ECG approfondies · Chapitre 03 · Premier semestre
Algèbre linéaire : calcul matriciel et systèmes
1re année
Calcul matriciel rectangulaire et carré, systèmes linéaires, introduction aux espaces et sous-espaces vectoriels.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Calcul matriciel rectangulaire et carré
- Systèmes linéaires
- Introduction aux espaces et sous-espaces vectoriels
Vous savez depuis le collège résoudre un système de deux équations à deux inconnues, par substitution ou par combinaison. Ce chapitre part de là, et va très loin. Il commence par une remarque d'apparence anodine : dans un système linéaire, seuls comptent les coefficients, rangés dans un tableau ; les noms des inconnues, eux, ne servent qu'à la mise en forme. Ce tableau de nombres, c'est une matrice. En le manipulant pour lui-même, on découvre qu'il se prête à une arithmétique complète, avec une addition, une multiplication, des puissances, parfois un inverse. Cette arithmétique ressemble beaucoup à celle des nombres réels, à une différence près, considérable : le produit n'est pas commutatif. Presque toutes les erreurs de début d'année viennent de l'oubli de ce point.
Le chapitre poursuit deux objectifs qui se répondent. Le premier est calculatoire : savoir multiplier deux matrices sans faute, calculer une puissance -ième, inverser une matrice, résoudre un système de trois équations à trois inconnues par la méthode du pivot de Gauss, et discuter un système dépendant d'un paramètre. Ces gestes seront exigés en permanence, aux concours comme dans les autres chapitres : l'analyse les utilise dans l'étude des suites récurrentes couplées, les probabilités dans les calculs sur les lois d'un couple, et toute la deuxième année d'algèbre linéaire repose dessus. Le second objectif est conceptuel : reconnaître, derrière , l'ensemble des matrices, l'ensemble des suites et l'ensemble des fonctions, une seule et même structure, celle d'espace vectoriel. Ce vocabulaire, introduit ici sur des exemples, sera l'ossature de toute l'algèbre linéaire du second semestre.
Le programme de la voie ECG fixe pour ce chapitre un parti pris qu'il faut connaître : sur le calcul matriciel, tout développement théorique est hors programme. Autrement dit, on ne démontre pas l'associativité du produit, on ne construit pas les espaces vectoriels de manière abstraite, et l'on admet que les exemples usuels en sont bien. En revanche, tout ce qui a une valeur de méthode est démontré, et vous le retrouverez ici en entier : le binôme de Newton matriciel, l'unicité de l'inverse, la formule de l'inverse d'un produit, la structure de l'ensemble des solutions d'un système, la caractérisation des sous-espaces vectoriels. Ce ne sont pas des ornements : ce sont les démonstrations qui contiennent les gestes de l'exercice.
Le plan est le suivant. Les sections à mettent en place les objets et les opérations : vocabulaire, somme, produit par un réel, produit matriciel, transposition. Les sections et traitent les deux grandes questions du calcul dans : calculer , et inverser . Les sections à sont consacrées aux systèmes linéaires, à la méthode du pivot de Gauss et au lien entre systèmes et inversibilité. Les sections à ouvrent la théorie des espaces vectoriels : définition, sous-espaces vectoriels, sous-espace engendré. Les sections , , et sont, de très loin, les plus utilisées dans la suite de l'année.
Voici enfin les notations en vigueur dans tout le chapitre. L'ensemble des matrices à lignes et colonnes à coefficients réels est noté , et l'on abrège en . Le coefficient situé à l'intersection de la ligne et de la colonne d'une matrice est noté , et l'on écrit . La matrice identité d'ordre est , la matrice nulle de est , abrégée en si elle est carrée, voire en quand le format est évident. La transposée de est notée , son inverse . Les lignes d'une matrice sont notées et ses colonnes . Le sous-espace engendré par des vecteurs est noté . Enfin, le symbole marque la fin d'une démonstration.
Matrices : vocabulaire
Définition et égalité
Définition
Soient et deux entiers naturels non nuls. On appelle matrice à lignes et colonnes à coefficients réels, ou matrice de format , tout tableau rectangulaire de réels
Le réel , situé à l'intersection de la ligne et de la colonne , est le coefficient d'indice de . On écrit en abrégé , ou lorsqu'il faut préciser le format. L'ensemble de ces matrices est noté .
L'ordre des deux indices est une convention absolue : le premier indice est celui de la ligne, le second celui de la colonne. Un moyen mnémotechnique commode consiste à retenir que l'on lit une matrice comme on lit une page, d'abord en descendant, puis en allant vers la droite. Cette convention gouverne tout le chapitre ; l'inverser, c'est transposer sans le savoir toutes les matrices que l'on écrit.
Définition
Deux matrices et sont égales lorsqu'elles ont le même format et que tous leurs coefficients de mêmes indices coïncident :
Deux matrices de formats différents ne sont donc jamais égales, même si elles contiennent les mêmes nombres. Une égalité entre deux matrices de équivaut à égalités entre réels : c'est ce qui permet, en pratique, de transformer une équation matricielle en un système.
Exemple
La matrice
appartient à : elle a deux lignes et trois colonnes. Ses coefficients sont , , , , et . Attention : et sont deux coefficients différents.
Matrices particulières
Définition
Soit .
- Si , est une matrice ligne.
- Si , est une matrice colonne.
- Si , est une matrice carrée d'ordre , et l'on note leur ensemble. Les coefficients forment la diagonale principale de .
- La matrice nulle de , notée , est celle dont tous les coefficients sont nuls.
Définition
Soit une matrice carrée.
- est diagonale lorsque dès que .
- est triangulaire supérieure lorsque dès que : tous les coefficients strictement sous la diagonale sont nuls.
- est triangulaire inférieure lorsque dès que : tous les coefficients strictement au-dessus de la diagonale sont nuls.
- est scalaire lorsqu'elle est de la forme avec , où est la matrice définie ci-dessous.
Définition
La matrice identité d'ordre , notée , est la matrice carrée diagonale dont tous les coefficients diagonaux valent :
Une matrice carrée est diagonale si et seulement si elle est à la fois triangulaire supérieure et triangulaire inférieure : les deux conditions pour et pour réunies signifient exactement que les seuls coefficients éventuellement non nuls sont ceux d'indices . Notez également qu'une matrice diagonale peut fort bien avoir des zéros sur sa diagonale : la définition n'impose rien aux .
Voici, pour finir cette section, quelques exemples de ces matrices particulières.
a. est une matrice ligne de .
b. est une matrice colonne de .
c. est diagonale, d'ordre . Le zéro en position ne l'empêche nullement d'être diagonale.
d. est triangulaire supérieure.
e. est triangulaire inférieure.
f. est scalaire, donc en particulier diagonale.
Somme et produit par un réel
Définitions
Définition
Soient et deux matrices de même format , et soit un réel.
- La somme est la matrice de de coefficient d'indice égal à .
- Le produit de par le réel , noté , est la matrice de de coefficient d'indice égal à .
- On note et .
Ces deux opérations se font coefficient par coefficient, aux mêmes positions. La somme n'est définie que pour des matrices de même format : additionner une matrice et une matrice n'a aucun sens, et une copie qui écrit une telle somme perd immédiatement la confiance de son correcteur.
Exemple
Prenons et . Alors
Propriétés
Propriété
Règles de calcul (admises). Soient , , des matrices de et , des réels. On a
Toutes ces égalités se vérifient coefficient par coefficient, et ne font que traduire les règles de calcul dans : par exemple, le coefficient d'indice de est , celui de est , et ces deux réels sont égaux. Le programme précise que ces vérifications ne sont pas exigibles ; on les admet donc, et on les utilise sans commentaire. Retenez en particulier que l'on peut manipuler une somme de matrices comme une somme de nombres : développer, factoriser, faire passer un terme de l'autre côté d'une égalité. C'est le produit, en section , qui demandera de la prudence.
Ces huit propriétés ont un nom, que nous justifierons en section : elles disent exactement que , muni de ces deux opérations, est un espace vectoriel réel.
Exemple
Résolvons l'équation d'inconnue , avec et comme dans l'exemple précédent. Les règles ci-dessus autorisent le calcul habituel : , puis . Or
Produit matriciel
Définition
Définition
Soient et . Le produit est la matrice de définie par
Le produit n'est défini que si le nombre de colonnes de est égal au nombre de lignes de . Cette condition de compatibilité se retient par un schéma de formats :
Les deux qui se touchent doivent être égaux, et ils disparaissent ; il reste le format du produit. En particulier, si est une matrice et une matrice , alors est carrée d'ordre et est carrée d'ordre : les deux produits existent, mais ils n'ont même pas le même format.
Méthode
Poser un produit matriciel. La disposition suivante évite les erreurs de ligne et de colonne. On écrit en haut à droite, en bas à gauche, et l'on remplit le rectangle situé sous et à droite de : le coefficient qui s'y trouve à l'intersection d'une ligne de et d'une colonne de est le produit de cette ligne par cette colonne, c'est-à-dire la somme des produits des termes qui se correspondent.
| 2 1 |
| 0 -1 |
| 3 4 |
------------------+---------
| 1 2 0 | | 2 -1 |
| -1 3 1 | | 1 0 |
Trois réflexes accompagnent cette disposition.
- Vérifier les formats avant de commencer : le nombre de colonnes de doit être le nombre de lignes de , sans quoi le produit n'existe pas.
- Calculer un coefficient à la fois, en faisant glisser un doigt le long de la ligne de et un autre le long de la colonne de .
- Contrôler le format du résultat : autant de lignes que , autant de colonnes que .
Exemple
Calculons les deux produits associés à
Le produit . Il est de format . Détaillons les quatre coefficients :
D'où
Le produit . Il est de format . La première ligne de est , et son produit par les trois colonnes de donne , puis , puis . En procédant de même avec les deux autres lignes,
Les deux produits existent, mais l'un est d'ordre et l'autre d'ordre .
Propriétés admises
Propriété
Règles de calcul (admises). Sous réserve que les formats rendent les produits possibles, on a
De plus, pour toute matrice ,
et enfin .
Le programme indique explicitement que tout développement théorique sur le calcul matriciel est hors programme : la démonstration de l'associativité, qui consiste à écrire deux sommes doubles et à les intervertir, n'est donc pas exigible et nous ne la donnons pas. Ce qu'il faut retenir de la propriété , c'est que la matrice identité joue pour le produit matriciel le rôle que joue le nombre pour le produit des réels. C'est elle qui rendra possible, en section , la définition de l'inverse.
Les trois pièges
Le produit matriciel obéit aux règles de développement usuelles, mais il en viole trois auxquelles l'habitude du calcul numérique nous a accoutumés. Ces trois pièges sont la source d'à peu près toutes les fautes graves d'algèbre linéaire en première année.
Propriété
Premier piège : le produit n'est pas commutatif. En général, , même lorsque les deux produits existent et ont le même format.
Exemple
Avec et , on calcule
Ces deux matrices sont distinctes. Conséquence immédiate, à graver : on ne peut jamais échanger deux facteurs dans un produit matriciel, ni écrire , puisque le développement correct est
et que rien ne permet de regrouper et .
Propriété
Deuxième piège : un produit peut être nul sans qu'aucun facteur le soit. L'égalité n'entraîne ni , ni .
Exemple
Avec et , on trouve
alors que ni ni n'est nulle. Le phénomène peut même être dissymétrique : avec inchangée et , on obtient tandis que
Il faut donc renoncer au réflexe « un produit est nul, donc l'un des facteurs est nul » : il est valable dans , il est faux dans .
Propriété
Troisième piège : on ne peut pas simplifier. L'égalité n'entraîne pas , même si est non nulle.
Exemple
Reprenons , et posons et . On a , et
Ainsi alors que . Ce troisième piège est en fait une conséquence du deuxième : s'écrit , et l'on vient de voir qu'un produit nul n'oblige aucun facteur à l'être. Nous verrons en section que la simplification redevient licite quand est inversible, et seulement dans ce cas.
Deux usages du produit
Le produit d'une matrice par une matrice colonne mérite d'être isolé, car c'est lui qui relie les matrices aux systèmes. Si et si est la colonne des inconnues , alors est la colonne dont la -ième ligne vaut , c'est-à-dire exactement le membre de gauche de la -ième équation d'un système linéaire. Nous exploiterons systématiquement cette lecture à partir de la section .
Exemple
Avec et , on obtient
Autrement dit, le triplet est solution du système dont les équations sont , et . Nous le résoudrons en section .
Transposition
Définition
Soit . La transposée de , notée , est la matrice de dont le coefficient d'indice est . Autrement dit, on échange les lignes et les colonnes : la -ième ligne de devient la -ième colonne de .
Exemple
Pour , on a
La transposée d'une matrice ligne est une matrice colonne, et réciproquement.
Propriété
Soient et deux matrices et un réel. Sous réserve que les opérations écrites aient un sens :
Les trois premières égalités sont immédiates coefficient par coefficient. La quatrième est la seule qui réserve une surprise : l'ordre des facteurs est inversé. C'est d'ailleurs la seule possibilité si l'on veut que les formats s'accordent : si est de format et de format , alors est de format , donc est de format ; or est de format et de format , si bien que le produit est bien défini et de format , tandis que n'a en général aucun sens. Contrôler les formats est donc un moyen sûr de ne jamais se tromper sur cette formule.
Exemple
Vérifions la formule sur les matrices de la section : et , pour lesquelles . D'une part
D'autre part et , donc
Les deux résultats coïncident.
Définition
Soit une matrice carrée.
- est symétrique lorsque , c'est-à-dire lorsque pour tous et .
- est antisymétrique lorsque , c'est-à-dire lorsque pour tous et .
Une matrice symétrique est celle qui se lit de la même façon de part et d'autre de sa diagonale principale ; on peut se la représenter comme invariante par « pliage » le long de cette diagonale.
Propriété
Les coefficients diagonaux d'une matrice antisymétrique sont tous nuls.
Démonstration. Soit antisymétrique et soit . La relation appliquée avec donne , d'où , puis .
Exemple
La matrice est symétrique, et la matrice est antisymétrique : on vérifie sur cette dernière que la diagonale est nulle, comme le prévoit la propriété précédente. En revanche n'est ni l'une ni l'autre.
Puissances d'une matrice carrée
Définition et matrices qui commutent
Définition
Soit . On définit les puissances de par récurrence :
La définition n'a de sens que pour une matrice carrée : c'est la seule situation où le produit existe. On vérifie sans peine, par récurrence, que et pour tous entiers naturels et . En revanche, n'a aucune raison de valoir : le développement de ne peut être réorganisé que si et commutent.
Définition
Deux matrices et de commutent lorsque .
Exemple
La matrice identité commute avec toutes les matrices, ainsi que toute matrice scalaire , puisque . Une matrice commute évidemment avec toutes ses propres puissances. C'est presque tout : deux matrices prises au hasard ne commutent pas, comme l'a montré le premier piège de la section .
Propriété
Si et commutent, alors pour tout entier naturel , .
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , . Supposons la propriété vraie au rang , c'est-à-dire . Alors
où l'on a utilisé l'associativité, l'hypothèse de récurrence, puis l'hypothèse . La propriété est héréditaire, donc vraie pour tout .
Le binôme de Newton matriciel
Propriété
Formule du binôme de Newton. Soient et deux matrices de qui commutent. Alors, pour tout entier naturel ,
L'hypothèse est essentielle : sans elle, la formule est fausse dès , puisque ne se réduit à que si . Toute rédaction qui utilise le binôme sans avoir vérifié la commutation est sanctionnée.
Démonstration. Raisonnons par récurrence sur .
Initialisation. Pour , le membre de gauche vaut , et le membre de droite se réduit au seul terme d'indice , à savoir . L'égalité est vraie.
Hérédité. Supposons la formule vraie au rang . Alors
En développant par distributivité,
Dans la première somme, la propriété précédente donne , donc . Dans la seconde, . Ainsi
Dans la première somme, effectuons le changement d'indice , de sorte que et que varie de à ; dans la seconde, posons simplement :
Isolons le terme de la première somme et le terme de la seconde, puis regroupons les termes d'indices compris entre et :
La formule de Pascal donne , et l'on a ainsi que . Par conséquent
ce qui est la formule au rang . La récurrence est établie.
Matrices nilpotentes
Définition
Une matrice est dite nilpotente lorsqu'il existe un entier naturel non nul tel que .
Si , alors pour tout , puisque . Une matrice nilpotente est donc une matrice dont les puissances finissent par s'annuler et le restent : c'est exactement ce qui rend le binôme de Newton efficace, car la somme qu'il produit ne comporte alors qu'un petit nombre de termes non nuls.
Exemple
Posons
On calcule
La matrice est donc nilpotente. Plus généralement, toute matrice triangulaire supérieure dont la diagonale est nulle est nilpotente.
Les trois façons de calculer
Méthode
Calculer : les trois méthodes. Face à une puissance -ième de matrice, on dispose de trois techniques, à essayer dans cet ordre.
- Conjecturer puis démontrer par récurrence. On calcule , , parfois , on devine la forme générale, et on la démontre par récurrence. Méthode toujours disponible, mais qui exige que le motif soit visible.
- Écrire avec nilpotente, puis appliquer le binôme. À tenter dès que est triangulaire avec une diagonale constante : on pose , on vérifie que est nilpotente, et l'on remarque que commute avec , ce qui autorise le binôme. La somme est finie et courte.
- Utiliser une relation polynomiale vérifiée par . Si l'on connaît une relation du type , on effectue la division euclidienne de par le polynôme correspondant : le reste fournit . Lorsque le trinôme possède deux racines réelles distinctes, les réels et s'obtiennent en évaluant l'identité polynomiale en ces deux racines ; sinon, on écrit et l'on détermine les suites et par récurrence, en multipliant cette égalité par .
Exemple
Méthode 1 : conjecture et récurrence. Soit . Calculons les premières puissances :
Les coefficients diagonaux sont et , et le coefficient en haut à droite vaut , , , c'est-à-dire . Conjecturons donc que, pour tout ,
Démonstration par récurrence. Pour , le membre de droite vaut : la formule est vraie. Supposons-la vraie au rang . Alors
puisque . La formule est héréditaire, donc vraie pour tout .
Exemple
Méthode 2 : binôme de Newton. Soit
Posons , c'est-à-dire la matrice nilpotente de l'exemple précédent, pour laquelle et . On a , et les matrices et commutent, car une matrice scalaire commute avec toute matrice. Le binôme de Newton s'applique donc : pour tout ,
Comme dès que , seuls subsistent les termes , et . Pour ,
Contrôle. Pour , la formule donne , et le calcul direct de donne bien cette matrice. Pour , la formule donne , ce que confirme le produit .
Exemple
Méthode 3 : relation polynomiale. Soit . Calculons d'abord :
On constate que , autrement dit
Le polynôme se factorise en : ses racines sont et . Effectuons la division euclidienne de par : il existe un polynôme et deux réels et tels que
En évaluant cette identité en puis en , le premier terme s'annule et il reste
En soustrayant, , puis . Remplaçons maintenant par dans l'identité polynomiale, en remplaçant la constante par : l'opération est licite car toutes les puissances de commutent entre elles, si bien que les calculs sur les polynômes se transportent tels quels. Comme , le premier terme disparaît et
Contrôle. Pour , on obtient . Pour , on obtient . Pour , la formule donne , et le calcul direct donne également .
Matrices inversibles
Définition et unicité de l'inverse
Définition
Une matrice est dite inversible lorsqu'il existe une matrice telle que
Une telle matrice est alors unique ; on l'appelle l'inverse de et on la note .
Trois précautions accompagnent cette définition. D'abord, l'inversibilité ne concerne que les matrices carrées. Ensuite, les deux égalités et figurent dans la définition, précisément parce que le produit n'est pas commutatif. Enfin, la notation ne peut être employée qu'après avoir établi que est inversible : écrire pour une matrice dont on ignore le statut est une faute de raisonnement, et non une simple maladresse. En particulier, il n'existe pas de « division » de matrices, et une écriture telle que est dépourvue de sens.
Propriété
Unicité de l'inverse. Si et vérifient toutes deux et , alors .
Démonstration. Utilisons le fait que est neutre pour le produit, puis l'associativité :
L'inverse, lorsqu'il existe, est donc unique, ce qui légitime la notation .
Exemple
Un exemple. La matrice est inversible, d'inverse . En effet
Deux contre-exemples. La matrice nulle n'est pas inversible, car pour toute matrice . La matrice ne l'est pas davantage : on a vu en section que avec . Si était inversible, en multipliant l'égalité à gauche par on obtiendrait , ce qui est faux. Une matrice non nulle peut donc parfaitement ne pas être inversible : c'est une différence majeure avec les nombres réels.
Ce dernier raisonnement mérite d'être retenu pour lui-même, car il sert constamment : si est inversible, on peut simplifier. De on tire en effet , donc ; et de on tire . Le troisième piège de la section ne se produit que pour des matrices non inversibles.
Opérations et inversibilité
Propriété
Inverse d'un produit. Si et sont deux matrices inversibles de , alors est inversible et
Démonstration. Calculons les deux produits, en utilisant l'associativité pour regrouper les facteurs centraux :
La matrice vérifie donc les deux égalités de la définition : est inversible, d'inverse .
Là encore, l'ordre est inversé, exactement comme pour la transposition. L'image usuelle est celle de l'habillage : pour défaire ce que l'on a fait en enfilant d'abord les chaussettes puis les chaussures, il faut retirer d'abord les chaussures. Par récurrence immédiate, on en déduit que si est inversible, alors l'est pour tout , d'inverse .
Propriété
Inverse d'une transposée. Si est inversible, alors est inversible et
Démonstration. Transposons l'égalité . La formule donne . En transposant de même , on obtient . Les deux égalités de la définition sont vérifiées.
Définition
Puissances négatives. Si est inversible et si est un entier naturel, on pose
Avec cette convention, l'égalité est valable pour tous les entiers relatifs et .
Le cas des matrices d'ordre 2
Propriété
Critère et formule à l'ordre . Soit . Alors est inversible si et seulement si , et dans ce cas
Démonstration. Posons . Un calcul direct donne
Si , on peut diviser par ce réel : la matrice vérifie les deux égalités de la définition, donc est inversible et son inverse est bien celui annoncé.
Réciproquement, supposons et supposons par l'absurde inversible. Les calculs ci-dessus donnent alors , et en multipliant à gauche par on obtient , c'est-à-dire , donc . Or la matrice nulle n'est pas inversible : contradiction. Ainsi n'est pas inversible.
La formule se retient en trois gestes : on échange les deux coefficients de la diagonale, on change le signe des deux autres, et on divise par le réel . Ce nombre est un critère très commode, mais il est propre à l'ordre : il ne se généralise pas dans le cadre de ce programme. Pour une matrice d'ordre ou plus, on disposera de deux outils, et de deux seulement : la relation polynomiale du paragraphe suivant, quand l'énoncé en fournit une, et sinon le pivot de Gauss de la section .
Exemple
La matrice vérifie : elle est inversible, et son inverse est , ce que l'on avait vérifié plus haut. En revanche, la matrice vérifie : elle n'est pas inversible. On le comprend en remarquant que sa seconde ligne est le double de la première.
Inverser à partir d'une relation polynomiale
Méthode
Inverser grâce à une relation polynomiale. Lorsqu'une matrice vérifie une relation du type
on la met sous la forme d'un produit égal à :
Comme commute avec , le produit dans l'autre ordre donne également . On conclut : est inversible et .
Deux points de vigilance. Il faut factoriser par , et non simplifier ; et il faut vérifier que le coefficient constant est non nul, faute de quoi la méthode échoue, et la matrice peut d'ailleurs ne pas être inversible.
Exemple
Soit
Calculons . Le coefficient d'indice vaut , celui d'indice vaut , et ainsi de suite :
On dispose donc de la relation , dans laquelle le coefficient constant vaut . Factorisons par :
Comme commute avec , on a aussi . La matrice est donc inversible, et
Vérification. Le produit a pour coefficient d'indice le réel , pour coefficient d'indice le réel , et pour coefficient d'indice le réel . Les deux autres lignes se traitent de même, et l'on trouve bien .
Systèmes linéaires
Vocabulaire
Définition
Soient et deux entiers naturels non nuls. On appelle système linéaire de équations à inconnues tout système de la forme
où les et les sont des réels donnés, appelés respectivement coefficients et seconds membres. Une solution de est un -uplet de réels vérifiant simultanément les équations. Résoudre , c'est déterminer l'ensemble de ses solutions. Le système est dit compatible s'il admet au moins une solution, incompatible sinon.
Définition
Avec les notations précédentes, on pose
La matrice est la matrice du système, et s'écrit sous forme matricielle
Le système homogène associé à est le système , obtenu en remplaçant tous les seconds membres par .
L'équivalence entre le système et l'égalité matricielle n'est pas un tour de passe-passe : elle traduit exactement le calcul du produit d'une matrice par une colonne, effectué en section . La -ième ligne de vaut , et l'égalité de deux colonnes équivaut à l'égalité de leurs lignes une à une.
Un système homogène est toujours compatible, puisque le -uplet nul en est solution : on l'appelle la solution triviale. Toute la question, pour un système homogène, est donc de savoir s'il en possède d'autres.
Exemple
Le système
s'écrit matriciellement avec
Le calcul de la section montre que en est solution : le système est compatible.
Structure de l'ensemble des solutions
Propriété
Structure des solutions. Soit le système , et soit le système homogène associé . Notons et leurs ensembles de solutions respectifs. Si est compatible et si est une solution de , alors
Autrement dit : toute solution de est la somme d'une solution particulière et d'une solution du système homogène associé.
Démonstration. Procédons par double inclusion.
Soit , c'est-à-dire . Comme , on a , donc , soit par distributivité. Ainsi appartient à , et est bien de la forme annoncée.
Réciproquement, soit et posons . Alors
donc . Les deux inclusions donnent l'égalité.
Cette propriété a une conséquence pratique importante : un système linéaire admet zéro, une ou une infinité de solutions, jamais deux ni trois. En effet, s'il est compatible, son ensemble de solutions est en correspondance avec ; or si contient une solution non nulle, il contient aussi pour tout réel , puisque , ce qui fait une infinité de solutions distinctes. Un exercice qui aboutit à « le système a exactement deux solutions » contient donc nécessairement une erreur de calcul.
Opérations élémentaires sur les lignes
Définition
On appelle opération élémentaire sur les lignes d'un système, ou d'une matrice, l'une des trois transformations suivantes.
- Échange de deux lignes : .
- Multiplication d'une ligne par un réel non nul : .
- Ajout à une ligne d'un multiple d'une autre ligne : , avec .
Propriété
Une opération élémentaire transforme un système en un système équivalent, c'est-à-dire ayant exactement le même ensemble de solutions.
La raison en est que chaque opération élémentaire est réversible, et que son inverse est elle-même une opération élémentaire : l'échange se défait par le même échange, l'opération se défait par (c'est ici que sert l'hypothèse ), et l'opération se défait par . Ainsi, toute solution du système de départ est solution du système transformé, et réciproquement.
Deux mises en garde s'imposent sur la troisième opération. D'une part, la ligne que l'on ajoute doit être différente de la ligne modifiée : l'écriture détruirait de l'information. D'autre part, on ne combine qu'une ligne à la fois avec la ligne pivot ; enchaîner deux opérations qui modifient simultanément et en s'appuyant l'une sur l'autre est la source d'erreurs la plus fréquente en début d'apprentissage. Enfin, il est vivement conseillé d'écrire l'opération effectuée en marge, à chaque étape : c'est ce qui permet de retrouver une erreur sans tout recommencer.
Systèmes échelonnés
Définition
Un système linéaire est dit échelonné (on dit aussi « en escalier ») lorsque, dans chaque équation non triviale, le nombre de coefficients nuls précédant le premier coefficient non nul est strictement plus grand que dans l'équation précédente, et lorsque les éventuelles équations dont tous les coefficients sont nuls figurent en dernier.
Dans un tel système, le premier coefficient non nul de chaque équation s'appelle un pivot. L'inconnue correspondante est une inconnue principale ; les autres sont les inconnues secondaires, ou paramètres.
Exemple
Le système
est échelonné. Les pivots sont le coefficient de dans la première équation et le coefficient de dans la seconde : les inconnues principales sont et , les inconnues secondaires sont et .
L'intérêt d'un système échelonné est qu'il se résout de bas en haut, sans aucune difficulté : la dernière équation donne la dernière inconnue principale en fonction des paramètres, on remonte à l'avant-dernière, et ainsi de suite. Tout le travail consiste donc à ramener un système quelconque à cette forme, et c'est exactement ce que fait la méthode du pivot de Gauss.
Méthode du pivot de Gauss
Méthode
Algorithme du pivot de Gauss. Pour résoudre un système linéaire, on l'échelonne en éliminant les inconnues une à une.
- Choisir le pivot. Dans la première colonne contenant un coefficient non nul, choisir une ligne dont le coefficient est non nul, et l'amener en première position par un échange . On préfère, quand c'est possible, un pivot égal à ou : cela évite les fractions.
- Éliminer. Pour chaque ligne située en dessous, effectuer de manière à annuler le coefficient de la première inconnue. Écrire l'opération en marge.
- Recommencer sur le système formé par les lignes restantes, en oubliant la première ligne et la première colonne, jusqu'à obtenir un système échelonné.
- Conclure. Trois cas se présentent. Si une équation de la forme avec est apparue, le système est incompatible et l'ensemble des solutions est vide. Sinon, si toutes les inconnues sont principales, le système a une unique solution, que l'on obtient en remontant. Sinon, il reste des inconnues secondaires, et il y a une infinité de solutions, que l'on décrit en exprimant les inconnues principales en fonction des paramètres.
- Vérifier, en réinjectant la ou les solutions trouvées dans les équations de départ. Cette étape n'est jamais du temps perdu.
Exemple
Un système à solution unique. Résolvons
Le pivot naturel est le coefficient de dans , qui vaut .
Première étape. On effectue et . Détaillons la première : le coefficient de devient , celui de devient , celui de devient , et le second membre devient . De même pour la seconde : , , et . Le système devient
Deuxième étape. On simplifie la deuxième ligne par , ce qui donne , puis on élimine dans la troisième par : le coefficient de devient , celui de devient , et le second membre devient . Le système échelonné est
Remontée. La dernière équation donne . La deuxième donne . La première donne .
Vérification. Pour : , et . Les trois équations sont satisfaites. L'ensemble des solutions est donc
Exemple
Un système incompatible. Résolvons
On effectue , ce qui donne , puis , ce qui donne . Le système devient
Enfin fournit l'équation
qui n'est vérifiée par aucun triplet. Le système est incompatible et . On pouvait le pressentir : les deux dernières équations affirment que la même quantité vaut à la fois et .
Exemple
Un système à une infinité de solutions. Reprenons le système précédent en remplaçant le second membre de la troisième équation par :
Les mêmes opérations et donnent cette fois deux équations identiques , et produit la ligne nulle , que l'on supprime. Le système échelonné est
Les inconnues principales sont et ; l'inconnue est secondaire. Posons , avec . La deuxième équation donne , et la première . L'ensemble des solutions est donc
Vérification. Pour tout réel : la première équation donne , la deuxième , et la troisième . Les trois égalités sont vérifiées pour toute valeur de , ce qui confirme le résultat.
Exemple
Discussion d'un système dépendant d'un paramètre. Soit un réel. Résolvons, selon la valeur de , le système
Le coefficient pouvant être nul, il ne faut surtout pas prendre comme premier pivot. Commençons donc par l'échange , qui place un pivot égal à en tête :
On effectue et :
Factorisons les deux dernières lignes, en remarquant que et :
Premier cas : . Les deux dernières équations deviennent et ne disent plus rien. Le système se réduit à la seule équation , qui possède une infinité de solutions à deux paramètres :
Second cas : . On peut diviser les deux dernières lignes par , qui est non nul, et le système équivaut à
La dernière ligne donne , que l'on reporte dans la deuxième : , soit
Sous-cas . Cette équation s'écrit : le système est incompatible, et .
Sous-cas . On obtient , puis , et la première équation donne
Le système admet alors une unique solution, à savoir
Vérification du cas général. En notant , chacune des trois équations s'écrit : elle est bien vérifiée. Pour par exemple, on retrouve la solution , dont on vérifie immédiatement qu'elle convient.
Conclusion de la discussion. Le système possède une unique solution si , aucune solution si , et une infinité de solutions si .
Systèmes de Cramer et inversibilité
Définition
Un système linéaire est dit carré lorsqu'il comporte autant d'équations que d'inconnues, c'est-à-dire lorsque sa matrice appartient à . Un système carré est appelé système de Cramer lorsqu'il admet une unique solution.
Propriété
Caractérisation de l'inversibilité (admise). Soit . Les trois propositions suivantes sont équivalentes.
- est inversible.
- Pour toute colonne , le système admet une unique solution, à savoir .
- Le système homogène admet la seule solution .
Ce résultat est admis dans ce programme. Seule l'implication de vers est immédiate, et il vaut la peine de la connaître : si est inversible et si , alors en multipliant à gauche par on obtient , ce qui prouve à la fois qu'il y a au plus une solution et, en vérifiant que , qu'il y en a exactement une. Les réciproques reposent sur l'algorithme du pivot et ne sont pas exigibles.
Le point est celui que l'on utilise le plus souvent en exercice, car il est le plus économique : pour établir qu'une matrice carrée est inversible, il suffit de montrer que le système homogène force . Retenez aussi la traduction pratique du point : résoudre un système de Cramer, c'est calculer , mais en pratique le pivot de Gauss reste plus rapide qu'un calcul d'inverse dès que l'on n'a qu'un seul second membre à traiter.
Méthode
Calculer par le pivot de Gauss. Pour inverser une matrice :
- Écrire côte à côte la matrice et la matrice , séparées par une barre : c'est la matrice augmentée .
- Appliquer l'algorithme du pivot aux lignes entières, c'est-à-dire en répercutant chaque opération simultanément à gauche et à droite de la barre.
- Poursuivre jusqu'à obtenir à gauche de la barre, en remontant après l'échelonnement pour annuler aussi les coefficients au-dessus des pivots.
- Lire à droite de la barre.
- Si, au cours du calcul, une ligne entière devient nulle à gauche de la barre, s'arrêter : la matrice n'est pas inversible.
- Vérifier en calculant , qui doit valoir .
Exemple
Inversion d'une matrice d'ordre . Inversons
On part de la matrice augmentée
Étape 1 : amener un pivot égal à en haut à gauche, par l'échange :
Étape 2 : éliminer la première colonne, par et :
Étape 3 : normaliser le deuxième pivot, par :
Étape 4 : éliminer la deuxième colonne sous le pivot, par :
La partie gauche est maintenant échelonnée, avec trois pivots : la matrice est inversible.
Étape 5 : remonter. On annule les coefficients situés au-dessus des pivots, par puis :
On lit donc
Vérification. Calculons coefficient par coefficient. Première ligne de : . Multipliée par les trois colonnes de , elle donne
Deuxième ligne :
Troisième ligne :
On obtient bien .
Espaces vectoriels : première approche
Définition
Les sections précédentes ont fait apparaître deux fois la même situation : dans comme dans , on dispose d'une addition et d'une multiplication par un réel, soumises aux mêmes huit règles de calcul. Le même phénomène se produit pour les suites, pour les fonctions et pour les polynômes. Plutôt que de refaire cinq fois les mêmes raisonnements, on isole la structure commune.
Définition
On appelle espace vectoriel réel, ou -espace vectoriel, tout ensemble non vide muni d'une addition, qui à associe , et d'une multiplication par un réel, qui à associe , vérifiant les huit propriétés suivantes.
Pour l'addition :
- quels que soient , dans ;
- quels que soient , , dans ;
- il existe un élément de , noté et appelé vecteur nul, tel que pour tout de (le même convient pour tous les vecteurs) ;
- tout de possède un élément de , noté , tel que .
Pour la multiplication par un réel, quels que soient , dans et , dans :
- ;
- ;
- ;
- .
Les éléments de s'appellent des vecteurs, les réels des scalaires.
Deux commentaires sur cette liste. D'abord, la multiplication considérée est externe : elle fait intervenir un réel et un vecteur, et non deux vecteurs. Il n'y a, dans un espace vectoriel quelconque, aucune multiplication de deux vecteurs entre eux ; le fait que en possède une est une richesse supplémentaire, pas une conséquence de la structure. Ensuite, le point noté est le plus souvent omis : on écrit .
Conformément au programme, la vérification des huit axiomes sur les exemples usuels est admise : on ne demandera jamais de démontrer que est un espace vectoriel. Ce qu'il faut, c'est connaître la liste de ces exemples, car ils servent d'espace ambiant dans tous les exercices.
Les exemples usuels
Propriété
Exemples usuels (admis). Les ensembles suivants, munis des opérations naturelles définies terme à terme, sont des -espaces vectoriels.
- lui-même, et plus généralement pour , avec
Le vecteur nul est .
- , avec les opérations de la section . Le vecteur nul est la matrice nulle .
- L'ensemble des suites réelles, avec et . Le vecteur nul est la suite nulle.
- L'ensemble des fonctions de dans , avec et . Le vecteur nul est la fonction nulle.
- L'ensemble des polynômes à coefficients réels, ainsi que pour tout . Le vecteur nul est le polynôme nul.
Il faut s'habituer à ce que le mot « vecteur » désigne, selon le contexte, un -uplet, une matrice, une suite, une fonction ou un polynôme. C'est précisément la puissance de la notion : un même énoncé, démontré une fois pour toutes, s'appliquera dans les cinq situations.
Règles de calcul
Propriété
Soit un -espace vectoriel, soit et soit . Alors
et
Prenez garde à la première égalité : le de gauche est le réel nul, celui de droite le vecteur nul. Ce sont deux objets de nature différente, et c'est justement le contenu de l'énoncé que d'affirmer un lien entre eux.
Démonstration. Montrons d'abord . Le réel vérifie , donc l'axiome donne
Ajoutons aux deux membres le vecteur , dont l'axiome garantit l'existence : le membre de gauche devient , et le membre de droite . D'où .
Le même argument donne la deuxième égalité : comme , l'axiome donne , et en ajoutant aux deux membres, on obtient .
Pour la troisième, écrivons, en utilisant l'axiome puis l'axiome :
Ainsi est un opposé de . Or l'opposé est unique : si et vérifient tous deux et , alors . Donc .
Enfin, l'équivalence. Si ou , les deux premières égalités donnent . Réciproquement, supposons et . Le réel existe, et les axiomes et donnent
Donc ou .
La dernière équivalence est celle que l'on utilise le plus. Elle indique que, contrairement au produit matriciel, la multiplication externe ne possède pas de diviseurs de zéro : un produit est nul si et seulement si l'un des deux facteurs l'est.
Sous-espaces vectoriels
Définition et caractérisation
Vérifier huit axiomes pour chaque ensemble rencontré serait interminable. Heureusement, la quasi-totalité des espaces vectoriels que l'on manipule sont des parties d'un espace vectoriel déjà connu. Il suffit alors d'un critère très court.
Définition
Soit un -espace vectoriel. Une partie de est un sous-espace vectoriel de lorsque , muni des opérations de , est lui-même un -espace vectoriel.
Propriété
Caractérisation des sous-espaces vectoriels. Soit un -espace vectoriel et soit une partie de . Alors est un sous-espace vectoriel de si et seulement si les deux conditions suivantes sont réunies :
- est non vide, ce que l'on vérifie en pratique en montrant que ;
- est stable par combinaison linéaire, c'est-à-dire
Démonstration. Supposons d'abord que soit un sous-espace vectoriel de . Alors est un espace vectoriel, donc non vide, et ses opérations sont celles de : la somme de deux éléments de multipliés par des réels reste dans , puisque les deux opérations sont définies à valeurs dans . La condition est donc vérifiée. Appliquons-la avec un élément de , qui existe puisque est non vide, et avec : elle donne , ce qui établit la condition sous sa forme pratique, et montre au passage que le vecteur nul de est bien celui de .
Réciproquement, supposons les conditions et vérifiées. La condition assure d'abord que l'addition et la multiplication par un réel sont bien définies de dans : pour , prendre donne , et prendre donne . Il reste à vérifier les huit axiomes. Les axiomes , , , , et sont des égalités entre vecteurs qui sont vraies pour tous les éléments de : elles sont donc vraies en particulier pour les éléments de , sans rien à démontrer. L'axiome est assuré par la condition , puisque et que pour tout . Quant à l'axiome , si , alors appartient à par stabilité. Ainsi est un -espace vectoriel.
Cette caractérisation est la porte d'entrée obligatoire : dans un exercice, on ne démontre jamais qu'un ensemble est un espace vectoriel en revenant aux huit axiomes. On l'exhibe comme sous-espace vectoriel d'un espace usuel.
Méthode
Montrer qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel. La rédaction comporte toujours les mêmes quatre temps.
- Nommer l'espace ambiant et justifier l'inclusion . C'est l'étape que l'on saute à tort : « est un sous-espace vectoriel » ne veut rien dire sans préciser de quoi.
- Vérifier que , en revenant à la définition de . Si le vecteur nul n'y est pas, on s'arrête immédiatement : n'est pas un sous-espace vectoriel, et c'est démontré.
- Prendre deux éléments quelconques et de et deux réels quelconques et , puis montrer que appartient à , en vérifiant la ou les conditions qui définissent .
- Conclure par une phrase : « est donc un sous-espace vectoriel de ».
Pour montrer au contraire qu'un ensemble n'en est pas un, il suffit d'un contre-exemple : soit , soit deux éléments explicites de dont la somme n'y est pas.
Exemples
Exemple
Un plan de passant par l'origine. Soit
Par construction, , qui est un espace vectoriel. Le triplet nul vérifie , donc . Soient maintenant et deux éléments de , et soient et deux réels. Le vecteur a pour coordonnées , et
Donc , et est un sous-espace vectoriel de .
Exemple
Une droite de passant par l'origine. Soit
On a , et s'obtient pour . Si et sont dans et si sont réels, alors
qui est de la forme avec : c'est un élément de . Donc est un sous-espace vectoriel de .
Exemple
Les matrices triangulaires supérieures. Soit
L'espace ambiant est , et en est une partie. La matrice nulle a bien un coefficient d'indice nul, donc . Si et sont dans et si sont réels, le coefficient d'indice de vaut , donc . Ainsi est un sous-espace vectoriel de . Le raisonnement s'étend mot pour mot aux matrices triangulaires supérieures de , ainsi qu'aux matrices diagonales, symétriques ou antisymétriques.
Exemple
Les suites vérifiant une relation de récurrence linéaire. Soit
L'espace ambiant est l'ensemble des suites réelles. La suite nulle vérifie la relation, car , donc elle appartient à . Soient et dans , soient et des réels, et posons . Pour tout ,
c'est-à-dire . Donc , et est un sous-espace vectoriel de .
Exemple
Le commutant d'une matrice. Soit et soit
La matrice nulle commute avec , donc . Si et commutent avec et si sont réels, alors
donc : c'est un sous-espace vectoriel de . On peut même le décrire complètement. En posant , on calcule
et l'égalité équivaut au système , , , , c'est-à-dire à et . Ainsi
Exemple
Deux contre-exemples.
a. L'ensemble n'est pas un sous-espace vectoriel de , car : le vecteur nul ne lui appartient pas. C'est une droite du plan, mais elle ne passe pas par l'origine. Retenez ce test : un sous-espace vectoriel contient toujours le vecteur nul, et il permet d'éliminer un candidat en une ligne.
b. L'ensemble contient le vecteur nul, et il est stable par multiplication par un réel, puisque . Pourtant ce n'est pas un sous-espace vectoriel : les vecteurs et lui appartiennent, mais leur somme vérifie , donc . Cet exemple montre qu'il faut réellement vérifier la stabilité par somme, et pas seulement par multiplication.
Intersection de deux sous-espaces vectoriels
Propriété
Soient et deux sous-espaces vectoriels d'un même -espace vectoriel . Alors est un sous-espace vectoriel de .
Démonstration. L'ensemble est une partie de . Comme et sont des sous-espaces vectoriels, chacun contient , donc : l'intersection est non vide.
Soient maintenant et deux éléments de , et soient et deux réels. Comme et appartiennent à et que est stable par combinaison linéaire, on a . Le même argument dans donne . Par définition de l'intersection, . La caractérisation s'applique : est un sous-espace vectoriel de .
En revanche, la réunion de deux sous-espaces vectoriels n'en est pas un en général. Prenons dans les deux droites et , qui sont bien des sous-espaces vectoriels. Leur réunion contient et , mais pas leur somme , qui n'est ni sur l'un ni sur l'autre axe. On retrouve d'ailleurs exactement le contre-exemple ci-dessus, puisque est précisément l'ensemble des couples de produit nul.
Combinaisons linéaires et sous-espace engendré
Combinaisons linéaires
Définition
Soient un -espace vectoriel et des vecteurs de , en nombre fini. On appelle combinaison linéaire de tout vecteur de la forme
où sont des réels, appelés coefficients de la combinaison.
Exemple
Dans , posons et .
a. Le vecteur est combinaison linéaire de et , car
b. Le vecteur l'est également, mais il faut le chercher : on veut et tels que , ce qui s'écrit , et . La dernière équation donne , la deuxième , et la première est alors satisfaite. On vérifie en effet que .
c. Le vecteur , en revanche, n'est pas combinaison linéaire de et . Le système correspondant est , et : la dernière équation impose , la deuxième , et la première devient , ce qui est impossible. Décider si un vecteur est combinaison linéaire de vecteurs donnés revient donc toujours à résoudre un système linéaire, et à conclure sur sa compatibilité.
Le sous-espace engendré
Définition
Soient un -espace vectoriel et des vecteurs de . On appelle sous-espace engendré par , et l'on note , l'ensemble de toutes les combinaisons linéaires de ces vecteurs :
Propriété
est un sous-espace vectoriel de , et il contient chacun des vecteurs .
Démonstration. Notons . C'est par construction une partie de , puisqu'une combinaison linéaire de vecteurs de est un vecteur de .
En prenant tous les coefficients nuls, on obtient , donc .
Soient et deux éléments de et soient et deux réels. Par définition de , il existe des réels et tels que
En utilisant les axiomes de l'espace vectoriel pour regrouper les termes de même indice,
C'est encore une combinaison linéaire de , donc . La caractérisation de la section s'applique : est un sous-espace vectoriel de .
Enfin, pour chaque indice , le vecteur s'obtient en prenant et tous les autres coefficients nuls : .
Définition
Soit un sous-espace vectoriel de . On dit que la famille , de cardinal fini, est génératrice de , ou qu'elle engendre , lorsque
c'est-à-dire lorsque tout vecteur de s'écrit comme combinaison linéaire de .
Cette notion fournit la manière la plus économique de décrire un sous-espace vectoriel : au lieu d'en donner une condition (« l'ensemble des triplets vérifiant telle équation »), on en donne une fabrication (« l'ensemble des combinaisons linéaires de tels vecteurs »). La propriété précédente offre par ailleurs une seconde méthode pour établir qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel : le reconnaître comme un , ce qui dispense de toute vérification.
Décrire les solutions d'un système homogène
Méthode
Écrire l'ensemble des solutions d'un système homogène comme un .
- Résoudre le système par la méthode du pivot de Gauss.
- Repérer les inconnues principales et les inconnues secondaires, et exprimer les premières en fonction des secondes.
- Écrire le vecteur solution général, toutes coordonnées comprises, en fonction des seuls paramètres.
- Séparer les paramètres : mettre chaque paramètre en facteur pour faire apparaître une combinaison linéaire de vecteurs fixes.
- Conclure : l'ensemble des solutions est le de ces vecteurs, et c'est donc un sous-espace vectoriel, sans autre vérification.
Contrôle final : chacun des vecteurs obtenus doit vérifier toutes les équations du système de départ.
Exemple
Un premier système, à trois inconnues. Décrivons l'ensemble des triplets de vérifiant
L'opération transforme la seconde équation en , soit . En reportant dans la première, . Posons , avec : les solutions sont les triplets
Ainsi
et c'est un sous-espace vectoriel de , à savoir une droite passant par l'origine.
Contrôle. Le vecteur vérifie et .
Exemple
Un second système, à quatre inconnues. Décrivons l'ensemble des quadruplets de vérifiant
L'opération donne : les coefficients de et de s'annulent tous les deux, et il reste pour et pour . Le système échelonné est
Les inconnues principales sont et , les paramètres sont et . La seconde équation donne , et la première . Le vecteur solution général s'écrit donc
Séparons les deux paramètres :
Par conséquent
et est un sous-espace vectoriel de .
Contrôle. Pour : et . Pour : et . Les deux vecteurs sont bien solutions.
Deux familles peuvent engendrer le même sous-espace
Exemple
Dans , posons
et montrons que .
Première inclusion. On remarque que et . Les vecteurs et appartiennent donc à . Comme est un sous-espace vectoriel, il est stable par combinaison linéaire, donc il contient toutes les combinaisons linéaires de et , c'est-à-dire
Seconde inclusion. Réciproquement, en additionnant et en soustrayant les deux relations précédentes,
Donc et appartiennent à , et le même argument de stabilité donne l'inclusion réciproque
Conclusion. Les deux sous-espaces sont égaux. Un même sous-espace vectoriel admet donc une infinité de familles génératrices différentes : l'écriture sous forme de n'a rien d'unique, et deux réponses d'apparence différente à un même exercice peuvent parfaitement être toutes les deux correctes. Pour les comparer, on procède comme ci-dessus, par double inclusion.
Exemple
Retour sur le commutant. Le sous-espace des matrices qui commutent avec , calculé en section , s'écrit
donc
Cette écriture redonne gratuitement le fait que est un sous-espace vectoriel de , et elle est bien plus maniable que la condition de départ .
Ce qu'il faut retenir
Ce chapitre est le premier d'algèbre linéaire, et tout le reste de l'année s'appuie dessus. Voici les réflexes à installer dès maintenant.
| Ce qu'on cherche | Ce qu'on fait |
|---|---|
| Multiplier deux matrices | Vérifier les formats, poser la disposition ligne par colonne, contrôler le format du résultat |
| Calculer | Conjecture et récurrence ; ou avec nilpotente et binôme ; ou relation polynomiale et division euclidienne |
| Utiliser le binôme de Newton | Vérifier d'abord que les deux matrices commutent, sans quoi la formule est fausse |
| Montrer qu'une matrice est inversible | Formule à l'ordre ; relation polynomiale factorisée par ; pivot de Gauss sur ; ou montrer que force |
| Calculer un inverse | Pivot de Gauss sur la matrice augmentée, puis vérification |
| Résoudre un système | Pivot de Gauss, opérations écrites en marge, puis remontée et vérification |
| Décrire une infinité de solutions | Choisir les paramètres parmi les inconnues secondaires, exprimer les principales, séparer les paramètres |
| Discuter selon un paramètre | Ne jamais prendre le paramètre comme pivot ; isoler les valeurs qui annulent un pivot et les traiter à part |
| Montrer qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel | Nommer l'ambiant, vérifier , puis la stabilité par ; ou le reconnaître comme un |
| Décrire un ensemble de solutions d'un système homogène | Le mettre sous forme de en séparant les paramètres |
Quelques erreurs classiques méritent enfin d'être nommées, car elles reviennent année après année.
Échanger deux facteurs dans un produit. Le produit matriciel n'est pas commutatif : et sont deux matrices différentes, quand elles existent toutes les deux. Ce seul oubli suffit à invalider une démonstration entière.
Développer en . L'identité correcte est . Le regroupement n'est licite qu'après avoir vérifié , et cette vérification doit figurer sur la copie.
Simplifier par une matrice. De on ne déduit que si est inversible. Sans cette hypothèse, la simplification est fausse, et l'on dispose de contre-exemples élémentaires.
Écrire avant d'avoir prouvé que est inversible. C'est une faute de logique : la notation présuppose le résultat que l'on cherche à établir.
Prendre un paramètre comme pivot. Diviser par sans discuter le cas fait perdre la moitié des points d'une question de discussion. Le bon réflexe est de commencer par un échange de lignes qui amène un pivot numérique.
Oublier de vérifier. Une solution de système se réinjecte dans les équations, un inverse se contrôle par , une formule de puissance se teste sur . Ces vérifications prennent trente secondes et sauvent des copies.
Conclure qu'un ensemble est un sous-espace vectoriel sans nommer l'espace ambiant. La phrase « est un sous-espace vectoriel » n'a de sens que complétée par « de », et l'inclusion fait partie de la démonstration.
Bloqué sur « Algèbre linéaire : calcul matriciel et systèmes » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.