ECG approfondies · Chapitre 07 · Second semestre
Algèbre linéaire : espaces vectoriels et applications linéaires
1re année
Espaces vectoriels de dimension finie, applications linéaires, matrices d'applications linéaires, endomorphismes, matrices carrées.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Espaces vectoriels de dimension finie
- Applications linéaires
- Matrices d'applications linéaires
- Endomorphismes
- Matrices carrées
Le premier semestre vous a donné des objets. Les matrices d'abord, avec leur arithmétique propre, leurs puissances et leurs inverses ; les systèmes linéaires ensuite, et la méthode du pivot de Gauss qui les résout tous ; puis, en fin de parcours, le vocabulaire des espaces vectoriels, des sous-espaces vectoriels et du sous-espace engendré . À ce stade, vous savez reconnaître qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel, et vous savez le décrire comme un . Mais vous ne savez rien dire de sa taille. Le plan et la droite engendrée par sont tous deux des sous-espaces vectoriels de ; rien, dans le langage du premier semestre, ne permet d'affirmer que le premier est « plus gros » que le second. C'est cette lacune que le présent chapitre comble.
Il apporte pour cela deux idées, et deux seulement. La première est la dimension. On observe qu'un sous-espace vectoriel peut être décrit par une famille de vecteurs minimale, appelée base, et que le nombre de vecteurs d'une telle famille ne dépend pas de la base choisie : ce nombre est la dimension. Il donne enfin une mesure aux objets de l'algèbre linéaire, et transforme des questions d'inclusion, réputées pénibles, en comparaisons d'entiers. La seconde idée est celle d'application linéaire : une fonction entre deux espaces vectoriels qui respecte l'addition et la multiplication par un réel. Ces applications relient les espaces entre eux, et chacune porte avec elle deux sous-espaces vectoriels, son noyau et son image, dont les dimensions sont liées par le résultat central de tout le programme d'algèbre linéaire, le théorème du rang. Les deux idées se rejoignent enfin dans un dictionnaire d'une efficacité redoutable : une fois choisies une base au départ et une base à l'arrivée, toute application linéaire se lit comme une matrice, la composition devient le produit matriciel, et la bijectivité devient l'inversibilité. Tout le calcul du premier semestre se met alors au service de la théorie.
Ce chapitre n'est donc pas un chapitre parmi d'autres : c'est le socle de la seconde année, et l'un des deux ou trois domaines les plus rentables aux concours. Les sujets d'EDHEC, d'EM Lyon, d'ECRICOME et d'HEC comportent presque tous un problème d'algèbre linéaire, et les questions d'ouverture y sont invariablement les mêmes : montrer qu'une famille est libre, déterminer un noyau et une image, appliquer le théorème du rang, écrire une matrice dans une base. Ce sont des points que l'on prend en dix minutes quand les gestes sont automatisés, et que l'on perd entièrement sinon. Le plan suit cet ordre. Les sections à construisent la théorie de la dimension, des familles génératrices jusqu'au rang d'une famille de vecteurs. La section apprend à découper un espace en deux morceaux qui ne se chevauchent pas, avec la somme directe et les sous-espaces supplémentaires. Les sections à traitent les applications linéaires, du noyau et de l'image jusqu'au théorème du rang et à la caractérisation des isomorphismes. Les sections à établissent le dictionnaire avec les matrices. La section étudie les endomorphismes vérifiant une relation, qui alimentent la moitié des problèmes de concours, et la section rassemble les méthodes sous forme de fiches.
Voici enfin les notations en vigueur dans tout le chapitre. Les lettres , et désignent des espaces vectoriels réels ; les vecteurs sont notés en minuscules latines, , , , , et les scalaires par des lettres grecques, , , , . L'ensemble des matrices à lignes et colonnes à coefficients réels est noté , abrégé en lorsque ; le coefficient d'indice d'une matrice est , l'identité d'ordre est , la matrice nulle est et la transposée de est . Le sous-espace engendré par des vecteurs est ; le noyau et l'image d'une application linéaire sont et ; les rangs sont et , la dimension est . L'ensemble des applications linéaires de dans est , abrégé en lorsque ; l'application identité de est , et l'on note , puis de proche en proche. L'ensemble des polynômes de degré inférieur ou égal à est , de base canonique . La matrice de de la base au départ vers la base à l'arrivée est , notée pour un endomorphisme. Enfin, le symbole marque la fin d'une démonstration.
Familles de vecteurs et sous-espace engendré
Familles et combinaisons linéaires
Dans tout ce chapitre, désigne un -espace vectoriel. Une famille finie de vecteurs de est une liste d'éléments de , l'entier étant le cardinal de la famille. Deux précisions valent la peine d'être faites tout de suite, car elles distinguent une famille d'un ensemble : l'ordre des vecteurs compte, et un même vecteur peut y figurer plusieurs fois. Cette souplesse est indispensable, car nous coderons bientôt les vecteurs par leurs coordonnées, et une liste de coordonnées est ordonnée.
Définition
Soient des vecteurs de . On appelle combinaison linéaire de la famille tout vecteur de la forme
où sont des réels appelés coefficients de la combinaison.
Définition
On appelle sous-espace engendré par , et l'on note , l'ensemble de toutes les combinaisons linéaires de ces vecteurs :
Par convention, pour la famille vide.
Ces deux définitions ont été introduites au premier semestre, et nous avons alors établi que est un sous-espace vectoriel de contenant chacun des . Nous pouvons maintenant dire davantage : c'est le plus petit d'entre eux, au sens de l'inclusion.
Propriété
Le est le plus petit sous-espace vectoriel contenant la famille. Soit un sous-espace vectoriel de . Alors
Démonstration. Supposons d'abord que appartiennent tous à . Soit un élément de : il existe des réels tels que . Comme est un sous-espace vectoriel, il est stable par combinaison linéaire, donc, de proche en proche, , puis , et finalement . D'où l'inclusion annoncée.
Réciproquement, si , il suffit de remarquer que chaque appartient à , en prenant le coefficient et tous les autres nuls. Donc .
Cette équivalence est d'un usage constant : pour montrer une inclusion , on ne prend pas un élément quelconque du , on vérifie seulement que les générateurs appartiennent à . C'est vérifications, au lieu d'un raisonnement sur un vecteur générique.
Propriété
Un générateur redondant peut être supprimé. Si , alors
Démonstration. L'inclusion de la droite vers la gauche est claire, puisque toute combinaison linéaire de en est une de , avec . Pour l'autre inclusion, notons , qui est un sous-espace vectoriel. Il contient , et il contient par hypothèse. La propriété précédente donne alors .
Familles génératrices
Définition
Soit un sous-espace vectoriel de . On dit que la famille finie est génératrice de , ou qu'elle engendre , lorsque
autrement dit lorsque tout vecteur de s'écrit d'au moins une façon comme combinaison linéaire de .
Le mot « au moins » mérite d'être souligné : une famille génératrice garantit l'existence d'une écriture, pas son unicité. C'est précisément l'unicité qui manque encore, et c'est elle que les sections et vont apporter.
Exemple
Trois familles génératrices de référence.
a. Dans , posons , , et plus généralement le -uplet dont toutes les coordonnées sont nulles sauf la -ième, égale à . Tout vecteur s'écrit , donc engendre .
b. Dans , tout polynôme de degré inférieur ou égal à s'écrit . La famille , de cardinal , engendre donc .
c. Dans , toute matrice s'écrit
si bien que ces quatre matrices engendrent .
Méthode
Montrer qu'une famille engendre . On prend un vecteur quelconque de , on écrit l'équation
d'inconnues , on la traduit en système linéaire, et l'on montre que ce système est compatible quel que soit le second membre. Trois remarques de rédaction. Il ne faut jamais partir d'un vecteur particulier. Il n'est pas nécessaire d'exhiber les coefficients, seule leur existence est en jeu, mais les exhiber ne coûte souvent rien de plus. Et si le système se révèle incompatible pour certains seconds membres, la famille n'est pas génératrice : les conditions de compatibilité obtenues décrivent alors exactement le sous-espace engendré.
Exemple
Montrons que la famille engendre . Soit un triplet quelconque. L'équation équivaut au système
En additionnant les trois équations, on obtient , donc . En soustrayant successivement la troisième, la première puis la deuxième équation de cette égalité, il vient
Ces trois réels existent quel que soit : la famille est génératrice.
Contrôle. Pour , on trouve , et , et l'on vérifie que .
Exemple
Une famille qui n'engendre pas. Dans , considérons et . L'équation donne , puis d'où , et la dernière équation impose , c'est-à-dire , soit
Le système n'est donc compatible que sous cette condition : la famille n'engendre pas . Au passage, le calcul livre gratuitement une description par équation du sous-espace engendré :
Ainsi appartient à , car , alors que ne lui appartient pas.
Ce dernier exemple illustre un va-et-vient que le chapitre entier exploite. Un sous-espace vectoriel se décrit de deux façons : par équations, ce qui est commode pour tester l'appartenance d'un vecteur, ou par une famille génératrice, ce qui est commode pour produire des vecteurs. Passer d'une description à l'autre, c'est résoudre un système, dans un sens ou dans l'autre.
Familles libres, familles liées
Définition
Définition
Une famille de vecteurs de est dite libre, et ses vecteurs linéairement indépendants, lorsque la seule combinaison linéaire de ces vecteurs égale au vecteur nul est celle dont tous les coefficients sont nuls :
Dans le cas contraire, la famille est dite liée, et ses vecteurs linéairement dépendants : il existe alors des réels non tous nuls tels que . Une telle égalité s'appelle une relation de dépendance linéaire.
Lisez bien le sens de l'implication. On ne demande pas que la combinaison nulle donne le vecteur nul, ce qui est toujours vrai et sans intérêt ; on demande la réciproque. Une faute de rédaction fréquente consiste à écrire « , donc la famille est libre » : cette phrase ne démontre rien du tout. La rédaction correcte commence toujours par « soient des réels tels que », et se termine par « donc ».
Méthode
Montrer qu'une famille est libre. La rédaction comporte trois temps, toujours les mêmes.
- Poser : « soient des réels tels que ».
- Traduire cette égalité vectorielle en un système linéaire homogène d'inconnues . Dans , on identifie les coordonnées ; dans , les coefficients des puissances de ; dans , les coefficients de la matrice.
- Résoudre par le pivot de Gauss et conclure : si l'unique solution est la solution nulle, la famille est libre ; s'il existe une solution non nulle, elle fournit une relation de dépendance explicite, que l'on écrit, et la famille est liée.
Les cas particuliers à connaître
Propriété
Petits cardinaux.
- La famille , réduite à un seul vecteur, est libre si et seulement si .
- La famille est liée si et seulement si et sont colinéaires, c'est-à-dire si l'un des deux est un multiple de l'autre.
Démonstration. Pour le premier point, si et si , la règle de calcul vue au premier semestre donne ou , donc : la famille est libre. Si , la relation est une relation de dépendance à coefficient non nul, donc la famille est liée.
Pour le second, supposons liée : il existe et non tous deux nuls avec . Si , alors ; sinon et . Dans les deux cas, l'un des vecteurs est multiple de l'autre. Réciproquement, si par exemple , alors est une relation de dépendance dont le premier coefficient vaut .
Attention à ne pas étendre ce critère : à partir de trois vecteurs, « liée » ne signifie plus « deux d'entre eux sont colinéaires ». La famille est liée, puisque le troisième vecteur est la somme des deux premiers, alors qu'aucun de ses vecteurs n'est multiple d'un autre. Confondre les deux notions est l'erreur la plus fréquente du chapitre.
Propriété
Trois faits utiles. Soit une famille de vecteurs de .
- Toute sous-famille d'une famille libre est libre. De façon équivalente, toute famille contenant une famille liée est liée.
- Une famille contenant le vecteur nul est liée. Une famille contenant deux fois le même vecteur est liée.
- La famille est liée si et seulement si l'un de ses vecteurs est combinaison linéaire des autres.
Démonstration. Point . Soit libre, et considérons la sous-famille obtenue en ne gardant que certains indices. Toute relation de dépendance portant sur cette sous-famille se prolonge en une relation portant sur la famille entière, en affectant le coefficient aux vecteurs supprimés. Comme la famille entière est libre, tous les coefficients sont nuls, en particulier ceux de la sous-famille.
Point . Si , la relation a un coefficient non nul. Si avec , la relation , complétée par des zéros, convient.
Point . Supposons la famille liée : il existe des réels non tous nuls tels que . Choisissons un indice tel que . On peut alors isoler :
et est bien combinaison linéaire des autres. Réciproquement, si , alors est une relation de dépendance dont le coefficient de vaut .
Le point s'utilise surtout dans le sens négatif : si l'on repère deux vecteurs colinéaires à l'intérieur d'une famille de cinq vecteurs, la famille entière est liée, et c'est terminé en une ligne. Le point , lui, est la traduction intuitive de la notion : une famille liée contient de la redondance, un de ses vecteurs n'apporte rien que les autres n'apportent déjà.
Propriété
Ajouter un vecteur extérieur au . Si la famille est libre et si , alors la famille est encore libre.
Démonstration. Soient et des réels tels que . Supposons . On pourrait alors écrire
ce qui placerait dans , contrairement à l'hypothèse. Donc , et la relation devient . La liberté de donne alors . Tous les coefficients sont nuls.
Cette propriété d'apparence modeste est le moteur du théorème de la base incomplète, en section : elle dit qu'une famille libre qui n'engendre pas encore tout l'espace peut toujours être agrandie.
Exemples
Exemple
Dans , une famille libre. Reprenons , et . Soient , , des réels tels que . En identifiant les trois coordonnées,
La somme des trois équations donne , donc . En retranchant successivement chacune des équations, il vient , et . La famille est libre.
Exemple
Dans , une famille liée. Soient , et . Cherchons si est combinaison linéaire de et : l'équation s'écrit , et . Les deux premières équations donnent après avoir effectué , donc , puis ; et la troisième est bien vérifiée, car . On a donc la relation de dépendance
dont les coefficients ne sont pas tous nuls : la famille est liée. Notez que la rédaction attendue exhibe la relation ; écrire « la famille est liée » sans la produire ne vaut pas la moitié des points.
Exemple
Dans . La famille est liée, car la deuxième matrice est la somme des deux autres. En revanche, la famille formée des deux premières est libre : si , le coefficient d'indice donne , puis celui d'indice donne .
Familles échelonnées en degré
Dans un espace de polynômes, il existe un argument spécifique, très économique, qu'il faut connaître par cœur : il évite un système à chaque fois.
Propriété
Famille échelonnée en degré. Soient des polynômes non nuls de dont les degrés sont deux à deux distincts. Alors la famille est libre.
Démonstration. Quitte à renuméroter les polynômes, on peut supposer . Soient des réels tels que , et raisonnons par l'absurde en supposant que ces coefficients ne sont pas tous nuls. Notons le plus grand indice tel que . La relation s'écrit alors
Le membre de gauche est un polynôme de degré exactement , puisque . Le membre de droite est une somme de polynômes de degrés strictement inférieurs à , donc son degré est strictement inférieur à . Deux polynômes égaux ayant le même degré, c'est absurde. Tous les coefficients sont donc nuls.
Exemple
La famille de est formée de polynômes non nuls de degrés respectifs , , et , deux à deux distincts : elle est libre, sans le moindre calcul. De même, la famille est libre. En revanche, l'argument ne dit rien de la famille , dont les deux polynômes ont le même degré ; ici, il faut revenir au système, qui montre d'ailleurs qu'elle est libre.
Bases et coordonnées
Définition
Définition
Une famille de vecteurs de est une base de lorsqu'elle est à la fois libre et génératrice de .
Une base est donc une famille génératrice sans redondance : elle est assez grande pour produire tous les vecteurs de , et assez petite pour qu'aucun de ses vecteurs ne soit superflu. C'est exactement le bon compromis, et le théorème suivant en donne la raison profonde.
Existence et unicité des coordonnées
Propriété
Théorème des coordonnées. Soit une famille de vecteurs de . Cette famille est une base de si et seulement si tout vecteur de s'écrit d'une unique façon sous la forme
Les réels sont alors appelés les coordonnées de dans la base .
Démonstration. Supposons d'abord que soit une base.
Existence. La famille est génératrice de , donc tout vecteur de s'écrit comme combinaison linéaire de : une écriture existe.
Unicité. Supposons que admette deux écritures,
En soustrayant membre à membre et en rassemblant les termes de même indice, on obtient
La famille étant libre, tous les coefficients de cette combinaison sont nuls : pour tout , c'est-à-dire . Les deux écritures coïncident.
Réciproquement, supposons que tout vecteur de s'écrive d'une unique façon comme combinaison linéaire de . L'existence de l'écriture pour tout signifie exactement que la famille est génératrice. Pour la liberté, soient des réels tels que . Le vecteur admet aussi l'écriture . Par unicité de l'écriture appliquée au vecteur , on conclut . La famille est libre, donc c'est une base.
Ce théorème est le pivot de tout le chapitre : c'est lui qui autorise à coder un vecteur par une liste de nombres. La partie « unicité » est la plus utile en pratique, et le geste à retenir de la démonstration est celui-ci : pour comparer deux écritures dans une base, on les soustrait et l'on utilise la liberté. Ce geste reviendra une dizaine de fois dans le chapitre.
Définition
Soit une base de et soit , de coordonnées dans . On appelle matrice colonne des coordonnées de dans , notée , la matrice
Insistons sur un point que les copies négligent : les coordonnées dépendent de la base et de l'ordre de ses vecteurs. Écrire « les coordonnées de sont » sans préciser la base est dépourvu de sens. Dès qu'un énoncé fait intervenir deux bases, il faut nommer chacune d'elles et ne jamais mélanger les colonnes.
Les bases canoniques
Propriété
Bases canoniques usuelles.
- Dans : la famille , où a toutes ses coordonnées nulles sauf la -ième, égale à . Les coordonnées de dans cette base sont : elles coïncident avec le -uplet lui-même.
- Dans : la famille , de cardinal . Les coordonnées de sont ses coefficients .
- Dans : la famille des matrices élémentaires , où est la matrice dont tous les coefficients sont nuls sauf celui d'indice , égal à . Elle compte matrices, et les coordonnées de sont ses coefficients.
Démonstration dans le cas de . La famille est génératrice, comme on l'a vu en section . Pour la liberté, soient des réels tels que . Le membre de gauche vaut , et l'égalité de deux -uplets est l'égalité de leurs coordonnées une à une : . Les deux autres cas se traitent de la même façon, en identifiant les coefficients des puissances de pour , et les coefficients de la matrice pour .
Exemple
Les matrices élémentaires de . Ce sont
et toute matrice de s'écrit , d'une seule façon.
Exemple
Une base non canonique de , et des coordonnées. La famille est génératrice de (section ) et libre (section ) : c'est une base de . Les calculs de la section donnent, pour tout ,
Ainsi les coordonnées de dans sont , et , et
alors que ses coordonnées dans la base canonique sont , et . Un même vecteur, deux colonnes différentes : voilà pourquoi la base doit toujours être nommée.
Dimension
Le théorème fondateur
Définition
Un espace vectoriel est dit de dimension finie lorsqu'il admet une famille génératrice finie. Dans le cas contraire, il est dit de dimension infinie.
Les espaces au programme sont tous de dimension finie, à deux exceptions près : l'ensemble des suites réelles et l'ensemble des fonctions ne le sont pas. Ils resteront des espaces ambiants commodes, mais tous les résultats de cette section ne s'appliqueront qu'à leurs sous-espaces vectoriels de dimension finie.
Propriété
Lemme fondamental (admis). Soit un espace vectoriel engendré par vecteurs. Alors toute famille de vecteurs de est liée.
Ce résultat est le seul point de la théorie que le programme laisse en dehors des démonstrations exigibles, et tout le reste en découle. Sa signification intuitive est simple : on ne peut pas loger plus de vecteurs indépendants dans un espace qu'il n'en faut pour l'engendrer. Dans , par exemple, trois vecteurs sont toujours liés, ce que la géométrie du plan rend évident.
Propriété
Théorème de la dimension. Soit un espace vectoriel de dimension finie admettant une base de cardinal . Alors toutes les bases de ont le même cardinal .
Démonstration. Soient et deux bases de .
Montrons d'abord . La famille est génératrice de , donc est engendré par vecteurs. Si l'on avait , la sous-famille , formée de vecteurs, serait liée d'après le lemme fondamental ; or toute famille contenant une famille liée est liée, donc serait liée, ce qui contredit le fait que est une base. Ainsi .
En échangeant les rôles de et de , le même raisonnement donne . Par double inégalité, .
Définition
Soit un espace vectoriel de dimension finie, non réduit à . On appelle dimension de , notée , le cardinal commun à toutes ses bases. Par convention, la famille vide est une base de l'espace nul, et
Propriété
Les dimensions à connaître par cœur.
Ces valeurs se lisent directement sur les bases canoniques de la section : vecteurs , matrices élémentaires , et monômes de à . Le seul piège est le dernier : est de dimension , et non , parce que le polynôme constant compte. Cette erreur d'une unité coûte des points chaque année.
Base extraite, base incomplète
Propriété
Théorème de la base extraite. Soit un espace vectoriel de dimension finie, non réduit à . De toute famille génératrice finie de , on peut extraire une base de .
Idée de la démonstration. Partons d'une famille génératrice . Si elle est libre, c'est une base et il n'y a rien à faire. Sinon, elle est liée, donc l'un de ses vecteurs est combinaison linéaire des autres ; en le supprimant, on ne change pas le sous-espace engendré, et la famille obtenue est encore génératrice, avec un vecteur de moins. On recommence. Le cardinal diminuant strictement à chaque étape et restant positif, le processus s'arrête : on aboutit à une famille génératrice et libre, c'est-à-dire à une base.
Une conséquence immédiate mérite d'être isolée : tout espace vectoriel de dimension finie admet au moins une base. C'est ce qui donne un sens à la définition de la dimension.
Propriété
Théorème de la base incomplète. Soient un espace vectoriel de dimension finie et une famille libre de . Alors on peut compléter cette famille en une base de , en lui ajoutant des vecteurs choisis dans une famille génératrice donnée de .
Idée de la démonstration. Si la famille libre engendre déjà , c'est une base. Sinon, il existe un vecteur de qui n'appartient pas à , et l'on peut même le choisir dans une famille génératrice fixée à l'avance : si tous les vecteurs de cette famille génératrice appartenaient au , celui-ci contiendrait tout entier. La propriété de la section assure que est encore libre, avec un vecteur de plus. On recommence. Le processus s'arrête, car le cardinal d'une famille libre est majoré par d'après le lemme fondamental. La famille obtenue est libre et génératrice.
Ces deux théorèmes se répondent : le premier retire des vecteurs à une famille trop grande, le second en ajoute à une famille trop petite ; dans les deux cas, on atterrit sur une base. Ils ne sont presque jamais utilisés pour construire effectivement une base dans un exercice numérique, mais ils sont des outils de démonstration constants, et le second est la clef de l'existence d'un supplémentaire en section , puis du théorème du rang en section .
Le théorème central de la dimension finie
Propriété
Cardinal, liberté et caractère générateur. Soit un espace vectoriel de dimension finie , et soit une famille de vecteurs de .
- Si la famille est libre, alors .
- Si la famille est génératrice de , alors .
Démonstration. Point . L'espace possède une base de cardinal , donc il est engendré par vecteurs. Si l'on avait , la sous-famille formée des premiers vecteurs serait liée d'après le lemme fondamental, et la famille entière le serait aussi. C'est exclu, donc .
Point . Si la famille est génératrice, le théorème de la base extraite permet d'en extraire une base de , laquelle possède vecteurs. Une sous-famille ayant au plus autant d'éléments que la famille, on obtient .
Propriété
Le théorème « libre ou génératrice, au bon cardinal ». Soit un espace vectoriel de dimension finie , et soit une famille de exactement vecteurs de . Alors
Démonstration. Une base est libre et génératrice par définition : les deux implications de la gauche vers la droite sont acquises.
Supposons la famille libre. Le théorème de la base incomplète permet de la compléter en une base de . Cette base contient les vecteurs de départ, et son cardinal vaut d'après le théorème de la dimension. Aucun vecteur n'a donc été ajouté : la famille de départ est elle-même une base.
Supposons maintenant la famille génératrice. Le théorème de la base extraite permet d'en extraire une base de , dont le cardinal vaut . Cette base est une sous-famille de vecteurs d'une famille qui en compte : c'est la famille tout entière. Elle est donc une base.
Ce théorème est celui que vous utiliserez le plus souvent dans l'année, car il divise le travail par deux. Pour montrer qu'une famille est une base, il suffit de compter ses vecteurs, de vérifier que le compte tombe sur , puis de démontrer une seule des deux propriétés, la liberté en général, qui se ramène à un système homogène. On ne vérifie jamais les deux.
Exemple
La famille compte vecteurs, et . On a montré en section qu'elle est libre : c'est donc une base de , et il était inutile de vérifier en plus qu'elle est génératrice, comme nous l'avions fait en section .
De même, la famille compte vecteurs et . Ses polynômes sont non nuls et de degrés distincts, donc elle est libre : c'est une base de .
En revanche, la famille ne peut pas être une base de , quelle que soit sa liberté : elle ne compte que vecteurs. Et la famille ne peut pas l'être non plus : elle en compte , donc elle est nécessairement liée.
Sous-espaces et dimension, rang d'une famille
Dimension d'un sous-espace vectoriel
Propriété
Dimension d'un sous-espace (admis pour la finitude). Soient un espace vectoriel de dimension finie et un sous-espace vectoriel de . Alors est de dimension finie et
Démonstration. On admet que est de dimension finie. Il possède donc une base, disons de cardinal . Cette famille est libre dans ; comme les opérations de sont celles de , une combinaison linéaire de ses vecteurs se calcule de la même façon dans , donc la famille est aussi libre en tant que famille de . Le théorème du cardinal donne alors .
Propriété
Le critère d'égalité par les dimensions. Soient un espace vectoriel de dimension finie et un sous-espace vectoriel de . Alors
Démonstration. Si , les dimensions sont évidemment égales.
Réciproquement, supposons . Si , alors et c'est fini. Supposons et considérons une base de : elle compte vecteurs, et l'argument ci-dessus montre qu'elle est libre en tant que famille de . C'est donc une famille libre de de cardinal : d'après le théorème central de la section , c'est une base de . Par conséquent
la seconde égalité venant de ce que est une base de .
Ce résultat est, à lui seul, l'une des raisons d'être de la notion de dimension. Montrer une égalité de deux sous-espaces vectoriels par double inclusion est souvent long ; ici, une inclusion et une égalité de dimensions suffisent. Le schéma de rédaction est immuable : on établit , on calcule les deux dimensions, on constate qu'elles sont égales, on conclut . Attention toutefois : l'inclusion est indispensable. Deux sous-espaces de même dimension n'ont aucune raison d'être égaux, comme le montrent deux droites distinctes du plan.
Rang d'une famille de vecteurs
Définition
Soit une famille finie de vecteurs d'un espace vectoriel . On appelle rang de cette famille, noté , la dimension du sous-espace vectoriel qu'elle engendre :
Le rang mesure le nombre de vecteurs « réellement utiles » de la famille, une fois éliminées les redondances. Il fournit du même coup un critère numérique de liberté et de caractère générateur.
Propriété
Soit une famille de vecteurs d'un espace vectoriel de dimension finie, et soit son rang. Alors
Démonstration. Notons . La famille engendre , donc le point du théorème du cardinal, appliqué dans , donne , c'est-à-dire . Si , la famille est une famille génératrice de de cardinal , donc une base de , donc libre. Réciproquement, si la famille est libre, elle est libre et génératrice de , donc c'est une base de , et .
Pour la seconde ligne, est un sous-espace vectoriel de , donc ; et l'égalité équivaut à d'après le critère précédent, c'est-à-dire au fait que la famille engendre .
Calcul pratique d'un rang
Méthode
Calculer le rang d'une famille de vecteurs par échelonnement.
- Écrire les vecteurs en lignes dans une matrice, chacun par ses coordonnées dans une base fixée (la base canonique en général).
- Échelonner par le pivot de Gauss, en n'utilisant que les trois opérations élémentaires sur les lignes : échange de deux lignes, multiplication d'une ligne par un réel non nul, ajout à une ligne d'un multiple d'une autre ligne.
- Compter les lignes non nulles de la matrice échelonnée : ce nombre est le rang.
- Lire une base du sous-espace engendré : les lignes non nulles obtenues en conviennent, puisqu'elles engendrent le même sous-espace et forment une famille libre.
Cette méthode repose sur un point qu'il faut savoir justifier : les opérations élémentaires sur les lignes ne changent pas le sous-espace engendré. En effet, échanger deux vecteurs ne modifie pas l'ensemble de leurs combinaisons linéaires ; multiplier un vecteur par non plus, puisque l'opération se défait en multipliant par ; enfin, remplacer par donne une famille dont tous les vecteurs sont dans le initial, et l'opération inverse montre l'inclusion réciproque. Le étant conservé, sa dimension l'est aussi.
Reste à savoir pourquoi les lignes non nulles d'une matrice échelonnée forment une famille libre. Supposons une combinaison linéaire de ces lignes égale à la ligne nulle, et considérons la colonne où se trouve le premier pivot, celui de la première ligne : toutes les autres lignes ont un coefficient nul dans cette colonne, donc le coefficient affecté à la première ligne est nul. On répète l'argument avec le deuxième pivot, puis le troisième, et ainsi de suite : tous les coefficients sont nuls.
Exemple
Un calcul de rang dans . Déterminons le rang de la famille
Écrivons ces vecteurs en lignes et échelonnons. Les opérations , et donnent
Les trois dernières lignes sont identiques. Les opérations , puis conduisent à la matrice échelonnée
Il reste deux lignes non nulles, donc
La famille est liée, puisque son rang est strictement inférieur à son cardinal , et elle n'engendre pas , puisque .
Contrôle. Les relations de dépendance se lisent sur les calculs : , car , et , car .
Somme, somme directe, sous-espaces supplémentaires
Les cinq premières sections savent mesurer un sous-espace vectoriel. Elles ne savent pas encore le décomposer, c'est-à-dire découper un espace en deux morceaux qui, mis bout à bout, le reconstituent exactement, sans manque et sans recouvrement. C'est l'objet de cette section. Le vocabulaire qu'elle installe, somme directe et sous-espaces supplémentaires, servira jusqu'à la fin du chapitre : c'est lui qui décrira les projecteurs et les symétries de la section .
Une précision d'emblée, pour que vous placiez votre effort au bon endroit. Le programme officiel indique qu'aucune démonstration de cette section n'est exigible. Les démonstrations qui suivent sont donc données pour que les énoncés ne tombent pas du ciel, et parce que leurs gestes, comparer deux décompositions et concaténer deux bases, sont exactement ceux que les exercices réclament. Mais ce que l'on attend de vous le jour du concours, c'est de savoir utiliser ces résultats vite et sans hésiter, pas de les redémontrer.
Somme de deux sous-espaces
Définition
Soient et deux sous-espaces vectoriels de . On appelle somme de et de , et l'on note , l'ensemble des vecteurs qui s'écrivent comme la somme d'un vecteur de et d'un vecteur de :
Ne confondez pas cette somme avec la réunion . La réunion contient les vecteurs qui sont dans ou dans , et ce n'est presque jamais un sous-espace vectoriel : dans , la réunion des deux axes contient et , mais pas leur somme . La somme , elle, contient tous les vecteurs obtenus en additionnant, et c'est exactement ce qu'il faut ajouter à la réunion pour obtenir un sous-espace vectoriel.
Propriété
La somme est un sous-espace vectoriel, et c'est le plus petit contenant et . Soient et deux sous-espaces vectoriels de . Alors est un sous-espace vectoriel de , il contient et il contient ; de plus, tout sous-espace vectoriel de contenant et contient . On écrit cette dernière propriété
en convenant que d'une partie de désigne le plus petit sous-espace vectoriel de qui la contient, ce qui prolonge la notation de la section .
Démonstration. Montrons d'abord que est un sous-espace vectoriel de . Il est inclus dans , puisque et le sont et que est stable par addition. Il contient , car avec et : il n'est donc pas vide. Soient enfin et dans et soient , deux réels. Il existe , dans et , dans tels que et , d'où
Le premier terme appartient à et le second à , ces deux sous-espaces étant stables par combinaison linéaire ; donc . La caractérisation des sous-espaces vectoriels s'applique.
Ensuite, contient , car tout s'écrit avec ; il contient pour la même raison.
Enfin, soit un sous-espace vectoriel de contenant et . Pour et , les vecteurs et appartiennent tous deux à , donc leur somme aussi, étant stable par addition. Ainsi .
Propriété
Générateurs d'une somme. Si et , alors
Démonstration. Notons . C'est un sous-espace vectoriel qui contient chacun des , donc il contient d'après la propriété du plus petit sous-espace vectoriel de la section ; il contient de même . La propriété précédente donne alors .
Réciproquement, chaque appartient à , donc à , et chaque appartient à , donc à . Comme est un sous-espace vectoriel contenant ces vecteurs, il contient le sous-espace qu'ils engendrent, c'est-à-dire .
C'est sous cette forme que la somme se calcule en exercice : pour obtenir une famille génératrice de , on met bout à bout une famille génératrice de et une famille génératrice de . Le rang de la famille obtenue, calculé au pivot comme en section , donne .
Exemple
Dans , soient et . Alors , et le rang de cette famille se calcule en écrivant les trois vecteurs en lignes. Les opérations puis donnent
Il reste deux lignes non nulles, donc . Or , puisque et ne sont pas colinéaires, et : le critère d'égalité par les dimensions de la section donne . Autrement dit, n'apportait rien, et l'on s'en assure directement, car .
Somme directe
Définition
Soient et deux sous-espaces vectoriels de . On dit que la somme est directe lorsque tout vecteur de se décompose d'une unique façon sous la forme
On note alors cette somme .
L'existence d'une telle écriture est acquise pour tout vecteur de , par définition même de la somme ; c'est l'unicité qui est en jeu, exactement comme au théorème des coordonnées de la section . Et de même que la liberté d'une famille se lit sur la seule décomposition du vecteur nul, le caractère direct d'une somme se lit sur la seule intersection des deux sous-espaces. C'est le théorème suivant, et c'est le résultat le plus utilisé de la section.
Propriété
Caractérisation d'une somme directe. Soient et deux sous-espaces vectoriels de . Alors
Démonstration. Supposons d'abord la somme directe, et soit . Ce vecteur appartient à , et il y admet les deux décompositions
la première avec et , la seconde avec et . L'unicité de la décomposition force ces deux écritures à coïncider, donc . Ainsi , et l'inclusion réciproque est claire, appartenant à tout sous-espace vectoriel.
Réciproquement, supposons , et soit admettant deux décompositions
En regroupant d'un côté les termes de et de l'autre ceux de ,
Le membre de gauche appartient à , le membre de droite à , ces deux sous-espaces étant stables par différence : ce vecteur commun appartient donc à . D'où et , c'est-à-dire et . Les deux décompositions coïncident.
Retenez le geste de la réciproque, car c'est celui que l'on rédige : on écrit deux décompositions, on fait passer d'un côté ce qui vit dans et de l'autre ce qui vit dans , et l'on conclut que le vecteur ainsi isolé est dans l'intersection. En pratique, montrer qu'une somme est directe ne demande donc jamais de manipuler des décompositions. On résout le système qui décrit , et l'on vérifie qu'il n'a que la solution nulle.
Sous-espaces supplémentaires
Définition
Soient et deux sous-espaces vectoriels de . On dit que et sont supplémentaires dans lorsque
c'est-à-dire lorsque tout vecteur de s'écrit d'une unique façon comme la somme d'un vecteur de et d'un vecteur de . On dit aussi que est un supplémentaire de dans .
Deux mises en garde de vocabulaire. D'abord, « supplémentaire » n'est pas « complémentaire » : le complémentaire de dans est l'ensemble des vecteurs qui ne sont pas dans , et ce n'est jamais un sous-espace vectoriel, puisqu'il ne contient pas . Ensuite, et l'article indéfini de la définition l'annonce, un supplémentaire n'est pas unique : on dit « un » supplémentaire, jamais « le » supplémentaire. L'exemple qui suit montre à quel point.
Exemple
Une droite du plan a une infinité de supplémentaires. Dans , soit , l'axe des abscisses. Pour tout réel , posons , et montrons que et sont supplémentaires dans .
L'intersection est nulle. Soit : il existe des réels et tels que et . L'égalité des secondes coordonnées donne , donc .
La somme vaut . Soit . Cherchons et tels que . La seconde coordonnée impose , puis la première . La décomposition existe donc, et elle s'écrit
Ainsi pour tout réel . Une même droite admet donc une infinité de supplémentaires, deux à deux distincts, et il n'y a aucun sens à parler du supplémentaire de . Géométriquement, décomposer un vecteur sur et , c'est le projeter sur l'axe des abscisses en suivant la direction de : changer , c'est changer la direction de projection.
Propriété
Existence d'un supplémentaire en dimension finie. Soient un espace vectoriel de dimension finie et un sous-espace vectoriel de . Alors admet au moins un supplémentaire dans .
Démonstration. Posons . Si , le sous-espace convient, car et ; si , c'est qui convient, pour les mêmes raisons. Écartons ces deux cas et posons , avec .
Soit une base de . C'est une famille libre de , et le théorème de la base incomplète (section ) permet de la compléter en une base de ,
Posons .
La somme vaut . D'après la propriété des générateurs d'une somme,
la dernière égalité venant de ce que est une base de , donc une famille génératrice.
L'intersection est nulle. Soit . Comme , il existe des réels tels que ; comme , il existe des réels tels que . En soustrayant ces deux écritures,
La famille étant libre, tous ces coefficients sont nuls, et . La somme vaut et son intersection est réduite au vecteur nul : d'après la caractérisation des sommes directes, .
Ce théorème est un résultat d'existence, non de construction imposée : sa démonstration fabrique bien un supplémentaire, mais l'exemple précédent rappelle qu'il en existe en général une infinité d'autres. En exercice, on n'écrit donc jamais « soit le supplémentaire de » ; on écrit « soit un supplémentaire de », et le plus souvent on en exhibe un explicitement.
Concaténation de bases
Propriété
Concaténation de bases. Soient et deux sous-espaces vectoriels de , non réduits à et de dimension finie, soit une base de et soit une base de . Notons
la famille obtenue en mettant et bout à bout. Alors
Démonstration. Supposons .
La famille engendre . D'après la propriété des générateurs d'une somme, .
La famille est libre. Soient et des réels tels que
Posons , qui appartient à , et , qui appartient à . La relation s'écrit , donc : ce vecteur appartient à la fois à et à , donc à . Ainsi et . La liberté de donne alors , et celle de donne .
Réciproquement, supposons que soit une base de . Alors . Soit maintenant : il existe des réels et tels que
En soustrayant, on obtient une combinaison linéaire nulle des vecteurs de , dont la liberté annule tous les coefficients : . La somme vaut et elle est directe, donc .
Cette équivalence matérialise la décomposition, et c'est l'outil de calcul de la section. Si l'on sait que , on obtient une base de en juxtaposant une base de et une base de ; réciproquement, pour prouver que deux sous-espaces sont supplémentaires, il suffit de constater que la juxtaposition de leurs bases est une base de , ce qui, au bon cardinal, se ramène à une seule vérification de liberté (section ).
Dimension d'une somme
Propriété
Dimension d'une somme de deux sous-espaces. Soient et deux sous-espaces vectoriels de dimension finie d'un espace vectoriel . Alors
Démonstration. Posons , et . L'intersection est un sous-espace vectoriel de et de , donc et .
Choisissons une base de , en convenant qu'il s'agit de la famille vide si . C'est une famille libre de , que le théorème de la base incomplète permet de compléter en une base
c'est aussi une famille libre de , que l'on complète de même en une base
Montrons que la famille
qui compte vecteurs, est une base de .
Elle engendre . Les et les engendrent , les et les engendrent ; d'après la propriété des générateurs d'une somme, la famille engendre .
Elle est libre. Soient des réels , et tels que
Posons . La relation donne
Le membre de droite est une combinaison linéaire de vecteurs de , donc ; et est par construction une combinaison linéaire de vecteurs de , donc . Ainsi , et se décompose sur la base de cette intersection : il existe des réels tels que . En comparant avec la définition de ,
Cette combinaison porte sur les vecteurs de la base de , qui est libre : tous les sont nuls, et tous les aussi. La relation de départ se réduit alors à
combinaison linéaire nulle des vecteurs de la base de , qui est libre elle aussi : tous les et tous les sont nuls.
La famille est donc une base de , et .
Cette formule se lit comme celle du cardinal d'une réunion d'ensembles finis : on additionne les deux dimensions, puis l'on retranche ce qui a été compté deux fois, à savoir la partie commune. Elle a une conséquence immédiate, et c'est elle que l'on utilise le plus.
Propriété
Dimension d'une somme directe, cas des supplémentaires. Soient et deux sous-espaces vectoriels de dimension finie de .
- Si la somme est directe, alors .
- Si est de dimension finie et si et sont supplémentaires dans , alors
Démonstration. Point . Si la somme est directe, alors , donc , et la formule précédente donne .
Point . Si , alors d'après le point .
La réciproque du point est fausse, et c'est une erreur classique : l'égalité des dimensions ne suffit pas. Dans , les deux sous-espaces vérifient , et pourtant ils ne sont pas supplémentaires : leur somme vaut et non , et leur intersection vaut et non . C'est précisément pour cela que le théorème suivant réclame deux conditions, et non une seule.
Le théorème pratique : deux conditions sur trois
Propriété
Caractérisation des sous-espaces supplémentaires en dimension finie. Soient un espace vectoriel de dimension finie et , deux sous-espaces vectoriels de . Considérons les trois conditions
Si deux de ces trois conditions sont vérifiées, alors la troisième l'est aussi, et .
Démonstration. Si et sont vérifiées, la somme vaut d'après , et elle est directe d'après et la caractérisation des sommes directes : ainsi , et découle alors de la propriété précédente.
Supposons et . Comme , la formule de la dimension d'une somme donne
Or est un sous-espace vectoriel de de même dimension que : le critère d'égalité par les dimensions (section ) donne , c'est-à-dire .
Supposons enfin et . La formule de la dimension d'une somme s'écrit alors
d'où , c'est-à-dire , ce qui est .
Méthode
Montrer que deux sous-espaces et sont supplémentaires dans . On vérifie deux choses sur trois, jamais les trois : l'intersection nulle, la somme égale à , et l'addition des dimensions. Le couple le plus rapide est presque toujours le même.
- Compter les dimensions. Exhiber une base de et une base de , en déduire et , et vérifier que . Si le compte ne tombe pas juste, les deux sous-espaces ne sont pas supplémentaires, et c'est terminé en trois lignes.
- Montrer que . Prendre dans l'intersection, écrire les conditions d'appartenance à et à , résoudre le système obtenu, conclure que seule la solution nulle convient. Ne jamais se contenter de constater que les générateurs de ne sont pas ceux de : ce n'est pas un argument.
- Conclure en citant le théorème : « et , donc ».
Deux variantes utiles. Si n'est pas connue, on établit à la place l'intersection nulle et la somme , cette dernière par un calcul explicite de décomposition. Et si l'on dispose déjà d'une base de et d'une base de , il revient au même de montrer que leur juxtaposition est une base de : au bon cardinal, une vérification de liberté suffit.
Deux exemples entièrement traités
Exemple
Un plan et une droite de . Soient
Montrons que .
Les dimensions. L'équation de donne , les paramètres étant et :
donc . Ces deux vecteurs ne sont pas colinéaires, donc ils forment une base de et . Par ailleurs , et
L'intersection. Soit . Comme , il existe un réel tel que ; comme , ses coordonnées vérifient l'équation de , soit , donc et . Ainsi .
Deux conditions sur trois sont vérifiées : .
La décomposition explicite. Soit . On cherche le réel tel que appartienne à , c'est-à-dire , soit . La décomposition de est donc
le premier terme appartenant à , car , et le second à .
Contrôle numérique. Pour , on obtient , donc la part dans est et la part dans est . Ce dernier vecteur est bien dans , car , et la somme redonne .
Une base par concaténation. La famille , formée d'une base de suivie d'une base de , est donc une base de .
Exemple
Une décomposition de . Posons et , deux sous-espaces vectoriels de . Montrons que
Deux bases. Les polynômes et sont non nuls et de degrés distincts, donc la famille est libre (section ) : c'est une base de , et . De même, est une base de et .
Par concaténation. La famille obtenue en mettant ces deux bases bout à bout est , c'est-à-dire la base canonique de . C'est donc une base de , et le théorème de concaténation donne immédiatement .
Par l'autre voie. On peut aussi invoquer le théorème pratique. D'une part . D'autre part, soit : il existe des réels , , , tels que et , d'où
La famille étant libre, , donc . Deux conditions sur trois : les deux sous-espaces sont supplémentaires.
La décomposition explicite. Elle consiste à couper le polynôme en deux selon les degrés. Pour ,
le premier terme dans , le second dans . Ainsi se décompose en , et cette écriture est la seule possible.
Ces deux exemples donnent le mode d'emploi complet de la section. On reconnaît une somme directe en calculant une intersection, on la confirme par les dimensions, et l'on s'en sert pour décomposer les vecteurs, ce qui est le but recherché. La section montrera que cette décomposition est exactement ce que réalise un projecteur, et le chapitre bouclera ainsi sur lui-même.
Applications linéaires
Définition et premières propriétés
Définition
Soient et deux -espaces vectoriels. Une application est dite linéaire lorsqu'elle vérifie les deux conditions suivantes :
L'ensemble des applications linéaires de dans est noté .
Propriété
Caractérisation en une seule ligne. Une application est linéaire si et seulement si
Démonstration. Si est linéaire, alors , en utilisant successivement les deux conditions de la définition. Réciproquement, si la condition unique est vérifiée, il suffit de la spécialiser : avec , on obtient ; avec , on obtient .
C'est cette forme condensée que l'on utilise systématiquement en exercice : elle traite les deux vérifications d'un coup, et c'est elle que le correcteur attend.
Propriété
Soit . Alors
et, pour toute famille de vecteurs de et tous réels ,
Démonstration. Pour la première égalité, appliquons la linéarité avec et : . Pour la deuxième, . La troisième s'obtient par récurrence immédiate sur , le cas étant la caractérisation ci-dessus.
La relation fournit un test d'élimination très rapide : si l'on constate que , alors n'est pas linéaire, et c'est démontré en une ligne. La troisième égalité, elle, est le cœur du chapitre : une application linéaire transporte les combinaisons linéaires, et c'est ce qui permettra de la connaître entièrement à partir de l'image d'une base.
Exemples et contre-exemples
Exemple
Cinq applications linéaires de référence.
a. définie par . Plus généralement, toute application dont les coordonnées de l'image sont des expressions du premier degré sans terme constant en les coordonnées de départ est linéaire.
b. L'application de dérivation , , car .
c. Pour fixée, l'application , , car par distributivité du produit matriciel.
d. L'application de décalage qui à une suite associe la suite . En effet, le terme d'indice de vaut , qui est le terme d'indice de .
e. L'application , , car .
Exemple
Trois contre-exemples.
a. , , n'est pas linéaire : alors que .
b. , , n'est pas linéaire : . Le test du vecteur nul suffit.
c. , , n'est pas linéaire : alors que , et ces matrices diffèrent dès que .
Méthode
Montrer qu'une application est linéaire. Trois temps.
- Vérifier les ensembles de départ et d'arrivée : est bien définie de dans , et et sont des espaces vectoriels. Ce point n'est pas cosmétique : lorsque est définie sur , il faut s'assurer que l'image reste de degré inférieur ou égal à .
- Poser : « soient et dans , et soient et deux réels ».
- Calculer en revenant à l'expression de , et aboutir à . Conclure par une phrase.
Pour montrer qu'une application n'est pas linéaire, on donne un contre-exemple numérique explicite : le test en priorité, sinon deux vecteurs concrets et une inégalité chiffrée.
Vocabulaire
Définition
Soient et deux espaces vectoriels et .
- Si , l'application est un endomorphisme de . On note l'ensemble des endomorphismes de .
- Si est bijective, c'est un isomorphisme de sur . Les espaces et sont alors dits isomorphes.
- Si est à la fois un endomorphisme et bijective, c'est un automorphisme de .
Les deux endomorphismes les plus simples sont l'application nulle, qui envoie tout vecteur sur , et l'identité , définie par . Plus généralement, pour réel, l'application est un endomorphisme de , appelé homothétie de rapport ; c'est un automorphisme dès que .
Opérations sur les applications linéaires
Propriété
L'espace vectoriel . Soient et dans et soient , des réels. L'application , définie par , appartient encore à . Ainsi est un sous-espace vectoriel de l'ensemble des applications de dans : c'est donc lui-même un espace vectoriel. En particulier, l'ensemble des endomorphismes de est un espace vectoriel.
Démonstration. L'application nulle est linéaire, donc n'est pas vide. Soient , linéaires, , réels, et posons . Pour , dans et , réels,
et en rassemblant les termes en et ceux en ,
Donc est linéaire.
Ce résultat change le statut des applications linéaires : elles ne sont plus seulement des outils qui agissent sur des vecteurs, elles deviennent elles-mêmes des vecteurs, que l'on additionne et que l'on multiplie par un réel. On pourra donc parler d'une famille libre d'applications linéaires, du sous-espace engendré par deux endomorphismes, ou encore de la dimension de , que la section calculera en identifiant chaque application linéaire à sa matrice.
Propriété
Composée. Soient , , trois espaces vectoriels, et . Alors .
Démonstration. Soient , dans et , réels. En utilisant d'abord la linéarité de , puis celle de ,
Donc est linéaire.
Pour un endomorphisme de , la composée a un sens, puisque l'espace d'arrivée est aussi l'espace de départ. Cela autorise à parler des puissances de .
Définition
Puissances d'un endomorphisme. Soit . On note , et l'on définit de proche en proche les puissances de par
Chaque est un endomorphisme de , et pour tous entiers naturels et .
Notez bien la convention , qui joue pour les endomorphismes le rôle que joue pour les matrices carrées : sans elle, aucune formule sommatoire ne serait écrivable. La composition dans se comporte d'ailleurs exactement comme le produit matriciel du premier semestre, et hérite du même piège : elle n'est pas commutative. En général , si bien que l'identité est fausse ; le développement correct est . En revanche, la composition est distributive sur l'addition : et .
Exemple
Prenons , l'endomorphisme de dérivation , et l'endomorphisme défini par , dont la linéarité se vérifie sans peine sur les coefficients. Alors
tandis que
Ces deux résultats diffèrent, par exemple pour : on obtient d'un côté, et de l'autre. La composition n'est donc pas commutative.
Noyau et image
Deux sous-espaces vectoriels attachés à
Définition
Soient et deux espaces vectoriels et .
- Le noyau de est l'ensemble des vecteurs de dont l'image est nulle :
- L'image de est l'ensemble des images des vecteurs de :
Retenez d'emblée où vivent ces deux ensembles, car les confondre est une faute grave : est une partie de l'espace de départ , tandis que est une partie de l'espace d'arrivée . Une phrase telle que « est un sous-espace vectoriel de » signale au correcteur que la notion n'est pas comprise.
Propriété
Soit . Alors est un sous-espace vectoriel de , et est un sous-espace vectoriel de .
Démonstration. Traitons d'abord le noyau. Par définition, . Comme , le vecteur appartient à , qui n'est donc pas vide. Soient maintenant et dans et soient , deux réels. La linéarité de donne
donc . La caractérisation des sous-espaces vectoriels s'applique.
Passons à l'image. Par définition, . Comme , le vecteur appartient à . Soient et dans et soient , deux réels : il existe et dans tels que et . Alors
et ce vecteur est bien l'image d'un élément de , à savoir . Donc , et est un sous-espace vectoriel de .
Cette propriété a une conséquence pratique que les exercices exploitent sans arrêt : pour montrer qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel, il suffit parfois de le reconnaître comme le noyau d'une application linéaire bien choisie. L'ensemble des triplets vérifiant est le noyau de ; l'ensemble des matrices qui commutent avec est le noyau de . Une ligne de rédaction remplace alors toute une vérification.
Injectivité et surjectivité
Propriété
Caractérisation de l'injectivité. Soit . Alors
Démonstration. Supposons injective, et soit . Alors , et l'injectivité donne . Ainsi ; l'inclusion réciproque est acquise puisque . D'où l'égalité.
Réciproquement, supposons , et soient et dans tels que . Alors , et la linéarité de permet d'écrire
Le vecteur appartient donc à , qui est réduit à : ainsi , c'est-à-dire . L'application est injective.
Voilà l'un des théorèmes les plus rentables du programme. Prouver l'injectivité d'une application quelconque demande de manipuler deux antécédents ; pour une application linéaire, il suffit de résoudre un système homogène. Notez bien la rédaction attendue de la conclusion : on écrit , et non « », ni « ». Cette dernière écriture est doublement fautive, puisque le noyau contient toujours le vecteur nul et n'est donc jamais vide.
Propriété
Caractérisation de la surjectivité. Soit . Alors
C'est ici la simple traduction de la définition de la surjectivité : tout vecteur de admet un antécédent, c'est-à-dire appartient à . L'inclusion étant toujours vraie, seule l'inclusion réciproque est à établir. Et lorsque est de dimension finie, le critère d'égalité par les dimensions de la section ramène cette vérification à un calcul de dimension, ce qui est bien plus rapide.
Comment les calculer
Méthode
Déterminer et .
Pour le noyau : on résout l'équation d'inconnue . Concrètement, on écrit avec ses coordonnées, on traduit l'équation en système linéaire homogène, on le résout par le pivot, puis on met l'ensemble des solutions sous forme de en séparant les paramètres. La famille obtenue est en général une base du noyau, ce qui donne dans la foulée.
Pour l'image : on n'essaie jamais de décrire directement l'ensemble des . On part d'une base de et l'on utilise le fait que
établi à la section suivante. On calcule donc les images , puis on extrait de cette famille génératrice une famille libre, par échelonnement : on obtient une base de et son rang.
Contrôle systématique : la somme doit valoir (théorème du rang, section ). Si ce n'est pas le cas, il y a une erreur de calcul, et il est inutile d'aller plus loin.
Exemple
Un exemple entièrement traité. Soit l'endomorphisme de défini par
Sa linéarité est immédiate, chaque coordonnée de l'image étant du premier degré sans terme constant.
Le noyau. L'équation équivaut au système
Les opérations et donnent toutes deux la même équation , c'est-à-dire . En reportant dans la première équation, . Les solutions sont donc les triplets avec , et
Comme le noyau n'est pas réduit au vecteur nul, n'est pas injective.
L'image. Calculons les images des vecteurs de la base canonique :
On observe que , ce troisième vecteur est donc superflu, et
Ces deux vecteurs ne sont pas colinéaires, car n'est pas multiple de : la famille est libre, c'est une base de l'image, et . Comme , l'application n'est pas surjective.
Contrôle. On a bien . Vérifions de plus que est bien dans le noyau : .
Image d'une famille, application déterminée par l'image d'une base
Ce que fait aux familles
Propriété
Image d'une famille génératrice. Soit et soit une famille génératrice de . Alors
Démonstration. Procédons par double inclusion.
Soit : il existe tel que . La famille étant génératrice, il existe des réels tels que . La linéarité de donne alors
ce qui prouve que appartient à .
Réciproquement, chaque appartient à , qui est un sous-espace vectoriel de ; d'après la propriété du plus petit sous-espace contenant une famille (section ), .
C'est le résultat qui rend l'image calculable. En particulier, si est une base de , alors : calculs d'images suffisent à décrire l'image tout entière. Attention cependant, la famille est génératrice de , mais elle n'a aucune raison d'être libre : c'est exactement ce qui s'est produit dans l'exemple de la section , où le troisième vecteur était l'opposé du deuxième.
Propriété
Image d'une famille libre par une application injective. Soit injective et soit une famille libre de . Alors la famille est libre dans .
Démonstration. Soient des réels tels que . Par linéarité de , cette égalité s'écrit
donc le vecteur appartient à . Or est injective, donc , d'où
La famille étant libre, tous les coefficients sont nuls.
Propriété
Isomorphisme et bases. Soit un isomorphisme et soit une base de . Alors est une base de .
Démonstration. La famille est génératrice de , donc engendre ; et étant surjective, : la famille est génératrice de . Elle est libre d'après la propriété précédente, puisque est libre et injective. Libre et génératrice, c'est une base de .
Une application linéaire est déterminée par l'image d'une base
Propriété
Théorème de détermination. Soient un espace vectoriel de dimension finie, une base de , un espace vectoriel et une famille quelconque de vecteurs de . Alors il existe une unique application linéaire telle que
Démonstration. Montrons d'abord l'unicité. Soient et deux applications linéaires vérifiant pour tout . Soit , de coordonnées dans la base . Alors
Les deux applications coïncident en tout point de , donc .
Montrons maintenant l'existence. Tout vecteur de possède des coordonnées dans , et celles-ci sont uniques d'après le théorème des coordonnées : on peut donc définir sans ambiguïté une application en posant
Cette application vérifie , puisque les coordonnées de sont toutes nulles sauf la -ième, égale à . Reste à vérifier qu'elle est linéaire. Soient et dans , de coordonnées respectives et , et soient , des réels. Alors
et l'unicité des coordonnées assure que les réels sont les coordonnées de dans . Par définition de ,
Ce théorème est plus profond qu'il n'y paraît, et il faut en mesurer les deux portées. D'un côté, la partie unicité signifie que deux applications linéaires qui coïncident sur une base sont égales : c'est la manière standard de démontrer une égalité entre applications linéaires, et nous nous en servirons en section . De l'autre, la partie existence dit que l'on peut fabriquer une application linéaire en décidant librement des images, sans aucune contrainte sur les vecteurs , qui peuvent être égaux, nuls, ou quelconques. Une application linéaire, c'est donc exactement la donnée de vecteurs de , ce qui est précisément ce qu'une matrice va coder.
Exemple
Il existe une unique application linéaire telle que et , puisque est une base de . Son expression s'obtient en décomposant un vecteur quelconque sur cette base : comme ,
En revanche, il n'existe aucune application linéaire telle que , et : la famille n'est pas une base, et la linéarité impose déjà .
Rang et théorème du rang
Définition
Définition
Soit , avec de dimension finie. On appelle rang de , noté , la dimension de son image :
Cette définition est cohérente avec celle du rang d'une famille : si est une base de , alors est engendrée par les , donc
Le rang de est donc le rang de la famille des images d'une base, et il se calcule par échelonnement, exactement comme en section .
Le théorème du rang
Propriété
Théorème du rang. Soient un espace vectoriel de dimension finie, un espace vectoriel et . Alors est de dimension finie et
Démonstration. Posons et , licite car est un sous-espace vectoriel de , donc de dimension finie et .
Cas particuliers. Si , le critère d'égalité par les dimensions donne , donc est l'application nulle, et : la formule est vérifiée. Écartons désormais ce cas, et supposons .
Construction d'une base adaptée. Choisissons une base de , en convenant qu'il s'agit de la famille vide si . C'est une famille libre de ; le théorème de la base incomplète permet de la compléter en une base de ,
Montrons que la famille , qui compte vecteurs, est une base de .
La famille engendre . Comme est une base de , la section donne . Or les premiers vecteurs appartiennent à , donc leurs images sont nulles et n'apportent rien au sous-espace engendré. Il reste
La famille est libre. Soient des réels tels que . Par linéarité, en posant , cette égalité s'écrit , c'est-à-dire . Le vecteur se décompose donc sur la base du noyau : il existe des réels tels que
En faisant passer tous les termes du même côté, on obtient une combinaison linéaire nulle des vecteurs de la base :
La famille étant libre, tous les coefficients sont nuls, en particulier . La famille est donc libre.
Conclusion. est une base de , laquelle est donc de dimension finie, avec , c'est-à-dire .
Trois remarques sur ce théorème, qui est le résultat le plus utilisé de toute l'algèbre linéaire de première année. D'abord, la dimension qui apparaît à gauche est celle de l'espace de départ : n'intervient nulle part. Écrire « » est une faute qui invalide toute la suite du raisonnement. Ensuite, le théorème ne dit rien sur la manière dont et se situent l'un par rapport à l'autre. En particulier, même pour un endomorphisme, il n'affirme pas que , égalité qui est fausse en général : sur , la dérivation a pour noyau et pour image , dont les dimensions se somment bien à , mais dont l'intersection vaut , et la somme n'est donc pas directe. Et dès que , ces deux sous-espaces ne vivent même pas dans le même espace. Enfin, il est d'un usage économique : il permet d'obtenir une des deux dimensions quand on a calculé l'autre, ce qui divise le travail par deux dans presque tous les exercices.
Propriété
Conséquences immédiates. Soit avec et de dimension finie.
- et .
- est injective si et seulement si .
- est surjective si et seulement si .
- Si , alors n'est pas injective. Si , alors n'est pas surjective.
Démonstration. Point . La première inégalité vient du théorème du rang, puisque ; la seconde du fait que est un sous-espace vectoriel de .
Point . L'application est injective si et seulement si , c'est-à-dire , ce qui équivaut à par le théorème du rang.
Point . est surjective si et seulement si , ce qui, étant un sous-espace vectoriel de , équivaut à d'après le critère de la section .
Point . Si , alors , donc n'est pas injective d'après le point . Si , alors , donc n'est pas surjective.
Le point est un réflexe de contrôle : une application linéaire de dans n'est jamais injective, une application de dans n'est jamais surjective. Un candidat qui prétend démontrer le contraire s'est trompé quelque part, et cette vérification prend deux secondes.
Exemple
Reprenons , étudiée en section . Nous avions calculé ; le théorème du rang donne alors, sans aucun autre calcul,
ce qui confirme la valeur trouvée à la main. En pratique, on procède ainsi : on calcule le noyau, qui demande la résolution d'un système, et l'on déduit le rang. Il ne reste alors qu'à exhiber deux vecteurs indépendants de l'image pour en avoir une base, sans avoir à prouver qu'il n'y en a pas un troisième.
Application : formes linéaires et hyperplans
Le théorème du rang prend une forme particulièrement frappante lorsque l'espace d'arrivée est lui-même, c'est-à-dire lorsqu'il est de dimension . Le rang n'a alors que deux valeurs possibles, et tout est déterminé.
Définition
Soit un espace vectoriel. On appelle forme linéaire sur toute application linéaire de dans . L'ensemble des formes linéaires sur est donc .
Définition
Soit un espace vectoriel de dimension finie . On appelle hyperplan de tout sous-espace vectoriel de de dimension .
Le mot est plus impressionnant que la chose. Dans , un hyperplan est une droite vectorielle ; dans , c'est un plan vectoriel ; dans , c'est un sous-espace de dimension . Un hyperplan, c'est simplement un sous-espace aussi gros que possible sans être tout entier.
Propriété
Le noyau d'une forme linéaire non nulle est un hyperplan. Soient un espace vectoriel de dimension finie et une forme linéaire sur , non nulle. Alors
c'est-à-dire que est un hyperplan de .
Démonstration. Commençons par déterminer les sous-espaces vectoriels de . Si est l'un d'eux, alors , donc vaut ou : dans le premier cas , dans le second le critère d'égalité par les dimensions (section ) donne . Il n'y a donc que deux sous-espaces vectoriels de , à savoir et .
Or est un sous-espace vectoriel de (section ). Comme n'est pas l'application nulle, il existe tel que , donc . Il reste , c'est-à-dire . Le théorème du rang donne alors
Retenez l'articulation du raisonnement, car elle sert de modèle : l'espace d'arrivée est de dimension , donc le rang ne peut valoir que ou , et l'hypothèse « non nulle » élimine le cas . Une seule information, l'existence d'un vecteur d'image non nulle, suffit à connaître exactement la dimension du noyau. Ce théorème explique du même coup pourquoi une équation linéaire non triviale décrit toujours un hyperplan : l'ensemble de ses solutions est le noyau de la forme linéaire écrite au premier membre.
Exemple
Un plan de . Soit définie par . Cette application est linéaire, son expression étant du premier degré sans terme constant, et elle n'est pas nulle, puisque . Son noyau
est donc un hyperplan de , c'est-à-dire un plan vectoriel, de dimension .
Contrôle par le calcul direct. La résolution menée en section a donné , sous-espace engendré par deux vecteurs non colinéaires, donc de dimension . Le théorème du rang livrait ce résultat sans résoudre le moindre système.
Isomorphismes en dimension finie
Un isomorphisme conserve la dimension
Propriété
Soient et deux espaces vectoriels, étant de dimension finie. S'il existe un isomorphisme de sur , alors est de dimension finie et
Démonstration. Soit un isomorphisme de sur et soit une base de . D'après la section , la famille est une base de . Elle est finie, de cardinal , donc est de dimension finie et .
On peut aussi le voir avec le théorème du rang : injective donne , donc ; et surjective donne , donc . La conclusion suit. Cette remarque a une conséquence pratique immédiate : deux espaces de dimensions différentes ne sont jamais isomorphes, ce qui permet de répondre non à certaines questions sans le moindre calcul.
Le théorème central
Propriété
Injective, surjective, bijective : c'est pareil. Soient et deux espaces vectoriels de même dimension finie , et soit . Alors les trois propositions suivantes sont équivalentes :
Démonstration. Le théorème du rang s'écrit ici .
Supposons injective. Alors , donc et . Le sous-espace de a donc la même dimension que : le critère de la section donne , c'est-à-dire surjective.
Supposons surjective. Alors , donc , et le théorème du rang donne , c'est-à-dire : est injective.
Les deux premières propositions sont donc équivalentes ; et lorsqu'elles sont vraies, est à la fois injective et surjective, donc bijective. Réciproquement, une application bijective est en particulier injective.
Voilà le résultat qui fait gagner le plus de temps en concours. Pour montrer qu'un endomorphisme d'un espace de dimension finie est un automorphisme, il suffit de démontrer une seule des deux propriétés, et l'on choisit évidemment la plus facile, c'est-à-dire presque toujours l'injectivité, qui se ramène à un système homogène. L'hypothèse est cependant essentielle sur deux points : les dimensions doivent être égales, et finies. Sur l'espace des suites, qui n'est pas de dimension finie, l'application de décalage de la section est surjective sans être injective : toute suite est l'image de la suite , et pourtant la suite , non nulle, appartient à son noyau. Le théorème tombe en défaut dès que l'on quitte la dimension finie.
Réciproque et composée
Propriété
La réciproque d'un isomorphisme est un isomorphisme. Soit un isomorphisme de sur . Alors l'application réciproque est linéaire, et c'est un isomorphisme de sur .
Démonstration. L'application est bien définie et bijective, puisque l'est. Montrons qu'elle est linéaire. Soient et dans , et soient , deux réels. Appliquons au vecteur : la linéarité de donne
En appliquant aux deux membres de cette égalité, on obtient
ce qui est exactement la linéarité de .
Propriété
Composée de deux isomorphismes. Si est un isomorphisme de sur et un isomorphisme de sur , alors est un isomorphisme de sur , et
Démonstration. La composée de deux applications linéaires est linéaire (section ), et la composée de deux bijections est une bijection : est donc un isomorphisme. Pour la formule, calculons
et de même .
Là encore, l'ordre est inversé dans la formule de la réciproque, exactement comme pour l'inverse d'un produit de matrices. Ce n'est pas une coïncidence : la section montrera que la composition des applications linéaires se lit comme un produit matriciel, ce qui explique que les deux formules soient jumelles.
Matrice d'une application linéaire
Matrice d'une famille de vecteurs
Définition
Soient un espace vectoriel de dimension , une base de , et une famille de vecteurs de . On appelle matrice de cette famille dans la base la matrice de dont la -ième colonne est la colonne des coordonnées de dans .
Le principe est donc : un vecteur, une colonne. Il y a autant de colonnes que de vecteurs dans la famille, et autant de lignes que de vecteurs dans la base. C'est la convention qui gouverne tout ce qui suit, et l'inverser revient à travailler avec des matrices transposées, ce qui rend tous les calculs faux.
Exemple
Dans muni de sa base canonique, la matrice de la famille est
Dans muni de la base , la matrice de la famille est
La matrice d'une application linéaire
Définition
Soient un espace vectoriel de dimension muni d'une base , et un espace vectoriel de dimension muni d'une base . Soit . On appelle matrice de dans les bases et , notée , la matrice de la famille dans la base .
Autrement dit, est définie par
Trois points de vigilance, dans l'ordre où les copies se trompent.
D'abord, le format. La matrice a autant de lignes que la dimension de l'espace d'arrivée, et autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ. Une application de dans a une matrice à lignes et colonnes. Ce n'est pas arbitraire : c'est ce qui rend le produit possible, la colonne ayant autant de lignes que .
Ensuite, les colonnes. La -ième colonne contient les coordonnées de , image du -ième vecteur de la base de départ. On écrit donc la matrice en colonnes, jamais en lignes, et l'erreur la plus fréquente du chapitre consiste à ranger les images horizontalement.
Enfin, la dépendance aux bases. La notation porte deux bases parce que la matrice change quand on change de base. Une phrase telle que « la matrice de est » n'est acceptable que si les bases ont été fixées explicitement juste avant.
Propriété
Relation fondamentale. Avec les notations ci-dessus, posons . Soit , soit la colonne de ses coordonnées dans , et soit la colonne des coordonnées de son image dans . Alors
Démonstration. Notons les coordonnées de dans , de sorte que . La linéarité de donne
En intervertissant les deux sommes finies et en mettant en facteur,
Cette écriture est une décomposition de sur la base ; par unicité des coordonnées, la -ième coordonnée de dans vaut donc . Or c'est exactement le coefficient de la -ième ligne de la colonne , d'après la définition du produit matriciel. Les deux colonnes et ont les mêmes coefficients : elles sont égales.
Cette relation est le dictionnaire annoncé en introduction. Une fois les bases fixées, calculer l'image d'un vecteur par revient à multiplier une matrice par une colonne. Tout le calcul du premier semestre devient donc utilisable pour étudier , et réciproquement, tout ce que nous savons de éclaire la matrice .
Exemple
Un exemple entièrement traité. Soit définie par , et prenons les bases canoniques de et de .
Calcul des images. On évalue sur chaque vecteur de :
Écriture de la matrice. Ces trois vecteurs deviennent les trois colonnes :
Le format est conforme : lignes car , et colonnes car .
Vérification de la relation . Prenons . D'une part, directement, . D'autre part,
Les deux résultats coïncident.
Cas d'un endomorphisme
Définition
Lorsque est un endomorphisme de et que l'on utilise la même base au départ et à l'arrivée, on note simplement
La matrice d'un endomorphisme dans une base est donc carrée, et c'est le seul cas où les puissances ont un sens, ce qui fera le lien avec les endomorphismes de la section . Notez au passage que , quelle que soit la base : en effet , dont la colonne de coordonnées n'a qu'un , en -ième position.
Exemple
La dérivation sur . Soit , , et soit la base canonique. On calcule
Les colonnes de coordonnées de ces trois polynômes dans sont respectivement , et , écrites verticalement. D'où
On lit sur cette matrice que la première colonne est nulle, ce qui traduit , et l'on retrouvera en section que son rang vaut , en accord avec et le théorème du rang.
Cas d'une forme linéaire
Propriété
La matrice d'une forme linéaire est une matrice ligne. Soient un espace vectoriel de dimension muni d'une base , et soit une forme linéaire sur . En munissant de sa base canonique , la matrice de est la matrice ligne
Le format est conforme à la règle générale : autant de lignes que , autant de colonnes que . Chaque coefficient est directement l'image d'un vecteur de la base, sans aucune décomposition à faire, puisque les coordonnées d'un réel dans la base sont ce réel lui-même. La relation fondamentale s'écrit ici , où est cette ligne et la colonne des coordonnées de ; le produit est une matrice à une ligne et une colonne, que l'on identifie au réel qu'elle contient.
Exemple
Reprenons sur , muni de sa base canonique. Comme , et , la matrice de est
et l'on retrouve bien l'expression de en effectuant le produit
Cette ligne n'est pas nulle, donc , et l'on retrouve que est un hyperplan de (section ).
Matrice de passage
Jusqu'ici, une base a été fixée une fois pour toutes sur chaque espace. Mais un même vecteur possède des coordonnées différentes dans deux bases différentes, comme l'a montré l'exemple de la section , et il faut savoir passer des unes aux autres. C'est le rôle de la matrice de passage.
Définition
Soient un espace vectoriel de dimension , et et deux bases de . On appelle matrice de passage de à , notée , la matrice de la famille dans la base : sa -ième colonne est la colonne des coordonnées de dans la base . C'est une matrice carrée d'ordre , et l'on a
Deux points de vigilance sur les indices, car c'est là que tout se joue. Les vecteurs mis en colonnes sont ceux de la nouvelle base , et ils sont exprimés dans l'ancienne base : on écrit donc « les nouveaux dans les anciens ». Et lorsqu'on lit cette matrice comme la matrice de l'identité, les deux bases apparaissent dans l'ordre inverse, au départ et à l'arrivée, ce qui est cohérent puisque la matrice d'une application se remplit avec les images des vecteurs de la base de départ.
Propriété
Changement de coordonnées d'un vecteur. Soient et deux bases de et soit . Pour tout , en notant et les colonnes des coordonnées de dans et dans ,
De plus, est inversible, et
Démonstration. La matrice est celle de , de la base au départ vers la base à l'arrivée : sa -ième colonne contient en effet les coordonnées de dans . La relation fondamentale , appliquée à et au vecteur , s'écrit donc exactement
la colonne de départ étant celle de dans , et la colonne d'arrivée celle de dans .
Posons maintenant . La même relation, les rôles des deux bases étant échangés, donne pour tout . En reportant l'une dans l'autre,
Or toute colonne de est la colonne des coordonnées d'un vecteur de dans , à savoir celui qu'elle définit par décomposition sur cette base : l'égalité vaut donc pour toute colonne . Appliquons-la à la colonne dont tous les coefficients sont nuls sauf le -ième, égal à : le produit d'une matrice par une telle colonne en extrait la -ième colonne, donc la -ième colonne de coïncide avec celle de . Les deux matrices ayant les mêmes colonnes une à une, . Le même calcul dans l'autre ordre donne , donc est inversible d'inverse .
Trois remarques d'usage. La formule surprend au premier abord : la matrice , dont les colonnes sont écrites dans l'ancienne base, transforme les coordonnées nouvelles en coordonnées anciennes. C'est pourtant logique dès qu'on la lit comme la matrice de l'identité, de vers . Pour aller dans l'autre sens, on inverse, et . Enfin, l'inversibilité est automatique : elle n'est jamais à vérifier, et l'inverse s'obtient sans calcul si l'on sait exprimer les anciens vecteurs de base en fonction des nouveaux.
Exemple
Un changement de base dans . Soit la base canonique de , et soit , dont la section a établi que c'est une base de .
La matrice de passage. Ses colonnes sont les coordonnées des vecteurs de dans la base canonique, c'est-à-dire ces vecteurs eux-mêmes écrits verticalement :
Le changement de coordonnées. Le vecteur a pour coordonnées , et dans , comme la section l'a calculé. La formule doit redonner ses coordonnées canoniques :
ce qui est bien .
La matrice de passage inverse. Les calculs de la section ont donné, pour tout , les coordonnées dans , à savoir , et . En rangeant ces trois expressions en lignes,
Contrôle. Le produit des deux matrices doit valoir . La première ligne de est ; multipliée par les trois colonnes de , elle donne , puis , puis . Les deux autres lignes se traitent de même, et l'on obtient bien .
Un mot pour finir, afin que vous sachiez exactement où s'arrête le programme de première année. La matrice de passage sert ici à une seule chose, changer les coordonnées d'un vecteur. La question qui vient naturellement ensuite, celle de savoir comment se transforme la matrice d'un endomorphisme lorsqu'on change de base, relève du programme de deuxième année, avec la notion de matrices semblables et toute la théorie de la réduction. Vous n'êtes donc pas lésé : cette seconde formule ne vous est pas demandée cette année, et vous la retrouverez en temps voulu, munis de la matrice de passage que vous savez déjà écrire.
Matrice d'une composée, matrice d'un isomorphisme
Linéarité du dictionnaire
Propriété
Le dictionnaire est linéaire et bijectif. Soient une base de (de dimension ) et une base de (de dimension ). Pour toutes , dans et tous réels , ,
De plus, l'application est une bijection de sur .
Démonstration. Pour la première égalité, il suffit de comparer les colonnes. La -ième colonne du membre de gauche contient les coordonnées de . Or les coordonnées d'une combinaison linéaire sont la même combinaison linéaire des coordonnées, par unicité de l'écriture dans la base . C'est exactement la -ième colonne du membre de droite.
Pour la bijectivité, remarquons qu'une matrice étant donnée, ses colonnes définissent vecteurs de , à savoir ceux dont ce sont les coordonnées dans . Le théorème de détermination de la section affirme qu'il existe une unique application linéaire telle que pour tout , c'est-à-dire une unique de matrice .
La bijectivité mérite d'être soulignée, car c'est elle qui autorise le raisonnement suivant, omniprésent en exercice : deux applications linéaires ayant la même matrice dans les mêmes bases sont égales. Pour démontrer une identité entre applications linéaires, il suffit donc de la vérifier sur les matrices, ce qui ramène un problème abstrait à un calcul. Cette bijection étant de plus linéaire, c'est un isomorphisme de sur ; comme un isomorphisme conserve la dimension (section ), on obtient au passage la dimension de l'espace des applications linéaires, annoncée en section :
Matrice d'une composée
Propriété
Matrice d'une composée. Soient , , trois espaces vectoriels de dimension finie, munis respectivement des bases , et . Soient et . Alors
Démonstration. Posons , et . Soit , de colonne de coordonnées dans . La relation fondamentale appliquée à montre que la colonne de dans vaut ; appliquée ensuite à , elle montre que la colonne de dans vaut , par associativité du produit matriciel. Mais cette même colonne vaut aussi , par définition de . Ainsi
Appliquons cette égalité à la colonne dont tous les coefficients sont nuls sauf le -ième, égal à : le produit d'une matrice par une telle colonne en extrait précisément la -ième colonne. Les matrices et ont donc les mêmes colonnes, une à une : elles sont égales.
Retenez l'ordre : la matrice de est le produit , dans lequel la matrice de , appliquée en second, s'écrit à gauche. C'est cohérent avec la notation , où figure aussi à gauche, et avec la lecture de , qui se fait de droite à gauche. Une conséquence immédiate, obtenue par récurrence, servira sans cesse en section : pour un endomorphisme de matrice dans une base ,
Exemple
Reprenons , , de matrice , et soit , , de matrice dans les bases canoniques. Le théorème donne
Contrôle par le calcul direct. On a
c'est-à-dire . Les images des vecteurs de la base canonique sont , et , ce qui redonne bien la matrice ci-dessus.
Puissances et formule du binôme
La relation permet de calculer les puissances d'un endomorphisme comme celles d'une matrice. Encore faut-il disposer des formules de calcul correspondantes, et la principale est la formule du binôme. Elle vaut ici comme dans , mais à une condition, que le premier semestre avait déjà rencontrée pour les matrices.
Propriété
Formule du binôme. Soient et deux endomorphismes de qui commutent, c'est-à-dire tels que . Alors, pour tout entier naturel ,
De même, si et sont deux matrices de telles que , alors pour tout entier naturel ,
Démonstration. Observons d'abord que si et commutent, alors commute avec toutes les puissances de . C'est vrai pour ; et si , alors
Montrons maintenant la formule par récurrence sur . Pour , les deux membres valent . Supposons-la vraie au rang . Alors
et en distribuant, puis en remplaçant par grâce à l'observation préliminaire,
Dans la première somme, posons : elle devient . En isolant le terme de celle-ci et le terme de la seconde, puis en regroupant les termes de même indice ,
La formule de Pascal donne , et les deux termes isolés sont exactement ceux d'indices et de la somme cherchée. La formule est donc vraie au rang .
Le cas matriciel se démontre mot pour mot de la même façon, en remplaçant la composition par le produit et par .
L'hypothèse de commutation n'est pas une précaution de rédaction : sans elle, la formule est fausse dès le carré. Le développement correct de est en effet , que l'on ne peut condenser en que si .
Exemple
Un contre-exemple, pour fixer les idées. Prenons dans
On calcule
qui diffèrent : les deux matrices ne commutent pas. On a par ailleurs et .
D'un côté, , donc
De l'autre, la formule du binôme donnerait
qui n'est pas . La formule tombe donc bel et bien en défaut sans l'hypothèse de commutation.
Le cas d'application le plus fréquent est celui où l'un des deux termes est un multiple de l'identité, laquelle commute avec tout : l'écriture se développe toujours par la formule du binôme. Lorsque est de plus nilpotent (section ), la somme s'arrête dès que l'exposant de atteint l'indice de nilpotence, et l'on obtient les puissances en une ligne. C'est le calcul qui donne les puissances de nombreuses matrices, en les écrivant sous la forme avec nilpotente.
Matrice d'un isomorphisme
Propriété
Isomorphisme et inversibilité. Soient et deux espaces vectoriels de même dimension , munis de bases et , et soit de matrice . Alors
et dans ce cas
Démonstration. Supposons bijective. Son application réciproque est linéaire (section ) ; notons . Les relations et , traduites par le théorème de la composée, donnent
Les deux égalités de la définition de l'inverse sont vérifiées : est inversible et .
Réciproquement, supposons inversible. Le dictionnaire étant bijectif, il existe une unique application linéaire telle que . Alors
et deux applications linéaires de même matrice dans les mêmes bases étant égales, . Le même calcul dans l'autre ordre donne . Ainsi est bijective, de réciproque .
Ce théorème boucle le dictionnaire, et il fournit une troisième méthode pour montrer qu'un endomorphisme est un automorphisme : écrire sa matrice et prouver qu'elle est inversible, par exemple par le pivot de Gauss ou par une relation polynomiale. Il fonctionne aussi dans l'autre sens, et c'est un usage à connaître : pour inverser une matrice , on peut interpréter comme la matrice d'une application linéaire, résoudre le système en exprimant en fonction de , et lire sur le résultat.
Exemple
Soit l'endomorphisme de défini par . Sa matrice dans la base canonique est
puisque , et . Cherchons les antécédents : le système s'écrit , et . En additionnant les trois équations, . En retranchant successivement chaque équation, il vient
Tout vecteur possède donc un unique antécédent : est bijective, c'est un automorphisme de , et
Vérification. La première ligne de est ; multipliée par les trois colonnes de , elle donne , puis , puis . Les deux autres lignes se traitent de même, et l'on obtient bien .
Rang d'une matrice
Définition et lien avec l'application linéaire associée
Définition
Soit , de colonnes , considérées comme des vecteurs de . On appelle rang de , noté , le rang de la famille de ses colonnes :
Définition
Soit . On appelle application linéaire canoniquement associée à l'unique application linéaire dont la matrice dans les bases canoniques est . Elle est caractérisée par le fait que la colonne des coordonnées de est , où est celle de .
Propriété
Soient et de dimension finie, munis de bases et , et soit . Alors
En particulier, pour toute matrice .
Démonstration. Notons , et ses colonnes, de sorte que est la colonne des coordonnées de dans . Posons .
Quitte à renuméroter les vecteurs, le théorème de la base extraite permet de supposer que est une base de . Montrons que est une base de .
Liberté. Si , alors, les coordonnées d'une combinaison linéaire étant la même combinaison des coordonnées, la colonne nulle est celle du vecteur ; ce vecteur est donc nul, et la liberté de donne .
Caractère générateur. Pour quelconque, s'écrit comme combinaison linéaire de ; en passant aux colonnes de coordonnées, est la même combinaison linéaire de . Donc .
Ainsi .
Le rang est donc une notion unique, qui se lit indifféremment sur l'application ou sur sa matrice. C'est ce qui permet de transporter tous les résultats de la section vers les matrices, et c'est aussi ce qui rend le rang calculable, car une matrice se manipule au pivot.
Lignes ou colonnes : le rang de la transposée
Propriété
Rang de la transposée (admis). Pour toute matrice ,
Le programme admet ce résultat, dont la démonstration n'est pas exigible. Sa portée pratique, en revanche, est considérable, et il faut la formuler explicitement. Les colonnes de étant les lignes de , l'égalité signifie que le rang d'une matrice se lit aussi bien sur ses lignes que sur ses colonnes : le rang de la famille des colonnes, celui de la famille des lignes et celui de l'application linéaire associée sont un seul et même nombre.
Deux conséquences. D'abord, : le rang est majoré par le nombre de colonnes, puisqu'il est le rang d'une famille de vecteurs, et par le nombre de lignes, puisqu'il est aussi le rang d'une famille de vecteurs. Ensuite, et c'est le point décisif pour la suite, on a le droit de calculer le rang en échelonnant les lignes, alors même que le rang a été défini par les colonnes. C'est exactement l'opération de la section , où l'on écrivait les vecteurs d'une famille en lignes avant de les échelonner, et c'est ce que la méthode ci-dessous exploite.
Calcul du rang par le pivot de Gauss
Propriété
Invariance du rang (admise). Les opérations élémentaires sur les lignes d'une matrice ne modifient pas son rang. Le rang d'une matrice échelonnée est égal à son nombre de lignes non nulles, c'est-à-dire à son nombre de pivots.
Méthode
Calculer .
- Échelonner par la méthode du pivot de Gauss, en n'utilisant que les opérations élémentaires sur les lignes.
- Compter les lignes non nulles obtenues : c'est le rang.
- Contrôler la cohérence : , où est le nombre de lignes et le nombre de colonnes.
Ce calcul livre en prime beaucoup d'informations sur : le rang donne , et le théorème du rang donne aussitôt , sans résoudre le système.
Exemple
Le rang d'une matrice d'ordre . Reprenons l'endomorphisme de la section . Sa matrice dans la base canonique est
Les opérations et donnent la même ligne deux fois, puis l'annule :
Il reste deux pivots, donc , ce qui confirme le calcul direct de mené en section . Le théorème du rang donne alors , sans résoudre le système.
Rang et inversibilité
Propriété
Caractérisation de l'inversibilité par le rang. Soit . Alors
Démonstration. Soit l'application linéaire canoniquement associée à , endomorphisme de . D'après la section , est inversible si et seulement si est un automorphisme, donc si et seulement si est surjective, d'après le théorème d'équivalence en dimension finie. Or est surjective si et seulement si , c'est-à-dire .
On dit qu'une matrice carrée d'ordre et de rang est de rang plein. Ce critère est souvent le plus rapide pour trancher l'inversibilité : on échelonne, et l'on compte les pivots. S'il en manque un, la matrice n'est pas inversible, et l'on connaît en prime la dimension du noyau.
Lien avec les systèmes linéaires
Le vocabulaire de ce chapitre éclaire rétrospectivement tout ce qui a été fait au premier semestre sur les systèmes. Soit et soit une colonne de . Le système s'écrit ; il est donc compatible si et seulement si appartient à , ce qui explique pourquoi l'ensemble des seconds membres acceptables était toujours décrit par des équations linéaires. Quant au système homogène , son ensemble de solutions est exactement , dont la dimension vaut
d'après le théorème du rang. Ce nombre est précisément le nombre d'inconnues secondaires du système échelonné, ce que l'on constatait sans le nommer : le rang compte les inconnues principales, et le reste devient paramètre. Enfin, pour un système carré, l'unicité de la solution équivaut à , donc à , donc à l'inversibilité de : nous venons de démontrer la caractérisation qui avait été admise au premier semestre.
Endomorphismes vérifiant une relation
Une bonne moitié des problèmes de concours démarre par une phrase du type « soit un endomorphisme de vérifiant », ou , ou encore . On ne connaît alors rien de , sinon cette relation ; tout l'exercice consiste à en extraire des informations sur , et le rang. Cette section rassemble les trois situations les plus fréquentes et les gestes qui les résolvent.
Polynôme d'un endomorphisme
Avant d'entrer dans les cas particuliers, donnons un nom à l'objet que toutes ces relations mettent en jeu.
Définition
Soient un endomorphisme de et un polynôme à coefficients réels. On appelle polynôme d'endomorphisme, et l'on note , l'endomorphisme de défini par
De même, pour une matrice carrée , on pose
Observez le traitement du terme constant : il devient , et non , faute de quoi la somme n'aurait aucun sens, puisqu'on n'additionne pas un réel et un endomorphisme. C'est la convention de la section qui rend l'écriture cohérente, et c'est parce que est un espace vectoriel que est bien un endomorphisme de .
Ce vocabulaire ne fait que nommer ce que la section étudie. Les relations , , et s'écrivent toutes , respectivement pour , , et . Deux conséquences de calcul en découlent, et ce sont elles qui servent. D'une part, commute avec toutes ses puissances, donc avec pour tout polynôme : on peut ainsi factoriser une relation exactement comme on factorise un polynôme. D'autre part, en passant aux matrices dans une base , la section donne , si bien que toute relation sur se traduit à l'identique sur sa matrice, et réciproquement.
Un mot enfin sur les limites du programme, pour éviter un contresens fréquent. Toute théorie générale des polynômes annulateurs est hors programme : on ne vous demandera jamais de déterminer l'ensemble des polynômes qui annulent , ni d'en tirer des conclusions de structure. Ce qui est attendu est beaucoup plus concret : une relation vous est donnée par l'énoncé, et vous devez l'exploiter. Les trois sous-sections qui suivent traitent les trois relations que les concours proposent presque toujours.
Projecteurs
Définition
Un endomorphisme de est appelé projecteur lorsque
Propriété
Soit un projecteur de . Alors l'image de est exactement l'ensemble des vecteurs invariants par :
Démonstration. Procédons par double inclusion.
Soit : il existe tel que . Alors
donc , c'est-à-dire .
Réciproquement, soit , c'est-à-dire . Alors est l'image du vecteur par , donc .
Ce résultat est remarquable, car il transforme une description par existence d'un antécédent, difficile à manipuler, en une description par équation, immédiate à tester. Pour montrer qu'un vecteur appartient à l'image d'un projecteur, on vérifie simplement qu'il est invariant, et c'est en général une ligne de calcul.
Propriété
Décomposition associée à un projecteur. Soit un projecteur de . Alors l'image et le noyau de sont supplémentaires dans :
Plus précisément, tout vecteur de admet pour unique décomposition
Démonstration. Montrons d'abord que la somme vaut . Soit . L'astuce, qu'il faut connaître par cœur, consiste à écrire l'identité
Le premier terme appartient à , par définition de l'image. Quant au second, son image par vaut
donc . Ainsi , et l'inclusion réciproque est immédiate, ces deux sous-espaces étant inclus dans .
Montrons ensuite que la somme est directe. Soit . Puisque , la propriété précédente donne ; puisque , on a . En comparant les deux, . L'intersection est donc réduite au vecteur nul, et la caractérisation des sommes directes (section ) permet de conclure.
Ce théorème est le cœur de la sous-section. Il dit qu'un projecteur découpe l'espace en deux : la partie qu'il laisse fixe, son image, et la partie qu'il écrase, son noyau. Et il livre la décomposition par une formule explicite, , ce qui est remarquable : dans la section , décomposer un vecteur demandait de résoudre un système, ici le projecteur fait le travail tout seul. En dimension finie, la formule des dimensions d'une somme directe redonne , qui n'est autre que le théorème du rang appliqué à : les deux lectures coïncident.
Le programme parle de « projecteur associé à deux sous-espaces supplémentaires », et c'est la lecture réciproque de ce qui précède : toute décomposition fabrique un projecteur, et elle n'en fabrique qu'un.
Propriété
Projecteur associé à deux sous-espaces supplémentaires. Soient et deux sous-espaces supplémentaires de , de sorte que . Pour , notons son unique décomposition, avec et , et posons
Alors est un projecteur de , et , . On l'appelle le projecteur sur parallèlement à .
Démonstration. L'application est bien définie, précisément parce que la décomposition de est unique.
Elle est linéaire. Soient , dans et , deux réels. En écrivant et ,
le premier terme appartenant à et le second à , ces sous-espaces étant stables par combinaison linéaire. Par unicité de la décomposition, c'est la décomposition de , donc
C'est un projecteur. Soit . Le vecteur appartient à , donc sa propre décomposition est , et . Ainsi .
Image et noyau. Tout vecteur appartient à , donc ; et tout se décompose en , donc et . D'où . Enfin, équivaut à , c'est-à-dire à , donc .
Les deux théorèmes se répondent exactement : se donner un projecteur ou se donner une décomposition , c'est la même chose. Cela explique aussi pourquoi l'ordre des deux sous-espaces compte dans l'expression « sur parallèlement à ». Le projecteur sur parallèlement à et le projecteur sur parallèlement à sont deux endomorphismes différents, dont la somme vaut , puisque .
Exemple
Un projecteur de . Soit . L'application est linéaire, et
donc est un projecteur. On calcule
deux droites vectorielles. Le théorème affirme que
ce que l'on retrouve sur les deux conditions du théorème pratique de la section : les dimensions se somment, car , et l'intersection est nulle, car un vecteur de l'image qui appartient au noyau vérifie , donc est nul. Autrement dit, est le projecteur sur la droite parallèlement à la droite .
La base obtenue par concaténation. La famille , formée d'une base de l'image suivie d'une base du noyau, est donc une base de . Comme et ,
C'est la forme la plus simple possible pour un projecteur, et le calcul se généralise : en concaténant une base de l'image et une base du noyau, on obtient une base dans laquelle la matrice du projecteur ne porte que des puis des sur sa diagonale, et des zéros partout ailleurs.
Une décomposition explicite. Pour , on obtient et , d'où
le premier terme dans l'image et le second dans le noyau, puisque .
Symétries
Définition
Un endomorphisme de est appelé symétrie lorsque
Propriété
Une symétrie est un automorphisme. Soit une symétrie de . Alors est un automorphisme de , et .
Démonstration. La relation signifie exactement que est sa propre application réciproque : elle est donc bijective, et .
Propriété
Décomposition associée à une symétrie. Soit un endomorphisme de . Alors
Une symétrie découpe donc l'espace en deux sous-espaces supplémentaires : celui des vecteurs qu'elle laisse fixes, et celui des vecteurs qu'elle change en leur opposé.
Démonstration. Notons , l'ensemble des vecteurs tels que , et , l'ensemble des vecteurs tels que . Ce sont deux sous-espaces vectoriels de , comme noyaux d'applications linéaires.
Supposons d'abord .
La somme vaut . Soit . L'astuce de décomposition, à connaître par cœur, consiste à écrire l'identité
puis à poser et . Par linéarité de , et parce que ,
Donc et , et appartient à .
La somme est directe. Soit : on a à la fois et , d'où , puis et .
Réciproquement, supposons et soit , de décomposition . Alors , puis, en appliquant une seconde fois,
Ceci valant pour tout de , on obtient .
Propriété
Le pont entre symétries et projecteurs. Soit une symétrie de . Alors
est un projecteur de , et c'est précisément le projecteur sur parallèlement à . Réciproquement, si est un projecteur de , alors est une symétrie.
Démonstration. Calculons en développant, ce qui est licite car commute avec :
Identifions maintenant son image et son noyau. Si , alors d'après la propriété des vecteurs invariants, c'est-à-dire , d'où et . Réciproquement, si , alors , donc est invariant par et appartient à son image. Ainsi . De même, équivaut à , c'est-à-dire à , donc .
Réciproquement, si est un projecteur et si l'on pose , alors, en développant et en utilisant ,
donc est une symétrie.
Ce pont est commode en exercice : toute question sur une symétrie se ramène à une question sur un projecteur, dont on connaît déjà l'image et le noyau, et réciproquement. Les deux notions décrivent au fond le même objet, une décomposition ; simplement, le projecteur écrase la composante sur , là où la symétrie la change en son opposée.
Exemple
Une symétrie de . Soit . On a , donc . Les deux sous-espaces caractéristiques sont
et le théorème affirme que
ce que confirment les dimensions, , et l'intersection, réduite au vecteur nul puisque la famille est libre. Dans la base obtenue par concaténation, comme et , on obtient
Une décomposition explicite. Elle se lit sur la formule de la démonstration. Pour , on a , donc
et l'on vérifie que , que , et que .
Endomorphismes nilpotents
Définition
Un endomorphisme de est dit nilpotent lorsqu'il existe un entier tel que , l'application nulle. Le plus petit tel entier est l'indice de nilpotence de .
Propriété
Soit un endomorphisme nilpotent d'un espace vectoriel non réduit à . Alors n'est pas injectif, donc ce n'est pas un automorphisme.
Démonstration. Soit tel que . Si était injectif, la composée le serait aussi, comme composée d'applications injectives, donc son noyau serait réduit à . Or a pour noyau tout entier. On aurait , ce qui est exclu par hypothèse.
Propriété
Suite des noyaux itérés. Soit un endomorphisme de . Alors la suite des noyaux des puissances de est croissante pour l'inclusion :
Démonstration. Soit et soit , c'est-à-dire . Alors
donc .
En dimension finie, les dimensions de ces noyaux forment donc une suite croissante d'entiers majorée par : elle finit par se stabiliser, et l'on montre que si deux noyaux consécutifs coïncident, tous les suivants leur sont égaux. C'est le mécanisme qui borne l'indice de nilpotence par , résultat que l'on retrouve régulièrement en fin de problème.
Propriété
Soit un endomorphisme de tel que pour un entier . Alors est un automorphisme de , et
Démonstration. Posons . En développant par distributivité, et en observant que la somme se télescope,
Comme commute avec toutes ses puissances, le même calcul dans l'autre ordre donne . Ainsi est bijective, de réciproque .
Exemple
La dérivation est nilpotente. Soit , . Pour tout polynôme de degré inférieur ou égal à , la dérivée troisième est nulle, donc . En revanche , donc : l'indice de nilpotence vaut , qui est bien . Les noyaux itérés sont
de dimensions , et : la suite est bien strictement croissante jusqu'à saturation. Par la propriété précédente, est un automorphisme de , d'application réciproque , c'est-à-dire .
Méthode
Exploiter une relation vérifiée par un endomorphisme. Face à une hypothèse du type , , ou , trois réflexes, dans cet ordre.
- Factoriser la relation, comme on le ferait avec un polynôme, ce qui est licite car commute avec ses propres puissances. Par exemple s'écrit .
- Traduire un produit nul en inclusion de sous-espaces : de , on tire , car tout vecteur de la forme est envoyé sur par . C'est le geste central, et il faut savoir l'écrire seul.
- Chercher l'inversibilité en isolant : de , on tire , donc est un automorphisme d'application réciproque .
Ensuite seulement, on conclut avec le théorème du rang sur les dimensions.
Méthodes à connaître
Cette dernière section rassemble, sous forme de fiches, les gestes que l'on doit pouvoir exécuter sans réfléchir le jour du concours. Aucun n'est difficile ; ce qui se joue, c'est la rapidité et la propreté de la rédaction.
Méthode
Montrer qu'une famille est libre.
- Poser : « soient des réels tels que ».
- Traduire en système homogène, en identifiant les coordonnées, les coefficients des puissances de , ou les coefficients de la matrice selon l'espace ambiant.
- Résoudre au pivot et conclure que tous les sont nuls.
Raccourcis à connaître. Deux vecteurs : il suffit de vérifier qu'ils ne sont pas colinéaires. Polynômes de degrés deux à deux distincts et non nuls : la famille est libre sans calcul. Famille contenant , ou deux vecteurs égaux : elle est liée, immédiatement.
Méthode
Montrer qu'une famille est une base de . Quand est connue, on ne vérifie jamais les deux propriétés.
- Compter les vecteurs de la famille et vérifier que ce cardinal vaut . Si ce n'est pas le cas, la famille n'est pas une base, et c'est terminé.
- Démontrer une seule des deux propriétés, la liberté en pratique, car elle se ramène à un système homogène, plus rapide qu'un système avec second membre quelconque.
- Conclure en citant le théorème : « famille libre de cardinal , donc base de ».
Si la dimension de n'est pas connue, il faut au contraire établir les deux propriétés séparément.
Méthode
Déterminer une base et la dimension d'un sous-espace donné par des équations.
- Résoudre le système formé par les équations, au pivot, en repérant les inconnues principales et les inconnues secondaires.
- Écrire le vecteur général en fonction des seuls paramètres, toutes coordonnées comprises.
- Séparer les paramètres : mettre chacun en facteur pour faire apparaître une combinaison linéaire de vecteurs fixes. Le sous-espace est alors le de ces vecteurs.
- Vérifier que la famille obtenue est libre ; elle l'est presque toujours, par construction. C'est alors une base, et la dimension est le nombre de paramètres.
- Contrôler que chacun des vecteurs trouvés satisfait bien toutes les équations de départ.
Exemple
Soit . Les deux équations donnent et ; les paramètres sont et . Le vecteur général s'écrit
donc . Ces deux vecteurs ne sont pas colinéaires, donc ils forment une base de et .
Contrôle. Pour : et . Pour : et .
Méthode
Montrer que et sont supplémentaires dans . On vérifie deux conditions sur trois, jamais les trois.
- Les dimensions. Exhiber une base de et une base de , en déduire et , et vérifier que . Si le compte ne tombe pas juste, c'est terminé : les deux sous-espaces ne sont pas supplémentaires.
- L'intersection. Prendre , écrire simultanément les conditions d'appartenance à et à , résoudre le système obtenu, et conclure que .
- Conclure en citant le théorème : « et , donc ».
Deux variantes. Si n'est pas connue, établir l'intersection nulle et la somme . Et si l'on dispose déjà d'une base de et d'une base de , montrer que leur concaténation est une base de revient exactement au même, ce qui, au bon cardinal, se ramène à une vérification de liberté.
Méthode
Décomposer un vecteur sur une somme directe .
- Poser l'inconnue : on cherche avec et . Paramétrer sur une base de et sur une base de , avec des coefficients inconnus.
- Identifier les coordonnées dans une base de , ce qui donne un système linéaire, puis le résoudre. Ce système possède toujours une solution et une seule : c'est précisément ce qu'affirme la somme directe, et c'est un bon contrôle de cohérence.
- Raccourci très fréquent : si est décrit par une équation et engendré par un seul vecteur , écrire et chercher l'unique réel tel que satisfasse l'équation de . Une inconnue, une équation.
- Contrôler que vérifie bien les équations de , que appartient bien à , et que la somme des deux redonne .
Si l'on dispose du projecteur d'image et de noyau , il n'y a plus rien à résoudre : et .
Méthode
Construire le projecteur sur parallèlement à . On suppose déjà établi.
- Décomposer un vecteur quelconque par la méthode précédente, en gardant les coordonnées de comme paramètres. Ne jamais partir d'un vecteur numérique.
- Poser et écrire l'expression obtenue, coordonnée par coordonnée.
- Contrôler par trois vérifications : ; tout vecteur de est invariant par , ce qui donne ; tout vecteur de a une image nulle, ce qui donne .
- Écrire la matrice dans la base obtenue en concaténant une base de et une base de : elle porte autant de que au début de sa diagonale, et des partout ailleurs. C'est le meilleur contrôle final.
Le projecteur sur parallèlement à est alors , et la symétrie associée à la même décomposition est .
Méthode
Montrer qu'une application est linéaire.
- Vérifier que va bien d'un espace vectoriel dans un espace vectoriel, et que l'image reste dans l'espace d'arrivée annoncé.
- Poser : « soient , dans et , deux réels ».
- Calculer et aboutir à .
Pour montrer qu'une application n'est pas linéaire : tester d'abord , qui suffit très souvent ; sinon, exhiber deux vecteurs numériques et une inégalité chiffrée.
Méthode
Déterminer , et .
- Le noyau : résoudre , mettre l'ensemble des solutions sous forme de en séparant les paramètres, en déduire une base et .
- Le rang : l'obtenir par le théorème du rang, . C'est plus rapide que de calculer l'image d'abord.
- L'image : calculer les pour une base de , ce qui donne une famille génératrice de , puis en extraire exactement vecteurs indépendants. Le rang étant déjà connu, il suffit d'exhiber ce nombre de vecteurs libres pour conclure.
- Contrôler que , et que chaque vecteur annoncé dans le noyau a bien une image nulle.
Méthode
Reconnaître un hyperplan comme noyau d'une forme linéaire. Le déclencheur est un sous-espace décrit par une seule équation linéaire homogène, par exemple .
- Nommer la forme linéaire dont le premier membre est l'expression, ici . Justifier sa linéarité en une ligne, puis constater que le sous-espace étudié est , ce qui prouve d'un seul coup que c'est un sous-espace vectoriel.
- Vérifier que n'est pas nulle, en exhibant un vecteur dont l'image est non nulle. C'est l'étape que les copies oublient, et sans elle le théorème ne s'applique pas.
- Conclure : est un hyperplan, donc . Aucun système n'a été résolu.
- Si l'énoncé réclame une base, seulement alors, résoudre l'équation et séparer les paramètres. On doit trouver exactement vecteurs, ce qui contrôle le calcul.
Le même argument sert dans l'autre sens : une forme linéaire non nulle est toujours surjective, puisque son image est un sous-espace vectoriel de différent de .
Méthode
Montrer qu'un endomorphisme de est un automorphisme. Trois méthodes, à choisir selon les données de l'énoncé.
- Par le noyau. Montrer , donc injective, donc bijective puisque est de dimension finie. C'est la méthode par défaut : elle ne demande qu'un système homogène.
- Par une relation. Si vérifie une relation du type avec , factoriser pour faire apparaître ; alors est bijective et . Cette méthode fournit en prime l'application réciproque.
- Par la matrice. Écrire et montrer que est inversible, au pivot, ou en vérifiant . On obtient alors .
Méthode
Écrire la matrice de dans des bases données.
- Nommer la base de départ et la base d'arrivée , et annoncer le format attendu : lignes, colonnes.
- Calculer les images , une par une.
- Décomposer chaque image sur , ce qui est immédiat si est canonique, et demande un petit système sinon.
- Ranger les colonnes : la -ième colonne contient les coordonnées de dans .
- Contrôler sur un vecteur test que , en comparant le calcul direct de et le produit matriciel.
Méthode
Écrire une matrice de passage et changer les coordonnées d'un vecteur.
- Nommer les deux bases : l'ancienne, la nouvelle. Vérifier au passage que est bien une base, au besoin par la liberté au bon cardinal.
- Remplir en colonnes : la -ième colonne contient les coordonnées du -ième vecteur de exprimé dans . La formule à retenir tient en cinq mots : les nouveaux, dans l'ancienne base. Lorsque est la base canonique, il n'y a rien à calculer, on recopie les vecteurs de en colonnes.
- Appliquer dans le bon sens : cette formule transforme les coordonnées nouvelles en coordonnées anciennes. Pour aller dans l'autre sens, utiliser , l'inverse étant .
- Contrôler sur un vecteur dont on connaît les deux jeux de coordonnées, par exemple un vecteur de lui-même : sa colonne dans ne comporte qu'un et des , et le produit doit redonner ce vecteur écrit dans .
Méthode
Calculer un rang par le pivot.
- Écrire une matrice : les vecteurs en lignes s'il s'agit d'une famille, la matrice elle-même s'il s'agit d'une matrice.
- Échelonner par les opérations élémentaires sur les lignes, qui ne changent pas le rang.
- Compter les lignes non nulles : c'est le rang. Les lignes non nulles obtenues forment de plus une base du sous-espace engendré.
- Interpréter : rang égal au nombre de vecteurs, la famille est libre ; rang égal à , elle est génératrice ; pour une matrice carrée d'ordre , rang égal à , elle est inversible.
Trois erreurs reviennent chaque année, et il vaut la peine de les nommer une dernière fois. La première consiste à confondre les espaces : vit au départ, vit à l'arrivée, et le théorème du rang fait intervenir , jamais . La deuxième consiste à écrire une matrice en lignes au lieu de la remplir en colonnes, ce qui donne la transposée et fausse tous les calculs qui suivent. La troisième, plus insidieuse, consiste à conclure qu'une famille est une base sans avoir compté ses vecteurs : le théorème central de la dimension finie ne s'applique qu'au bon cardinal, et une famille libre de vecteurs dans ne sera jamais une base, si soignée que soit la démonstration de sa liberté.
Bloqué sur « Algèbre linéaire : espaces vectoriels et applications linéaires » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.