Tale spé · Chapitre 12 · Analyse
Calcul intégral
Intégrale comme aire, théorème fondamental, relation de Chasles, valeur moyenne, intégration par parties.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Intégrale comme aire
- Théorème fondamental
- Relation de Chasles
- Valeur moyenne
- Intégration par parties
Comment mesurer l'aire d'un domaine dont un bord est courbe ? Les formules de géométrie répondent pour le rectangle, le triangle, le trapèze, le disque — puis s'arrêtent. L'aire située sous un arc de parabole, elle, ne relève d'aucune formule élémentaire ; Archimède l'avait pourtant calculée dès l'Antiquité, au prix d'un découpage en une infinité de triangles de plus en plus petits. Ce problème millénaire — mesurer les aires aux bords courbes — est le point de départ du calcul intégral.
L'intégrale répond aussi à un problème d'apparence toute différente : celui du cumul. Un véhicule roule à vitesse variable ; connaissant sa vitesse à chaque instant, quelle distance a-t-il parcourue ? Si la vitesse était constante, il suffirait de la multiplier par la durée — géométriquement, de calculer l'aire d'un rectangle. Quand la vitesse varie, la distance parcourue est exactement l'aire sous la courbe de la vitesse. Cumuler une grandeur qui varie continûment, c'est mesurer une aire : énergie consommée à partir de la puissance, volume écoulé à partir d'un débit, le même schéma revient partout dans les sciences.
Le miracle du chapitre est ailleurs. Les aires et les primitives — deux notions qui n'ont a priori rien en commun, l'une géométrique, l'autre issue du calcul des dérivées — sont en réalité les deux faces d'un même objet. Le théorème fondamental de l'analyse affirme que la fonction qui mesure l'aire accumulée sous une courbe est une primitive de la fonction qui dessine cette courbe. Conséquence spectaculaire : pour calculer une aire, il suffit de trouver une primitive et d'en faire la différence entre deux valeurs. Le calcul des primitives, étudié au chapitre précédent, devient une machine à mesurer les aires.
Nous définirons d'abord l'intégrale d'une fonction continue positive comme une aire, avant d'énoncer et de démontrer le théorème fondamental, puis d'étendre la définition aux fonctions de signe quelconque. Suivront les propriétés de l'intégrale (linéarité, relation de Chasles, croissance), la valeur moyenne d'une fonction — la bonne notion de moyenne pour une grandeur qui varie continûment —, et une technique de calcul héritée de la dérivée d'un produit : l'intégration par parties. Le chapitre s'achèvera sur trois applications : l'aire entre deux courbes, la méthode des rectangles pour approcher une intégrale à la machine, et l'ouverture vers les suites d'intégrales.
L'intégrale d'une fonction continue positive
Mesurer une aire suppose d'abord de choisir une unité. Dans un repère, elle est fournie naturellement par les unités des deux axes.
Définition
Unité d'aire. Le plan est muni d'un repère orthogonal . L'unité d'aire, notée , est l'aire du rectangle bâti sur les unités du repère, c'est-à-dire du rectangle , où est le point de coordonnées .
Si le repère est orthonormé d'unité cm, l'unité d'aire vaut cm ; mais si l'unité vaut cm en abscisse et cm en ordonnée, alors cm. Toutes les aires de ce chapitre s'expriment en unités d'aire ; la conversion en cm ne s'effectue que si l'énoncé le demande.
Nous pouvons maintenant donner la définition centrale — pour l'instant réservée aux fonctions positives, celles dont la courbe reste au-dessus de l'axe des abscisses.
Définition
Intégrale d'une fonction continue positive. Soit une fonction continue et positive sur un intervalle (avec ), et sa courbe représentative dans un repère orthogonal. L'intégrale de à de , notée , est l'aire, exprimée en unités d'aire, du domaine délimité par la courbe , l'axe des abscisses et les droites verticales d'équations et :
On dit que est le domaine situé sous la courbe de entre et .
La notation se lit « somme de à de ». Le symbole est un S étiré, initiale du mot somme : Leibniz, qui l'introduisit à la fin du XVIIe siècle, concevait l'aire comme la somme d'une infinité de rectangles infiniment fins, de hauteur et de largeur « infinitésimale » . Cette vision n'est pas une définition rigoureuse, mais elle éclaire la notation — et la méthode des rectangles, en fin de chapitre, lui donnera un sens numérique précis.
Remarque (variable muette). La lettre n'a aucune existence en dehors du symbole : on a . On dit que la variable d'intégration est muette ; seuls comptent la fonction et les bornes et . Insistons : une intégrale est un nombre, pas une fonction. Par ailleurs, lorsque les deux bornes coïncident, le domaine se réduit à un segment vertical, d'aire nulle :
Avant tout théorème, certaines intégrales se calculent déjà : il suffit que le domaine sous la courbe soit une figure de géométrie élémentaire.
Exemple
Des intégrales sans primitive : la géométrie suffit.
Une fonction constante. Soit . Le domaine sous la courbe de entre et est un rectangle de largeur et de hauteur , donc . Par exemple .
Une fonction affine. Calculons . La fonction est continue et positive sur ; le domaine sous sa courbe est un trapèze de hauteur (mesurée horizontalement) et de bases et (les deux côtés verticaux). Son aire vaut , donc .
Un demi-disque. La courbe de sur est le demi-cercle supérieur de centre et de rayon (car équivaut à avec ). Le domaine sous la courbe est un demi-disque de rayon , donc .
Remarque (retour au cumul). L'exemple de la fonction constante éclaire l'interprétation physique annoncée en introduction. Si un mobile roule à la vitesse constante (en km/h) pendant l'intervalle de temps (en heures), la distance parcourue vaut : c'est exactement , l'aire du rectangle sous la courbe de la vitesse. Lorsque la vitesse varie, la distance parcourue entre les instants et est, de même, : l'intégrale est l'outil qui cumule une grandeur variable au fil du temps.
Mais dès que la courbe s'incurve sans être un cercle — la parabole de , la courbe de l'exponentielle —, la géométrie élémentaire est muette. Il faut une idée nouvelle, et c'est la plus belle du chapitre.
Le théorème fondamental de l'analyse
L'idée est de rendre l'aire mobile : au lieu de considérer l'aire entre deux bornes fixes, on fixe la borne gauche et on laisse la borne droite varier. L'aire devient alors une fonction — et une fonction, cela se dérive.
Soit une fonction continue et positive sur un intervalle . Pour tout , le nombre est bien défini : c'est l'aire sous la courbe entre les abscisses et . On définit ainsi la fonction aire
Noter le choix de la lettre pour la variable d'intégration : la lettre désigne déjà la borne supérieure, et la variable muette peut s'appeler comme on veut. Quand grandit, le domaine s'élargit et l'aire s'accumule : est croissante, et nulle en . Le théorème central du chapitre précise à quelle vitesse cette aire s'accumule — et la réponse est stupéfiante de simplicité : à la vitesse .
Propriété
Théorème fondamental de l'analyse. Soit une fonction continue et positive sur un intervalle . La fonction aire
est dérivable sur et, pour tout , . Autrement dit, est l'unique primitive de qui s'annule en .
Démonstration (exigible) dans le cas où est continue, positive et croissante. Soit et tel que . L'aire sous la courbe entre et est l'aire entre et , augmentée de l'aire entre et : la différence
est donc l'aire sous la courbe entre les abscisses et . Or est croissante : pour tout , on a . Le domaine correspondant contient donc le rectangle de base et de hauteur , et il est contenu dans le rectangle de même base et de hauteur . En comparant les trois aires :
En divisant par :
Faisons tendre vers : la fonction est continue en , donc tend vers . Par le théorème d'encadrement, le taux d'accroissement de entre et tend vers lorsque tend vers par valeurs positives. Le cas se traite de façon analogue (l'encadrement s'inverse) et on l'admet. Ainsi est dérivable en et .
Il reste à identifier parmi les primitives de . D'une part : elle s'annule en . D'autre part, si est une autre primitive de s'annulant en , la fonction a une dérivée nulle sur l'intervalle , donc elle est constante ; comme elle vaut en , elle est nulle partout, c'est-à-dire . La fonction aire est bien l'unique primitive de qui s'annule en .
Remarque. Au chapitre sur les primitives, l'existence de primitives pour une fonction continue avait été admise. Le théorème fondamental la démontre dans le cas d'une fonction continue positive : la fonction aire en fournit une, explicitement.
Ce théorème, dégagé indépendamment par Newton et Leibniz à la fin du XVIIe siècle, mérite pleinement son nom de « fondamental » : il soude en un seul édifice les deux moitiés de l'analyse, le calcul différentiel (les dérivées) et le calcul des aires. Dériver et intégrer apparaissent comme deux opérations réciproques : la dérivée de la fonction aire redonne la fonction de départ.
Le théorème a une conséquence pratique immédiate : il transforme tout calcul d'aire en un calcul de primitive.
Propriété
Calcul d'une intégrale à l'aide d'une primitive. Soit une fonction continue et positive sur , et une primitive quelconque de sur . Alors
Démonstration. Les fonctions et sont deux primitives de sur l'intervalle : elles diffèrent d'une constante, c'est-à-dire qu'il existe un réel tel que . Alors
puisque . La constante disparaît dans la différence : peu importe la primitive choisie.
On note la différence à l'aide d'un crochet :
Le crochet est une simple notation d'étape : on y écrit la primitive, puis on évalue en haut, on évalue en bas, et on soustrait.
Méthode
Calculer une intégrale à l'aide d'une primitive.
- Vérifier la continuité de sur (opérations sur les fonctions usuelles).
- Déterminer une primitive de : primitives usuelles (, , , , …) et formes composées (, , …) du chapitre précédent. Inutile d'ajouter une constante : elle disparaîtrait dans la différence.
- Calculer le crochet : .
Exemple
L'aire sous la parabole. Calculons , l'aire sous la parabole entre et — celle qu'Archimède avait conquise par un découpage infini. La fonction est continue et positive sur , et en est une primitive. Donc
L'aire sous la parabole vaut exactement un tiers de l'unité d'aire : deux lignes de calcul, là où la géométrie élémentaire ne pouvait rien.
Autre exemple. : c'est l'aire sous la courbe de l'exponentielle entre et .
Avec une forme composée. Calculons . La fonction est continue et positive sur (dénominateur strictement positif), et le numérateur est exactement la dérivée du dénominateur : on reconnaît la forme avec , dont une primitive est . Donc
Tout le répertoire des primitives du chapitre précédent est ainsi mobilisable pour calculer des aires.
Intégrale d'une fonction continue de signe quelconque
La formule possède un avantage décisif sur la définition par l'aire : elle garde un sens même si change de signe, et même si . C'est elle qui va servir de définition générale. Encore faut-il disposer de primitives ; le programme admet le résultat suivant, que le théorème fondamental a démontré dans le cas positif.
Propriété
Existence de primitives (admise). Toute fonction continue sur un intervalle admet des primitives sur cet intervalle.
Définition
Intégrale d'une fonction continue. Soit une fonction continue sur un intervalle , une primitive de sur , et et deux réels de . On pose
Cette définition est valable sans hypothèse de signe sur , ni d'ordre sur les bornes.
Deux vérifications s'imposent. D'abord, la définition ne dépend pas de la primitive choisie : deux primitives de sur diffèrent d'une constante, laquelle disparaît dans la différence . Ensuite, elle prolonge bien la précédente : lorsque est positive et , la section précédente garantit que est l'aire sous la courbe. Rien n'est perdu, tout est gagné.
Que devient alors l'interprétation en aire quand change de signe ? Supposons d'abord continue et négative sur , avec . Le domaine compris entre la courbe, l'axe des abscisses et les droites et se situe sous l'axe. Son symétrique par rapport à l'axe des abscisses est le domaine sous la courbe de , qui est continue et positive : les deux domaines ont la même aire, à savoir . Or si est une primitive de , alors est une primitive de , si bien que cette aire vaut . Conclusion : quand est négative, l'intégrale est l'opposé de l'aire. Dans le cas général, on découpe selon le signe.
Propriété
Interprétation en aire algébrique. Soit continue sur avec . L'intégrale est l'aire algébrique du domaine compris entre la courbe de , l'axe des abscisses et les droites d'équations et : les portions situées au-dessus de l'axe des abscisses sont comptées positivement, celles situées en dessous sont comptées négativement.
Pour obtenir l'aire réelle (géométrique) du domaine compris entre la courbe et l'axe, on découpe donc selon le signe de , et l'on additionne les aires de chaque morceau — en prenant l'opposé des intégrales sur les intervalles où est négative.
Remarque (lecture physique du signe). L'aire algébrique n'est pas une bizarrerie mathématique : elle correspond à des grandeurs bien réelles. Si est la vitesse d'un mobile sur un axe, avec lorsqu'il recule, alors est son déplacement algébrique entre les instants et — qui peut être nul si le mobile revient à son point de départ, alors que la distance réellement parcourue (l'aire réelle) ne l'est pas.
Propriété
Bornes échangées. Pour tous réels et d'un intervalle où est continue :
En effet, . En particulier, on retrouve .
Méthode
Calculer l'aire réelle du domaine entre une courbe et l'axe des abscisses.
- Étudier le signe de sur et repérer les abscisses où s'annule en changeant de signe.
- Découper en intervalles sur lesquels garde un signe constant (c'est la relation de Chasles, énoncée à la section suivante, qui légitime ce découpage).
- Calculer l'intégrale sur chaque morceau, puis additionner : les intégrales des morceaux où telles quelles, l'opposé des intégrales des morceaux où .
Exemple
Aire algébrique et aire réelle. Soit définie sur par .
Intégrale. Une primitive de est , donc
Signe de . Pour , donc ; pour , . La courbe passe sous l'axe, le traverse en , puis repasse au-dessus.
Aire réelle. On découpe l'intervalle en . D'une part, : le domaine situé sous l'axe entre et a pour aire u.a. D'autre part, : le domaine au-dessus de l'axe entre et a pour aire u.a. L'aire réelle totale vaut u.a.
L'intégrale est le bilan algébrique : elle ne coïncide avec l'aire réelle que lorsque la fonction garde un signe constant.
Propriétés de l'intégrale
L'intégrale hérite de propriétés de calcul remarquablement souples, qui permettent de découper, comparer et encadrer — y compris des intégrales que l'on ne sait pas calculer exactement. Dans toute cette section, les fonctions sont continues sur les intervalles considérés.
Propriété
Linéarité. Soient et continues sur un intervalle , et deux réels de , et un réel. Alors
Ces égalités se lisent sur les primitives : si et sont des primitives de et , alors est une primitive de et une primitive de , et les crochets se séparent. La linéarité permet de traiter un calcul morceau par morceau : .
Attention. La linéarité ne concerne que les sommes et les multiples : l'intégrale d'un produit n'est pas le produit des intégrales, et l'intégrale d'un quotient n'est pas le quotient des intégrales. Ainsi ne vaut pas — c'est justement pour les produits que l'intégration par parties, plus loin, sera inventée.
Propriété
Relation de Chasles. Soit continue sur un intervalle . Pour tous réels , et de :
Pour positive et , c'est l'image du découpage d'aires : la droite verticale partage le domaine sous la courbe en deux, et l'aire totale est la somme des deux aires — c'est exactement l'argument utilisé au début de la démonstration du théorème fondamental, et de nouveau dans l'exemple précédent pour séparer les zones selon le signe. Le point remarquable est que la relation vaut quel que soit l'ordre des trois réels, grâce à la définition par les primitives : , le terme se simplifiant.
Propriété
Positivité. Soit continue sur avec . Si sur , alors
C'est immédiat : l'intégrale d'une fonction continue positive est une aire, donc un nombre positif. Deux mises en garde. D'abord, l'hypothèse est indispensable : avec des bornes dans le désordre, le signe s'inverse. Ensuite, la réciproque est fausse : une intégrale positive ne prouve pas que la fonction est positive — le bilan algébrique peut être positif alors que la courbe passe sous l'axe, comme dans l'exemple de la section précédente où .
Propriété
Croissance de l'intégrale. Soient et continues sur avec . Si sur (c'est-à-dire pour tout ), alors
Démonstration. La fonction est continue et positive sur : par positivité, . La linéarité sépare les deux intégrales : , ce qui est l'inégalité annoncée.
En clair : intégrer conserve les inégalités, pourvu que les bornes soient dans le bon ordre. Le cas particulier où l'on compare à des fonctions constantes est si utile qu'il mérite un énoncé.
Propriété
Encadrement d'une intégrale. Soit continue sur avec . S'il existe des réels et tels que pour tout , alors
Il suffit d'appliquer la croissance de l'intégrale aux fonctions constantes et , dont les intégrales valent et . Géométriquement, pour positive : le domaine sous la courbe est pris en sandwich entre deux rectangles de même base , de hauteurs et .
Méthode
Encadrer une intégrale que l'on ne sait pas calculer. Certaines fonctions continues n'admettent aucune primitive exprimable à l'aide des fonctions usuelles : leur intégrale existe, mais aucun crochet ne la calcule. On peut néanmoins l'encadrer.
- Encadrer pour : étude des variations de , ou inégalités de référence (par exemple ).
- Vérifier l'ordre des bornes (), puis intégrer l'encadrement membre à membre grâce à la croissance de l'intégrale.
- Choisir des fonctions encadrantes faciles à intégrer (constantes, polynômes) : leurs intégrales fournissent les bornes de l'encadrement.
Exemple
Encadrer . La fonction est continue sur (composée de fonctions continues), donc son intégrale existe — mais on démontre qu'aucune combinaison de fonctions usuelles n'en fournit une primitive. Encadrons .
Premier encadrement. Pour , on a , donc , et par croissance de l'exponentielle : . Les bornes sont dans le bon ordre () : en intégrant l'encadrement sur ,
Raffinement. L'inégalité de référence (vue au chapitre sur la convexité), appliquée à , donne pour tout réel . En intégrant sur :
Finalement — et la valeur exacte, , est bien dans cet intervalle.
Valeur moyenne d'une fonction
La moyenne de dix notes s'obtient en additionnant, puis en divisant par dix. Mais comment définir la moyenne d'une grandeur qui varie continûment — la température au fil d'une journée, la vitesse au fil d'un trajet ? Il y a une infinité de valeurs à moyenner, et aucune division par l'infini ne tient debout. L'intégrale, qui sait précisément cumuler une infinité de valeurs, fournit la bonne définition : on cumule, puis on divise par la longueur de l'intervalle.
Définition
Valeur moyenne. Soit une fonction continue sur avec . La valeur moyenne de sur est le réel
En multipliant par , la définition se relit : pour positive, le rectangle de base et de hauteur a exactement la même aire que le domaine sous la courbe. La valeur moyenne est la hauteur à laquelle il faudrait « aplanir » la courbe sans changer l'aire — comme on égalise un tas de sable en le lissant.
Exemple
Température moyenne d'une serre. Sur une journée, la température (en degrés Celsius) d'une serre est modélisée par , où est le temps en heures, . La température moyenne de la journée est
On vérifie en dérivant que est une primitive de . Donc
Les oscillations du sinus se compensent exactement sur une journée complète : la température moyenne vaut degrés, la valeur centrale autour de laquelle la température oscille.
Cette définition redonne d'ailleurs les moyennes familières de la physique : la vitesse moyenne d'un trajet est la valeur moyenne de la fonction vitesse, c'est-à-dire la distance totale divisée par la durée .
Remarque. La valeur moyenne est comprise entre le minimum et le maximum de sur (conséquence directe de l'encadrement de l'intégrale) et, la fonction étant continue, le théorème des valeurs intermédiaires garantit qu'elle est atteinte : il existe au moins un réel tel que .
Intégration par parties
Les tableaux de primitives ont leurs limites. Comment calculer ? La fonction est un produit, et un produit de fonctions n'a aucune raison d'avoir pour primitive le produit des primitives — pas plus que la dérivée d'un produit n'est le produit des dérivées. C'est justement la formule de dérivation d'un produit qui va fournir l'outil manquant.
Propriété
Intégration par parties. Soient et deux fonctions dérivables sur , dont les dérivées et sont continues sur . Alors
Démonstration. La fonction est dérivable sur et , d'où . Toutes les fonctions en jeu sont continues sur : et le sont (dérivables, donc continues), et le sont par hypothèse, donc les produits et et la somme aussi — leurs intégrales existent. La fonction est, par définition même, une primitive de , si bien que . Par linéarité de l'intégrale :
La formule ne fait pas disparaître l'intégrale : elle l'échange contre une autre, , qu'on espère plus simple. Tout l'art est dans le choix des rôles.
Méthode
Choisir et dans une intégration par parties. Face à un produit à intégrer :
- Prendre pour (le facteur que l'on dérive) ce qui se simplifie en dérivant : un polynôme (son degré baisse d'une unité), ou (sa dérivée est plus maniable).
- Prendre pour (le facteur que l'on intègre) ce dont on connaît une primitive : , , , une puissance de .
- Écrire explicitement les quatre fonctions , , , , vérifier les hypothèses (dérivables à dérivées continues), appliquer la formule, et contrôler que la nouvelle intégrale se calcule bien.
Exemple
Deux intégrations par parties classiques.
Calcul de . Posons et : on intègre l'exponentielle (que l'on sait intégrer) et on dérive le polynôme (qui se simplifie). Alors et ; les fonctions et sont dérivables à dérivées continues sur . La formule donne
Calcul de . Aucun produit apparent… mais on peut en créer un en écrivant . Posons et , d'où et ; sur , ces fonctions sont dérivables à dérivées continues. Alors
L'astuce est à retenir : c'est elle qui donne accès aux primitives du logarithme.
Remarque. Une intégration par parties peut en appeler une autre : pour , une première intégration par parties (on dérive ) ramène le calcul à , que l'on vient de calculer. En dérivant un polynôme de degré , on abaisse ainsi le degré d'une unité à chaque étape — un mécanisme qui engendre des relations de récurrence entre intégrales, exploitées dans la dernière section et dans les exercices.
Applications
Le chapitre s'achève sur trois usages de l'intégrale : mesurer l'aire entre deux courbes, approcher numériquement une intégrale, et étudier des suites définies par des intégrales.
L'aire entre deux courbes
Jusqu'ici, nos domaines étaient délimités en bas par l'axe des abscisses. Comment mesurer l'aire comprise entre deux courbes — entre une parabole et une droite, par exemple ?
Propriété
Aire entre deux courbes. Soient et deux fonctions continues sur telles que sur . L'aire, en unités d'aire, du domaine compris entre les courbes de et de et les droites d'équations et vaut
Justification. Si est positive, les deux domaines sous les courbes s'emboîtent : l'aire cherchée est la différence entre l'aire sous la courbe de et l'aire sous la courbe de , soit par linéarité. Si prend des valeurs négatives, on translate les deux courbes vers le haut d'une même quantité assez grande pour rendre les deux fonctions positives sur : la translation ne change ni l'aire entre les courbes, ni la différence . La formule reste donc valable. Attention : on intègre toujours « la plus haute moins la plus basse » ; si les courbes se croisent, il faut découper l'intervalle selon le signe de et traiter chaque morceau séparément.
Exemple
Entre la droite et la parabole. Calculons l'aire du domaine compris entre la droite d'équation et la parabole d'équation , pour . Posons et . Pour tout , on a (produit de deux facteurs positifs sur cet intervalle) : la droite est bien au-dessus de la parabole. L'aire cherchée vaut donc
Les deux courbes se coupent en et : le domaine mesuré est exactement la « lentille » qu'elles enferment.
La méthode des rectangles
Toutes les intégrales ne se calculent pas exactement — on l'a vu avec . Pour obtenir une valeur approchée aussi précise que l'on veut, on prend au mot l'intuition de Leibniz : remplacer l'aire sous la courbe par une somme d'aires de rectangles.
Décrivons le principe pour une fonction continue, positive et croissante sur . On découpe l'intervalle en intervalles de même largeur . Sur chacun de ces petits intervalles, la fonction est comprise entre sa valeur à l'extrémité gauche et sa valeur à l'extrémité droite : le rectangle bâti sur la valeur de gauche reste sous la courbe, celui bâti sur la valeur de droite la dépasse. En additionnant les rectangles de chaque famille, on obtient deux « escaliers » : la somme des rectangles bas minore l'aire, la somme des rectangles hauts la majore :
(Pour une fonction décroissante, les rôles des deux escaliers s'échangent.) L'encadrement se resserre quand grandit : les rectangles de différence entre les deux escaliers, empilés les uns sur les autres, forment un rectangle de largeur et de hauteur , donc
quantité qui tend vers quand tend vers l'infini : la précision est arbitraire, il suffit de payer en nombre de rectangles.
Le calcul des deux sommes est une affaire de boucle. Le programme suivant les calcule pour sur , découpé en n rectangles de largeur h = 1/n :
def f(x):
return x ** 2
def rectangles(n):
h = 1 / n
inf, sup = 0, 0
for k in range(n):
inf = inf + h * f(k * h)
sup = sup + h * f((k + 1) * h)
return inf, sup
À chaque tour de boucle, k * h et (k + 1) * h sont les extrémités gauche et droite du petit intervalle courant ; on ajoute à chaque somme l'aire h * f(...) du rectangle correspondant. L'appel rectangles(100) renvoie environ et : l'intégrale est bien encadrée, avec un écart de entre les deux sommes, conforme à la formule .
Vers les suites d'intégrales
Les propriétés de ce chapitre prennent toute leur force lorsqu'on les applique à des suites d'intégrales, très présentes dans les sujets de baccalauréat. Considérons par exemple pour entier naturel : nul besoin de calculer pour tout savoir d'elle. La positivité donne ; la croissance de l'intégrale, appliquée à l'inégalité , valable sur car y est vrai et , montre que la suite est décroissante ; enfin, comme sur , on obtient , et le théorème des gendarmes livre la limite : . Monotonie, encadrement, limite : les outils du chapitre sur les suites et ceux de l'intégrale se répondent — les exercices du chapitre y reviennent en détail.
En résumé : l'intégrale d'une fonction continue positive est l'aire sous sa courbe, mesurée en unités d'aire, et le théorème fondamental de l'analyse révèle que la fonction aire est la primitive de qui s'annule en la borne gauche — d'où la formule reine , étendue ensuite à toute fonction continue au prix d'une lecture algébrique des aires. Linéarité, relation de Chasles, positivité et croissance permettent de découper, comparer et encadrer ; la valeur moyenne condense une infinité de valeurs en une seule ; l'intégration par parties, née de la dérivée d'un produit, élargit le répertoire des calculs ; et quand tout calcul exact échoue, la méthode des rectangles approche l'aire d'aussi près que l'on veut. Mesurer, cumuler, encadrer : trois gestes fondamentaux, et un seul symbole, .
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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.