Tale spé · Chapitre 12 · Analyse

Calcul intégral

Intégrale comme aire, théorème fondamental, relation de Chasles, valeur moyenne, intégration par parties.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Intégrale comme aire
  • Théorème fondamental
  • Relation de Chasles
  • Valeur moyenne
  • Intégration par parties

Comment mesurer l'aire d'un domaine dont un bord est courbe ? Les formules de géométrie répondent pour le rectangle, le triangle, le trapèze, le disque — puis s'arrêtent. L'aire située sous un arc de parabole, elle, ne relève d'aucune formule élémentaire ; Archimède l'avait pourtant calculée dès l'Antiquité, au prix d'un découpage en une infinité de triangles de plus en plus petits. Ce problème millénaire — mesurer les aires aux bords courbes — est le point de départ du calcul intégral.

L'intégrale répond aussi à un problème d'apparence toute différente : celui du cumul. Un véhicule roule à vitesse variable ; connaissant sa vitesse à chaque instant, quelle distance a-t-il parcourue ? Si la vitesse était constante, il suffirait de la multiplier par la durée — géométriquement, de calculer l'aire d'un rectangle. Quand la vitesse varie, la distance parcourue est exactement l'aire sous la courbe de la vitesse. Cumuler une grandeur qui varie continûment, c'est mesurer une aire : énergie consommée à partir de la puissance, volume écoulé à partir d'un débit, le même schéma revient partout dans les sciences.

Le miracle du chapitre est ailleurs. Les aires et les primitives — deux notions qui n'ont a priori rien en commun, l'une géométrique, l'autre issue du calcul des dérivées — sont en réalité les deux faces d'un même objet. Le théorème fondamental de l'analyse affirme que la fonction qui mesure l'aire accumulée sous une courbe est une primitive de la fonction qui dessine cette courbe. Conséquence spectaculaire : pour calculer une aire, il suffit de trouver une primitive et d'en faire la différence entre deux valeurs. Le calcul des primitives, étudié au chapitre précédent, devient une machine à mesurer les aires.

Nous définirons d'abord l'intégrale d'une fonction continue positive comme une aire, avant d'énoncer et de démontrer le théorème fondamental, puis d'étendre la définition aux fonctions de signe quelconque. Suivront les propriétés de l'intégrale (linéarité, relation de Chasles, croissance), la valeur moyenne d'une fonction — la bonne notion de moyenne pour une grandeur qui varie continûment —, et une technique de calcul héritée de la dérivée d'un produit : l'intégration par parties. Le chapitre s'achèvera sur trois applications : l'aire entre deux courbes, la méthode des rectangles pour approcher une intégrale à la machine, et l'ouverture vers les suites d'intégrales.

L'intégrale d'une fonction continue positive

Mesurer une aire suppose d'abord de choisir une unité. Dans un repère, elle est fournie naturellement par les unités des deux axes.

Définition

Unité d'aire. Le plan est muni d'un repère orthogonal (O;I,J). L'unité d'aire, notée u.a., est l'aire du rectangle bâti sur les unités du repère, c'est-à-dire du rectangle OIKJ, où K est le point de coordonnées (1;1).

Si le repère est orthonormé d'unité 1 cm, l'unité d'aire vaut 1 cm2 ; mais si l'unité vaut 2 cm en abscisse et 3 cm en ordonnée, alors 1 u.a.=2×3=6 cm2. Toutes les aires de ce chapitre s'expriment en unités d'aire ; la conversion en cm2 ne s'effectue que si l'énoncé le demande.

Nous pouvons maintenant donner la définition centrale — pour l'instant réservée aux fonctions positives, celles dont la courbe reste au-dessus de l'axe des abscisses.

Définition

Intégrale d'une fonction continue positive. Soit f une fonction continue et positive sur un intervalle [a;b] (avec ab), et Cf sa courbe représentative dans un repère orthogonal. L'intégrale de a à b de f, notée abf(x)dx, est l'aire, exprimée en unités d'aire, du domaine D délimité par la courbe Cf, l'axe des abscisses et les droites verticales d'équations x=a et x=b :

D={M(x;y) tel que axb et 0yf(x)}.

On dit que D est le domaine situé sous la courbe de f entre a et b.

Aire sous la courbe d'une fonction continue positive entre a et b

La notation se lit « somme de a à b de f(x)dx ». Le symbole est un S étiré, initiale du mot somme : Leibniz, qui l'introduisit à la fin du XVIIe siècle, concevait l'aire comme la somme d'une infinité de rectangles infiniment fins, de hauteur f(x) et de largeur « infinitésimale » dx. Cette vision n'est pas une définition rigoureuse, mais elle éclaire la notation — et la méthode des rectangles, en fin de chapitre, lui donnera un sens numérique précis.

Remarque (variable muette). La lettre x n'a aucune existence en dehors du symbole : on a abf(x)dx=abf(t)dt=abf(u)du. On dit que la variable d'intégration est muette ; seuls comptent la fonction f et les bornes a et b. Insistons : une intégrale est un nombre, pas une fonction. Par ailleurs, lorsque les deux bornes coïncident, le domaine se réduit à un segment vertical, d'aire nulle :

aaf(x)dx=0.

Avant tout théorème, certaines intégrales se calculent déjà : il suffit que le domaine sous la courbe soit une figure de géométrie élémentaire.

Exemple

Des intégrales sans primitive : la géométrie suffit.

Une fonction constante. Soit c>0. Le domaine sous la courbe de xc entre a et b est un rectangle de largeur ba et de hauteur c, donc abcdx=c(ba). Par exemple 153dx=3×4=12.

Une fonction affine. Calculons 02(x+1)dx. La fonction f:xx+1 est continue et positive sur [0;2] ; le domaine sous sa courbe est un trapèze de hauteur 2 (mesurée horizontalement) et de bases f(0)=1 et f(2)=3 (les deux côtés verticaux). Son aire vaut (1+3)×22=4, donc 02(x+1)dx=4.

Un demi-disque. La courbe de f(x)=1x2 sur [1;1] est le demi-cercle supérieur de centre O et de rayon 1 (car y=1x2 équivaut à x2+y2=1 avec y0). Le domaine sous la courbe est un demi-disque de rayon 1, donc 111x2dx=π2.

Remarque (retour au cumul). L'exemple de la fonction constante éclaire l'interprétation physique annoncée en introduction. Si un mobile roule à la vitesse constante c (en km/h) pendant l'intervalle de temps [a;b] (en heures), la distance parcourue vaut c(ba) : c'est exactement abcdt, l'aire du rectangle sous la courbe de la vitesse. Lorsque la vitesse v(t) varie, la distance parcourue entre les instants a et b est, de même, abv(t)dt : l'intégrale est l'outil qui cumule une grandeur variable au fil du temps.

Mais dès que la courbe s'incurve sans être un cercle — la parabole de xx2, la courbe de l'exponentielle —, la géométrie élémentaire est muette. Il faut une idée nouvelle, et c'est la plus belle du chapitre.

Le théorème fondamental de l'analyse

L'idée est de rendre l'aire mobile : au lieu de considérer l'aire entre deux bornes fixes, on fixe la borne gauche et on laisse la borne droite varier. L'aire devient alors une fonction — et une fonction, cela se dérive.

Soit f une fonction continue et positive sur un intervalle [a;b]. Pour tout x[a;b], le nombre axf(t)dt est bien défini : c'est l'aire sous la courbe entre les abscisses a et x. On définit ainsi la fonction aire

Fa:xaxf(t)dt.

Noter le choix de la lettre t pour la variable d'intégration : la lettre x désigne déjà la borne supérieure, et la variable muette peut s'appeler comme on veut. Quand x grandit, le domaine s'élargit et l'aire s'accumule : Fa est croissante, et nulle en a. Le théorème central du chapitre précise à quelle vitesse cette aire s'accumule — et la réponse est stupéfiante de simplicité : à la vitesse f(x).

Propriété

Théorème fondamental de l'analyse. Soit f une fonction continue et positive sur un intervalle [a;b]. La fonction aire

Fa:xaxf(t)dt

est dérivable sur [a;b] et, pour tout x[a;b], Fa(x)=f(x). Autrement dit, Fa est l'unique primitive de f qui s'annule en a.

Démonstration (exigible) dans le cas où f est continue, positive et croissante. Soit x[a;b[ et h>0 tel que x+hb. L'aire sous la courbe entre a et x+h est l'aire entre a et x, augmentée de l'aire entre x et x+h : la différence

Fa(x+h)Fa(x)

est donc l'aire sous la courbe entre les abscisses x et x+h. Or f est croissante : pour tout t[x;x+h], on a f(x)f(t)f(x+h). Le domaine correspondant contient donc le rectangle de base [x;x+h] et de hauteur f(x), et il est contenu dans le rectangle de même base et de hauteur f(x+h). En comparant les trois aires :

hf(x)Fa(x+h)Fa(x)hf(x+h).

En divisant par h>0 :

f(x)Fa(x+h)Fa(x)hf(x+h).

Faisons tendre h vers 0 : la fonction f est continue en x, donc f(x+h) tend vers f(x). Par le théorème d'encadrement, le taux d'accroissement de Fa entre x et x+h tend vers f(x) lorsque h tend vers 0 par valeurs positives. Le cas h<0 se traite de façon analogue (l'encadrement s'inverse) et on l'admet. Ainsi Fa est dérivable en x et Fa(x)=f(x).

Il reste à identifier Fa parmi les primitives de f. D'une part Fa(a)=aaf(t)dt=0 : elle s'annule en a. D'autre part, si G est une autre primitive de f s'annulant en a, la fonction GFa a une dérivée nulle sur l'intervalle [a;b], donc elle est constante ; comme elle vaut 0 en a, elle est nulle partout, c'est-à-dire G=Fa. La fonction aire est bien l'unique primitive de f qui s'annule en a.

Remarque. Au chapitre sur les primitives, l'existence de primitives pour une fonction continue avait été admise. Le théorème fondamental la démontre dans le cas d'une fonction continue positive : la fonction aire en fournit une, explicitement.

Ce théorème, dégagé indépendamment par Newton et Leibniz à la fin du XVIIe siècle, mérite pleinement son nom de « fondamental » : il soude en un seul édifice les deux moitiés de l'analyse, le calcul différentiel (les dérivées) et le calcul des aires. Dériver et intégrer apparaissent comme deux opérations réciproques : la dérivée de la fonction aire redonne la fonction de départ.

Le théorème a une conséquence pratique immédiate : il transforme tout calcul d'aire en un calcul de primitive.

Propriété

Calcul d'une intégrale à l'aide d'une primitive. Soit f une fonction continue et positive sur [a;b], et F une primitive quelconque de f sur [a;b]. Alors

abf(x)dx=F(b)F(a).

Démonstration. Les fonctions F et Fa sont deux primitives de f sur l'intervalle [a;b] : elles diffèrent d'une constante, c'est-à-dire qu'il existe un réel C tel que F=Fa+C. Alors

F(b)F(a)=(Fa(b)+C)(Fa(a)+C)=Fa(b)Fa(a)=Fa(b)=abf(x)dx,

puisque Fa(a)=0. La constante disparaît dans la différence : peu importe la primitive choisie.

On note la différence F(b)F(a) à l'aide d'un crochet :

[F(x)]ab=F(b)F(a),de sorte queabf(x)dx=[F(x)]ab.

Le crochet est une simple notation d'étape : on y écrit la primitive, puis on évalue en haut, on évalue en bas, et on soustrait.

Méthode

Calculer une intégrale à l'aide d'une primitive.

  1. Vérifier la continuité de f sur [a;b] (opérations sur les fonctions usuelles).
  2. Déterminer une primitive F de f : primitives usuelles (xn, ex, 1x, sin, cos…) et formes composées (ueu, uun, uu…) du chapitre précédent. Inutile d'ajouter une constante : elle disparaîtrait dans la différence.
  3. Calculer le crochet : abf(x)dx=[F(x)]ab=F(b)F(a).

Exemple

L'aire sous la parabole. Calculons 01x2dx, l'aire sous la parabole entre 0 et 1 — celle qu'Archimède avait conquise par un découpage infini. La fonction xx2 est continue et positive sur [0;1], et F(x)=x33 en est une primitive. Donc

01x2dx=[x33]01=130=13.

L'aire sous la parabole vaut exactement un tiers de l'unité d'aire : deux lignes de calcul, là où la géométrie élémentaire ne pouvait rien.

Autre exemple. 01exdx=[ex]01=e11,72 : c'est l'aire sous la courbe de l'exponentielle entre 0 et 1.

Avec une forme composée. Calculons 012xx2+1dx. La fonction est continue et positive sur [0;1] (dénominateur strictement positif), et le numérateur est exactement la dérivée du dénominateur : on reconnaît la forme uu avec u(x)=x2+1>0, dont une primitive est lnu. Donc

012xx2+1dx=[ln(x2+1)]01=ln2ln1=ln2.

Tout le répertoire des primitives du chapitre précédent est ainsi mobilisable pour calculer des aires.

Intégrale d'une fonction continue de signe quelconque

La formule abf(x)dx=F(b)F(a) possède un avantage décisif sur la définition par l'aire : elle garde un sens même si f change de signe, et même si a>b. C'est elle qui va servir de définition générale. Encore faut-il disposer de primitives ; le programme admet le résultat suivant, que le théorème fondamental a démontré dans le cas positif.

Propriété

Existence de primitives (admise). Toute fonction continue sur un intervalle admet des primitives sur cet intervalle.

Définition

Intégrale d'une fonction continue. Soit f une fonction continue sur un intervalle I, F une primitive de f sur I, et a et b deux réels de I. On pose

abf(x)dx=F(b)F(a)=[F(x)]ab.

Cette définition est valable sans hypothèse de signe sur f, ni d'ordre sur les bornes.

Deux vérifications s'imposent. D'abord, la définition ne dépend pas de la primitive choisie : deux primitives de f sur I diffèrent d'une constante, laquelle disparaît dans la différence F(b)F(a). Ensuite, elle prolonge bien la précédente : lorsque f est positive et ab, la section précédente garantit que F(b)F(a) est l'aire sous la courbe. Rien n'est perdu, tout est gagné.

Que devient alors l'interprétation en aire quand f change de signe ? Supposons d'abord f continue et négative sur [a;b], avec ab. Le domaine compris entre la courbe, l'axe des abscisses et les droites x=a et x=b se situe sous l'axe. Son symétrique par rapport à l'axe des abscisses est le domaine sous la courbe de f, qui est continue et positive : les deux domaines ont la même aire, à savoir ab(f(x))dx. Or si F est une primitive de f, alors F est une primitive de f, si bien que cette aire vaut F(b)+F(a)=abf(x)dx. Conclusion : quand f est négative, l'intégrale est l'opposé de l'aire. Dans le cas général, on découpe selon le signe.

Propriété

Interprétation en aire algébrique. Soit f continue sur [a;b] avec ab. L'intégrale abf(x)dx est l'aire algébrique du domaine compris entre la courbe de f, l'axe des abscisses et les droites d'équations x=a et x=b : les portions situées au-dessus de l'axe des abscisses sont comptées positivement, celles situées en dessous sont comptées négativement.

Aire algébrique : les domaines au-dessus de l'axe comptent positivement, ceux en dessous négativement

Pour obtenir l'aire réelle (géométrique) du domaine compris entre la courbe et l'axe, on découpe donc [a;b] selon le signe de f, et l'on additionne les aires de chaque morceau — en prenant l'opposé des intégrales sur les intervalles où f est négative.

Remarque (lecture physique du signe). L'aire algébrique n'est pas une bizarrerie mathématique : elle correspond à des grandeurs bien réelles. Si v(t) est la vitesse d'un mobile sur un axe, avec v(t)<0 lorsqu'il recule, alors abv(t)dt est son déplacement algébrique entre les instants a et b — qui peut être nul si le mobile revient à son point de départ, alors que la distance réellement parcourue (l'aire réelle) ne l'est pas.

Propriété

Bornes échangées. Pour tous réels a et b d'un intervalle où f est continue :

baf(x)dx=abf(x)dx.

En effet, F(a)F(b)=(F(b)F(a)). En particulier, on retrouve aaf(x)dx=0.

Méthode

Calculer l'aire réelle du domaine entre une courbe et l'axe des abscisses.

  1. Étudier le signe de f sur [a;b] et repérer les abscisses où f s'annule en changeant de signe.
  2. Découper [a;b] en intervalles sur lesquels f garde un signe constant (c'est la relation de Chasles, énoncée à la section suivante, qui légitime ce découpage).
  3. Calculer l'intégrale sur chaque morceau, puis additionner : les intégrales des morceaux où f0 telles quelles, l'opposé des intégrales des morceaux où f0.

Exemple

Aire algébrique et aire réelle. Soit f définie sur [0;2] par f(x)=x21.

Intégrale. Une primitive de f est F(x)=x33x, donc

02(x21)dx=[x33x]02=(832)0=23.

Signe de f. Pour x[0;1], x21 donc f(x)0 ; pour x[1;2], f(x)0. La courbe passe sous l'axe, le traverse en x=1, puis repasse au-dessus.

Aire réelle. On découpe l'intervalle en x=1. D'une part, 01(x21)dx=F(1)F(0)=23 : le domaine situé sous l'axe entre 0 et 1 a pour aire 23 u.a. D'autre part, 12(x21)dx=F(2)F(1)=23(23)=43 : le domaine au-dessus de l'axe entre 1 et 2 a pour aire 43 u.a. L'aire réelle totale vaut 23+43=2 u.a.

L'intégrale 23 est le bilan algébrique 23+43 : elle ne coïncide avec l'aire réelle que lorsque la fonction garde un signe constant.

Propriétés de l'intégrale

L'intégrale hérite de propriétés de calcul remarquablement souples, qui permettent de découper, comparer et encadrer — y compris des intégrales que l'on ne sait pas calculer exactement. Dans toute cette section, les fonctions sont continues sur les intervalles considérés.

Propriété

Linéarité. Soient f et g continues sur un intervalle I, a et b deux réels de I, et k un réel. Alors

ab(f(x)+g(x))dx=abf(x)dx+abg(x)dxetabkf(x)dx=kabf(x)dx.

Ces égalités se lisent sur les primitives : si F et G sont des primitives de f et g, alors F+G est une primitive de f+g et kF une primitive de kf, et les crochets se séparent. La linéarité permet de traiter un calcul morceau par morceau : 01(3x22ex)dx=301x2dx201exdx=3×132(e1)=32e.

Attention. La linéarité ne concerne que les sommes et les multiples : l'intégrale d'un produit n'est pas le produit des intégrales, et l'intégrale d'un quotient n'est pas le quotient des intégrales. Ainsi 01xexdx ne vaut pas 01xdx×01exdx — c'est justement pour les produits que l'intégration par parties, plus loin, sera inventée.

Propriété

Relation de Chasles. Soit f continue sur un intervalle I. Pour tous réels a, b et c de I :

abf(x)dx=acf(x)dx+cbf(x)dx.

Pour f positive et acb, c'est l'image du découpage d'aires : la droite verticale x=c partage le domaine sous la courbe en deux, et l'aire totale est la somme des deux aires — c'est exactement l'argument utilisé au début de la démonstration du théorème fondamental, et de nouveau dans l'exemple précédent pour séparer les zones selon le signe. Le point remarquable est que la relation vaut quel que soit l'ordre des trois réels, grâce à la définition par les primitives : (F(c)F(a))+(F(b)F(c))=F(b)F(a), le terme F(c) se simplifiant.

Propriété

Positivité. Soit f continue sur [a;b] avec ab. Si f0 sur [a;b], alors

abf(x)dx0.

C'est immédiat : l'intégrale d'une fonction continue positive est une aire, donc un nombre positif. Deux mises en garde. D'abord, l'hypothèse ab est indispensable : avec des bornes dans le désordre, le signe s'inverse. Ensuite, la réciproque est fausse : une intégrale positive ne prouve pas que la fonction est positive — le bilan algébrique peut être positif alors que la courbe passe sous l'axe, comme dans l'exemple de la section précédente où 02(x21)dx=23>0.

Propriété

Croissance de l'intégrale. Soient f et g continues sur [a;b] avec ab. Si fg sur [a;b] (c'est-à-dire f(x)g(x) pour tout x[a;b]), alors

abf(x)dxabg(x)dx.

Démonstration. La fonction gf est continue et positive sur [a;b] : par positivité, ab(g(x)f(x))dx0. La linéarité sépare les deux intégrales : abg(x)dxabf(x)dx0, ce qui est l'inégalité annoncée.

En clair : intégrer conserve les inégalités, pourvu que les bornes soient dans le bon ordre. Le cas particulier où l'on compare f à des fonctions constantes est si utile qu'il mérite un énoncé.

Propriété

Encadrement d'une intégrale. Soit f continue sur [a;b] avec ab. S'il existe des réels m et M tels que mf(x)M pour tout x[a;b], alors

m(ba)abf(x)dxM(ba).

Il suffit d'appliquer la croissance de l'intégrale aux fonctions constantes m et M, dont les intégrales valent m(ba) et M(ba). Géométriquement, pour f positive : le domaine sous la courbe est pris en sandwich entre deux rectangles de même base [a;b], de hauteurs m et M.

Méthode

Encadrer une intégrale que l'on ne sait pas calculer. Certaines fonctions continues n'admettent aucune primitive exprimable à l'aide des fonctions usuelles : leur intégrale existe, mais aucun crochet ne la calcule. On peut néanmoins l'encadrer.

  1. Encadrer f(t) pour t[a;b] : étude des variations de f, ou inégalités de référence (par exemple eu1+u).
  2. Vérifier l'ordre des bornes (ab), puis intégrer l'encadrement membre à membre grâce à la croissance de l'intégrale.
  3. Choisir des fonctions encadrantes faciles à intégrer (constantes, polynômes) : leurs intégrales fournissent les bornes de l'encadrement.

Exemple

Encadrer 01et2dt. La fonction tet2 est continue sur [0;1] (composée de fonctions continues), donc son intégrale I existe — mais on démontre qu'aucune combinaison de fonctions usuelles n'en fournit une primitive. Encadrons I.

Premier encadrement. Pour t[0;1], on a 0t21, donc 1t20, et par croissance de l'exponentielle : e1et2e0=1. Les bornes sont dans le bon ordre (01) : en intégrant l'encadrement sur [0;1],

e1×(10)I1×(10),soit1eI1.

Raffinement. L'inégalité de référence eu1+u (vue au chapitre sur la convexité), appliquée à u=t2, donne et21t2 pour tout réel t. En intégrant sur [0;1] :

I01(1t2)dt=[tt33]01=23.

Finalement 23I1 — et la valeur exacte, I0,747, est bien dans cet intervalle.

Valeur moyenne d'une fonction

La moyenne de dix notes s'obtient en additionnant, puis en divisant par dix. Mais comment définir la moyenne d'une grandeur qui varie continûment — la température au fil d'une journée, la vitesse au fil d'un trajet ? Il y a une infinité de valeurs à moyenner, et aucune division par l'infini ne tient debout. L'intégrale, qui sait précisément cumuler une infinité de valeurs, fournit la bonne définition : on cumule, puis on divise par la longueur de l'intervalle.

Définition

Valeur moyenne. Soit f une fonction continue sur [a;b] avec a<b. La valeur moyenne de f sur [a;b] est le réel

μ=1baabf(x)dx.

En multipliant par ba, la définition se relit μ(ba)=abf(x)dx : pour f positive, le rectangle de base [a;b] et de hauteur μ a exactement la même aire que le domaine sous la courbe. La valeur moyenne est la hauteur à laquelle il faudrait « aplanir » la courbe sans changer l'aire — comme on égalise un tas de sable en le lissant.

Valeur moyenne : le rectangle de hauteur mu a la même aire que le domaine sous la courbe

Exemple

Température moyenne d'une serre. Sur une journée, la température (en degrés Celsius) d'une serre est modélisée par θ(t)=12+8sin(πt12), où t est le temps en heures, t[0;24]. La température moyenne de la journée est

μ=124024(12+8sin(πt12))dt.

On vérifie en dérivant que t12πcos(πt12) est une primitive de tsin(πt12). Donc

μ=124[12t96πcos(πt12)]024=124((28896πcos(2π))(096πcos(0)))=28824=12.

Les oscillations du sinus se compensent exactement sur une journée complète : la température moyenne vaut 12 degrés, la valeur centrale autour de laquelle la température oscille.

Cette définition redonne d'ailleurs les moyennes familières de la physique : la vitesse moyenne d'un trajet est la valeur moyenne de la fonction vitesse, c'est-à-dire la distance totale abv(t)dt divisée par la durée ba.

Remarque. La valeur moyenne est comprise entre le minimum et le maximum de f sur [a;b] (conséquence directe de l'encadrement de l'intégrale) et, la fonction étant continue, le théorème des valeurs intermédiaires garantit qu'elle est atteinte : il existe au moins un réel c[a;b] tel que f(c)=μ.

Intégration par parties

Les tableaux de primitives ont leurs limites. Comment calculer 01xexdx ? La fonction xxex est un produit, et un produit de fonctions n'a aucune raison d'avoir pour primitive le produit des primitives — pas plus que la dérivée d'un produit n'est le produit des dérivées. C'est justement la formule de dérivation d'un produit qui va fournir l'outil manquant.

Propriété

Intégration par parties. Soient u et v deux fonctions dérivables sur [a;b], dont les dérivées u et v sont continues sur [a;b]. Alors

abu(x)v(x)dx=[u(x)v(x)]ababu(x)v(x)dx.

Démonstration. La fonction uv est dérivable sur [a;b] et (uv)=uv+uv, d'où uv=(uv)uv. Toutes les fonctions en jeu sont continues sur [a;b] : u et v le sont (dérivables, donc continues), u et v le sont par hypothèse, donc les produits uv et uv et la somme (uv) aussi — leurs intégrales existent. La fonction uv est, par définition même, une primitive de (uv), si bien que ab(uv)(x)dx=[u(x)v(x)]ab. Par linéarité de l'intégrale :

abu(x)v(x)dx=ab(uv)(x)dxabu(x)v(x)dx=[u(x)v(x)]ababu(x)v(x)dx.

La formule ne fait pas disparaître l'intégrale : elle l'échange contre une autre, abuv, qu'on espère plus simple. Tout l'art est dans le choix des rôles.

Méthode

Choisir u et v dans une intégration par parties. Face à un produit à intégrer :

  1. Prendre pour v (le facteur que l'on dérive) ce qui se simplifie en dérivant : un polynôme (son degré baisse d'une unité), ou ln (sa dérivée 1x est plus maniable).
  2. Prendre pour u (le facteur que l'on intègre) ce dont on connaît une primitive : ex, sin, cos, une puissance de x.
  3. Écrire explicitement les quatre fonctions u, u, v, v, vérifier les hypothèses (dérivables à dérivées continues), appliquer la formule, et contrôler que la nouvelle intégrale se calcule bien.

Exemple

Deux intégrations par parties classiques.

Calcul de 01xexdx. Posons u(x)=ex et v(x)=x : on intègre l'exponentielle (que l'on sait intégrer) et on dérive le polynôme (qui se simplifie). Alors u(x)=ex et v(x)=1 ; les fonctions u et v sont dérivables à dérivées continues sur [0;1]. La formule donne

01xexdx=[xex]0101ex×1dx=e[ex]01=e(e1)=1.

Calcul de 1elntdt. Aucun produit apparent… mais on peut en créer un en écrivant lnt=1×lnt. Posons u(t)=1 et v(t)=lnt, d'où u(t)=t et v(t)=1t ; sur [1;e], ces fonctions sont dérivables à dérivées continues. Alors

1elntdt=[tlnt]1e1et×1tdt=elne1×ln11e1dt=e0(e1)=1.

L'astuce u(t)=1 est à retenir : c'est elle qui donne accès aux primitives du logarithme.

Remarque. Une intégration par parties peut en appeler une autre : pour 01x2exdx, une première intégration par parties (on dérive x2) ramène le calcul à 01xexdx, que l'on vient de calculer. En dérivant un polynôme de degré n, on abaisse ainsi le degré d'une unité à chaque étape — un mécanisme qui engendre des relations de récurrence entre intégrales, exploitées dans la dernière section et dans les exercices.

Applications

Le chapitre s'achève sur trois usages de l'intégrale : mesurer l'aire entre deux courbes, approcher numériquement une intégrale, et étudier des suites définies par des intégrales.

L'aire entre deux courbes

Jusqu'ici, nos domaines étaient délimités en bas par l'axe des abscisses. Comment mesurer l'aire comprise entre deux courbes — entre une parabole et une droite, par exemple ?

Propriété

Aire entre deux courbes. Soient f et g deux fonctions continues sur [a;b] telles que fg sur [a;b]. L'aire, en unités d'aire, du domaine compris entre les courbes de f et de g et les droites d'équations x=a et x=b vaut

ab(f(x)g(x))dx.

Justification. Si g est positive, les deux domaines sous les courbes s'emboîtent : l'aire cherchée est la différence entre l'aire sous la courbe de f et l'aire sous la courbe de g, soit abf(x)dxabg(x)dx=ab(f(x)g(x))dx par linéarité. Si g prend des valeurs négatives, on translate les deux courbes vers le haut d'une même quantité k assez grande pour rendre les deux fonctions positives sur [a;b] : la translation ne change ni l'aire entre les courbes, ni la différence (f+k)(g+k)=fg. La formule reste donc valable. Attention : on intègre toujours « la plus haute moins la plus basse » ; si les courbes se croisent, il faut découper l'intervalle selon le signe de fg et traiter chaque morceau séparément.

Exemple

Entre la droite et la parabole. Calculons l'aire du domaine compris entre la droite d'équation y=x et la parabole d'équation y=x2, pour x[0;1]. Posons f(x)=x et g(x)=x2. Pour tout x[0;1], on a f(x)g(x)=xx2=x(1x)0 (produit de deux facteurs positifs sur cet intervalle) : la droite est bien au-dessus de la parabole. L'aire cherchée vaut donc

01(xx2)dx=[x22x33]01=1213=16 u.a.

Les deux courbes se coupent en x=0 et x=1 : le domaine mesuré est exactement la « lentille » qu'elles enferment.

La méthode des rectangles

Toutes les intégrales ne se calculent pas exactement — on l'a vu avec 01et2dt. Pour obtenir une valeur approchée aussi précise que l'on veut, on prend au mot l'intuition de Leibniz : remplacer l'aire sous la courbe par une somme d'aires de rectangles.

Décrivons le principe pour une fonction f continue, positive et croissante sur [a;b]. On découpe l'intervalle en n intervalles de même largeur h=ban. Sur chacun de ces petits intervalles, la fonction est comprise entre sa valeur à l'extrémité gauche et sa valeur à l'extrémité droite : le rectangle bâti sur la valeur de gauche reste sous la courbe, celui bâti sur la valeur de droite la dépasse. En additionnant les n rectangles de chaque famille, on obtient deux « escaliers » : la somme Sinf des rectangles bas minore l'aire, la somme Ssup des rectangles hauts la majore :

Sinfabf(x)dxSsup.

(Pour une fonction décroissante, les rôles des deux escaliers s'échangent.) L'encadrement se resserre quand n grandit : les rectangles de différence entre les deux escaliers, empilés les uns sur les autres, forment un rectangle de largeur h et de hauteur f(b)f(a), donc

SsupSinf=(ba)(f(b)f(a))n,

quantité qui tend vers 0 quand n tend vers l'infini : la précision est arbitraire, il suffit de payer en nombre de rectangles.

Méthode des rectangles : encadrement de l'aire sous la courbe par deux escaliers

Le calcul des deux sommes est une affaire de boucle. Le programme suivant les calcule pour f(x)=x2 sur [0;1], découpé en n rectangles de largeur h = 1/n :

def f(x):
    return x ** 2

def rectangles(n):
    h = 1 / n
    inf, sup = 0, 0
    for k in range(n):
        inf = inf + h * f(k * h)
        sup = sup + h * f((k + 1) * h)
    return inf, sup

À chaque tour de boucle, k * h et (k + 1) * h sont les extrémités gauche et droite du petit intervalle courant ; on ajoute à chaque somme l'aire h * f(...) du rectangle correspondant. L'appel rectangles(100) renvoie environ 0,328 et 0,338 : l'intégrale 01x2dx=13 est bien encadrée, avec un écart de 1100 entre les deux sommes, conforme à la formule (ba)(f(b)f(a))n=1n.

Vers les suites d'intégrales

Les propriétés de ce chapitre prennent toute leur force lorsqu'on les applique à des suites d'intégrales, très présentes dans les sujets de baccalauréat. Considérons par exemple In=01xnexdx pour n entier naturel : nul besoin de calculer In pour tout savoir d'elle. La positivité donne In0 ; la croissance de l'intégrale, appliquée à l'inégalité xn+1exxnex, valable sur [0;1] car xn+1xn y est vrai et ex>0, montre que la suite (In) est décroissante ; enfin, comme exe sur [0;1], on obtient 0Ine01xndx=en+1, et le théorème des gendarmes livre la limite : limn+In=0. Monotonie, encadrement, limite : les outils du chapitre sur les suites et ceux de l'intégrale se répondent — les exercices du chapitre y reviennent en détail.

En résumé : l'intégrale d'une fonction continue positive est l'aire sous sa courbe, mesurée en unités d'aire, et le théorème fondamental de l'analyse révèle que la fonction aire est la primitive de f qui s'annule en la borne gauche — d'où la formule reine abf(x)dx=F(b)F(a), étendue ensuite à toute fonction continue au prix d'une lecture algébrique des aires. Linéarité, relation de Chasles, positivité et croissance permettent de découper, comparer et encadrer ; la valeur moyenne condense une infinité de valeurs en une seule ; l'intégration par parties, née de la dérivée d'un produit, élargit le répertoire des calculs ; et quand tout calcul exact échoue, la méthode des rectangles approche l'aire d'aussi près que l'on veut. Mesurer, cumuler, encadrer : trois gestes fondamentaux, et un seul symbole, .

Bloqué sur « Calcul intégral » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.