PCSI · Chapitre 08 · Premier semestre

Polynômes

Degré, division euclidienne, racines et multiplicité, dérivation formelle, irréductibles de C[X] et de R[X], décomposition en éléments simples.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Degré
  • Division euclidienne
  • Racines et multiplicité
  • Dérivation formelle
  • Irréductibles de C[X] et de R[X]
  • Décomposition en éléments simples

Depuis la classe de troisième, vous manipulez des expressions comme 3x25x+1 sans jamais vous demander ce qu'elles sont. La réponse qui vient spontanément est « une fonction » : à chaque réel x on associe le nombre 3x25x+1. Cette réponse est commode, mais elle passe à côté de l'essentiel, et le premier travail de ce chapitre consiste précisément à en changer. Un polynôme n'est pas une fonction : c'est une suite de coefficients, écrite avec des puissances d'une lettre qui ne représente aucun nombre. Le symbole X n'est pas une variable que l'on remplace, c'est un objet formel dont la seule propriété est de se multiplier par lui-même sans jamais rien simplifier.

Cette distinction n'est pas une coquetterie de vocabulaire. Elle décide de ce que veut dire « deux polynômes sont égaux ». Pour des fonctions, l'égalité signifie que les valeurs coïncident partout ; pour des polynômes, elle signifie que les coefficients coïncident un à un. Ce sont deux définitions différentes, et l'un des théorèmes importants du chapitre dira qu'elles reviennent finalement au même sur R et sur C. Ce théorème, qui autorise à identifier un polynôme à sa fonction, n'est pas une évidence : c'est une conséquence du fait qu'un polynôme non nul ne peut pas avoir trop de racines. Toute la première moitié du chapitre travaille à l'établir, et jusque-là il faut accepter de tenir les deux notions séparées.

Que gagne-t-on à étudier les polynômes pour eux-mêmes ? D'abord une arithmétique. Comme dans Z, on peut parler de diviseurs, de multiples, et surtout poser une division avec quotient et reste : c'est le théorème de la division euclidienne, qui est l'outil de calcul le plus rentable du chapitre. Ensuite une théorie des racines beaucoup plus fine que celle du lycée : au lieu de dire « l'équation a une solution », on saura dire combien de fois cette solution compte, ce qu'on appelle sa multiplicité, et on saura la mesurer avec les dérivées successives. Enfin, et c'est la grande nouveauté de l'année, les nombres complexes permettent de tout factoriser : sur C, tout polynôme non constant se casse en produit de facteurs de degré 1, et il ne reste plus aucune équation polynomiale sans solution. Sur R, il subsiste exactement une obstruction, les trinômes de discriminant strictement négatif, et pas une de plus.

La dernière section change de registre. La décomposition en éléments simples n'est pas une théorie, c'est une machine à calculer : elle casse un quotient de deux polynômes en une somme de morceaux minuscules, dont chacun s'intègre, se dérive k fois, ou se télescope à vue. Vous l'utiliserez tout le reste de l'année dans les chapitres d'intégration, et elle est la vraie raison pour laquelle un chapitre entier est consacré aux polynômes au premier semestre.

Le plan suit cette progression. On construit d'abord l'ensemble des polynômes et ses opérations, puis on introduit le degré, qui est l'outil de raisonnement le plus puissant du chapitre. Viennent ensuite la division euclidienne, les racines et leur multiplicité, la dérivation formelle avec la formule de Taylor, la factorisation dans C[X] puis dans R[X], et pour finir les éléments simples.

Les notations suivantes sont fixées une fois pour toutes. La lettre K désigne R ou C, et ses éléments sont appelés des scalaires : tout ce qui suit est valable dans les deux cas, sauf mention explicite du contraire. L'ensemble des polynômes à une indéterminée à coefficients dans K est noté K[X], et Kn[X] désigne l'ensemble des polynômes de degré au plus n. L'indéterminée s'écrit toujours avec un X majuscule, la variable d'une fonction avec un x minuscule : cette différence typographique est le rappel permanent de la distinction du deuxième paragraphe. Un polynôme générique s'écrit P=k=0nakXk, ses coefficients étant les scalaires ak. Le degré de P est noté degP. La divisibilité s'écrit AB, la non-divisibilité AB. Les dérivées successives se notent P, P, puis P(k). Enfin, les lettres P, Q, A, B désignent des polynômes, les lettres a, b, z des scalaires, et n, m, k des entiers naturels.

L'ensemble des polynômes

Définition et coefficients

Construire proprement K[X] demande de définir un polynôme comme une suite de scalaires nuls à partir d'un certain rang, puis de vérifier que les opérations habituelles se transportent sur ces suites. Cette construction est hors programme : nous admettons donc l'existence d'un objet X, appelé indéterminée, avec lequel on calcule selon les règles usuelles, et nous partons directement de l'écriture des polynômes.

Définition

On appelle polynôme à coefficients dans K toute expression de la forme

P=a0+a1X+a2X2++anXn=k=0nakXk,

n est un entier naturel et où a0,a1,,an sont des éléments de K, appelés les coefficients de P. L'ensemble de ces polynômes est noté K[X].

On convient que ak=0 pour tout indice k>n, ce qui permet d'écrire P=k0akXk : cette somme n'a qu'un nombre fini de termes non nuls.

Remarque

La convention « ak=0 au-delà du dernier indice écrit » n'est pas un détail. Elle permet de comparer deux polynômes qui n'ont pas le même nombre de termes visibles, et surtout d'écrire des formules de somme sans se soucier de savoir lequel des deux polynômes est le plus long. Concrètement, 2X+1 et 0X7+2X+1 sont le même polynôme : ajouter des termes nuls ne change rien.

Définition

Soient P=k0akXk et Q=k0bkXk deux polynômes de K[X]. On dit que P et Q sont égaux, et l'on écrit P=Q, lorsque

kN,ak=bk.

Cette définition est le point de bascule annoncé dans l'introduction, et il faut en mesurer la portée. Une égalité de polynômes est une infinité d'égalités de scalaires, une par indice, dont toutes sauf un nombre fini sont l'égalité 0=0. Elle ne dit rien, à ce stade, sur des valeurs prises en des points : deux polynômes sont égaux quand on peut superposer leurs listes de coefficients, un point c'est tout. Le procédé de calcul qui en découle s'appelle l'identification des coefficients, et c'est le geste le plus utilisé du chapitre : chaque fois qu'un énoncé donne une égalité entre deux polynômes, il donne en réalité un système d'équations sur les coefficients.

Définition

Voici le vocabulaire de base, à connaître sans hésitation.

  • Le polynôme nul, noté 0, est celui dont tous les coefficients sont nuls.
  • Un polynôme constant est un polynôme de la forme P=a0, c'est-à-dire dont tous les coefficients d'indice 1 sont nuls. On identifie ces polynômes aux scalaires, ce qui permet de voir K comme une partie de K[X].
  • Un monôme est un polynôme de la forme aXk avec aK.

Exemple

Les expressions suivantes sont des polynômes de R[X] :

P=3X25X+1,Q=X4X,R=7,S=0.

Les coefficients de P sont a0=1, a1=5, a2=3, et ak=0 pour k3. Le polynôme R est constant, le polynôme S est le polynôme nul.

En revanche 1X, X et X2 ne sont pas des polynômes : seules les puissances entières positives de X sont autorisées.

Exemple

Une identification élémentaire. Cherchons les réels a, b, c tels que

a(X1)2+b(X1)+c=X2+X+1.

On développe le membre de gauche :

a(X22X+1)+b(X1)+c=aX2+(2a+b)X+(ab+c).

L'égalité de ces deux polynômes équivaut, par identification des coefficients, au système

{a=12a+b=1ab+c=1

On lit a=1, puis b=1+2a=3, puis c=1a+b=3. Vérification : (X1)2+3(X1)+3=X22X+1+3X3+3=X2+X+1. C'est bien cela.

Somme, multiple par un scalaire, combinaison linéaire

Définition

Soient P=k0akXk et Q=k0bkXk deux polynômes et λK.

  • La somme P+Q est le polynôme dont le coefficient d'indice k vaut ak+bk :
P+Q=k0(ak+bk)Xk.
  • Le produit de P par le scalaire λ, noté λP, est le polynôme de coefficients λak.
  • On pose P=(1)P et PQ=P+(Q).
  • Une combinaison linéaire des polynômes P1,,Pr est un polynôme de la forme λ1P1++λrPr, où λ1,,λr sont des scalaires.

Ces deux opérations se font coefficient par coefficient : elles héritent donc immédiatement de toutes les règles de calcul de K. La somme est associative et commutative, le polynôme nul est neutre, chaque polynôme a un opposé, et l'on a λ(P+Q)=λP+λQ, (λ+μ)P=λP+μP, λ(μP)=(λμ)P. Tout ce qui ne concerne que l'addition et les multiples se calcule donc exactement comme dans R, sans aucune précaution.

Exemple

Avec P=2X3X+4 et Q=2X3+5X2+X, on obtient

P+Q=5X2+4,3P=6X33X+12,2PQ=6X35X23X+8.

Pour la dernière, on a calculé 2P=4X32X+8 puis retranché Q terme à terme : 4(2)=6 pour X3, 05=5 pour X2, 21=3 pour X, et 80=8 pour le terme constant. Notez que dans P+Q les termes en X3 se sont annulés : c'est un phénomène sur lequel nous reviendrons dans la section suivante.

Le produit

Le produit est la première opération dont la formule mérite d'être écrite. On l'obtient en développant, c'est-à-dire en multipliant chaque monôme de P par chaque monôme de Q et en regroupant les termes de même degré, sachant que Xi×Xj=Xi+j.

Définition

Soient P=i0aiXi et Q=j0bjXj. Le produit PQ est le polynôme k0ckXk dont le coefficient d'indice k est

ck=i+j=kaibj=i=0kaibki.

Remarque

La formule paraît intimidante, elle est en réalité la traduction exacte du geste que vous faites déjà. Pour obtenir le coefficient de Xk dans un produit développé, on cherche toutes les façons d'obtenir Xk en multipliant un terme de P par un terme de Q : il faut prendre Xi dans P et Xj dans Q avec i+j=k. La somme porte donc sur les couples (i,j) d'entiers naturels de somme k, ce qui donne exactement k+1 termes.

Un cas particulier à retenir : c0=a0b0, autrement dit le terme constant d'un produit est le produit des termes constants. C'est une vérification instantanée, souvent suffisante pour détecter une erreur de calcul.

Exemple

Calculons PQ pour P=2X2X+3 et Q=X3+4X5. Ici a0=3, a1=1, a2=2, et b0=5, b1=4, b2=0, b3=1. La formule donne

c0=a0b0=15,c1=a0b1+a1b0=12+5=17,c2=a0b2+a1b1+a2b0=0410=14,c3=a0b3+a1b2+a2b1=3+0+8=11,c4=a1b3+a2b2=1+0=1,c5=a2b3=2.

Donc

PQ=2X5X4+11X314X2+17X15.

On retrouve bien sûr le même résultat en développant à la main, et le terme constant 15=3×(5) confirme le calcul.

Propriété

Pour tous polynômes P, Q, R de K[X] et tout scalaire λ :

  1. PQ=QP et (PQ)R=P(QR) ;
  2. P(Q+R)=PQ+PR et (λP)Q=λ(PQ)=P(λQ) ;
  3. 1×P=P et 0×P=0.

Démonstration. Pour la commutativité, le coefficient d'indice k de PQ est i+j=kaibj, et celui de QP est i+j=kbiaj. Ces deux sommes portent sur le même ensemble de couples et ont les mêmes termes, à l'ordre près : en échangeant les rôles de i et j dans la seconde, on retrouve la première. Elles sont donc égales.

Pour l'associativité, notons P=aiXi, Q=bjXj, R=clXl. Le coefficient d'indice k de (PQ)R vaut

m+l=k(i+j=maibj)cl=i+j+l=kaibjcl,

la seconde écriture s'obtenant en distribuant cl et en regroupant les deux sommations en une seule, portant sur les triplets (i,j,l) d'entiers naturels de somme k. Le même calcul mené sur P(QR) donne exactement la même expression. Les deux polynômes ont donc les mêmes coefficients.

Les points 2 et 3 se vérifient de la même façon, en écrivant le coefficient d'indice k de chaque membre et en utilisant la distributivité dans K. Par exemple, le coefficient d'indice k de P(Q+R) vaut i+j=kai(bj+cj)=i+j=kaibj+i+j=kaicj, qui est le coefficient d'indice k de PQ+PR.

Remarque

Toutes ces règles sont celles dont vous avez l'habitude : on peut développer, factoriser, ordonner les facteurs comme on veut. C'est une différence radicale avec le calcul matriciel, où le produit n'est pas commutatif. En revanche, une propriété manque encore à l'appel, et il faudra la démontrer : rien ne dit pour l'instant qu'un produit de deux polynômes non nuls est non nul. C'est le degré qui le donnera.

Identités remarquables et formule du binôme

Puisque le produit est commutatif, associatif et distributif, toutes les identités algébriques valables dans K le sont dans K[X], avec exactement les mêmes démonstrations. On dispose donc gratuitement de tout l'attirail du calcul algébrique.

Propriété

Pour tous A, B dans K[X] et tout nN :

  1. (A+B)2=A2+2AB+B2 et (AB)2=A22AB+B2 ;
  2. A2B2=(AB)(A+B) ;
  3. AnBn=(AB)k=0n1AkBn1k pour n1 ;
  4. Formule du binôme de Newton : (A+B)n=k=0n(nk)AkBnk.

Démonstration. Les points 1 et 2 s'obtiennent en développant. Pour le point 3, développons le membre de droite en séparant les deux produits :

(AB)k=0n1AkBn1k=k=0n1Ak+1Bn1kk=0n1AkBnk.

Dans la première somme, le changement d'indice k=k+1 donne k=1nAkBnk. Les deux sommes portent alors sur le même terme général AkBnk, l'une pour k de 1 à n, l'autre pour k de 0 à n1 : par télescopage, il ne reste que le terme k=n de la première, soit An, moins le terme k=0 de la seconde, soit Bn.

Le point 4 se démontre par récurrence sur n, exactement comme dans R, la seule hypothèse utilisée étant la commutativité du produit, dont nous disposons. Pour n=0, les deux membres valent 1. Si la formule est vraie au rang n, alors

(A+B)n+1=(A+B)n(A+B)=k=0n(nk)Ak+1Bnk+k=0n(nk)AkBn+1k.

Le changement d'indice k=k+1 dans la première somme, puis la formule de Pascal (nk1)+(nk)=(n+1k), donnent la formule au rang n+1.

Exemple

Le cas A=X, B=1 de la formule du binôme donne le développement de (X+1)n :

(X+1)5=X5+5X4+10X3+10X2+5X+1.

Le cas A=X, B=a donne le développement qui servira constamment dans ce chapitre :

(Xa)n=k=0n(nk)(a)nkXk.

Enfin le point 3 avec B=1 donne une factorisation à connaître par cœur :

Xn1=(X1)(Xn1+Xn2++X+1).

Vérifions-la pour n=3 : (X1)(X2+X+1)=X3+X2+XX2X1=X31.

La composition

Définition

Soient P=k=0nakXk et Q deux polynômes de K[X]. On appelle composée de P par Q, et l'on note PQ ou P(Q), le polynôme obtenu en remplaçant X par Q dans l'écriture de P :

PQ=k=0nakQk.

Propriété

Pour tous P, R, Q dans K[X] :

(P+R)Q=PQ+RQ,(PR)Q=(PQ)(RQ),(PR)Q=P(RQ).

Démonstration. Les deux premières égalités résultent directement de la définition : remplacer X par Q dans une somme, ou dans un produit, revient à remplacer X par Q dans chaque terme puis à sommer, ou à multiplier. Précisément, si P=akXk et R=bkXk, alors (P+R)Q=(ak+bk)Qk=akQk+bkQk. Pour le produit, on écrit PR=k(i+j=kaibj)Xk, d'où (PR)Q=k(i+j=kaibj)Qk, expression qui est aussi le développement de (iaiQi)(jbjQj).

Pour l'associativité, écrivons P=kakXk. Alors PR=kakRk, donc, d'après les deux premiers points appliqués répétitivement,

(PR)Q=kak(RQ)k=P(RQ).

Remarque

La composition n'est pas commutative : en général PQQP. Prenons P=X2+1 et Q=X3. Alors

PQ=(X3)2+1=X26X+10,QP=(X2+1)3=X22.

Ces deux polynômes diffèrent, par exemple par leur terme constant. Il faut donc écrire PQ et QP avec le même soin qu'un produit matriciel.

Attention également : la composition n'est pas compatible avec les opérations effectuées sur le polynôme de droite. On a (P+R)Q=PQ+RQ, mais rien de tel pour P(Q+R) : par exemple, avec P=X2, P(X+1)=X2+2X+1, alors que PX+P1=X2+1.

Exemple

Deux composées utiles, qu'il faut savoir écrire sans hésiter. Soit P=X32X.

Le décalage P(X+1)=P(X+1) s'obtient en développant :

P(X+1)=(X+1)32(X+1)=X3+3X2+3X+12X2=X3+3X2+X1.

Le changement d'échelle P(2X)=P(2X) est immédiat :

P(2X)=(2X)32(2X)=8X34X.

Vérification du premier calcul : le terme constant de P(X+1) s'obtient en remplaçant X par 0, ce qui revient à remplacer X par 1 dans P, soit 12=1. C'est bien ce qu'on trouve.

Le degré

Définition, coefficient dominant, polynômes unitaires

Définition

Soit P=k0akXk un polynôme non nul. L'ensemble des indices k tels que ak0 est une partie non vide et finie de N : elle admet donc un plus grand élément. Cet entier s'appelle le degré de P et se note degP.

Si n=degP, le coefficient an, qui est non nul, s'appelle le coefficient dominant de P, et le monôme anXn son terme dominant. Le polynôme P est dit unitaire (ou normalisé) lorsque son coefficient dominant vaut 1.

Pour tout nN, on note

Kn[X]={PK[X]  ;  P=0 ou degPn}

l'ensemble des polynômes de degré au plus n.

Remarque

Retenez la formulation exacte : le degré est le plus grand indice dont le coefficient est non nul. Ce n'est pas « la plus grande puissance écrite » : dans 0X5+3X21, la puissance 5 est écrite mais son coefficient est nul, et le degré vaut 2.

Une conséquence pratique, constamment utilisée : dire que degPn, c'est dire que P s'écrit a0+a1X++anXn pour certains scalaires a0,,an, sans aucune condition sur ces scalaires. Un polynôme de Kn[X] est donc entièrement décrit par n+1 scalaires, ce qui transforme toute question sur Kn[X] en une question sur n+1 inconnues.

Exemple

Pour P=4X3+X27, on a degP=3, coefficient dominant 4 ; ce polynôme n'est pas unitaire, mais 14P l'est. Pour Q=X2+X5, on a degQ=5 et Q est unitaire : l'ordre d'écriture des termes n'a aucune importance. Un polynôme constant non nul est de degré 0, et les éléments de K0[X] sont exactement les polynômes constants, polynôme nul compris.

La convention deg0=

Le polynôme nul n'a aucun coefficient non nul : la définition précédente ne lui attribue donc pas de degré. Plutôt que de le traiter à part dans chaque énoncé, on lui attribue un degré fictif, choisi de façon que toutes les formules restent vraies.

Définition

On convient que

deg0=,

le symbole étant soumis aux règles de calcul suivantes, valables pour tout nN :

<n,()+n=,()+()=,max(,n)=n.

Remarque

Cette convention n'est pas arbitraire : elle est forcée par les deux formules de la suite. Si l'on veut que deg(PQ)=degP+degQ reste vraie quand P=0, il faut que deg0 soit un symbole absorbant pour l'addition, car 0×Q=0. Et si l'on veut que « degPn » caractérise l'appartenance à Kn[X] pour tous les polynômes, polynôme nul compris, il faut que deg0 soit plus petit que tous les entiers. Le seul symbole qui fait les deux est .

Avec cette convention, on peut écrire simplement Kn[X]={PK[X]  ;  degPn}, et surtout retenir l'équivalence

P=0    degP=.

Degré d'une somme

Propriété

Soient P et Q deux polynômes de K[X] et λ un scalaire non nul.

  1. deg(P+Q)max(degP,degQ) ;
  2. si degPdegQ, alors deg(P+Q)=max(degP,degQ) ;
  3. deg(λP)=degP.

Démonstration. Si P ou Q est nul, les trois points sont immédiats avec la convention. Supposons-les non nuls, posons p=degP, q=degQ, et notons ak et bk leurs coefficients.

Point 1. Posons m=max(p,q). Pour tout k>m, on a k>p et k>q, donc ak=0 et bk=0, donc ak+bk=0. Tous les coefficients de P+Q d'indice strictement supérieur à m sont nuls : ou bien P+Q est nul, et son degré est bien inférieur à m, ou bien son degré est au plus m.

Point 2. Supposons pq, par exemple p>q, de sorte que m=p. Le coefficient d'indice p de P+Q vaut ap+bp. Or bp=0 puisque p>q=degQ, et ap0 par définition du degré. Donc ce coefficient vaut ap0, et, joint au point 1, cela donne deg(P+Q)=p.

Point 3. Les coefficients de λP sont les λak. Comme λ0, on a λak=0 si et seulement si ak=0 : les deux polynômes ont exactement les mêmes indices de coefficients non nuls, donc le même degré.

Remarque

L'inégalité du point 1 peut être stricte, et c'est le piège classique du chapitre. Prenons

P=X3+XetQ=X3+1.

Ces deux polynômes sont de degré 3, mais

P+Q=X+1

est de degré 1. Les termes dominants se sont annulés, et rien dans l'énoncé ne permettait de le prévoir. La chute peut même aller jusqu'au bout : avec Q=P, la somme est nulle et son degré vaut .

La morale est simple : quand les deux degrés sont distincts, on connaît le degré de la somme ; quand ils sont égaux, on ne connaît qu'une majoration, et il faut regarder les coefficients dominants pour trancher.

Degré d'un produit, et ses conséquences

Propriété

Pour tous polynômes P et Q de K[X],

deg(PQ)=degP+degQ.

De plus, si P et Q sont non nuls, le coefficient dominant de PQ est le produit des coefficients dominants de P et de Q.

Démonstration. Si P=0 ou Q=0, alors PQ=0 et les deux membres valent d'après les règles de calcul sur ce symbole.

Supposons P et Q non nuls, de degrés respectifs p et q, de coefficients ak et bk. Notons ck les coefficients de PQ.

Montrons d'abord que ck=0 pour tout k>p+q. On a ck=i+j=kaibj. Dans cette somme, considérons un couple (i,j) avec i+j=k>p+q. Si l'on avait à la fois ip et jq, on obtiendrait i+jp+q<k, ce qui est faux. Donc i>p ou j>q, c'est-à-dire ai=0 ou bj=0 : chaque terme de la somme est nul, donc ck=0.

Montrons ensuite que cp+q=apbq. Dans la somme cp+q=i+j=p+qaibj, le terme d'indices (p,q) vaut apbq. Pour tout autre couple, ou bien i>p, et alors ai=0, ou bien i<p, et alors j=p+qi>q, donc bj=0. Il ne reste donc que cp+q=apbq.

Enfin ap0 et bq0 sont deux scalaires non nuls de K, donc leur produit apbq est non nul. Le plus grand indice de coefficient non nul de PQ est donc p+q, ce qui est le résultat annoncé, avec apbq pour coefficient dominant.

Remarque

Le point crucial de cette démonstration est la toute dernière phrase : dans R comme dans C, un produit de deux scalaires non nuls est non nul. Sans cette propriété, les termes dominants pourraient s'annuler et la formule tomberait. C'est aussi ce qui explique que, contrairement à la somme, le degré d'un produit soit connu exactement et non seulement majoré.

Propriété

Soient P, Q, R des polynômes de K[X].

  1. Si P0 et Q0, alors PQ0. Autrement dit, un produit de polynômes est nul si et seulement si l'un des facteurs est nul.
  2. Simplification : si P0 et PQ=PR, alors Q=R.
  3. Les polynômes P tels qu'il existe Q avec PQ=1 sont exactement les polynômes constants non nuls.

Démonstration. Point 1. Si P et Q sont non nuls, leurs degrés sont des entiers naturels, donc deg(PQ)=degP+degQ0. En particulier deg(PQ), c'est-à-dire PQ0. Réciproquement, si l'un des facteurs est nul, le produit l'est.

Point 2. De PQ=PR on tire P(QR)=0. Comme P0, le point 1 impose QR=0, c'est-à-dire Q=R.

Point 3. Supposons PQ=1. Alors degP+degQ=deg1=0. Aucun des deux polynômes n'est nul (sinon le produit serait nul), donc degP et degQ sont deux entiers naturels de somme nulle : ils sont tous les deux nuls. Ainsi P est une constante, non nulle. Réciproquement, une constante λ0 vérifie λ×1λ=1.

Remarque

Le point 2 est une bonne nouvelle et un piège à la fois. Bonne nouvelle : on peut simplifier une égalité par un polynôme non nul, exactement comme par un nombre non nul, et sans se poser de question. Piège : cette règle est fausse dans beaucoup d'autres contextes que vous croiserez cette année, notamment pour les matrices ; il ne faut donc pas la transporter mécaniquement.

Le point 3 mérite d'être médité : dans K[X], seules les constantes non nulles sont inversibles. Il n'existe aucun polynôme Q tel que XQ=1 ; en particulier 1X n'est pas un polynôme, ce que nous avions annoncé sans preuve au début du chapitre.

Propriété

Soient P un polynôme non nul et Q un polynôme non constant. Alors

deg(PQ)=degP×degQ.

En particulier, deg(Pk)=kdegP pour tout kN et tout P non nul.

Démonstration. Commençons par la dernière formule, qui servira dans la première. Elle se démontre par récurrence sur k : pour k=0, deg(P0)=deg1=0 ; et si deg(Pk)=kdegP, alors deg(Pk+1)=deg(PkP)=kdegP+degP=(k+1)degP d'après le degré d'un produit.

Posons maintenant n=degP et q=degQ1, et écrivons P=k=0nakXk avec an0, de sorte que

PQ=k=0nakQk.

Le terme d'indice n est anQn, de degré nq puisque an0. Chacun des autres termes akQk, pour k<n, a un degré au plus kq, et kq<nq car q1 et k<n. Le degré de la somme des termes d'indices 0 à n1 est donc strictement inférieur à nq, et en ajoutant anQn, dont le degré est exactement nq, la propriété du degré d'une somme de degrés distincts donne

deg(PQ)=nq=degP×degQ.

Remarque

L'hypothèse « Q non constant » n'est pas décorative. Si Q est la constante c, alors PQ est la constante P(c), qui peut très bien être nulle : avec P=X1 et Q=1, on obtient PQ=0, de degré , alors que degP×degQ=1×0=0. La formule est fausse dans ce cas.

Raisonner par le degré

Voici la technique la plus rentable du chapitre. Chaque fois qu'un énoncé demande de trouver tous les polynômes vérifiant une condition, le premier réflexe est de raisonner sur les degrés : la condition impose presque toujours une équation sur le degré, qui n'a qu'un nombre fini de solutions, et le problème devient un système linéaire fini.

Méthode

Déterminer tous les polynômes vérifiant une relation donnée.

  1. Traiter à part les cas dégénérés : le polynôme nul, puis éventuellement les polynômes constants. Ils vérifient souvent la relation et ne doivent pas être oubliés dans la réponse.
  2. Supposer P non nul, poser n=degP, et écrire le degré de chaque membre de la relation en fonction de n, à l'aide des règles deg(PQ)=degP+degQ et deg(PQ)=degPdegQ.
  3. Égaler les deux degrés : on obtient une équation en n, dont on tire les valeurs possibles.
  4. Pour chacune, écrire P avec des coefficients inconnus, reporter dans la relation, et identifier les coefficients.
  5. Conclure par une synthèse : vérifier que les polynômes trouvés conviennent effectivement, et donner la liste complète des solutions.

Exemple

Déterminer tous les PR[X] tels que PP=P.

Cas dégénérés. Si P est constant, égal à c, alors PP=c=P : tous les polynômes constants conviennent, y compris le polynôme nul.

Analyse. Supposons P non constant, et posons n=degP1. Alors deg(PP)=n2 tandis que degP=n, d'où n2=n, donc n=1 puisque n1.

Écrivons P=aX+b avec a0. Alors

PP=a(aX+b)+b=a2X+ab+b.

L'égalité PP=P équivaut, par identification, au système a2=a et ab+b=b. La première équation donne a=1 car a0 ; la seconde devient alors 2b=b, donc b=0.

Synthèse. Le seul candidat non constant est P=X, et il convient puisque XX=X. Les solutions sont donc exactement les polynômes constants et le polynôme X.

Exemple

Déterminer tous les PR[X] tels que P(X+1)P(X)=X2.

Degré. Le polynôme nul ne convient pas, ni aucune constante (le membre de gauche serait nul). Soit donc P de degré n1, de coefficient dominant an. Le coefficient de Xn dans P(X+1)P(X) vaut anan=0. Celui de Xn1 vaut, en développant an(X+1)n par la formule du binôme, (nn1)an+an1an1=nan, qui est non nul. Donc

deg(P(X+1)P(X))=n1.

L'égalité impose n1=2, soit n=3.

Identification. Posons P=aX3+bX2+cX+d avec a0. Alors

P(X+1)P(X)=a[(X+1)3X3]+b[(X+1)2X2]+c[(X+1)X]=a(3X2+3X+1)+b(2X+1)+c=3aX2+(3a+2b)X+(a+b+c).

L'égalité avec X2 donne le système 3a=1, 3a+2b=0, a+b+c=0, d'où successivement a=13, puis b=12, puis c=ab=16. Le coefficient d n'apparaît nulle part : il est libre, ce qui était prévisible puisque ajouter une constante à P ne change pas P(X+1)P(X).

Synthèse. Les solutions sont exactement les polynômes

P=13X312X2+16X+d,dR.

Vérification pour d=0 en X=0 : P(1)P(0)=1312+16=0=02. Pour X=1 : P(2)P(1)=(832+13)0=1=12.

Remarque

L'exemple précédent n'est pas un exercice gratuit. En sommant l'égalité P(k+1)P(k)=k2 pour k allant de 0 à n1, la somme de gauche se télescope et il reste P(n)P(0)=k=0n1k2. Avec d=0, cela donne

k=0n1k2=n33n22+n6=2n33n2+n6=n(n1)(2n1)6,

c'est-à-dire la formule classique de la somme des carrés. La méthode se généralise à n'importe quelle puissance : c'est une machine à fabriquer des formules de sommation.

Divisibilité et division euclidienne

Diviseurs et multiples

Définition

Soient A et B deux polynômes de K[X]. On dit que A divise B, et l'on écrit AB, lorsqu'il existe un polynôme CK[X] tel que

B=AC.

On dit alors que A est un diviseur de B, et que B est un multiple de A. La négation se note AB.

Remarque

La définition est calquée mot pour mot sur celle de la divisibilité dans Z, et il faut lui appliquer les mêmes précautions. En particulier, écrire AB n'a rien à voir avec l'écriture d'un quotient : la fraction BA peut parfaitement exister comme fonction sans que A divise B au sens ci-dessus. La divisibilité exige que le quotient soit lui-même un polynôme.

Deux cas extrêmes à connaître : toute constante non nulle divise tout polynôme, puisque B=λ×1λB ; et tout polynôme divise le polynôme nul, puisque 0=A×0. En revanche, 0 ne divise que 0.

Propriété

Soient A, B, C, U, V des polynômes de K[X].

  1. AA, et si AB et BC, alors AC.
  2. Si AB et AC, alors A(UB+VC).
  3. Si AB avec B0, alors degAdegB.
  4. Si AB et BA avec A et B non nuls, alors il existe λK non nul tel que B=λA. On dit que A et B sont associés.

Démonstration. Point 1. On a A=A×1. Et si B=AD et C=BE, alors C=A(DE).

Point 2. Écrivons B=AD et C=AE. Alors UB+VC=A(UD+VE).

Point 3. Écrivons B=AC. Comme B0, ni A ni C n'est nul, donc degB=degA+degC avec degC0, d'où degAdegB.

Point 4. Écrivons B=AC et A=BD. Alors A=ACD, c'est-à-dire A×1=A×(CD), et comme A0 on peut simplifier : CD=1. D'après la propriété des inversibles, C est une constante non nulle λ, et B=λA.

Remarque

Le point 4 explique une différence importante avec Z. Dans Z, deux entiers qui se divisent mutuellement sont égaux au signe près. Dans K[X], ils sont égaux à une constante multiplicative près, et il y en a une infinité. C'est pourquoi, chaque fois qu'on veut désigner un diviseur « canonique », on impose qu'il soit unitaire : cette normalisation supprime l'ambiguïté.

Le théorème de la division euclidienne

Voici le théorème central de la section, et l'un des trois ou quatre résultats du chapitre qu'il faut savoir démontrer entièrement.

Propriété

Théorème de la division euclidienne. Soient A et B deux polynômes de K[X] avec B0. Il existe un unique couple (Q,R) de polynômes de K[X] tel que

A=BQ+RetdegR<degB.

Le polynôme Q s'appelle le quotient et R le reste de la division euclidienne de A par B.

Démonstration. Fixons B non nul, notons m=degB et bm son coefficient dominant, qui est non nul.

Existence. Nous raisonnons par récurrence forte sur le degré de A. Précisément, montrons par récurrence forte sur nN la propriété : « tout polynôme A de degré n admet une écriture A=BQ+R avec degR<m », après avoir traité séparément les cas où degA<m.

Cas initial. Si A=0 ou si degA<m, le couple (Q,R)=(0,A) convient, puisque A=B×0+A et degA<m. Cela règle en particulier tous les degrés n<m.

Hérédité. Soit nm, et supposons le résultat acquis pour tout polynôme de degré strictement inférieur à n (y compris le polynôme nul). Soit A de degré n, de coefficient dominant an. Posons

A1=AanbmXnmB.

Cette écriture a un sens car nm0 et bm0. Le polynôme anbmXnmB est de degré (nm)+m=n, et son coefficient dominant vaut anbm×bm=an : il a donc le même terme dominant que A. Dans la différence A1, les termes de degré n s'annulent, donc degA1<n.

Par hypothèse de récurrence forte, il existe Q1 et R avec A1=BQ1+R et degR<m. En reportant,

A=A1+anbmXnmB=B(Q1+anbmXnm)+R,

ce qui fournit le couple cherché et achève la récurrence.

Unicité. Supposons que (Q1,R1) et (Q2,R2) conviennent tous les deux. Alors

BQ1+R1=BQ2+R2,doncB(Q1Q2)=R2R1.

Supposons par l'absurde Q1Q2. Le membre de gauche est alors un produit de deux polynômes non nuls, donc

deg(B(Q1Q2))=degB+deg(Q1Q2)degB=m.

Mais le membre de droite vérifie deg(R2R1)max(degR2,degR1)<m. Un même polynôme aurait donc un degré à la fois m et <m : c'est absurde. Donc Q1=Q2, puis R1=R2 en reportant.

Remarque

Trois remarques sur l'énoncé, à ne pas négliger.

  • L'hypothèse B0 est indispensable : diviser par le polynôme nul n'a aucun sens, exactement comme diviser par zéro dans Z.
  • La condition degR<degB fait partie du théorème et c'est elle qui assure l'unicité. Une écriture A=BQ+R sans cette condition n'a rien d'unique : on peut toujours prendre Q=0 et R=A. Un candidat reste doit donc toujours être accompagné de la vérification de son degré.
  • La démonstration de l'existence est constructive : chaque étape de la récurrence retire à A un multiple de B choisi pour tuer le terme dominant. C'est exactement ce que fait l'algorithme de la division posée, décrit ci-dessous.

Enfin, un cas particulier utile : BA si et seulement si le reste de la division euclidienne de A par B est nul.

L'algorithme, posé en potence

Méthode

Poser la division euclidienne de A par B.

  1. Écrire A et B par puissances décroissantes, en faisant apparaître les monômes manquants avec un coefficient 0 pour aligner les colonnes.
  2. Diviser le terme dominant du dividende par le terme dominant de B : le résultat est le premier terme du quotient.
  3. Multiplier B par ce terme, écrire le produit sous le dividende, et soustraire. Le degré baisse d'au moins une unité.
  4. Recommencer avec le nouveau dividende, tant que son degré reste supérieur ou égal à degB.
  5. S'arrêter dès que le degré du reste est strictement inférieur à degB, et vérifier en calculant BQ+R.

Exemple

Divisons A=3X42X3+X5 par B=X2X+2. On écrit d'abord A=3X42X3+0X2+X5 pour ne pas oublier la colonne des X2. La potence donne :

   3X^4 - 2X^3 + 0X^2 +  X -  5  |  X^2 - X + 2
 -(3X^4 - 3X^3 + 6X^2)           |---------------
   ---------------------         |  3X^2 + X - 5
           X^3 - 6X^2 +  X -  5
        -( X^3 -  X^2 + 2X)
           ------------------
                 -5X^2 -  X -  5
              -( -5X^2 + 5X - 10)
                 -----------------
                        -6X +  5

Détaillons les trois étapes.

  1. 3X4÷X2=3X2 : premier terme du quotient. On calcule 3X2×B=3X43X3+6X2 et on le retranche, ce qui laisse X36X2+X5.
  2. X3÷X2=X : deuxième terme du quotient. On calcule X×B=X3X2+2X et on le retranche, ce qui laisse 5X2X5.
  3. 5X2÷X2=5 : troisième terme. On calcule 5×B=5X2+5X10 et on le retranche, ce qui laisse 6X+5.

Le degré de 6X+5 vaut 1, strictement inférieur à degB=2 : on s'arrête. Donc

Q=3X2+X5etR=6X+5.

Vérification, obligatoire. On développe BQ :

(X2X+2)(3X2+X5)=3X4+X35X23X3X2+5X+6X2+2X10=3X42X3+0X2+7X10.

En ajoutant R=6X+5, on obtient 3X42X3+X5=A. Le calcul est juste.

Remarque

Deux erreurs reviennent systématiquement dans cette division posée.

La première est d'oublier de soustraire : on écrit le produit sous le dividende et on l'additionne par réflexe. Le remède est d'écrire explicitement le produit entre parenthèses précédées d'un signe moins, comme ci-dessus, et de changer tous les signes avant d'additionner.

La seconde est de ne pas laisser de place aux monômes absents. En omettant le 0X2 de A, on décale une colonne et tout le calcul est faux à partir de la deuxième étape.

Trouver un reste sans poser la division

Poser la division est impraticable quand le dividende a un très grand degré. Mais dans un cas très fréquent, celui où B se factorise en produit de facteurs de degré 1 deux à deux distincts, on peut trouver le reste sans jamais diviser.

Méthode

Reste de la division de A par B, quand on connaît les racines de B.

  1. Écrire la division euclidienne sous forme littérale : A=BQ+R, avec degR<degB.
  2. En déduire la forme du reste : si degB=2, alors R=aX+b avec deux inconnues ; si degB=3, alors R=aX2+bX+c, et ainsi de suite.
  3. Évaluer l'égalité en chaque racine de B : le terme BQ disparaît, et il reste A(α)=R(α), ce qui donne une équation par racine.
  4. Résoudre le système obtenu, puis vérifier sur une racine.

Exemple

Reste de la division de A=X100 par B=X23X+2.

On factorise d'abord B=(X1)(X2), dont les racines sont 1 et 2. Écrivons A=BQ+R avec degR<2, donc R=aX+b. En évaluant en 1 puis en 2, le produit BQ s'annule et il reste

{1100=a+b2100=2a+bc’est-aˋ-dire{a+b=12a+b=2100

En soustrayant la première équation de la seconde, a=21001, puis b=1a=22100. Le reste cherché est donc

R=(21001)X+22100.

Vérification en X=2 : 2(21001)+22100=21012+22100=2100. C'est bien A(2).

Exemple

Reste de la division de A=X2026 par B=X2+1, dans R[X].

Le polynôme B n'a pas de racine réelle, mais il a deux racines complexes, i et i, et rien n'empêche d'évaluer une égalité de polynômes réels en un nombre complexe. Écrivons A=BQ+R avec R=aX+b, a et b réels. Comme 2026=4×506+2, on a i2026=(i4)506×i2=1, et de même (i)2026=((i)2)1013=(1)1013=1. Les deux évaluations donnent

ai+b=1etai+b=1.

En additionnant, 2b=2, donc b=1 ; en soustrayant, 2ai=0, donc a=0. Le reste vaut R=1.

On peut le retrouver sans les complexes, ce qui constitue une vérification indépendante : X2026=(X2)1013=((X2+1)1)1013, et en développant par la formule du binôme, tous les termes contiennent le facteur X2+1 sauf le dernier, qui vaut (1)1013=1.

Fonctions polynomiales et racines

La fonction polynomiale associée

Nous avons construit K[X] sans jamais donner de valeur à X. Il est temps de faire le lien avec les fonctions, en gardant les deux notions soigneusement séparées : c'est le seul moment du cours où l'on prendra cette précaution, mais elle est indispensable pour comprendre le théorème qui vient.

Définition

Soit P=k=0nakXkK[X]. On appelle fonction polynomiale associée à P l'application

P~: KK,xk=0nakxk.

Pour aK, le scalaire P~(a) s'appelle la valeur de P en a, et l'opération qui consiste à le calculer s'appelle l'évaluation en a.

Propriété

Soient P, QK[X], λK et aK. Alors

P+Q~(a)=P~(a)+Q~(a),λP~(a)=λP~(a),PQ~(a)=P~(a)Q~(a),PQ~(a)=P~(Q~(a)).

Démonstration. Les deux premières égalités sont immédiates à partir des définitions, les coefficients de P+Q étant les sommes des coefficients. Pour la troisième, notons ck=i+j=kaibj les coefficients de PQ. Alors

PQ~(a)=k(i+j=kaibj)ak=ki+j=k(aiai)(bjaj)=(iaiai)(jbjaj)=P~(a)Q~(a),

la troisième égalité n'étant que le développement d'un produit de deux sommes finies, regroupé selon la valeur de i+j. La dernière égalité s'en déduit : PQ=kakQk, donc PQ~(a)=kakQk~(a)=kak(Q~(a))k=P~(Q~(a)).

Remarque

Cette propriété dit que l'évaluation « traverse » les opérations : pour calculer la valeur d'une somme ou d'un produit, on peut évaluer d'abord et calculer ensuite. C'est ce qui rend légitime le geste réflexe consistant à remplacer X par un nombre dans une identité polynomiale. Nous l'utiliserons à chaque page, en particulier dans la méthode du reste ci-dessus, où l'on remplace X par une racine de B dans l'égalité A=BQ+R.

Définition

Soient PK[X] et aK. On dit que a est une racine de P (ou un zéro de P) lorsque P~(a)=0.

Racines et divisibilité

Propriété

Soient PK[X] et aK. Alors

a est racine de P    (Xa)P.

Démonstration. Effectuons la division euclidienne de P par Xa, qui est licite puisque Xa est non nul. Elle s'écrit

P=(Xa)Q+RavecdegR<deg(Xa)=1.

Un polynôme de degré strictement inférieur à 1 est constant : notons R=c avec cK. En évaluant en a et en utilisant la compatibilité de l'évaluation avec les opérations,

P~(a)=(aa)Q~(a)+c=c.

Le reste de la division de P par Xa est donc exactement la valeur P~(a).

Il ne reste qu'à conclure. Si a est racine, alors c=P~(a)=0, donc P=(Xa)Q et (Xa)P. Réciproquement, si (Xa)P, on écrit P=(Xa)S, et l'évaluation en a donne P~(a)=0×S~(a)=0.

Remarque

La démonstration livre au passage un résultat utile pour lui-même : le reste de la division euclidienne de P par Xa est le scalaire P~(a). C'est ce que la méthode de Horner, plus bas, exploitera pour calculer d'un seul mouvement la valeur et le quotient.

Propriété

Soient PK[X] et a1,,ar des racines de P deux à deux distinctes. Alors

i=1r(Xai)  P.

Démonstration. Récurrence sur r. Pour r=1, c'est la propriété précédente.

Supposons le résultat vrai au rang r, et donnons-nous r+1 racines deux à deux distinctes a1,,ar+1 de P. Par hypothèse de récurrence appliquée à a1,,ar, il existe Q tel que

P=(i=1r(Xai))Q.

Évaluons en ar+1 :

0=P~(ar+1)=(i=1r(ar+1ai))Q~(ar+1).

Or les ai sont deux à deux distincts, donc chaque facteur ar+1ai est un scalaire non nul, et leur produit est non nul. Le produit ci-dessus est nul, donc Q~(ar+1)=0 : le scalaire ar+1 est racine de Q, et il existe Q1 avec Q=(Xar+1)Q1. En reportant,

P=(i=1r+1(Xai))Q1,

ce qui achève la récurrence.

Remarque

L'hypothèse « deux à deux distinctes » est essentielle. Sans elle, l'énoncé est grossièrement faux : le polynôme P=X1 admet 1 pour racine, mais (X1)2 ne divise pas P, comme le montre un simple argument de degré. Écrire « 1 est racine deux fois, donc (X1)2 divise P » est l'erreur la plus fréquente du chapitre ; on ne peut le faire qu'après avoir défini la multiplicité et vérifié qu'elle vaut au moins 2.

Le nombre de racines est majoré par le degré

Propriété

Soit P un polynôme non nul de K[X], de degré n. Alors P admet au plus n racines deux à deux distinctes dans K.

Démonstration. Raisonnons par l'absurde et supposons que P admette n+1 racines deux à deux distinctes a1,,an+1. D'après la propriété précédente, le polynôme

D=i=1n+1(Xai)

divise P. Or D est un produit de n+1 polynômes de degré 1, donc degD=n+1. Comme P est non nul, la propriété de la divisibilité donne degDdegP, c'est-à-dire n+1n : c'est absurde.

Propriété

Soient P et Q deux polynômes de K[X], où K=R ou C.

  1. Si P admet une infinité de racines, alors P=0.
  2. Si P~ et Q~ coïncident en une infinité de points de K, alors P=Q.
  3. Si P~=Q~ en tant que fonctions, alors P=Q. Autrement dit, l'application PP~ est injective.
  4. Si P et Q sont de degré au plus n et si P~ et Q~ coïncident en n+1 points deux à deux distincts, alors P=Q.

Démonstration. Point 1. Si P était non nul, de degré n, il aurait au plus n racines d'après le théorème précédent, donc un nombre fini. Par contraposition, une infinité de racines force P=0.

Point 2. Posons D=PQ. Chaque point où P~ et Q~ coïncident est une racine de D, puisque D~(x)=P~(x)Q~(x)=0. Donc D a une infinité de racines, donc D=0 d'après le point 1, c'est-à-dire P=Q.

Point 3. Si P~=Q~, les deux fonctions coïncident en tout point de K, et K est infini, qu'il s'agisse de R ou de C. Le point 2 s'applique.

Point 4. Posons encore D=PQ, qui vérifie degDn et possède n+1 racines deux à deux distinctes. S'il était non nul, il aurait au plus degDn racines : contradiction. Donc D=0.

Remarque

Ce théorème est le point de bascule annoncé dans l'introduction, et il ne faut pas le prendre pour une évidence. Rappelons ce qui était en jeu : nous avions défini l'égalité de deux polynômes par l'égalité de leurs coefficients, ce qui n'a a priori rien à voir avec l'égalité des fonctions associées. Le point 3 dit que les deux notions coïncident : deux polynômes différents ne peuvent pas donner la même fonction.

Ce résultat repose entièrement sur le fait que R et C sont infinis, via la majoration du nombre de racines. Il existe des ensembles de scalaires finis, que vous rencontrerez plus tard, dans lesquels l'énoncé est faux : deux polynômes distincts peuvent y définir exactement la même fonction. La distinction polynôme/fonction n'est donc pas un caprice de rédaction, c'est une nécessité.

À partir de maintenant, et parce que ce théorème l'autorise, nous cessons de distinguer P et P~ : nous écrirons désormais P(a) au lieu de P~(a), et nous parlerons indifféremment du polynôme et de la fonction. Le tilde disparaît du cours, mais l'argument qui l'autorise doit rester présent à l'esprit.

Exemple

Déterminer PR2[X] tel que P(0)=1, P(1)=2 et P(2)=5.

Unicité. Deux solutions éventuelles seraient deux polynômes de degré au plus 2 coïncidant en trois points distincts : d'après le point 4, elles sont égales. Il y a donc au plus une solution.

Recherche. Écrivons P=aX2+bX+c. Les trois conditions donnent

{c=1a+b+c=24a+2b+c=5

La première équation donne c=1, puis le système se réduit à a+b=1 et 4a+2b=4, c'est-à-dire 2a+b=2. En soustrayant, a=1, puis b=0.

Conclusion. L'unique solution est P=X2+1, et l'on vérifie : P(0)=1, P(1)=2, P(2)=5.

La méthode de Horner

Évaluer P en un point à partir de son écriture développée coûte cher : il faut calculer chaque puissance ak, puis la multiplier par son coefficient. Le schéma de Horner évite tout cela en factorisant l'expression.

Méthode

Le schéma de Horner. Il repose sur la réécriture

anXn+an1Xn1++a1X+a0=(((anX+an1)X+an2)X+)X+a0.

En pratique, pour évaluer P en a, on dresse une ligne de calcul :

  1. Écrire les coefficients de P dans l'ordre décroissant des degrés, sans oublier les coefficients nuls.
  2. Recopier le premier coefficient an.
  3. À chaque étape, multiplier le nombre obtenu par a et ajouter le coefficient suivant.
  4. Le dernier nombre obtenu est P(a) ; les précédents sont, dans l'ordre, les coefficients du quotient de P par Xa.

Exemple

Évaluer P=2X43X3+5X7 en 3, et obtenir le quotient par X3.

Les coefficients sont 2, 3, 0, 5, 7 (attention au 0 pour X2). Le schéma donne successivement

2,2×33=3,3×3+0=9,9×3+5=32,32×37=89.

Donc P(3)=89, et

P=(X3)(2X3+3X2+9X+32)+89.

Vérification directe : P(3)=2×813×27+157=16281+157=89.

Exemple

Factoriser P=X45X3+5X2+5X6 à l'aide de Horner.

On teste a=1 : le schéma sur les coefficients 1,5,5,5,6 donne

1,15=4,4+5=1,1+5=6,66=0.

Le dernier nombre est nul, donc 1 est racine, et les précédents donnent le quotient :

P=(X1)(X34X2+X+6).

On recommence sur X34X2+X+6 avec a=1 : les coefficients 1,4,1,6 donnent

1,14=5,5+1=6,6+6=0.

Donc 1 est racine et X34X2+X+6=(X+1)(X25X+6). Le trinôme restant se factorise à vue en (X2)(X3). Finalement

P=(X1)(X+1)(X2)(X3).

Contrôle rapide sur le terme constant : (1)×1×(2)×(3)=6, ce qui est bien le terme constant de P.

Remarque

Le gain de la méthode de Horner. Pour un polynôme de degré n, le schéma demande exactement n multiplications et n additions. L'évaluation naïve, elle, demande de calculer les puissances a2,,an, soit n1 multiplications, puis n multiplications par les coefficients et n additions : environ deux fois plus de multiplications. Et si l'on recalcule chaque puissance depuis le début, comme le fait une lecture littérale de l'écriture développée, le coût grimpe à n(n+1)2 multiplications.

Le second avantage est plus important encore en pratique : Horner fournit gratuitement le quotient par Xa, ce qui en fait l'outil naturel pour factoriser un polynôme dont on a deviné une racine.

Multiplicité d'une racine

Définition

Soient P un polynôme non nul de K[X] et aK. L'ensemble des entiers kN tels que (Xa)kP contient 0 et est majoré par degP : il admet donc un plus grand élément m. Cet entier s'appelle la multiplicité (ou l'ordre) de a comme racine de P. Elle est caractérisée par

(Xa)mPet(Xa)m+1P.

On dit que a est une racine simple si m=1, double si m=2, triple si m=3, et racine multiple si m2. Le cas m=0 signifie que a n'est pas racine de P.

Remarque

Justifions la majoration invoquée dans la définition. Si (Xa)k divise P avec P0, alors k=deg((Xa)k)degP. L'ensemble considéré est donc une partie de N non vide et majorée : il possède bien un plus grand élément. C'est ici que l'hypothèse P0 sert, et elle est indispensable : (Xa)k divise le polynôme nul pour tout k, si bien que parler de la multiplicité d'une racine du polynôme nul n'a aucun sens.

Propriété

Soient P non nul, aK et mN. Les deux propositions suivantes sont équivalentes :

  1. a est racine de P de multiplicité exactement m ;
  2. il existe QK[X] tel que P=(Xa)mQ et Q(a)0.

Démonstration. Supposons 1. Comme (Xa)mP, on peut écrire P=(Xa)mQ. Si l'on avait Q(a)=0, alors (Xa)Q, donc Q=(Xa)Q1 et P=(Xa)m+1Q1, ce qui contredirait (Xa)m+1P. Donc Q(a)0.

Supposons 2. Alors (Xa)mP. Supposons par l'absurde que (Xa)m+1 divise aussi P, et écrivons P=(Xa)m+1S. Alors

(Xa)mQ=(Xa)m+1S=(Xa)m[(Xa)S].

Le polynôme (Xa)m est non nul, donc on peut simplifier : Q=(Xa)S. En évaluant en a, il vient Q(a)=0, ce qui contredit l'hypothèse. Donc (Xa)m+1P, et la multiplicité vaut exactement m.

Exemple

Considérons P=(X1)3(X+2)2, dont le développement vaut

P=X5+X45X3X2+8X4.

Le scalaire 1 est racine de multiplicité 3 : en effet P=(X1)3Q avec Q=(X+2)2 et Q(1)=90. De même, 2 est racine de multiplicité 2, avec cette fois Q=(X1)3 et Q(2)=270.

Vérifions le développement sur deux valeurs : P(0)=4, ce qui est bien le terme constant, et P(1)=1+151+84=0, conformément au fait que 1 est racine.

Remarque

Une racine multiple compte pour plusieurs racines dans les majorations de degré. Précisément, si a1,,ar sont des racines deux à deux distinctes de P non nul, de multiplicités respectives m1,,mr, alors

i=1r(Xai)mi  P,doncm1++mrdegP.

La divisibilité s'obtient par la même récurrence que plus haut : à chaque étape, on évalue en la racine suivante le quotient déjà construit. On retient la formule sous la forme parlée : la somme des multiplicités des racines d'un polynôme non nul est majorée par son degré.

Polynômes scindés, somme et produit des racines

Définition

Un polynôme PK[X] de degré n1 est dit scindé sur K lorsqu'il s'écrit comme produit de facteurs de degré 1 à coefficients dans K, c'est-à-dire lorsqu'il existe x1,,xn dans K, non nécessairement distincts, tels que

P=ank=1n(Xxk),

an est le coefficient dominant de P. Les scalaires x1,,xn sont les racines de P, répétées autant de fois que leur multiplicité.

Remarque

Être scindé dépend de l'ensemble de scalaires choisi. Le polynôme X2+1 n'est pas scindé sur R, alors qu'il l'est sur C puisque X2+1=(Xi)(X+i). C'est précisément la différence entre les deux ensembles que la section 6 va exploiter.

Notez aussi qu'un polynôme scindé de degré n possède exactement n racines comptées avec leur multiplicité : c'est le cas d'égalité de la majoration précédente.

Propriété

Soit P=anXn+an1Xn1++a1X+a0 un polynôme de degré n1, scindé sur K, de racines x1,,xn comptées avec leur multiplicité. Alors

k=1nxk=an1anetk=1nxk=(1)na0an.

Démonstration. Posons Πn=k=1n(Xxk), de sorte que P=anΠn. Ce polynôme est unitaire de degré n ; écrivons-le

Πn=Xn+cn1Xn1++c1X+c0.

Montrons par récurrence sur n1 les deux formules

cn1=k=1nxketc0=(1)nk=1nxk.

Initialisation. Pour n=1, Π1=Xx1, donc c0=x1, ce qui est bien xk et (1)1x1 à la fois.

Hérédité. Supposons les formules acquises pour un produit de n facteurs, et considérons Πn+1=Πn×(Xxn+1). En développant,

Πn+1=XΠnxn+1Πn.

Le coefficient de Xn dans Πn+1 s'obtient en additionnant le coefficient de Xn1 de Πn, apporté par XΠn, et xn+1 fois le coefficient de Xn de Πn, qui vaut 1. Il vaut donc

cn1xn+1=k=1nxkxn+1=k=1n+1xk.

Le terme constant de Πn+1, lui, ne reçoit rien de XΠn et vaut xn+1c0=xn+1(1)nk=1nxk=(1)n+1k=1n+1xk. La récurrence est achevée.

Il ne reste qu'à revenir à P=anΠn : ses coefficients sont ceux de Πn multipliés par an, donc an1=ancn1 et a0=anc0. En divisant par an, qui est non nul, on obtient les deux formules annoncées.

Remarque

Pour n=2, ces formules redonnent ce que vous connaissez depuis la première : les racines de aX2+bX+c ont pour somme ba et pour produit ca.

Le programme s'arrête là : seules la somme et le produit des racines sont exigibles. Il existe des formules analogues pour la somme des produits deux à deux, trois à trois, et ainsi de suite, mais elles ne figurent pas au programme de PCSI. Lorsqu'un exercice en a besoin, il faut la redémontrer dans le cas particulier considéré, en développant le produit an(Xxk) à la main. C'est d'ailleurs ce que fait la démonstration ci-dessus, restreinte aux deux coefficients extrêmes.

Exemple

Vérification sur un exemple. Le polynôme P=2X35X2+X+2 admet 1 pour racine, puisque 25+1+2=0. En divisant, P=(X1)(2X23X2)=(X1)(2X+1)(X2), donc P est scindé sur R de racines 1, 12 et 2.

Somme des racines : 112+2=52, et a2a3=52. Produit des racines : 1×(12)×2=1, et (1)3a0a3=22=1. Les deux formules sont bien vérifiées.

Exemple

Une utilisation typique. On sait que le polynôme P=X37X2+14X8 est scindé sur R et que ses trois racines forment une suite géométrique. Déterminons-les.

Notons les racines uq, u, uq avec q0. Leur produit vaut u3, et la formule du produit donne u3=(1)3×81=8, donc u=2. La formule de la somme donne ensuite

2q+2+2q=7,soit2+2q2=5q,soit2q25q+2=0.

Le discriminant vaut 2516=9, d'où q=2 ou q=12. Les deux valeurs donnent le même ensemble de racines : {1,2,4}.

Vérification : 1+2+4=7 et 1×2×4=8, et le développement (X1)(X2)(X4)=X37X2+14X8 confirme.

La dérivation formelle

Définition

Au lycée, la dérivée se définit par une limite de taux d'accroissement. Cette définition ne convient pas ici, pour deux raisons : elle ne parle que de fonctions, alors que nous voulons dériver des polynômes, et elle n'a pas de sens si K=C, la notion de limite pour une fonction d'une variable complexe étant hors de portée à ce stade. Nous prenons donc le parti inverse : définir la dérivée par une formule sur les coefficients, et constater ensuite qu'elle redonne la dérivée usuelle dans le cas réel.

Définition

Soit P=k=0nakXkK[X]. On appelle polynôme dérivé de P, et l'on note P, le polynôme

P=k=1nkakXk1=a1+2a2X+3a3X2++nanXn1.

En particulier, la dérivée d'un polynôme constant est le polynôme nul.

Remarque

Cette définition est purement algébrique. Aucune limite n'intervient, aucun passage par les fonctions : on lit les coefficients de P et on écrit ceux de P. C'est ce qui la rend valable pour K=C aussi bien que pour K=R, et c'est ce qui permettra, en section 6, de parler de la multiplicité d'une racine complexe d'un polynôme réel.

Cela dit, dans le cas K=R, la fonction associée à P est exactement la fonction dérivée de la fonction associée à P : les formules (xk)=kxk1 et la dérivation terme à terme d'une somme finie le montrent immédiatement. Les deux notions coïncident donc, et l'on peut sans risque appliquer à P tout ce que l'on sait des dérivées de fonctions, théorème de Rolle compris.

Exemple

Pour P=4X52X3+7X1, on obtient P=20X46X2+7. Pour P=(Xi)2=X22iX1 dans C[X], on obtient P=2X2i=2(Xi), ce qui est bien le résultat attendu, alors même qu'aucune limite n'aurait de sens ici.

Degré de la dérivée

Propriété

Soit PK[X].

  1. Si degP0, c'est-à-dire si P est constant, alors P=0.
  2. Si degP=n1, alors degP=n1, et le coefficient dominant de P est n fois celui de P.
  3. Réciproquement, si P=0, alors P est constant.

Démonstration. Le point 1 découle de la définition : si P=a0, la somme définissant P est vide.

Point 2. Écrivons P=k=0nakXk avec an0. Alors P=k=1nkakXk1, dont le coefficient de plus haut indice est celui de Xn1, égal à nan. Or n1 est un entier non nul et an0, donc nan0 : ce scalaire est bien le coefficient dominant, et degP=n1.

Point 3. Par contraposition : si P n'est pas constant, alors degP1, donc degP=degP10, et en particulier P0.

Remarque

L'argument « nan0 » mérite un mot. Il utilise que n, vu comme scalaire, est non nul dans K, ce qui est vrai dans R et dans C pour tout entier n1. Cette évidence apparente est en réalité une propriété de R et C : il existe des ensembles de scalaires où 2=0, et où la dérivée de X2 est donc nulle. Nous n'y toucherons pas cette année, mais cela explique pourquoi les énoncés du chapitre précisent toujours que K vaut R ou C.

Opérations sur les polynômes dérivés

Propriété

Soient P, QK[X] et λ, μK. Alors :

  1. (λP+μQ)=λP+μQ : la dérivation est compatible avec les combinaisons linéaires ;
  2. (PQ)=PQ+PQ ;
  3. pour tout kN, (Pk)=kPk1P.

Démonstration. Point 1. Le coefficient d'indice k de λP+μQ vaut λak+μbk. Par définition de la dérivée, le coefficient d'indice k1 de (λP+μQ) vaut donc k(λak+μbk)=λ(kak)+μ(kbk), qui est bien le coefficient d'indice k1 de λP+μQ.

Point 2. Écrivons P=i=0paiXi et Q=j=0qbjXj, de sorte que

PQ=i=0pj=0qaibjXi+j.

D'après le point 1, appliqué à cette somme finie de monômes, on dérive terme à terme :

(PQ)=i=0pj=0qaibj(i+j)Xi+j1,

étant entendu que le terme d'indices (0,0), qui est constant, a une dérivée nulle et disparaît de la somme. Séparons maintenant le facteur i+j en i puis j. Dans la partie portant le facteur i, tous les termes d'indice i=0 sont nuls, ce qui permet de faire démarrer la sommation à i=1 et d'écrire Xi+j1=Xi1Xj sans exposant négatif ; de même, dans la partie portant le facteur j, la sommation démarre à j=1. Il reste

(PQ)=(i=1piaiXi1)(j=0qbjXj)+(i=0paiXi)(j=1qjbjXj1)=PQ+PQ.

Point 3. Récurrence sur k. Pour k=1, l'égalité s'écrit P=P. Si (Pk)=kPk1P, alors, d'après le point 2 appliqué à Pk+1=Pk×P,

(Pk+1)=(Pk)P+PkP=kPk1PP+PkP=(k+1)PkP.

Propriété

Formule de Leibniz. Soient P, QK[X] et nN. Alors

(PQ)(n)=k=0n(nk)P(k)Q(nk),

P(0)=P et P(k+1)=(P(k)) désignent les dérivées successives.

Démonstration. Récurrence sur n. Pour n=0, les deux membres valent PQ.

Supposons la formule vraie au rang n. En dérivant une fois l'égalité et en utilisant la compatibilité avec les combinaisons linéaires puis la dérivée d'un produit,

(PQ)(n+1)=[k=0n(nk)P(k)Q(nk)]=k=0n(nk)P(k+1)Q(nk)+k=0n(nk)P(k)Q(nk+1).

Dans la première somme, effectuons le changement d'indice k=k+1, qui parcourt {1,,n+1} :

k=0n(nk)P(k+1)Q(nk)=k=1n+1(nk1)P(k)Q(n+1k).

En regroupant les deux sommes et en isolant le terme k=n+1 de la première et le terme k=0 de la seconde, il vient

(PQ)(n+1)=P(n+1)Q+k=1n[(nk1)+(nk)]P(k)Q(n+1k)+PQ(n+1).

La formule de Pascal donne (nk1)+(nk)=(n+1k), et comme (n+10)=(n+1n+1)=1, les deux termes extrêmes rentrent dans la somme. On obtient la formule au rang n+1.

Remarque

La formule de Leibniz est le jumeau exact de la formule du binôme : même coefficients, même structure, même démonstration. Le moyen mnémotechnique est de remplacer, dans (P+Q)n=(nk)PkQnk, chaque puissance par un ordre de dérivation.

Elle est surtout rentable quand l'un des deux facteurs a peu de dérivées non nulles. Si P est de degré d, tous les termes avec k>d disparaissent et la somme se réduit à d+1 termes au plus, quel que soit n.

Exemple

Calculons P(5) pour P=(X2+1)(X1)5.

Posons A=X2+1 et B=(X1)5. Comme A est de degré 2, on a A(k)=0 dès que k3 : la formule de Leibniz ne garde que trois termes. On calcule

A=X2+1,A=2X,A=2,B(3)=60(X1)2,B(4)=120(X1),B(5)=120.

D'où

P(5)=(50)AB(5)+(51)AB(4)+(52)AB(3)=120(X2+1)+5×2X×120(X1)+10×2×60(X1)2=120X2+120+1200X21200X+1200X22400X+1200=2520X23600X+1320.

Vérification. Le polynôme P est de degré 7 et unitaire, donc le coefficient dominant de P(5) doit valoir 7×6×5×4×3=2520 : c'est le cas. Par ailleurs P(5)(0) doit valoir 5! fois le coefficient de X5 dans P. Comme (X1)5=X55X4+10X310X2+5X1, ce coefficient vaut 10+1=11, et 120×11=1320 : c'est bien le terme constant trouvé.

Propriété

Pour nN et kN, la dérivée k-ième du monôme Xn vaut

(Xn)(k)={n!(nk)!Xnksi kn,0si k>n.

Plus généralement, si degP=n, alors degP(k)=nk pour kn, et P(k)=0 pour k>n.

Démonstration. La première formule s'obtient par récurrence immédiate sur k : chaque dérivation fait descendre l'exposant d'une unité et multiplie par cet exposant, ce qui produit le produit n(n1)(nk+1)=n!(nk)!. Dès que l'exposant atteint 0, le polynôme est constant et la dérivée suivante est nulle.

Pour la seconde, on applique k fois la propriété du degré de la dérivée : tant que le degré reste 1, chaque dérivation le fait baisser exactement de 1. Après n dérivations, P(n) est une constante non nulle, égale à n!an, et toutes les dérivées suivantes sont nulles.

La formule de Taylor polynomiale

Propriété

Formule de Taylor polynomiale. Soient PK[X] de degré au plus n et aK. Alors

P=k=0nP(k)(a)k!(Xa)k.

En particulier, pour a=0, on retrouve l'écriture de P par ses coefficients : ak=P(k)(0)k!.

Démonstration. La démonstration se fait en deux temps : d'abord montrer que P s'écrit comme combinaison des puissances de Xa, ensuite identifier les coefficients de cette écriture.

Première étape : l'écriture existe. Posons R=P(X+a). C'est un polynôme, de degré au plus n d'après la formule du degré d'une composée, que l'on écrit R=k=0nckXk. Or l'associativité de la composition donne

R(Xa)=[P(X+a)](Xa)=P[(X+a)(Xa)]=PX=P,

puisque (X+a)(Xa)=(Xa)+a=X. En remplaçant X par Xa dans l'écriture de R, on obtient donc

P=k=0nck(Xa)k.

Seconde étape : les coefficients valent ce qu'on annonce. Rappelons que [(Xa)k]=k(Xa)k1, d'après la formule (Qk)=kQk1Q appliquée à Q=Xa, dont la dérivée vaut 1. En itérant, pour tout jN,

[(Xa)k](j)={k!(kj)!(Xa)kjsi jk,0si j>k.

Fixons j{0,,n} et dérivons j fois l'écriture de P, en utilisant la compatibilité de la dérivation avec les combinaisons linéaires :

P(j)=k=jnckk!(kj)!(Xa)kj.

Évaluons en a : chaque terme contient le facteur (Xa)kj, qui s'annule en a dès que k>j. Seul survit le terme k=j, égal à la constante cjj!. Donc

P(j)(a)=j!cj,c’est-aˋ-direcj=P(j)(a)j!.

Remarque

Cette formule mérite trois commentaires.

D'abord, ce n'est pas la formule de Taylor de l'analyse : il n'y a ici aucun reste, aucune approximation, aucune hypothèse de régularité. C'est une égalité exacte entre deux polynômes, valable telle quelle, et sa démonstration est purement algébrique.

Ensuite, elle donne une seconde écriture de tout polynôme, « centrée en a » au lieu d'être centrée en 0. Chaque fois qu'un problème tourne autour d'un point a particulier, cette écriture est la bonne.

Enfin, elle contient la caractérisation de la multiplicité qui suit, et c'est son usage principal en PCSI.

Exemple

Écrivons P=X32X+5 suivant les puissances de X1.

On calcule les dérivées successives et leurs valeurs en 1 :

P=X32X+5,P=3X22,P=6X,P=6,

d'où P(1)=4, P(1)=1, P(1)=6, P(1)=6. La formule de Taylor donne

P=4+1×(X1)+62(X1)2+66(X1)3=4+(X1)+3(X1)2+(X1)3.

Vérification en développant : (X1)3=X33X2+3X1 et 3(X1)2=3X26X+3, donc la somme vaut X33X2+3X1+3X26X+3+X1+4=X32X+5. C'est bien P.

Multiplicité et dérivées successives

Propriété

Soient P un polynôme non nul de K[X], aK et mN. Les propositions suivantes sont équivalentes :

  1. a est racine de P de multiplicité exactement m ;
  2. P(a)=P(a)==P(m1)(a)=0 et P(m)(a)0.

De plus, a est racine de P de multiplicité au moins m si et seulement si P(a)=P(a)==P(m1)(a)=0.

Démonstration. Sens direct. Supposons que a soit racine de multiplicité m, et écrivons P=(Xa)mQ avec Q(a)0. Appliquons la formule de Leibniz au produit (Xa)m×Q : pour tout jN,

P(j)=i=0j(ji)[(Xa)m](i)Q(ji).

Nous savons que [(Xa)m](i)=m!(mi)!(Xa)mi pour im, polynôme qui s'annule en a dès que i<m, et qui vaut la constante m! pour i=m.

Si j<m, tous les indices i de la somme vérifient ij<m : chaque terme s'annule en a, donc P(j)(a)=0.

Si j=m, seul le terme i=m survit en a, et il vaut (mm)×m!×Q(a)=m!Q(a). Comme m!0 et Q(a)0, on obtient P(m)(a)=m!Q(a)0.

Sens réciproque. Supposons P(a)==P(m1)(a)=0 et P(m)(a)0. Notons n=degP ; comme P(m)0, on a nm. La formule de Taylor en a donne

P=k=0nP(k)(a)k!(Xa)k=k=mnP(k)(a)k!(Xa)k,

les m premiers termes étant nuls par hypothèse. En factorisant par (Xa)m,

P=(Xa)mQavecQ=k=mnP(k)(a)k!(Xa)km.

En évaluant Q en a, tous les termes d'indice k>m s'annulent et il reste Q(a)=P(m)(a)m!0. La multiplicité de a vaut donc exactement m.

Dernière assertion. Le même raisonnement, sans l'hypothèse P(m)(a)0, montre que les m conditions d'annulation équivalent à la factorisation P=(Xa)mQ, c'est-à-dire à (Xa)mP, c'est-à-dire à une multiplicité au moins égale à m.

Méthode

Déterminer la multiplicité d'une racine.

  1. Vérifier d'abord que P(a)=0 : sinon a n'est pas racine, et il n'y a rien à chercher.
  2. Calculer P, puis P(a). Si le résultat est non nul, la racine est simple et c'est terminé.
  3. Sinon, continuer avec P, P, et ainsi de suite, jusqu'à obtenir une valeur non nulle.
  4. Le rang m de la première dérivée qui ne s'annule pas en a est la multiplicité cherchée.
  5. Quand c'est possible, contrôler en factorisant : P doit s'écrire (Xa)mQ avec Q(a)0.

Variante souvent plus rapide quand une factorisation partielle est déjà connue : diviser par (Xa) par le schéma de Horner autant de fois que possible, et compter les divisions exactes.

Exemple

Multiplicité de 1 et de 2 dans P=X5+X45X3X2+8X4.

Calculons les dérivées successives :

P=5X4+4X315X22X+8,P=20X3+12X230X2,P=60X2+24X30.

En 1. On a P(1)=1+151+84=0, puis P(1)=5+4152+8=0, puis P(1)=20+12302=0, et enfin

P(1)=60+2430=540.

La multiplicité de 1 vaut donc exactement 3.

En 2. On a P(2)=32+16+404164=0, puis

P(2)=803260+4+8=0,P(2)=160+48+602=540.

La multiplicité de 2 vaut donc exactement 2.

Contrôle. La somme des multiplicités vaut 3+2=5=degP : le polynôme est scindé et vaut (X1)3(X+2)2, ce qui est bien le polynôme de l'exemple de la section 4. On peut même vérifier les valeurs trouvées : d'après la démonstration ci-dessus, P(1)=3!×Q(1) avec Q=(X+2)2, soit 6×9=54, et P(2)=2!×Q(2) avec Q=(X1)3, soit 2×(27)=54. Tout concorde.

Remarque

Cette caractérisation est la méthode pour détecter une racine multiple, et elle a une lecture intuitive dans le cas réel : dire que a est racine au moins double, c'est dire que la courbe de P touche l'axe des abscisses en a avec une tangente horizontale. Une racine triple ajoute un point d'inflexion, et ainsi de suite.

Elle fournit aussi un critère commode : P admet une racine multiple si et seulement si P et P ont une racine commune. C'est souvent la façon la plus rapide de montrer qu'un polynôme n'a que des racines simples.

Factorisation dans C[X] et dans R[X]

Polynômes irréductibles

Définition

Un polynôme PK[X] est dit irréductible sur K lorsque les deux conditions suivantes sont réunies :

  • P n'est pas constant ;
  • les seuls diviseurs de P dans K[X] sont les constantes non nulles et les polynômes λP avec λK non nul.

Autrement dit, P n'est pas constant et l'on ne peut pas l'écrire comme un produit de deux polynômes tous deux non constants.

Remarque

C'est la transposition exacte de la notion de nombre premier dans Z : les diviseurs « inévitables » sont mis de côté (les constantes non nulles, qui jouent le rôle de ±1, et les associés de P), et l'on demande qu'il n'y en ait pas d'autres.

Deux conséquences immédiates. Tout polynôme de degré 1 est irréductible : si P=AB avec degP=1, alors degA+degB=1, donc l'un des deux facteurs est de degré 0. Et l'irréductibilité dépend de l'ensemble de scalaires : le polynôme X2+1 est irréductible sur R, mais pas sur C où il vaut (Xi)(X+i). C'est le cœur de toute cette section.

Le théorème de d'Alembert-Gauss

Propriété

Théorème de d'Alembert-Gauss. Tout polynôme non constant de C[X] admet au moins une racine dans C.

Ce théorème est admis : sa démonstration, quelle que soit la voie choisie, dépasse largement les outils de première année, et le programme l'exclut explicitement. Il faut mesurer à quel point l'énoncé est puissant. Il ne dit pas seulement que X2+1 a une racine : il dit que toute équation polynomiale non triviale a une solution dans C, quel que soit son degré, quels que soient ses coefficients, même complexes. C'est pour cette raison que l'on dit que C est algébriquement clos, et c'est l'aboutissement du chapitre sur les nombres complexes : en ajoutant une seule racine à X2+1, on a en fait ajouté d'un coup les racines de tous les polynômes.

Factorisation dans C[X]

Propriété

Soit PC[X] de degré n1, de coefficient dominant an. Alors P est scindé sur C : il existe z1,,zn dans C, non nécessairement distincts, tels que

P=ank=1n(Xzk).

De façon équivalente, en regroupant les racines égales, il existe des complexes deux à deux distincts α1,,αr et des entiers m1,,mr1 tels que

P=ani=1r(Xαi)mi,avecm1++mr=n.

Cette écriture est unique à l'ordre près des facteurs, et mi est la multiplicité de αi.

Démonstration. Existence, par récurrence sur n=degP.

Pour n=1, P=a1X+a0=a1(X+a0a1), ce qui est la forme voulue.

Soit n2 et supposons le résultat acquis pour tous les polynômes de degré n1. Soit P de degré n, de coefficient dominant an. Comme P n'est pas constant, le théorème de d'Alembert-Gauss fournit une racine znC, donc P=(Xzn)P1 pour un certain P1C[X]. Le degré donne degP1=n1, et le coefficient dominant de P1 est an, puisque celui de Xzn vaut 1. Par hypothèse de récurrence, P1=ank=1n1(Xzk), d'où le résultat pour P.

Unicité. Supposons deux écritures

ani=1r(Xαi)mi=anj=1s(Xβj)pj,

avec les αi deux à deux distincts et les βj deux à deux distincts. Les racines du membre de gauche sont exactement les αi : en effet, évaluer en un complexe z donne un produit de facteurs zαi, qui est nul si et seulement si z est l'un des αi. Le même raisonnement à droite montre que les racines sont les βj. Les deux familles coïncident donc, à l'ordre près, et r=s ; quitte à renuméroter, αi=βi. Enfin mi et pi sont tous deux égaux à la multiplicité de αi dans P, qui est un entier bien défini : ils sont donc égaux.

Propriété

Les polynômes irréductibles de C[X] sont exactement les polynômes de degré 1.

Démonstration. Un polynôme de degré 1 est irréductible, on l'a vu. Réciproquement, soit PC[X] irréductible ; il est non constant, donc de degré n1. S'il était de degré n2, le théorème de d'Alembert-Gauss lui donnerait une racine z, et l'on aurait P=(Xz)Q avec degQ=n11 : P s'écrirait comme produit de deux polynômes non constants, ce qui contredit son irréductibilité. Donc n=1.

Propriété

Divisibilité dans C[X]. Soient A et B deux polynômes non nuls de C[X]. Alors BA si et seulement si toute racine de B est racine de A avec une multiplicité au moins égale.

Démonstration. Si BA, écrivons A=BC. Soit α une racine de B de multiplicité p : alors (Xα)pB, donc (Xα)pA par transitivité, donc la multiplicité de α dans A est au moins p.

Réciproquement, notons α1,,αr les racines deux à deux distinctes de B, de multiplicités p1,,pr, et b le coefficient dominant de B. Comme B est scindé sur C, on a B=bi(Xαi)pi. Par hypothèse, chaque αi est racine de A de multiplicité qipi, donc, d'après la remarque sur les multiplicités de la section 4, i(Xαi)qi divise A. A fortiori i(Xαi)pi divise A, et en multipliant par la constante non nulle b, on obtient BA.

Remarque

Ce critère est d'un usage constant : dans C[X], on ne divise plus, on compare les racines. Par exemple, pour montrer que (X1)2 divise P=XnnX+n1, il suffit de vérifier que 1 est racine de P de multiplicité au moins 2 : on a P(1)=1n+n1=0 et P(1)=nn=0, c'est terminé.

Factorisation de Xn1 dans C[X]

Propriété

Soit nN. Dans C[X],

Xn1=k=0n1(Xωk)ouˋωk=e2ikπ/n.

Les ωk sont les racines n-ièmes de l'unité, et elles sont toutes simples.

Démonstration. Le chapitre sur les nombres complexes a établi que l'équation zn=1 possède exactement n solutions dans C, à savoir les ωk=e2ikπ/n pour k{0,,n1}, et qu'elles sont deux à deux distinctes.

Le polynôme Xn1 est de degré n et admet ces n racines deux à deux distinctes, donc k=0n1(Xωk) divise Xn1. Les deux polynômes ont même degré n et sont tous deux unitaires : le quotient est de degré 0 et de coefficient dominant 1, c'est donc la constante 1, et les deux polynômes sont égaux.

Les racines sont simples car la somme des multiplicités est majorée par le degré n, et il y a déjà n racines distinctes : chacune est donc de multiplicité exactement 1.

Exemple

Le cas n=6. Les racines sixièmes de l'unité sont ωk=eikπ/3 pour k de 0 à 5, c'est-à-dire

1,12+i32,12+i32,1,12i32,12i32.

Elles forment un hexagone régulier inscrit dans le cercle unité. La factorisation dans C[X] s'écrit

X61=(X1)(X+1)(Xeiπ/3)(Xeiπ/3)(Xe2iπ/3)(Xe2iπ/3),

où l'on a regroupé les racines conjuguées deux par deux, en prévision du passage à R[X] qui vient.

Les racines complexes d'un polynôme réel vont par paires

Propriété

Soient PR[X] et zC. Alors :

  1. P(z)=P(z) ;
  2. si z est racine de P, alors z l'est aussi ;
  3. plus précisément, z et z ont la même multiplicité comme racines de P.

Démonstration. Point 1. Écrivons P=k=0nakXk avec tous les ak réels, donc ak=ak. La conjugaison transformant une somme en la somme des conjugués et un produit en le produit des conjugués,

P(z)=k=0nakzk=k=0nak zk=k=0nakzk=P(z).

Point 2. Si P(z)=0, alors P(z)=P(z)=0=0.

Point 3. Soit m la multiplicité de z. Le polynôme dérivé P est encore à coefficients réels, ainsi que toutes les dérivées successives P(j), puisque leurs coefficients s'obtiennent en multipliant ceux de P par des entiers. Le point 1 s'applique donc à chacune : P(j)(z)=P(j)(z) pour tout j.

D'après la caractérisation de la multiplicité par les dérivées, P(j)(z)=0 pour j<m et P(m)(z)0. En conjuguant, P(j)(z)=0 pour j<m, et P(m)(z)=P(m)(z)0, un conjugué étant nul si et seulement si le nombre l'est. La même caractérisation, appliquée à z, donne une multiplicité égale à m.

Remarque

Ce résultat est faux pour un polynôme à coefficients complexes, et le contre-exemple est immédiat : Xi admet i pour racine, mais pas i. L'hypothèse « coefficients réels » est le cœur de l'énoncé, et il faut la vérifier avant de l'invoquer.

Une conséquence agréable : les racines non réelles d'un polynôme réel se répartissent en paires {z,z}, donc leur nombre, compté avec les multiplicités, est pair.

Propriété

Tout polynôme de R[X] de degré impair admet au moins une racine réelle.

Démonstration. Soit PR[X] de degré impair n. Vu comme élément de C[X], il est scindé sur C et possède n racines comptées avec leur multiplicité. Les racines non réelles se regroupent en paires de conjuguées de même multiplicité, et contribuent donc un nombre pair à ce total. Comme n est impair, il reste au moins une racine réelle.

Remarque

On peut aussi démontrer ce résultat par l'analyse, avec le théorème des valeurs intermédiaires : un polynôme réel de degré impair tend vers + d'un côté et vers de l'autre, donc s'annule. Les deux démonstrations sont correctes, et il est instructif de les avoir toutes les deux en tête : l'une est algébrique et compte des racines, l'autre est analytique et ne dit rien de leur nombre.

Les irréductibles de R[X] et la factorisation réelle

Propriété

Les polynômes irréductibles de R[X] sont exactement :

  • les polynômes de degré 1 ;
  • les polynômes de degré 2 de discriminant strictement négatif.

Démonstration. Les polynômes de degré 1 sont irréductibles. Un polynôme P=aX2+bX+c de degré 2 avec Δ=b24ac<0 n'a aucune racine réelle ; s'il s'écrivait comme produit de deux polynômes réels non constants, chacun serait de degré 1 et fournirait une racine réelle. Il est donc irréductible.

Réciproquement, soit PR[X] irréductible, de degré n1. Supposons n2. Vu dans C[X], P admet une racine z.

Si z était réelle, alors Xz serait un diviseur de P dans R[X], avec P=(Xz)Q et degQ=n11 : les deux facteurs seraient non constants, contredisant l'irréductibilité. Donc z n'est pas réelle, et zz est aussi racine de P.

Posons alors

B=(Xz)(Xz)=X22Re(z)X+z2,

qui est à coefficients réels. Comme z et z sont deux racines distinctes de P, le polynôme B divise P dans C[X]. Effectuons maintenant la division euclidienne de P par B dans R[X] : elle s'écrit P=BQ+R avec Q, R réels et degR<2. Cette égalité est aussi une division euclidienne dans C[X], et par unicité du couple quotient-reste dans C[X], le reste R est celui de la division dans C[X], qui est nul puisque BP dans C[X]. Donc R=0 et BP dans R[X].

Écrivons donc P=BQ. Le facteur B n'étant pas constant, l'irréductibilité de P impose que Q le soit, disons Q=λ avec λ0. Ainsi n=degB=2 et P=λB. Le discriminant de B vaut

4(Rez)24z2=4(Imz)2<0,

puisque z n'est pas réel ; celui de P=λB s'en déduit en multipliant par λ2>0, il est donc lui aussi strictement négatif.

Remarque

Retenez l'argument de transfert utilisé ici, il resservira : la division euclidienne de deux polynômes réels donne le même quotient et le même reste, qu'on la fasse dans R[X] ou dans C[X], par unicité du couple. On en déduit que, pour deux polynômes réels, la divisibilité dans R[X] et dans C[X] sont équivalentes.

Propriété

Tout polynôme non constant de R[X] se factorise, de manière unique à l'ordre près des facteurs, sous la forme

P=ai=1r(Xxi)mij=1s(X2+pjX+qj)nj,

a est le coefficient dominant de P, où les xi sont les racines réelles deux à deux distinctes de P et mi leurs multiplicités, et où les trinômes X2+pjX+qj sont deux à deux distincts et de discriminant strictement négatif.

Démonstration. Factorisons P dans C[X] : il est scindé, et ses racines se répartissent en racines réelles x1,,xr, de multiplicités m1,,mr, et en racines non réelles, qui vont par paires {zj,zj} de même multiplicité nj. En regroupant chaque paire,

(Xzj)nj(Xzj)nj=[(Xzj)(Xzj)]nj=(X22Re(zj)X+zj2)nj,

et le trinôme obtenu est réel, de discriminant 4(Imzj)2<0. En rassemblant tous les facteurs, on obtient l'écriture annoncée, dont tous les facteurs sont réels ; le coefficient a est le coefficient dominant puisque tous les autres facteurs sont unitaires.

L'unicité se déduit de celle de la factorisation dans C[X] : les xi et les mi sont les racines réelles et leurs multiplicités, et chaque trinôme est déterminé par la paire de racines conjuguées qu'il porte.

Méthode

Factoriser un polynôme réel dans R[X]. La bonne stratégie consiste presque toujours à passer par C[X].

  1. Factoriser d'abord dans C[X] : trouver toutes les racines complexes, avec leur multiplicité.
  2. Séparer les racines réelles des racines non réelles.
  3. Regrouper chaque racine non réelle avec sa conjuguée : le produit (Xz)(Xz) vaut X22Re(z)X+z2, trinôme réel de discriminant strictement négatif.
  4. Vérifier en comparant les degrés, puis en évaluant les deux membres en une valeur simple, souvent 0 ou 1.

Exemple

Factoriser X4+1 dans R[X].

Dans C[X]. L'équation z4=1=eiπ a pour solutions zk=ei(π+2kπ)/4 pour k{0,1,2,3}, c'est-à-dire eiπ/4, e3iπ/4, e5iπ/4 et e7iπ/4. En ramenant les deux derniers arguments dans ]π,π], on reconnaît e5iπ/4=e3iπ/4 et e7iπ/4=eiπ/4 : aucune racine n'est réelle, et elles se regroupent en deux paires de conjuguées.

Regroupement. Pour la paire e±iπ/4, on obtient

(Xeiπ/4)(Xeiπ/4)=X22cosπ4X+1=X22X+1,

et pour la paire e±3iπ/4, de la même façon, X22cos3π4X+1=X2+2X+1. Donc

X4+1=(X22X+1)(X2+2X+1).

Vérification. En développant à l'aide de l'identité (AB)(A+B)=A2B2 avec A=X2+1 et B=2X :

(X2+1)22X2=X4+2X2+12X2=X4+1.

Les deux trinômes ont pour discriminant 24=2<0 : ils sont bien irréductibles sur R.

Exemple

Factoriser X4+4 dans R[X], sans passer par les racines. On reconnaît une différence de deux carrés déguisée :

X4+4=(X2+2)24X2=(X22X+2)(X2+2X+2).

Chacun des deux trinômes a pour discriminant 48=4<0 : la factorisation est terminée. Cette astuce, qui consiste à compléter un carré puis à faire apparaître une différence de carrés, évite tout calcul de racines quand elle s'applique.

Factorisation de Xn1 dans R[X]

Propriété

Soit n2. Dans R[X] :

  • si n est impair, n=2p+1, alors
Xn1=(X1)k=1p(X22cos2kπnX+1);
  • si n est pair, n=2p, alors
Xn1=(X1)(X+1)k=1p1(X22cos2kπnX+1).

Démonstration. Partons de la factorisation complexe Xn1=k=0n1(Xe2ikπ/n) et repérons les racines réelles. On a e2ikπ/nR si et seulement si sin2kπn=0, c'est-à-dire k=0, qui donne la racine 1, et, lorsque n est pair, k=n2, qui donne la racine 1.

Les autres racines vont par paires de conjuguées : comme e2ikπ/n=e2ikπ/n=e2i(nk)π/n, la racine d'indice k est conjuguée de celle d'indice nk. En appariant k et nk, on obtient

(Xe2ikπ/n)(Xe2ikπ/n)=X22cos2kπnX+1.

Il reste à compter les paires. Si n=2p+1, les indices non réels sont 1,,2p, appariés en p paires {k,nk} avec k variant de 1 à p. Si n=2p, les indices non réels sont ceux de 1 à 2p1 privés de p, soit 2p2 indices formant p1 paires, avec k de 1 à p1.

Exemple

Le cas n=6. Ici n est pair, p=3, et le produit porte sur k{1,2} :

X61=(X1)(X+1)(X22cosπ3X+1)(X22cos2π3X+1)=(X1)(X+1)(X2X+1)(X2+X+1),

puisque cosπ3=12 et cos2π3=12.

Vérification. On calcule d'abord (X2+X+1)(X2X+1)=(X2+1)2X2=X4+X2+1, puis

(X21)(X4+X2+1)=X6+X4+X2X4X21=X61.

Les deux trinômes ont pour discriminant 14=3<0 : la factorisation est bien complète.

Exemple

Le cas n=8. Les racines huitièmes de l'unité sont les eikπ/4. Les racines réelles sont 1 et 1, et les six autres forment trois paires conjuguées, d'angles π4, π2 et 3π4. Comme cosπ2=0, il vient

X81=(X1)(X+1)(X22X+1)(X2+1)(X2+2X+1).

On contrôle en regroupant : (X1)(X+1)(X2+1)=X41, et le produit des deux trinômes restants vaut X4+1 d'après l'exemple précédent. Le produit total est bien (X41)(X4+1)=X81.

Décomposition en éléments simples

Fonctions rationnelles et pôles

Définition

On appelle fonction rationnelle tout quotient F=AB de deux polynômes de K[X], avec B0. On dit que l'écriture est réduite lorsque A et B n'ont aucune racine commune dans C.

Les racines de B dans une écriture réduite s'appellent les pôles de F, et la multiplicité d'un pôle est sa multiplicité comme racine de B. Un pôle est dit simple si sa multiplicité vaut 1, multiple sinon.

Remarque

La condition « écriture réduite » n'est pas une coquetterie : sans elle, la notion de pôle n'aurait aucun sens. La fonction X1(X1)(X2) n'a pas 1 pour pôle, puisqu'elle est égale à 1X2, définie et parfaitement régulière en 1. Le premier réflexe devant une fraction est donc de la simplifier, en cherchant si le numérateur s'annule en une racine du dénominateur.

Sur le plan des fonctions, F définit une fonction sur K privé des pôles réels, et les pôles sont exactement les points où la fonction « part à l'infini ».

Le théorème pour les pôles simples

Propriété

Décomposition en éléments simples sur C, pôles simples (admis). Soient A, BC[X] avec AB réduite. On suppose que B a toutes ses racines simples, et l'on écrit B=bk=1n(Xak) avec a1,,an deux à deux distincts et b0. Alors il existe un unique polynôme E et d'uniques complexes λ1,,λn tels que

AB=E+k=1nλkXak.

Le polynôme E est le quotient de la division euclidienne de A par B ; on l'appelle la partie entière de AB, et il est nul si et seulement si degA<degB.

L'existence de cette décomposition est admise : le programme de PCSI l'exclut explicitement de ce qui doit être démontré. Ce qui est en revanche exigible, c'est de savoir calculer les coefficients, rapidement et sans erreur. C'est l'objet de tout ce qui suit.

Propriété

Dans la situation précédente, chaque coefficient est donné par

λk=A(ak)B(ak).

Démonstration. Fixons k et écrivons B=(Xak)C, où C=bjk(Xaj) vérifie C(ak)0 puisque les aj sont deux à deux distincts.

Multiplions l'égalité de décomposition par Xak :

AC=(Xak)E+λk+jkλj(Xak)Xaj.

En évaluant en ak, tous les termes contenant le facteur Xak s'annulent, et il reste

λk=A(ak)C(ak).

Il ne reste qu'à identifier C(ak). La dérivée du produit donne B=C+(Xak)C, donc, en évaluant en ak, B(ak)=C(ak). D'où la formule.

Méthode

Décomposer une fraction à pôles simples : les quatre gestes.

  1. Préparer. Vérifier que la fraction est réduite. Si degAdegB, effectuer la division euclidienne pour isoler la partie entière E, et ne décomposer que le reste.
  2. Factoriser le dénominateur complètement, et écrire la forme de la décomposition avec des coefficients inconnus. C'est cette étape que l'on oublie le plus souvent.
  3. Calculer chaque coefficient par la méthode dite « du cache » : multiplier les deux membres par Xak, simplifier, puis évaluer en ak. Concrètement, on masque le facteur Xak dans le dénominateur et l'on évalue ce qui reste en ak. La formule λk=A(ak)B(ak) fait la même chose en une ligne.
  4. Vérifier, et cette étape n'est pas facultative : évaluer les deux membres en une valeur simple non pôle (souvent 0 ou 1), ou comparer les comportements quand x tend vers l'infini.

Exemple

Décomposer F=X2+1(X1)(X2)(X+3).

Le numérateur ne s'annule en aucun des trois pôles 1, 2, 3 : la fraction est réduite. Comme degA=2<3=degB, la partie entière est nulle et la forme est

F=aX1+bX2+cX+3.

Calculons les coefficients par la méthode du cache.

a=12+1(12)(1+3)=24=12,b=22+1(21)(2+3)=55=1,c=(3)2+1(31)(32)=1020=12.

Donc

F=12X1+1X2+12X+3.

Deux vérifications. En x=0 : le membre de gauche vaut 1(1)(2)(3)=16, et le membre de droite 1212+16=16. Quand x tend vers +, xF(x) tend vers 1 (rapport des coefficients dominants) et aussi vers a+b+c=12+1+12=1. Tout concorde.

Exemple

Une fraction avec partie entière : F=X3X21.

Ici degA=32=degB : il faut commencer par la division euclidienne. On a X3=(X21)X+X, donc

F=X+XX21.

Le reste se décompose sur les pôles 1 et 1, tous deux simples :

X(X1)(X+1)=aX1+bX+1,a=11+1=12,b=111=12.

Finalement

F=X+12X1+12X+1.

Vérification en x=2 : à gauche 83, à droite 2+12+16=12+3+16=166=83. C'est juste.

Remarque

Ne jamais oublier la partie entière. Si l'on écrit directement X3X21=aX1+bX+1, on obtient un système impossible, ou pire, un système qui semble marcher et une réponse fausse. Le test qui détecte l'oubli en une seconde : quand x tend vers l'infini, la somme des éléments simples tend vers 0, alors que F(x) tend vers l'infini. Les deux membres n'ont pas le même comportement, donc la forme est mauvaise.

Décomposition sur R

Propriété

Décomposition en éléments simples sur R, pôles simples (admis). Soit F=AB une fraction réduite avec A, BR[X], dont tous les pôles complexes sont simples. Écrivons la factorisation réelle du dénominateur :

B=bk=1r(Xak)j=1s(X2+pjX+qj),

les ak étant les racines réelles et les trinômes étant de discriminant strictement négatif. Alors il existe un unique polynôme ER[X] et d'uniques réels λk, αj, βj tels que

F=E+k=1rλkXak+j=1sαjX+βjX2+pjX+qj.

Remarque

La seule nouveauté par rapport au cas complexe est la forme des morceaux associés à un trinôme irréductible : le numérateur est un polynôme de degré au plus 1, et non une constante. La raison est simple : chaque trinôme porte deux racines complexes conjuguées, donc deux coefficients à déterminer, et αjX+βj en fournit exactement deux.

Une erreur fréquente consiste à écrire αjX2+pjX+qj, avec un seul coefficient : la décomposition est alors impossible dans presque tous les cas, et l'on tourne en rond.

Exemple

Décomposer F=1X(X2+1) sur R.

Le dénominateur se factorise en X×(X2+1), avec X2+1 de discriminant 4<0. La forme est donc

F=aX+αX+βX2+1.

Calcul de a. On multiplie par X et on évalue en 0 : a=10+1=1.

Calcul de α. On multiplie par x et on fait tendre x vers +. À gauche, xF(x) tend vers 0 ; à droite, on obtient a+α. Donc α=a=1.

Calcul de β. On évalue en x=1 : à gauche F(1)=12, à droite 1+1+β2. L'égalité donne 1+β2=12, donc β=0.

Finalement

1X(X2+1)=1XXX2+1,

ce que l'on vérifie en réduisant au même dénominateur : (X2+1)X2X(X2+1)=1X(X2+1).

Pôle multiple ou trinôme irréductible : la forme est fournie

Le programme de PCSI est explicite sur ce point, et il faut le savoir pour ne pas paniquer en devoir : dès que le dénominateur possède une racine multiple ou un facteur irréductible de degré 2, la forme de la décomposition est fournie par l'énoncé. Vous n'avez jamais à la deviner ; vous avez seulement à calculer les coefficients. Voici, pour chacun des deux cas, la forme habituelle et la façon de la remplir.

Méthode

Calculer les coefficients quand la forme est donnée. Quatre outils, à combiner selon ce qui tombe le mieux.

  1. Multiplier par le facteur de plus haut degré et évaluer. Pour un pôle a de multiplicité m, multiplier par (Xa)m et évaluer en a donne immédiatement le coefficient de 1(Xa)m. Attention : cette manipulation ne donne que ce coefficient-là, pas les autres.
  2. Comportement à l'infini. Multiplier par x et faire tendre x vers + fournit une relation linéaire entre les coefficients des pôles, très efficace pour finir.
  3. Évaluer en des valeurs particulières non pôles : 0 et 1 sont les plus économiques.
  4. Identifier après réduction au même dénominateur : c'est la méthode qui marche toujours, mais aussi la plus longue. On la garde pour la fin, ou pour les coefficients récalcitrants.

Exemple

Pôle double. Décomposer F=X+1X(X1)2, la forme étant donnée :

F=aX+bX1+c(X1)2.

Coefficient a. On multiplie par X et on évalue en 0 : a=0+1(01)2=1.

Coefficient c. On multiplie par (X1)2 et on évalue en 1 : c=1+11=2.

Coefficient b. On multiplie par x et on fait tendre x vers +. À gauche, xF(x) tend vers 0 puisque le dénominateur a deux degrés de plus que le numérateur ; à droite, on obtient a+b. Donc b=a=1.

Ainsi

F=1X1X1+2(X1)2.

Vérification en x=1 : à gauche, F(1)=0(1)(4)=0 ; à droite, 1+12+24=1+12+12=0. C'est juste.

Exemple

Trinôme irréductible et pôle réel. Décomposer F=2X(X1)(X2+1), la forme étant donnée :

F=aX1+αX+βX2+1.

Coefficient a. On multiplie par X1 et on évalue en 1 : a=21+1=1.

Coefficient α. Comportement à l'infini : xF(x) tend vers 0, et à droite vers a+α, donc α=1.

Coefficient β. En x=0 : à gauche F(0)=0(1)(1)=0, à droite 1+β. Donc β=1.

Ainsi

F=1X1+X+1X2+1.

Vérification par réduction au même dénominateur :

(X2+1)+(X+1)(X1)(X1)(X2+1)=X2+1X2+2X1(X1)(X2+1)=2X(X1)(X2+1).

Application 1 : calcul de primitives

C'est la raison d'être de tout ce paragraphe. Une fraction rationnelle quelconque ne se primitive pas à vue ; décomposée en éléments simples, elle devient une somme de morceaux dont chacun a une primitive connue.

Méthode

Primitiver une fraction rationnelle.

  1. Décomposer en éléments simples sur R.
  2. Primitiver chaque morceau, sur un intervalle ne contenant aucun pôle :
    • λxa a pour primitive λlnxa ;
    • λ(xa)m, pour m2, a pour primitive λ(m1)(xa)m1 ;
    • αx+βx2+px+q se coupe en deux : la partie proportionnelle à la dérivée 2x+p du dénominateur donne un logarithme, ce qui reste donne une fonction Arctan après mise sous forme canonique.
  3. Préciser l'intervalle de validité : une primitive n'a de sens que sur un intervalle sans pôle.

Exemple

Primitives de f(x)=1x21 sur ]1,+[.

La décomposition s'obtient comme plus haut :

1X21=12X112X+1,

que l'on vérifie en réduisant : 12×(X+1)(X1)X21=1X21. Sur ]1,+[, les deux quantités x1 et x+1 sont strictement positives, donc les primitives sont

F(x)=12ln(x1)12ln(x+1)+C=12ln(x1x+1)+C,CR.

Vérification en dérivant : F(x)=12(1x11x+1)=12×2x21=1x21.

Exemple

Primitives de g(x)=1x(x2+1) sur ]0,+[.

La décomposition trouvée plus haut donne g(x)=1xxx2+1. Le premier terme se primitive en lnx ; pour le second, on reconnaît, au facteur 12 près, le quotient de la dérivée de x2+1 par x2+1. Donc

G(x)=lnx12ln(x2+1)+C=ln(xx2+1)+C.

Vérification : G(x)=1x12×2xx2+1=1xxx2+1=g(x).

Application 2 : dérivées k-ièmes

Propriété

Pour tout aR, tout kN et tout xa,

(1xa)(k)=(1)kk!(xa)k+1.

Démonstration. Récurrence sur k. Pour k=0, l'égalité s'écrit 1xa=1xa. Supposons-la vraie au rang k ; en dérivant une fois de plus,

(1xa)(k+1)=((1)kk!(xa)k+1)=(1)kk!×(k+1)(xa)k+2=(1)k+1(k+1)!(xa)k+2.

Exemple

Calculer la dérivée k-ième de f(x)=1x21 sur ]1,+[.

Dériver k fois un quotient tel quel est impraticable. Après décomposition, tout devient immédiat :

f(x)=12×1x112×1x+1,

donc, en dérivant k fois chaque terme,

f(k)(x)=(1)kk!2[1(x1)k+11(x+1)k+1].

Vérification pour k=1. La formule donne 12[1(x1)21(x+1)2]=12×(x+1)2(x1)2(x21)2=12×4x(x21)2=2x(x21)2, et le calcul direct de f donne la même chose.

Application 3 : sommes télescopiques

Méthode

Calculer une somme dont le terme général est une fraction rationnelle en k.

  1. Décomposer le terme général en éléments simples.
  2. Reconnaître un télescopage : la somme des différences de termes consécutifs (ou espacés d'un cran fixe) se simplifie.
  3. Écrire explicitement les termes qui survivent aux deux extrémités, sans se tromper sur leur nombre.
  4. Vérifier sur n=1 et n=2, ce qui coûte quelques secondes et détecte à peu près toutes les erreurs.

Exemple

Calculer Sn=k=1n1k(k+2).

La décomposition de 1X(X+2) se fait sur deux pôles simples :

1X(X+2)=aX+bX+2,a=10+2=12,b=12=12.

Donc

Sn=12k=1n(1k1k+2)=12(k=1n1kk=3n+21k),

où le second changement d'indice est k=k+2. Pour n3, les deux sommes ont en commun tous les termes d'indices 3 à n, qui se détruisent : il ne survit que 1+12 de la première et 1n+1+1n+2 de la seconde. Donc

Sn=12(1+121n+11n+2)=3412(1n+1+1n+2).

Les vérifications ci-dessous montrent que cette formule reste valable pour n=1 et n=2, cas où le raisonnement de télescopage n'avait plus de terme central à détruire.

Vérifications. Pour n=1 : la somme vaut 13, et la formule donne 3412(12+13)=34512=13. Pour n=2 : la somme vaut 13+18=1124, et la formule donne 3412(13+14)=34724=1124.

On lit au passage la limite : Sn tend vers 34 quand n tend vers +.

Les erreurs à ne pas commettre

Voici les fautes qui coûtent le plus de points sur ce chapitre, dans l'ordre où elles se présentent.

  • Confondre un polynôme et sa fonction polynomiale. Deux polynômes sont égaux quand leurs coefficients le sont. Que l'égalité des fonctions suffise est un théorème, qui repose sur la majoration du nombre de racines et sur le fait que R et C sont infinis. Tant que ce théorème n'est pas invoqué, l'argument « les deux fonctions coïncident donc les polynômes sont égaux » doit être justifié.
  • Oublier que deg0=. C'est ce qui rend fausses les phrases du type « soit n=degP » écrites sans avoir écarté le cas P=0. Chaque raisonnement par le degré commence par traiter le polynôme nul à part.
  • Croire que deg(P+Q)=max(degP,degQ) toujours. L'égalité n'est garantie que si les degrés diffèrent. À degrés égaux, les termes dominants peuvent s'annuler et le degré chuter arbitrairement : (X3+X)+(X3+1)=X+1.
  • Confondre l'inégalité et l'égalité pour le produit. Là, c'est l'inverse : deg(PQ)=degP+degQ est toujours une égalité, y compris avec des polynômes nuls, grâce à la convention sur .
  • Simplifier sans dire pourquoi. De PQ=PR on tire Q=R, mais uniquement parce que P0, et cette hypothèse doit être écrite. Ne transportez pas ce réflexe aux matrices, où il est faux.
  • Oublier la condition degR<degB dans la division euclidienne. Sans elle, le couple (Q,R) n'est pas unique et l'énoncé n'a plus aucun contenu. Toute affirmation « le reste est R » doit être accompagnée de la vérification du degré.
  • Se tromper de signe en posant une division. On soustrait le produit, on ne l'additionne pas. Et l'on n'oublie pas d'écrire les monômes manquants avec un coefficient 0 pour aligner les colonnes.
  • Confondre « racine double » et « deux racines ». Une racine double est une seule valeur, comptée deux fois. Et surtout : savoir que a est racine ne permet jamais d'écrire que (Xa)2 divise P. Il faut vérifier P(a)=0.
  • Additionner des multiplicités sans vérifier que les racines sont distinctes. La factorisation (Xai)miP exige des ai deux à deux distincts.
  • Factoriser dans R[X] un trinôme de discriminant strictement négatif. Il est irréductible sur R : la factorisation réelle s'arrête là. Inversement, dans C[X], il ne faut jamais laisser un facteur de degré 2 : la factorisation complexe n'est complète que si tous les facteurs sont de degré 1.
  • Oublier qu'un polynôme réel peut avoir des racines complexes. Un polynôme de R[X] sans racine réelle n'est pas « sans racine » : il en a autant que son degré dans C, et elles vont par paires de conjuguées, de même multiplicité.
  • Utiliser la conjugaison des racines sans coefficients réels. L'énoncé « si z est racine alors z aussi » est faux dès qu'un coefficient est complexe : Xi le montre en une ligne.
  • Oublier la partie entière d'une fraction rationnelle. Dès que degAdegB, il faut commencer par la division euclidienne. Le comportement à l'infini détecte l'oubli immédiatement.
  • Mettre une constante au-dessus d'un trinôme irréductible. Sur R, l'élément simple associé à X2+pX+q a un numérateur de degré au plus 1, soit αX+β, et non α seul.
  • Ne pas vérifier une décomposition en éléments simples. Une évaluation en une valeur test, ou le comportement quand x tend vers l'infini, coûte dix secondes et attrape presque toutes les erreurs de calcul.

Pour finir, le tableau des réflexes du chapitre.

Situation Réflexe
Trouver tous les P vérifiant une relation Raisonner par le degré, puis identifier
Un reste à calculer, B de racines connues Écrire A=BQ+R et évaluer en les racines
Une racine devinée Horner : valeur et quotient d'un coup
Une multiplicité à déterminer Dériver jusqu'à ce que la valeur en a soit non nulle
Un polynôme à écrire en (Xa)k Formule de Taylor polynomiale
Factoriser dans R[X] Passer par C[X], puis apparier les conjuguées
Une divisibilité dans C[X] Comparer racines et multiplicités
Primitiver ou dériver k fois une fraction Décomposer en éléments simples d'abord

Bloqué sur « Polynômes » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.