ECG approfondies · Chapitre 13 · Quatrième semestre

Compléments d'algèbre bilinéaire

2e année

Endomorphismes symétriques, matrices symétriques, projection orthogonale, théorème spectral en base orthonormée.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Endomorphismes symétriques
  • Matrices symétriques
  • Projection orthogonale
  • Théorème spectral en base orthonormée

Le semestre précédent a construit deux théories qui se sont ignorées. D'un côté la réduction : on cherche une base dans laquelle un endomorphisme s'écrit le plus simplement possible, et l'on découvre que tous n'y arrivent pas. De l'autre la structure euclidienne : un produit scalaire, une norme, des angles droits, des bases orthonormées. Ce chapitre organise leur rencontre, et cette rencontre est spectaculaire : dès qu'un endomorphisme peut passer d'un côté à l'autre du produit scalaire, au sens de la définition de la section 1, non seulement il est diagonalisable, mais il l'est dans une base orthonormée.

Le premier fruit de cette rencontre est géométrique et se résume en une phrase : le meilleur point d'un sous-espace. Étant donné un vecteur x et un sous-espace F, le point de F le plus proche de x existe, il est unique, et c'est exactement le projeté orthogonal pF(x). Le théorème de Pythagore, qui semblait n'être qu'un souvenir du collège, devient ici un théorème de minimisation. Et comme minimiser une distance, c'est minimiser une somme de carrés, ce résultat purement géométrique donne la méthode des moindres carrés, c'est-à-dire l'ajustement d'un nuage de points par une droite : la statistique descriptive n'est qu'une projection orthogonale déguisée.

Le second fruit est algébrique, et c'est le sommet du chapitre : toute matrice symétrique réelle se diagonalise dans une base orthonormée. C'est le théorème spectral. Il s'écrit A=PDP avec D diagonale et P orthogonale, c'est-à-dire vérifiant P1=P : on obtient l'inverse de la matrice de passage en la transposant, sans le moindre calcul. Aucune hypothèse supplémentaire n'est requise, aucun cas particulier ne résiste : la symétrie suffit.

Pourquoi la symétrie change-t-elle tout ? Parce qu'elle dit que l'endomorphisme peut « passer d'un côté à l'autre » du produit scalaire, f(x),y=x,f(y), et que cette liberté a une conséquence immédiate : deux vecteurs propres associés à deux valeurs propres différentes sont orthogonaux. Les sous-espaces propres, qui dans le cas général sont seulement en somme directe, deviennent ici deux à deux perpendiculaires. La géométrie sépare ce que l'algèbre seule ne séparait pas, et c'est exactement ce qui permet de fabriquer une base orthonormée de vecteurs propres.

Les deux moitiés du chapitre n'en font donc qu'une. La projection orthogonale est un endomorphisme symétrique, elle en est même l'exemple fondamental ; les équations normales des moindres carrés ne disent rien d'autre que « l'écart est orthogonal à l'espace des solutions possibles » ; et la matrice AA, qui gouverne les moindres carrés, est symétrique positive, ce qui la relie à la section 5. Une seule identité, f(x),y=x,f(y), commande tout le chapitre.

Ce socle sert immédiatement après. Le chapitre suivant cherche les extrema d'une fonction de plusieurs variables : la condition du second ordre y fait intervenir la matrice hessienne, qui est symétrique, et tout se joue sur le signe de ses valeurs propres, c'est-à-dire sur la notion de matrice positive de la section 5. En probabilités, la matrice de variance-covariance d'un vecteur aléatoire est elle aussi symétrique positive. Autrement dit, les objets construits ici ne sont pas une curiosité d'algébriste : ce sont les outils des deux chapitres les plus appliqués du programme.

Un mot enfin sur le cadre, car il est strict et le respecter fait gagner des points. Tout se passe en dimension finie et sur R : aucun objet de ce chapitre n'est complexe. Les valeurs propres se cherchent exclusivement en résolvant le système (AλIn)X=0 avec discussion sur λ, ou grâce à un polynôme annulateur, ou par lecture d'une matrice triangulaire. Et surtout, la phrase « la matrice est symétrique » n'a de sens, du point de vue de l'endomorphisme qu'elle représente, que dans une base orthonormée : c'est le piège numéro un du chapitre, et la section 1 commence par là.

Voici les notations employées dans tout le chapitre.

Notation Signification
(E,,) espace euclidien, muni de son produit scalaire
x norme associée, x=x,x
X,Y=XY produit scalaire canonique de Rn
A transposée de la matrice A
Mn,p(R), Mn(R) matrices réelles à n lignes et p colonnes, matrices carrées
Sn(R) matrices symétriques réelles d'ordre n
Sn+(R), Sn++(R) matrices symétriques positives, définies positives
In matrice identité d'ordre n
F supplémentaire orthogonal du sous-espace F
pF, PF projecteur orthogonal sur F, et sa matrice
d(x,F) distance du vecteur x au sous-espace F
Sp(f), Sp(A) spectre d'un endomorphisme, d'une matrice
Eλ(f), Eλ(A) sous-espace propre associé à la valeur propre λ
B0=(e1,,en), B=(u1,,un) base canonique, base orthonormée
fin d'une démonstration

Endomorphismes symétriques et matrices symétriques

Dans toute cette section, (E,,) désigne un espace euclidien, c'est-à-dire un espace vectoriel réel de dimension finie n1 muni d'un produit scalaire. On note x=x,x la norme associée. Rappelons le seul résultat du semestre précédent dont nous aurons constamment besoin : dans une base orthonormée B=(u1,,un), les coordonnées d'un vecteur se lisent au produit scalaire, x=k=1nx,ukuk, et le produit scalaire se calcule sur les colonnes de coordonnées, x,y=XY.

Définition et premiers exemples

Définition

Soit f un endomorphisme de E. On dit que f est symétrique lorsque

(x,y)E2,f(x),y=x,f(y).

Autrement dit, dans un produit scalaire, on a le droit de faire passer f d'un vecteur à l'autre. Cette liberté d'apparence anodine est la seule hypothèse de tout le chapitre, et elle produira le théorème spectral.

Remarque

Le mot « symétrique » dépend du produit scalaire, pas seulement de f. Un même endomorphisme peut être symétrique pour un produit scalaire et ne pas l'être pour un autre. Quand plusieurs produits scalaires sont en jeu dans un énoncé, il faut donc préciser lequel, exactement comme on précise le point sous un symbole d'équivalence en analyse.

Exemple

a. L'identité. Pour tous x et y, id(x),y=x,y=x,id(y) : l'identité est symétrique.

b. Les homothéties. Si f=λid avec λR, alors par bilinéarité f(x),y=λx,y=x,f(y). En particulier l'endomorphisme nul est symétrique.

c. Un exemple non trivial. Fixons un vecteur aE et posons f(x)=a,xa. Cet endomorphisme est bien linéaire, puisque xa,x l'est. Il est symétrique, car pour tous x et y

f(x),y=a,xa,y=x,f(y),

les deux membres valant le même produit de deux nombres réels. Nous verrons en section 2 que, lorsque a est unitaire, f est exactement la projection orthogonale sur la droite Vect(a).

Exemple

Un exemple en dimension plus grande. Munissons Mn(R) de son produit scalaire canonique A,B=tr(AB), vu au semestre précédent, et considérons l'endomorphisme de transposition φ:AA. Il est symétrique. En effet, pour toutes matrices A et B,

φ(A),B=tr((A)B)=tr(AB),

tandis que, en utilisant tr(M)=tr(M) puis tr(BA)=tr(AB),

A,φ(B)=tr(AB)=tr((BA))=tr(BA)=tr(AB).

Les deux quantités coïncident, donc φ est un endomorphisme symétrique de Mn(R). Cet exemple montre que la notion ne concerne pas seulement Rn : elle vit dans n'importe quel espace euclidien.

Exemple

Un endomorphisme qui n'est pas symétrique. Munissons R2 de son produit scalaire canonique et considérons la rotation d'un quart de tour f(x1,x2)=(x2,x1). Alors

f(e1),e2=(0,1),(0,1)=1ete1,f(e2)=(1,0),(1,0)=1.

Les deux nombres diffèrent : f n'est pas symétrique. C'était prévisible géométriquement, puisqu'une rotation d'angle non nul ne conserve aucune direction.

La caractérisation matricielle

Propriété

Théorème. Soient f un endomorphisme de E et B=(u1,,un) une base orthonormée de E. Notons A=(aij) la matrice de f dans B. Alors

f est symeˊtrique    A est symeˊtrique, c’est-aˋ-dire A=A.

Démonstration. Commençons par la remarque qui porte toute la preuve. Par définition de la matrice de f, la j-ième colonne de A contient les coordonnées de f(uj) dans B :

f(uj)=i=1naijui.

Comme la base est orthonormée, la i-ième coordonnée s'obtient en faisant le produit scalaire avec ui, ce qui donne l'identité fondamentale

aij=f(uj),ui.

Sens direct. Supposons f symétrique. Pour tous indices i et j,

aij=f(uj),ui=uj,f(ui)=f(ui),uj=aji,

la troisième égalité venant de la symétrie du produit scalaire lui-même. Donc A=A.

Réciproque. Supposons A=A. Soient x et y deux vecteurs de E, de colonnes de coordonnées X et Y dans B. La colonne de f(x) est AX, et comme la base est orthonormée, le produit scalaire se calcule sur les coordonnées :

f(x),y=(AX)Y=XAY=XAY=X(AY)=x,f(y).

Ainsi f est symétrique.

Remarque

Une base suffit, et le résultat vaut alors pour toutes. Le théorème est une équivalence : si la matrice de f est symétrique dans une base orthonormée, alors f est symétrique, donc sa matrice est symétrique dans toute base orthonormée. On n'a donc jamais besoin de vérifier la symétrie dans plusieurs bases.

Propriété

Cas de Rn. Munissons Rn de son produit scalaire canonique et identifions les vecteurs aux colonnes de Mn,1(R). Pour AMn(R), l'endomorphisme uA:XAX est symétrique si et seulement si ASn(R).

Démonstration. La base canonique B0 est orthonormée pour le produit scalaire canonique, et la matrice de uA dans B0 est A : c'est le théorème précédent. On peut aussi le vérifier directement, puisque AX,Y=(AX)Y=XAY et X,AY=XAY.

Le piège : la base doit être orthonormée

Remarque

En base quelconque, une matrice symétrique ne signifie rien. L'hypothèse « base orthonormée » du théorème n'est pas un ornement : sans elle, l'équivalence est fausse dans les deux sens. Voici un contre-exemple entièrement travaillé, à savoir refaire.

Munissons R2 de son produit scalaire canonique et considérons la famille

v1=(1,0),v2=(1,1).

C'est une base de R2 (deux vecteurs non colinéaires), mais elle n'est pas orthonormée, puisque v1,v2=10. Définissons l'endomorphisme f par sa matrice dans cette base :

M=(0110),c’est-aˋ-diref(v1)=v2  et  f(v2)=v1.

La matrice M est on ne peut plus symétrique. Pourtant f ne l'est pas. Pour le voir, revenons à la base canonique : e1=v1 et e2=v2v1, donc par linéarité

f(e1)=v2=(1,1),f(e2)=f(v2)f(v1)=v1v2=(0,1).

Il ne reste qu'à tester la définition :

f(e1),e2=(1,1),(0,1)=1,e1,f(e2)=(1,0),(0,1)=0.

Ces deux nombres sont différents, donc f n'est pas un endomorphisme symétrique. La matrice de f dans la base canonique, qui est orthonormée, le confirme :

A=(1011)A.

La morale. La symétrie d'une matrice est une propriété de la matrice ; la symétrie d'un endomorphisme est une propriété géométrique. Le pont entre les deux, c'est le caractère orthonormé de la base, et rien d'autre. Dans une copie, la phrase « la base B étant orthonormée » doit accompagner toute traduction matricielle.

Méthode

Montrer qu'un endomorphisme est symétrique. Deux stratégies, à choisir selon la façon dont l'énoncé présente f.

  1. Par la définition, lorsque f est donné par une formule : calculer f(x),y, calculer x,f(y), et constater que les deux expressions coïncident. Le bon réflexe est de développer les deux membres jusqu'à obtenir une expression visiblement symétrique en x et y, comme le produit a,xa,y de l'exemple c. ci-dessus.
  2. Par la matrice, lorsque f est donné par une matrice ou par ses images sur une base : vérifier d'abord que la base est orthonormée, puis constater que la matrice est symétrique. Si la base fournie ne l'est pas, il faut soit revenir à la définition, soit changer de base, mais on ne conclut jamais directement.

Dans les deux cas, la phrase qui rapporte les points est celle qui nomme l'hypothèse utilisée : « la base B étant orthonormée, la symétrie de f équivaut à celle de sa matrice ».

L'ensemble des matrices symétriques

Propriété

Sn(R), ensemble des matrices symétriques réelles d'ordre n, est un sous-espace vectoriel de Mn(R), de dimension

dimSn(R)=n(n+1)2.

Démonstration. L'ensemble Sn(R) contient la matrice nulle, et si A et B sont symétriques et λ réel, alors par linéarité de la transposition

(A+λB)=A+λB=A+λB,

donc A+λB est symétrique : c'est bien un sous-espace vectoriel.

Pour la dimension, notons (Eij) la base canonique de Mn(R) et considérons la famille

F=(Eii)1in  (Eij+Eji)1i<jn.

Ces matrices sont symétriques. Elles engendrent Sn(R) : si A=(aij) est symétrique, alors

A=i=1naiiEii+1i<jnaij(Eij+Eji),

car les coefficients situés sous la diagonale sont imposés par ceux situés au-dessus. Elles sont libres : une combinaison linéaire nulle a tous ses coefficients nuls, puisque chacun d'eux est un coefficient de la matrice obtenue, et que les matrices Eij sont libres. La famille F est donc une base, et son cardinal vaut

n+n(n1)2=2n+n(n1)2=n(n+1)2.

Exemple

Pour n=2, la dimension vaut 3 et une base est

(1000),(0001),(0110).

Pour n=3, la dimension vaut 6 : trois coefficients diagonaux et trois coefficients au-dessus de la diagonale. Retenez le principe plutôt que la formule : on choisit librement la partie triangulaire supérieure, diagonale comprise.

Propriété

Stabilité. Soient A et B deux matrices symétriques d'ordre n et λ un réel.

  1. A, λA et A+B sont symétriques.
  2. Pour tout entier k0, Ak est symétrique.
  3. Si A est inversible, A1 est symétrique.
  4. Pour toute matrice MMn,p(R), les matrices MM et MM sont symétriques.
  5. En revanche, AB n'est pas symétrique en général, et l'on a précisément
ABSn(R)    AB=BA.

Démonstration. 1. C'est la stabilité du sous-espace vectoriel démontrée ci-dessus, et A=A par hypothèse.

2. Par récurrence, ou directement grâce à la règle (MN)=NM appliquée k1 fois :

(Ak)=(A)k=Ak.

3. Transposons l'égalité AA1=In : il vient (A1)A=In, c'est-à-dire (A1)A=In puisque A=A. Ainsi (A1) est l'inverse de A, donc (A1)=A1.

4. (MM)=M(M)=MM, et de même pour MM. Notons que MM est d'ordre p et MM d'ordre n : ce ne sont pas les mêmes matrices, ni même en général de la même taille.

5. Calculons la transposée du produit :

(AB)=BA=BA.

Dire que AB est symétrique, c'est dire que AB=(AB), c'est-à-dire AB=BA.

Exemple

Le produit de deux matrices symétriques n'est pas symétrique. Prenons

A=(0110),B=(1002).

Les deux sont symétriques, et pourtant

AB=(0210)

ne l'est pas. Le critère précédent l'annonçait : BA=(0120)AB, les deux matrices ne commutent pas.

Remarque

Cette dernière propriété est la source d'une erreur très fréquente. Sn(R) est stable par combinaison linéaire et par puissances d'une même matrice, mais pas par produit de deux matrices différentes. Signalons au passage, sans le développer, que le sous-espace des matrices antisymétriques (celles vérifiant A=A) est de dimension n(n1)2, et que les deux sous-espaces sont supplémentaires dans Mn(R) : leur intersection est réduite à la matrice nulle (une matrice à la fois symétrique et antisymétrique vérifie A=A), et la somme de leurs dimensions vaut n2.

Matrices orthogonales

Le théorème spectral produira des matrices de passage particulières : celles dont les colonnes forment une base orthonormée. Elles méritent un nom et une étude, d'autant qu'elles rendent le calcul d'inverse gratuit.

Définition

Une matrice PMn(R) est dite orthogonale lorsque

PP=In.

Propriété

Caractérisations. Pour PMn(R), les assertions suivantes sont équivalentes.

  1. P est orthogonale, c'est-à-dire PP=In.
  2. Les colonnes de P forment une base orthonormée de Rn.
  3. P est inversible et P1=P.
  4. P conserve le produit scalaire : PX,PY=X,Y pour tous X et Y de Rn.
  5. P conserve la norme : PX=X pour tout X de Rn.

Démonstration. Notons C1,,Cn les colonnes de P.

1    2. Le coefficient d'indice (i,j) de PP s'obtient en multipliant la i-ième ligne de P, qui est Ci, par la j-ième colonne de P, qui est Cj :

(PP)ij=CiCj=Ci,Cj.

Dire que PP=In, c'est donc dire que Ci,Cj vaut 1 si i=j et 0 sinon, c'est-à-dire que la famille (C1,,Cn) est orthonormée. Une famille orthonormée de n vecteurs dans un espace de dimension n étant libre, c'est une base.

1    3. Si PP=In, alors P admet P pour inverse à gauche ; comme il s'agit de matrices carrées, cela suffit à assurer que P est inversible d'inverse P. Réciproquement, si P1=P, alors PP=P1P=In.

14. Pour tous X et Y,

PX,PY=(PX)(PY)=XPPY=XInY=XY=X,Y.

45. Il suffit de prendre Y=X et de passer à la racine carrée.

51. Supposons que P conserve la norme. L'identité de polarisation, vue au semestre précédent,

X,Y=12(X+Y2X2Y2),

montre que P conserve alors aussi le produit scalaire : on l'applique au couple (PX,PY) et l'on remplace chaque norme par celle du vecteur correspondant, en utilisant P(X+Y)=PX+PY. En particulier, pour les vecteurs de la base canonique, Pei,Pej=ei,ej. Or Pei=Ci : les colonnes de P forment donc une famille orthonormée, et l'on conclut par l'équivalence 1    2.

Remarque

Le nom est trompeur. Une matrice orthogonale n'est pas une matrice « dont les colonnes sont orthogonales » : elles doivent aussi être unitaires. La matrice (2003) a des colonnes orthogonales et n'est pas orthogonale. Il aurait fallu dire « orthonormée » ; l'usage en a décidé autrement, il faut faire avec.

Propriété

Opérations. Soient P et Q deux matrices orthogonales d'ordre n.

  1. PQ est orthogonale.
  2. P1=P est orthogonale.
  3. On a aussi PP=In, autrement dit les lignes de P forment elles aussi une base orthonormée de Rn.

Démonstration. 1. (PQ)(PQ)=Q(PP)Q=QQ=In.

2. Puisque P1=P, on a (P)P=PP=PP1=In, donc P est orthogonale.

3. L'égalité PP=In vient d'être écrite ; en la lisant comme au point 1    2 de la caractérisation, appliqué à P, on obtient que les colonnes de P, c'est-à-dire les lignes de P, forment une base orthonormée.

Propriété

Matrices de passage entre bases orthonormées. Soient B une base orthonormée de l'espace euclidien E et B une autre base de E. Notons P la matrice de passage de B à B. Alors

B est orthonormeˊe    P est orthogonale.

Démonstration. Les colonnes de P sont les colonnes de coordonnées des vecteurs de B dans la base B. Comme B est orthonormée, le produit scalaire de deux vecteurs est le produit scalaire canonique de leurs colonnes de coordonnées. Dire que B est orthonormée revient donc exactement à dire que les colonnes de P forment une famille orthonormée de Rn, c'est-à-dire que P est orthogonale.

Remarque

C'est la propriété qui fait tout le confort du chapitre. Une formule de changement de base s'écrit d'ordinaire A=P1AP, et le calcul de P1 est fastidieux. Entre deux bases orthonormées, elle devient

A=PAP,

sans le moindre calcul d'inverse. On en déduit au passage une autre preuve du fait qu'une matrice symétrique en base orthonormée le reste dans toute autre base orthonormée :

(PAP)=PA(P)=PAP.

Exemple

a. In est orthogonale. Plus généralement, toute matrice diagonale dont les coefficients diagonaux valent 1 ou 1 est orthogonale.

b. La matrice P=12(1111) est orthogonale : ses colonnes 12(1,1) et 12(1,1) sont unitaires et orthogonales. On vérifie sans peine que PP=I2.

c. Pour tout réel θ, la matrice de rotation Rθ=(cosθsinθsinθcosθ) est orthogonale, car

RθRθ=(cos2θ+sin2θcosθsinθ+sinθcosθsinθcosθ+cosθsinθsin2θ+cos2θ)=I2.

d. La matrice 13(122212221) est orthogonale : chaque colonne est de norme 131+4+4=1, et les produits scalaires deux à deux valent 19(2+24)=0, 19(24+2)=0 et 19(422)=0.

Méthode

Vérifier qu'une matrice est orthogonale. Deux stratégies, selon la forme de la matrice.

  1. Par le calcul matriciel : effectuer le produit PP et constater qu'il vaut In. C'est le plus rapide quand la matrice contient des paramètres.
  2. Colonne par colonne : vérifier que chaque colonne est de norme 1, puis que les produits scalaires deux à deux sont nuls. Il y a n normes et n(n1)2 produits scalaires à contrôler, mais chaque calcul est immédiat. C'est le plus sûr quand la matrice est numérique.

Dans les deux cas, l'oubli le plus fréquent est celui de la normalisation : des colonnes orthogonales mais non unitaires ne donnent pas une matrice orthogonale.

Projection orthogonale

Nous entrons dans la première moitié des résultats annoncés : le meilleur point d'un sous-espace. Dans toute cette section, F désigne un sous-espace vectoriel de l'espace euclidien E, de dimension p avec 1pn.

Définition du projeté orthogonal

Rappelons le résultat du semestre précédent qui rend tout possible : pour tout sous-espace F de l'espace euclidien E, on a E=FF, et de plus dimF=ndimF et (F)=F. Tout vecteur de E se décompose donc, de manière unique, en une composante dans F et une composante orthogonale à F.

Définition

Soit xE. Il existe un unique vecteur yF tel que xyF. Ce vecteur s'appelle le projeté orthogonal de x sur F et se note pF(x). L'application pF:EE ainsi définie s'appelle la projection orthogonale sur F.

L'existence et l'unicité sont exactement la décomposition E=FF : le vecteur x s'écrit de façon unique x=y+z avec yF et zF, et l'on pose pF(x)=y.

Projeté orthogonal d'un vecteur sur un sous-espace, et vecteur d'écart orthogonal au sous-espace

Remarque

La figure résume la définition : on « laisse tomber » x perpendiculairement sur F. Le vecteur xpF(x), appelé écart, est orthogonal à F tout entier, et non pas seulement à pF(x). C'est cette orthogonalité à tout le sous-espace qui sera la clé de la section 3.

Expression en base orthonormée

Propriété

Théorème. Soit (u1,,up) une base orthonormée de F. Alors, pour tout xE,

pF(x)=k=1px,ukuk.

Démonstration. Posons y=k=1px,ukuk. Ce vecteur appartient à F, puisque c'est une combinaison linéaire des uk. Montrons que xy appartient à F.

Soit j{1,,p}. Par bilinéarité du produit scalaire,

xy,uj=x,ujk=1px,ukuk,uj.

La famille étant orthonormée, uk,uj vaut 0 sauf pour k=j où il vaut 1 : la somme se réduit à son seul terme d'indice j, et

xy,uj=x,ujx,uj=0.

Le vecteur xy est donc orthogonal à chacun des uj, donc à toute combinaison linéaire de ces vecteurs, c'est-à-dire à F tout entier : xyF.

Ainsi yF et xyF : par unicité dans la définition, y=pF(x).

Propriété

Corollaire. La projection orthogonale pF vérifie :

  1. pF est un endomorphisme de E ;
  2. pFpF=pF, et plus précisément pF(y)=y pour tout yF ;
  3. ImpF=F et kerpF=F ;
  4. pF=idpF.

Démonstration. 1. L'expression xkx,ukuk est linéaire en x, chaque application xx,uk l'étant par bilinéarité du produit scalaire.

2. Si yF, alors yF et yy=0F : la définition donne pF(y)=y. Comme pF(x) appartient toujours à F, on en déduit pF(pF(x))=pF(x) pour tout x.

3. L'inclusion ImpFF est immédiate, et l'égalité vient du point 2. puisque tout yF est l'image de lui-même. Pour le noyau : pF(x)=0 signifie que la composante de x dans F est nulle, c'est-à-dire x=xpF(x)F ; réciproquement, si xF, alors x=0+x avec 0F et xF, donc pF(x)=0.

4. Soit xE. Écrivons x=pF(x)+(xpF(x)). Le premier terme appartient à F=(F) et le second à F. Cette écriture est donc la décomposition de x adaptée à E=F(F), et la composante dans F vaut xpF(x) : c'est dire que pF(x)=xpF(x).

Exemple

Dans R3 muni du produit scalaire canonique, soit F=Vect(u1,u2) avec

u1=12(1,1,0),u2=(0,0,1).

Ces deux vecteurs sont unitaires et orthogonaux : (u1,u2) est une base orthonormée de F. Pour x=(2,4,5), on calcule

x,u1=2+42=62,x,u2=5,

d'où

pF(x)=62×12(1,1,0)+5(0,0,1)=(3,3,5).

On vérifie : xpF(x)=(1,1,0) est bien orthogonal à u1 et à u2.

Un projecteur orthogonal est un endomorphisme symétrique

Propriété

Théorème (caractérisation des projecteurs orthogonaux). Soit p un endomorphisme de l'espace euclidien E.

  1. La projection orthogonale pF sur un sous-espace F est un endomorphisme symétrique vérifiant pFpF=pF.
  2. Réciproquement, si pp=p et si p est symétrique, alors p est la projection orthogonale sur F=Imp.

Démonstration. 1. Soient x et y dans E. Décomposons y=pF(y)+(ypF(y)). Comme pF(x)F et ypF(y)F, le produit scalaire de ces deux vecteurs est nul, donc

pF(x),y=pF(x),pF(y)+pF(x),ypF(y)=0=pF(x),pF(y).

Le membre de droite est symétrique en x et y. En refaisant le même calcul en décomposant cette fois x, on obtient de la même façon

x,pF(y)=pF(x),pF(y).

Les deux quantités sont donc égales : pF(x),y=x,pF(y), et pF est symétrique. La relation pFpF=pF a été établie au corollaire précédent.

2. Supposons pp=p et p symétrique, et posons F=Imp. Comme p est un projecteur, on sait que E=Impkerp. Il suffit donc de montrer que kerp=F, car alors, pour tout x, la décomposition

x=p(x)F+(xp(x))kerp=F

sera exactement celle qui définit le projeté orthogonal, ce qui donnera p(x)=pF(x). Vérifions au passage que xp(x)kerp :

p(xp(x))=p(x)p(p(x))=p(x)p(x)=0.

Première inclusion. Soit xkerp et soit yF, c'est-à-dire y=p(z) pour un certain zE. En utilisant la symétrie de p,

x,y=x,p(z)=p(x),z=0,z=0.

Donc xF, ce qui prouve kerpF.

Égalité par les dimensions. Le théorème du rang donne dimkerp=ndimImp=ndimF, et l'on sait que dimF=ndimF. Les deux sous-espaces ont donc la même dimension, et l'inclusion précédente devient une égalité : kerp=F.

Remarque

Les deux hypothèses sont indispensables. Un projecteur qui n'est pas symétrique projette « de travers », le long d'une direction qui n'est pas perpendiculaire. Reprenons l'endomorphisme f du contre-exemple de la section 1, de matrice A=(1011) dans la base canonique. Un calcul immédiat donne A2=(1001), donc f n'est pas un projecteur ; mais la matrice B=(1010) vérifie B2=B sans être symétrique : l'endomorphisme associé est un projecteur sur la droite Vect((1,1)), parallèlement à Vect((0,1)), et ces deux droites ne sont pas perpendiculaires.

Ce théorème est très demandé aux concours, sous la forme : « montrer que p est la projection orthogonale sur Imp ». La réponse tient en deux vérifications, pp=p et la symétrie, jamais en un calcul de projeté.

Matrice d'une projection orthogonale

Propriété

Soit B une base orthonormée de E et PF la matrice de pF dans B. Alors

PF=PFetPF2=PF.

Réciproquement, toute matrice M vérifiant M=M et M2=M est, dans une base orthonormée, la matrice de la projection orthogonale sur ImM.

Démonstration. C'est la traduction matricielle du théorème précédent, licite parce que la base est orthonormée : la symétrie de pF équivaut à celle de PF (section 1), et pFpF=pF équivaut à PF2=PF.

Propriété

Projection sur une droite. Soit a un vecteur non nul de E et D=Vect(a). Alors, pour tout xE,

pD(x)=a,xa2a.

Dans Rn muni du produit scalaire canonique, la matrice de pD dans la base canonique est

PD=1a2aa.

Démonstration. Le vecteur u=aa est unitaire et (u) est une base orthonormée de D. Le théorème d'expression en base orthonormée donne donc

pD(x)=x,uu=x,aaaa=a,xa2a.

Pour la matrice, plaçons-nous dans Rn et identifions les vecteurs à des colonnes. Le produit aa est une matrice carrée d'ordre n (une colonne fois une ligne), et pour toute colonne X, l'associativité du produit matriciel donne

(aa)X=a(aX)=a,Xa,

puisque aX est le nombre réel a,X. Ainsi 1a2aaX=pD(X) pour tout X, ce qui identifie la matrice.

On peut vérifier les deux propriétés attendues. Symétrie : (aa)=(a)a=aa. Idempotence :

PD2=1a4a(aa)=a2a=a2a4aa=PD.

Exemple

Dans R3, prenons a=(1,2,2), de norme a=1+4+4=3. La matrice de la projection orthogonale sur D=Vect(a) est

PD=19(122)(122)=19(122244244).

Elle est bien symétrique, et l'on vérifie sur un vecteur : pour x=(3,0,0), la formule donne pD(x)=39(1,2,2)=(13,23,23), ce que confirme le produit PDX.

Distance à un sous-espace

Nous arrivons au théorème qui justifie tout ce qui précède : la projection orthogonale n'est pas seulement une construction commode, c'est la solution d'un problème de minimisation.

Définition

Soient xE et F un sous-espace vectoriel de E. On appelle distance de x à F le réel

d(x,F)=infyFxy.

Propriété

Théorème de minimisation. Soient F un sous-espace vectoriel de E et xE. Pour tout yF,

xy2=xpF(x)2+pF(x)y2.

Par conséquent :

  1. la borne inférieure définissant d(x,F) est atteinte, et elle l'est en un unique point de F, à savoir pF(x) ;
  2. d(x,F)=xpF(x) ;
  3. d(x,F)2=x2pF(x)2, et en particulier pF(x)x (inégalité de Bessel).

Démonstration. Soit yF. Décomposons astucieusement le vecteur xy en faisant apparaître le projeté :

xy=(xpF(x))F+(pF(x)y)F,

la seconde appartenance venant du fait que pF(x) et y sont tous deux dans F, qui est un sous-espace vectoriel. Ces deux vecteurs sont orthogonaux, donc le théorème de Pythagore s'applique et donne l'égalité annoncée.

1. et 2. Dans cette égalité, le premier terme du membre de droite ne dépend pas de y et le second est positif ou nul. On en déduit

xy2xpF(x)2pour tout yF,

avec égalité si et seulement si pF(x)y=0, c'est-à-dire y=pF(x). La quantité xy est donc minimale pour y=pF(x) et pour cette valeur seulement : la borne inférieure est un minimum, atteint en l'unique point pF(x).

3. Appliquons de nouveau Pythagore, cette fois à la décomposition x=pF(x)+(xpF(x)), dont les deux termes sont orthogonaux :

x2=pF(x)2+xpF(x)2=pF(x)2+d(x,F)2.

D'où d(x,F)2=x2pF(x)2, et comme d(x,F)20, il vient pF(x)2x2, puis l'inégalité de Bessel en passant à la racine carrée.

Le projeté orthogonal est le point du sous-espace le plus proche : le théorème de Pythagore le prouve

Remarque

Ce théorème est le cœur du chapitre. Il transforme un problème d'analyse, « minimiser une distance », en un problème de géométrie, « rendre l'écart orthogonal ». Toute la section 3 n'est que ce théorème, appliqué à un sous-espace bien choisi.

Notons aussi la formule 3., très pratique en calcul : elle évite d'écrire le vecteur xpF(x) quand on ne veut que la distance. Avec une base orthonormée (u1,,up) de F, elle s'écrit

d(x,F)2=x2k=1px,uk2.

Propriété

Distance à un hyperplan. Soit H un hyperplan de E, c'est-à-dire un sous-espace de dimension n1, et soit a un vecteur non nul tel que H=Vect(a). Alors, pour tout xE,

pH(x)=xa,xa2aetd(x,H)=a,xa.

Démonstration. Puisque H est la droite Vect(a), la formule de projection sur une droite donne pH(x)=a,xa2a, et le corollaire pH=idpH fournit la première égalité. Pour la distance,

d(x,H)=xpH(x)=a,xa2a=a,xa2×a=a,xa,

la valeur absolue étant obligatoire dans l'homogénéité de la norme.

Exemple

Dans R3, considérons le plan H d'équation xy+2z=0 et le vecteur x0=(3,1,1). Le plan H est exactement l'ensemble des vecteurs orthogonaux à a=(1,1,2), autrement dit H=Vect(a), avec a2=1+1+4=6. Comme a,x0=31+2=4, la formule donne

pH(x0)=(3,1,1)46(1,1,2)=(73,53,13),d(x0,H)=46=263.

Contrôle : 735323=0, le projeté appartient bien à H. Retenez ce cas de figure : lorsque le sous-espace est donné par une équation, le vecteur des coefficients de cette équation engendre l'orthogonal, et tout le calcul tient en deux lignes.

Trois façons de calculer un projeté

Méthode

Calculer pF(x) : choisir la bonne méthode. Les trois techniques suivantes donnent toutes le bon résultat ; ce qui les distingue, c'est la quantité de calcul.

(i) Par une base orthonormée de F. On orthonormalise une base de F (procédé de Gram-Schmidt), puis on applique la formule

pF(x)=k=1px,ukuk.

Quand la choisir : lorsque dimF est petite (droite, plan), ou lorsqu'une base orthonormée de F est déjà fournie par l'énoncé. Le coût : Gram-Schmidt, avec ses racines carrées.

(ii) Par le supplémentaire orthogonal. On détermine une base orthonormée de F, on calcule pF(x), puis

pF(x)=xpF(x).

Quand la choisir : lorsque F est un hyperplan donné par une équation, car F est alors la droite engendrée par le vecteur des coefficients de l'équation. Projeter sur une droite ne coûte rien ; projeter sur un hyperplan de R5 coûte quatre orthonormalisations.

(iii) Par les équations normales. On écrit le projeté dans une base quelconque (v1,,vp) de F,

pF(x)=k=1pαkvk,

et l'on traduit le fait que l'écart est orthogonal à F par le système de p équations

xpF(x), vj=0,j=1,,p.

Quand la choisir : lorsque la base de F donnée par l'énoncé n'est pas orthogonale et qu'on ne veut pas orthonormaliser. Le système obtenu est un système linéaire de taille p, à coefficients les produits scalaires vi,vj ; il est toujours résoluble et sa solution est unique.

Contrôle final, quelle que soit la méthode : vérifier que pF(x) appartient bien à F, et que xpF(x) est orthogonal à chaque vecteur d'une base de F. Deux produits scalaires, dix secondes, et l'erreur de calcul est détectée.

Exemple

Un projeté par les équations normales. Dans R3 muni du produit scalaire canonique, considérons

F=Vect(v1,v2)avecv1=(1,1,0),  v2=(1,0,1),etx=(1,2,3).

Les vecteurs v1 et v2 ne sont pas orthogonaux, puisque v1,v2=1. Plutôt que d'orthonormaliser, écrivons

pF(x)=α1v1+α2v2

et traduisons l'orthogonalité de l'écart aux deux vecteurs v1 et v2 :

{x,v1=α1v1,v1+α2v2,v1x,v2=α1v1,v2+α2v2,v2

Les produits scalaires valent v1,v1=2, v1,v2=1, v2,v2=2, x,v1=3 et x,v2=4. Le système s'écrit donc

{2α1+α2=3α1+2α2=4

L'opération L12L2 élimine α1 et donne 3α2=5, donc α2=53. En reportant dans la première équation, 2α1=353=43, d'où α1=23. Finalement

pF(x)=23(1,1,0)+53(1,0,1)=(73,23,53).

Vérification. L'écart vaut

xpF(x)=(173, 223, 353)=(43,43,43),

et l'on a bien xpF(x),v1=43+43=0 ainsi que xpF(x),v2=43+43=0. La distance vaut

d(x,F)=(43,43,43)=433,

ce que confirme la formule d(x,F)2=x2pF(x)2=1449+4+259=14263=163.

Exemple

Le même projeté par la méthode (ii). Le sous-espace F de l'exemple précédent est un plan de R3 : son supplémentaire orthogonal est une droite. Cherchons un vecteur a orthogonal à v1 et à v2 : le système {a1+a2=0a1+a3=0 donne a=(1,1,1), de norme au carré 3. Alors

pF(x)=a,xa2a=1+2+33(1,1,1)=43(1,1,1)=(43,43,43),

et pF(x)=xpF(x)=(73,23,53) : on retrouve exactement le résultat précédent, en deux lignes au lieu de dix. Quand F est un hyperplan, on projette toujours sur F.

Le problème des moindres carrés

Cette section est une application, et une seule : celle du théorème de minimisation. Elle mérite pourtant une section entière, car c'est le point où l'algèbre bilinéaire rejoint la statistique.

Position du problème

Considérons un système linéaire AX=b, où AMn,p(R), bRn et l'inconnue X est dans Rp. Le cas qui nous intéresse est celui où

n>p,

c'est-à-dire plus d'équations que d'inconnues : le système est dit surdéterminé. La situation type est celle d'une expérience répétée n fois pour estimer p paramètres, avec n bien plus grand que p. Un tel système n'a en général aucune solution : les mesures sont bruitées, les équations se contredisent.

Renonçons donc à résoudre, et cherchons plutôt à rendre l'erreur la plus petite possible, en minimisant la norme du résidu :

trouver XRp minimisant AXb.

Comme la norme euclidienne est une racine de somme de carrés, minimiser AXb revient à minimiser AXb2, c'est-à-dire une somme de carrés : d'où le nom de la méthode.

Remarque

La traduction géométrique tient en une phrase. Lorsque X décrit Rp, le vecteur AX décrit exactement l'image de A, c'est-à-dire le sous-espace de Rn engendré par les colonnes de A. Minimiser AXb, c'est donc chercher le point de ImA le plus proche de b : c'est le problème de la section 2, et la réponse est connue d'avance. Le minimum est atteint lorsque

AX=pImA(b),

et il vaut alors d(b,ImA). Tout le travail restant consiste à traduire cette égalité en un système que l'on sache résoudre.

Les équations normales

Propriété

Théorème des équations normales. Soient AMn,p(R) et bRn. Pour XRp,

X minimise AXb    AAX=Ab.

Ce dernier système, de taille p, s'appelle le système des équations normales.

Démonstration. Notons C1,,Cp les colonnes de A, de sorte que ImA=Vect(C1,,Cp). D'après le théorème de minimisation appliqué au sous-espace F=ImA de Rn, le vecteur AX réalise le minimum de AXb si et seulement si AX=pF(b), c'est-à-dire si et seulement si l'écart bAX appartient à F.

Or un vecteur est orthogonal à F=Vect(C1,,Cp) si et seulement s'il est orthogonal à chacun des Cj. La condition s'écrit donc

j{1,,p},Cj(bAX)=0.

Ces p nombres réels sont précisément les p coefficients de la colonne A(bAX), puisque la j-ième ligne de A est Cj. La condition équivaut donc à

A(bAX)=0,c’est-aˋ-direAAX=Ab.

Propriété

La matrice AA. Soit AMn,p(R).

  1. AA est une matrice symétrique d'ordre p.
  2. ker(AA)=kerA.
  3. AA est inversible si et seulement si les colonnes de A forment une famille libre. Dans ce cas, le problème des moindres carrés admet une unique solution, donnée par la résolution du système AAX=Ab.

Démonstration. 1. (AA)=A(A)=AA.

2. Si AX=0, alors AAX=0 : l'inclusion kerAker(AA) est immédiate. Réciproquement, supposons AAX=0. Multiplions à gauche par la ligne X :

0=XAAX=(AX)(AX)=AX2.

Une norme nulle caractérise le vecteur nul, donc AX=0, c'est-à-dire XkerA. D'où l'égalité des deux noyaux.

3. La matrice carrée AA est inversible si et seulement si son noyau est réduit à {0}, donc, par le point 2., si et seulement si kerA={0}, c'est-à-dire si et seulement si les colonnes de A sont libres. Le système des équations normales a alors une unique solution, qui est l'unique minimiseur d'après le théorème précédent.

Remarque

Deux commentaires de rédaction. D'abord, l'existence d'un minimum n'est jamais en question ici : elle est garantie par le théorème de minimisation, puisqu'un projeté orthogonal existe toujours. C'est l'unicité du minimiseur X qui demande l'hypothèse « colonnes libres » : si les colonnes de A sont liées, plusieurs X donnent le même vecteur AX=pImA(b).

Ensuite, en pratique on résout le système AAX=Ab par pivot ; on n'écrit pas la solution sous la forme X=(AA)1Ab pour la calculer, car inverser coûte plus cher que résoudre. La forme inversée sert à raisonner, pas à calculer.

Méthode

Résoudre un problème de moindres carrés.

  1. Identifier les inconnues et écrire le problème sous la forme matricielle « minimiser AXb » : A contient les données, X les paramètres cherchés, b les observations.
  2. Calculer AA (matrice carrée de taille le nombre de paramètres) et Ab.
  3. Résoudre le système AAX=Ab par pivot de Gauss.
  4. Conclure, et si l'énoncé le demande, calculer la valeur minimale AXb, qui est la distance de b à ImA.
  5. Contrôle : les résidus ri doivent être orthogonaux à chaque colonne de A. Quand la première colonne ne contient que des 1, cela signifie que la somme des résidus est nulle : une vérification qui ne coûte rien.

La droite d'ajustement

Voici l'application qui a rendu la méthode célèbre. On dispose de n couples de données (x1,y1),,(xn,yn), et l'on cherche la droite d'équation y=a+bx qui « passe au plus près » du nuage de points, au sens où elle minimise la somme des carrés des écarts verticaux :

Φ(a,b)=i=1n(yiabxi)2.

Remarque

Pourquoi des écarts verticaux, et pourquoi des carrés ? Deux choix sont faits dans cette définition, et un énoncé peut demander de les commenter.

Les écarts sont mesurés verticalement, c'est-à-dire dans la direction de la variable y, et non perpendiculairement à la droite. C'est cohérent avec le problème posé : on cherche à prédire y à partir de x, donc l'erreur qui compte est celle commise sur y.

Les écarts sont élevés au carré plutôt que pris en valeur absolue. La raison est technique et décisive : une somme de carrés est une norme euclidienne au carré, donc le problème devient une projection orthogonale, avec une solution explicite. Avec des valeurs absolues, il n'y aurait ni projeté, ni formule.

Propriété

Théorème. Supposons que les xi ne soient pas tous égaux, et notons xˉ=1ni=1nxi et yˉ=1ni=1nyi. Alors Φ admet un minimum, atteint en un unique couple (a,b), donné par

b=i=1n(xixˉ)(yiyˉ)i=1n(xixˉ)2eta=yˉbxˉ.

Démonstration. Mise sous forme matricielle. Posons

A=(1x11x21xn)Mn,2(R),X=(ab),Y=(y1yn).

La i-ième composante de AXY vaut a+bxiyi, donc

AXY2=i=1n(a+bxiyi)2=Φ(a,b).

Minimiser Φ revient donc exactement à résoudre le problème des moindres carrés associé à A et Y.

Les colonnes de A sont libres. Supposons αC1+βC2=0, c'est-à-dire α+βxi=0 pour tout i. Comme les xi ne sont pas tous égaux, il existe deux indices i et j tels que xixj ; en retranchant les deux égalités correspondantes, β(xixj)=0 donne β=0, puis α=0. La famille est libre, donc AA est inversible et la solution est unique.

Les équations normales. Calculons les deux matrices en jeu :

AA=(ni=1nxii=1nxii=1nxi2),AY=(i=1nyii=1nxiyi).

Le système AAX=AY s'écrit donc

{na+(i=1nxi)b=i=1nyi(i=1nxi)a+(i=1nxi2)b=i=1nxiyi

Résolution. La première équation, divisée par n, donne immédiatement

a+bxˉ=yˉ,c’est-aˋ-direa=yˉbxˉ.

C'est un résultat remarquable en soi : la droite d'ajustement passe par le point moyen (xˉ,yˉ). Reportons cette valeur de a dans la seconde équation, en utilisant ixi=nxˉ :

nxˉ(yˉbxˉ)+bi=1nxi2=i=1nxiyi,

soit, en regroupant les termes en b,

b(i=1nxi2nxˉ2)=i=1nxiyinxˉyˉ.

Reconnaître les formes centrées. Il reste à voir que ces deux quantités sont celles de l'énoncé. Développons :

i=1n(xixˉ)(yiyˉ)=i=1nxiyiyˉi=1nxixˉi=1nyi+nxˉyˉ.

Comme ixi=nxˉ et iyi=nyˉ, les trois derniers termes valent nxˉyˉnxˉyˉ+nxˉyˉ=nxˉyˉ, d'où

i=1n(xixˉ)(yiyˉ)=i=1nxiyinxˉyˉ.

Le cas particulier yi=xi donne de même i(xixˉ)2=ixi2nxˉ2. Cette dernière quantité est strictement positive, puisque les xi ne sont pas tous égaux à xˉ. On peut donc diviser, et

b=i=1n(xixˉ)(yiyˉ)i=1n(xixˉ)2.

Remarque

Pourquoi ces formules sont celles des statistiques. En divisant numérateur et dénominateur par n, on reconnaît la covariance de la série double au numérateur et la variance de la série des xi au dénominateur. La pente de la droite d'ajustement est donc le quotient de la covariance par la variance : la formule que l'on utilise en statistique descriptive n'est rien d'autre qu'une projection orthogonale, et sa démonstration est celle qu'on vient d'écrire.

Exemple

Un ajustement complet. On observe les quatre couples

(1,3),(2,4),(4,9),(5,12).

Les données. Ici n=4, et

i=14xi=12,i=14yi=28,i=14xi2=1+4+16+25=46,i=14xiyi=3+8+36+60=107.

D'où xˉ=3 et yˉ=7.

Le système normal. Avec les matrices de la démonstration,

AA=(4121246),AY=(28107),

et le système AAX=AY s'écrit

{4a+12b=2812a+46b=107

La première ligne donne a=73b. En reportant dans la seconde, 12(73b)+46b=84+10b=107, donc

b=2310=2,3puisa=73×2,3=0,1.

Contrôle par les formules centrées. Les écarts à la moyenne valent xixˉ=2,1,1,2 et yiyˉ=4,3,2,5, d'où

i=14(xixˉ)(yiyˉ)=8+3+2+10=23,i=14(xixˉ)2=4+1+1+4=10,

et l'on retrouve bien b=2310 puis a=yˉbxˉ=76,9=0,1.

La droite et l'erreur. La droite d'ajustement a pour équation y=0,1+2,3x. Les valeurs ajustées sont 2,4, 4,7, 9,3 et 11,6, donc les résidus valent

r=(0,6;0,7;0,3;0,4).

Leur somme est nulle, comme annoncé par la méthode, et l'erreur minimale vaut

AXY2=0,36+0,49+0,09+0,16=1,1.

Aucune droite ne fait mieux que 1,1 : c'est la distance de Y au plan ImA de R4.

Réduction des endomorphismes et des matrices symétriques

Nous abordons la seconde moitié du chapitre. L'objet est le même, les endomorphismes symétriques, mais la question change : au lieu de projeter, on cherche à diagonaliser.

Les sous-espaces propres sont orthogonaux

Propriété

Théorème. Soit f un endomorphisme symétrique de l'espace euclidien E. Si λ et μ sont deux valeurs propres distinctes de f, alors les sous-espaces propres associés sont orthogonaux :

xEλ(f), yEμ(f),x,y=0.

Démonstration. Soient λμ deux valeurs propres de f, xEλ(f) et yEμ(f). L'idée est de calculer le nombre f(x),y de deux façons.

Première façon. Comme x est un vecteur propre associé à λ, on a f(x)=λx, donc par bilinéarité

f(x),y=λx,y=λx,y.

Seconde façon. Comme f est symétrique, on peut faire passer f de l'autre côté, puis utiliser f(y)=μy :

f(x),y=x,f(y)=x,μy=μx,y.

Conclusion. Les deux expressions désignent le même réel, donc

λx,y=μx,y,c’est-aˋ-dire(λμ)x,y=0.

Comme λμ0, on obtient x,y=0, ce qu'il fallait démontrer.

Remarque

C'est LA démonstration exigible du chapitre, et elle tombe régulièrement aux concours. Retenez son architecture, qui tient en trois lignes : un même produit scalaire, calculé de deux façons, puis on factorise. La version matricielle s'écrit exactement de même : si ASn(R), AX=λX et AY=μY avec λμ, alors

λXY=(AX)Y=XAY=XAY=μXY,

donc XY=0.

Notons enfin ce que le théorème ne dit pas : deux vecteurs propres associés à la même valeur propre n'ont aucune raison d'être orthogonaux. À l'intérieur d'un sous-espace propre, il n'y a rien de gratuit ; c'est là qu'il faudra orthonormaliser.

Le théorème spectral

Propriété

Théorème spectral (résultat ADMIS, conformément au programme). Trois énoncés équivalents.

  1. Version endomorphisme. Tout endomorphisme symétrique d'un espace euclidien E est diagonalisable, et il existe une base orthonormée de E formée de vecteurs propres de cet endomorphisme.
  2. Version matricielle. Toute matrice symétrique réelle ASn(R) est diagonalisable, et il existe une matrice orthogonale P et une matrice diagonale D telles que
A=PDP,avecP1=P.

Les colonnes de P sont des vecteurs propres de A formant une base orthonormée de Rn, et les coefficients diagonaux de D sont les valeurs propres associées, écrites dans le même ordre. 3. Version somme directe. Rn est la somme directe des sous-espaces propres de A, et ceux-ci sont deux à deux orthogonaux.

Remarque

Ce théorème est admis, et c'est normal. Sa démonstration demande des outils qui ne sont pas au programme. En revanche, tout ce qui l'entoure est exigible : l'orthogonalité des sous-espaces propres (démontrée ci-dessus), la mise en pratique (méthode ci-dessous) et les conséquences (sous-section suivante). Dans une copie, on écrit « d'après le théorème spectral, A étant symétrique réelle, elle est diagonalisable en base orthonormée », et l'on passe au calcul.

Remarquons que la version 2. contient trois affirmations bien distinctes, et qu'il faut les citer toutes les trois : A est diagonalisable, la matrice de passage peut être choisie orthogonale, et P1=P. C'est la troisième qui allège les calculs de puissances.

Remarque

La portée exacte de l'hypothèse de symétrie. Il faut mesurer à quel point ce théorème est fort, et se garder de le retourner.

La symétrie donne gratuitement la diagonalisabilité. En général, une matrice n'est pas diagonalisable. Prenons

N=(0100).

Cherchons ses valeurs propres en résolvant (NλI2)X=0, c'est-à-dire le système {λx1+x2=0λx2=0. Si λ0, la seconde équation donne x2=0, puis la première x1=0 : seule la solution nulle, donc λ n'est pas valeur propre. Si λ=0, le système se réduit à x2=0 et E0(N)=Vect(e1), de dimension 1. Ainsi Sp(N)={0} et la somme des dimensions des sous-espaces propres vaut 1<2 : la matrice N n'est pas diagonalisable. Elle n'est évidemment pas symétrique.

La réciproque du théorème est fausse. Une matrice diagonalisable n'a aucune raison d'être symétrique. La matrice

B=(1102)

est triangulaire, donc ses valeurs propres se lisent sur sa diagonale : Sp(B)={1,2}. Deux valeurs propres distinctes en dimension 2 suffisent à la diagonalisabilité. Pourtant B n'est pas symétrique, et l'on peut vérifier que ses vecteurs propres (1,0) et (1,1) ne sont pas orthogonaux : B est diagonalisable, mais pas en base orthonormée.

Résumé. Symétrique diagonalisable en base orthonormée. Aucune des deux implications réciproques n'est vraie.

Diagonaliser orthogonalement en pratique

Méthode

Diagonaliser orthogonalement une matrice symétrique ASn(R). Cinq étapes, dans cet ordre.

  1. Chercher les valeurs propres en résolvant le système (AλIn)X=0 par pivot de Gauss, avec discussion sur λ : les valeurs propres sont les réels λ pour lesquels le système admet une solution non nulle. On peut aussi exploiter un polynôme annulateur ou une structure évidente (matrice triangulaire, colonnes proportionnelles). Piège : chaque division par une expression contenant λ oblige à traiter à part le cas où cette expression s'annule.
  2. Déterminer chaque sous-espace propre Eλ(A) en résolvant le système pour la valeur trouvée, et en donner une base. Contrôle : la somme des dimensions doit valoir n, le théorème spectral le garantit ; si ce n'est pas le cas, il y a une erreur de calcul.
  3. Orthonormaliser à l'intérieur de chaque sous-espace propre. Si dimEλ=1, il suffit de normer le vecteur trouvé. Si dimEλ2, on applique le procédé de Gram-Schmidt à la base de ce sous-espace propre, et uniquement à elle. Piège majeur : on n'orthonormalise jamais entre deux sous-espaces propres différents, puisque le théorème de la sous-section précédente les rend déjà orthogonaux ; le faire mélangerait des vecteurs propres associés à des valeurs propres différentes, et le résultat ne serait plus un vecteur propre.
  4. Concaténer les bases orthonormées obtenues. On obtient une base orthonormée de Rn formée de vecteurs propres : la matrice P dont les colonnes sont ces vecteurs est orthogonale, et D est la matrice diagonale des valeurs propres, dans le même ordre que les colonnes de P.
  5. Écrire A=PDP et vérifier PP=In. Cette vérification coûte quelques produits scalaires et détecte immédiatement un défaut de normalisation, qui est l'erreur la plus fréquente.

Exemple

Un premier cas, en dimension 2. Diagonalisons orthogonalement A=(3443), qui est bien symétrique.

Valeurs propres. Le système (AλI2)X=0 s'écrit

{(3λ)x+4y=04x(3+λ)y=0

L'opération 4L1(3λ)L2 élimine x sans jamais diviser :

[16+(3λ)(3+λ)]y=(25λ2)y=0.

Si λ225, on obtient y=0, puis 4x=0 avec la seconde équation, donc x=0 : pas de vecteur propre. Ainsi Sp(A){5,5}, et le calcul des sous-espaces propres ci-dessous, en exhibant un vecteur non nul pour chacune des deux valeurs, donnera l'égalité.

Sous-espaces propres. Pour λ=5, la première équation devient 2x+4y=0, soit x=2y : E5=Vect((2,1)). Pour λ=5, elle devient 8x+4y=0, soit y=2x : E5=Vect((1,2)). Les deux droites sont orthogonales, comme annoncé par le théorème, puisque 22=0.

Conclusion. En normant chaque vecteur, on obtient

P=15(2112),D=(5005),A=PDP,

et l'on vérifie PP=15(4+122221+4)=I2. La trace confirme le spectre : tr(A)=33=0=5+(5).

Exemple

Une diagonalisation orthogonale complète. Diagonalisons orthogonalement

A=(222254245).

La matrice est symétrique réelle : le théorème spectral s'applique, elle est diagonalisable en base orthonormée. Reste à faire le travail.

Étape 1 : les valeurs propres. Le système (AλI3)X=0 s'écrit

{(2λ)x+2y+2z=02x+(5λ)y+4z=02x+4y+(5λ)z=0

La différence des deux dernières lignes fait disparaître x :

L2L3 :(1λ)y(1λ)z=0,soit(1λ)(yz)=0.

Cas λ1. Alors y=z, et le système se réduit aux deux équations

(2λ)x+4y=0et2x+(9λ)y=0.

Si λ=2, la première donne y=0, donc z=0, et la seconde donne x=0 : seule la solution nulle, 2 n'est pas valeur propre. Supposons donc λ{1,2} et éliminons x en calculant (2λ)L22L1 :

[(2λ)(9λ)8]y=0,avec(2λ)(9λ)8=λ211λ+10=(λ1)(λ10).

Comme λ1, ce coefficient est nul si et seulement si λ=10. Pour λ{1,2,10}, on obtient donc y=0, puis z=0, puis x=0 : pas de valeur propre. Pour λ=10, la première équation devient 8x+4y=0, soit y=2x, et avec z=y :

E10(A)=Vect((1,2,2)),dimE10(A)=1.

Cas λ=1. Le système devient

{x+2y+2z=02x+4y+4z=02x+4y+4z=0

Les deux dernières lignes sont le double de la première : il ne reste qu'une équation, celle d'un plan. Donc

E1(A)={(x,y,z)R3  ;  x+2y+2z=0}=Vect(w1,w2),w1=(2,1,0), w2=(2,0,1),

de dimension 2.

Étape 2 : contrôle. Sp(A)={1,10} et dimE1+dimE10=2+1=3 : conforme au théorème spectral. La trace confirme, puisqu'elle vaut la somme des valeurs propres comptées avec multiplicité : tr(A)=2+5+5=12=1+1+10.

Étape 3 : orthonormalisation. Le sous-espace E10 est une droite : il suffit de normer. Comme (1,2,2)=3,

u3=13(1,2,2).

Le sous-espace E1 est un plan et sa base (w1,w2) n'est pas orthogonale, puisque w1,w2=4. Appliquons Gram-Schmidt à l'intérieur de E1. D'abord

u1=w1w1=15(2,1,0).

Ensuite, on retranche à w2 sa composante sur u1 : comme w2,u1=45,

w2=w2w2,u1u1=(2,0,1)45(2,1,0)=(25,45,1)=15(2,4,5).

Ce vecteur est bien dans le plan E1, puisque 2+810=0. Sa norme vaut 154+16+25=455=35, d'où

u2=135(2,4,5).

Étape 4 : concaténation. Vérifions au passage le théorème d'orthogonalité des sous-espaces propres, qui nous dispense de tout calcul supplémentaire :

(2,1,0),(1,2,2)=22+0=0,(2,4,5),(1,2,2)=2+810=0.

La famille (u1,u2,u3) est donc une base orthonormée de R3 formée de vecteurs propres de A. On pose

P=(25235131543523053523),D=(1000100010).

Étape 5 : vérification et conclusion. Les trois colonnes sont unitaires : 4+15=1, 4+16+2545=1 et 1+4+49=1. Elles sont deux à deux orthogonales, les produits scalaires valant respectivement 4415=0, 2235=0 et 2+81095=0. Donc PP=I3, la matrice P est orthogonale, et

A=PDP.

Conséquences immédiates

Propriété

Soit ASn(R), écrite A=PDP avec P orthogonale et D=diag(λ1,,λn).

  1. Puissances : pour tout entier k0, Ak=PDkP, où Dk=diag(λ1k,,λnk).
  2. Trace : tr(A)=λ1++λn, les valeurs propres étant comptées avec leur multiplicité.
  3. Encadrement du produit scalaire. En notant λmin et λmax la plus petite et la plus grande valeur propre de A, on a
XRn,λminX2  AX,X  λmaxX2.

Démonstration. 1. Par récurrence sur k. Le cas k=0 est l'égalité In=PInP, vraie puisque P est orthogonale. Si Ak=PDkP, alors

Ak+1=AkA=PDkPP=InDP=PDk+1P.

C'est ici que l'orthogonalité de P économise tout le travail : il n'y a aucun inverse à calculer.

2. Les matrices A et D sont semblables, or la trace est invariante par similitude (résultat du semestre précédent) : tr(A)=tr(D)=λ1++λn.

3. Notons (u1,,un) la base orthonormée de vecteurs propres donnée par les colonnes de P, avec Auk=λkuk. Décomposons X dans cette base : X=k=1nckuk avec ck=X,uk. Alors, par linéarité,

AX=k=1nckAuk=k=1nλkckuk,

et le produit scalaire se calcule sur les coordonnées, la base étant orthonormée :

AX,X=k=1nλkck2,X2=k=1nck2.

Comme λminλkλmax pour tout k et que les ck2 sont positifs, on peut encadrer terme à terme :

λmink=1nck2  k=1nλkck2  λmaxk=1nck2,

ce qui est exactement l'encadrement annoncé.

Remarque

Les deux bornes de l'encadrement sont atteintes : en prenant pour X un vecteur propre associé à λmin, l'inégalité de gauche devient une égalité, et de même à droite avec λmax. Ce sont donc les meilleures constantes possibles. Cet encadrement est l'outil qui reliera, dans la section suivante, le signe des valeurs propres au signe de AX,X.

Exemple

Puissances de la matrice précédente. Reprenons A=(222254245), de valeurs propres 1 (double) et 10 (simple).

On peut bien sûr écrire Ak=Pdiag(1,1,10k)P et effectuer les produits. Il y a plus rapide, en combinant les deux moitiés du chapitre. Comme R3=E1E10 avec deux sous-espaces propres orthogonaux, tout vecteur X s'écrit

X=q1(X)+q10(X),

q1 et q10 désignent les projections orthogonales sur E1 et sur E10. Appliquer Ak multiplie chaque composante par la puissance de la valeur propre correspondante :

AkX=1kq1(X)+10kq10(X)=X+(10k1)q10(X).

Or E10 est la droite engendrée par a=(1,2,2), dont la matrice de projection a été calculée en section 2 :

Q10=19(122244244).

On en déduit, sans aucun produit matriciel,

Ak=I3+10k19(122244244).

Le cas k=1 redonne bien A, ce qui valide le calcul.

Matrices symétriques positives

Cette dernière section est courte, mais elle est la porte d'entrée du chapitre suivant : c'est ici que le signe entre en scène.

Définitions

Définition

Soit ASn(R) une matrice symétrique réelle. On dit que :

  • A est positive lorsque AX,X0 pour tout XRn ; on note alors ASn+(R) ;
  • A est définie positive lorsque AX,X>0 pour tout XRn non nul ; on note alors ASn++(R).

Remarque

Trois précisions de rédaction, chacune sanctionnée quand elle manque.

La symétrie fait partie de la définition. On ne parle de matrice positive que pour une matrice symétrique. Une copie qui écrit « la matrice est positive » sans avoir vérifié la symétrie ne dit rien.

« Positive » ne signifie pas « à coefficients positifs ». La matrice (1221) a tous ses coefficients positifs, et pourtant, pour X=(1,1),

AX,X=XAX=2<0.

Le mot « positive » porte sur la quantité AX,X, jamais sur les coefficients.

Le quantificateur change entre les deux définitions. Pour « positive », l'inégalité est large et vaut pour tout X, 0 compris (où elle est trivialement une égalité). Pour « définie positive », elle est stricte et l'on doit exclure X=0, sans quoi la condition serait impossible à satisfaire.

Rappelons l'écriture matricielle utilisée en permanence dans cette section : pour le produit scalaire canonique,

AX,X=(AX)X=XAX=XAX,

la dernière égalité utilisant la symétrie de A. La quantité XAX est un nombre réel, à ne jamais confondre avec une matrice.

Caractérisation par le spectre

Propriété

Théorème. Soit ASn(R).

  1. A est positive si et seulement si toutes ses valeurs propres sont positives ou nulles.
  2. A est définie positive si et seulement si toutes ses valeurs propres sont strictement positives.

Démonstration. 1. Sens direct. Supposons A positive et soit λ une valeur propre de A, associée à un vecteur propre X0. Alors

0AX,X=λX,X=λX2.

Comme X0, on a X2>0, donc λ0.

1. Réciproque. Supposons toutes les valeurs propres positives ou nulles, donc λmin0. L'encadrement de la section précédente, licite car A est symétrique, donne pour tout X

AX,X  λminX2  0,

donc A est positive.

2. Sens direct. Si A est définie positive et si λ est une valeur propre associée à X0, le même calcul donne λX2=AX,X>0, donc λ>0.

2. Réciproque. Si toutes les valeurs propres sont strictement positives, alors λmin>0 et, pour tout X0,

AX,X  λminX2 > 0,

puisque X2>0. Donc A est définie positive.

Remarque

C'est le théorème qui rend la notion calculable. Vérifier « AX,X0 pour tout X » directement demande une inégalité en n variables ; vérifier le signe des valeurs propres demande une diagonalisation. La seconde tâche est un exercice standard, la première ne l'est pas. Dans un problème, la question « montrer que A est positive » se traite donc presque toujours par le spectre, sauf si la matrice se présente sous la forme MM (ci-dessous).

Exemples et propriétés

Propriété

  1. Pour toute matrice MMn,p(R), la matrice MM est symétrique positive. Elle est définie positive si et seulement si les colonnes de M sont libres.
  2. Une matrice symétrique définie positive est inversible.
  3. Toute matrice symétrique positive A admet une racine carrée symétrique positive, c'est-à-dire une matrice RSn+(R) telle que R2=A. Cette racine carrée est de plus unique (unicité admise).

Démonstration. 1. La symétrie a été vue en section 1. Pour la positivité, soit XRp :

MMX,X=XMMX=(MX)(MX)=MX2  0.

Cette quantité est nulle si et seulement si MX=0. Ainsi, MM est définie positive si et seulement si MX0 pour tout X0, c'est-à-dire si et seulement si kerM={0}, ce qui revient à dire que les colonnes de M sont libres. C'est exactement la condition rencontrée à la section 3 pour l'unicité de la solution des moindres carrés.

2. Soit A définie positive et soit XkerA. Alors AX,X=0,X=0, ce qui interdit X0 par définition. Donc kerA={0} et A est inversible. On peut aussi invoquer le spectre : toutes les valeurs propres sont strictement positives, donc 0 n'est pas valeur propre.

3. Existence. Le théorème spectral donne A=PDP avec P orthogonale et D=diag(λ1,,λn). Comme A est positive, tous les λi sont positifs ou nuls, et l'on peut poser

Δ=diag(λ1,,λn),R=PΔP.

Cette matrice convient. Elle est symétrique, car

R=(PΔP)=PΔP=PΔP=R,

une matrice diagonale étant symétrique. Elle est positive, puisque ses valeurs propres sont les λi0. Enfin, en utilisant PP=In,

R2=PΔPP=InΔP=PΔ2P=PDP=A.

L'unicité est admise.

Exemple

Une racine carrée explicite. Considérons

A=(4221).

Elle est symétrique, et l'on remarque qu'elle s'écrit A=aa avec a=(2,1). D'après la section 2, la matrice de la projection orthogonale sur la droite Vect(a) est Q=1a2aa=15A, donc

A=5Q.

Les valeurs propres de A se lisent alors sans calcul : Q est un projecteur orthogonal sur une droite de R2, donc Qa=a et Qb=0 pour b=(1,2), vecteur orthogonal à a. Ainsi Sp(A)={0,5} : la matrice A est positive, mais pas définie positive, ce que confirme le fait qu'elle n'est pas inversible.

Sa racine carrée est R=5Q=15A, c'est-à-dire

R=15(4221),et en effetR2=15A2=15(2010105)=A.

Exemple

Une matrice définie positive. La matrice A=(222254245) de la section 4 a pour spectre {1,10}, deux valeurs strictement positives : elle est donc définie positive. Sa racine carrée symétrique positive est R=Pdiag(1,1,10)P, avec la matrice P déjà construite. On voit ici tout l'intérêt de la forme A=PDP : une fois la diagonalisation orthogonale faite, puissances, racine carrée et signe se lisent sur D.

Méthode

Montrer qu'une matrice symétrique est positive. Trois voies, à essayer dans cet ordre.

  1. Reconnaître une forme MM. C'est la voie la plus rapide quand elle est disponible, car elle ne demande aucune diagonalisation : on écrit MMX,X=MX20 et c'est terminé. Le caractère défini positif se lit alors sur l'injectivité de M.
  2. Calculer AX,X directement et reconnaître une somme de carrés. Par exemple, pour A=(2111) et X=(x,y),
AX,X=2x2+2xy+y2=x2+(x+y)2  0,

et cette quantité ne s'annule que si x=0 et x+y=0, c'est-à-dire X=0 : la matrice est définie positive. 3. Diagonaliser et regarder le signe des valeurs propres. C'est la voie générale, celle du théorème de caractérisation ; elle coûte une diagonalisation complète, mais elle aboutit toujours.

Erreur à ne pas commettre : conclure du signe des coefficients. Ni les coefficients diagonaux positifs, ni tous les coefficients positifs n'entraînent quoi que ce soit. En revanche, une matrice positive a nécessairement ses coefficients diagonaux positifs, puisque Aei,ei=aii0 : c'est une condition nécessaire commode pour éliminer un candidat.

Où ces notions resservent

Nous nous arrêtons ici, mais il faut savoir vers quoi tout cela pointe.

Au chapitre suivant, on cherchera les extrema d'une fonction de plusieurs variables. La condition du premier ordre annulera les dérivées partielles ; la condition du second ordre fera intervenir la matrice des dérivées partielles secondes, la matrice hessienne, qui est symétrique. On y montrera qu'un point critique en lequel la hessienne est définie positive est un minimum local, et que le cas défini négatif donne un maximum local : autrement dit, la condition « f(c)>0 » d'une variable devient « la hessienne est définie positive », et c'est exactement le signe des valeurs propres étudié ici.

En probabilités, la matrice de variance-covariance d'un vecteur aléatoire est elle aussi symétrique positive, pour une raison qui ressemble beaucoup au point 1. ci-dessus : elle s'écrit comme une espérance de produits, et la quantité AX,X y devient une variance, donc un nombre positif.

Dans les deux cas, le travail conceptuel a déjà été fait dans ce chapitre. Il ne restera qu'à l'appliquer.

Ce qu'il faut retenir

Objet Caractérisation Réflexe de concours
f endomorphisme symétrique f(x),y=x,f(y) matrice symétrique en base orthonormée
P matrice orthogonale PP=In colonnes orthonormées, P1=P
pF(x) projeté orthogonal pF(x)F et xpF(x)F base orthonormée de F, ou de F si F est un hyperplan
p projecteur orthogonal pp=p et p symétrique ne jamais oublier la seconde condition
d(x,F) xpF(x), minimum atteint en pF(x) Pythagore, puis d2=x2pF(x)2
Moindres carrés AAX=Ab l'écart est orthogonal aux colonnes de A
A symétrique réelle A=PDP, P orthogonale théorème spectral, cité puis appliqué
A positive, définie positive valeurs propres 0, resp. >0 passer par le spectre, ou reconnaître MM

Remarque

Les six erreurs qui coûtent des points.

Confondre matrice symétrique et endomorphisme symétrique hors base orthonormée. La matrice de f peut être symétrique dans une base non orthonormée sans que f le soit, comme le montre le contre-exemple de la section 1. Toute traduction matricielle doit être précédée de la mention « la base étant orthonormée ».

Oublier d'orthonormaliser à l'intérieur d'un sous-espace propre de dimension au moins 2. Deux vecteurs propres associés à la même valeur propre n'ont aucune raison d'être orthogonaux. Sans Gram-Schmidt à l'intérieur de ce sous-espace, la matrice P obtenue n'est pas orthogonale et l'égalité A=PDP est fausse.

Orthonormaliser entre deux sous-espaces propres différents. C'est l'erreur symétrique de la précédente, et elle est pire : ces vecteurs sont déjà orthogonaux, et les mélanger par Gram-Schmidt détruit le caractère propre des vecteurs obtenus. On ne combine jamais un vecteur de Eλ avec un vecteur de Eμ.

Oublier de normer les colonnes de P. Une base de vecteurs propres deux à deux orthogonaux mais non unitaires donne une matrice P qui n'est pas orthogonale : P1P, et l'écriture A=PDP devient fausse. La vérification PP=In prend trente secondes et sauve la question.

Croire que le produit de deux matrices symétriques est symétrique. C'est faux dès que les deux matrices ne commutent pas, et l'on a le critère exact ABSn(R)    AB=BA. En revanche A+B, λA et Ak restent symétriques.

Chercher une valeur propre avec un déterminant. Cet outil n'existe pas au programme ECG, et l'employer expose à écrire des lignes entières hors sujet. Les valeurs propres se cherchent en résolvant (AλIn)X=0 avec discussion sur λ, ou grâce à un polynôme annulateur, ou par lecture directe d'une matrice triangulaire.

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.