PCSI · Chapitre 07 · Premier semestre
Calcul matriciel et systèmes linéaires
Opérations matricielles, opérations élémentaires, systèmes linéaires, matrices carrées, inversibilité, groupe linéaire.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Opérations matricielles
- Opérations élémentaires
- Systèmes linéaires
- Matrices carrées
- Inversibilité
- Groupe linéaire
Le chapitre de calcul algébrique s'est terminé par la résolution des systèmes linéaires de deux ou trois équations par la méthode du pivot. Reprenez une de ces résolutions et regardez ce que votre stylo écrit réellement. Les inconnues , , sont recopiées à chaque ligne et à chaque étape, mais elles ne servent à rien : elles ne font que tenir la place des coefficients. Toute l'information du système tient dans le tableau des nombres qui multiplient les inconnues, augmenté de la colonne des seconds membres. Et chacune des trois opérations du pivot, échanger deux lignes, multiplier une ligne par un nombre non nul, ajouter à une ligne un multiple d'une autre, n'agit que sur ce tableau. Il est donc naturel de ne conserver que lui. C'est ainsi que naît la notion de matrice : un tableau rectangulaire de nombres, que l'on décide d'étudier pour lui-même.
Ce n'est pas la seule provenance. Un tableau de nombres apparaît chaque fois qu'une quantité dépend de deux indices : les notes de trente élèves à six épreuves, les distances entre cinq villes prises deux à deux, les coefficients d'un système, les concentrations de plusieurs espèces chimiques à plusieurs instants. Dans tous ces cas l'objet naturel est un tableau à double entrée, et l'on aimerait pouvoir en additionner deux, en multiplier un par un nombre, et, c'est le point délicat, en composer deux.
L'opération vraiment nouvelle est en effet le produit. Sa définition, avec sa somme d'indices, paraît arbitraire à la première lecture. Elle ne l'est pas du tout, et sa raison profonde apparaîtra plus tard dans l'année. Ce qu'il faut en retenir dès maintenant, c'est qu'elle fabrique une multiplication d'un genre nouveau : elle n'est pas commutative, un produit peut être nul sans qu'aucun facteur le soit, une matrice non nulle peut avoir une puissance nulle, et l'on ne simplifie jamais une égalité par une matrice. Presque tous les réflexes de calcul acquis dans et dans deviennent faux. Apprendre à calculer avec des matrices, c'est d'abord apprendre à ne plus les appliquer machinalement.
Une mise en garde honnête pour finir. Une matrice possède une signification géométrique : elle code une transformation de l'espace, et le produit correspond à l'enchaînement de deux transformations. Cette lecture, qui explique tout, la définition du produit, la non-commutativité, l'inversibilité, relève des chapitres du second semestre. Ce chapitre est donc délibérément calculatoire : on y apprend à manipuler des tableaux de nombres avec sûreté, sans chercher à leur donner un sens. Ce n'est pas une frustration mais un investissement : quand l'interprétation arrivera, le calcul sera déjà acquis, et il ne restera qu'à comprendre.
Le plan suit cet ordre. Nous construisons d'abord l'ensemble des matrices et ses deux premières opérations, puis le produit, avec ses règles et ses pièges. La transposition vient ensuite, et avec elle les matrices symétriques et antisymétriques. Nous étudions alors les matrices inversibles, puis les opérations élémentaires relues comme des produits matriciels. La dernière section revient au point de départ, les systèmes linéaires, dont nous décrivons complètement l'ensemble des solutions et que nous résolvons par le pivot, y compris pour calculer un inverse.
Les notations suivantes sont fixées une fois pour toutes. La lettre désigne ou ; tout ce qui suit est valable dans les deux cas, et les éléments de sont appelés des scalaires. Les lettres , , , désignent des entiers naturels non nuls, les lettres , , , des indices. L'ensemble des matrices à lignes et colonnes à coefficients dans est noté , et lorsque . La matrice nulle est notée , ou simplement , et la matrice identité de est notée . Une matrice de s'écrit : le coefficient est celui de la ligne et de la colonne , toujours dans cet ordre. Les matrices élémentaires sont notées , et le symbole de Kronecker vaut si et sinon. La transposée de est notée . Enfin, les opérations élémentaires sur les lignes gardent les notations du chapitre de calcul algébrique : , avec , et .
L'ensemble des matrices
Définition et vocabulaire
Définition
Soient et deux entiers naturels non nuls. On appelle matrice à lignes et colonnes à coefficients dans toute famille d'éléments de , que l'on représente par le tableau
Le scalaire est le coefficient de situé à la ligne et à la colonne . Le couple s'appelle la taille, ou le format, de . L'ensemble de ces matrices est noté .
Remarque
L'ordre des indices est une convention absolue : le premier indice est celui de la ligne, le second celui de la colonne. On la retient sous la forme « ligne d'abord, colonne ensuite », comme dans « lignes, colonnes ». Confondre les deux revient à travailler avec la transposée de la matrice voulue, et l'erreur se propage à tous les calculs suivants sans jamais produire d'absurdité visible : c'est le genre de faute que l'on ne détecte qu'à la fin, quand tout est à refaire.
Notez aussi la virgule dans . Elle devient indispensable dès que les indices peuvent dépasser , faute de quoi serait ambigu : ligne colonne , ou ligne ?
Définition
Soient et deux matrices. On dit que et sont égales, et l'on écrit , lorsqu'elles ont la même taille et que
Une égalité de matrices est donc, en réalité, un système de égalités de scalaires. C'est la remarque la plus utilisée du chapitre : chaque fois qu'un exercice demande de résoudre une équation matricielle ou de démontrer une identité, la solution consiste souvent à revenir aux coefficients.
Définition
Voici le vocabulaire attaché aux matrices, qu'il faut connaître sans hésitation.
- La matrice nulle de , notée , est celle dont tous les coefficients sont nuls. On la note simplement quand la taille est claire.
- Une matrice ligne est une matrice de , une matrice colonne une matrice de .
- Une matrice est carrée d'ordre lorsque ; on note alors au lieu de .
- Pour , les coefficients forment la diagonale de ; ce sont les coefficients diagonaux, les autres étant dits extradiagonaux.
- Pour et fixé, la matrice ligne est la -ième ligne de ; pour fixé, la matrice colonne formée des est la -ième colonne de .
Exemple
Considérons
C'est une matrice de : deux lignes, trois colonnes. Ses coefficients se lisent , , , , , . Sa deuxième ligne est et sa troisième colonne est . Cette matrice n'est pas carrée : parler de sa diagonale n'aurait aucun sens.
En revanche appartient à , et sa diagonale est formée de et de .
Remarque
Une matrice de possède coefficients, et deux matrices de tailles différentes ne sont jamais égales, même si l'une semble contenue dans l'autre : et sont deux objets distincts, la première dans , la seconde dans .
Matrices carrées particulières
Les matrices carrées portent un vocabulaire supplémentaire, entièrement fondé sur la position des coefficients nuls. Il servira à chaque page du chapitre.
Définition
Soit .
- est diagonale lorsque pour tous . On la note alors .
- est scalaire lorsqu'elle est diagonale et que tous ses coefficients diagonaux sont égaux, c'est-à-dire lorsque pour un scalaire .
- est triangulaire supérieure lorsque pour tous , c'est-à-dire lorsque tous les coefficients strictement au-dessous de la diagonale sont nuls.
- est triangulaire inférieure lorsque pour tous .
- est triangulaire supérieure stricte lorsque pour tous : elle est triangulaire supérieure et sa diagonale est nulle.
La matrice identité d'ordre est la matrice diagonale dont tous les coefficients diagonaux valent .
Exemple
Dans :
La matrice est diagonale, est scalaire (c'est ), est triangulaire supérieure, et est triangulaire supérieure stricte. Notez que est diagonale bien qu'un de ses coefficients diagonaux soit nul : la définition ne porte que sur les coefficients extradiagonaux. Notez aussi qu'une matrice diagonale est à la fois triangulaire supérieure et triangulaire inférieure, et que la réciproque est vraie.
Somme et multiplication par un scalaire
Les deux premières opérations se définissent de la manière la plus simple possible : coefficient par coefficient.
Définition
Soient et deux matrices de , de même taille, et soit .
- La somme est la matrice de de coefficient général .
- Le produit de par le scalaire , noté , est la matrice de de coefficient général .
- On pose et .
Remarque
La somme n'est définie que pour des matrices de même taille. Écrire n'est pas une erreur de calcul : c'est une expression dépourvue de sens. Avant tout calcul, le premier geste est donc de vérifier les tailles.
Exemple
Prenons
Alors
Pour la dernière, on a retranché de , coefficient par coefficient.
Propriété
Soient , , des matrices de et , des scalaires. Alors :
- et ;
- et ;
- et ;
- , et ;
- si et seulement si ou .
Démonstration. Toutes ces égalités sont des égalités de matrices de même taille : d'après la définition de l'égalité, il suffit de les vérifier coefficient par coefficient, et chaque vérification est alors une propriété connue de .
Détaillons la première. Fixons . Le coefficient d'indice de vaut, par définition de la somme appliquée deux fois, . Celui de vaut . L'addition étant associative dans , ces deux scalaires sont égaux ; comme cela vaut pour tout couple , les deux matrices sont égales. La commutativité s'obtient de même à partir de .
Pour le point 2, le coefficient d'indice de est , et celui de est . Pour le point 3, on écrit par distributivité dans , puis . Le point 4 se traite pareillement à partir de l'associativité de la multiplication dans .
Pour le point 5, si ou , tous les coefficients sont nuls. Réciproquement, supposons et . Alors, pour tout couple , avec dans , donc ; ainsi .
Remarque
Ces vérifications sont fastidieuses et sans surprise, et c'est une bonne nouvelle : elles signifient que tout ce qui ne concerne que l'addition et les multiples se calcule comme dans . On peut développer, factoriser, changer de membre, résoudre en , sans aucune précaution. Toutes les difficultés du chapitre viendront du produit, et de lui seul.
Définition
Soient des matrices de et des scalaires. La matrice
s'appelle une combinaison linéaire des matrices , de coefficients .
Cette notion, purement calculatoire pour l'instant, est au centre du chapitre : le produit d'une matrice par une colonne s'y ramènera, et la description de l'ensemble des solutions d'un système s'énoncera avec elle.
Matrices élémentaires
Parmi toutes les matrices de , les plus simples sont celles qui n'ont qu'un seul coefficient non nul, égal à . Elles suffisent à décrire toutes les autres.
Définition
Soit un couple d'indices avec et . On appelle matrice élémentaire d'indices , et l'on note , la matrice de dont tous les coefficients sont nuls, sauf celui d'indice qui vaut . Autrement dit, son coefficient d'indice est
où désigne le symbole de Kronecker : si , et sinon.
Remarque
La notation est muette sur la taille : selon le contexte, peut désigner une matrice de , de ou de . Il faut donc toujours préciser dans quel ensemble on travaille, surtout quand on multiplie deux matrices élémentaires de tailles différentes.
Le symbole de Kronecker, lui, est un outil de calcul remarquablement commode : il transforme une disjonction de cas en une formule. Sa propriété d'usage est la suivante : dans une somme, il ne laisse survivre qu'un seul terme,
puisque tous les termes d'indice sont nuls. Nous nous en servirons constamment.
Exemple
Dans , il y a exactement quatre matrices élémentaires.
a.
b.
c.
d.
Dans il y en aurait six, chacune de taille .
Propriété
Toute matrice de est combinaison linéaire des matrices élémentaires : pour ,
De plus, les coefficients de cette écriture sont uniques : si , alors pour tous et .
Démonstration. Les deux membres de la première égalité sont des matrices de : il suffit de comparer leurs coefficients. Fixons et calculons le coefficient d'indice du membre de droite. La somme et la multiplication par un scalaire se faisant coefficient par coefficient, ce coefficient vaut
Dans cette somme double, le facteur annule tous les termes pour lesquels , et le facteur tous ceux pour lesquels . Il ne reste donc que le terme d'indices , égal à . C'est bien le coefficient d'indice de .
Pour l'unicité, posons . L'hypothèse s'écrit . Or le calcul précédent, appliqué aux scalaires , montre que le coefficient d'indice de cette somme vaut exactement . Donc pour tous et , c'est-à-dire .
Exemple
Reprenons dans . La décomposition s'écrit
On lit directement les coefficients de dans cette écriture : c'est tout l'intérêt de l'unicité, qui autorise à identifier deux écritures terme à terme, exactement comme on identifie partie réelle et partie imaginaire d'un nombre complexe.
Le produit matriciel
Définition
Voici l'opération centrale du chapitre. Sa définition ne ressemble à rien de connu, et en particulier ce n'est pas un produit coefficient par coefficient.
Définition
Soient et . On appelle produit de par la matrice définie par
Remarque
La condition sur les tailles est la première chose à vérifier. Le produit n'existe que si le nombre de colonnes de est égal au nombre de lignes de . En écrivant les tailles côte à côte,
on voit que les deux se touchent et disparaissent, tandis que et subsistent.
Conséquence immédiate : peut exister sans que existe. Si est de taille et de taille , alors est de taille , alors que n'a aucun sens. Les deux produits n'existent simultanément que si est de taille et de taille ; ils sont alors de tailles et , donc en général même pas comparables.
Décrivons la disposition pratique du calcul, celle qu'il faut adopter systématiquement. Le coefficient d'indice du produit s'obtient en faisant courir simultanément un doigt le long de la ligne de , de gauche à droite, et un autre doigt le long de la colonne de , de haut en bas : on multiplie les deux nombres rencontrés à chaque étape, et l'on additionne les produits obtenus. On dit qu'on multiplie « ligne par colonne ». Pour organiser la feuille, la disposition la plus sûre consiste à écrire en haut à droite, en bas à gauche, et à remplir le rectangle restant, en bas à droite, qui recevra : le coefficient à écrire à l'intersection de la ligne et de la colonne se lit alors en croisant la ligne de située à sa gauche et la colonne de située au-dessus de lui. Cette disposition rend les erreurs d'indices presque impossibles et fait apparaître les tailles d'un coup d'œil.
Exemple
Calculons entièrement un produit. Posons
Le produit existe et appartient à . Ses quatre coefficients :
Donc
Le produit existe également, mais il appartient à :
Détaillons sa première ligne, obtenue en croisant la ligne de avec les trois colonnes de : , puis , puis . Les matrices et n'ont donc même pas la même taille : la question de leur égalité ne se pose pas.
Règles de calcul
Le produit obéit à trois règles fondamentales, et il faut savoir exactement lesquelles, car une quatrième, la commutativité, manque à l'appel.
Propriété
Associativité. Soient , et . Alors
les deux membres étant des matrices de . On peut donc écrire sans parenthèses.
Démonstration. Vérifions d'abord que les deux membres existent et ont la même taille. La matrice est de taille et de taille , donc existe et est de taille . La matrice est de taille et de taille , donc existe et est de taille . Il reste à comparer les coefficients.
Fixons et . D'une part, en appliquant deux fois la définition du produit,
où l'on a distribué le scalaire dans la somme intérieure. D'autre part, de la même façon,
Les deux expressions sont des sommes doubles du même terme général , portant sur le même ensemble d'indices , et ne différant que par l'ordre de sommation. Une somme finie ne dépendant pas de l'ordre dans lequel on l'effectue, ces deux sommes sont égales. Les deux matrices ont donc les mêmes coefficients, elles sont égales.
Propriété
Bilinéarité. Soient , et . Alors
En particulier , et .
Démonstration. Les tailles sont compatibles dans tous les produits écrits, et les deux membres de chaque égalité sont de taille . Fixons et calculons le coefficient d'indice du membre de gauche de la première égalité :
où l'on a utilisé la distributivité dans , puis la linéarité de la somme. C'est exactement le coefficient d'indice de . La seconde égalité se démontre de la même manière, en factorisant cette fois par .
Propriété
Pour toute matrice ,
De plus et .
Démonstration. Les tailles conviennent : est de taille et de taille , donc est de taille . Pour tous ,
le symbole de Kronecker ne laissant survivre que le terme d'indice . De même,
Les égalités concernant la matrice nulle sont immédiates : toutes les sommes qui définissent les coefficients ont tous leurs termes nuls.
La non-commutativité et ses conséquences
Venons-en au point le plus important du chapitre, celui qui coûte le plus de points aux concours.
Propriété
Le produit matriciel n'est pas commutatif. Il existe des matrices carrées et de même taille telles que . C'est le cas dès que .
Démonstration. Un contre-exemple suffit. Dans , posons
Alors
tandis que
Ces deux matrices diffèrent, par exemple en position où , donc . Pour , on complète et par des sur le reste de la diagonale et des ailleurs : le même calcul, mené sur les deux premières lignes et colonnes, donne encore deux matrices distinctes.
Remarque
Toutes les conséquences de la non-commutativité sont à connaître par cœur, car chacune est une faute classique.
- On ne remplace jamais par : l'ordre des facteurs se respecte dans tout calcul.
- Le développement de donne , et pas .
- Le développement de donne , et pas .
- Multiplier une égalité par une matrice se fait d'un côté choisi : de on tire (multiplication à gauche) ou (à droite), mais on ne mélange pas les deux.
Dans une copie, on écrit donc toujours « en multipliant à gauche par » ou « en multipliant à droite par ». Cette précision n'est pas un ornement : sans elle, le calcul est faux une fois sur deux.
Définition
Deux matrices et de sont dites permutables, ou elles commutent, lorsque .
Exemple
Les matrices scalaires commutent avec toutes les matrices carrées de même ordre : pour tout et toute ,
De même, une matrice commute avec ses propres puissances, et deux matrices diagonales de même ordre commutent (nous le vérifions plus bas). En dehors de ces situations, la commutation est une propriété exceptionnelle, qui doit toujours être justifiée par un calcul.
Le résultat suivant montre que les matrices scalaires sont exactement celles qui commutent avec tout le monde. Sa démonstration est le premier exemple de la technique reine du chapitre : tester une identité sur les matrices élémentaires.
Propriété
Soit . Si commute avec toutes les matrices de , alors est une matrice scalaire, c'est-à-dire qu'il existe tel que . La réciproque est vraie.
Démonstration. La réciproque vient d'être vue. Supposons donc que commute avec toutes les matrices de , en particulier avec chaque matrice élémentaire .
Commençons par calculer les deux produits. Pour tous indices et ,
Le cas est immédiat, toute matrice d'ordre étant scalaire ; supposons donc . Fixons deux indices distincts et écrivons l'égalité coefficient par coefficient.
En position : le membre de gauche vaut , le membre de droite . Donc : tous les coefficients diagonaux de sont égaux. Notons leur valeur commune.
En position avec : le membre de gauche vaut , le membre de droite puisque . Donc pour tout : tous les coefficients extradiagonaux de sont nuls.
La matrice est donc diagonale, de coefficients diagonaux tous égaux à , c'est-à-dire .
Deux lectures du produit
Les deux résultats qui suivent ne sont que des relectures de la définition, mais ce sont eux que l'on utilise en pratique, et le second est la clé de l'écriture matricielle des systèmes.
Propriété
Soient , de colonnes , et une matrice colonne. Alors est la matrice colonne
Autrement dit, est la combinaison linéaire des colonnes de affectées des coefficients de .
Démonstration. Les deux membres sont des matrices colonnes à lignes : est de taille , et chaque également. Comparons leurs coefficients. Pour , la définition du produit donne
Or est précisément le -ième coefficient de la colonne . Le membre de droite est donc le -ième coefficient de , calculé coefficient par coefficient comme le veut la définition d'une combinaison linéaire. Les deux colonnes coïncident.
Propriété
Soient et .
- La -ième ligne de est le produit de la -ième ligne de par : elle ne dépend de que par cette ligne.
- La -ième colonne de est le produit de par la -ième colonne de : elle ne dépend de que par cette colonne.
Démonstration. Pour le point 2, notons la -ième colonne de , c'est-à-dire la matrice colonne de coefficients . Pour tout , le -ième coefficient de vaut , qui est exactement le coefficient d'indice de . Donc est la -ième colonne de , et cette colonne ne fait intervenir de que les coefficients .
Pour le point 1, même raisonnement en notant la -ième ligne de : pour tout , le -ième coefficient de la matrice ligne vaut .
Remarque
Ces deux lectures sont d'un usage constant.
- Pour calculer une seule colonne d'un produit, il est inutile de calculer tout le produit.
- Si une ligne de est nulle, la ligne correspondante de est nulle ; si une colonne de est nulle, la colonne correspondante de l'est aussi.
- La lecture de par les colonnes explique pourquoi un système linéaire s'écrira : résoudre le système, ce sera chercher les coefficients d'une combinaison linéaire des colonnes de qui reproduise . Nous y reviendrons en détail dans la dernière section.
Exemple
Avec et , le calcul direct donne
et la lecture par les colonnes donne le même résultat :
On reconnaît d'ailleurs la première colonne du produit calculé plus haut, puisque est la première colonne de .
Produit de deux matrices élémentaires
Propriété
Soient et deux matrices élémentaires. Alors
la matrice élémentaire du membre de droite étant celle de . Autrement dit, le produit vaut si , et la matrice nulle sinon.
Démonstration. Les deux membres sont de taille . Pour tous indices et ,
Dans la dernière somme, le facteur ne laisse survivre que le terme , qui vaut . On obtient donc , qui est bien le coefficient d'indice de .
Remarque
Cette formule est à retenir sous forme parlée : les indices intérieurs doivent se correspondre, et ce sont les indices extérieurs qui subsistent. Elle fournit à elle seule tous les phénomènes étranges du produit matriciel. Par exemple, dans ,
Voilà, en une ligne, deux matrices non nulles dont le produit est nul, et deux matrices qui ne commutent pas.
Un produit nul sans facteur nul
Propriété
Dès que , il existe dans des matrices et toutes deux non nulles telles que . De plus, l'égalité avec n'entraîne pas : on ne simplifie jamais par une matrice.
Démonstration. Pour le premier point, prenons dans
Ces deux matrices sont non nulles, et
Signalons au passage que : l'ordre des facteurs compte, y compris pour la nullité d'un produit. Pour , la formule fournit directement un exemple dans : les matrices et sont non nulles et .
Pour le second point, gardons la même matrice et posons
La première ligne de est la première ligne de , et les autres lignes sont nulles, donc
alors que . Une autre manière de le dire : avec et , ce qui est le premier point sous une autre forme.
Remarque
Ce phénomène interdit deux raisonnements automatiques.
- De , on ne déduit rien sur ni sur . En particulier, une équation matricielle du type n'entraîne pas .
- De , on ne déduit que si est inversible (nous verrons pourquoi à la section 4), et il faut alors le dire explicitement en multipliant à gauche par .
C'est la différence la plus profonde entre le calcul matriciel et le calcul dans ou , où un produit nul entraîne toujours la nullité d'un facteur.
Produits de matrices diagonales et triangulaires
Propriété
Soient et deux matrices diagonales de . Alors
En particulier, deux matrices diagonales commutent, et pour tout .
Démonstration. Notons avec , et de même . Pour tous ,
le premier symbole de Kronecker imposant . C'est le coefficient d'indice de . Le calcul de donne , soit la même matrice puisque est commutatif. La formule pour s'en déduit par une récurrence immédiate sur , le cas donnant .
Propriété
Soient et deux matrices triangulaires supérieures de . Alors est triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux sont les produits des coefficients diagonaux :
Le même énoncé vaut pour les matrices triangulaires inférieures.
Démonstration. Soient et deux indices. Par définition du produit,
Comme est triangulaire supérieure, dès que ; comme l'est aussi, dès que . Les seuls termes éventuellement non nuls de la somme sont donc ceux dont l'indice vérifie .
Si , aucun entier ne vérifie cette double inégalité : la somme est vide, donc . La matrice est donc triangulaire supérieure.
Si , le seul indice possible est , et il reste .
Pour les matrices triangulaires inférieures, on reprend le raisonnement en échangeant les rôles des inégalités : si et si , de sorte que les termes non nuls exigent .
Remarque
Attention, deux matrices triangulaires supérieures ne commutent pas en général. Il arrive qu'elles commutent, comme et , dont les deux produits valent tous deux , mais c'est un accident : avec et , on trouve dans un ordre et dans l'autre. Ce qui se conserve par produit, c'est la forme triangulaire, pas la commutation.
Puissances d'une matrice carrée
Définition
Soit . On définit les puissances de par récurrence :
Propriété
Pour toute matrice et tous entiers naturels et :
De plus, commute avec toutes ses puissances : .
Démonstration. Fixons et raisonnons par récurrence sur . Pour , . Supposons pour un certain . Alors, par définition des puissances puis par associativité,
ce qui achève la récurrence. La seconde formule se démontre de la même manière, par récurrence sur en utilisant la première. Enfin d'après la première formule appliquée deux fois.
Remarque
En revanche, n'est pas égal à en général : le développement de ne se réorganise pas en sans commutation. L'égalité est vraie lorsque et commutent, et sa démonstration est une récurrence du même type que celle de la formule du binôme ci-dessous.
Propriété
Formule du binôme de Newton. Soient et deux matrices de qui commutent, c'est-à-dire telles que . Alors, pour tout entier naturel ,
Démonstration. Commençons par une observation indispensable : si , alors pour tout . En effet, c'est vrai pour puisque , et si , alors
Ainsi commute avec toutes les puissances de .
Démontrons maintenant la formule par récurrence sur . Pour , les deux membres valent , la somme se réduisant au terme , égal à .
Supposons la formule vraie au rang . Alors, en multipliant à droite par et en utilisant la bilinéarité du produit,
Dans la première somme, commute avec d'après l'observation initiale appliquée aux rôles échangés de et : . Donc . Dans la seconde somme, . Il vient
Dans la première somme, effectuons le changement d'indice , qui parcourt :
En renommant en et en regroupant les deux sommes, on isole le terme de la première et le terme de la seconde :
La formule de Pascal donne , et comme , les termes extrêmes rentrent dans la somme :
La formule est donc vraie au rang , ce qui achève la récurrence.
Remarque
L'hypothèse de commutation est essentielle et doit être vérifiée explicitement avant tout usage de la formule. Sans elle, l'énoncé est faux dès : ne se simplifie pas en .
En pratique, la formule sert presque toujours dans une situation précise : , où commute avec tout, et où a des puissances qui finissent par s'annuler. C'est l'objet du paragraphe suivant.
Matrices nilpotentes
Définition
Une matrice est dite nilpotente lorsqu'il existe un entier tel que . Le plus petit entier vérifiant s'appelle l'indice de nilpotence de .
Exemple
La matrice
est nilpotente d'indice . En effet,
Détaillons le calcul de : la première ligne de s'obtient en multipliant la première ligne de par les colonnes de , ce qui donne , puis ; la deuxième ligne de multipliée par les colonnes de donne trois zéros ; la troisième ligne de est nulle. On observe que la diagonale de se décale d'un cran vers la droite à chaque puissance, jusqu'à sortir de la matrice.
Plus généralement, une matrice triangulaire supérieure stricte de est toujours nilpotente, d'indice au plus : nous l'admettons ici, le mécanisme étant celui que l'on vient d'observer, la zone de coefficients non nuls s'éloignant de la diagonale à chaque puissance.
Remarque
Une matrice nilpotente non nulle est un objet impossible dans ou dans , où entraîne . C'est une autre manifestation du phénomène « produit nul sans facteur nul », et c'est aussi la source de la seule méthode vraiment systématique de calcul des puissances.
Méthode
Calculer lorsque avec nilpotente. C'est la situation la plus fréquente, reconnaissable au premier coup d'œil : est triangulaire avec un même scalaire sur toute la diagonale.
- Poser et vérifier par le calcul que est nilpotente, en calculant , puis s'il le faut, jusqu'à obtenir la matrice nulle. Noter l'indice de nilpotence .
- Justifier que et commutent : c'est immédiat puisque est une matrice scalaire, mais la phrase doit figurer sur la copie, sans quoi l'étape suivante est illégitime.
- Appliquer la formule du binôme :
- Tronquer la somme : tous les termes d'indice sont nuls puisque . Il ne reste donc que les premiers termes, soit
- Écrire le résultat sous forme d'une seule matrice, puis vérifier sur et en comparant avec le calcul direct de et de .
Exemple
Calculons pour
Étape 1. On pose , dont on vient de voir que et . L'indice de nilpotence est .
Étape 2. Les matrices et commutent, puisque est une matrice scalaire.
Étape 3 et 4. La formule du binôme, tronquée après le terme , donne pour tout
Étape 5. En remplaçant et par leurs valeurs,
Vérifions sur : la formule donne , et le calcul direct de donne la même matrice. Vérifions aussi que la formule reste correcte pour et avec la convention lorsque : pour on obtient , et pour la matrice .
Exemple
Une variante sans nilpotence, fondée sur une relation entre puissances. Posons
Chaque coefficient de vaut , donc , puis, par récurrence immédiate, pour tout .
Les matrices et commutent, donc la formule du binôme s'applique :
Or d'après la formule du binôme dans , donc . Finalement
Vérification pour : , et l'on retrouve . Pour : , donc , ce que confirme le calcul direct.
La transposition
Définition et règles de calcul
Définition
Soit . On appelle transposée de , et l'on note , la matrice de de coefficient général
Autrement dit, s'obtient en échangeant les lignes et les colonnes de : la -ième ligne de est la -ième colonne de .
Remarque
La transposition change la taille : une matrice devient une matrice . C'est la raison pour laquelle la transposition d'un produit va renverser l'ordre des facteurs : c'est la seule possibilité compatible avec les tailles.
La transposée d'une matrice colonne est une matrice ligne, et réciproquement. On s'en sert pour écrire un vecteur colonne dans le fil du texte : plutôt que d'ouvrir un affichage, on écrit .
Exemple
Pour , on obtient
Les lignes de sont devenues les colonnes de . Concrètement, on recopie la matrice en la basculant autour de sa diagonale principale.
Propriété
Soient , et . Alors :
- ;
- et ;
- et .
Démonstration. Pour le point 1, les deux membres sont de taille , et pour tous , le coefficient d'indice de vaut : c'est le coefficient d'indice de .
Pour le point 2, les deux membres sont de taille , et
Le calcul est identique pour .
Pour le point 3, , et , qui est le coefficient d'indice de .
Le résultat suivant est l'un des plus utilisés de l'année. L'inversion de l'ordre des facteurs n'est pas un détail : c'est le cœur de l'énoncé.
Propriété
Soient et . Alors
Par récurrence, pour toute matrice carrée et tout , .
Démonstration. Commençons par les tailles, qui donnent déjà la forme de l'énoncé. La matrice est de taille , donc est de taille . Par ailleurs est de taille et de taille , donc le produit existe et est de taille . Notons que le produit , lui, n'a en général aucun sens.
Comparons les coefficients. Fixons et . D'une part,
D'autre part, par définition du produit puis de la transposée,
Les deux sommes ont le même terme général, à l'ordre près des deux facteurs, qui sont des scalaires : elles sont égales. Les deux matrices ont donc les mêmes coefficients.
Pour la formule sur les puissances, on raisonne par récurrence sur . Le cas donne . Si , alors
la dernière égalité utilisant que commute avec ses propres puissances.
Matrices symétriques et antisymétriques
Définition
Soit une matrice carrée.
- est symétrique lorsque , c'est-à-dire lorsque pour tous et .
- est antisymétrique lorsque , c'est-à-dire lorsque pour tous et .
On note l'ensemble des matrices symétriques et l'ensemble des matrices antisymétriques de .
Remarque
Ces deux notions n'ont de sens que pour des matrices carrées : sinon et n'ont même pas la même taille.
Une matrice symétrique est celle qui reste inchangée quand on la bascule autour de sa diagonale : elle est déterminée par sa diagonale et par ce qui se trouve au-dessus. Une matrice antisymétrique, elle, a nécessairement une diagonale nulle : en prenant dans , on obtient , soit , donc puisque dans comme dans .
Exemple
Dans ,
Pour , on vérifie les trois égalités , et . Pour , on vérifie , , , et l'on contrôle que la diagonale est nulle. La seule matrice à la fois symétrique et antisymétrique est la matrice nulle : si et , alors , donc et .
Propriété
Soient et deux matrices symétriques de et . Alors est symétrique. Le même énoncé vaut pour les matrices antisymétriques.
En revanche, le produit de deux matrices symétriques n'est pas symétrique en général : pour et symétriques, est symétrique si et seulement si et commutent.
Démonstration. Pour le premier point, . Pour les matrices antisymétriques, le même calcul donne .
Pour le second point, supposons et symétriques. Alors
Dire que est symétrique, c'est dire que , c'est-à-dire . C'est exactement la condition annoncée.
Concrètement, avec et , toutes deux symétriques, on obtient , qui n'est pas symétrique.
Propriété
Pour toute matrice , les matrices et sont symétriques, la première d'ordre , la seconde d'ordre .
Démonstration. Le produit existe puisque est de taille et de taille ; il est de taille . En transposant et en appliquant la formule du produit,
Le raisonnement est identique pour .
Décomposition d'une matrice carrée
Propriété
Théorème de décomposition. Soit . Il existe un unique couple formé d'une matrice symétrique et d'une matrice antisymétrique tel que
Ces matrices sont données par
Démonstration. Analyse. Supposons qu'un tel couple existe, avec et . En transposant l'égalité , il vient
Nous disposons donc du système de deux égalités matricielles et . En les additionnant, , donc ; en les soustrayant, , donc . Le couple, s'il existe, est donc celui de l'énoncé : cela prouve l'unicité.
Synthèse. Posons et , et vérifions que ce couple convient. D'abord,
Ensuite, en utilisant la linéarité de la transposition et ,
donc est symétrique, et
donc est antisymétrique. L'existence est établie.
Exemple
Décomposons
On calcule d'abord la transposée, puis la somme et la différence :
En divisant par :
Vérification : est bien symétrique, bien antisymétrique de diagonale nulle, et coefficient par coefficient, par exemple en position : .
Matrices inversibles
Définition et unicité de l'inverse
Définition
Soit . On dit que est inversible lorsqu'il existe une matrice telle que
Une telle matrice s'appelle alors un inverse de .
Remarque
Trois précautions dès la définition.
- La notion n'est définie que pour des matrices carrées, et l'inverse est carré de même ordre.
- Il faut les deux égalités et , puisque le produit n'est pas commutatif. Nous verrons plus bas qu'en réalité l'une entraîne l'autre pour des matrices carrées, mais c'est un résultat non trivial, admis à ce stade.
- On n'écrit jamais , ni : la notation fractionnaire ne distingue pas de , qui sont deux matrices différentes en général.
Propriété
Soit . Si admet un inverse, celui-ci est unique. On le note .
Plus précisément, s'il existe telle que (un inverse à gauche) et telle que (un inverse à droite), alors , et est inversible d'inverse cette matrice commune.
Démonstration. Démontrons directement l'énoncé précis, qui contient l'unicité. Supposons et . En utilisant l'associativité du produit,
Donc . Cette matrice commune vérifie alors et : c'est bien un inverse de .
L'unicité s'en déduit : si et sont deux inverses de , alors est en particulier un inverse à gauche et un inverse à droite, donc .
Remarque
Ce petit calcul est à retenir pour lui-même : il montre qu'un inverse à gauche et un inverse à droite sont automatiquement égaux. Nous l'utiliserons pour les matrices triangulaires.
Il ne dit pas, en revanche, qu'un inverse à droite existe dès qu'un inverse à gauche existe. Ce résultat plus fort est vrai pour les matrices carrées, et nous l'admettons : si et sont carrées d'ordre et si , alors , de sorte que est inversible d'inverse . Sa démonstration relève des outils du second semestre. En pratique, il permet de conclure après avoir vérifié une seule des deux égalités ; tant qu'on ne l'invoque pas, on vérifie les deux.
Définition
L'ensemble des matrices inversibles de est noté
Il est appelé, par tradition, groupe linéaire d'ordre . Ce nom renvoie à une structure algébrique que nous n'étudions pas ici : de cet ensemble, nous n'utiliserons que les propriétés de stabilité établies ci-dessous.
Exemple
Quelques cas immédiats.
- est inversible et , puisque .
- La matrice nulle n'est jamais inversible : pour toute matrice , le produit vaut , qui n'est pas .
- Une matrice scalaire est inversible si et seulement si , et alors .
- Toute matrice possédant une ligne nulle n'est pas inversible. En effet, si la -ième ligne de est nulle, alors pour toute matrice la -ième ligne de est nulle, d'après la lecture par lignes du produit ; or la -ième ligne de ne l'est pas. Le même argument avec les colonnes montre qu'une matrice possédant une colonne nulle n'est pas inversible.
Propriété
Soit . Alors :
- pour toutes matrices et de tailles convenables, entraîne , et entraîne ;
- l'égalité , où est une matrice colonne, entraîne ;
- n'est pas nilpotente.
Démonstration. Pour le point 1, multiplions l'égalité à gauche par :
c'est-à-dire . Le second cas se traite en multipliant à droite par .
Le point 2 est le cas particulier du point 1, ou directement : .
Pour le point 3, supposons inversible et nilpotente, disons avec . En multipliant fois à gauche par , ou plus rapidement en écrivant
on aboutit à , ce qui est faux. Le calcul est licite car et commutent.
Opérations sur les matrices inversibles
Propriété
Soient et deux matrices de et . Alors :
- est inversible et ;
- est inversible et ;
- est inversible et ;
- est inversible et ;
- pour tout , est inversible et .
Ainsi, est stable par produit et par passage à l'inverse.
Démonstration. Point 1 : l'égalité se lit aussi bien comme « est l'inverse de » que comme « est l'inverse de ».
Point 2 : posons et calculons les deux produits, en utilisant l'associativité pour déplacer les parenthèses :
Donc est inversible d'inverse . L'ordre est renversé, et c'est logique : pour défaire deux opérations enchaînées, on défait d'abord la dernière.
Point 3 : , et de même dans l'autre sens.
Point 4 : transposons l'égalité en utilisant la formule du produit transposé :
De même, en transposant , on obtient . Les deux égalités montrent que est inversible, d'inverse .
Point 5 : récurrence immédiate sur à partir du point 2, le cas étant .
Définition
Pour et , on pose
Avec cette convention, les formules et sont valables pour tous entiers relatifs et : la vérification se fait en distinguant les signes de et de , à partir des points 2 et 5 de la propriété précédente.
Remarque
La formule est l'une des rares que les élèves écrivent spontanément à l'envers. Un moyen de ne jamais se tromper : les tailles et l'ordre sont contraints par le calcul de vérification. Si l'on essayait , le produit ne se simplifie pas, faute de pouvoir échanger et .
Notons aussi la conséquence pratique du point 2 : un produit de matrices inversibles est inversible. Réciproquement, si un produit n'est pas inversible, alors ou ne l'est pas.
Le cas des matrices d'ordre 2
Propriété
Soit . Alors est inversible si et seulement si , et dans ce cas
Démonstration. Posons
et calculons les deux produits :
Supposons d'abord . En divisant les deux égalités par le scalaire non nul , on obtient
donc est inversible et son inverse est bien la matrice annoncée.
Supposons maintenant , et raisonnons par l'absurde en supposant inversible. Les deux calculs ci-dessus donnent . En multipliant à gauche par , il vient
Donc , c'est-à-dire , autrement dit . Or la matrice nulle n'est pas inversible : contradiction. Donc n'est pas inversible.
Remarque
Le nombre mérite d'être calculé avant toute tentative d'inversion d'une matrice d'ordre : il décide de tout, et il se calcule de tête. La matrice s'obtient en échangeant les deux coefficients diagonaux et en changeant le signe des deux autres.
Attention, cette formule est spécifique à l'ordre 2. Il n'y a rien d'analogue à ce stade pour l'ordre : on y inverse par le pivot ou par une relation matricielle.
Exemple
Pour , on calcule , donc est inversible et
Vérification indispensable :
En revanche n'est pas inversible, puisque .
Inversion à l'aide d'une relation matricielle
Le procédé suivant est le plus élégant du chapitre, et le plus fréquent aux concours. Il repose sur une remarque tenant en une ligne : si l'on parvient à écrire pour une matrice construite à partir de , alors est inversible d'inverse .
Méthode
Inverser une matrice à l'aide d'une relation matricielle.
- Calculer , éventuellement , et chercher une relation du type
c'est-à-dire une relation matricielle vérifiée par . Souvent l'énoncé la fournit, ou fournit une matrice auxiliaire telle que avec de puissances simples. 2. Isoler dans cette relation, en mettant tout le reste du même côté, puis factoriser par . Par exemple, de avec , on tire
- Vérifier que le produit dans l'autre sens donne aussi : ici c'est immédiat, car commute avec . Conclure : est inversible et
- Si la factorisation conduit à , la méthode ne donne pas d'inverse ; elle prouve souvent au contraire que n'est pas inversible, par exemple si l'on obtient avec .
Exemple
Reprenons , où est la matrice dont tous les coefficients valent .
Étape 1. Nous avons vu que . Comme , il vient
En développant le membre de gauche (licite car et commutent),
On peut le contrôler directement : et .
Étape 2. Isolons et factorisons par :
Étape 3. Comme commute avec , le produit dans l'autre ordre donne également . Donc est inversible et
Vérification sur la première ligne du produit : en position , puis en position , et de même en position .
Propriété
Soit une matrice nilpotente, d'indice de nilpotence . Alors est inversible et
Démonstration. Posons et calculons le produit en développant par bilinéarité :
puisque . La somme est télescopique : tous les termes intermédiaires se simplifient deux à deux.
Le calcul de donne le même résultat, car commute avec ses puissances, donc avec . Ainsi est inversible d'inverse .
Remarque
La formule est exactement celle de la somme géométrique tronquée, et la démonstration en est le décalque matriciel. On retiendra surtout le mécanisme : une somme télescopique fabrique une identité, et une identité de la forme fabrique un inverse.
Le même calcul donne, pour deux matrices et qui commutent et tout ,
Exemple
Soit , nilpotente d'indice , et
D'après la propriété, est inversible et
Vérification du produit : la première ligne donne , puis , puis ; la deuxième ligne donne , , puis ; la troisième donne , , . On obtient bien .
Matrices diagonales et triangulaires inversibles
Propriété
Soit . Alors est inversible si et seulement si tous les sont non nuls, et dans ce cas
Démonstration. Si tous les sont non nuls, le produit des deux matrices diagonales et vaut , dans les deux ordres.
Si l'un des est nul, la -ième ligne de est nulle, donc n'est pas inversible.
Propriété
Soit une matrice triangulaire supérieure. Alors est inversible si et seulement si tous ses coefficients diagonaux sont non nuls. Dans ce cas, est encore triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux sont les inverses de ceux de . Le même énoncé vaut pour les matrices triangulaires inférieures.
Démonstration. Supposons d'abord que tous les coefficients diagonaux soient non nuls, et construisons un inverse à droite colonne par colonne. Fixons et notons la -ième colonne de . Cherchons une colonne telle que . Le système correspondant s'écrit, pour allant de à ,
la somme commençant à puisque pour . La dernière équation, , détermine puisque . L'avant-dernière détermine alors , et ainsi de suite en remontant : à chaque étape, l'équation d'indice s'écrit où le membre de droite est déjà connu, et permet de conclure. Le système admet donc une unique solution . Observons de plus que pour , l'équation d'indice ne fait intervenir que des inconnues d'indices supérieurs ou égaux à et a un second membre nul, ce qui donne de proche en proche : la colonne a ses coefficients d'indices strictement supérieurs à nuls, et son -ième coefficient vaut .
Notons la matrice dont les colonnes sont . D'après la lecture par colonnes du produit, la -ième colonne de est , donc . De plus est triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux , d'après l'observation ci-dessus.
Il reste à obtenir un inverse à gauche. La matrice est triangulaire inférieure de mêmes coefficients diagonaux ; le même raisonnement, mené cette fois du haut vers le bas, fournit une matrice telle que . En transposant cette égalité, on obtient : la matrice est un inverse à gauche de . D'après la propriété d'unicité, est inversible et , qui est triangulaire supérieure de diagonale .
Supposons maintenant qu'un coefficient diagonal soit nul, et notons le plus petit indice tel que . Construisons une colonne non nulle telle que . Posons pour et , puis, pour allant de à ,
ce qui a un sens car pour tout , par minimalité de . Vérifions que en examinant les trois cas.
Pour : , et tous les indices concernés vérifient , donc ; la somme est nulle.
Pour : .
Pour : , le dernier paquet étant nul ; par définition de , le total est nul.
Ainsi avec , puisque . Si était inversible, on aurait , contradiction. Donc n'est pas inversible.
Pour une matrice triangulaire inférieure, on applique ce qui précède à sa transposée, en utilisant que est inversible si et seulement si l'est.
Exemple
La matrice est inversible, car ses coefficients diagonaux , , sont non nuls, et son inverse est triangulaire supérieure de diagonale .
La matrice n'est pas inversible : son deuxième coefficient diagonal est nul. Il est instructif d'exhiber la colonne non nulle annoncée par la démonstration : ici , on pose , , puis . On vérifie que .
Méthode
Montrer qu'une matrice n'est pas inversible. Quatre arguments, du plus rapide au plus général.
- Une ligne ou une colonne est nulle : conclure immédiatement.
- Ordre 2 : calculer et constater qu'il est nul.
- Exhiber une colonne telle que . C'est l'argument universel : si était inversible, on aurait , ce qui contredit . On trouve un tel en résolvant le système homogène par le pivot, ou en repérant une relation évidente entre les colonnes de .
- Utiliser une relation matricielle : si avec , alors n'est pas inversible (même argument, appliqué à une colonne non nulle de ).
Exemple
Montrons que
n'est pas inversible. Aucune ligne n'est nulle, et la matrice n'est pas d'ordre : utilisons l'argument universel en résolvant , où . Le système s'écrit
Les opérations et donnent, dans les deux cas, l'équation , soit . La première équation donne alors . En choisissant , on obtient la colonne non nulle
Si était inversible, on en déduirait , ce qui est faux. Donc n'est pas inversible.
On pouvait aussi remarquer directement que la troisième ligne de est la différence des deux premières, ce qui traduit la même dégénérescence.
Les opérations élémentaires
Nous retrouvons ici les trois opérations du pivot, rencontrées sur les systèmes dans le chapitre de calcul algébrique. La nouveauté est double : elles s'appliquent maintenant à une matrice quelconque, sur les lignes comme sur les colonnes, et surtout chacune se lit comme un produit matriciel. C'est cette lecture qui transforme le pivot d'une recette de calcul en un outil de démonstration.
Les trois opérations
Définition
Soit , de lignes et de colonnes . On appelle opérations élémentaires sur les lignes de les trois transformations suivantes.
- Échange de deux lignes : , avec .
- Dilatation d'une ligne : , avec .
- Transvection : , avec et quelconque.
Les opérations élémentaires sur les colonnes se définissent de la même façon : , avec , et avec .
Remarque
Les deux restrictions sont essentielles et régulièrement oubliées.
- Dans une dilatation, le scalaire doit être non nul : multiplier une ligne par efface son contenu, et l'opération n'est plus réversible.
- Dans une transvection, les deux indices doivent être distincts : l'opération n'est pas élémentaire, c'est en réalité la dilatation , dont on ne sait rien si .
Enfin, on n'effectue jamais simultanément deux opérations dont l'une modifie une ligne servant de référence à l'autre, comme et : le résultat dépendrait de l'ordre, et l'ensemble ne serait pas réversible.
Deux produits fondamentaux
Tout ce qui suit repose sur deux calculs, qu'il faut savoir refaire instantanément.
Propriété
Soit .
- Pour , la matrice est la matrice de dont la -ième ligne est la -ième ligne de , et dont toutes les autres lignes sont nulles.
- Pour , la matrice est la matrice de dont la -ième colonne est la -ième colonne de , et dont toutes les autres colonnes sont nulles.
Démonstration. Pour le point 1, calculons le coefficient d'indice :
le symbole ne laissant survivre que le terme . Ce coefficient est donc nul si , et vaut si : c'est exactement l'énoncé.
Pour le point 2, de même,
qui est nul si et vaut si .
Remarque
Ces deux formules expliquent à elles seules pourquoi les lignes se manipulent à gauche et les colonnes à droite. Multiplier à gauche, c'est agir sur les lignes ; multiplier à droite, c'est agir sur les colonnes. C'est une règle à graver, car elle évite de chercher au hasard de quel côté multiplier dans un exercice.
Les matrices d'opérations élémentaires
Définition
Soit . On définit dans les trois familles de matrices suivantes.
- Pour et , la matrice de transvection
- Pour , la matrice de dilatation
- Pour , la matrice de permutation (ou d'échange)
Exemple
Dans ,
Chacune s'obtient à partir de en lui faisant subir l'opération élémentaire correspondante : c'est le meilleur moyen de les écrire sans se tromper.
Propriété
Soit .
Opérations sur les lignes (matrices d'ordre , multiplication à gauche) :
- est la matrice obtenue à partir de par ;
- est la matrice obtenue à partir de par ;
- est la matrice obtenue à partir de par .
Opérations sur les colonnes (matrices d'ordre , multiplication à droite) :
- est la matrice obtenue à partir de par ;
- est la matrice obtenue à partir de par ;
- est la matrice obtenue à partir de par .
Démonstration. Tout découle des deux produits fondamentaux et de la bilinéarité.
Point 1 : . Or a pour seule ligne non nulle sa -ième, égale à . Ajouter à revient donc à ajouter à la seule ligne , sans toucher aux autres.
Point 2 : , et a pour seule ligne non nulle sa -ième, égale à . La -ième ligne du résultat vaut donc , les autres étant inchangées.
Point 3 : . La -ième ligne du résultat vaut ; la -ième vaut ; les autres lignes ne sont modifiées par aucun des quatre termes correctifs. C'est bien l'échange annoncé.
Points 4, 5 et 6 : même raisonnement avec le second produit fondamental. Par exemple , et a pour seule colonne non nulle sa -ième, égale à : on ajoute donc à la colonne .
Remarque
Attention aux indices dans le cas des colonnes. La matrice agit sur les lignes en modifiant la ligne à l'aide de la ligne , mais elle agit sur les colonnes en modifiant la colonne à l'aide de la colonne : les rôles des deux indices sont échangés. En cas d'hésitation, il faut refaire le calcul , qui tranche immédiatement.
Exemple
Prenons .
Pour effectuer , on multiplie à gauche par la matrice d'ordre
ce qui est bien après l'opération annoncée.
Pour effectuer , on multiplie à droite par la matrice d'ordre
Réversibilité
Propriété
Les matrices d'opérations élémentaires sont inversibles, et leurs inverses sont des matrices de même type :
Démonstration. Pour la transvection, calculons, en utilisant puisque :
Le produit dans l'autre sens donne le même résultat, par le même calcul.
Pour la dilatation, en utilisant :
c'est-à-dire . Avec , on obtient .
Pour l'échange, le plus rapide est d'utiliser l'interprétation : consiste à échanger deux fois les lignes et , ce qui redonne . En prenant , il vient .
Propriété
Chaque opération élémentaire est réversible, et son opération réciproque est de même type :
| Opération | Opération réciproque |
|---|---|
| (avec ) | |
En conséquence, si se déduit de par une suite d'opérations élémentaires sur les lignes, il existe une matrice inversible telle que , et se déduit de par la suite inverse d'opérations.
Démonstration. Le tableau se lit directement sur les inverses calculés ci-dessus, via l'interprétation par produit : par exemple, appliquer puis revient à multiplier à gauche par .
Pour la conséquence, si s'obtient à partir de par les opérations correspondant, dans l'ordre, aux matrices , alors
Chaque étant inversible, leur produit l'est aussi, et .
Remarque
Cette conséquence est le point de bascule du chapitre. Elle dit que les opérations élémentaires ne détruisent aucune information : on peut toujours revenir en arrière. Deux applications immédiates.
- Si est carrée, est inversible si et seulement si l'est, pour toute matrice inversible . En effet inversible entraîne inversible comme produit de matrices inversibles, et réciproquement.
- Les systèmes et ont exactement les mêmes solutions. C'est la justification complète de la méthode du pivot, que nous rédigeons dans la section suivante.
Systèmes linéaires
Vocabulaire et écriture matricielle
Définition
Soient et deux entiers naturels non nuls. Un système linéaire de équations à inconnues à coefficients dans est un système de la forme
où les et les sont des scalaires donnés et où sont les inconnues. Les sont les coefficients du système, les ses seconds membres, et la -ième équation est notée .
Une solution de est un -uplet de scalaires vérifiant simultanément les équations. Résoudre , c'est déterminer l'ensemble de toutes ses solutions.
Définition
Avec les notations précédentes, on pose
La matrice s'appelle la matrice du système, la colonne son second membre, et la colonne des inconnues.
Propriété
Écriture matricielle d'un système. Avec les notations ci-dessus, un -uplet est solution de si et seulement si la colonne associée vérifie
Démonstration. Il s'agit de vérifier que les deux écritures disent la même chose. Le produit est une matrice colonne à lignes, dont le -ième coefficient vaut, par définition du produit,
L'égalité matricielle signifie l'égalité de ces coefficients avec ceux de , c'est-à-dire exactement les équations du système.
Remarque
Cette écriture est bien plus qu'une abréviation : elle transforme un système en une équation, à laquelle s'appliquent toutes les règles de calcul du chapitre. En particulier, la lecture du produit par les colonnes montre que
où sont les colonnes de . Résoudre , c'est donc chercher toutes les façons d'écrire comme combinaison linéaire des colonnes de . Le système est compatible exactement lorsqu'une telle écriture existe.
Définition
Le système est dit :
- compatible lorsque , c'est-à-dire lorsqu'il admet au moins une solution, et incompatible sinon ;
- homogène lorsque , c'est-à-dire lorsque tous ses seconds membres sont nuls ;
- carré lorsque .
Le système homogène associé à est le système , obtenu en remplaçant tous les seconds membres par .
Deux systèmes sont équivalents lorsqu'ils ont exactement le même ensemble de solutions.
Remarque
Un système homogène est toujours compatible, puisque la colonne nulle en est solution : c'est la solution triviale. La question intéressante, pour un système homogène, n'est donc jamais « a-t-il une solution ? » mais « en a-t-il d'autres que la solution nulle ? ». Nous verrons que, pour un système carré, la réponse décide de l'inversibilité de sa matrice.
Notons aussi que si et sont solutions du système homogène et si , alors
donc toute combinaison linéaire de solutions du système homogène est encore solution. C'est faux pour un système non homogène : la somme de deux solutions de vérifie .
Structure de l'ensemble des solutions
Propriété
Théorème de structure. Soient et . Supposons le système compatible, et soit une solution particulière de . Alors l'ensemble des solutions de est
où désigne l'ensemble des solutions du système homogène associé .
Autrement dit : solution générale une solution particulière solution générale du système homogène.
Démonstration. Procédons par double inclusion.
Montrons d'abord que tout élément de la forme , avec , est solution de . En utilisant la bilinéarité du produit,
donc .
Réciproquement, soit une solution quelconque de , et posons . Alors
donc , et appartient bien à l'ensemble décrit.
Les deux inclusions donnent l'égalité annoncée.
Remarque
Ce théorème découpe la résolution en deux problèmes indépendants : trouver une solution, puis décrire toutes les solutions du système homogène. C'est le même énoncé que pour les équations différentielles linéaires, et ce n'est pas une coïncidence : dans les deux cas, l'objet qui agit sur l'inconnue est linéaire.
Conséquence pratique de rédaction : quand l'ensemble des solutions dépend de paramètres, on l'écrit en faisant apparaître cette structure, par exemple
ce qui se lit beaucoup mieux qu'une liste de coordonnées et permet une vérification rapide : il suffit de contrôler que , que et que .
Propriété
Un système linéaire admet zéro, une, ou une infinité de solutions. Il n'y a pas d'autre possibilité.
Démonstration. Supposons que le système admette au moins deux solutions distinctes et , et montrons qu'il en admet une infinité. Posons . Cette colonne est non nulle puisque , et .
Pour tout scalaire , la colonne est alors solution :
Ces colonnes sont deux à deux distinctes : si , alors ; comme possède au moins un coefficient non nul, disons , on obtient donc .
Comme est ou , il contient une infinité de scalaires, donc le système admet une infinité de solutions.
Remarque
Un système linéaire ne peut donc jamais avoir exactement deux, trois ou dix-sept solutions. C'est un contrôle de vraisemblance immédiat : une résolution qui aboutit à « deux solutions » comporte une erreur de calcul, ou l'équation n'était pas linéaire.
Opérations élémentaires sur un système
Définition
Effectuer une opération élémentaire sur les lignes du système , c'est l'effectuer simultanément sur la matrice et sur le second membre . Concrètement, on travaille sur le tableau formé de et de la colonne accolée, et l'on manipule les lignes de ce tableau.
Propriété
Une opération élémentaire sur les lignes transforme un système en un système équivalent : l'ensemble des solutions est inchangé.
Plus généralement, pour toute matrice inversible , les systèmes et ont le même ensemble de solutions.
Démonstration. Démontrons l'énoncé général, dont le premier découle : une opération élémentaire sur les lignes du système revient en effet à multiplier à gauche et par la matrice inversible correspondante, , ou .
Soit donc inversible. Si vérifie , alors en multipliant à gauche par ,
donc est solution du second système. Réciproquement, si vérifie , alors en multipliant à gauche par ,
donc est solution du premier. Les deux systèmes ont les mêmes solutions.
Complément : la réversibilité, vue sur les équations. Il est instructif de refaire la démonstration sans matrices pour l'opération . Notons le système obtenu. Si est solution de , toutes ses équations sont vérifiées, en particulier et ; en ajoutant membre à membre l'égalité et fois l'égalité , on obtient une égalité vraie, qui est exactement la nouvelle équation de , les autres équations étant inchangées. Donc est solution de . Réciproquement, si est solution de , la ligne est commune aux deux systèmes donc vérifiée, et en retranchant fois cette égalité de l'équation , on retrouve l'égalité . Le point décisif est que l'opération réciproque est de même type : c'est elle qui garantit qu'on ne perd ni ne crée de solution. C'est aussi pourquoi une dilatation par est interdite : elle n'est pas réversible, et remplacerait une équation par , ce qui ajouterait des solutions.
Remarque
En revanche, une opération élémentaire sur les colonnes ne conserve pas l'ensemble des solutions : elle revient à multiplier à droite, ce qui change les inconnues et non les équations. On ne mélange donc jamais opérations sur les lignes et opérations sur les colonnes dans la résolution d'un système. Les opérations sur les colonnes gardent leur utilité ailleurs, par exemple pour simplifier une matrice avant un calcul de puissances.
Systèmes échelonnés
Définition
Soit . On appelle pivot d'une ligne non nulle de son premier coefficient non nul, lu de gauche à droite.
La matrice est dite échelonnée par lignes lorsque les deux conditions suivantes sont remplies :
- toute ligne nulle est située au-dessous de toutes les lignes non nulles ;
- pour deux lignes non nulles consécutives, le pivot de la ligne inférieure est situé dans une colonne d'indice strictement plus grand que celui de la ligne supérieure.
Un système est dit échelonné lorsque sa matrice l'est. Les inconnues associées aux colonnes contenant un pivot s'appellent les inconnues principales ; les autres sont les inconnues secondaires, ou paramètres.
Exemple
La matrice
est échelonnée : les pivots sont en colonne et en colonne , les indices croissent strictement, et la ligne nulle est en bas. Pour le système associé aux inconnues , les inconnues principales sont et , les paramètres sont et .
En revanche n'est pas échelonnée, à cause de la ligne nulle placée au-dessus d'une ligne non nulle.
Remarque
Une matrice carrée échelonnée est toujours triangulaire supérieure. En effet, les indices des colonnes de pivots croissent strictement en descendant, et le premier est au moins égal à ; donc le pivot de la ligne se trouve dans une colonne d'indice au moins , ce qui force pour . Cette observation servira à relier le pivot et l'inversibilité.
L'algorithme du pivot de Gauss
Propriété
Toute matrice de peut être transformée en une matrice échelonnée par lignes au moyen d'un nombre fini d'opérations élémentaires sur les lignes. En conséquence, tout système linéaire est équivalent à un système échelonné.
Démonstration. L'algorithme ci-dessous fournit la construction, et il se termine en au plus étapes puisque chaque étape traite une colonne et une ligne définitivement. L'équivalence des systèmes obtenus est garantie par la propriété de la section précédente : chaque opération élémentaire sur les lignes conserve l'ensemble des solutions.
Méthode
Résoudre un système linéaire par la méthode du pivot de Gauss.
Phase de descente. On rend le système échelonné.
- Chercher, dans la première colonne non entièrement nulle, un coefficient non nul : ce sera le pivot. L'amener en première ligne par un échange si nécessaire. On choisit de préférence un pivot égal à ou , pour éviter les fractions.
- Éliminer l'inconnue correspondante de toutes les lignes situées au-dessous, par des opérations où est calculé pour annuler le coefficient.
- Recommencer sur le sous-système formé des lignes restantes, la ligne étant désormais figée, et ainsi de suite.
Lecture du résultat. Trois situations, et trois seulement.
- Une ligne du type avec apparaît : le système est incompatible, , on s'arrête immédiatement.
- Toutes les inconnues sont principales : la solution est unique, on la calcule par remontée.
- Il reste des inconnues secondaires : les solutions dépendent d'autant de paramètres qu'il y a d'inconnues secondaires.
Phase de remontée. On part de la dernière équation non triviale, qui donne une inconnue principale en fonction des paramètres, et l'on remonte ligne par ligne en reportant les expressions déjà obtenues.
Rédaction. On note chaque opération à droite du système, sous la forme . On termine toujours par la phrase de conclusion « l'ensemble des solutions est », en nommant les paramètres et en précisant qu'ils décrivent , puis par une vérification.
Exemple
Un système dont les solutions dépendent de deux paramètres. Résolvons dans
Le coefficient de dans vaut : c'est un pivot idéal. Les opérations et donnent
Détaillons la deuxième ligne : le coefficient de devient , celui de devient , celui de devient , et le second membre . Pour la troisième : pour , pour , pour , et .
L'opération donne alors
La dernière équation est toujours vraie : elle n'apporte aucune information et on la supprime. Le système est échelonné, avec deux pivots, celui de en colonne et celui de en colonne . Les inconnues principales sont donc et , les paramètres sont et .
Remontée. Posons et , avec et réels quelconques. La deuxième équation donne . La première donne ensuite
L'ensemble des solutions est donc
Lecture par le théorème de structure. En séparant les termes constants et les termes en et , la colonne solution s'écrit
On reconnaît une solution particulière (obtenue pour ) à laquelle s'ajoutent les solutions du système homogène. La vérification est alors immédiate et se fait en trois calculs indépendants : , puis et pour les deux colonnes qui accompagnent les paramètres. Par exemple, pour la première équation : pour , puis et pour les deux autres.
Méthode
Résoudre et discuter un système dépendant d'un paramètre . Le seul piège est de diviser par une quantité qui peut être nulle.
- Mener la descente du pivot en n'utilisant que des opérations licites pour toutes les valeurs de : on privilégie donc les pivots numériques, indépendants de , quitte à échanger deux lignes ou deux inconnues.
- Quand une division par une expression en devient inévitable, ouvrir une disjonction de cas : d'un côté les valeurs de qui annulent cette expression, de l'autre les valeurs restantes.
- Traiter chaque cas séparément et conclure dans chaque cas par l'ensemble des solutions, sans jamais mélanger les branches de la discussion.
- Vérifier la cohérence globale : les valeurs « critiques » de sont en général peu nombreuses, et donnent soit un système incompatible, soit une infinité de solutions.
Exemple
Discussion complète. Soit . Résolvons
Le coefficient de dans vaut quel que soit : c'est le pivot à utiliser. Les opérations et donnent
Détaillons : le coefficient de devient , celui de devient , et le second membre .
Premier cas : . Les deux dernières équations deviennent et le système se réduit à . En posant et , il vient et
Second cas : . On peut alors diviser par et par , ce qui donne, en utilisant :
L'opération donne alors . La discussion se poursuit.
- Si : la dernière équation s'écrit , ce qui est impossible. Le système est incompatible et .
- Si (et toujours ) : on obtient , puis par la deuxième équation, et enfin
Le système admet donc une unique solution :
Contrôle. Pour , le système s'écrit , , , dont la solution est bien celle donnée par la formule. Pour , l'incompatibilité se voit directement en additionnant les trois équations : le membre de gauche devient et le membre de droite .
Systèmes carrés et inversibilité
Définition
Un système linéaire carré , avec , est appelé système de Cramer lorsque sa matrice est inversible.
Propriété
Théorème. Soit . Les quatre assertions suivantes sont équivalentes.
- est inversible.
- Pour toute colonne , le système admet une unique solution, à savoir .
- Le système homogène n'admet que la solution nulle.
- L'algorithme du pivot appliqué à fournit une matrice échelonnée ayant pivots, c'est-à-dire une matrice triangulaire supérieure dont tous les coefficients diagonaux sont non nuls.
Démonstration. Montrons .
. Supposons inversible et soit une colonne. Si , alors en multipliant à gauche par on obtient : il y a donc au plus une solution. Réciproquement, , donc est solution. Il y en a donc exactement une.
. Appliquons l'assertion 2 à : le système admet une unique solution. Or la colonne nulle en est une. C'est donc la seule.
. D'après l'algorithme du pivot, il existe une matrice inversible , produit de matrices d'opérations élémentaires, telle que soit échelonnée par lignes. Comme est carrée, l'est aussi, donc est triangulaire supérieure. Supposons par l'absurde que l'un des coefficients diagonaux de soit nul. La démonstration du théorème sur les matrices triangulaires construit alors explicitement une colonne telle que . Mais alors
ce qui contredit l'assertion 3. Tous les coefficients diagonaux de sont donc non nuls, et il y a bien pivots.
. Avec les mêmes notations, est triangulaire supérieure à coefficients diagonaux tous non nuls, donc inversible. Alors est un produit de deux matrices inversibles, donc est inversible.
Remarque
Ce théorème est le pivot, si l'on ose le mot, de tout le chapitre : il relie une propriété de calcul (l'existence d'un inverse), une propriété de résolution (l'unicité des solutions) et une propriété algorithmique (le nombre de pivots). En pratique, on l'utilise dans les deux sens.
- Pour montrer qu'une matrice carrée est inversible sans calculer son inverse, il suffit de résoudre et de trouver pour seule solution.
- Pour montrer qu'elle ne l'est pas, il suffit d'exhiber une solution non nulle du système homogène.
Notons enfin le cas particulier le plus fréquent : un système de Cramer a toujours une solution et une seule, quel que soit son second membre.
Calcul de l'inverse par le pivot
Méthode
Inverser une matrice par la méthode du pivot. On écrit côte à côte la matrice et la matrice , et l'on effectue exactement les mêmes opérations élémentaires sur les lignes des deux tableaux.
- Par la descente du pivot, rendre le tableau de gauche triangulaire supérieur. Si une ligne entièrement nulle apparaît à gauche, s'arrêter : n'est pas inversible.
- Diviser chaque ligne par son pivot pour n'avoir que des sur la diagonale.
- Par la remontée, éliminer les coefficients situés au-dessus de la diagonale, de la dernière colonne vers la première.
- Lorsque le tableau de gauche est devenu , le tableau de droite est .
- Vérifier en calculant , ou au moins une ligne du produit.
Démonstration. Justifions la méthode. Chaque opération élémentaire sur les lignes revient à multiplier à gauche par une matrice inversible ; après opérations, le tableau de gauche est devenu et celui de droite , où est le produit des matrices d'opérations utilisées, donc une matrice inversible.
Si le tableau de gauche devient , on a donc avec inversible. En multipliant à gauche par , il vient , donc est inversible et , qui est précisément le tableau de droite.
Si au contraire une ligne du tableau de gauche devient nulle, la matrice n'est pas inversible, puisqu'elle a une ligne nulle ; comme est inversible, ne l'est pas non plus, car sinon serait un produit de deux matrices inversibles.
Exemple
Inversons
On part de à gauche et de à droite :
Opérations et :
Opération , pour obtenir un pivot égal à :
Opération :
La descente est terminée, et les trois pivots , , sont non nuls : est inversible. Opération :
Remontée, avec et :
Enfin :
Donc
Vérification. Calculons ligne par ligne. Première ligne de , soit , contre les trois colonnes de : , puis , puis . Deuxième ligne : , puis , puis . Troisième ligne : , puis , puis . On obtient bien .
Méthode
Inverser une matrice en résolvant . C'est la même méthode que la précédente, présentée sous forme de système, et souvent plus rapide à la main pour .
- Écrire le système où est l'inconnue et un second membre quelconque.
- Le résoudre par le pivot, en exprimant , , en fonction de , , .
- Si la résolution aboutit à une solution unique pour tout , la matrice est inversible d'après le théorème, et la matrice des coefficients obtenus est , puisque .
- Si la résolution fait apparaître une condition de compatibilité sur , , , la matrice n'est pas inversible.
Exemple
Reprenons la même matrice et résolvons , c'est-à-dire
Les opérations et donnent
La troisième équation donne immédiatement . La deuxième donne alors
La première donne enfin
Le système admet donc une unique solution pour tout second membre, et
On retrouve exactement l'inverse calculé par le pivot, ce qui constitue une vérification indépendante du premier calcul.
Deux applications
Suites récurrentes couplées
Voici la situation type dans laquelle tout le chapitre se met au service d'un problème concret : deux suites définies l'une par l'autre, dont on veut le terme général.
Méthode
Résoudre un système de suites récurrentes couplées.
- Poser la colonne et écrire les relations sous la forme matricielle , en identifiant la matrice .
- Démontrer par récurrence que pour tout .
- Calculer par l'une des méthodes du chapitre, le plus souvent en écrivant avec nilpotente.
- Effectuer le produit et lire les termes généraux, puis vérifier sur les premiers rangs.
Exemple
Soient et les suites définies par , et, pour tout ,
Étape 1. En posant , les deux relations s'écrivent en une seule :
Étape 2. Montrons par récurrence que pour tout . C'est vrai pour , puisque . Si , alors
ce qui achève la récurrence.
Étape 3. Posons . Alors
donc est nilpotente d'indice . Les matrices et commutent, donc la formule du binôme, tronquée après le terme , donne pour tout
Étape 4. Comme , le produit est la première colonne de :
Vérification. Pour , les relations donnent et ; les formules donnent et . Pour , les relations donnent et ; les formules donnent et .
Équations matricielles
Méthode
Résoudre une équation matricielle d'inconnue . Deux stratégies, à choisir selon la forme de l'équation.
- Par le calcul matriciel, quand l'équation ne fait intervenir que des produits et des sommes : isoler en multipliant par des matrices inversibles, en précisant de quel côté on multiplie à chaque étape. Par exemple, avec inversible équivaut à , tandis que équivaut à .
- Par les coefficients, quand la structure de est inconnue : écrire , traduire l'équation en un système portant sur les coefficients, et le résoudre. C'est la méthode à employer pour déterminer toutes les matrices qui commutent avec une matrice donnée.
Exemple
Déterminer les matrices qui commutent avec . Cherchons toutes les matrices telles que . Calculons les deux produits :
L'égalité de ces deux matrices équivaut au système de quatre équations
La première et la dernière donnent , la deuxième donne , et la troisième est toujours vraie. Les matrices cherchées sont donc exactement celles de la forme
Autrement dit, ce sont les combinaisons linéaires de et de , donc aussi de et de . Ce résultat n'a rien d'un hasard : toute matrice de la forme commute évidemment avec , et le calcul montre ici qu'il n'y en a pas d'autres.
Ce qu'il faut savoir faire
Les réflexes du chapitre, dans l'ordre où ils se présentent en exercice.
| Situation | Réflexe |
|---|---|
| Un produit à calculer | Vérifier les tailles, puis « ligne par colonne » |
| Une identité à démontrer | Revenir aux coefficients, utiliser |
| à calculer | Écrire , ou chercher une relation |
| Un inverse d'ordre 2 | Calculer , appliquer la formule |
| Un inverse d'ordre 3 | Pivot, ou relation matricielle si l'énoncé la suggère |
| Un système à résoudre | Pivot, puis conclusion en une phrase et vérification |
| Une matrice non inversible | Exhiber tel que |
Quelques points de vigilance, qui sont exactement les fautes les plus fréquentes.
- Vérifier les tailles avant d'écrire un produit ou une somme. Un produit qui n'existe pas ne se rattrape pas.
- Ne jamais simplifier par une matrice : de on ne conclut qu'après avoir justifié que est inversible, et en multipliant explicitement à gauche par .
- Justifier la commutation avant toute application de la formule du binôme ou du développement de . La phrase « commute avec toute matrice » doit figurer sur la copie.
- Respecter l'ordre des facteurs dans et dans .
- Lignes à gauche, colonnes à droite : une opération sur les lignes est une multiplication à gauche, une opération sur les colonnes une multiplication à droite.
- Ne pas mélanger lignes et colonnes dans la résolution d'un système : seules les opérations sur les lignes conservent l'ensemble des solutions.
- Conclure et vérifier : un système se termine par la phrase donnant , avec les paramètres nommés, et par un contrôle numérique. Un inverse se termine par le calcul de .
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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.