz=0. Seule la solution nulle : λ n'est pas valeur propre. Sous-cas λ=2 : la deuxième ligne est satisfaite pour tout y, on a z=y et la première ligne donne x=2yz=2yy=y. Les solutions sont les (y,y,y), donc

E2(A)=Vect((1,1,1)),dimE2(A)=1.

Conclusion. Sp(A)={1,2}, avec dimE1(A)=2 et dimE2(A)=1.

Étape 5, les contrôles. On vérifie A(1,1,0)=(1,1,0)=1×(1,1,0), puis A(1,0,1)=(1,0,1)=1×(1,0,1), et enfin A(1,1,1)=(2,2,2)=2×(1,1,1), les vecteurs étant vus en colonnes. Second contrôle, par la trace : nous verrons en section 7 que A est diagonalisable, semblable à diag(1,1,2), et l'on a bien 11+2=0=Tr(A).

Exemple

Un endomorphisme d'un espace de polynômes. Soit φ:R2[X]R2[X] définie par φ(P)=XP. L'application est linéaire, et sur la base canonique C=(1,X,X2),

φ(1)=0,φ(X)=X,φ(X2)=2X2.

Donc MatC(φ)=diag(0,1,2). La matrice est diagonale, donc triangulaire : Sp(φ)={0,1,2}, avec E0(φ)=Vect(1), E1(φ)=Vect(X) et E2(φ)=Vect(X2). La base canonique est déjà une base de vecteurs propres : φ est diagonalisable, et l'on n'a eu aucun système à résoudre. Retenez ce réflexe : avant de calculer, on regarde la matrice dans une base bien choisie.

Polynômes annulateurs

Définition et premiers exemples

Définition

Soit fL(E). Un polynôme QR[X] est dit annulateur de f lorsque

Q(f)=0L(E),

c'est-à-dire lorsque Q(f)(x)=0E pour tout xE. De même, Q est annulateur de AMn(R) lorsque Q(A)=0n.

Le polynôme nul annule tout le monde : il est sans intérêt, et l'on ne s'occupera que de polynômes annulateurs non nuls.

Exemple

Les quatre exemples à connaître par cœur.

a. Homothétie. Si f=aidE avec aR, alors faidE=0, donc Q=Xa annule f.

b. Projecteur. Si p2=p, alors p2p=0, donc Q=X2X=X(X1) annule p.

c. Symétrie. Si s2=idE, alors Q=X21=(X1)(X+1) annule s.

d. Nilpotent. Si fk=0, alors Q=Xk annule f.

Exemple

Une relation fournie par l'énoncé. Soit A=(0213). Calculons

A2=(0213)(0213)=(2637),3A2I2=(2637).

Les deux matrices coïncident, donc A23A+2I2=02 : le polynôme Q=X23X+2=(X1)(X2) est annulateur de A.

Le théorème de localisation

Propriété

Toute valeur propre est racine de tout polynôme annulateur. Soit fL(E) et soit Q un polynôme annulateur de f. Alors

λSp(f)  Q(λ)=0.

Autrement dit, Sp(f) est inclus dans l'ensemble des racines réelles de Q. Le même énoncé vaut pour une matrice A.

Démonstration. Soit λSp(f) et soit x un vecteur propre associé, donc x0E et f(x)=λx. D'après la propriété de la section 5 sur les polynômes d'endomorphisme,

Q(f)(x)=Q(λ)x.

Or Q annule f, donc Q(f) est l'application nulle et Q(f)(x)=0E. On obtient

Q(λ)x=0E,

avec x0E. Le produit d'un scalaire par un vecteur est nul si et seulement si le scalaire est nul ou le vecteur est nul ; comme x0E, on conclut Q(λ)=0.

Ce théorème est un outil de localisation : il ne donne pas les valeurs propres, il donne une liste finie de candidats. C'est déjà énorme, car il remplace la résolution d'un système à paramètre par la recherche des racines d'un polynôme, souvent immédiate quand celui-ci est factorisé.

Propriété

Attention, la réciproque est FAUSSE. Une racine d'un polynôme annulateur n'est pas nécessairement une valeur propre. L'inclusion

Sp(f){racines de Q}

peut être stricte, et elle l'est très souvent.

Contre-exemple. Prenons A=I2. Alors

A23A+2I2=I23I2+2I2=02,

donc Q=(X1)(X2) annule A, et ses racines sont 1 et 2. Pourtant Sp(I2)={1} : en effet I2X=λX avec X0 impose λ=1. Le réel 2 est racine de Q sans être valeur propre de A.

La conséquence pratique est une règle de rédaction que les correcteurs vérifient systématiquement : après avoir écrit « Sp(A){1,2} », il faut tester chaque candidat en résolvant (AλIn)X=0, ou en montrant que AλIn n'est pas inversible. Conclure « donc Sp(A)={1,2} » sans vérification est une faute de raisonnement, pas une simple maladresse.

Propriété

Existence d'un polynôme annulateur non nul. Soit E un espace vectoriel de dimension finie n1. Tout endomorphisme f de E admet un polynôme annulateur non nul. De même, toute matrice de Mn(R) admet un polynôme annulateur non nul.

Démonstration. L'espace vectoriel L(E) est de dimension n2, puisqu'il est isomorphe à Mn(R). Considérons la famille

(idE, f, f2, , fn2),

qui compte n2+1 éléments de L(E). Toute famille de plus de n2 vecteurs dans un espace de dimension n2 est liée : il existe donc des réels a0,a1,,an2, non tous nuls, tels que

a0idE+a1f++an2fn2=0.

Le polynôme Q=a0+a1X++an2Xn2 est alors non nul, puisque ses coefficients ne sont pas tous nuls, et il annule f par construction.

Le programme est ici encore explicite : aucune autre connaissance sur les polynômes annulateurs ne figure au programme. On ne parle ni de polynôme minimal, ni de lemme des noyaux, ni de théorème de Cayley-Hamilton : le polynôme annulateur est un outil de calcul, fourni par l'énoncé ou obtenu par une relation qu'on établit soi-même.

Les trois usages d'un polynôme annulateur

Méthode

Exploiter une relation Q(A)=0. Trois usages, du plus simple au plus rentable.

(a) Localiser le spectre. On factorise Q, on lit ses racines, on écrit Sp(A){racines}, puis on teste chaque candidat en résolvant (AλIn)X=0. C'est souvent bien plus rapide que le pivot à paramètre, surtout en dimension 3 ou 4.

(b) Montrer que A est inversible et calculer son inverse. On isole In dans la relation, en factorisant par A. Si Q(0)0, c'est toujours possible. Exemple : de

A23A+2In=0n,

on tire 2In=3AA2=A(3InA), puis, en divisant par 2,

A×12(3InA)=In.

La matrice A est donc inversible, d'inverse A1=12(3InA). Notez que l'on n'a pas eu besoin de vérifier le produit dans l'autre ordre : A commute avec 3InA, donc les deux produits sont égaux. Notez aussi que ce calcul redémontre au passage que 0 n'est pas valeur propre de A.

(c) Calculer Am par division euclidienne. C'est la technique la plus rentable aux concours, car elle fonctionne même si A n'est pas diagonalisable. Elle se déroule en quatre temps.

  1. On effectue la division euclidienne de Xm par Q : il existe un polynôme S et un reste R de degré strictement inférieur à degQ tels que Xm=Q(X)S(X)+R(X).
  2. On évalue en A : comme Q(A)=0n, il vient Am=Q(A)S(A)+R(A)=R(A). Tout se ramène au reste, qui a très peu de coefficients.
  3. On détermine les coefficients de R en évaluant l'identité polynomiale aux racines de Q : pour chaque racine r, rm=R(r). Si Q a autant de racines distinctes que son degré, on obtient autant d'équations que d'inconnues.
  4. On conclut Am=R(A), en explicitant les coefficients.

Exemple

Calcul de Am par division euclidienne, exemple complet. Soit

A=(0211).

Étape 0 : trouver un polynôme annulateur. On calcule

A2=(0211)(0211)=(2213),A+2I2=(2213).

Donc A2=A+2I2, c'est-à-dire Q(A)=0 avec

Q=X2X2=(X2)(X+1).

Étape 1 : la division euclidienne. Soit mN. La division euclidienne de Xm par Q, qui est de degré 2, s'écrit

Xm=Q(X)Sm(X)+amX+bm,

où le reste amX+bm est de degré au plus 1.

Étape 2 : évaluer aux racines. En substituant X=2 puis X=1, et puisque Q(2)=Q(1)=0,

{2m=2am+bm(1)m=am+bm

En soustrayant la seconde équation de la première, 2m(1)m=3am, d'où

am=2m(1)m3,bm=(1)m+am=3(1)m+2m(1)m3=2m+2(1)m3.

Étape 3 : évaluer en A. Comme Q(A)=02,

Am=amA+bmI2=2m(1)m3(0211)+2m+2(1)m3(1001),

soit, en regroupant,

Am=13(2m+2(1)m22m2(1)m2m(1)m22m+(1)m).

Contrôles. Pour m=0 : 13(3003)=I2. Pour m=1 : 13(0633)=(0211)=A. Pour m=2 : 13(6639)=(2213)=A2. Les trois valeurs concordent.

Bonus, l'inverse. De A2A2I2=0, on tire A(AI2)=2I2, donc A est inversible et

A1=12(AI2)=12(1210).

Vérification : A×12(1210)=12(0+20+01+12+0)=I2.

Et le spectre ? Les racines de Q sont 2 et 1, donc Sp(A){1,2}. Testons : A2I2=(2211), dont les deux lignes sont proportionnelles, donc de rang 1<2 : 2 est valeur propre, avec E2(A)=Vect(11). De même A+I2=(1212) est de rang 1 : 1 est valeur propre, avec E1(A)=Vect(21). Ici l'inclusion est une égalité, mais il a fallu le vérifier.

Propriétés du spectre et diagonalisation

Une famille de vecteurs propres est libre

Propriété

Théorème. Soit fL(E), soient λ1,,λp des valeurs propres de f deux à deux distinctes, et soient x1,,xp des vecteurs propres associés respectivement à λ1,,λp. Alors la famille (x1,,xp) est libre.

Démonstration. Raisonnons par récurrence sur p1. Notons P(p) la propriété : « pour toutes valeurs propres λ1,,λp deux à deux distinctes de f et tous vecteurs propres associés x1,,xp, la famille (x1,,xp) est libre ».

Initialisation. Pour p=1, la famille (x1) est réduite à un vecteur propre, donc non nul : elle est libre.

Hérédité. Supposons P(p) vraie pour un certain p1, et donnons-nous λ1,,λp+1 deux à deux distinctes ainsi que des vecteurs propres associés x1,,xp+1. Soient α1,,αp+1 des réels tels que

α1x1+α2x2++αp+1xp+1=0E.()

Appliquons f à cette égalité. Par linéarité, et puisque f(xi)=λixi,

α1λ1x1+α2λ2x2++αp+1λp+1xp+1=0E.()

Multiplions maintenant () par le réel λp+1 et retranchons le résultat à (). Le terme d'indice p+1 disparaît, et il reste

α1(λ1λp+1)x1+α2(λ2λp+1)x2++αp(λpλp+1)xp=0E.

Cette relation ne porte plus que sur x1,,xp, qui sont des vecteurs propres associés aux valeurs propres deux à deux distinctes λ1,,λp. Par hypothèse de récurrence, cette famille est libre, donc tous les coefficients sont nuls :

αi(λiλp+1)=0pour tout i{1,,p}.

Or les valeurs propres sont deux à deux distinctes, donc λiλp+10 pour ip. On en déduit αi=0 pour tout ip.

En reportant dans (), il reste αp+1xp+1=0E, et comme xp+10E, on conclut αp+1=0. Tous les coefficients sont nuls : la famille est libre, et P(p+1) est vraie.

Par principe de récurrence, P(p) est vraie pour tout p1.

Cette démonstration est exigible : elle tombe régulièrement telle quelle. Le geste à mémoriser est le double coup, appliquer f puis retrancher λp+1 fois la relation de départ, dont l'unique but est de faire disparaître un terme pour se ramener au rang précédent.

Propriété

Corollaire : un nombre fini de valeurs propres. Si dimE=n, alors f possède au plus n valeurs propres distinctes. En particulier, le spectre d'un endomorphisme d'un espace de dimension finie est un ensemble fini, et de même pour une matrice de Mn(R).

Démonstration. Supposons que f admette p valeurs propres deux à deux distinctes λ1,,λp, et choisissons pour chacune un vecteur propre xi. D'après le théorème, la famille (x1,,xp) est libre. Or, dans un espace de dimension n, toute famille libre a au plus n éléments. Donc pn.

Les sous-espaces propres sont en somme directe

Propriété

Théorème. Soit fL(E) et soient λ1,,λp des valeurs propres deux à deux distinctes de f.

  1. Pour chaque i, soit Fi une famille libre de vecteurs de Eλi(f). Alors la concaténation F1,,Fp est une famille libre de E.
  2. La somme Eλ1(f)++Eλp(f) est directe.
  3. Par conséquent,
λSp(f)dimEλ(f)  dimE.

Démonstration. Point 2. Soient y1Eλ1(f),,ypEλp(f) tels que y1++yp=0E, et montrons que tous les yi sont nuls. Raisonnons par l'absurde : supposons qu'au moins l'un d'eux soit non nul, et notons i1<i2<<ir les indices correspondants. Chaque yik est alors un vecteur non nul de Eλik(f), c'est-à-dire un vecteur propre associé à λik, et ces valeurs propres sont deux à deux distinctes. D'après le théorème précédent, la famille (yi1,,yir) est libre. Or l'égalité de départ se réduit à

yi1+yi2++yir=0E,

qui est une relation de dépendance à coefficients tous égaux à 1, donc non tous nuls : c'est contradictoire. Tous les yi sont donc nuls, et la caractérisation par le vecteur nul (section 2) montre que la somme est directe.

Point 1. Soit une combinaison linéaire nulle des vecteurs de la famille concaténée. Regroupons les termes par blocs : notons yi la somme des termes provenant de Fi. Chaque yi appartient à Eλi(f), car Fi est formée de vecteurs de ce sous-espace, qui est stable par combinaison linéaire. On a y1++yp=0E, donc, d'après le point 2, chaque yi est nul. Enfin, pour chaque i, yi=0E est une combinaison linéaire nulle de la famille libre Fi : tous ses coefficients sont nuls. Tous les coefficients de la combinaison de départ sont donc nuls.

Point 3. La somme Eλ1(f)Eλp(f) est un sous-espace vectoriel de E, donc sa dimension est majorée par dimE. Or, la dimension d'une somme directe étant la somme des dimensions (section 2),

i=1pdimEλi(f)=dim(Eλ1(f)Eλp(f))dimE.

Le point 3 est le fil rouge de la fin du chapitre. Il dit que les sous-espaces propres, mis bout à bout, ne peuvent pas dépasser l'espace : il y a une place limitée. La diagonalisation, c'est précisément le cas où cette place est entièrement occupée.

Endomorphismes et matrices diagonalisables

Définition

Un endomorphisme f de E est dit diagonalisable lorsqu'il existe une base B de E dans laquelle sa matrice est diagonale, c'est-à-dire telle que MatB(f) soit une matrice diagonale.

Une matrice AMn(R) est dite diagonalisable lorsqu'elle est semblable à une matrice diagonale, c'est-à-dire lorsqu'il existe PMn(R) inversible et D diagonale telles que

P1AP=D,ou de fac¸on eˊquivalenteA=PDP1.

Propriété

Théorème de caractérisation. Soit E de dimension n et fL(E), de spectre Sp(f)={λ1,,λp} (valeurs deux à deux distinctes). Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. f est diagonalisable ;
  2. il existe une base de E formée de vecteurs propres de f ;
  3. E=Eλ1(f)Eλ2(f)Eλp(f) ;
  4. i=1pdimEλi(f)=dimE.

Démonstration. 1    2. Soit B=(e1,,en) une base de E. Dire que MatB(f) est diagonale, de coefficients diagonaux d1,,dn, c'est dire que la j-ième colonne est nulle sauf en position j où elle vaut dj, c'est-à-dire que f(ej)=djej pour tout j. Comme ej0E (c'est un vecteur d'une base), cela signifie exactement que chaque ej est un vecteur propre de f, associé à la valeur propre dj. Les deux assertions sont donc deux façons de dire la même chose.

23. Soit B une base de vecteurs propres. Chaque vecteur de B appartient à l'un des Eλi(f), donc

E=Vect(B)Eλ1(f)++Eλp(f)E.

Les inclusions sont donc des égalités, et la somme est directe d'après le théorème précédent.

34. C'est la formule de la dimension d'une somme directe.

43. La somme S=Eλ1(f)++Eλp(f) est directe (théorème précédent), donc dimS=idimEλi(f)=dimE par hypothèse. Comme S est un sous-espace vectoriel de E de même dimension que E, on a S=E.

32. Concaténons une base de chaque Eλi(f). D'après la caractérisation des sommes directes par les bases (section 2), la famille obtenue est une base de la somme, c'est-à-dire de E. Elle est formée de vecteurs propres, ce qui donne 2.

Le cycle d'implications étant bouclé, les quatre assertions sont équivalentes.

Propriété

Condition suffisante : n valeurs propres distinctes. Soit E de dimension n et fL(E). Si f admet exactement n valeurs propres deux à deux distinctes, alors f est diagonalisable, et chacun de ses sous-espaces propres est une droite (de dimension 1).

Démonstration. Notons λ1,,λn les n valeurs propres distinctes. Chaque sous-espace propre est de dimension au moins 1, donc

i=1ndimEλi(f)n=dimE.

Or le point 3 du théorème sur les sommes directes donne l'inégalité inverse. Il y a donc égalité, ce qui prouve la diagonalisabilité par le critère 4. De plus, une somme de n entiers tous supérieurs ou égaux à 1 ne vaut n que si chacun vaut exactement 1 : tous les sous-espaces propres sont de dimension 1.

Cette condition est suffisante, pas nécessaire : une matrice peut être diagonalisable avec moins de n valeurs propres, comme la matrice (011101110) de la section 5, qui n'en a que deux et qui est pourtant diagonalisable. Écrire « A n'a que deux valeurs propres, donc elle n'est pas diagonalisable » est un contresens.

Traduction matricielle

Propriété

Diagonalisation d'une matrice. Soit AMn(R). Alors A est diagonalisable si et seulement s'il existe une base de Mn,1(R) formée de vecteurs propres de A. Dans ce cas, en notant (V1,,Vn) une telle base et μ1,,μn les valeurs propres associées (avec répétitions),

P=(V1  V2    Vn)est inversible,P1AP=D=diag(μ1,,μn).

Démonstration. Notons B la base canonique de Mn,1(R) et f l'endomorphisme canoniquement associé à A, c'est-à-dire f(X)=AX, de sorte que A=MatB(f). Si (V1,,Vn) est une base B de vecteurs propres, la matrice P dont les colonnes sont les Vj est exactement PB,B ; elle est donc inversible, et la formule de changement de base donne P1AP=MatB(f), qui est diagonale de coefficients μ1,,μn puisque f(Vj)=μjVj. Réciproquement, si P1AP=D est diagonale, les colonnes de P forment une base (car P est inversible) et l'égalité AP=PD lue colonne par colonne donne AVj=djVj : ce sont des vecteurs propres.

Trois remarques de rédaction, qui valent chacune des points.

L'ordre compte. La j-ième colonne de P et le j-ième coefficient de D doivent se correspondre. Si l'on met en première colonne un vecteur propre associé à 2, alors d1=2, sans exception. Permuter les colonnes de P sans permuter D est l'erreur numéro un du chapitre, et elle rend le résultat entièrement faux.

Le couple (P,D) n'est pas unique. On peut changer l'ordre des vecteurs propres, ou multiplier n'importe quelle colonne de P par un réel non nul : D ne change pas dans le second cas. Il n'y a donc rien à « trouver » de canonique, et deux copies peuvent donner des réponses différentes toutes deux justes.

La vérification se fait sans P1. L'égalité P1AP=D équivaut à AP=PD, qui ne demande aucune inversion. Le produit PD se calcule d'ailleurs de tête : multiplier P à droite par une matrice diagonale revient à multiplier sa j-ième colonne par dj.

Endomorphisme f de E Matrice A de Mn(R)
f(x)=λx, x0E AX=λX, X0
Eλ(f)=Ker(fλidE) Eλ(A)=Ker(AλIn)
fλidE non bijectif AλIn non inversible
base de vecteurs propres P inversible, colonnes propres
MatB(f)=D diagonale P1AP=D diagonale

Le protocole complet de diagonalisation

Méthode

Diagonaliser une matrice AMn(R), en cinq étapes.

  1. Chercher les valeurs propres. Soit par le pivot à paramètre sur (AλIn)X=0 (méthode de la section 5), soit par lecture de la diagonale si A est triangulaire, soit par un polynôme annulateur suivi du test de chaque racine (section 6).
  2. Déterminer une base de chaque sous-espace propre, en résolvant (AλIn)X=0 pour chaque valeur propre λ trouvée. Noter la dimension obtenue.
  3. Comparer λdimEλ(A) à n. Si la somme est strictement inférieure à n, A n'est pas diagonalisable et l'exercice s'arrête là. Si elle vaut n, on continue.
  4. Construire P et D. La matrice P a pour colonnes les vecteurs de base des sous-espaces propres, concaténés dans un ordre choisi une fois pour toutes ; la matrice D est diagonale, et son j-ième coefficient est la valeur propre associée à la j-ième colonne de P. Une valeur propre dont le sous-espace propre est de dimension d apparaît donc d fois dans D.
  5. Vérifier AP=PD, ce qui ne demande pas de calculer P1, puis conclure : A=PDP1 et P1AP=D. Contrôle supplémentaire gratuit : Tr(A) doit être égale à la somme des coefficients de D.

Exemple

Diagonalisation complète d'une matrice 3×3. Soit

A=(311020113).

Étape 1 et 2 : les éléments propres. Le système (AλI3)X=0 s'écrit

{(3λ)xy+z=0(2λ)y=0xy+(3λ)z=0

La deuxième ligne est déjà résolue et impose une disjonction naturelle.

Cas λ2. Alors y=0, et il reste

{(3λ)x+z=0x+(3λ)z=0

La première ligne donne z=(3λ)x. En reportant dans la seconde, x(3λ)2x=0, c'est-à-dire

(1(3λ)2)x=0.

Il y a une solution non nulle si et seulement si (3λ)2=1, soit 3λ=1 ou 3λ=1, soit λ=2 (exclu dans ce cas) ou λ=4.

Pour λ=4 : y=0 et z=(34)x=x. Donc E4(A)=Vect((1,0,1)), de dimension 1.

Cas λ=2. La deuxième ligne disparaît, et les deux autres deviennent toutes deux xy+z=0. Le système est de rang 1, son ensemble de solutions est le plan d'équation xy+z=0, dont une base est ((1,1,0),(0,1,1)). Donc E2(A)=Vect((1,1,0),(0,1,1)), de dimension 2.

Étape 3 : le critère. Sp(A)={2,4} et

dimE2(A)+dimE4(A)=2+1=3=n.

La matrice est donc diagonalisable.

Étape 4 : construction de P et D. Rangeons les vecteurs propres dans l'ordre (1,1,0), (0,1,1), puis (1,0,1) :

P=(101110011),D=(200020004).

La valeur propre 2 figure deux fois dans D, parce que son sous-espace propre est de dimension 2.

Étape 5 : vérification. Calculons AP colonne par colonne :

A(1,1,0)=(31+0, 0+2+0, 11+0)=(2,2,0)=2(1,1,0),A(0,1,1)=(01+1, 0+2+0, 01+3)=(0,2,2)=2(0,1,1),A(1,0,1)=(30+1, 0+0+0, 10+3)=(4,0,4)=4(1,0,1),

les vecteurs étant vus en colonnes. Les trois colonnes de AP sont bien celles de PD : la diagonalisation est correcte, et P1AP=D.

Contrôle par la trace. Tr(A)=3+2+3=8 et Tr(D)=2+2+4=8.

L'inverse de P, pour la suite. Résolvons PX=Y :

{x1+x3=y1x1+x2=y2x2+x3=y3

En additionnant les trois lignes, 2(x1+x2+x3)=y1+y2+y3. En retranchant successivement chaque ligne de cette égalité, on obtient

x2=y1+y2+y32,x3=y1y2+y32,x1=y1+y2y32,

c'est-à-dire

P1=12(111111111).

Méthode

Montrer qu'une matrice n'est PAS diagonalisable. Le raisonnement est toujours le même, et il tient en une phrase : on exhibe le spectre complet, on calcule la dimension de chaque sous-espace propre, et l'on constate que la somme est strictement inférieure à n. Il ne suffit jamais de dire « le calcul ne marche pas » ou « il n'y a pas assez de valeurs propres » : c'est la somme des dimensions qui décide, et il faut l'écrire.

Le cas typique est celui d'une valeur propre dont le sous-espace propre est une droite alors qu'il « faudrait » un plan pour compléter.

Exemple

Une matrice non diagonalisable. Soit

A=(110130002).

Le système (AλI3)X=0 s'écrit

{(1λ)x+y=0x+(3λ)y=0(2λ)z=0

La première ligne donne y=(λ1)x. En reportant dans la deuxième,

x+(3λ)(λ1)x=0,c’est-aˋ-dire(1+(3λ)(λ1))x=0.

Développons le coefficient : (3λ)(λ1)=3λ3λ2+λ=λ2+4λ3, donc le coefficient vaut λ2+4λ4=(λ2)2.

Si λ2 : le coefficient est non nul, donc x=0, puis y=0, et la troisième ligne donne z=0. Seule la solution nulle : λ n'est pas valeur propre.

Si λ=2 : les deux premières lignes deviennent toutes deux x+y=0, et la troisième disparaît. Les solutions sont les (x,x,z), donc

E2(A)=Vect((1,1,0), (0,0,1)),dimE2(A)=2.

Ainsi Sp(A)={2} et λdimEλ(A)=2<3. La matrice A n'est pas diagonalisable.

Une autre façon de le voir. Si A était diagonalisable, elle serait semblable à une matrice diagonale dont tous les coefficients seraient dans Sp(A)={2}, donc à 2I3. Mais la seule matrice semblable à 2I3 est 2I3 elle-même, puisque P1(2I3)P=2P1P=2I3 ; or A2I3. Contradiction. Cet argument est joli et se réutilise tel quel chaque fois que le spectre est réduit à un point.

Exemple

Un endomorphisme non diagonalisable sur les polynômes. Soit ψ:R2[X]R2[X], PPP. Elle est linéaire, et sur la base canonique C=(1,X,X2) :

ψ(1)=1,ψ(X)=X1,ψ(X2)=X22X,

d'où

MatC(ψ)=(110012001).

La matrice est triangulaire supérieure, donc Sp(ψ)={1}. Or E1(ψ)=Ker(ψidR2[X]), et ψ(P)=P équivaut à P=0, c'est-à-dire à P constant : E1(ψ)=Vect(1), de dimension 1. Comme 1<3=dimR2[X], l'endomorphisme ψ n'est pas diagonalisable.

Application 1 : les puissances d'une matrice

Propriété

Puissances d'une matrice diagonalisable. Si A=PDP1 avec D=diag(d1,,dn), alors pour tout entier m0,

Am=PDmP1,ouˋDm=diag(d1m,,dnm).

Démonstration. La première égalité a été établie en section 3 (invariants de similitude, point 4) : elle se démontre par récurrence, l'étape clé étant la simplification PP1=In au milieu du produit. Pour la seconde, le produit de deux matrices diagonales est la matrice diagonale des produits terme à terme, ce qui donne Dm par récurrence immédiate.

Exemple

Puissances de la matrice diagonalisée ci-dessus. Reprenons A=(311020113), avec

P=(101110011),D=diag(2,2,4),P1=12(111111111).

Pour tout mN, Dm=diag(2m,2m,4m), donc

PDm=(2m04m2m2m002m4m),

puisque multiplier P à droite par une matrice diagonale multiplie sa j-ième colonne par le j-ième coefficient. Il reste à multiplier par P1 :

Am=(PDm)P1=12(4m+2m2m4m4m2m022m04m2m2m4m4m+2m).

Détaillons une ligne pour montrer le calcul. La première ligne de PDm est (2m, 0, 4m) ; multipliée par la première colonne de 2P1, qui est (1,1,1), elle donne 2m0+4m ; par la deuxième colonne (1,1,1), elle donne 2m+04m ; par la troisième (1,1,1), elle donne 2m+0+4m. On divise le tout par 2.

Contrôles. Pour m=0, la formule donne 12diag(2,2,2)=I3. Pour m=1, elle donne

12(622040226)=(311020113)=A.

Pour m=2, elle donne (10660406610), et le calcul direct de A2 confirme ce résultat. Trois contrôles concordants : la formule est fiable.

Application 2 : les suites récurrentes couplées

C'est l'application reine, celle qui revient chaque année aux concours, souvent déguisée en problème de probabilités ou d'évolution de population.

Méthode

Résoudre un système de suites récurrentes couplées. Soit un système du type

{un+1=aun+bvnvn+1=cun+dvn

avec u0 et v0 donnés. Le protocole comporte cinq temps.

  1. Poser la colonne Xn=(unvn) et la matrice A=(abcd), puis vérifier que le système équivaut à Xn+1=AXn pour tout n.
  2. Démontrer par récurrence que Xn=AnX0 pour tout nN. Cette récurrence est immédiate mais elle est attendue, ne la sautez pas.
  3. Diagonaliser A selon le protocole en cinq étapes.
  4. Calculer An, ou, plus rapide, décomposer X0 dans la base de vecteurs propres : si X0=αV1+βV2 avec AVi=μiVi, alors
Xn=AnX0=αμ1nV1+βμ2nV2,

ce qui donne directement un et vn sans jamais inverser P. 5. Conclure et étudier le comportement asymptotique, en repérant la valeur propre de plus grand module, qui gouverne la croissance.

Exemple

Un système complet. Soient (un) et (vn) définies par u0=5, v0=1 et, pour tout nN,

{un+1=4un+2vnvn+1=un+3vn

Étape 1. Posons Xn=(unvn) et A=(4213). Le système s'écrit exactement Xn+1=AXn.

Étape 2. Montrons par récurrence que Xn=AnX0. C'est vrai pour n=0 puisque A0=I2. Si Xn=AnX0, alors Xn+1=AXn=AAnX0=An+1X0. La propriété est donc vraie pour tout n.

Étape 3 : diagonalisation. Le système (AλI2)X=0 s'écrit

{(4λ)x+2y=0x+(3λ)y=0

La seconde ligne, dont le pivot vaut 1, donne x=(λ3)y. En reportant dans la première,

(4λ)(λ3)y+2y=0,soit((4λ)(λ3)+2)y=0.

Or (4λ)(λ3)=4λ12λ2+3λ=λ2+7λ12, donc le coefficient vaut λ2+7λ10=(λ2)(λ5). Il y a donc des solutions non nulles si et seulement si λ=2 ou λ=5, et Sp(A)={2,5}.

Pour λ=2 : x=(23)y=y, donc E2(A)=Vect(11). Contrôle : A(11)=(4213)=(22).

Pour λ=5 : x=(53)y=2y, donc E5(A)=Vect(21). Contrôle : A(21)=(8+22+3)=(105).

Deux valeurs propres distinctes en dimension 2 : A est diagonalisable. Contrôle par la trace : Tr(A)=7=2+5.

Étape 4 : décomposition de la condition initiale. Cherchons α et β tels que

(51)=α(11)+β(21).

Cela donne α+2β=5 et α+β=1 ; en additionnant, 3β=6, donc β=2 puis α=1. Ainsi

Xn=AnX0=1×2n(11)+2×5n(21),

c'est-à-dire, pour tout nN,

un=2n+45n,vn=2n+25n.

Contrôles. Pour n=0 : u0=1+4=5 et v0=1+2=1. Pour n=1 : les formules donnent u1=2+20=22 et v1=2+10=8, tandis que la récurrence donne u1=4×5+2×1=22 et v1=5+3=8. Pour n=2 : les formules donnent u2=4+100=104 et v2=4+50=46, la récurrence donne u2=4×22+2×8=104 et v2=22+24=46.

Étape 5 : comportement asymptotique. Comme 5>2>0, le terme en 5n l'emporte largement. On a un+ et vn+, avec

un5nn+4,vn5nn+2,doncunvnn+2.

Le rapport des deux suites se stabilise à 2, qui est le rapport des coordonnées du vecteur propre associé à la plus grande valeur propre. C'est un phénomène général et il vaut la peine d'être compris : à long terme, l'état du système s'aligne sur la direction propre dominante.

Application 3 : les suites récurrentes linéaires d'ordre 3

Le même mécanisme traite une suite récurrente linéaire d'ordre 3, pour laquelle il n'existe pas de formule de cours en ECG, contrairement à l'ordre 2.

Méthode

Ramener une récurrence d'ordre 3 à une matrice. Soit (un) vérifiant, pour tout n,

un+3=aun+2+bun+1+cun.

On pose la colonne des trois termes consécutifs

Xn=(unun+1un+2),C=(010001cba),

et l'on vérifie que Xn+1=CXn : les deux premières lignes de C ne font que décaler les termes, et la troisième est la relation de récurrence. On en déduit Xn=CnX0, et un se lit sur la première coordonnée. Il reste à diagonaliser C si c'est possible.

Exemple

Esquisse sur un cas concret. Considérons un+3=6un+211un+1+6un. La matrice associée est

C=(0100016116).

Cherchons ses vecteurs propres. Si CX=λX avec X=(x1,x2,x3) vue en colonne, les deux premières lignes donnent x2=λx1 et x3=λx2=λ2x1. Un vecteur propre est donc nécessairement proportionnel à (1,λ,λ2), et il faut de plus que la troisième ligne soit vérifiée :

6x111x2+6x3=λx3,soit611λ+6λ2=λ3,

c'est-à-dire λ36λ2+11λ6=0. On reconnaît un polynôme dont 1 est racine évidente ; en factorisant, λ36λ2+11λ6=(λ1)(λ25λ+6)=(λ1)(λ2)(λ3). Le spectre est donc {1,2,3}, avec les vecteurs propres (1,1,1), (1,2,4) et (1,3,9).

Trois valeurs propres distinctes en dimension 3 : C est diagonalisable. On en déduit que Xn est combinaison linéaire de 1n(1,1,1), 2n(1,2,4) et 3n(1,3,9), donc que

un=α+β2n+γ3n,

α, β et γ se déterminent à partir de u0, u1 et u2 par un système 3×3. La forme du résultat, une combinaison de puissances des valeurs propres, est exactement celle que l'on connaît à l'ordre 2 : la matrice compagnon en donne la raison. Le détail des calculs est traité en exercice.

Ce qu'il faut retenir de la section

Un endomorphisme est diagonalisable quand ses sous-espaces propres remplissent tout l'espace, ce qui se teste par une seule somme d'entiers. Trois situations reviennent constamment. Si l'on trouve n valeurs propres distinctes, c'est gagné sans autre calcul, et tous les sous-espaces propres sont des droites. Si l'on en trouve moins, il faut calculer les dimensions et les additionner. Et si la somme est strictement inférieure à n, il faut le dire franchement : la matrice n'est pas diagonalisable, et l'exercice attend alors autre chose, en général un polynôme annulateur pour calculer quand même les puissances.

Produit scalaire

Les sept premières sections ont exploité une seule structure : celle d'espace vectoriel. On y additionne des vecteurs, on les multiplie par des réels, on compte des dimensions, mais à aucun moment on ne parle de longueur ni d'angle. Rien, dans le langage de l'algèbre linéaire pure, ne permet de dire que le vecteur (3,4) est plus long que (1,1), ni que (1,0) et (0,1) sont perpendiculaires. C'est cette géométrie que la présente section ajoute, et elle l'ajoute par un unique objet : le produit scalaire.

L'idée est la suivante. Au lieu de définir séparément une longueur, un angle et une notion de perpendicularité, on se donne une seule application qui, à deux vecteurs, associe un nombre réel, et l'on impose à cette application quatre propriétés bien choisies. Tout le reste, la norme, l'inégalité de Cauchy-Schwarz, le théorème de Pythagore, les bases orthonormées, en découle par le calcul. Dans toute cette partie du chapitre, E désigne un R-espace vectoriel, et l'on identifie systématiquement R et M1(R), ce qui permet d'écrire tXY pour un nombre réel.

Formes bilinéaires symétriques

Définition

Soit E un R-espace vectoriel. On appelle forme bilinéaire sur E toute application φ:E×ER qui est linéaire par rapport à chacune de ses deux variables, l'autre étant fixée. Autrement dit, pour tous x, x, y, y dans E et tous réels λ, μ :

φ(λx+μx, y)=λφ(x,y)+μφ(x,y)etφ(x, λy+μy)=λφ(x,y)+μφ(x,y).

Le mot forme signifie simplement que l'application est à valeurs dans R, et non dans un espace vectoriel quelconque.

Définition

Une forme bilinéaire φ sur E est dite symétrique lorsque

(x,y)E×E,φ(x,y)=φ(y,x).

Une remarque d'économie, qui fera gagner la moitié du travail dans toutes les vérifications du chapitre. Si l'on sait déjà que φ est symétrique, il suffit d'établir la linéarité par rapport à la première variable : celle par rapport à la seconde s'en déduit gratuitement. En effet,

φ(x,λy+μy)=φ(λy+μy,x)=λφ(y,x)+μφ(y,x)=λφ(x,y)+μφ(x,y).

C'est pour cette raison que l'on vérifie toujours la symétrie en premier : elle est presque toujours immédiate, et elle divise par deux le calcul de bilinéarité.

Propriété

Soit φ une forme bilinéaire sur E. Alors, pour tout y de E,

φ(0E,y)=φ(y,0E)=0.

Démonstration. L'application xφ(x,y) est linéaire, et une application linéaire envoie le vecteur nul sur 0. On peut aussi le voir directement : φ(0E,y)=φ(00E,y)=0φ(0E,y)=0.

Produit scalaire

Définition

Soit E un R-espace vectoriel. On appelle produit scalaire sur E toute application φ:E×ER vérifiant les quatre propriétés suivantes :

  1. φ est bilinéaire ;
  2. φ est symétrique ;
  3. φ est positive : xE, φ(x,x)0 ;
  4. φ est définie : xE, (φ(x,x)=0x=0E).

On dit alors que φ est une forme bilinéaire symétrique définie positive. Un produit scalaire se note x,y, parfois (xy) ou xy selon les énoncés.

Trois précisions de vocabulaire, qui sont autant de pièges classiques.

D'abord, la propriété 4 est une implication, pas une équivalence. La réciproque, « x=0Ex,x=0 », est vraie pour toute forme bilinéaire, sans hypothèse supplémentaire, en vertu de la propriété démontrée ci-dessus. Ce qui coûte quelque chose, et qu'il faut donc démontrer, c'est le sens indiqué : si le carré scalaire est nul, alors le vecteur est nul.

Ensuite, « positive » et « définie positive » ne sont pas synonymes. Une forme peut être positive sans être définie : nous en verrons un exemple dans un instant. Écrire « x,x0, donc la forme est définie positive » est une faute lourde, et c'est celle que les correcteurs sanctionnent le plus souvent.

Enfin, un même espace vectoriel porte en général une infinité de produits scalaires différents. Il n'y a pas « le » produit scalaire de R3 : il y a le produit scalaire canonique, et beaucoup d'autres. Toutes les notions qui suivent, longueur, orthogonalité, base orthonormée, dépendent du produit scalaire choisi, et deux vecteurs orthogonaux pour l'un ne le sont pas pour l'autre. Un énoncé de concours précise donc toujours de quel produit scalaire il parle, et il faut le lire.

Méthode

Vérifier qu'une application φ est un produit scalaire. Le protocole comporte quatre temps, à rédiger dans cet ordre.

  1. Cadre et bonne définition. Annoncer que φ va de E×E dans R, et vérifier que la quantité écrite est bien un réel : somme finie, ou intégrale d'une fonction continue sur un segment. C'est une ligne, mais elle rapporte.
  2. Symétrie. Échanger x et y dans l'expression et constater qu'elle ne change pas. C'est presque toujours immédiat, et cela dispense de la moitié du travail suivant.
  3. Bilinéarité, sur la première variable seulement. Poser « soient x, x dans E et λ, μ deux réels », calculer φ(λx+μx,y), et aboutir à λφ(x,y)+μφ(x,y). Conclure : « par symétrie, φ est aussi linéaire par rapport à la seconde variable, donc bilinéaire ».
  4. Positivité, puis caractère défini. Écrire φ(x,x) et le mettre sous forme d'une somme de carrés ou d'une intégrale d'un carré : la positivité devient évidente. Puis supposer φ(x,x)=0 et en déduire x=0E, en utilisant qu'une somme de carrés de réels est nulle si et seulement si tous les termes sont nuls, ou qu'une fonction continue positive d'intégrale nulle est la fonction nulle.

Les deux erreurs à ne jamais commettre : oublier purement et simplement le point 4, et confondre positive et définie positive. La rédaction du point 4 s'écrit toujours en deux paragraphes distincts, un pour chaque propriété.

Exemples fondamentaux

Exemple

Le produit scalaire canonique de Rn. Pour x=(x1,,xn) et y=(y1,,yn), on pose

x,y=i=1nxiyi=x1y1+x2y2++xnyn.

C'est un produit scalaire, appelé produit scalaire canonique de Rn. Vérifions-le point par point.

La somme est finie, donc x,y est bien un réel. La symétrie est claire, puisque xiyi=yixi pour chaque indice. Pour la linéarité à gauche, soient x, x dans Rn et λ, μ réels : la i-ième coordonnée de λx+μx vaut λxi+μxi, donc

λx+μx, y=i=1n(λxi+μxi)yi=λi=1nxiyi+μi=1nxiyi=λx,y+μx,y,

et la symétrie donne la linéarité à droite. Enfin x,x=i=1nxi20 comme somme de carrés. Si cette somme est nulle, chacun de ses termes, qui est positif, est nul, donc xi=0 pour tout i, c'est-à-dire x=0Rn. Les quatre points sont établis.

Numériquement, dans R3, (1,2,1),(3,0,2)=3+02=1.

Exemple

Des produits scalaires à poids sur Rn. Soient α1,,αn des réels strictement positifs. L'application

x,y=i=1nαixiyi

est encore un produit scalaire : la vérification est identique à la précédente, et x,x=iαixi2 est une somme de termes positifs, nulle si et seulement si chaque αixi2 est nul, donc, les αi étant non nuls, si et seulement si tous les xi sont nuls. L'hypothèse αi>0 est indispensable : si l'un des αi était nul, la forme serait positive mais pas définie ; s'il était strictement négatif, elle ne serait même pas positive.

Exemple

Le produit scalaire canonique de Mn(R). Pour deux matrices A et B de Mn(R), on pose

A,B=Tr(tAB).

Commençons par expliciter cette quantité, ce qui rendra toutes les vérifications transparentes. Le coefficient d'indice (i,j) de tAB vaut k=1n(tA)i,kbk,j=k=1nak,ibk,j. En sommant les termes diagonaux, on obtient

A,B=Tr(tAB)=i=1nk=1nak,ibk,i=1i,jnai,jbi,j.

Autrement dit, ce produit scalaire n'est rien d'autre que le produit scalaire canonique de Rn2, appliqué aux matrices vues comme des listes de n2 coefficients. Les quatre propriétés s'ensuivent aussitôt : la symétrie car ai,jbi,j=bi,jai,j, la bilinéarité car les coefficients de λA+μA sont les λai,j+μai,j, et

A,A=1i,jnai,j20,

somme nulle si et seulement si tous les coefficients de A sont nuls, c'est-à-dire si et seulement si A est la matrice nulle. La norme associée est donc

A2=1i,jnai,j2.

Application numérique. Prenons A=(1201) et B=(3012). La formule explicite donne immédiatement A,B=1×3+2×0+0×1+(1)×2=1. Contrôlons par la définition :

tAB=(1021)(3012)=(3052),Tr(tAB)=3+(2)=1.

Les deux calculs concordent. Par ailleurs A2=1+4+0+1=6 et B2=9+0+1+4=14.

Exemple

Le produit scalaire intégral sur Rn[X]. Pour P et Q dans Rn[X], on pose

P,Q=01P(t)Q(t)dt.

La fonction tP(t)Q(t) est polynomiale, donc continue sur le segment [0,1] : l'intégrale existe et P,Q est un réel. La symétrie vient de la commutativité du produit, et la linéarité à gauche de la linéarité de l'intégrale :

λP+μP, Q=01(λP(t)+μP(t))Q(t)dt=λ01PQ+μ01PQ.

Ensuite P,P=01P(t)2dt0, comme intégrale d'une fonction positive sur [0,1] avec 01. Supposons enfin cette intégrale nulle. La fonction tP(t)2 est continue, positive, d'intégrale nulle sur [0,1] : elle est donc identiquement nulle sur [0,1]. Ainsi P(t)=0 pour tout t de [0,1], si bien que le polynôme P possède une infinité de racines. Un polynôme non nul n'ayant qu'un nombre fini de racines, on conclut P=0. C'est bien un produit scalaire.

Quelques valeurs. 12=011dt=1,  1,X=01tdt=12,  X2=01t2dt=13.

Exemple

Le produit scalaire d'évaluation sur Rn[X], et pourquoi il faut n+1 points. Pour P et Q dans Rn[X], posons

P,Q=k=0nP(k)Q(k)=P(0)Q(0)+P(1)Q(1)++P(n)Q(n).

La somme est finie, la symétrie est évidente, et la bilinéarité vient de ce que (λP+μP)(k)=λP(k)+μP(k) pour chaque k. De plus P,P=k=0nP(k)20.

Le point intéressant est le caractère défini. Supposons k=0nP(k)2=0. Chaque terme étant positif, ils sont tous nuls, donc P(0)=P(1)==P(n)=0 : le polynôme P admet les n+1 réels distincts 0,1,,n pour racines. Or P appartient à Rn[X], donc degPn : un polynôme non nul de degré au plus n a au plus n racines. La seule possibilité est P=0.

C'est ici que le compte des points d'évaluation devient essentiel. Avec moins de n+1 points, la forme reste bilinéaire, symétrique et positive, mais elle cesse d'être définie. Prenons n=2 et seulement deux points d'évaluation :

φ(P,Q)=P(0)Q(0)+P(1)Q(1)sur R2[X].

Le polynôme P=X2X=X(X1) est non nul, et pourtant φ(P,P)=02+02=0. La forme φ est positive mais pas définie : ce n'est pas un produit scalaire. Retenez la règle : il faut au moins autant de points d'évaluation que la dimension de l'espace, soit n+1 points pour Rn[X], faute de quoi un polynôme non nul s'annule en tous les points choisis.

Exemple

Un produit scalaire non canonique sur R2, et la mise sous forme de somme de carrés. Pour x=(x1,x2) et y=(y1,y2), posons

x,y=x1y1+2x2y2+x1y2+x2y1.

Symétrie. En échangeant x et y, on obtient y1x1+2y2x2+y1x2+y2x1, c'est-à-dire la même expression : la forme est symétrique. Les deux termes croisés x1y2 et x2y1 sont indispensables à cette symétrie ; si l'on gardait seulement x1y2, la forme ne serait pas symétrique et ne serait donc pas un produit scalaire.

Bilinéarité. Chaque terme est de la forme (coordonnée de x) × (coordonnée de y), donc l'expression est linéaire en x à y fixé ; par symétrie, elle est bilinéaire.

Positivité et caractère défini. Le carré scalaire vaut

x,x=x12+2x22+2x1x2.

Écrit ainsi, son signe n'est pas lisible : le terme 2x1x2 peut être négatif. On le rend lisible en complétant le carré en x1 :

x,x=(x12+2x1x2+x22)=(x1+x2)2+x22=(x1+x2)2+x22.

Cette écriture est une somme de deux carrés, donc x,x0. De plus, si x,x=0, alors (x1+x2)2=0 et x22=0, d'où x2=0 puis x1=x2=0 : le vecteur x est nul. C'est donc un produit scalaire.

Écriture matricielle sur cet exemple. En notant X et Y les colonnes de coordonnées de x et y dans la base canonique, et A=(1112), on vérifie que

AY=(y1+y2y1+2y2),tXAY=x1(y1+y2)+x2(y1+2y2)=x1y1+2x2y2+x1y2+x2y1=x,y.

On retiendra le procédé de calcul, pas une théorie : sur un exemple donné, un produit scalaire de Rn s'écrit tXAY pour une certaine matrice A, et le produit scalaire canonique correspond au cas A=In.

Exemple

Deux contre-exemples à connaître.

a. Sur R2, φ(x,y)=x1y1x2y2 est bilinéaire et symétrique, mais pas positive : pour x=(0,1), φ(x,x)=1<0. Une seule valeur négative suffit à conclure.

b. Sur R2, ψ(x,y)=x1y1 est bilinéaire, symétrique et positive, puisque ψ(x,x)=x120, mais elle n'est pas définie : pour x=(0,1), qui n'est pas le vecteur nul, ψ(x,x)=0. C'est l'illustration exacte de la différence entre positive et définie positive.

c. Un cas plus sournois. Sur R2, θ(x,y)=x1y1+2x2y2+2x1y2+2x2y1 ressemble beaucoup au produit scalaire de l'exemple précédent, mais

θ(x,x)=x12+2x22+4x1x2=(x1+2x2)22x22,

et pour x=(2,1) on trouve θ(x,x)=4+28=2<0. Ce n'est pas un produit scalaire. Morale : la mise sous forme de carrés doit produire une somme de carrés tous affectés du signe + ; dès qu'un signe subsiste, il faut chercher un vecteur qui rend le carré scalaire négatif.

Norme associée

Définition

Soit , un produit scalaire sur E. Pour tout vecteur x de E, la quantité x,x est positive : on peut donc poser

x=x,x,de sorte quex2=x,x.

Le réel positif x s'appelle la norme de x, ou sa longueur. Un vecteur de norme 1 est dit unitaire ou normé.

Propriété

Pour tout x de E et tout réel λ :

  1. x0, et x=0 si et seulement si x=0E ;
  2. λx=λx ;
  3. si x0E, le vecteur xx est unitaire.

Démonstration. Point 1. La positivité de x vient de la définition de la racine carrée. Si x=0, alors x,x=0, donc x=0E par le caractère défini ; réciproquement 0E=0E,0E=0.

Point 2. Par bilinéarité, λx,λx=λx,λx=λ2x,x, d'où

λx=λ2x2=λ2×x=λx.

La valeur absolue est obligatoire : λ2=λ, et non λ. L'oublier conduit à écrire des normes négatives.

Point 3. D'après le point 2 avec λ=1x, qui est bien défini car x0, on a xx=1x×x=1.

Propriété

Développement du carré d'une somme. Pour tous x, y dans E :

x+y2=x2+2x,y+y2,xy2=x22x,y+y2.

Démonstration. En développant par bilinéarité, puis en regroupant les deux termes croisés grâce à la symétrie :

x+y2=x+y, x+y=x,x+x,y+y,x+y,y=x2+2x,y+y2.

La seconde formule s'obtient en remplaçant y par y, ce qui change x,y en x,y et laisse y2 inchangé puisque y=1×y=y.

Ces deux identités sont le calcul de base de toute la section : chaque fois qu'apparaît une norme au carré, on la développe. Elles se lisent aussi à l'envers, et l'on obtient alors les identités de polarisation, qui expriment le produit scalaire au moyen de la seule norme.

Propriété

Identités de polarisation et identité du parallélogramme. Pour tous x, y dans E :

x,y=12(x+y2x2y2)=12(x2+y2xy2)=14(x+y2xy2),

et

x+y2+xy2=2x2+2y2.

Démonstration. Les deux premières égalités sont l'exacte réécriture des deux développements précédents, dans lesquels on isole x,y. Pour la troisième, on soustrait membre à membre les deux développements :

x+y2xy2=(x2+2x,y+y2)(x22x,y+y2)=4x,y.

Pour l'identité du parallélogramme, on les additionne au lieu de les soustraire : les termes en x,y se compensent et il reste 2x2+2y2.

Exemple

Dans R2[X] muni de P,Q=01PQ, calculons 1+X2 de deux façons. Directement, 01(1+t)2dt=[(1+t)33]01=8313=73. Par développement, 12+21,X+X2=1+2×12+13=73. Les deux méthodes concordent.

Inégalité de Cauchy-Schwarz

Nous arrivons au résultat central de la section. Il affirme que le produit scalaire de deux vecteurs ne peut pas dépasser le produit de leurs longueurs, et il est la source de presque toutes les inégalités du programme.

Propriété

Inégalité de Cauchy-Schwarz. Soit E un espace vectoriel muni d'un produit scalaire. Pour tous x, y de E,

x,yxy.

De plus, il y a égalité si et seulement si la famille (x,y) est liée, c'est-à-dire si et seulement si l'un des deux vecteurs est un multiple de l'autre.

Démonstration. Premier cas : y=0E. Alors x,y=x,0E=0 et y=0, donc les deux membres valent 0 : l'inégalité est vraie, et c'est même une égalité. Or la famille (x,0E) est liée, puisqu'elle contient le vecteur nul. Le cas d'égalité est donc conforme à l'énoncé.

Second cas : y0E. Introduisons la fonction

T:tx+ty2,tR.

Par définition d'une norme, T(t)0 pour tout réel t. Développons T(t) à l'aide de l'identité précédente, appliquée aux vecteurs x et ty :

T(t)=x2+2x,ty+ty2=y2t2+2x,yt+x2,

où l'on a utilisé la linéarité par rapport à la seconde variable, x,ty=tx,y, et ty2=t2y2.

Comme y0E, on a y2>0 : la fonction T est donc un trinôme du second degré en t, de coefficient dominant strictement positif, et il est positif ou nul sur R tout entier. Un tel trinôme a un discriminant négatif ou nul :

Δ=(2x,y)24y2x20,soitx,y2x2y2.

Les deux membres étant positifs, on prend la racine carrée, qui est croissante sur [0,+[, et l'on obtient x,yxy, puisque x,y2=x,y.

Cas d'égalité. Supposons d'abord x,y=xy. Si y=0E, la famille (x,y) est liée et c'est terminé. Sinon, l'égalité ci-dessus se traduit par Δ=0 : le trinôme T, positif et de discriminant nul, admet une racine double

t0=x,yy2,etT(t0)=0.

Or T(t0)=x+t0y2, donc x+t0y=0, donc x+t0y=0E par le caractère défini du produit scalaire. Ainsi x=t0y : le vecteur x est un multiple de y, la famille (x,y) est liée.

Réciproquement, supposons (x,y) liée. Si y=0E, les deux membres sont nuls. Sinon, il existe des réels α et β non tous deux nuls tels que αx+βy=0E ; le coefficient α n'est pas nul, car α=0 donnerait βy=0E avec β0, donc y=0E, ce qui est exclu. On peut donc écrire x=λy avec λ=βα. Alors

x,y=λy,y=λy2,xy=(λy)×y=λy2,

et les deux quantités coïncident.

Trois commentaires sur cette démonstration, qui est exigible et qui tombe régulièrement.

Le cas y=0E doit être traité à part, et pour une raison précise : si y=0E, la fonction T n'est plus un trinôme du second degré, c'est la fonction constante égale à x2, et le raisonnement par le discriminant s'effondre. L'oubli de cette disjonction est la faute la plus fréquente.

Le sens de l'inégalité Δ0 vient d'un résultat du premier semestre : un trinôme at2+bt+c avec a>0 garde un signe constant, celui de a, si et seulement si Δ0. Ici le trinôme est positif sur R, donc Δ0. On n'écrit surtout pas « donc Δ<0 », car le cas Δ=0 est précisément celui de l'égalité.

Enfin, la conclusion s'écrit aussi sous la forme équivalente, souvent plus commode en calcul,

x,y2x2y2,et doncxyx,yxy.

Propriété

Inégalité triangulaire. Pour tous x, y de E,

x+yx+y,

avec égalité si et seulement si l'un des deux vecteurs est un multiple positif de l'autre, c'est-à-dire s'il existe λ0 tel que x=λy, ou bien y=0E.

Démonstration. Partons du développement, puis majorons le terme croisé par Cauchy-Schwarz, en utilisant x,yx,yxy :

x+y2=x2+2x,y+y2x2+2xy+y2=(x+y)2.

Les deux membres extrêmes sont positifs, et la racine carrée est croissante sur [0,+[ : on obtient x+yx+y.

Pour le cas d'égalité, la chaîne de majorations ci-dessus est une égalité si et seulement si x,y=xy. Cela impose d'une part l'égalité dans Cauchy-Schwarz, donc (x,y) liée, d'autre part x,y0. Si y=0E, l'égalité x+y=x+y est vérifiée pour tout x, ce que la condition annoncée prévoit bien. Si y0E, la famille (x,y) étant liée avec y non nul, on peut écrire x=λy ; alors x,y=λy2, dont le signe est celui de λ : la condition x,y0 équivaut à λ0.

Propriété

Seconde inégalité triangulaire. Pour tous x, y de E,  xyxy.

Démonstration. En écrivant x=(xy)+y et en appliquant l'inégalité triangulaire, xxy+y, donc xyxy. En échangeant les rôles de x et y, et en observant que yx=xy, on obtient de même yxxy. Le réel xy majore donc à la fois xy et son opposé, donc il majore leur valeur absolue.

Exemple

Deux applications numériques classiques de Cauchy-Schwarz. Le geste est toujours le même : reconnaître la somme étudiée comme un produit scalaire, choisir les deux vecteurs, appliquer l'inégalité.

a. Comparer le carré d'une somme et la somme des carrés. Soient a1,,an des réels. Montrons que

(k=1nak)2nk=1nak2.

Munissons Rn de son produit scalaire canonique et posons u=(1,1,,1) et v=(a1,,an). Alors

u,v=k=1nak,u=k=1n12=n,v=k=1nak2.

L'inégalité de Cauchy-Schwarz, élevée au carré, donne exactement (kak)2nkak2.

Cas d'égalité. Il y a égalité si et seulement si (u,v) est liée. Comme u0Rn, cela signifie que v est un multiple de u, c'est-à-dire que tous les ak sont égaux. Vérification sur un exemple : pour n=3 et (a1,a2,a3)=(1,2,3), on compare 62=36 et 3×(1+4+9)=42 ; l'inégalité est stricte, conformément au fait que les ak ne sont pas tous égaux. Pour (2,2,2), on compare 36 et 3×12=36 : égalité.

b. Une inégalité entre une somme et la somme des inverses. Soient a1,,an des réels strictement positifs. Montrons que

(k=1nak)(k=1n1ak)n2.

L'hypothèse ak>0 permet de poser, dans Rn canonique,

u=(a1,,an),v=(1a1,,1an).

Alors u,v=k=1nak×1ak=k=1n1=n, tandis que u2=kak et v2=k1ak. L'inégalité de Cauchy-Schwarz au carré s'écrit u,v2u2v2, c'est-à-dire

n2(k=1nak)(k=1n1ak).

Il y a égalité si et seulement si (u,v) est liée, soit 1ak=λak pour tout k, soit ak=1λ pour tout k : tous les ak sont égaux. Contrôle avec n=2 et (a1,a2)=(1,3) : (1+3)(1+13)=4×43=1635,33, effectivement supérieur à 4.

c. Version intégrale. Dans Rn[X] muni de P,Q=01PQ, appliquons Cauchy-Schwarz au couple (P,1) : comme 1=1,

(01P(t)dt)201P(t)2dt,

avec égalité si et seulement si P est un polynôme constant.

Orthogonalité

Définition

Soient x et y deux vecteurs de E. On dit que x et y sont orthogonaux, et l'on note parfois xy, lorsque

x,y=0.

Deux sous-espaces vectoriels F et G de E sont dits orthogonaux lorsque tout vecteur de F est orthogonal à tout vecteur de G, c'est-à-dire lorsque x,y=0 pour tous x de F et y de G.

Deux remarques immédiates. Le vecteur nul est orthogonal à tous les vecteurs de E, puisque 0E,y=0. Et c'est le seul vecteur orthogonal à lui-même : si x,x=0, le caractère défini donne x=0E. Cette dernière observation, minuscule, sera utilisée une dizaine de fois dans la suite.

Propriété

Si F et G sont deux sous-espaces vectoriels orthogonaux de E, alors FG={0E}, et la somme F+G est directe.

Démonstration. Soit xFG. Comme x appartient à F et que x appartient aussi à G, l'hypothèse d'orthogonalité s'applique au couple (x,x) et donne x,x=0, donc x=0E. L'intersection étant réduite au vecteur nul, la somme est directe.

Définition

Soit (x1,,xp) une famille finie de vecteurs de E. On dit qu'elle est :

  • orthogonale lorsque ses vecteurs sont deux à deux orthogonaux, c'est-à-dire xi,xj=0 pour tous indices ij ;
  • orthonormale, ou orthonormée, lorsqu'elle est orthogonale et que tous ses vecteurs sont unitaires, ce qui se résume par
xi,xj={1si i=j0si ij

Conformément au programme, on ne considère dans tout ce chapitre que des familles finies : les questions de familles infinies orthonormées ne sont pas au programme de la voie ECG. Les deux adjectifs « orthonormale » et « orthonormée » sont strictement synonymes ; les énoncés emploient l'un ou l'autre indifféremment.

Exemple

Dans R3 canonique, la famille ((1,1,0), (1,1,0), (0,0,5)) est orthogonale : les trois produits scalaires croisés valent 11+0=0, 0 et 0. Elle n'est pas orthonormée, car les normes valent 2, 2 et 5. En divisant chaque vecteur par sa norme, on obtient la famille orthonormée

(12(1,1,0), 12(1,1,0), (0,0,1)).

Ce geste, diviser chaque vecteur d'une famille orthogonale par sa norme, s'appelle normaliser la famille ; il ne modifie pas l'orthogonalité, puisque αxi,βxj=αβxi,xj=0.

Propriété

Théorème de Pythagore. Soient x et y deux vecteurs de E. Alors

xy    x+y2=x2+y2.

Plus généralement, si (x1,,xp) est une famille orthogonale de E, alors

k=1pxk2=k=1pxk2.

Démonstration. Pour deux vecteurs, tout tient dans le développement établi plus haut :

x+y2=x2+2x,y+y2.

L'égalité x+y2=x2+y2 équivaut donc à 2x,y=0, c'est-à-dire à x,y=0. L'équivalence est bien démontrée dans les deux sens.

Pour une famille orthogonale de p vecteurs, développons par bilinéarité :

k=1pxk2=i=1pxi, j=1pxj=i=1pj=1pxi,xj.

Dans cette double somme, tous les termes d'indices ij sont nuls par hypothèse d'orthogonalité ; il ne reste que les termes diagonaux xi,xi=xi2.

Deux mises en garde, dans deux directions opposées.

Pour deux vecteurs, l'énoncé est une équivalence : la réciproque du théorème de Pythagore est vraie, et l'on peut donc prouver une orthogonalité en vérifiant une égalité de normes. C'est une particularité du cadre réel dans lequel nous travaillons, et il faut en profiter.

Pour trois vecteurs ou plus, en revanche, la réciproque est fausse : l'égalité xk2=xk2 n'entraîne pas que la famille soit orthogonale. Prenons dans R2 canonique

x1=(1,0),x2=(0,1),x3=(1,1).

Alors x1+x2+x3=(2,0), de norme au carré 4, tandis que x12+x22+x32=1+1+2=4 : l'égalité de Pythagore est satisfaite. Pourtant x1,x3=10, donc la famille n'est pas orthogonale. Ce qui se produit ici, c'est que la somme des termes croisés x1,x2+x1,x3+x2,x3=0+11 s'annule globalement, sans que chaque terme soit nul.

Propriété

Une famille orthogonale sans vecteur nul est libre. Soit (x1,,xp) une famille orthogonale de E dont aucun vecteur n'est nul. Alors cette famille est libre.

Démonstration. Soient λ1,,λp des réels tels que

λ1x1+λ2x2++λpxp=0E.

Fixons un indice j dans {1,,p} et prenons le produit scalaire des deux membres avec le vecteur xj. Le membre de droite donne 0E,xj=0, et le membre de gauche se développe par linéarité par rapport à la première variable :

i=1pλixi, xj=i=1pλixi,xj=λjxj,xj=λjxj2,

car tous les termes d'indice ij sont nuls par orthogonalité. On obtient donc λjxj2=0. Comme xj0E, on a xj20, d'où λj=0. Ceci valant pour tout indice j, tous les coefficients sont nuls : la famille est libre.

L'hypothèse « aucun vecteur nul » n'est pas décorative. La famille ((1,0), (0,0)) de R2 est orthogonale, puisque (1,0),(0,0)=0, et pourtant elle est liée, car elle contient le vecteur nul.

Propriété

Corollaires. Soit E un espace vectoriel muni d'un produit scalaire.

  1. Toute famille orthonormée est libre.
  2. Si dimE=n, toute famille orthonormée de E comporte au plus n vecteurs, et toute famille orthonormée de n vecteurs est une base de E.

Démonstration. Point 1. Les vecteurs d'une famille orthonormée ont pour norme 1, donc aucun n'est nul, et la propriété précédente s'applique.

Point 2. Une famille libre d'un espace de dimension n a au plus n vecteurs, et une famille libre de cardinal exactement n dans un espace de dimension n est une base : ce sont les théorèmes de la dimension finie, appliqués à la famille orthonormée qui est libre par le point 1.

Ce corollaire est d'un usage constant, et il représente une économie de travail considérable : pour montrer qu'une famille de n vecteurs est une base d'un espace de dimension n, il suffit de calculer les n(n+1)2 produits scalaires xi,xj et de constater qu'ils valent 0 ou 1 selon les indices. Aucun système linéaire à résoudre, aucun pivot.

Espaces euclidiens

Définition et bases orthonormées

Définition

On appelle espace euclidien tout R-espace vectoriel de dimension finie muni d'un produit scalaire. Sa dimension est celle de l'espace vectoriel sous-jacent ; sauf mention contraire, on la note n, et l'on suppose n1.

Tout l'intérêt de l'hypothèse de dimension finie est qu'elle rend disponible tout l'arsenal des sections précédentes : bases, coordonnées, matrices, théorème de la base incomplète. Les exemples de référence sont au nombre de trois, et ce sont ceux que les énoncés utilisent.

a. Rn muni du produit scalaire canonique x,y=ixiyi. C'est l'espace euclidien de référence, de dimension n.

b. Mn(R) muni de A,B=Tr(tAB), espace euclidien de dimension n2.

c. Rn[X] muni de P,Q=01PQ ou de P,Q=k=0nP(k)Q(k), de dimension n+1.

Signalons aussi que tout sous-espace vectoriel F d'un espace euclidien E est lui-même euclidien : il suffit de restreindre le produit scalaire de E aux couples de vecteurs de F, et les quatre propriétés sont conservées puisqu'elles sont des identités valables pour tous les vecteurs de E, donc en particulier pour ceux de F. C'est ce qui autorisera, plus loin, à parler d'une base orthonormée d'un sous-espace.

Propriété

Existence de bases orthonormées. Tout espace euclidien E de dimension n1 admet une base orthonormée. Plus précisément, toute famille libre de E peut être transformée en une famille orthonormée engendrant le même sous-espace vectoriel.

La démonstration repose sur un algorithme, le procédé d'orthonormalisation de Schmidt. Le programme officiel précise que ce procédé « pourra être introduit sur des exemples en petite dimension », mais qu'il n'est pas exigible. Autrement dit : aucun sujet ne peut demander de réciter l'algorithme ou de démontrer sa validité en toute généralité, mais tout sujet peut demander d'orthonormaliser une famille de deux ou trois vecteurs, et c'est ce procédé que l'on appliquera alors. Il faut donc savoir s'en servir, sans avoir à en connaître la théorie.

Méthode

Le procédé d'orthonormalisation de Schmidt. Donnée : une famille libre (u1,,up) de E. Résultat : une famille orthonormée (f1,,fp) telle que, pour chaque k,

Vect(f1,,fk)=Vect(u1,,uk).

On procède vecteur par vecteur, et chaque étape comporte deux gestes : d'abord orthogonaliser, puis normaliser.

  1. Initialisation. Poser f1=u1, puis f1=f1f1. C'est licite car u10E, la famille étant libre.
  2. Étape courante. Les vecteurs f1,,fk1 étant construits et orthonormés, on retranche à uk tout ce qu'il « contient » des directions déjà traitées :
fk=ukj=1k1uk,fjfj,puisfk=fkfk.
  1. Répéter jusqu'à k=p.

Pourquoi cela fonctionne. Le vecteur fk n'est pas nul : sinon uk appartiendrait à Vect(f1,,fk1)=Vect(u1,,uk1), ce qui contredirait la liberté de la famille de départ. La division est donc licite. Et pour tout indice i<k, la linéarité donne

fk,fi=uk,fij=1k1uk,fjfj,fi=uk,fiuk,fi=0,

puisque fj,fi vaut 1 pour j=i et 0 sinon. Le nouveau vecteur est donc orthogonal à tous les précédents, et la normalisation ne détruit pas cette orthogonalité.

Conséquence. Appliqué à une base de E, le procédé fournit une famille orthonormée de n vecteurs, donc une base orthonormée de E : tout espace euclidien en possède au moins une.

Conseils pratiques. Différer la normalisation quand les calculs sont pénibles : on peut orthogonaliser d'abord toute la famille, puis diviser chaque vecteur par sa norme à la fin. On peut aussi remplacer, à chaque étape, un vecteur orthogonal par n'importe quel multiple non nul de celui-ci, pour éliminer les fractions ; c'est même vivement recommandé. Enfin, contrôler systématiquement les produits scalaires obtenus : chaque erreur de calcul se propage à toutes les étapes suivantes.

Exemple

Orthonormalisation complète dans R3 euclidien canonique. Orthonormalisons la famille

u1=(1,1,0),u2=(1,0,1),u3=(0,1,1).

Ces trois vecteurs forment une base de R3 : si au1+bu2+cu3=0, les trois coordonnées donnent a+b=0, a+c=0 et b+c=0, d'où a=b=c=0 ; la famille est libre, et trois vecteurs libres en dimension 3 forment une base.

Étape 1. f1=u1=(1,1,0), de norme f1=1+1+0=2, donc

f1=12(1,1,0).

Étape 2. Calculons d'abord u2,f1=12(1×1+0×1+1×0)=12. Alors

f2=u212f1=(1,0,1)12×12(1,1,0)=(1,0,1)12(1,1,0)=(12,12,1).

Sa norme vaut f2=14+14+1=32=62. Plutôt que de diviser des fractions, multiplions d'abord f2 par 2, ce qui ne change pas la direction : le vecteur (1,1,2) a pour norme 1+1+4=6, d'où

f2=16(1,1,2).

Contrôle. f1,f2=112(1×1+1×(1)+0×2)=0, et f22=1+1+46=1.

Étape 3. Calculons les deux produits scalaires nécessaires :

u3,f1=12(0+1+0)=12,u3,f2=16(01+2)=16.

Donc

f3=(0,1,1)12f116f2=(0,1,1)12(1,1,0)16(1,1,2).

Coordonnée par coordonnée : 01216=23, puis 112+16=23, puis 1013=23. Ainsi

f3=(23,23,23)=23(1,1,1),

et en normalisant le vecteur (1,1,1), de norme 3,

f3=13(1,1,1).

Contrôle final. f3,f1=132(1+1+0)=0,  f3,f2=136(11+2)=0, et f32=1+1+13=1. La famille

B=(12(1,1,0), 16(1,1,2), 13(1,1,1))

est donc une base orthonormée de R3.

Exemple

Orthonormalisation dans R2[X] muni de P,Q=01P(t)Q(t)dt. Orthonormalisons la base canonique (1,X,X2).

Étape 1. 12=011dt=1, donc f1=1 : le premier vecteur est déjà unitaire.

Étape 2. X,f1=01tdt=12, donc f2=X12. Sa norme au carré vaut

f22=01(t12)2dt=[(t12)33]01=13(18+18)=112.

Donc f2=123 et

f2=23(X12)=3(2X1).

Contrôle. f22=301(2t1)2dt=3[(2t1)36]01=3(16+16)=1, et f2,1=301(2t1)dt=3(11)=0.

Étape 3, pour aller au bout. On a X2,f1=01t2dt=13, et

X2,f2=301t2(2t1)dt=3(2413)=3×16=36.

Donc

f3=X213×136×3(2X1)=X21312(2X1)=X2X+16.

Un calcul d'intégrale donne alors f32=01(t2t+16)2dt=1180, en développant

(t2t+16)2=t42t3+43t213t+136

et en intégrant terme à terme : 1512+4916+136=3690+8030+5180=1180. Ainsi f3=165 et

f3=65(X2X+16)=5(6X26X+1).

La base (1, 3(2X1), 5(6X26X+1)) est orthonormée pour ce produit scalaire.

Coordonnées en base orthonormée

Le théorème suivant explique pourquoi les bases orthonormées sont si précieuses : dans une telle base, tous les calculs de produit scalaire se ramènent à ceux du produit scalaire canonique, et les coordonnées d'un vecteur se lisent sans résoudre aucun système.

Propriété

Soit E un espace euclidien de dimension n, et soit B=(e1,,en) une base orthonormée de E. Alors, pour tous vecteurs x et y de E :

  1. les coordonnées de x dans B sont ses produits scalaires avec les vecteurs de la base :
x=i=1nx,eiei;
  1. si x=ixiei et y=iyiei, alors x,y=i=1nxiyi ;
  2. x2=i=1nx,ei2=i=1nxi2.

Démonstration. Point 1. Comme B est une base, il existe des réels uniques x1,,xn tels que x=j=1nxjej. Fixons un indice i et prenons le produit scalaire avec ei :

x,ei=j=1nxjej, ei=j=1nxjej,ei=xi,

car ej,ei vaut 0 si ji et 1 si j=i. La i-ième coordonnée de x est donc x,ei, ce qui est exactement la formule annoncée.

Point 2. En développant par bilinéarité, puis en éliminant les termes croisés :

x,y=i=1nxiei, j=1nyjej=i=1nj=1nxiyjei,ej=i=1nxiyi.

Point 3. C'est le point 2 appliqué à y=x, combiné au point 1 qui identifie xi et x,ei.

Propriété

Expression matricielle en base orthonormée. Soit B une base orthonormée de l'espace euclidien E, et soient X et Y les matrices colonnes des coordonnées de x et y dans B, éléments de Mn,1(R). Alors, avec l'identification de R et de M1(R) :

x,y=tXYetx2=tXX.

Démonstration. Le produit tXY est une matrice à une ligne et une colonne, dont l'unique coefficient vaut i=1nxiyi. Le point 2 de la propriété précédente identifie cette somme à x,y. La seconde formule est le cas y=x.

Exemple

Cette formule est fausse dans une base quelconque. Reprenons le produit scalaire non canonique de R2

x,y=x1y1+2x2y2+x1y2+x2y1,

et la base canonique (ε1,ε2) de R2, avec ε1=(1,0) et ε2=(0,1). Cette base n'est pas orthonormée pour ce produit : en effet ε1,ε2=0+0+1+0=10. Et de fait, pour x=y=(0,1), on a

x,x=0+2+0+0=2,alors quetXX=02+12=1.

Les deux quantités diffèrent : appliquer x2=tXX hors d'une base orthonormée est une faute de fond, pas une maladresse.

En revanche, ce même espace possède bien une base orthonormée pour ce produit scalaire, et il suffit de la chercher. Prenons e1=(1,0), qui vérifie e1,e1=1. Un vecteur y=(y1,y2) lui est orthogonal si et seulement si e1,y=y1+y2=0, donc si et seulement si y est colinéaire à (1,1). Or, en utilisant la forme réduite y,y=(y1+y2)2+y22 établie plus haut, le vecteur e2=(1,1) vérifie e2,e2=0+1=1. La famille ((1,0), (1,1)) est donc une base orthonormée de R2 pour ce produit scalaire, et c'est dans cette base, et pas dans la base canonique, que la formule tXY s'applique.

Changement de base orthonormée

Définition

Une matrice P de Mn(R) est dite orthogonale lorsque

tPP=In.

Une telle matrice est alors inversible, d'inverse tP ; en particulier PtP=In également.

La justification de la seconde phrase tient en une ligne : l'égalité tPP=In montre que P admet tP pour inverse à gauche, et l'on sait qu'en dimension finie un inverse à gauche est un inverse. Donc P1=tP, et en multipliant à droite par P l'égalité P1=tP, on obtient In=PtP.

Propriété

Matrice de passage entre deux bases orthonormées. Soit E un espace euclidien de dimension n, soit B=(e1,,en) une base orthonormée de E, soit B=(e1,,en) une base de E et soit P la matrice de passage de B à B. Alors

B est orthonormeˊe    P est orthogonale,

et dans ce cas P1=tP.

Démonstration. Par définition de la matrice de passage, la j-ième colonne de P contient les coordonnées de ej dans la base B : autrement dit, ej=k=1npk,jek.

Calculons le coefficient d'indice (i,j) de la matrice tPP. Il vaut

(tPP)i,j=k=1n(tP)i,kpk,j=k=1npk,ipk,j.

Or pk,i et pk,j sont respectivement les k-ièmes coordonnées de ei et de ej dans la base B, qui est orthonormée. La formule du produit scalaire en base orthonormée donne donc exactement

(tPP)i,j=k=1npk,ipk,j=ei, ej.

Il en résulte l'équivalence annoncée : tPP=In signifie que ei,ej vaut 1 pour i=j et 0 pour ij, c'est-à-dire que la famille B est orthonormée. La lecture de gauche à droite donne le sens direct, celle de droite à gauche la réciproque.

Notez que l'hypothèse « B orthonormée » est essentielle : c'est elle qui permet d'identifier la somme kpk,ipk,j à un produit scalaire. Une matrice de passage entre deux bases quelconques n'a évidemment aucune raison d'être orthogonale.

Propriété

Conséquences pratiques. Soit P une matrice orthogonale de Mn(R).

  1. Les colonnes de P forment une base orthonormée de Rn pour le produit scalaire canonique, et réciproquement.
  2. P1=tP : l'inverse s'obtient sans aucun calcul, par simple transposition.
  3. Si X et X désignent les colonnes de coordonnées d'un même vecteur dans deux bases orthonormées B et B, avec X=PX, alors X=tPX, et le produit scalaire se calcule indifféremment dans l'une ou l'autre base :
tXY=t(PX)(PY)=tX(tPP)Y=tXY.

Le programme officiel précise qu'« aucune autre connaissance sur les matrices orthogonales n'est au programme ». Il n'y a donc rien à savoir de plus : ni structure de groupe, ni classification, ni propriété supplémentaire. Retenez la définition tPP=In, l'équivalence avec « les colonnes forment une base orthonormée », et l'égalité P1=tP.

Méthode

Reconnaître une base orthonormée à partir d'une matrice, et inverser gratuitement.

  1. Écrire la matrice P dont les colonnes sont les coordonnées des vecteurs proposés, exprimées dans une base dont on sait déjà qu'elle est orthonormée (le plus souvent la base canonique de Rn munie du produit scalaire canonique).
  2. Vérifier tPP=In, ce qui revient concrètement à contrôler que chaque colonne est de norme 1 et que deux colonnes distinctes ont un produit scalaire nul. Pour n=3, cela fait six vérifications, toutes immédiates.
  3. Conclure : la famille est une base orthonormée, et P1=tP.
  4. Exploiter : les coordonnées dans la nouvelle base s'obtiennent par X=tPX, et non par une résolution de système.

Exemple

Dans R3 euclidien canonique, considérons

P=13(221122212).

Les colonnes sont c1=13(2,1,2), c2=13(2,2,1) et c3=13(1,2,2). Vérifions les six conditions.

Normes : c12=4+1+49=1,  c22=4+4+19=1,  c32=1+4+49=1.

Produits scalaires croisés : c1,c2=4+2+29=0,  c1,c3=2+249=0,  c2,c3=2+429=0.

Donc tPP=I3 : la matrice P est orthogonale, la famille (c1,c2,c3) est une base orthonormée de R3, et

P1=tP=13(212221122),

obtenue sans le moindre pivot. À titre d'illustration, les coordonnées du vecteur x=(1,1,1) dans la base (c1,c2,c3) sont données par

X=tPX=13(212221122)(111)=13(511).

Contrôle par la conservation de la norme. On doit avoir X2=X2. Or X2=3 et X2=25+1+19=279=3. Les deux coïncident.

Second exemple. La base orthonormée construite par le procédé de Schmidt un peu plus haut fournit la matrice de passage

Q=(12161312161302613),

qui est orthogonale pour la même raison : ses colonnes sont les vecteurs f1, f2, f3, dont on a vérifié qu'ils forment une base orthonormée. Donc Q1=tQ.

Supplémentaire orthogonal

Définition

Soit E un espace euclidien et soit F un sous-espace vectoriel de E. On appelle orthogonal de F l'ensemble

F={xE  ;  yF, x,y=0},

c'est-à-dire l'ensemble des vecteurs de E orthogonaux à tous les vecteurs de F.

Propriété

F est un sous-espace vectoriel de E, et FF={0E}. De plus E={0E} et {0E}=E.

Démonstration. D'abord 0EF, car 0E,y=0 pour tout y : l'ensemble est non vide. Soient ensuite x et x dans F, et λ, μ deux réels. Pour tout y de F, la linéarité par rapport à la première variable donne

λx+μx, y=λx,y+μx,y=λ×0+μ×0=0.

Donc λx+μxF : c'est bien un sous-espace vectoriel de E.

Pour l'intersection, soit xFF. Comme x appartient à F, il est orthogonal à tous les vecteurs de F, et comme x appartient lui-même à F, on peut l'appliquer à y=x : x,x=0, donc x=0E.

Enfin, un vecteur orthogonal à tous les vecteurs de E est en particulier orthogonal à lui-même, donc nul, ce qui donne E={0E} ; et tout vecteur est orthogonal au vecteur nul, d'où {0E}=E.

Propriété

Caractérisation pratique par une famille génératrice. Soit F=Vect(u1,,up) un sous-espace vectoriel de E. Alors

F={xE  ;  x,u1=0, , x,up=0}.

Autrement dit, il suffit d'être orthogonal aux générateurs de F pour être orthogonal à F tout entier.

Démonstration. L'inclusion directe est immédiate : si xF, alors x est orthogonal à tout vecteur de F, en particulier à chacun des uk qui appartiennent à F.

Réciproquement, supposons x,uk=0 pour tout k de {1,,p}, et soit y un vecteur quelconque de F. Par définition du sous-espace engendré, il existe des réels λ1,,λp tels que y=k=1pλkuk. La linéarité par rapport à la seconde variable donne alors

x,y=x, k=1pλkuk=k=1pλkx,uk=0.

Donc x est orthogonal à tout vecteur de F, c'est-à-dire xF.

C'est cette propriété qui rend le calcul de F possible en pratique : au lieu d'une infinité de conditions, une pour chaque vecteur de F, on n'a plus que p équations, une par générateur. Autrement dit, F est l'ensemble des solutions d'un système linéaire homogène à p équations.

Propriété

Théorème de complétion. Soit E un espace euclidien de dimension n. Toute famille orthonormée (e1,,ep) de E, avec pn, peut être complétée en une base orthonormée (e1,,ep,ep+1,,en) de E.

Démonstration. La famille (e1,,ep) est orthonormée, donc libre. Le théorème de la base incomplète, vu en première année, permet de la compléter en une base (e1,,ep,vp+1,,vn) de E, sans aucune propriété d'orthogonalité pour les vecteurs ajoutés. Appliquons alors le procédé de Schmidt à cette base.

L'observation clé est que le procédé ne modifie pas les vecteurs déjà orthonormés. En effet f1=e1e1=e1 puisque e1=1 ; puis, en supposant fi=ei pour i<kp, on obtient

fk=ekj=1k1ek,ejej=ek0=ek,

car la famille de départ est orthogonale, et ek=1 donne fk=ek. De proche en proche, les p premiers vecteurs sont inchangés, et les np suivants sont remplacés par des vecteurs qui complètent la famille en une base orthonormée de E.

Propriété

Théorème du supplémentaire orthogonal. Soit E un espace euclidien de dimension n et soit F un sous-espace vectoriel de E. Alors

E=FF,dimF=ndimF,(F)=F.

En particulier, tout vecteur x de E s'écrit de manière unique sous la forme

x=xF+xF,avec xFF et xFF,

et le théorème de Pythagore donne alors x2=xF2+xF2.

Démonstration. Notons p=dimF. Si p=0, alors F={0E}, F=E et tout est clair ; supposons donc 1pn.

Le sous-espace F, muni de la restriction du produit scalaire de E, est lui-même un espace euclidien de dimension p : il admet donc une base orthonormée (e1,,ep). Cette famille est aussi une famille orthonormée de E, que le théorème de complétion permet de prolonger en une base orthonormée (e1,,ep,ep+1,,en) de E. Montrons que

F=Vect(ep+1,,en).

Inclusion réciproque. Pour j>p, le vecteur ej est orthogonal à chacun des e1,,ep, qui engendrent F ; d'après la caractérisation par une famille génératrice, ejF. Comme F est un sous-espace vectoriel, il contient toutes les combinaisons linéaires des ej pour j>p, donc il contient Vect(ep+1,,en).

Inclusion directe. Soit xF. Décomposons x dans la base orthonormée de E :

x=i=1nx,eiei.

Pour ip, le vecteur ei appartient à F, donc x,ei=0 puisque xF. Il ne reste dans la somme que les termes d'indice i>p, si bien que xVect(ep+1,,en).

Les deux inclusions donnent l'égalité. La famille (ep+1,,en) étant libre, comme sous-famille d'une base, c'est une base de F et donc dimF=np.

Il reste à conclure que la somme est directe et vaut E. Nous avons établi plus haut que FF={0E}, donc la somme F+F est directe ; et

dim(FF)=dimF+dimF=p+(np)=n=dimE,

donc FF=E. On peut aussi le voir directement : la base (e1,,en) est adaptée à la décomposition, ses p premiers vecteurs formant une base de F et les np derniers une base de F.

Le double orthogonal. Tout vecteur de F est orthogonal à tout vecteur de F, par définition même de F ; donc F(F). Or, en appliquant deux fois le calcul de dimension,

dim(F)=ndimF=n(np)=p=dimF.

Une inclusion entre sous-espaces de même dimension finie est une égalité, d'où (F)=F.

L'identité de Pythagore. Les vecteurs xF et xF sont orthogonaux, l'un appartenant à F et l'autre à F : le théorème de Pythagore s'applique à leur somme.

L'égalité (F)=F a une conséquence pratique qu'il faut retenir. Si F est décrit par une équation dans Rn canonique, disons

F={xRn  ;  a1x1++anxn=0},

alors cette équation dit exactement que x est orthogonal au vecteur a=(a1,,an), c'est-à-dire F=(Vect(a)). En passant à l'orthogonal, il vient

F=Vect(a).

Ainsi, l'orthogonal du plan d'équation x+2yz=0 dans R3 est la droite engendrée par (1,2,1), sans le moindre calcul.

Méthode

Déterminer F en pratique.

  1. Obtenir une famille génératrice de F. Si F est donné par un Vect, elle est fournie ; s'il est donné par des équations, résoudre le système pour en extraire une base.
  2. Écrire les conditions d'orthogonalité aux seuls générateurs : x,u1=0, ..., x,up=0. C'est un système linéaire homogène de p équations aux n inconnues que sont les coordonnées de x.
  3. Résoudre ce système par la méthode du pivot, exprimer le vecteur général en fonction des paramètres libres, séparer les paramètres pour obtenir un Vect.
  4. Contrôler de deux façons : la dimension trouvée doit valoir dimEdimF, et chaque vecteur de la base obtenue doit avoir un produit scalaire nul avec chaque générateur de F.

Exemple

Un calcul complet dans R4. Munissons R4 du produit scalaire canonique et posons

F=Vect(u1,u2),u1=(1,1,1,1),u2=(1,1,1,1).

Les vecteurs u1 et u2 ne sont pas colinéaires, donc dimF=2.

Un vecteur x=(x1,x2,x3,x4) appartient à F si et seulement s'il est orthogonal à u1 et à u2, c'est-à-dire

{x1+x2+x3+x4=0x1x2+x3x4=0

En additionnant les deux équations, on obtient 2(x1+x3)=0, donc x3=x1 ; en les soustrayant, 2(x2+x4)=0, donc x4=x2. Les inconnues x1 et x2 sont libres, et le vecteur général s'écrit

x=(x1, x2, x1, x2)=x1(1,0,1,0)+x2(0,1,0,1),

d'où

F=Vect((1,0,1,0), (0,1,0,1)).

Contrôles. La dimension vaut 2, et l'on a bien dimF+dimF=2+2=4=dimR4. Par ailleurs (1,0,1,0),u1=11=0, (1,0,1,0),u2=11=0, (0,1,0,1),u1=11=0 et (0,1,0,1),u2=1+1=0.

Méthode

Décomposer un vecteur selon E=FF. La somme directe garantit que tout vecteur x s'écrit d'une seule façon x=xF+xF. Deux techniques, à choisir selon les données.

Technique 1, avec une base orthonormée de F. Si l'on dispose d'une base orthonormée (e1,,ep) de F, alors

xF=k=1px,ekek,xF=xxF.

En effet, le vecteur ainsi défini appartient à F, et la différence xxF est orthogonale à chaque ek, donc à F tout entier ; l'unicité de la décomposition fait le reste. Si l'on ne dispose que d'une base orthogonale (v1,,vp) de F, la formule devient xF=kx,vkvk2vk.

Technique 2, par un système. Si la base (u1,,up) de F n'est pas orthogonale, on écrit une base (w1,,wnp) de F, puis l'on résout dans la base concaténée : on cherche les coefficients de x sur la famille (u1,,up,w1,,wnp), qui est une base de E adaptée à la décomposition. Les p premiers termes donnent xF, les autres xF.

Contrôle systématique, quelle que soit la technique : vérifier que xF+xF=x, que xF appartient bien à F, que xF est orthogonal à tous les générateurs de F, et que x2=xF2+xF2.

Exemple

Décomposition avec une base orthonormée, dans R4. Reprenons F=Vect((1,1,1,1),(1,1,1,1)) et décomposons x=(1,2,3,4).

Observons d'abord que u1,u2=11+11=0 : la base (u1,u2) de F est déjà orthogonale, et u1=u2=4=2. Une base orthonormée de F est donc

e1=12(1,1,1,1),e2=12(1,1,1,1).

Calculons les deux coordonnées :

x,e1=12(1+2+3+4)=5,x,e2=12(12+34)=1.

D'où

xF=5e1e2=52(1,1,1,1)12(1,1,1,1)=(2,3,2,3),

puis

xF=xxF=(1,2,3,4)(2,3,2,3)=(1,1,1,1).

Contrôles. La somme redonne bien x. Le vecteur xF appartient à F, puisque (2,3,2,3)=52u112u2. Le vecteur xF est orthogonal aux deux générateurs : 11+1+1=0 et 1+1+11=0. Enfin Pythagore :

x2=1+4+9+16=30,xF2=4+9+4+9=26,xF2=1+1+1+1=4,

et 26+4=30.

Exemple

Décomposition par un système, dans R3. Munissons R3 du produit scalaire canonique et posons F=Vect(u1,u2) avec u1=(1,1,0) et u2=(0,1,1). Ces vecteurs ne sont pas orthogonaux, puisque u1,u2=1.

Détermination de F. Un vecteur x appartient à F si et seulement si x1+x2=0 et x2+x3=0, c'est-à-dire x2=x1 et x3=x2=x1. Donc F=Vect((1,1,1)), de dimension 1=32, comme attendu.

Décomposition de x=(1,0,2). La famille (u1,u2,(1,1,1)) est une base de R3 adaptée à la somme directe. Cherchons a, b, c tels que

a(1,1,0)+b(0,1,1)+c(1,1,1)=(1,0,2),

ce qui donne le système

{a+c=1a+bc=0b+c=2

La première équation donne a=1c, la troisième b=2c ; en reportant dans la deuxième, (1c)+(2c)c=0, soit 33c=0, donc c=1, puis a=0 et b=1. Ainsi

xF=0u1+1u2=(0,1,1),xF=1(1,1,1)=(1,1,1).

Contrôles. (0,1,1)+(1,1,1)=(1,0,2), le vecteur (1,1,1) est bien orthogonal à u1 et à u2, et Pythagore donne x2=1+0+4=5 d'une part, xF2+xF2=2+3=5 d'autre part.

Méthodes du chapitre — fiche récapitulative

Cette dernière section rassemble, sous forme de protocoles, les gestes de l'ensemble du chapitre. Chaque fiche commence par l'objectif, puis énumère les étapes dans l'ordre où elles se rédigent. Rien n'y est difficile : ce qui se joue le jour du concours, c'est la vitesse d'exécution et la propreté de la rédaction.

Méthode

Montrer qu'une somme F+G est directe. Objectif : établir FG={0E}, ou l'unicité de la décomposition.

  1. Prendre xFG, traduire les deux appartenances, et montrer x=0E.
  2. Variante en dimension finie : vérifier dimF+dimG=dim(F+G), ou, pour montrer que la somme est directe et vaut E, vérifier FG={0E} puis dimF+dimG=dimE.
  3. Pour plus de deux sous-espaces, ne jamais se contenter des intersections deux à deux : revenir à l'unicité de l'écriture du vecteur nul.
  4. Cas orthogonal : si F et G sont orthogonaux, la somme est automatiquement directe, et si de plus G=F, alors FG=E.

Méthode

Trouver une base adaptée à une décomposition E=F1Fr. Objectif : une base de E dans laquelle la matrice d'un endomorphisme est diagonale par blocs.

  1. Déterminer une base de chaque Fi séparément.
  2. Concaténer ces bases dans l'ordre choisi : le théorème de concaténation affirme que l'on obtient une base de E dès que la somme est directe et vaut E.
  3. Contrôler le cardinal total : il doit être égal à dimE.

Méthode

Écrire une matrice de passage et changer de base. Objectif : passer de B à B.

  1. Ranger en colonnes les coordonnées des vecteurs de la nouvelle base B exprimées dans l'ancienne base B : c'est P. L'erreur classique consiste à remplir en lignes, ce qui donne la transposée.
  2. Formules à ne pas confondre : pour les coordonnées d'un vecteur, X=PX, donc X=P1X ; pour un endomorphisme, A=P1AP.
  3. Calculer P1 au pivot, sauf si les deux bases sont orthonormées : dans ce cas P est orthogonale et P1=tP, gratuitement.
  4. Contrôler sur un vecteur simple, par exemple le premier vecteur de B, dont les coordonnées dans B sont (1,0,,0).

Méthode

Montrer que deux matrices A et B ne sont pas semblables. Objectif : exhiber un invariant de similitude qui les distingue.

  1. Comparer les traces : si Tr(A)Tr(B), c'est terminé. C'est le test le plus rapide, à faire en premier.
  2. Comparer les rangs, qui sont eux aussi invariants par similitude.
  3. Comparer les spectres, puis, si les valeurs propres coïncident, les dimensions des sous-espaces propres.
  4. Comparer une relation polynomiale : si A2=A et que B2B, elles ne peuvent être semblables, car B=P1AP entraîne B2=P1A2P.
  5. Argument massue : si l'une est diagonalisable et l'autre non, elles ne sont pas semblables.

Méthode

Trouver les valeurs propres d'une matrice A de Mn(R). Objectif : les réels λ tels que AλIn ne soit pas inversible. La seule méthode au programme est la résolution du système homogène.

  1. Écrire le système (AλIn)X=0 et l'échelonner au pivot en traitant λ comme un paramètre, avec la plus grande prudence sur les divisions : chaque fois que l'on divise par une expression en λ, discuter le cas où elle s'annule.
  2. Les valeurs propres sont exactement les valeurs de λ pour lesquelles le système échelonné possède une solution non nulle, autrement dit pour lesquelles un pivot s'annule.
  3. Raccourcis à connaître : les valeurs propres d'une matrice triangulaire sont ses coefficients diagonaux ; une matrice est non inversible si et seulement si 0 est valeur propre.
  4. Si l'énoncé fournit un polynôme annulateur, l'exploiter d'abord : il restreint les candidats à un ensemble fini.
  5. Contrôler par la trace : la somme des valeurs propres, comptées avec la dimension de leur sous-espace propre, vaut Tr(A) lorsque la matrice est diagonalisable.

Méthode

Trouver un sous-espace propre. Objectif : décrire Eλ(A)=Ker(AλIn).

  1. Écrire la matrice AλIn pour la valeur numérique de λ trouvée, et résoudre le système homogène associé au pivot.
  2. Exprimer le vecteur général en fonction des paramètres libres et séparer les paramètres pour obtenir un Vect, dont on vérifie que la famille génératrice est libre.
  3. Contrôler en calculant AX pour un vecteur de la base trouvée : on doit retrouver λX.
  4. Se souvenir que 1dimEλn et que la somme des dimensions des sous-espaces propres est au plus n.

Méthode

Exploiter un polynôme annulateur. Objectif : tirer le maximum d'une relation du type A23A+2In=0.

  1. Localiser les valeurs propres : si P(A)=0 et si λ est valeur propre de A, alors P(λ)=0. Les valeurs propres sont donc à chercher parmi les racines de P. Attention au sens : toute racine de P n'est pas nécessairement valeur propre, il faut vérifier chaque candidat en résolvant le système.
  2. Montrer l'inversibilité : isoler In pour faire apparaître A×M=In. Ici A(3InA)=2In, donc A est inversible et A1=12(3InA).
  3. Calculer les puissances : effectuer la division euclidienne de Xk par le polynôme annulateur, ou trouver une relation de récurrence sur les coefficients.

Méthode

Montrer qu'une matrice est diagonalisable. Objectif : exhiber une base de vecteurs propres.

  1. Critère rapide : si A de Mn(R) possède n valeurs propres distinctes, elle est diagonalisable, et chaque sous-espace propre est une droite. Aucun autre calcul n'est nécessaire.
  2. Critère général : calculer tous les sous-espaces propres et vérifier que la somme de leurs dimensions vaut n. La concaténation de leurs bases fournit alors une base de vecteurs propres.
  3. Conclure proprement en écrivant A=PDP1, où P contient en colonnes les vecteurs propres, dans le même ordre que les valeurs propres portées par la diagonale de D.
  4. Contrôler l'égalité AP=PD, qui se vérifie colonne par colonne et évite le calcul de P1.

Méthode

Montrer qu'une matrice n'est PAS diagonalisable. Objectif : mettre en défaut le critère des dimensions.

  1. Calculer les valeurs propres, puis les dimensions des sous-espaces propres, et constater que leur somme est strictement inférieure à n.
  2. Cas fréquent : une seule valeur propre λ avec dimEλ<n. Si A était diagonalisable avec pour unique valeur propre λ, elle serait semblable à λIn, donc égale à P1(λIn)P=λIn. Il suffit donc de constater AλIn pour conclure.
  3. Rédiger la conclusion en citant le critère, jamais en se contentant de « on ne trouve pas assez de vecteurs propres ».

Méthode

Calculer An. Objectif : une formule explicite pour les coefficients.

  1. Si A est diagonalisable, écrire A=PDP1, d'où An=PDnP1, où Dn est la diagonale des λin. Calculer P1, effectuer le produit, et contrôler sur n=0 et n=1, ce qui doit redonner In et A.
  2. Si A n'est pas diagonalisable, chercher une décomposition A=λIn+N avec N nilpotente, puis appliquer la formule du binôme, licite car λIn et N commutent ; la somme est finie puisque les puissances de N s'annulent.
  3. Via un polynôme annulateur : écrire la division euclidienne Xn=Q(X)P(X)+R(X) avec degR<degP, puis An=R(A), les coefficients de R s'obtenant en évaluant en les racines de P.

Méthode

Traiter des suites récurrentes couplées. Objectif : expliciter un et vn définies par un+1=aun+bvn et vn+1=cun+dvn.

  1. Poser Un=(unvn) et A=(abcd), de sorte que Un+1=AUn.
  2. Démontrer par récurrence, en une ligne, que Un=AnU0.
  3. Diagonaliser A, calculer An, puis effectuer le produit AnU0 pour obtenir un et vn.
  4. Contrôler les premières valeurs n=0 et n=1 à partir des formules obtenues, et vérifier la cohérence avec la relation de récurrence.

Méthode

Vérifier qu'une application est un produit scalaire. Objectif : les quatre propriétés, dans l'ordre.

  1. Bonne définition : la quantité écrite est un réel (somme finie, intégrale d'une fonction continue sur un segment).
  2. Symétrie, en échangeant x et y.
  3. Bilinéarité sur la première variable seulement, en concluant « par symétrie » pour la seconde.
  4. Positivité, en mettant x,x sous forme de somme de carrés ou d'intégrale d'un carré ; puis, dans un paragraphe séparé, le caractère défini.

Méthode

Appliquer l'inégalité de Cauchy-Schwarz. Objectif : majorer une somme, une intégrale ou un produit scalaire.

  1. Identifier l'espace et le produit scalaire adaptés à la quantité étudiée : Rn canonique pour une somme finie, l'espace des polynômes avec l'intégrale pour une intégrale.
  2. Choisir les deux vecteurs de façon que u,v soit exactement la quantité à majorer. Le vecteur (1,1,,1) est le choix gagnant dans la majorité des cas.
  3. Écrire l'inégalité, éventuellement au carré pour éliminer les racines, et simplifier.
  4. Traiter le cas d'égalité s'il est demandé : il correspond exactement à « la famille (u,v) est liée », que l'on traduit ensuite sur les données de l'énoncé.

Méthode

Orthonormaliser une famille libre. Objectif : une famille orthonormée engendrant les mêmes sous-espaces emboîtés.

  1. Normaliser le premier vecteur : f1=u1u1.
  2. À l'étape k, retrancher les composantes déjà connues, fk=ukj<kuk,fjfj, puis normaliser.
  3. Simplifier en cours de route en remplaçant un vecteur orthogonal par un multiple non nul plus agréable, ce qui élimine les fractions.
  4. Contrôler à chaque étape : les produits scalaires avec les vecteurs déjà construits doivent être nuls, et chaque norme finale doit valoir 1.

Méthode

Déterminer F. Objectif : une base explicite de l'orthogonal.

  1. Obtenir une famille génératrice (u1,,up) de F.
  2. Écrire les p équations x,uk=0 : c'est un système homogène.
  3. Résoudre, séparer les paramètres, donner une base.
  4. Contrôler par la dimension, dimF+dimF=dimE, et par les produits scalaires.
  5. Raccourci : si F est le sous-espace d'équation a1x1++anxn=0 dans Rn canonique, alors F=Vect((a1,,an)), sans calcul.

Méthode

Reconnaître une base orthonormée. Objectif : éviter tout système linéaire.

  1. Vérifier que le cardinal de la famille vaut dimE.
  2. Calculer les produits scalaires deux à deux : ils doivent être nuls.
  3. Calculer les normes : elles doivent valoir 1.
  4. Conclure : une famille orthonormée est libre, et une famille libre de cardinal dimE est une base.
  5. Version matricielle : ranger les vecteurs en colonnes dans une matrice P, exprimés dans une base orthonormée connue, et vérifier tPP=In.

Les erreurs qui coûtent des points

Elles reviennent chaque année, dans les mêmes copies et aux mêmes endroits. Les voici, en une phrase chacune.

1. Écrire « x,x0, donc le produit scalaire est défini positif » : la positivité ne donne jamais le caractère défini, qui exige une démonstration séparée de l'implication x,x=0x=0E.

2. Oublier la valeur absolue dans λx=λx, ce qui produit tôt ou tard une norme négative.

3. Dans la démonstration de Cauchy-Schwarz, oublier de traiter le cas y=0E à part, alors que c'est précisément le cas où T n'est plus un trinôme du second degré.

4. Écrire « donc Δ<0 » au lieu de « Δ0 » dans cette même démonstration, ce qui fait disparaître le cas d'égalité que l'on doit ensuite étudier.

5. Appliquer x,y=tXY ou x2=ixi2 dans une base quelconque : ces formules ne valent que dans une base orthonormée, et le produit scalaire de l'énoncé n'est pas toujours le produit canonique.

6. Croire que la réciproque du théorème de Pythagore vaut pour trois vecteurs ou plus : l'égalité des normes n'entraîne alors pas l'orthogonalité deux à deux.

7. Affirmer qu'une famille orthogonale est libre sans vérifier qu'elle ne contient pas le vecteur nul, hypothèse indispensable.

8. Vérifier l'orthogonalité à F en ne testant qu'un seul générateur, ou au contraire perdre du temps à traiter un vecteur générique de F alors que la famille génératrice suffit.

9. Confondre F et le complémentaire ensembliste de F, ou oublier que F dépend du produit scalaire choisi et non seulement de F.

10. Remplir une matrice de passage en lignes au lieu de la remplir en colonnes, et fausser du même coup tout le changement de base.

11. Utiliser P1=tP pour une matrice de passage dont on n'a pas vérifié qu'elle relie deux bases orthonormées.

12. Diviser par une expression contenant λ au cours du pivot sans discuter le cas où elle s'annule, ce qui fait perdre exactement les valeurs propres que l'on cherchait.

13. Conclure qu'une racine d'un polynôme annulateur est une valeur propre : l'implication ne va que dans l'autre sens, et chaque candidat doit être testé.

14. Oublier de contrôler ses calculs, alors que chaque résultat de ce chapitre offre une vérification immédiate et gratuite : AX=λX pour un vecteur propre, dimF+dimF=dimE, x2=xF2+xF2, ou encore le contrôle de An en n=0 et n=1.

Bloqué sur « Algèbre linéaire et bilinéaire » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.