PC · Chapitre 03

Espaces vectoriels normés

Normes, boules, ouverts, fermés, adhérence, densité, limites, continuité, équivalence des normes en dimension finie.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Normes
  • Boules
  • Ouverts
  • Fermés
  • Adhérence
  • Densité
  • Limites
  • Continuité
  • Équivalence des normes en dimension finie

En première année, toute l'analyse reposait sur un unique nombre : xy. C'est lui qui donnait un sens à « la suite (un) tend vers », à « f est continue en a », à « f atteint son maximum sur le segment [a,b] ». Sans exception, chaque énoncé d'analyse de PCSI se ramenait à la majoration d'une valeur absolue ou d'un module. Or les objets que vous manipulez maintenant ne sont plus des nombres : ce sont des vecteurs de Rn, des matrices, des polynômes, des fonctions. La question qui ouvre ce chapitre est donc élémentaire, et redoutable : que veut dire « ces deux matrices sont proches » ? que veut dire « cette suite de fonctions converge » ?

La réponse tient en un mot : une norme. Une norme est une application qui associe à un vecteur sa « longueur », en ne conservant de la valeur absolue que les trois propriétés dont l'analyse se servait vraiment : elle ne s'annule qu'en 0, elle se comporte bien vis-à-vis de la multiplication par un scalaire, et elle vérifie l'inégalité triangulaire. Dès qu'un espace vectoriel est muni d'une norme, tout le vocabulaire de l'analyse se reconstruit mécaniquement : la distance d(x,y)=xy, les boules, les suites convergentes, les parties ouvertes, les parties fermées, l'adhérence, la limite, la continuité. Ce chapitre n'est rien d'autre que le déroulé patient de cette unique définition, et vous n'y verrez apparaître aucun outil nouveau : il n'y a que la norme et l'inégalité triangulaire, utilisées quelques centaines de fois.

Une nouveauté déroutante attend cependant le lecteur de première année. Sur R, la valeur absolue s'impose ; sur un espace vectoriel quelconque, il existe une infinité de normes, et le choix de la norme peut changer les résultats. La suite de fonctions fn(t)=tn tend vers la fonction nulle si l'on mesure les écarts par 01f(t)dt, et ne tend pas vers elle si on les mesure par supt[0,1]f(t). Deux normes décrivent donc parfois deux mondes différents sur le même espace vectoriel. D'où une section entière consacrée à la comparaison des normes, et un réflexe à prendre dès aujourd'hui : on ne dit jamais « la suite converge » sans dire pour quelle norme, tant que l'on n'est pas en dimension finie.

Car la dimension finie est un monde à part, et c'est le premier des deux théorèmes moteurs du chapitre : sur un espace vectoriel de dimension finie, toutes les normes sont équivalentes. Ce résultat est admis, sa démonstration n'étant pas au programme. Sa conséquence est spectaculaire : dans Kn, dans Mn(K), dans Kn[X], la convergence des suites, les parties ouvertes, les parties fermées, la continuité ne dépendent pas de la norme choisie. On raisonne donc avec la norme la plus commode, et l'on cesse de la préciser. Toute la vigilance du chapitre se concentre alors sur les espaces de dimension infinie, essentiellement les espaces de fonctions.

Le second théorème moteur, admis lui aussi, est le théorème des bornes atteintes : une fonction réelle continue sur une partie non vide, fermée et bornée d'un espace vectoriel normé de dimension finie y est bornée et atteint ses bornes. C'est la généralisation exacte de l'énoncé de PCSI sur un segment, et c'est l'outil qui permet d'affirmer qu'un maximum ou un minimum existe avant même de savoir le calculer : en physique comme en chimie, c'est souvent tout ce que l'on demande. Les quatre hypothèses de ce théorème (non vide, fermée, bornée, dimension finie) doivent être vérifiées une par une, et chacune est indispensable.

Les notations suivantes valent partout. La lettre K désigne R ou C ; les lettres E et F désignent des K-espaces vectoriels, munis de normes toutes notées lorsque aucune confusion n'est possible, et N, N lorsqu'on compare deux normes sur un même espace. La boule ouverte de centre a et de rayon r est notée B(a,r), la boule fermée Bf(a,r), la sphère S(a,r). Les normes usuelles de Kn sont x1, x2 et x ; celles de C([a,b],R) portent les mêmes indices. L'intérieur d'une partie A est noté A˚, son adhérence A ; la distance d'un point à une partie non vide est d(x,A)=infaAxa. Les notations d'algèbre linéaire de l'an dernier sont conservées : Mn(K), GLn(K), On(R), tr, rg, det, Kn[X], et t ⁣A pour la transposée de A.

Un dernier mot sur le style attendu. Le programme de PC demande d'éviter tout excès de rigueur et de se limiter à la vérification des hypothèses cruciales : personne ne vous demandera de rédiger trois lignes pour justifier qu'un maximum sur un ensemble fini est bien défini. Le cours qui suit est complet et entièrement démontré, sauf les deux théorèmes explicitement admis, mais il va droit au but, et vos copies doivent faire de même.

Normes et espaces vectoriels normés

La définition

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. Une application N:ER est une norme sur E lorsqu'elle vérifie les trois propriétés suivantes.

  1. Séparation : pour tout xE, N(x)=0    x=0E.
  2. Homogénéité : pour tout λK et tout xE, N(λx)=λN(x).
  3. Inégalité triangulaire : pour tous x,yE, N(x+y)N(x)+N(y).

Le couple (E,N) est alors appelé espace vectoriel normé, en abrégé evn. On note le plus souvent x au lieu de N(x).

Remarque

Trois observations, qui sont autant de réflexes de rédaction.

La positivité n'est pas dans la liste : elle se démontre. Commençons par N(0E)=N(00E)=0×N(0E)=0. Puis, pour tout xE, l'inégalité triangulaire et l'homogénéité donnent

0=N(0E)=N(x+(x))N(x)+N(x)=N(x)+1N(x)=2N(x),

donc N(x)0. Une norme est donc automatiquement à valeurs positives, et l'implication de séparation est en réalité une équivalence puisque N(0E)=0 :

N(x)=0    x=0E.

L'homogénéité fait intervenir le module λ lorsque K=C, et non le scalaire lui-même. Écrire N(λx)=λN(x) est une faute grave : le membre de gauche est positif, celui de droite ne l'est pas toujours.

Une norme est définie sur un espace vectoriel. La phrase « N est une norme sur A » n'a de sens que si A est un espace vectoriel, ou un sous-espace vectoriel d'un espace plus grand. Sur une partie quelconque, on parle de distance, pas de norme.

Propriété

Norme transportée par une application linéaire injective. Soient u:EF une application linéaire injective et N une norme sur F. Alors xN(u(x)) est une norme sur E.

Démonstration. Posons M(x)=N(u(x)).

Homogénéité. La linéarité donne M(λx)=N(u(λx))=N(λu(x))=λN(u(x))=λM(x).

Inégalité triangulaire. De même, M(x+y)=N(u(x)+u(y))N(u(x))+N(u(y))=M(x)+M(y).

Séparation. Si M(x)=0, alors N(u(x))=0, donc u(x)=0F par séparation de N, donc x=0E par injectivité de u. C'est le seul endroit où l'injectivité sert, et elle est indispensable : sans elle, M s'annulerait sur Keru tout entier.

Exemple

Une norme vérifiée à la main. Montrons que N(x,y)=xy+y est une norme sur R2.

Homogénéité. N(λx,λy)=λxλy+λy=λ(xy+y)=λN(x,y).

Inégalité triangulaire. Pour (x,y) et (x,y) dans R2,

N(x+x,y+y)=(xy)+(xy)+y+yxy+xy+y+y=N(x,y)+N(x,y).

Séparation. Si N(x,y)=0, la somme des deux réels positifs xy et y est nulle, donc chacun l'est : y=0, puis x=y=0.

On peut aussi conclure d'un mot. En posant u(x,y)=(xy,y), qui est un automorphisme de R2, on a N=1u, et la propriété précédente s'applique.

Deuxième inégalité triangulaire

Propriété

Inégalité triangulaire renversée. Soit (E,) un espace vectoriel normé. Pour tous x,yE,

xyxy.

Démonstration. Écrivons x=(xy)+y et appliquons l'inégalité triangulaire :

xxy+y,doncxyxy.

En échangeant les rôles de x et de y, on obtient yxyx, et yx=(xy)=xy par homogénéité avec λ=1. Le réel xy majore donc à la fois xy et son opposé : il majore leur maximum, qui vaut exactement xy.

Remarque

Cette inégalité dit que l'application xx est 1-lipschitzienne, donc continue de E dans R : ce sera le premier exemple d'application continue du chapitre, et il servira sans arrêt. Retenez surtout sa forme utile en pratique : si xnx, alors xnx. C'est ce passage à la limite qui permettra de montrer qu'une boule fermée ou une sphère est une partie fermée.

Les normes usuelles sur Kn

Définition

Pour x=(x1,,xn)Kn, on pose

x1=i=1nxi,x2=(i=1nxi2)1/2,x=max1inxi.

Ce sont trois normes sur Kn, appelées respectivement norme de la somme, norme euclidienne (ou hermitienne si K=C) et norme infinie, ou norme du maximum.

Démonstration. Les axiomes de séparation et d'homogénéité sont immédiats dans les trois cas : par exemple x=0 signifie xi0 pour tout i, donc x=0, et le facteur positif λ sort d'un maximum comme d'une somme. Traitons l'inégalité triangulaire.

Pour 1 : par inégalité triangulaire dans K appliquée terme à terme,

i=1nxi+yii=1n(xi+yi)=x1+y1.

Pour : pour tout indice i, xi+yixi+yix+y. Le membre de droite ne dépend pas de i et majore tous les xi+yi, donc il majore leur maximum.

Pour 2 sur Rn : c'est la norme associée au produit scalaire canonique, cas traité juste après à partir de l'inégalité de Cauchy-Schwarz. Pour K=C, on se ramène au cas réel en passant aux modules : en notant x=(x1,,xn)Rn, on a xi+yixi+yi pour tout i, donc

x+y2x+y2x2+y2=x2+y2,

la majoration centrale étant l'inégalité triangulaire de 2 dans Rn, déjà acquise.

Exemple

Calcul numérique. Pour x=(3,4,1)R3 :

x1=3+4+1=8,x2=9+16+1=265,10,x=max(3,4,1)=4.

On observe xx2x1, ce qui n'est pas un hasard : ces inégalités sont générales et seront démontrées dans la section consacrée à la comparaison des normes.

Norme associée à un produit scalaire

Propriété

Inégalité de Cauchy-Schwarz. Soit (E,,) un espace préhilbertien réel. Pour tous x,yE,

x,yx,x  y,y.

En posant x=x,x, on définit une norme sur E, appelée norme associée au produit scalaire.

Démonstration. Rappelons l'argument de première année. Si y=0E, les deux membres sont nuls. Sinon, considérons le trinôme

P(λ)=x+λy,x+λy=x,x+2λx,y+λ2y,y,

qui est positif pour tout λR et de coefficient dominant y,y>0. Un trinôme de signe constant a un discriminant négatif ou nul :

4x,y24x,xy,y0,

ce qui donne l'inégalité annoncée après passage à la racine carrée.

Montrons maintenant que est une norme. La séparation vient du caractère défini du produit scalaire : x=0 entraîne x,x=0, donc x=0E. L'homogénéité vient de λx2=λx,λx=λ2x2. Pour l'inégalité triangulaire, développons :

x+y2=x2+2x,y+y2x2+2xy+y2=(x+y)2,

la majoration centrale étant exactement Cauchy-Schwarz. Les deux membres étant positifs, on prend la racine carrée : x+yx+y.

Remarque

C'est cette propriété qui achève la démonstration laissée en suspens : 2 est la norme associée au produit scalaire canonique x,y=i=1nxiyi sur Rn, et c'est donc bien une norme. Sur C([a,b],R), elle est associée au produit scalaire intégral f,g=abf(t)g(t)dt.

Attention à la réciproque : toute norme ne provient pas d'un produit scalaire. Une norme issue d'un produit scalaire vérifie l'identité du parallélogramme

x+y2+xy2=2x2+2y2,

que met en défaut sur R2 : avec x=(1,0) et y=(0,1), on a x+y=xy=1, donc le membre de gauche vaut 2, tandis que le membre de droite vaut 4.

Normes sur les espaces de fonctions

Définition

Soit X un ensemble non vide. Une fonction f:XK est bornée lorsque l'ensemble {f(x)  ;  xX} est majoré. L'ensemble B(X,K) des fonctions bornées de X dans K est un sous-espace vectoriel de l'espace des fonctions de X dans K, et

f=supxXf(x)

y définit une norme, appelée norme infinie ou norme de la convergence uniforme.

Démonstration. Si f et g sont bornées par M et M, alors (f+λg)(x)M+λM pour tout xX : la somme et les multiples restent bornés, et B(X,K) est bien un sous-espace vectoriel, non vide puisqu'il contient la fonction nulle. La borne supérieure qui définit f existe : c'est celle d'une partie de R non vide et majorée.

Séparation. f=0 entraîne f(x)0 pour tout x, donc f=0.

Homogénéité. supxλf(x)=λsupxf(x), le facteur positif λ sortant de la borne supérieure.

Inégalité triangulaire. Pour tout xX, f(x)+g(x)f(x)+g(x)f+g. Le réel f+g majore l'ensemble des (f+g)(x), donc il majore sa borne supérieure.

Remarque

Le même énoncé et la même démonstration valent mot pour mot pour les fonctions bornées à valeurs dans un espace vectoriel normé F, en remplaçant f(x) par f(x). C'est le cas que l'on rencontre pour des fonctions à valeurs dans Mn(K) ou dans R3.

Cas particulier omniprésent : une fonction continue sur un segment [a,b] y est bornée (résultat de PCSI), donc C([a,b],R)B([a,b],R) et la borne supérieure supt[a,b]f(t) est en fait un maximum.

Définition

Soit [a,b] un segment de R avec a<b, et soit E=C([a,b],R). Pour fE, on pose

f1=abf(t)dt,f2=(abf(t)2dt)1/2,f=supt[a,b]f(t).

Ce sont trois normes sur E.

Démonstration. Traitons 1, le cas de venant d'être fait et celui de 2 résultant de Cauchy-Schwarz appliqué au produit scalaire intégral.

L'application est bien définie : f est continue sur le segment [a,b], donc intégrable. L'homogénéité vient de abλf=λabf, et l'inégalité triangulaire de la croissance de l'intégrale appliquée à f+gf+g.

La séparation est le seul point délicat, et c'est celui que les correcteurs attendent. Supposons abf(t)dt=0. La fonction f est continue, positive, d'intégrale nulle sur [a,b] : elle est donc identiquement nulle, d'après le théorème de première année. Donc f=0. L'hypothèse de continuité est cruciale : sur l'espace des fonctions continues par morceaux, la fonction nulle partout sauf en un point est non nulle et d'intégrale nulle, et 1 n'y serait pas une norme.

Exemple

Trois normes d'une même fonction. Prenons [a,b]=[0,1] et f(t)=t2. Alors

f1=01t2dt=13,f2=(01t4dt)1/2=15,f=supt[0,1]t2=1.

Numériquement, 130,33, puis 150,45, puis 1 : on observe f1f2f.

Exemple

Ces inégalités sont générales sur [0,1]. Soit fC([0,1],R). En appliquant Cauchy-Schwarz au couple (f,1) pour le produit scalaire intégral,

f1=01f(t)×1dt(01f(t)2dt)1/2(011dt)1/2=f2.

Par ailleurs f(t)2f2 pour tout t[0,1], donc en intégrant, f22f2, d'où f2f. Finalement

f1f2fpour toute fC([0,1],R).

Nous verrons dans la section 3 qu'aucune de ces deux inégalités ne se renverse : les majorations dans l'autre sens sont impossibles.

Normes sur les matrices et sur les polynômes

Exemple

Trois normes matricielles. Pour A=(ai,j)Mn(R), posons

N(A)=max1i,jnai,j,N1(A)=i,jai,j,AF=(i,jai,j2)1/2=tr(t ⁣AA).

Ce sont les normes , 1 et 2 de Rn2 lues à travers l'isomorphisme Mn(R)Rn2 qui à une matrice associe la liste de ses coefficients : ce sont donc bien des normes, d'après la propriété de transport par une application linéaire injective. La troisième, dite norme de Frobenius, est la norme associée au produit scalaire A,B=tr(t ⁣AB) du chapitre euclidien.

Vérifions l'égalité annoncée : le coefficient diagonal d'indice j de t ⁣AA vaut i(t ⁣A)j,iai,j=iai,j2, et la trace somme ces quantités sur j, ce qui redonne i,jai,j2.

Remarque

Une norme matricielle n'est pas forcément compatible avec le produit. On pourrait espérer N(AB)N(A)N(B) pour toute norme sur Mn(K) ; c'est faux. Avec n=2 et J=(1111), on a N(J)=1, tandis que J2=2J donne N(J2)=2>1=N(J)2. Une majoration de ce type doit toujours être démontrée, jamais supposée.

Exemple

Deux normes sur Kn[X]. Pour P=k=0nakXk, on peut poser

N(P)=max0knakouN(P)=supt[0,1]P(t).

La première est la norme infinie des coordonnées dans la base canonique. La seconde est une norme parce que l'application PP~, qui envoie un polynôme sur sa fonction polynomiale restreinte à [0,1], est linéaire et injective (un polynôme de degré au plus n ayant une infinité de racines est nul), et parce que est une norme sur C([0,1],R).

Distance associée à une norme

Définition

Soit (E,) un evn. On appelle distance associée à la norme l'application

d:E×ER+,d(x,y)=xy.

Elle vérifie, pour tous x,y,zE :

d(x,y)=0    x=y,d(x,y)=d(y,x),d(x,z)d(x,y)+d(y,z).

Démonstration. Le premier point est la séparation, le deuxième vient de yx=(xy)=xy, et le troisième est l'inégalité triangulaire appliquée à xz=(xy)+(yz).

Remarque

Cette distance est invariante par translation, c'est-à-dire d(x+a,y+a)=d(x,y), et homogène, c'est-à-dire d(λx,λy)=λd(x,y). C'est ce qui permettra de tout ramener à des boules centrées en 0 et de rayon 1.

Boules et sphères

Définition

Soient (E,) un evn, aE et r>0. On appelle

B(a,r)={xE  ;  xa<r},Bf(a,r)={xE  ;  xar},S(a,r)={xE  ;  xa=r}

respectivement la boule ouverte, la boule fermée et la sphère de centre a et de rayon r. Un vecteur x tel que x=1 est dit unitaire.

Remarque

L'inégalité est stricte pour la boule ouverte, large pour la boule fermée : c'est la seule différence, et elle est décisive. On a Bf(a,r)=B(a,r)S(a,r), réunion de deux ensembles disjoints.

Deux réflexes utiles. D'abord, tout se ramène à la boule unité par translation et dilatation :

B(a,r)=a+rB(0,1)={a+ru  ;  uB(0,1)}.

Ensuite, pour tout x0E, le vecteur xx est unitaire : c'est le procédé de normalisation, que l'on retrouvera à chaque fois qu'un raisonnement demandera de se ramener à des vecteurs de norme 1.

Les trois normes usuelles du plan se lisent d'un coup d'oeil sur leurs boules unités fermées, c'est-à-dire sur l'ensemble des vecteurs de norme au plus 1. Pour , c'est le carré [1,1]2 ; pour 2, c'est le disque unité ; pour 1, c'est le losange de sommets (1,0), (0,1), (1,0) et (0,1).

Les trois boules unités fermées de R^2

Remarque

Le dessin contient déjà deux informations importantes. D'abord l'emboîtement des trois boules, qui traduit exactement les inégalités xx2x1 : plus la norme est grande, plus la boule unité est petite. Ensuite, les trois boules sont convexes, et ce n'est pas une particularité de ces exemples, comme le montre la propriété suivante. Une « boule unité » en forme d'étoile ne peut donc provenir d'aucune norme.

Parties convexes

Définition

Une partie C d'un K-espace vectoriel E est convexe lorsque, pour tous x,yC et tout t[0,1],

(1t)x+tyC.

Autrement dit : dès que C contient deux points, elle contient tout le segment qui les joint.

Propriété

Convexité des boules. Dans un espace vectoriel normé, toute boule ouverte et toute boule fermée est convexe.

Démonstration. Traitons la boule fermée Bf(a,r). Soient x,yBf(a,r) et t[0,1]. Comme (1t)+t=1, on peut écrire

(1t)x+tya=(1t)(xa)+t(ya),

égalité que l'on vérifie en développant le membre de droite. L'inégalité triangulaire, puis l'homogénéité avec les réels positifs 1t et t, donnent

(1t)x+tya(1t)xa+tya(1t)r+tr=r.

Donc (1t)x+tyBf(a,r).

Pour la boule ouverte, le calcul est identique : si t]0,1[, les deux majorations strictes xa<r et ya<r donnent une inégalité stricte à l'arrivée, et les cas t=0 et t=1 sont immédiats.

Remarque

Un espace vectoriel tout entier, un sous-espace vectoriel, un segment de Rn, un demi-plan défini par une inégalité large ou stricte sont convexes. En revanche R2 privé de l'origine ne l'est pas : le segment joignant (1,0) à (1,0) passe par le point exclu. La convexité est une notion algébrique (elle ne dépend que des combinaisons (1t)x+ty) et non topologique.

Parties bornées, suites bornées, fonctions bornées

Définition

Soit (E,) un evn.

Une partie A de E est bornée lorsqu'il existe M0 tel que xM pour tout xA, c'est-à-dire lorsque ABf(0,M).

Une suite (un)nN d'éléments de E est bornée lorsque l'ensemble de ses termes l'est : il existe M0 tel que unM pour tout nN.

Une fonction f:XE définie sur un ensemble X est bornée lorsque son image f(X) est une partie bornée de E : il existe M0 tel que f(x)M pour tout xX.

Remarque

Le centre de la boule n'a aucune importance. Si ABf(c,R), alors pour tout xA,

xxc+cR+c,

donc ABf(0,R+c). On peut toujours recentrer en 0.

Une réunion finie de parties bornées est bornée (prendre le maximum des majorants), mais pas une réunion infinie, comme le montre R=nN[n,n].

Propriété

Soient A et B deux parties bornées d'un evn E et λK. Alors AB, AB, λA et A+B={x+y  ;  xA, yB} sont bornées.

Démonstration. Soient M et M des majorants de la norme sur A et sur B. Sur AB, la norme est majorée par max(M,M) ; sur ABA, par M ; sur λA, par λM grâce à l'homogénéité. Enfin, si xA et yB, alors x+yx+yM+M.

Méthode

Montrer qu'une application N est une norme. Vérifier dans l'ordre, sans en sauter aucune :

  1. N est bien définie et à valeurs réelles : une intégrale existe, une borne supérieure est finie, un maximum porte sur un ensemble fini ;
  2. homogénéité : N(λx)=λN(x), avec le module ou la valeur absolue de λ ;
  3. inégalité triangulaire : le plus souvent par l'inégalité triangulaire de K appliquée terme à terme, ou par Cauchy-Schwarz si N provient d'un produit scalaire ;
  4. séparation : N(x)=0    x=0E, souvent le point délicat. Pour 1 sur les fonctions, invoquer « continue, positive, d'intégrale nulle, donc nulle ».

La positivité ne se vérifie pas : elle est automatique.

Raccourci décisif : si N=Nu avec u linéaire injective et N une norme, tout est acquis d'un coup. C'est ainsi que l'on traite les normes sur Mn(K) et sur Kn[X].

Suites d'un espace vectoriel normé

Dans toute cette section, (E,) désigne un espace vectoriel normé.

Convergence et divergence

Définition

Soient (un)nN une suite d'éléments de E et E. On dit que la suite (un) converge vers lorsque

ε>0, NN, nN,unε.

Autrement dit, lorsque la suite réelle (un)nN converge vers 0. Une suite qui converge vers un élément de E est dite convergente ; sinon elle est dite divergente.

Remarque

Cette définition ramène toute question de convergence dans E à une question de convergence d'une suite réelle positive, pour laquelle vous disposez de tout l'arsenal de première année : encadrements, comparaisons, croissances comparées. C'est le mécanisme central du chapitre. On ne travaille jamais directement sur les vecteurs, on travaille sur la suite réelle de leurs normes.

Notez aussi que la définition dépend de la norme. Sur un espace de dimension infinie, la phrase « la suite (fn) converge » n'a aucun sens tant que la norme n'est pas précisée. Nous verrons plus loin qu'en dimension finie, au contraire, cette précision devient inutile.

Propriété

Unicité de la limite. Une suite d'éléments de E admet au plus une limite. Lorsqu'elle existe, on la note limn+un.

Démonstration. Supposons que (un) converge à la fois vers et vers . Pour tout nN, l'inégalité triangulaire donne

0=(un)+(un)un+un.

Le membre de droite tend vers 0+0=0, tandis que le membre de gauche est une constante positive indépendante de n. Par passage à la limite dans l'inégalité, 0, donc =0, donc = par séparation de la norme.

Propriété

Opérations sur les limites. Soient (un) et (vn) deux suites de E convergeant respectivement vers et , et λK. Alors :

  1. (un+vn) converge vers + ;
  2. (λun) converge vers λ ;
  3. (un) converge vers ;
  4. si (λn) est une suite de K convergeant vers λ, alors (λnun) converge vers λ.

En particulier, l'ensemble des suites convergentes de E est un sous-espace vectoriel de l'espace des suites de E, et le passage à la limite y est linéaire.

Démonstration. Somme. (un+vn)(+)un+vn0.

Multiple. λunλ=λun0.

Norme. L'inégalité triangulaire renversée donne unun0.

Produit par une suite de scalaires. Écrivons

λnunλ=λn(un)+(λnλ)λnun+λnλ.

La suite (λn) converge, donc elle est bornée : il existe C0 tel que λnC pour tout n. Le majorant est alors inférieur à Cun+λnλ, qui tend vers 0.

Propriété

Toute suite convergente d'un espace vectoriel normé est bornée.

Démonstration. Soit (un) convergeant vers . Appliquons la définition avec ε=1 : il existe NN tel que un1 pour tout nN, d'où, pour ces indices, unun++1. Posons

M=max(u0, u1, , uN1, +1),

maximum d'un nombre fini de réels, donc bien défini. Alors unM pour tout nN.

Remarque

La réciproque est fausse, exactement comme dans R : la suite un=(1)n est bornée et divergente. « Bornée » est une propriété beaucoup plus faible que « convergente », et l'implication ne se lit que dans un sens.

Suites extraites

Définition

Soit (un)nN une suite de E. On appelle suite extraite (ou sous-suite) de (un) toute suite de la forme (uφ(n))nN, où φ:NN est strictement croissante.

Propriété

Si (un) converge vers , alors toute suite extraite de (un) converge vers .

Démonstration. Rappelons d'abord que φ(n)n pour tout n, ce qui se démontre par récurrence : c'est vrai pour n=0 puisque φ(0)0, et si φ(n)n, alors φ(n+1)>φ(n)n, donc φ(n+1)n+1 car ce sont des entiers.

Soit ε>0. Il existe N tel que ukε pour tout kN. Pour nN, on a φ(n)nN, donc uφ(n)ε.

Remarque

Cette propriété sert surtout par contraposée, pour prouver qu'une suite diverge : il suffit d'exhiber deux suites extraites qui convergent vers des limites différentes, ou une suite extraite qui diverge. C'est la méthode utilisée pour un=(1)n, dont les extraites d'indices pairs et impairs tendent vers 1 et vers 1.

Exemples

Exemple

Une suite de matrices. Dans M2(R) muni de N(A)=maxi,jai,j, considérons, pour n1,

An=(11n0(12)n),L=(1000).

Alors

N(AnL)=max(0, 1n, 0, 12n)=1nn+0,

la dernière égalité valant pour n1 puisque 2nn. Donc AnL. On remarquera que detAn=2n0 pour tout n, alors que detL=0 : une suite de matrices inversibles peut converger vers une matrice non inversible.

Exemple

Une suite de polynômes. Dans R2[X] muni de N(P)=maxkak, posons

Pn=(1+1n)X2+(23n)X+1n2,P=X2+2X.

Alors N(PnP)=max(1n, 3n, 1n2)=3n0, donc PnP.

Attention à l'espace de travail. Dans K[X] tout entier, muni de la même norme sur les coefficients, la suite Qn=1+X++Xn ne converge vers aucun polynôme : un polynôme n'a qu'un nombre fini de coefficients non nuls, alors que le candidat limite en aurait une infinité. La convergence dépend donc de l'espace, pas seulement de la formule.

Exemple

Une suite de fonctions. Dans C([0,1],R), posons gn(t)=tn. Alors

gn0=supt[0,1]tn=1n0etgn01=01tndt=12n0.

La suite (gn) converge donc vers la fonction nulle pour les deux normes. L'exemple suivant montre que cette coïncidence n'est pas la règle.

La convergence dépend de la norme

Exemple

L'exemple fondateur : fn(t)=tn sur C([0,1],R). Calculons les deux normes de fn.

fn=supt[0,1]tn=1etfn1=01tndt=1n+1.

Pour la norme 1, la suite (fn) converge vers la fonction nulle, puisque fn01=1n+10.

Pour la norme , elle ne converge vers aucune fonction continue. En effet, supposons que fng0 pour une certaine gC([0,1],R). Alors, pour tout t[0,1] fixé, fn(t)g(t)fng0, donc g(t)=limntn. Or cette limite vaut 0 si t[0,1[ et 1 si t=1 : la fonction g vaudrait 0 sur [0,1[ et 1 en 1, ce qui contredit sa continuité en 1. La suite (fn) est donc divergente pour .

Une même suite, un même espace, deux normes, deux réponses opposées. Voilà pourquoi la phrase « la suite (fn) converge » doit toujours être accompagnée du nom de la norme.

Comparaison des normes

Normes équivalentes

Définition

Soient N et N deux normes sur un même K-espace vectoriel E. On dit qu'elles sont équivalentes lorsqu'il existe deux réels α>0 et β>0 tels que

xE,αN(x)N(x)βN(x).

Remarque

La relation est bien symétrique, malgré l'apparence de la définition : l'encadrement ci-dessus se réécrit

xE,1βN(x)N(x)1αN(x),

qui est l'encadrement de N par N. Elle est aussi réflexive (prendre α=β=1) et transitive (multiplier les constantes) : c'est bien une relation d'équivalence sur l'ensemble des normes de E.

Il n'est pas demandé de trouver les meilleures constantes α et β : n'importe quel couple qui convient suffit. Le programme précise d'ailleurs que la comparaison effective de deux normes n'est pas un objectif, et qu'on s'en tient à des exemples élémentaires. Sur un tel exemple, en revanche, on peut parfaitement demander de vérifier qu'une constante est la meilleure possible : il suffit alors d'exhiber un vecteur non nul qui réalise l'égalité.

Exemple

Les trois normes usuelles de Kn sont deux à deux équivalentes. Soit x=(x1,,xn)Kn.

Comparaison de et 1. Chaque xi est inférieur à la somme des xj, donc xx1. Réciproquement, chacun des n termes de la somme est majoré par le maximum, donc x1nx. Ainsi

xx1nx.

Comparaison de et 2. On a x2=maxixi2ixi2=x22, et x22=ixi2nmaxixi2=nx2. En prenant les racines carrées,

xx2nx.

Comparaison de 1 et 2. On combine les deux encadrements précédents : x2nxnx1, et x1nxnx2.

On peut d'ailleurs faire mieux pour la première : x22=ixi2(ixi)2=x12, car le développement du carré de la somme fait apparaître, en plus des carrés, des doubles produits tous positifs. D'où x2x1, et finalement la chaîne annoncée au début du chapitre :

xx2x1.

Ce n'est pas un accident propre à Kn : nous verrons en section 6 que toutes les normes d'un espace de dimension finie sont équivalentes.

Ce que l'équivalence préserve

Propriété

Soient N et N deux normes équivalentes sur E, avec αNNβN. Alors :

  1. une partie de E est bornée pour N si et seulement si elle est bornée pour N ;
  2. une suite de E converge vers pour N si et seulement si elle converge vers pour N ;
  3. en particulier, les suites convergentes et leurs limites sont les mêmes pour les deux normes.

Démonstration. Parties bornées. Si N(x)M pour tout xA, alors N(x)βN(x)βM pour tout xA : A est bornée pour N. L'implication inverse s'obtient en échangeant les rôles des deux normes, grâce à la symétrie de la relation.

Suites. Supposons N(un)0. Alors 0N(un)βN(un)0, donc N(un)0 par encadrement. Réciproquement, N(un)1αN(un)0.

Remarque

La liste s'allongera : nous verrons en section 4 que deux normes équivalentes ont exactement les mêmes parties ouvertes, les mêmes parties fermées, les mêmes adhérences et les mêmes parties denses, et donc aussi les mêmes fonctions continues. C'est ce qui donne tout son poids au théorème de la section 6 : en dimension finie, toutes les normes étant équivalentes, tous ces objets ne dépendent pas de la norme et l'on cesse de la mentionner.

Montrer que deux normes ne sont pas équivalentes

Propriété

Critère par les suites. Soient N et N deux normes sur E. S'il existe une suite (xn) de vecteurs non nuls de E telle que

N(xn)N(xn)n++,

alors N et N ne sont pas équivalentes.

Démonstration. Raisonnons par l'absurde. Si les deux normes étaient équivalentes, il existerait β>0 tel que N(x)βN(x) pour tout xE. En particulier, pour chaque n, comme xn0E entraîne N(xn)>0, on pourrait diviser :

N(xn)N(xn)β.

Le quotient serait donc majoré, ce qui contredit sa divergence vers +.

Exemple

Les normes 1 et ne sont pas équivalentes sur C([0,1],R). Reprenons fn(t)=tn, qui est bien une fonction non nulle. Nous avons calculé

fn=1etfn1=1n+1,

donc

fnfn1=n+1n++.

D'après le critère, les deux normes ne sont pas équivalentes.

Insistons sur ce qui est vrai et sur ce qui est faux. L'inégalité f1f est valable pour toute f, puisque 01f01f=f. C'est l'inégalité dans l'autre sens qui est impossible : aucune constante C ne vérifie fCf1 pour toute f continue. Une seule des deux majorations suffit donc à ruiner l'équivalence.

Le même calcul avec fn2=(01t2ndt)1/2=12n+1 montre que 2 et ne sont pas équivalentes, et que 1 et 2 ne le sont pas non plus, puisque

fn2fn1=n+12n+1n++.

Les trois normes usuelles de C([0,1],R) sont donc deux à deux non équivalentes, alors que celles de Kn le sont toutes. Toute la différence tient à la dimension.

Exemple

Une autre suite qui marche : les fonctions en pic. Pour n2, soit hn la fonction continue, affine par morceaux, valant 0 en 0, 1 en 1n, puis 0 sur [2n,1], et affine entre 1n et 2n. Son graphe est un triangle de hauteur 1 et de base 2n. Alors hn=1 tandis que hn1 est l'aire du triangle, soit 1n. Le quotient hnhn1=n tend vers + : cette suite conclut aussi bien que la précédente. Retenez les deux, elles reviennent constamment.

Méthode

Montrer que deux normes N et N ne sont pas équivalentes.

  1. Chercher une suite (xn) de vecteurs non nuls telle que le quotient N(xn)N(xn) tende vers + (ou, ce qui revient au même en échangeant les rôles, telle que N(xn)N(xn)+).
  2. Rédiger la contradiction : s'il existait β avec NβN, le quotient serait majoré par β.

Les suites qui fonctionnent sur C([0,1],R) sont fn(t)=tn et les fonctions en pic. Sur K[X], on essaie Xn ou k=0nXk.

Et surtout : ne jamais chercher à faire cela en dimension finie, c'est impossible, toutes les normes y sont équivalentes.

Topologie d'un espace vectoriel normé

Dans toute cette section, (E,) désigne un espace vectoriel normé et A, U, F des parties de E.

Points intérieurs et parties ouvertes

Définition

Soit A une partie de E. Un point aE est intérieur à A lorsqu'il existe r>0 tel que B(a,r)A. L'ensemble des points intérieurs à A s'appelle l'intérieur de A et se note A˚.

Définition

Une partie U de E est ouverte (on dit aussi : est un ouvert de E) lorsque tous ses points lui sont intérieurs :

aU, r>0,B(a,r)U.

Autrement dit, U est ouverte si et seulement si U=U˚.

Remarque

Le rayon r dépend du point a : c'est tout le sens de l'ordre des quantificateurs. Dans R, l'intervalle ]0,1[ est ouvert, et le rayon associé à un point a doit être inférieur à min(a,1a), donc devient minuscule au voisinage des bords.

Les parties et E sont ouvertes : la première parce que la condition porte sur un ensemble vide de points, donc est vraie sans rien à vérifier ; la seconde parce que toute boule est incluse dans E.

L'inclusion A˚A est toujours vraie, puisque aB(a,r)A dès que a est intérieur à A.

Propriété

Toute boule ouverte B(a,r) est un ouvert de E.

Démonstration. Soit xB(a,r), c'est-à-dire xa<r. Posons

ρ=rxa>0.

Montrons que B(x,ρ)B(a,r). Soit yB(x,ρ) : on a yx<ρ, donc, par inégalité triangulaire,

yayx+xa<ρ+xa=r.

Donc yB(a,r). Le rayon ρ convient, et ceci pour tout xB(a,r) : la boule ouverte est bien un ouvert.

Propriété

Stabilité des ouverts.

  1. Une réunion quelconque (finie ou infinie) d'ouverts de E est un ouvert de E.
  2. Une intersection finie d'ouverts de E est un ouvert de E.

Démonstration. Réunion. Soit (Ui)iI une famille d'ouverts et U=iIUi. Soit aU : il existe i0I tel que aUi0. Comme Ui0 est ouvert, il existe r>0 tel que B(a,r)Ui0U. Donc U est ouvert.

Intersection finie. Soient U1,,Up des ouverts et U=k=1pUk. Soit aU. Pour chaque k, il existe rk>0 tel que B(a,rk)Uk. Posons r=min(r1,,rp), qui est strictement positif parce que le minimum porte sur un nombre fini de réels strictement positifs. Alors B(a,r)B(a,rk)Uk pour chaque k, donc B(a,r)U.

Exemple

Pourquoi l'intersection doit être finie. Dans R, posons Un=]1n,1n[ pour n1 : ce sont des ouverts, et

n1Un={0}.

En effet, 0 appartient à tous les Un ; et si x0, l'inégalité 1nx est vérifiée dès que n1x, donc xUn pour un tel n. Or {0} n'est pas ouvert : aucune boule ]r,r[ avec r>0 n'est incluse dans {0}, puisqu'elle contient r20.

C'est exactement le point où la démonstration ci-dessus échouerait : le minimum d'une infinité de rayons strictement positifs peut être nul.

Parties fermées

Définition

Une partie F de E est fermée (on dit aussi : est un fermé de E) lorsque son complémentaire EF est un ouvert de E.

Remarque

« Fermé » n'est pas le contraire de « ouvert » : ce sont deux propriétés indépendantes.

Les parties et E sont à la fois ouvertes et fermées, leurs complémentaires respectifs étant E et .

Dans R, l'intervalle [0,1[ n'est ni ouvert ni fermé : le point 0 n'est centre d'aucune boule incluse dans [0,1[, et le complémentaire ],0[[1,+[ n'est pas ouvert non plus à cause du point 1.

La faute la plus fréquente consiste à écrire « A n'est pas ouvert, donc A est fermé ». Elle coûte cher.

Propriété

Stabilité des fermés.

  1. Une intersection quelconque de fermés de E est un fermé de E.
  2. Une réunion finie de fermés de E est un fermé de E.

Démonstration. Il suffit de passer au complémentaire dans la propriété correspondante pour les ouverts, à l'aide des lois de De Morgan :

EiIFi=iI(EFi),Ek=1pFk=k=1p(EFk).

Dans le premier cas, on obtient une réunion quelconque d'ouverts, donc un ouvert ; dans le second, une intersection finie d'ouverts, donc un ouvert.

Le tableau suivant résume les quatre énoncés, qu'il faut savoir réciter sans hésitation.

Réunion Intersection
Ouverts quelconque finie
Fermés finie quelconque

Exemple

Pourquoi la réunion doit être finie. Dans R, les ensembles Fn=[1n,1] sont fermés pour n1, et

n1Fn=]0,1].

En effet, tout x]0,1] vérifie x1n dès que n1x, et aucun Fn ne contient 0. Or ]0,1] n'est pas fermé : son complémentaire ],0]]1,+[ n'est pas ouvert, car aucune boule centrée en 0 n'y est incluse.

La caractérisation séquentielle des fermés

Propriété

Caractérisation séquentielle des fermés. Une partie F de E est fermée si et seulement si, pour toute suite (xn) d'éléments de F qui converge vers un élément de E, on a F.

On résume cela en disant qu'un fermé est stable par passage à la limite.

Démonstration. Sens direct. Supposons F fermée et soit (xn) une suite de F convergeant vers E. Raisonnons par l'absurde en supposant F. Alors appartient à l'ouvert EF, donc il existe r>0 tel que B(,r)EF. Comme xn, il existe un rang n0 tel que xn0r2<r, donc xn0B(,r)EF. Mais xn0F : contradiction. Donc F.

Réciproque. Supposons la propriété de stabilité et montrons que EF est ouvert. Raisonnons encore par l'absurde : si EF n'était pas ouvert, il existerait aEF tel qu'aucune boule centrée en a ne soit incluse dans EF, c'est-à-dire tel que

r>0,B(a,r)F.

Pour chaque nN, choisissons alors xnB ⁣(a,1n+1)F. La suite (xn) est à valeurs dans F et vérifie xna<1n+10, donc elle converge vers a. Par hypothèse, aF, ce qui contredit aEF. Donc EF est ouvert et F est fermée.

Remarque

Cette caractérisation est, de très loin, l'outil le plus utilisé du chapitre. Le réflexe de rédaction est immuable : « soit (xn) une suite d'éléments de F convergeant vers ; montrons que F ». On passe alors à la limite dans les relations qui définissent F, en s'appuyant sur la continuité des opérations.

Propriété

Toute boule fermée Bf(a,r) et toute sphère S(a,r) est une partie fermée de E.

Démonstration. Boule fermée. Soit (xn) une suite de Bf(a,r) convergeant vers . Pour tout n, xnar. Or xnaa, donc, par continuité de la norme (inégalité triangulaire renversée), xnaa. Le passage à la limite dans l'inégalité large donne ar, c'est-à-dire Bf(a,r).

Sphère. Le raisonnement est identique en remplaçant l'inégalité par une égalité : si xna=r pour tout n, alors la suite constante (r) converge vers a, donc a=r et S(a,r).

Remarque

Observez le contraste avec la boule ouverte. Si l'on part d'une suite de B(a,r), l'inégalité stricte xna<r ne survit pas au passage à la limite : elle devient large. C'est exactement pour cela que B(a,r) n'est pas fermée en général, et c'est la raison de fond pour laquelle les inégalités strictes fabriquent des ouverts, et les inégalités larges des fermés.

Points adhérents et adhérence

Avant d'énoncer les définitions, un dessin. Sur la figure ci-dessous, la partie A est la zone grisée. Le point a est le centre d'une petite boule entièrement contenue dans A : il est intérieur à A. Le point b est situé sur le bord : aucune boule centrée en b n'est contenue dans A, mais toute boule centrée en b rencontre A. Le point c, lui, est assez loin de A pour qu'une petite boule centrée en c évite complètement A.

Point intérieur, point adhérent, point extérieur

Autrement dit : a appartient à l'intérieur de A, b appartient à l'adhérence de A, c n'appartient pas à l'adhérence de A.

Définition

Soit A une partie de E. Un point xE est adhérent à A lorsque

r>0,B(x,r)A,

c'est-à-dire lorsque toute boule ouverte centrée en x rencontre A. L'ensemble des points adhérents à A s'appelle l'adhérence de A et se note A.

Remarque

On a toujours AA : si aA, toute boule B(a,r) contient a, donc rencontre A.

Un point adhérent à A n'appartient pas nécessairement à A : dans R, le réel 0 est adhérent à ]0,1[ sans lui appartenir, puisque tout intervalle ]r,r[ contient des réels strictement positifs et petits.

Propriété

Caractérisation séquentielle de l'adhérence. Soient A une partie de E et xE. Alors

xA    il existe une suite (an) d’eˊleˊments de A qui converge vers x.

Démonstration. Sens direct. Supposons xA. Pour chaque nN, la boule B ⁣(x,1n+1) rencontre A : choisissons un élément an dans B ⁣(x,1n+1)A. La suite (an) est à valeurs dans A et vérifie

anx<1n+1n+0,

donc elle converge vers x.

Réciproque. Supposons qu'il existe une suite (an) d'éléments de A convergeant vers x, et soit r>0. Par définition de la convergence appliquée à ε=r2, il existe un rang N tel que aNxr2<r. Alors aNB(x,r)A, qui est donc non vide. Ceci valant pour tout r>0, on a xA.

Propriété

Une partie A de E est fermée si et seulement si A=A.

Démonstration. Sens direct. Supposons A fermée. L'inclusion AA est toujours vraie. Réciproquement, soit xA : d'après la caractérisation séquentielle, il existe une suite (an) d'éléments de A convergeant vers x ; comme A est fermée, la caractérisation séquentielle des fermés donne xA. Donc AA, puis A=A.

Réciproque. Supposons A=A et vérifions la caractérisation séquentielle des fermés. Soit (an) une suite d'éléments de A convergeant vers . D'après la caractérisation séquentielle de l'adhérence, A=A. Donc A est fermée.

Remarque

Le programme de PC limite explicitement l'étude de l'adhérence. Les deux seuls énoncés au programme sont ceux que vous venez de lire : l'adhérence est l'ensemble des points adhérents, et elle se décrit par les suites. Toute autre propriété de l'adhérence est hors programme et ne doit pas être invoquée comme un résultat de cours.

En revanche, calculer l'adhérence d'une partie donnée est un exercice tout à fait légitime, et il se traite toujours par double inclusion, avec les suites dans les deux sens : on montre qu'un candidat est limite d'une suite d'éléments de A, et réciproquement que toute limite d'une suite d'éléments de A appartient au candidat.

Exemple

Un calcul d'adhérence. Dans R, montrons que ]0,1[=[0,1].

Inclusion [0,1]]0,1[. Soit x[0,1]. Posons, pour nN,

xn=(11n+2)x+1n+2×12.

C'est un barycentre de x et de 12 à coefficients strictement positifs, donc xn est strictement compris entre min(x,12) et max(x,12) lorsque x12, et vaut 12 sinon : dans tous les cas xn]0,1[. De plus xnx=1n+212x0, donc xnx et x est adhérent.

Inclusion ]0,1[[0,1]. Soit x adhérent, limite d'une suite (xn) d'éléments de ]0,1[. Chaque xn vérifie 0xn1, inégalités larges qui passent à la limite : 0x1.

D'où l'égalité. Le même schéma, avec xn=a+(11n+1)(xa), montre que B(a,r)=Bf(a,r) dans n'importe quel evn : ces xn appartiennent à B(a,r) car xna=(11n+1)xa<r, et ils tendent vers x ; réciproquement, l'inégalité xna<r passe à la limite sous forme large.

Parties denses

Définition

Une partie A de E est dense dans E lorsque A=E, c'est-à-dire lorsque tout élément de E est limite d'une suite d'éléments de A.

Remarque

Trois formulations équivalentes de la densité, à connaître :

  1. A=E ;
  2. tout xE est limite d'une suite d'éléments de A ;
  3. toute boule ouverte B(x,r), avec xE et r>0, rencontre A.

L'équivalence entre 1 et 3 est la définition d'un point adhérent, celle entre 1 et 2 est la caractérisation séquentielle. On dit intuitivement que A est « partout » dans E : on ne peut pas s'éloigner de A, aussi petite que soit la boule choisie.

Exemple

Q est dense dans R. C'est un résultat de première année : tout intervalle ouvert non vide de R contient un rationnel. Traduit avec les suites : pour xR, la suite rn=10nx10n est faite de nombres rationnels (des décimaux, même) et vérifie

0xrn<110nn+0,

donc rnx. Ainsi Q=R.

L'ensemble RQ des irrationnels est lui aussi dense dans R : la suite rn+2n+1 est faite d'irrationnels et converge vers x. Deux parties disjointes peuvent donc être denses simultanément.

Invariance par passage à une norme équivalente

Propriété

Soient N et N deux normes équivalentes sur E. Alors une partie de E est ouverte pour N si et seulement si elle l'est pour N. Il en va de même pour les parties fermées, les points intérieurs, les points adhérents, l'adhérence et les parties denses.

Démonstration. Notons BN(a,r) et BN(a,r) les boules ouvertes relatives à chaque norme, et soient α,β>0 tels que αNNβN.

Montrons d'abord l'inclusion de boules

BN(a,αr)BN(a,r).

En effet, si N(xa)<αr, alors αN(xa)N(xa)<αr, donc N(xa)<r.

Soit maintenant U un ouvert pour N et aU : il existe r>0 tel que BN(a,r)U, donc BN(a,αr)U avec αr>0. Ainsi U est ouvert pour N. L'implication inverse s'obtient en échangeant les rôles des deux normes.

Les fermés s'en déduisent par passage au complémentaire. Pour les points intérieurs et adhérents, l'argument est le même : le critère « il existe une boule incluse » et le critère « toute boule rencontre » se transportent d'une norme à l'autre par l'inclusion de boules ci-dessus. Enfin, la densité s'exprime à l'aide de l'adhérence, donc est également préservée.

Remarque

Cette propriété est ce qui rendra le théorème d'équivalence des normes en dimension finie si puissant. En dimension finie, il n'y aura ni « ouvert pour 1 » ni « ouvert pour » : il y aura les ouverts, sans plus de précision.

Méthode

Montrer qu'une partie est ouverte ou fermée : les trois réflexes.

  1. Image réciproque par une application continue (section 5, et c'est la voie la plus rapide) : une inégalité stricte entre fonctions continues donne un ouvert, une égalité ou une inégalité large donne un fermé. Exemples : {A  ;  detA0} est ouvert, {A  ;  t ⁣AA=In} est fermé.
  2. Suites, pour les fermés : « soit (xn) une suite de F convergeant vers , montrons F », puis passage à la limite dans les relations qui définissent F.
  3. Complémentaire et opérations : F est fermée si et seulement si EF est ouverte ; réunion quelconque et intersection finie d'ouverts ; intersection quelconque et réunion finie de fermés ; les boules ouvertes sont ouvertes, les boules fermées et les sphères sont fermées.

Et si tout échoue, retour à la définition : pour aU, exhiber explicitement un rayon r>0 (qui dépend de a) tel que B(a,r)U, et le vérifier par inégalité triangulaire. Le rayon rac est le modèle de tous ces calculs.

Limites et continuité

Dans toute cette section, (E,) et (F,) sont deux espaces vectoriels normés, A est une partie de E et f une application de A dans F.

Limite en un point adhérent

Définition

Soient aA et F. On dit que f admet pour limite en a lorsque

ε>0, δ>0, xA,xaδ    f(x)ε.

On note alors limxaf(x)=, ou f(x)xa.

Remarque

Deux points méritent attention.

D'abord, on exige aA, et non aA. C'est ce qui permet de parler de la limite de sinxx en 0, alors que la fonction n'est pas définie en 0 : le point 0 est adhérent à R. En revanche, si a n'était pas adhérent à A, il existerait une boule B(a,δ) ne rencontrant pas A, et la définition serait vérifiée par n'importe quel : la limite ne serait pas unique et la notation n'aurait aucun sens.

Ensuite, la définition n'utilise que la norme au départ et la norme à l'arrivée. Remplacer l'une ou l'autre par une norme équivalente ne change rien, d'après la section précédente.

Propriété

Unicité de la limite. Si aA, la fonction f admet au plus une limite en a.

Démonstration. Supposons que et soient deux limites de f en a, et soit ε>0. Il existe δ>0 et δ>0 tels que, pour xA, la condition xaδ donne f(x)ε, et la condition xaδ donne f(x)ε. Posons η=min(δ,δ)>0. C'est ici que sert l'hypothèse aA : la boule B(a,η) rencontre A, donc il existe xA tel que xa<η. Pour ce x,

f(x)+f(x)2ε.

Le réel positif est donc inférieur à 2ε pour tout ε>0 : il est nul, donc =.

Propriété

Caractérisation séquentielle de la limite. Soient aA et F. Alors f admet pour limite en a si et seulement si, pour toute suite (xn) d'éléments de A convergeant vers a, la suite (f(xn)) converge vers .

Démonstration. Sens direct. Supposons f(x) quand xa, et soit (xn) une suite de A convergeant vers a. Soit ε>0 ; il existe δ>0 tel que f(x)ε dès que xA et xaδ. Comme xna, il existe n0 tel que xnaδ pour tout nn0. Pour ces indices, f(xn)ε. Donc f(xn).

Réciproque, par contraposition. Supposons que f n'admette pas pour limite en a. La négation de la définition s'écrit : il existe ε0>0 tel que, pour tout δ>0, il existe xA avec xaδ et f(x)>ε0. Appliquons cela à δ=1n+1 pour chaque nN : on obtient xnA tel que

xna1n+1etf(xn)>ε0.

La suite (xn) est à valeurs dans A et converge vers a, mais (f(xn)) ne converge pas vers . La propriété séquentielle est donc en défaut.

Remarque

Cette caractérisation a deux usages, symétriques et tous deux essentiels.

Pour démontrer une limite, on peut passer par les suites, ce qui permet de réutiliser tous les théorèmes sur les suites.

Pour démontrer qu'une limite n'existe pas, c'est l'outil unique : il suffit d'exhiber deux suites tendant vers a dont les images ont des limites différentes. Attention à la logique : la propriété doit être vraie pour toutes les suites, donc une seule suite bien choisie ne prouve jamais l'existence d'une limite, alors que deux suites contradictoires prouvent sa non-existence.

Propriété

Opérations sur les limites. Soient f,g:AF, λK, aA, et supposons f(x) et g(x) quand xa. Alors, quand xa :

  1. (f+g)(x)+ et (λf)(x)λ ;
  2. f(x) ;
  3. si φ:AK vérifie φ(x)μ, alors (φf)(x)μ ;
  4. si F=K et 0, alors f(x)g(x).

Démonstration. Tout se déduit de la caractérisation séquentielle et des opérations sur les limites de suites, démontrées en section 2. Prenons une suite quelconque (xn) de A convergeant vers a : alors f(xn) et g(xn), donc f(xn)+g(xn)+, et ainsi de suite. Comme ceci vaut pour toute suite, la caractérisation séquentielle permet de conclure.

Propriété

Composition. Soient AE, BF, f:AF telle que f(A)B, et g:BGG est un espace vectoriel normé. Soient aA et bB. Si f(x)b quand xa et si g est continue en b, alors

g(f(x))xag(b).

Cas particulier constamment utilisé : si f est continue en a et g continue en f(a), alors gf est continue en a.

Démonstration. Utilisons la caractérisation séquentielle. Soit (xn) une suite d'éléments de A convergeant vers a. L'hypothèse sur f donne f(xn)b, et les f(xn) appartiennent à B ; la continuité de g en b donne alors g(f(xn))g(b). Ceci valant pour toute suite (xn), la caractérisation séquentielle permet de conclure.

Continuité

Définition

Soit aA. On dit que f est continue en a lorsque f admet une limite en a, nécessairement égale à f(a) :

ε>0, δ>0, xA,xaδ    f(x)f(a)ε.

On dit que f est continue sur A lorsqu'elle est continue en chaque point de A.

Propriété

Caractérisation séquentielle de la continuité. Soit aA. La fonction f est continue en a si et seulement si, pour toute suite (xn) d'éléments de A convergeant vers a, la suite (f(xn)) converge vers f(a).

Démonstration. C'est la caractérisation séquentielle de la limite, appliquée avec =f(a).

Propriété

Opérations. Soient f,g:AF continues en aA, φ:AK continue en a, et λK. Alors f+g, λf, φf et xf(x) sont continues en a. Si F=K et g(a)0, alors fg est continue en a. Enfin, la composée de deux applications continues est continue.

En particulier, l'ensemble C(A,F) des applications continues de A dans F est un K-espace vectoriel.

Démonstration. Ce sont les opérations sur les limites, avec =f(a) et =g(a).

Image réciproque d'un ouvert, d'un fermé

Propriété

Théorème central. Soit f:EF une application continue sur E tout entier.

  1. L'image réciproque par f de tout ouvert de F est un ouvert de E.
  2. L'image réciproque par f de tout fermé de F est un fermé de E.

Démonstration. Cas d'un fermé. Soit F un fermé de F et posons A=f1(F)={xE  ;  f(x)F}. Utilisons la caractérisation séquentielle. Soit (xn) une suite d'éléments de A convergeant vers E. Par continuité de f en , on a f(xn)f(). Or f(xn)F pour tout n, et F est fermé, donc f()F, c'est-à-dire A. Ainsi A est fermée.

Cas d'un ouvert. Soit U un ouvert de F. Son complémentaire FU est fermé, donc f1(FU) est fermé d'après le point précédent. Or

f1(FU)=Ef1(U),

car dire que f(x)U revient à dire que xf1(U). Le complémentaire de f1(U) est donc fermé, ce qui signifie exactement que f1(U) est ouvert.

Remarque

Deux mises en garde.

Il s'agit bien de l'image réciproque, pas de l'image. L'image directe d'un ouvert par une application continue n'est pas forcément ouverte : l'application constante égale à 0 envoie l'ouvert R sur {0}, qui n'est pas ouvert. L'image directe d'un fermé n'est pas forcément fermée non plus : x11+x2 envoie le fermé R sur ]0,1].

L'hypothèse « continue sur E tout entier » compte. Si f n'est définie et continue que sur une partie A, la conclusion tombe : la fonction f:]0,1]R, f(x)=x, est continue, et f1(]12,2[)=]12,1] n'est ni ouverte ni fermée dans R. Dans les exercices, on prend donc soin de définir la fonction sur l'espace entier.

Propriété

Conséquences pratiques. Soit f:ER continue sur E. Alors :

{xE  ;  f(x)>0} est un ouvert,{xE  ;  f(x)=0} et {xE  ;  f(x)0} sont des fermeˊs.

Démonstration. Ces trois ensembles sont respectivement f1(]0,+[), f1({0}) et f1(],0]). Or ]0,+[ est un ouvert de R, tandis que {0} et ],0] sont des fermés de R : leurs complémentaires R et ]0,+[ sont ouverts. Le théorème conclut.

Remarque

Le réflexe à installer : une inégalité stricte entre fonctions continues définit un ouvert, une égalité ou une inégalité large définit un fermé. Le même énoncé s'applique à f(x)<0, à f(x)0, et par intersection à un système de plusieurs conditions, à condition de respecter la règle sur les intersections : un nombre fini d'inégalités strictes donne encore un ouvert, un nombre quelconque d'égalités ou d'inégalités larges donne encore un fermé.

Exemple

Trois applications immédiates.

Le disque {(x,y)R2  ;  x2+y2<1} est un ouvert de R2, comme image réciproque de ],1[ par la fonction polynomiale continue (x,y)x2+y2.

L'ensemble {(x,y)R2  ;  x2+y21 et x0} est un fermé de R2, comme intersection de deux fermés définis par des inégalités larges.

L'ensemble {AMn(R)  ;  tr(A)=1} est un fermé de Mn(R), la trace étant continue (nous le justifierons en section 6).

Applications lipschitziennes

Définition

Soient A une partie de E et f:AF. On dit que f est lipschitzienne lorsqu'il existe une constante k0 telle que

x,yA,f(x)f(y)kxy.

On dit alors que f est k-lipschitzienne.

Propriété

Toute application lipschitzienne est continue.

Démonstration. Soit f une application k-lipschitzienne de A dans F et aA. Si k=0, alors f est constante, donc continue. Supposons k>0 et soit ε>0. Posons δ=εk>0. Pour xA vérifiant xaδ, on obtient

f(x)f(a)kxakδ=ε.

C'est exactement la définition de la continuité en a, et a était quelconque.

Exemple

La norme est 1-lipschitzienne. L'application ν:ER, ν(x)=x, vérifie

ν(x)ν(y)=xyxy

d'après l'inégalité triangulaire renversée. Elle est donc continue sur E. Conséquence immédiate, retrouvée autrement : S(0,1)=ν1({1}) est un fermé, et B(0,1)=ν1(],1[) est un ouvert.

Exemple

La distance à une partie est 1-lipschitzienne. Soit A une partie non vide de E. Pour xE, l'ensemble {xa  ;  aA} est une partie de R non vide et minorée par 0 : elle admet une borne inférieure, que l'on note

d(x,A)=infaAxa.

Montrons que xd(x,A) est 1-lipschitzienne. Soient x,yE et aA. Par inégalité triangulaire,

d(x,A)xaxy+ya,

la première inégalité venant du fait que d(x,A) minore tous les xa. Donc, pour tout aA,

d(x,A)xyya.

Le membre de gauche est un minorant de l'ensemble des ya ; il est donc inférieur à la borne inférieure de cet ensemble :

d(x,A)xyd(y,A),c’est-aˋ-dired(x,A)d(y,A)xy.

En échangeant x et y, on obtient l'inégalité symétrique, d'où d(x,A)d(y,A)xy. L'application est donc continue sur E.

Remarque

Une conséquence utile, qui n'est pas un résultat du cours de PC mais se redémontre en deux lignes dès qu'on en a besoin : pour A non vide, xA si et seulement si d(x,A)=0. En effet, si d(x,A)=0, la définition de la borne inférieure fournit pour chaque n un anA tel que xan1n+1, donc anx et xA ; réciproquement, si anx avec anA, alors 0d(x,A)xan0.

Un exemple complet de discontinuité

Exemple

Une fonction de deux variables non continue en l'origine. Soit f:R2R définie par

f(x,y)=xyx2+y2  si (x,y)(0,0),f(0,0)=0.

Continuité en dehors de l'origine. Sur l'ouvert R2{(0,0)}, f est un quotient de deux fonctions polynomiales dont le dénominateur ne s'annule pas : elle y est continue.

Étude en l'origine. Considérons les deux suites

un=(1n, 0)etvn=(1n, 1n),

qui tendent toutes deux vers (0,0), puisque un=vn=1n0. Or

f(un)=1n×01n2=0n+0,f(vn)=1n22n2=12n+12.

Les deux suites images ont des limites différentes. D'après la caractérisation séquentielle, f n'admet pas de limite en (0,0), et en particulier elle n'y est pas continue, quelle que soit la valeur qu'on lui attribue en ce point.

Le piège à connaître. Les deux applications partielles xf(x,0) et yf(0,y) sont identiquement nulles, donc continues. La continuité des applications partielles n'entraîne pas la continuité de la fonction. C'est même l'erreur la plus fréquente sur les fonctions de plusieurs variables : pour conclure à la continuité, il faut contrôler f(x,y) quand le couple (x,y) tend vers l'origine par un chemin quelconque, pas seulement le long des axes.

Espaces vectoriels normés de dimension finie

Le théorème d'équivalence des normes

Propriété

Théorème (admis). Sur un K-espace vectoriel de dimension finie, toutes les normes sont équivalentes.

Remarque

La démonstration de ce théorème n'est pas au programme de PC : il est admis, et il faut le citer tel quel, en vérifiant seulement que l'espace est bien de dimension finie.

Ses conséquences sont considérables. Si E est de dimension finie, alors, d'après tout ce qui précède, les notions suivantes ne dépendent pas de la norme choisie :

  • les parties bornées et les suites bornées ;
  • les suites convergentes et leurs limites ;
  • les parties ouvertes, les parties fermées, les points intérieurs, les points adhérents, les adhérences, les parties denses ;
  • les fonctions continues, les limites de fonctions.

On peut donc dire « la suite (An) de Mn(R) converge », « la partie X de R3 est fermée », « f est continue sur Kn[X] » sans préciser la norme, et l'on choisit dans chaque démonstration la norme la plus commode, en général sur les coordonnées.

En dimension infinie, rien de tout cela : la précision de la norme redevient obligatoire, comme l'a montré l'exemple de fn(t)=tn.

Convergence coordonnée par coordonnée

Propriété

Soit E un K-espace vectoriel de dimension finie p1, muni d'une base B=(e1,,ep). Soit (un) une suite de E, dont on note un=i=1pxi,nei la décomposition, et soit =i=1pλiei. Alors

unn+    pour chaque i{1,,p}, xi,nn+λi  dans K.

Le même énoncé vaut pour la limite d'une fonction à valeurs dans un evn de dimension finie : elle existe si et seulement si chacune de ses fonctions coordonnées admet une limite.

Démonstration. Toutes les normes de E étant équivalentes, on peut choisir celle qui nous arrange : prenons

N(x)=max1ipxiouˋx=i=1pxiei,

qui est bien une norme sur E (c'est transportée par l'isomorphisme des coordonnées, application linéaire injective). Alors

N(un)=max1ipxi,nλi.

Si N(un)0, alors pour chaque i, 0xi,nλiN(un)0, donc xi,nλi. Réciproquement, si chacune des p suites (xi,nλi)n tend vers 0, leur maximum aussi, car il s'agit d'un maximum d'un nombre fini de suites : pour ε>0, chaque suite est majorée par ε à partir d'un rang ni, et à partir du rang max(n1,,np) le maximum l'est aussi.

Exemple

Une suite de matrices, revisitée. Dans M2(R), qui est de dimension 4, la suite

An=(1+1n(1)nn2nn+1en)

converge, et il suffit pour le voir de regarder les quatre coefficients : ils tendent respectivement vers 1, 0, 1 et 0. Donc

Ann+(1010).

Aucune norme n'est à préciser : M2(R) est de dimension finie. Voilà pourquoi, en pratique, une suite de matrices « converge coefficient par coefficient » : c'est le théorème ci-dessus appliqué à la base canonique.

Exemple

Un fermé de Mn(R) obtenu par les suites. Montrons que On(R)={AMn(R)  ;  t ⁣AA=In} est une partie fermée. Soit (Ap) une suite de On(R) convergeant vers A. La convergence a lieu coefficient par coefficient, et chaque coefficient de t ⁣ApAp est une somme de produits de coefficients de Ap : il converge donc vers le coefficient correspondant de t ⁣AA. En passant à la limite dans l'égalité t ⁣ApAp=In, on obtient t ⁣AA=In, donc AOn(R).

De plus On(R) est bornée : si t ⁣AA=In, chaque colonne de A est de norme euclidienne 1, donc iai,j2=1 pour tout j, donc ai,j1 pour tous i,j, c'est-à-dire N(A)1. Enfin elle est non vide, puisqu'elle contient In. Retenez cet exemple : On(R) est non vide, fermée et bornée dans un espace de dimension finie, ce qui est exactement le jeu d'hypothèses du théorème suivant.

Le théorème des bornes atteintes

Propriété

Théorème des bornes atteintes (admis). Soient E un espace vectoriel normé de dimension finie, A une partie de E non vide, fermée et bornée, et f:AR une fonction continue sur A. Alors f est bornée sur A et atteint ses bornes : il existe xminA et xmaxA tels que

xA,f(xmin)f(x)f(xmax).

Remarque

La démonstration de ce théorème n'est pas au programme : il est admis. C'est la généralisation exacte de l'énoncé de première année « une fonction continue sur un segment [a,b] est bornée et atteint ses bornes », le segment étant précisément une partie non vide, fermée et bornée de R, qui est de dimension 1.

Notez ce que le théorème donne et ce qu'il ne donne pas. Il garantit l'existence d'un maximum et d'un minimum ; il ne dit rien sur leur valeur, ni sur l'unicité des points où ils sont atteints. C'est un théorème d'existence, et c'est précisément pour cela qu'il est précieux : il autorise à écrire « soit x0 un point où f atteint son maximum » avant tout calcul.

Méthode

Mode d'emploi du théorème des bornes atteintes. Avant de l'invoquer, vérifier les cinq hypothèses, une par une et explicitement dans la copie :

  1. l'espace ambiant est de dimension finie ;
  2. la partie A est non vide (c'est l'hypothèse qu'on oublie, et elle est indispensable : sur l'ensemble vide, il n'y a pas de maximum) ;
  3. la partie A est fermée (le plus souvent par image réciproque ou par les suites) ;
  4. la partie A est bornée (majorer une norme des éléments de A) ;
  5. la fonction f est à valeurs réelles et continue sur A.

Une fois ces cinq points établis, la conclusion s'écrit en une ligne. Et si l'une des hypothèses manque, ne pas essayer de contourner : le résultat est faux, comme le montrent les contre-exemples ci-dessous.

Exemple

Premier exemple : la distance à un fermé est atteinte. Soient E de dimension finie, A une partie non vide et fermée de E, et xE. Montrons qu'il existe a0A tel que xa0=d(x,A).

Posons R=d(x,A)+1 et K=ABf(x,R).

K est non vide. Par définition de la borne inférieure, il existe aA tel que xa<d(x,A)+1=R, et ce a appartient à K.

K est fermée, comme intersection de deux fermés, et bornée, comme partie de la boule Bf(x,R).

La fonction g:axa est continue sur K, car 1-lipschitzienne : xaxbab.

Le théorème s'applique : g atteint son minimum sur K en un point a0KA. Il reste à voir que ce minimum vaut d(x,A).

D'une part, a0 appartient à A, donc d(x,A)xa0.

D'autre part, soit aA quelconque. Si aK, la minimalité de a0 donne xaxa0. Si aK, c'est que xa>R, et comme a0Bf(x,R) on a xa0R, donc là encore xaxa0. Ainsi xa0 minore l'ensemble des xa pour aA, donc xa0d(x,A).

Les deux inégalités donnent xa0=d(x,A) : la borne inférieure est atteinte.

Exemple

Deuxième exemple : une fonction qui tend vers + à l'infini atteint son minimum. Soit f:RnR continue, telle que f(x)+ quand x+, c'est-à-dire

MR, R>0, xRn,x>R    f(x)>M.

Alors f atteint un minimum global sur Rn.

En effet, appliquons l'hypothèse avec M=f(0) : il existe R>0 tel que f(x)>f(0) dès que x>R. La boule fermée Bf(0,R) est non vide (elle contient 0), fermée et bornée dans Rn, qui est de dimension finie, et f y est continue : le théorème donne un point x0Bf(0,R)f atteint son minimum sur cette boule. Notons m=f(x0), et remarquons que mf(0) puisque 0Bf(0,R).

Soit maintenant xRn quelconque. Ou bien xR, et alors f(x)m par définition de x0 ; ou bien x>R, et alors f(x)>f(0)m. Dans les deux cas f(x)m : le minimum sur la boule est en fait un minimum global.

C'est le schéma de démonstration standard des problèmes d'optimisation sur Rn : on se ramène à une boule fermée, on applique le théorème, puis on vérifie que ce qui se passe à l'extérieur ne peut pas faire mieux.

Remarque

Les hypothèses sont toutes indispensables. Quatre contre-exemples à retenir.

Partie non fermée. Sur A=]0,1], qui est bornée mais pas fermée, la fonction continue f(x)=1x n'est pas bornée.

Partie non bornée. Sur A=R, qui est fermé mais pas borné, la fonction continue f(x)=arctanx est bornée mais n'atteint ni π2 ni π2.

Fonction non continue. Sur A=[0,1], la fonction valant x sur [0,1[ et 0 en 1 est bornée et n'atteint pas sa borne supérieure, qui vaut 1.

Dimension infinie. Prenons E=C([0,1],R) muni de et A=Bf(0,1), qui est non vide, fermée et bornée. Posons

φ(f)=01/2f(t)dt1/21f(t)dt.

L'application φ est 1-lipschitzienne, donc continue, car φ(f)φ(g)01fgfg. Pour fA, on a φ(f)01f(t)dt1. En prenant fn affine par morceaux, valant 1 sur [0,121n] et 1 sur [12+1n,1], on obtient φ(fn)12n, donc la borne supérieure de φ sur A vaut 1. Elle n'est pas atteinte : si φ(f)=1 avec f1, alors

01/2(1f(t))dt+1/21(1+f(t))dt=1φ(f)=0,

et ces deux intégrales de fonctions continues positives sont donc nulles, ce qui impose f=1 sur [0,12] et f=1 sur [12,1] : impossible en t=12. Le théorème est donc bien réservé à la dimension finie.

Continuité des applications linéaires

Propriété

Soient E et F deux espaces vectoriels normés, avec E de dimension finie. Alors toute application linéaire u:EF est continue. Plus précisément, il existe k0 tel que u(x)kx pour tout xE, et u est k-lipschitzienne.

Démonstration. Soit B=(e1,,ep) une base de E. Comme toutes les normes de E sont équivalentes et que la continuité ne dépend pas du choix de normes équivalentes, on peut munir E de la norme des coordonnées

x=max1ipxipourx=i=1pxiei.

Par linéarité, u(x)=i=1pxiu(ei), donc, par inégalité triangulaire et homogénéité,

u(x)i=1pxiu(ei)(i=1pu(ei))max1ipxi=kx,

k=i=1pu(ei) est un réel positif qui ne dépend que de u et de la base, pas de x.

Il reste à en déduire la continuité. Pour x,yE, la linéarité donne

u(x)u(y)=u(xy)kxy,

donc u est k-lipschitzienne, donc continue.

Remarque

L'hypothèse porte sur l'espace de départ. En dimension infinie, le résultat tombe : sur E=R[X] muni de N(P)=maxkak, l'application linéaire de dérivation D:PP n'est pas continue, car N(Xn)=1 tandis que N(D(Xn))=N(nXn1)=n, de sorte qu'aucune majoration N(D(P))kN(P) n'est possible. Ce type d'exemple n'est pas exigible en PC, mais il explique pourquoi le théorème insiste sur la dimension finie.

Applications multilinéaires et polynomiales

Propriété

Soient E1,,Eq des espaces vectoriels normés de dimension finie et F un espace vectoriel normé. Toute application multilinéaire B:E1××EqF est continue.

Démonstration dans le cas bilinéaire. Traitons q=2, le cas général étant identique avec des notations plus lourdes. Soient (e1,,ep) une base de E1, (f1,,fm) une base de E2, et munissons chaque espace de la norme infinie de ses coordonnées. Pour x=ixiei et y=jyjfj, la bilinéarité donne

B(x,y)=i=1pj=1mxiyjB(ei,fj),

d'où

B(x,y)i,jxiyjB(ei,fj)Cxy,avecC=i,jB(ei,fj).

Montrons la continuité en un point (a,b). En écrivant

B(x,y)B(a,b)=B(xa,y)+B(a,yb),

identité qui se vérifie en développant par bilinéarité, on obtient

B(x,y)B(a,b)Cxay+Cayb.

Lorsque (x,y)(a,b), les quantités xa et yb tendent vers 0, tandis que y reste borné (elle tend vers b). Le majorant tend donc vers 0, et B est continue en (a,b).

Définition

Soient E un espace vectoriel de dimension finie muni d'une base B, et F un espace vectoriel normé de dimension finie muni d'une base C. Une application f:EF est dite polynomiale lorsque chaque coordonnée de f(x) dans C est une fonction polynomiale des coordonnées de x dans B.

Propriété

Toute application polynomiale entre espaces vectoriels de dimension finie est continue.

Démonstration. Les applications coordonnées xxi sont linéaires sur un espace de dimension finie, donc continues. Une fonction polynomiale des xi s'obtient à partir d'elles par sommes et produits en nombre fini, opérations qui préservent la continuité. Chaque coordonnée de f est donc continue, et la convergence coordonnée par coordonnée permet de conclure que f l'est aussi.

Exemple

Les trois applications matricielles à connaître.

La trace tr:Mn(K)K est linéaire sur un espace de dimension finie n2, donc continue. On peut aussi le voir directement : tr(A)iai,inN(A).

Le déterminant det:Mn(K)K est une application polynomiale en les n2 coefficients, puisque

detA=σε(σ)i=1naσ(i),i

est une somme finie de produits de coefficients. Il est donc continu. Sans cette formule, un développement par rapport à une ligne et une récurrence sur n donnent la même conclusion.

Le produit matriciel (A,B)AB est bilinéaire de Mn(K)×Mn(K) dans Mn(K), espaces de dimension finie : il est donc continu. En pratique, cela signifie que si ApA et BpB, alors ApBpAB, ce qui autorise à passer à la limite dans une relation matricielle.

Exemple

Conséquences topologiques.

GLn(K) est un ouvert de Mn(K). En effet,

GLn(K)={AMn(K)  ;  detA0}=det1(K{0}),

image réciproque de l'ouvert K{0} par l'application continue det. En revanche, GLn(K) n'est pas fermé : nous avons vu une suite de matrices inversibles convergeant vers une matrice non inversible.

SLn(K)={A  ;  detA=1} est un fermé, image réciproque du fermé {1} par det. Il n'est pas borné dès que n2 : les matrices diag(t, 1/t, 1, , 1) y sont pour tout t>0, et leurs coefficients ne sont pas bornés.

On(R) est fermé et borné. Le caractère fermé se relit ici en une ligne : l'application At ⁣AA est polynomiale donc continue, et On(R) est l'image réciproque du fermé {In}. Le caractère borné a été établi plus haut. Il est non vide. Par conséquent, toute fonction réelle continue sur On(R) y atteint ses bornes : par exemple Atr(A) y admet un maximum, atteint en A=In puisque tr(A)n pour toute matrice orthogonale, chaque coefficient diagonal étant de valeur absolue au plus 1.

Exemple

GLn(K) est dense dans Mn(K). Soit AMn(K). Le polynôme caractéristique χA est de degré n, donc A possède au plus n valeurs propres. Or les scalaires 1p, pour p1, sont deux à deux distincts : au plus n d'entre eux peuvent être valeurs propres de A, donc il existe un rang p0 tel que 1p ne soit valeur propre de A pour aucun pp0. Pour de tels p, la matrice

Ap=A1pIn

est inversible, puisque 1p n'annule pas det(AXIn). Et ApA, puisque N ⁣(ApA)=1p0. Toute matrice est donc limite d'une suite de matrices inversibles, ce qui est la définition de la densité.

Ce résultat est très utile : pour établir une identité polynomiale en les coefficients d'une matrice, il suffit souvent de la démontrer pour les matrices inversibles, puis de passer à la limite par continuité.

Méthodes et erreurs classiques

Méthode

Montrer qu'une application N est une norme.

  1. Vérifier que N est bien définie à valeurs dans R (intégrale d'une fonction continue sur un segment, borne supérieure d'une partie majorée, maximum d'un ensemble fini).
  2. Homogénéité : N(λx)=λN(x), avec le module.
  3. Inégalité triangulaire : terme à terme dans K, ou par croissance de l'intégrale, ou par Cauchy-Schwarz si N vient d'un produit scalaire.
  4. Séparation : N(x)=0    x=0E. Pour 1 sur les fonctions : « continue, positive, d'intégrale nulle, donc nulle ».

Raccourci : si N=Nu avec u linéaire injective et N une norme, tout est immédiat.

Méthode

Montrer que deux normes ne sont pas équivalentes. Exhiber une suite (xn) de vecteurs non nuls telle que N(xn)N(xn)+, puis conclure par l'absurde : une majoration NβN rendrait ce quotient majoré par β.

Les suites qui marchent sur C([0,1],R) : fn(t)=tn, pour laquelle fn=1, fn1=1n+1 et fn2=12n+1 ; ou une fonction en pic de hauteur 1 et de base 2n.

Ne jamais tenter cela en dimension finie : c'est impossible.

Méthode

Montrer qu'une partie U est ouverte.

  1. Image réciproque : écrire U=f1(V) avec f continue sur l'espace entier et V ouvert. Les inégalités strictes entre fonctions continues donnent des ouverts : {det0}, {x2+y2<1}.
  2. Opérations : réunion quelconque, intersection finie d'ouverts ; une boule ouverte est un ouvert.
  3. Définition : pour aU, exhiber un rayon r>0 dépendant de a tel que B(a,r)U, et le vérifier par inégalité triangulaire.

Méthode

Montrer qu'une partie F est fermée.

  1. Caractérisation séquentielle, la voie la plus fréquente : « soit (xn) une suite de F convergeant vers ; montrons F », puis passage à la limite dans les relations définissant F, en invoquant la continuité des opérations. C'est ainsi qu'on traite On(R), l'ensemble des matrices symétriques, l'ensemble des A telles que A2=A.
  2. Image réciproque d'un fermé par une application continue : égalités et inégalités larges donnent des fermés.
  3. Complémentaire : montrer que EF est ouvert.

Cas gratuits : une boule fermée, une sphère.

Méthode

Montrer qu'une partie A est dense dans E. Prendre xE quelconque et construire explicitement une suite (an) d'éléments de A convergeant vers x. Le modèle est Ap=A1pIn pour la densité de GLn(K) dans Mn(K), et rn=10nx10n pour celle de Q dans R. Il n'y a pas d'autre méthode au programme.

Méthode

Montrer qu'une borne inférieure ou supérieure est atteinte. C'est le théorème des bornes atteintes, et la rédaction est toujours la même.

  1. Identifier la fonction f, à valeurs réelles, et la partie A sur laquelle on cherche l'extremum.
  2. Justifier que A est non vide, fermée et bornée, dans un espace de dimension finie. Si A n'est pas bornée, se ramener à une boule fermée Bf(0,R) bien choisie, en montrant qu'à l'extérieur la fonction est trop grande (ou trop petite) pour concurrencer.
  3. Justifier la continuité de f (lipschitzienne, polynomiale, opérations sur les fonctions continues).
  4. Conclure : « d'après le théorème des bornes atteintes, f atteint son minimum sur A en un point x0 », puis exploiter cette existence.

Remarque

Erreurs classiques.

Oublier le module dans l'homogénéité. Écrire N(λx)=λN(x) est une faute grave : avec λ=1, le membre de droite serait négatif. La bonne écriture est N(λx)=λN(x).

Dire « la suite converge » sans préciser la norme, en dimension infinie. La suite fn(t)=tn converge dans (C([0,1],R),1) et diverge dans (C([0,1],R),). En dimension finie, en revanche, la précision est inutile et l'alourdissement est superflu.

Appliquer le théorème des bornes atteintes sans vérifier ses hypothèses. Sur une partie non fermée (]0,1]), sur une partie non bornée (R), sur l'ensemble vide, ou en dimension infinie, la conclusion est fausse. Vérifier les cinq points, à chaque fois.

Confondre borné et fermé. Ce sont deux propriétés totalement indépendantes : ]0,1[ est bornée et non fermée, R est fermé et non borné, [0,1] est les deux, ]0,+[ n'est ni l'un ni l'autre.

Croire que « non ouvert » signifie « fermé ». L'intervalle [0,1[ n'est ni ouvert ni fermé ; et E sont les deux à la fois.

Confondre image et image réciproque. C'est l'image réciproque d'un ouvert qui est un ouvert. L'image directe d'un fermé par une application continue n'a aucune raison d'être fermée.

Passer à la limite dans une inégalité stricte. Si xn<1 pour tout n et xn, on ne peut conclure que 1. C'est précisément la raison pour laquelle une boule ouverte n'est pas fermée.

Conclure à la continuité d'une fonction de deux variables à partir de ses applications partielles. La fonction xyx2+y2 prolongée par 0 en l'origine a des applications partielles continues et n'est pas continue en (0,0).

Bloqué sur « Espaces vectoriels normés » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.