PC · Chapitre 01

Algèbre linéaire

Compléments sur les espaces vectoriels, sommes directes, sous-espaces stables, matrices par blocs, trace, réduction des endomorphismes et des matrices carrées, diagonalisation, trigonalisation.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Compléments sur les espaces vectoriels
  • Sommes directes
  • Sous-espaces stables
  • Matrices par blocs
  • Trace
  • Réduction des endomorphismes et des matrices carrées
  • Diagonalisation
  • Trigonalisation

En première année, vous avez appris qu'une matrice n'est pas un objet autonome : c'est la photographie d'un endomorphisme, prise dans une base. Changez la base, la photographie change, l'endomorphisme non. Le cours de PCSI s'achevait sur une question laissée ouverte, et c'est exactement celle que ce chapitre résout : quelle base choisir pour que la photographie soit la plus simple possible ?

La réponse idéale porte un nom, la diagonalisation. Si l'on parvient à construire une base B=(e1,,en) formée de vecteurs que u se contente de dilater, c'est-à-dire vérifiant u(ei)=λiei, alors la matrice de u dans cette base est diagonale et tout devient facile : les puissances se calculent coefficient par coefficient, le déterminant est un produit, le rang un comptage, l'inverse une division. L'endomorphisme, qui mélangeait les coordonnées, se décompose en n dilatations indépendantes le long de n droites. C'est la situation la plus confortable de toute l'algèbre linéaire, et c'est aussi celle qui rend calculables les systèmes différentiels et les suites récurrentes couplées que vous rencontrez en physique et en chimie.

Cet idéal n'est pas toujours atteignable, et il vaut mieux le savoir dès la première page. Deux obstacles bien distincts se présentent. Le premier tient au corps de base. La rotation d'angle droit du plan réel ne conserve aucune direction : elle envoie tout vecteur non nul sur un vecteur qui ne lui est pas colinéaire. Il n'existe donc aucune base de R2 dans laquelle sa matrice soit diagonale, et pourtant, vue dans C2, la même matrice se diagonalise sans difficulté avec les valeurs i et i. Cet obstacle-là disparaît par changement de corps. Le second est intrinsèque : l'endomorphisme de R2 de matrice (1101) ne conserve qu'une seule direction, celle de e1, et aucun agrandissement du corps n'en fera apparaître une deuxième. Pour lui, la meilleure forme accessible est triangulaire, et il faudra s'en contenter. Retenir ces deux exemples dès maintenant évite bien des illusions.

Le programme demande d'attaquer la question sous deux angles, et le chapitre est construit autour de leur rencontre.

Le premier angle est géométrique. Un sous-espace F est stable par u lorsque u ne le fait pas sortir de lui-même ; on peut alors regarder u « de l'intérieur de F », ce qui donne l'endomorphisme induit. Un sous-espace stable produit un bloc de zéros dans la matrice ; une décomposition de E en somme directe de sous-espaces stables produit une matrice diagonale par blocs ; et les plus petits sous-espaces stables possibles, les droites stables, produisent de simples coefficients diagonaux. Diagonaliser, c'est donc casser l'espace en droites stables, ni plus ni moins. Les vecteurs qui engendrent ces droites sont les vecteurs propres, les rapports de dilatation sont les valeurs propres, et le polynôme caractéristique fournit l'outil de calcul qui les débusque.

Le second angle est algébrique, et c'est la nouveauté de la deuxième année. À un endomorphisme u, on n'associe pas seulement ses puissances uk, mais tout polynôme P(u). On découvre alors qu'une bonne partie de la structure de u se lit sur les polynômes qui l'annulent : un polynôme annulateur de terme constant non nul livre l'inverse en une ligne, une division euclidienne livre toutes les puissances, et surtout le critère central du chapitre tient en une phrase, sans aucun calcul de sous-espace propre : u est diagonalisable si et seulement s'il est annulé par un polynôme scindé à racines simples. C'est ce critère qui rend immédiate la diagonalisabilité des projecteurs et des symétries, et c'est lui qui permet de traiter les endomorphismes définis par une relation, sans jamais écrire de matrice.

Le plan suit un ordre de dépendances strict. On commence par les outils de découpage : produits d'espaces vectoriels, sommes directes d'une famille finie de sous-espaces, bases adaptées. Vient ensuite le calcul par blocs, qui est le langage matriciel de ces découpages, avec le déterminant d'une matrice triangulaire par blocs, résultat modeste dont on se servira sans arrêt. Les sous-espaces stables font alors le lien entre les deux. La trace, courte section, fournit un invariant de similitude qui servira de garde-fou dans tous les calculs. On aborde ensuite les polynômes d'endomorphismes, puis l'interpolation de Lagrange, qui n'est pas un intrus : c'est elle qui permet, en fin de chapitre, de décrire les endomorphismes qui commutent avec un endomorphisme donné. La seconde moitié est consacrée à la réduction proprement dite : éléments propres, polynôme caractéristique et théorème de Cayley-Hamilton, diagonalisation, critère par polynôme annulateur, trigonalisation, et enfin une section de méthodes.

Trois résultats seulement seront admis, et ce sont exactement les trois que le programme dispense de démonstration : le théorème de Cayley-Hamilton, le critère de diagonalisabilité par polynôme annulateur scindé à racines simples, et le critère de trigonalisabilité par polynôme caractéristique scindé. Tout le reste est démontré.

Les notations valent pour tout le chapitre. La lettre K désigne R ou C ; lorsqu'un résultat dépend du corps, ce sera dit, et c'est un point sur lequel il ne faut jamais être négligent. L'espace E est un K-espace vectoriel, de dimension finie n1 sauf mention contraire. Les endomorphismes sont notés u, v, w ; leur ensemble est L(E) ; l'identité est idE ; on écrit uk pour la composée de k facteurs, avec u0=idE. Les matrices carrées de taille n forment Mn(K), les colonnes forment Mn,1(K), la matrice identité est In, la matrice nulle 0n, et GLn(K) est le groupe des matrices inversibles. On conserve Ker, Im, rg, tr, Vect, det, dim, deg, et t ⁣A pour la transposée. La matrice de u dans la base B est MatB(u). Les objets nouveaux sont le spectre Sp(u), le sous-espace propre Eλ(u), la multiplicité mλ(u) et le polynôme caractéristique χA ou χu.

Une convention doit être fixée avant tout, car deux usages coexistent dans la littérature et leur mélange est une source permanente d'erreurs de signe. Dans tout ce chapitre, le polynôme caractéristique est pris unitaire :

χA(X)=det(XInA),χu(X)=det(XidEu).

Jamais det(AXIn). Les deux conventions sont reliées par det(AXIn)=(1)nχA(X) : les racines sont les mêmes, les polynômes coïncident si n est pair et sont opposés si n est impair. Prenez l'habitude de la convention unitaire et n'en changez plus.

Un dernier mot sur le style attendu. Le programme de PC demande d'éviter tout excès de rigueur : on vérifie les hypothèses cruciales, on ne rédige pas trois lignes pour justifier qu'une somme de deux vecteurs d'un sous-espace y reste. Le cours qui suit est complet et entièrement démontré, mais il va droit au but, et vos copies doivent faire de même.

Produits, sommes et sommes directes de sous-espaces

Produit d'un nombre fini d'espaces vectoriels

Définition

Soient E1,,Ep des K-espaces vectoriels. Le produit E1××Ep est l'ensemble des p-uplets (x1,,xp) avec xiEi, muni des lois

(x1,,xp)+(y1,,yp)=(x1+y1,,xp+yp),μ(x1,,xp)=(μx1,,μxp).

C'est un K-espace vectoriel, de vecteur nul (0E1,,0Ep).

Propriété

Si chaque Ei est de dimension finie, alors E1××Ep est de dimension finie et

dim(E1××Ep)=dimE1++dimEp.

Démonstration. Notons di=dimEi et fixons une base (e1(i),,edi(i)) de chaque Ei. Pour i et j fixés, notons εj(i) l'élément du produit dont toutes les composantes sont nulles sauf la i-ème, égale à ej(i).

Tout élément (x1,,xp) du produit se décompose de manière unique : chaque xi s'écrit de façon unique jμi,jej(i), et alors (x1,,xp)=i,jμi,jεj(i), l'unicité des μi,j venant de l'unicité composante par composante. La famille des εj(i) est donc une base du produit, et elle compte d1++dp vecteurs.

Exemple

R2×R3 est de dimension 5, et il s'identifie naturellement à R5. L'espace R2[X]×M2(R) est de dimension 3+4=7.

Somme d'une famille finie de sous-espaces

Définition

Soient F1,,Fp des sous-espaces vectoriels de E. Leur somme est

F1++Fp=i=1pFi={x1++xp  ;  xiFi pour tout i}.

C'est un sous-espace vectoriel de E : c'est le plus petit sous-espace contenant tous les Fi.

Remarque

On retiendra la description par les familles génératrices : si Fi=Vect(Gi), alors Fi=Vect(G1Gp). C'est la façon la plus rapide de calculer une somme en pratique : on empile les générateurs et on extrait une famille libre.

Somme directe

Définition

La somme F1++Fp est dite directe lorsque tout vecteur x de cette somme s'écrit d'une seule façon sous la forme x=x1++xp avec xiFi. On la note alors

F1Fp=i=1pFi.

Lorsque de plus E=i=1pFi, on dit que les Fi décomposent E.

Propriété

Caractérisation par le vecteur nul. La somme F1++Fp est directe si et seulement si

(x1,,xp)F1××Fp,x1++xp=0E  x1==xp=0E.

Démonstration. Si la somme est directe, le vecteur 0E admet une unique décomposition ; comme 0E=0E++0E en est une, c'est la seule, d'où l'implication annoncée.

Réciproquement, supposons la condition vérifiée et soit x dans la somme, avec deux décompositions x=xi=yi, où xi,yiFi. Alors (xiyi)=0E avec xiyiFi, donc xiyi=0E pour tout i, c'est-à-dire xi=yi. La décomposition est unique.

Propriété

Cas de deux sous-espaces. Pour deux sous-espaces F et G de E, la somme F+G est directe si et seulement si FG={0E}.

Démonstration. Supposons la somme directe et soit xFG. Alors x+(x)=0E avec xF et xG, donc x=0E par la caractérisation précédente.

Réciproquement, supposons FG={0E} et soient xF, yG tels que x+y=0E. Alors x=y appartient à la fois à F et à G, donc x=0E, puis y=0E.

Remarque

Attention à partir de trois sous-espaces. La condition « les Fi sont deux à deux d'intersection nulle » est strictement plus faible que « la somme est directe » dès que p3. C'est l'erreur la plus fréquente sur cette notion, et le contre-exemple ci-dessous doit être connu.

Exemple

Trois droites du plan. Dans E=R2, posons

D1=Vect((1,0)),D2=Vect((0,1)),D3=Vect((1,1)).

Ces trois droites sont deux à deux distinctes, donc deux à deux d'intersection réduite à {0}. Pourtant

(1,0)+(0,1)+((1,1))=(0,0)

est une écriture de 0E à composantes non nulles : la somme D1+D2+D3 n'est pas directe. Elle vaut d'ailleurs R2 tout entier, de dimension 2, alors que dimD1+dimD2+dimD3=3.

Bases adaptées

Définition

Soit F un sous-espace de E de dimension p, avec 1pn. Une base B=(e1,,en) de E est adaptée à F lorsque (e1,,ep) est une base de F.

Plus généralement, si E=F1Fr, une base de E est adaptée à cette décomposition lorsqu'elle est obtenue en concaténant une base de F1, puis une base de F2, et ainsi de suite jusqu'à Fr.

Propriété

Si F est un sous-espace de E (de dimension finie), il existe une base de E adaptée à F. Si E=F1Fr, la concaténation de bases des Fi est bien une base de E, et en particulier dimE=i=1rdimFi.

Démonstration. Le premier point est le théorème de la base incomplète : on part d'une base de F et on la complète en une base de E.

Pour le second, notons Bi=(e1(i),,edi(i)) une base de Fi et B la famille concaténée.

Génératrice. Tout xE s'écrit x=ixi avec xiFi, et chaque xi est combinaison linéaire de Bi : x est combinaison linéaire de B.

Libre. Supposons i(jμi,jej(i))=0E. Le vecteur xi=jμi,jej(i) appartient à Fi et ixi=0E, donc chaque xi est nul par caractérisation de la somme directe ; comme Bi est libre, tous les μi,j sont nuls.

Propriété

Décomposition obtenue par partition d'une base. Soit B=(e1,,en) une base de E et soit {1,,n}=I1Ir une partition de l'ensemble des indices. En posant Fk=Vect(ei  ;  iIk), on obtient

E=F1Fr,dimFk=Card(Ik).

Démonstration. Tout vecteur de E est combinaison linéaire des ei ; en regroupant les termes suivant le paquet d'indices auquel ils appartiennent, on obtient une écriture comme somme d'éléments des Fk, donc E=kFk. Si maintenant kxk=0E avec xkFk, chaque xk est une combinaison linéaire des ei pour iIk, et la somme totale est une combinaison linéaire de la base B égale à 0E : tous les coefficients sont nuls, donc tous les xk sont nuls. La somme est directe. Enfin la famille (ei)iIk est libre comme sous-famille d'une base, d'où la dimension.

Exemple

Dans R3[X], muni de la base (1,X,X2,X3), la partition {1,X}{X2,X3} donne

R3[X]=R1[X]Vect(X2,X3),

décomposition en somme directe d'un plan et d'un plan.

L'inégalité des dimensions et son cas d'égalité

Théorème

Soient F1,,Fp des sous-espaces de dimension finie d'un K-espace vectoriel E. Alors

dim(i=1pFi)i=1pdimFi,

avec égalité si et seulement si la somme i=1pFi est directe.

Démonstration. C'est ici que le produit d'espaces vectoriels sert. Considérons

Φ:F1××Fpi=1pFi,(x1,,xp)x1++xp.

L'application Φ est linéaire, et elle est surjective par définition même de la somme. L'espace de départ est de dimension idimFi d'après la première propriété du chapitre. Le théorème du rang donne

i=1pdimFi=dimKerΦ+rgΦ=dimKerΦ+dim(i=1pFi),

d'où l'inégalité annoncée, puisque dimKerΦ0.

Il y a égalité si et seulement si KerΦ={0}, c'est-à-dire si et seulement si la seule famille (x1,,xp) de F1××Fp vérifiant x1++xp=0E est la famille nulle. C'est exactement la caractérisation de la somme directe.

Méthode

Montrer que E=F1Fp en dimension finie. Trois propriétés sont en jeu : la somme vaut E, la somme est directe, et dimF1++dimFp=dimE. Deux d'entre elles entraînent la troisième, il suffit donc d'en vérifier deux.

En pratique, le couple gagnant est presque toujours « somme directe » et « bon compte des dimensions » : on montre que la seule écriture de 0E est triviale, on additionne les dimensions, et on conclut sans avoir à prouver la surjectivité.

Exemple

Reprenons les trois droites D1, D2, D3 du plan. La somme vaut R2, donc dim(D1+D2+D3)=2, strictement inférieur à 1+1+1=3 : l'inégalité est stricte, ce qui confirme que la somme n'est pas directe.

Matrices par blocs

Découper une matrice

Définition

Découper MMn,m(K) en blocs, c'est choisir une partition des lignes en paquets consécutifs de tailles n1,,nr (avec nk=n) et une partition des colonnes en paquets consécutifs de tailles m1,,ms (avec ml=m), et écrire

M=(M1,1M1,sMr,1Mr,s),

Mk,lMnk,ml(K) est le bloc situé à l'intersection du k-ème paquet de lignes et du l-ème paquet de colonnes.

Propriété

Opérations par blocs. Soient M et N découpées avec le même découpage en lignes et en colonnes. Alors, pour α,βK,

(αM+βN)k,l=αMk,l+βNk,l.

La transposée s'obtient en transposant le tableau des blocs et chaque bloc :

t ⁣(ABCD)=(t ⁣At ⁣Ct ⁣Bt ⁣D).

Propriété

Produit par blocs. Soient MMn,m(K) découpée en (nk) lignes et (ml) colonnes, et NMm,q(K) découpée en (ml) lignes et (qt) colonnes : le découpage en colonnes de M et celui en lignes de N coïncident. Alors MN se découpe en (nk) lignes et (qt) colonnes, avec

(MN)k,t=l=1sMk,lNl,t.

Remarque

Le produit par blocs obéit donc exactement à la règle du produit matriciel ordinaire, à ceci près que les coefficients sont des matrices : l'ordre des facteurs dans chaque terme Mk,lNl,t doit être respecté scrupuleusement, car les blocs ne commutent pas.

La condition de compatibilité est la seule difficulté. Pour que le produit Mk,lNl,t ait un sens, il faut que le nombre de colonnes des blocs de M dans la colonne l soit égal au nombre de lignes des blocs de N dans la ligne l. En clair : on découpe les colonnes de M comme les lignes de N.

Un produit par blocs entièrement calculé

Prenons n=4, découpé en 2+2 dans les deux directions, et

M=(1110021100310001)=(AB02C),N=(2001111000100021)=(AB02C),

avec

A=(1102),B=(1011),C=(3101),A=(2011),B=(0110),C=(1021).

La règle du produit par blocs donne

MN=(AB02C)(AB02C)=(AA+B02AB+BC02A+C0202B+CC)=(AAAB+BC02CC).

Calculons les trois blocs :

AA=(1102)(2011)=(3122),AB=(1102)(0110)=(1120),BC=(1011)(1021)=(1031),CC=(3101)(1021)=(5121).

D'où AB+BC=(2151), puis

MN=(3121225100510021).

Vérification par le produit ordinaire, ligne par ligne. La première ligne de M est (1,1,1,0) : contre les quatre colonnes de N, elle donne 2+1=3, puis 1, puis 1+1=2, puis 1. La deuxième ligne (0,2,1,1) donne 2, puis 2, puis 2+1+2=5, puis 1. La troisième (0,0,3,1) donne 0, 0, 3+2=5, 1. La quatrième (0,0,0,1) donne 0, 0, 2, 1. Les deux calculs coïncident.

Remarque

L'intérêt n'est pas le gain de temps sur un exemple à quatre coefficients, mais la structure : on lit tout de suite sur le calcul par blocs que le produit de deux matrices triangulaires par blocs (avec le même découpage) est encore triangulaire par blocs, et que les blocs diagonaux du produit sont les produits des blocs diagonaux. C'est un raisonnement qu'on ne saurait pas mener coefficient par coefficient.

Matrices triangulaires et diagonales par blocs

Définition

Une matrice carrée découpée avec le même découpage en lignes et en colonnes, de tailles n1,,nr, est dite triangulaire par blocs (supérieure) lorsque tous les blocs strictement au-dessous de la diagonale sont nuls, et diagonale par blocs lorsque tous les blocs hors diagonale sont nuls :

T=(A1000Ar),D=(A1000000Ar).

Les AkMnk(K) sont les blocs diagonaux.

Théorème

Déterminant d'une matrice triangulaire par blocs. Soient AMp(K), CMq(K) et BMp,q(K). Alors

det(AB0C)=det(A)det(C).

Par récurrence, le déterminant d'une matrice triangulaire par blocs est le produit des déterminants de ses blocs diagonaux.

Démonstration. Raisonnons par récurrence sur p, la taille du bloc A, à q et C fixés.

Cas p=1. La matrice s'écrit (aB0C) où la première colonne a pour seul coefficient éventuellement non nul le coefficient a en position (1,1). Le développement du déterminant suivant la première colonne donne adetC=det(A)det(C).

Hérédité. Supposons le résultat vrai pour toute matrice dont le bloc supérieur gauche est de taille p1, et soit M=(AB0C) avec A de taille p2. Les coefficients de la première colonne de M sont a1,1,,ap,1 puis q zéros. Le développement suivant la première colonne donne

detM=i=1p(1)i+1ai,1detMi,1,

Mi,1 est la matrice obtenue en supprimant la ligne i et la colonne 1. Cette matrice est encore triangulaire par blocs, de blocs Ai,1 (le mineur correspondant de A, de taille p1) et C. L'hypothèse de récurrence donne detMi,1=det(Ai,1)det(C), d'où

detM=(i=1p(1)i+1ai,1detAi,1)detC=det(A)det(C),

la parenthèse étant le développement de detA suivant sa première colonne.

Remarque

Le résultat est faux pour un découpage général : en règle générale

det(ABCD)det(A)det(D)det(B)det(C).

Un contre-exemple immédiat : avec A=D=02 et B=C=I2, le membre de droite vaut 1, alors que la matrice de gauche est une matrice de permutation dont le déterminant vaut 1. C'est le bloc nul qui fait tout le travail dans le théorème, pas la structure 2×2.

Exemple

Sur les matrices M et N du paragraphe précédent : detM=detA×detC=2×3=6 et detN=detA×detC=2×1=2. Le produit MN, triangulaire par blocs lui aussi, a pour déterminant det(AA)det(CC)=(62)(52)=12, ce qui est bien detM×detN.

Sous-espaces stables et endomorphisme induit

Définition et premiers exemples

Définition

Soient uL(E) et F un sous-espace vectoriel de E. On dit que F est stable par u lorsque

u(F)F,c’est-aˋ-direxF, u(x)F.

Dans ce cas, l'application uF:FF, xu(x), est un endomorphisme de F, appelé endomorphisme induit par u sur F.

Remarque

L'inclusion demandée est u(F)F, pas l'égalité : un sous-espace stable peut être écrasé. Si u est l'endomorphisme nul, tout sous-espace est stable et son image est {0E}.

La stabilité est exactement ce qui rend licite la définition de uF : sans elle, u(x) pourrait sortir de F. C'est le point que les correcteurs vérifient : avant d'écrire uF, on justifie que F est stable.

Enfin {0E} et E sont toujours stables ; on les dit triviaux et ils n'apportent aucune information.

Exemple

Trois situations à connaître.

Si u=λidE est une homothétie, tout sous-espace est stable, puisque u(x)=λx reste dans n'importe quel sous-espace contenant x.

Si D:R3[X]R3[X] est la dérivation PP, les sous-espaces R0[X], R1[X], R2[X] sont stables, puisque dériver fait baisser le degré. En revanche Vect(X3) ne l'est pas : D(X3)=3X2 n'est pas colinéaire à X3.

Si r est la rotation d'angle π2 de R2, les seuls sous-espaces stables sont {0} et R2 : une droite Vect(x) stable imposerait r(x) colinéaire à x, alors que r(x) est perpendiculaire à x et non nul.

Propriété

Soient uL(E) et F, G deux sous-espaces stables par u. Alors F+G et FG sont stables par u, ainsi que Keru et Imu.

Démonstration. Somme. Si z=x+y avec xF et yG, alors u(z)=u(x)+u(y)F+G.

Intersection. Si xFG, alors u(x)F et u(x)G.

Noyau. Si u(x)=0E, alors u(x)=0EKeru.

Image. Si yImu, alors u(y)Imu par définition de l'image.

Traduction matricielle

Propriété

Un sous-espace stable donne une matrice triangulaire par blocs. Soient dimE=n, uL(E), F un sous-espace de dimension p avec 1pn1, et B=(e1,,en) une base de E adaptée à F. Alors F est stable par u si et seulement si

MatB(u)=(AB0C),AMp(K), CMnp(K).

Dans ce cas A=Mat(e1,,ep)(uF).

Démonstration. Notons M=MatB(u) et BF=(e1,,ep).

Supposons F stable. Pour jp, on a ejF, donc u(ej)F=Vect(e1,,ep) : les coordonnées de u(ej) sur ep+1,,en sont nulles, c'est-à-dire que les np derniers coefficients de la colonne j de M sont nuls. C'est la forme annoncée, et les p premiers coefficients de cette colonne sont les coordonnées de uF(ej) dans BF.

Réciproquement, si M a cette forme, alors pour jp la colonne j donne u(ej)=i=1pai,jeiF. Tout xF s'écrit jpxjej, donc u(x)=jpxju(ej)F.

Propriété

Une décomposition stable donne une matrice diagonale par blocs. Soient uL(E) et E=F1Fr avec tous les Fi stables par u. Dans une base B adaptée à cette décomposition,

MatB(u)=(A1000000Ar),

Ai est la matrice de l'endomorphisme induit uFi dans la base choisie de Fi. La réciproque est vraie également.

Démonstration. Chaque vecteur e de la base choisie de Fi appartient à Fi, donc u(e)Fi par stabilité. Ses coordonnées dans B sont donc nulles en dehors du paquet d'indices correspondant à Fi, et à l'intérieur de ce paquet elles sont les coordonnées de uFi(e) : la colonne correspondante est nulle hors du bloc diagonal numéro i.

Réciproquement, si la matrice est diagonale par blocs, la colonne associée à un vecteur e de la base de Fi n'a de coefficients non nuls que dans le paquet i, donc u(e)Fi ; par linéarité u(Fi)Fi.

Exemple

Une matrice diagonale par blocs qui n'est pas diagonalisable. Dans R3 rapporté à sa base canonique, soit u de matrice

A=(010100003).

Le plan P=Vect(e1,e2) et la droite D=Vect(e3) sont stables et R3=PD ; l'endomorphisme induit sur P est la rotation d'angle droit, celui induit sur D l'homothétie de rapport 3. On ne pourra pas faire mieux sur R : le bloc de rotation ne se diagonalise pas.

Exemple

Une décomposition qui, elle, diagonalise. Soit u l'endomorphisme de R3 de matrice A=(211121112), soit F={(x,y,z)  ;  x+y+z=0} et G=Vect((1,1,1)).

Avec f1=(1,1,0) et f2=(1,0,1), base de F, on calcule Af1=(21, 12, 11)=f1 et Af2=(21, 11, 12)=f2 : F est stable et uF=idF. De plus A(1,1,1)=(4,4,4), donc G est stable et uG=4idG.

Comme (1,1,1)F et dimF+dimG=3, on a R3=FG, et dans la base (f1,f2,(1,1,1)) la matrice de u vaut diag(1,1,4). Contrôle par la trace : 2+2+2=6=1+1+4.

Commutation et stabilité

Propriété

Soient u,vL(E) tels que uv=vu. Alors Keru et Imu sont stables par v.

Démonstration. Noyau. Soit xKeru. Alors u(v(x))=v(u(x))=v(0E)=0E, donc v(x)Keru.

Image. Soit yImu, disons y=u(x). Alors v(y)=v(u(x))=u(v(x))Imu.

Remarque

Ce petit résultat est un des plus rentables du chapitre : dès qu'un énoncé fournit deux endomorphismes qui commutent, il donne gratuitement des sous-espaces stables, donc des blocs de zéros dans une matrice bien choisie. On le retrouvera pour les sous-espaces propres.

Trace

Définition et propriétés

Définition

La trace d'une matrice A=(ai,j)Mn(K) est la somme de ses coefficients diagonaux :

tr(A)=i=1nai,i.

Propriété

Pour A,BMn(K) et α,βK :

tr(αA+βB)=αtr(A)+βtr(B),tr(t ⁣A)=tr(A),tr(AB)=tr(BA),tr(In)=n.

La trace est donc une forme linéaire sur Mn(K).

Démonstration. Toutes les égalités sauf la troisième sont immédiates : la diagonale de αA+βB a pour coefficients αai,i+βbi,i, la transposition ne change pas la diagonale, et In a n coefficients diagonaux égaux à 1.

Pour tr(AB)=tr(BA), on écrit les deux traces comme des sommes doubles et on constate qu'il s'agit de la même :

tr(AB)=i=1n(AB)i,i=i=1nk=1nai,kbk,i,tr(BA)=k=1n(BA)k,k=k=1ni=1nbk,iai,k.

Les deux expressions somment les mêmes n2 produits ai,kbk,i, dans un ordre différent.

Remarque

Trois pièges à éviter. D'abord tr(AB)tr(A)tr(B) en général : prendre A=B=I2 donne 2 à gauche et 4 à droite. Ensuite tr(ABC)=tr(BCA)=tr(CAB) (permutation circulaire), mais en général tr(ABC)tr(ACB). Enfin la trace n'est pas multiplicative : ce n'est pas un déterminant.

Propriété

Invariance par similitude. Si AMn(K) et PGLn(K), alors tr(P1AP)=tr(A). Deux matrices semblables ont donc la même trace.

Démonstration. En appliquant tr(XY)=tr(YX) avec X=P1 et Y=AP :

tr(P1AP)=tr(P1(AP))=tr((AP)P1)=tr(A). 

Définition

Soient E de dimension finie et uL(E). La trace de u est la trace de la matrice de u dans une base quelconque de E :

tr(u)=tr(MatB(u)).

Cette définition ne dépend pas de la base choisie, puisque deux matrices de u dans deux bases sont semblables.

Remarque

La trace est ainsi un invariant de similitude : deux matrices semblables ont la même trace. La réciproque est fausse, et grossièrement : I2 et (1101) ont la même trace sans être semblables (la première commute avec tout, pas la seconde). Un invariant sert à prouver qu'on n'a pas affaire à des matrices semblables, ou à contrôler un calcul, jamais à conclure à la similitude.

Deux applications classiques

Propriété

La trace d'un projecteur est son rang. Soit pL(E) un projecteur, c'est-à-dire pp=p, avec E de dimension finie. Alors

tr(p)=rg(p)=dimImp.

Démonstration. On sait de première année que E=ImpKerp et que p est l'identité sur Imp. Posons r=rg(p) et choisissons une base B adaptée à cette décomposition : ses r premiers vecteurs forment une base de Imp, les nr suivants une base de Kerp.

Pour ir, eiImp donc p(ei)=ei ; pour i>r, p(ei)=0E. Ainsi

MatB(p)=(Ir000),

dont la trace vaut r. Comme la trace ne dépend pas de la base, tr(p)=r.

Propriété

L'équation ABBA=In n'a pas de solution. Il n'existe aucun couple (A,B) de matrices de Mn(K) tel que ABBA=In.

Démonstration. Supposons qu'un tel couple existe. En prenant la trace et en utilisant la linéarité puis tr(AB)=tr(BA) :

tr(ABBA)=tr(AB)tr(BA)=0,

alors que tr(In)=n0 dans R comme dans C. Contradiction.

Exemple

Une matrice réelle de trace nulle sur ses carrés est nulle. Pour A=(ai,j)Mn(R), un calcul direct donne

tr(t ⁣AA)=j=1n(t ⁣AA)j,j=j=1ni=1nai,j2.

C'est une somme de carrés de réels : elle est nulle si et seulement si tous les ai,j sont nuls, c'est-à-dire si et seulement si A=0n. L'argument tombe en défaut sur C, où une somme de carrés peut s'annuler sans que les termes le soient.

Polynômes d'un endomorphisme, polynômes annulateurs

Définition

Définition

Soient uL(E) et P=k=0dakXkK[X]. On pose

P(u)=k=0dakuk=a0idE+a1u++adud L(E),

avec la convention u0=idE. De même, pour AMn(K),

P(A)=k=0dakAk Mn(K),A0=In.

Remarque

Le terme constant se transforme en a0idE (ou a0In), jamais en le scalaire a0. Écrire « u23u+2 » est un abus qui coûte cher le jour où l'on manipule des noyaux : la bonne écriture est u23u+2idE.

Si A=MatB(u), alors P(A)=MatB(P(u)) : tout ce qui suit se traduit sans effort du langage des endomorphismes à celui des matrices, et réciproquement.

Propriété

Morphisme d'algèbres. Pour P,QK[X], α,βK et uL(E) :

(αP+βQ)(u)=αP(u)+βQ(u),(PQ)(u)=P(u)Q(u)=Q(u)P(u).

En particulier, deux polynômes d'un même endomorphisme commutent toujours.

Démonstration. La linéarité est immédiate en regroupant les coefficients.

Pour le produit, écrivons P=kakXk et Q=lblXl, de sorte que PQ=k,lakblXk+l. Alors

(PQ)(u)=k,lakbluk+l=k,lakblukul=(kakuk)(lblul)=P(u)Q(u),

la troisième égalité étant la bilinéarité de la composition. Comme PQ=QP dans K[X], on obtient aussi (PQ)(u)=(QP)(u)=Q(u)P(u), d'où la commutation.

Exemple

Avec uL(E), P=X21 et Q=X+2 :

P(u)=u2idE,Q(u)=u+2idE,(PQ)(u)=u3+2u2u2idE,

et l'on vérifie que P(u)Q(u)=(u2idE)(u+2idE)=u3+2u2u2idE, comme annoncé.

Polynôme annulateur

Définition

Un polynôme PK[X] est un polynôme annulateur de uL(E) lorsque P(u)=0L(E). De même P annule AMn(K) lorsque P(A)=0n.

Exemple

Trois annulateurs à connaître par cœur.

Un projecteur p vérifie p2=p : il est annulé par X2X=X(X1).

Une symétrie s vérifie s2=idE : elle est annulée par X21=(X1)(X+1).

Une homothétie λidE est annulée par Xλ.

Remarque

Le polynôme nul annule tout le monde : il ne dit rien. Un polynôme annulateur n'est intéressant que non nul, et de préférence de petit degré et factorisé. En dimension finie, il en existe toujours un non nul, comme le montrera le théorème de Cayley-Hamilton.

Remarque

Beaucoup d'ouvrages introduisent ici le polynôme minimal, le plus petit polynôme unitaire annulant u. Cette notion est hors programme en PC : elle n'est jamais exigible, et aucun résultat de ce cours ne s'en sert. Si vous croisez le symbole μu dans un corrigé, sachez qu'il n'a pas sa place dans une copie de PC ; tout se fait avec un annulateur bien choisi, souvent χu ou le produit λSp(u)(Xλ).

Propriété

Pour tout PK[X] et tout uL(E), le sous-espace KerP(u) est stable par u (ainsi que ImP(u)).

Démonstration. L'endomorphisme P(u) commute avec u : en effet u=Q(u) pour Q=X, et deux polynômes de u commutent. On applique alors le résultat de la section précédente sur la commutation, avec le couple (P(u),u) : le noyau et l'image de P(u) sont stables par u.

Méthode : calculer un inverse

Méthode

Inverser une matrice à l'aide d'un polynôme annulateur. Soit P=a0+a1X++adXd un polynôme annulateur de A, avec terme constant non nul : a00. Alors A est inversible et

A1=1a0(a1In+a2A++adAd1).

Réciproquement, si A est inversible, tout annulateur non nul de A peut être divisé par la puissance de X qui le divise, ce qui ramène au cas a00.

Démonstration. De P(A)=0n on tire a0In=(a1A++adAd), puis en factorisant par A à gauche (ou à droite, cela revient au même ici) :

a0In=A×((a1In+a2A++adAd1)).

En divisant par a00, on exhibe une matrice B telle que AB=In, et le même calcul donne BA=In ; donc AGLn(K) et A1=B.

Exemple

Soit A=(1120). On calcule A2=(3122), et l'on vérifie

A2A2I2=(3121122202)=02.

Le terme constant 2 est non nul, donc A(AI2)=2I2 et

A1=12(AI2)=12(0121).

Contrôle : A×12(0121)=12(2002)=I2.

Méthode : calculer les puissances par division euclidienne

Méthode

Puissances par division euclidienne. Soit P un polynôme annulateur de A, de degré d, dont on connaît les racines. Pour calculer Am :

1. écrire la division euclidienne Xm=PQ+R avec degR<d ;

2. évaluer en A : comme P(A)=0n, il reste Am=R(A) ;

3. déterminer les d coefficients de R en évaluant l'identité xm=P(x)Q(x)+R(x) aux racines de P, ce qui donne autant d'équations que de racines distinctes (et l'on dérive si une racine est multiple).

Reprenons A=(1120), annulée par P=X2X2=(X2)(X+1).

La division euclidienne de Xm par P s'écrit Xm=PQ+aX+b avec (a,b)R2. En évaluant en 2 puis en 1, qui annulent P :

2m=2a+b,(1)m=a+b.

En soustrayant, 2m(1)m=3a, d'où

a=2m(1)m3,b=(1)m+a=2m+2(1)m3.

Par conséquent Am=aA+bI2, soit

Am=13(2m+1+(1)m2m(1)m2m+12(1)m2m+2(1)m).

Trois contrôles. Pour m=0 la formule donne 13(3003)=I2. Pour m=1, 13(3360)=A. Pour m=2, 13(9366)=(3122), qui est bien le A2 calculé plus haut.

Remarque

Cette méthode ne demande aucune diagonalisation et fonctionne même quand la matrice n'est pas diagonalisable : il suffit d'un annulateur. Quand une racine λ est multiple, on complète le système en dérivant la relation xm=P(x)Q(x)+R(x) et en évaluant en λ, ce qui donne une équation supplémentaire.

Interpolation de Lagrange

Les polynômes interpolateurs

Définition

Soient nN et x0,,xn des éléments deux à deux distincts de K. Pour i{0,,n}, le i-ème polynôme interpolateur de Lagrange associé à ces points est

Li=j=0jinXxjxixj Kn[X].

Propriété

Chaque Li est de degré exactement n et vérifie

Li(xj)={1si j=i,0si ji.

Démonstration. Le produit comporte n facteurs de degré 1, et le dénominateur ji(xixj) est un scalaire non nul puisque les xj sont deux à deux distincts : degLi=n.

Si ji, le facteur d'indice j du produit s'annule en xj, donc Li(xj)=0. Si j=i, chaque facteur vaut xixjxixj=1, donc Li(xi)=1.

Théorème

La famille (L0,,Ln) est une base de Kn[X], et tout PKn[X] s'écrit dans cette base

P=i=0nP(xi)Li.

En particulier, en appliquant ceci au polynôme constant 1 :

i=0nLi=1.

Démonstration. Liberté. Supposons iαiLi=0. En évaluant en xj et en utilisant Li(xj)=0 sauf pour i=j, il reste αj=0. Ceci pour tout j : la famille est libre.

Base. Elle est libre et compte n+1 vecteurs dans Kn[X], qui est de dimension n+1 : c'est une base.

Coordonnées. Soit PKn[X] et posons Q=iP(xi)Li, qui appartient à Kn[X]. Pour tout j, Q(xj)=P(xj). Le polynôme PQ est donc de degré au plus n et possède n+1 racines distinctes x0,,xn : il est nul, donc P=Q.

Somme. Le polynôme constant 1 est dans Kn[X] et vaut 1 en chaque xi, d'où 1=i1×Li.

Exemple

Prenons n=2 et les points x0=1, x1=0, x2=1. Alors

L0=X(X1)2,L1=1X2,L2=X(X+1)2,

et l'on vérifie L0+L1+L2=X2+(1X2)=1.

Le polynôme de R2[X] prenant les valeurs 3, 1, 5 en 1, 0, 1 est

P=3L0+L1+5L2=3X23X+5X2+5X2+1X2=3X2+X+1,

et l'on contrôle P(1)=3, P(0)=1, P(1)=5.

Méthode

Le problème d'interpolation. Étant donnés n+1 points deux à deux distincts x0,,xn et n+1 valeurs y0,,yn, il existe un unique polynôme PKn[X] tel que P(xi)=yi pour tout i, à savoir P=iyiLi.

Existence : le polynôme proposé convient. Unicité : deux solutions ont une différence de degré n avec n+1 racines, donc nulle.

Déterminant de Vandermonde

Définition

Pour x0,,xnK, la matrice de Vandermonde associée est

V(x0,,xn)=(1x0x02x0n1x1x12x1n1xnxn2xnn)Mn+1(K).

Théorème

detV(x0,,xn)=0i<jn(xjxi).

En particulier, V(x0,,xn) est inversible si et seulement si les xi sont deux à deux distincts.

Démonstration. Par récurrence sur n.

Initialisation. Pour n=1, det(1x01x1)=x1x0, ce qui est bien le produit annoncé.

Hérédité. Supposons la formule vraie au rang n1. Si deux des xi sont égaux, la matrice a deux lignes identiques : le déterminant est nul, et le produit aussi ; la formule est vraie. Supposons donc les xi deux à deux distincts et considérons la fonction polynomiale

f(X)=det(1x0x0n1xn1xn1n1XXn),

obtenue en remplaçant xn par une indéterminée. En développant suivant la dernière ligne, on voit que f est un polynôme de degré au plus n, dont le coefficient de Xn est le cofacteur associé, c'est-à-dire detV(x0,,xn1).

Pour kn1, f(xk)=0 : le déterminant a alors deux lignes égales. Le polynôme f possède donc les n racines distinctes x0,,xn1, et son degré est au plus n avec un coefficient dominant connu :

f(X)=detV(x0,,xn1)×k=0n1(Xxk).

En évaluant en xn et en utilisant l'hypothèse de récurrence :

detV(x0,,xn)=f(xn)=(0i<jn1(xjxi))k=0n1(xnxk)=0i<jn(xjxi).

Conclusion sur l'inversibilité. Le produit i<j(xjxi) est non nul si et seulement si aucun facteur ne l'est, c'est-à-dire si et seulement si les xi sont deux à deux distincts.

Exemple

Pour x0=1, x1=2, x2=3 :

det(111124139)=1(1812)1(94)+1(32)=2,

et la formule donne (21)(31)(32)=1×2×1=2.

Remarque

Le lien avec l'interpolation. Chercher P=a0+a1X++anXn tel que P(xi)=yi pour tout i, c'est résoudre le système linéaire

V(x0,,xn)(a0an)=(y0yn).

Le déterminant de Vandermonde dit que ce système a une solution unique exactement lorsque les xi sont deux à deux distincts : c'est une deuxième démonstration du théorème d'interpolation, par l'algèbre linéaire cette fois. Les polynômes Li en fournissent la solution explicite, ce qui évite d'inverser la matrice.

Éléments propres

Droites stables, vecteurs propres

Propriété

Soient uL(E) et xE non nul. La droite Vect(x) est stable par u si et seulement s'il existe λK tel que u(x)=λx.

Démonstration. Si la droite est stable, u(x) appartient à Vect(x), donc u(x)=λx pour un certain λ. Réciproquement, si u(x)=λx, alors u(μx)=μλxVect(x) pour tout μ.

Définition

Soit uL(E).

Un scalaire λK est une valeur propre de u lorsqu'il existe xE, non nul, tel que u(x)=λx. Un tel x est un vecteur propre de u associé à λ.

Le sous-espace propre associé à λ est

Eλ(u)=Ker(uλidE)={xE  ;  u(x)=λx}.

Le spectre de u, noté Sp(u), est l'ensemble des valeurs propres de u.

Remarque

Le vecteur 0E appartient à tout Eλ(u) mais n'est jamais un vecteur propre : la condition « x non nul » fait partie de la définition. En revanche 0 peut parfaitement être une valeur propre : 0Sp(u) signifie exactement que u n'est pas injectif, et E0(u)=Keru.

Autre point de vocabulaire : λSp(u) équivaut à Eλ(u){0E}, donc à dimEλ(u)1. Un sous-espace propre est par définition de dimension au moins 1.

Propriété

Caractérisations. Pour uL(E) et λK :

λSp(u)    uλidE n’est pas injectif.

Si de plus E est de dimension finie, cela équivaut encore à : uλidE n'est pas bijectif, c'est-à-dire det(uλidE)=0.

Démonstration. Par définition, λ est valeur propre si et seulement si Ker(uλidE){0E}, ce qui est la non-injectivité. En dimension finie, un endomorphisme est injectif si et seulement s'il est bijectif, si et seulement si son déterminant est non nul.

Définition

Version matricielle. Pour AMn(K), un scalaire λ est valeur propre de A lorsqu'il existe XMn,1(K) non nulle telle que AX=λX. On note Sp(A) le spectre, Eλ(A)=Ker(AλIn) le sous-espace propre.

Si A=MatB(u), alors Sp(A)=Sp(u) et les vecteurs propres de u sont exactement les vecteurs dont la colonne de coordonnées est vecteur propre de A.

Quatre spectres qu'il faut savoir donner sans calcul.

a. Matrice triangulaire : Sp(A) est l'ensemble des coefficients diagonaux de A.

b. Projecteur p0,idE : Sp(p)={0,1}, avec E1=Imp et E0=Kerp.

c. Symétrie s±idE : Sp(s)={1,1}.

d. Rotation d'angle droit R=(0110) : SpR(R)= et SpC(R)={i,i}.

Pour a., la matrice AλIn est encore triangulaire et son déterminant vaut i(ai,iλ), qui s'annule exactement quand λ est l'un des ai,i. Pour b. et c., les décompositions E=ImpKerp et E=E1(s)E1(s) vues en première année donnent directement les sous-espaces propres.

Remarque

Le cas d. rappelle que le spectre dépend du corps : parler du spectre d'une matrice réelle sans préciser si l'on travaille dans R ou dans C est une source d'erreurs. Quand une ambiguïté est possible, on écrit SpR ou SpC.

Commutation et sous-espaces propres

Propriété

Soient u,vL(E) tels que uv=vu. Alors, pour tout λK, le sous-espace Eλ(u) est stable par v.

Démonstration. Soit xEλ(u), c'est-à-dire u(x)=λx. Alors

u(v(x))=v(u(x))=v(λx)=λv(x),

donc v(x)Eλ(u).

Remarque

On peut aussi invoquer le résultat général sur la commutation : Eλ(u)=Ker(uλidE), et v commute avec uλidE dès qu'il commute avec u. Les deux rédactions valent ; la première tient en deux lignes.

Ce résultat est le moteur de tous les exercices sur le commutant : si v commute avec u diagonalisable, v respecte la décomposition en sous-espaces propres, ce qui contraint énormément sa forme.

La somme des sous-espaces propres est directe

Théorème

Soient uL(E) et λ1,,λp des valeurs propres de u deux à deux distinctes. Alors la somme Eλ1(u)++Eλp(u) est directe.

Démonstration. Par récurrence sur p.

Cas p=1. Il n'y a rien à démontrer.

Hérédité. Supposons le résultat acquis pour p1 sous-espaces propres associés à des valeurs propres deux à deux distinctes, et soient xiEλi(u) pour 1ip tels que

x1+x2++xp=0E.()

Appliquons u à () : comme u(xi)=λixi, on obtient

λ1x1++λpxp=0E.

Multiplions maintenant () par λp et soustrayons :

(λ1λp)x1++(λp1λp)xp1=0E.

Le terme d'indice p a disparu. Chaque vecteur (λiλp)xi appartient à Eλi(u), et l'hypothèse de récurrence appliquée aux p1 sous-espaces Eλ1(u),,Eλp1(u) donne

(λiλp)xi=0Epour 1ip1.

Comme λiλp, le scalaire λiλp est non nul, donc xi=0E pour ip1. En reportant dans (), il vient xp=0E. La somme est directe.

Propriété

Conséquences.

a. Toute famille finie de vecteurs propres de u associés à des valeurs propres deux à deux distinctes est libre.

b. Si dimE=n, alors u possède au plus n valeurs propres distinctes : CardSp(u)n.

Démonstration. a. Soient x1,,xp des vecteurs propres associés à λ1,,λp deux à deux distincts, et α1,,αp des scalaires tels que iαixi=0E. Chaque αixi appartient à Eλi(u) ; par directeté de la somme, αixi=0E pour tout i, et comme xi0E, on obtient αi=0.

b. Si λ1,,λp sont des valeurs propres distinctes, choisissons un vecteur propre xi pour chacune. La famille (x1,,xp) est libre d'après a., donc pdimE=n.

Valeurs propres et polynômes annulateurs

Théorème

Soient uL(E) et PK[X].

a. Si u(x)=λx, alors P(u)(x)=P(λ)x.

b. Si P annule u, alors toute valeur propre de u est racine de P :

Sp(u){μK  ;  P(μ)=0}.

Démonstration. a. Montrons d'abord uk(x)=λkx par récurrence sur k : c'est vrai pour k=0, et si uk(x)=λkx, alors uk+1(x)=u(λkx)=λku(x)=λk+1x. Par linéarité, pour P=kakXk,

P(u)(x)=kakuk(x)=kakλkx=P(λ)x.

b. Soit λSp(u) et x un vecteur propre associé, donc x0E. Alors P(λ)x=P(u)(x)=0E. Comme x0E, il vient P(λ)=0.

Remarque

L'inclusion réciproque est FAUSSE. Une racine d'un polynôme annulateur n'a aucune raison d'être une valeur propre. Exemple minimal : u=idE est annulé par P=X2X=X(X1), dont 0 est racine, alors que Sp(u)={1}.

Autre exemple : toute matrice est annulée par le polynôme nul, et « tout scalaire est racine du polynôme nul » ne prouve évidemment rien.

C'est l'erreur la plus fréquente du chapitre. Un polynôme annulateur donne une liste de candidats valeurs propres ; il faut ensuite vérifier, pour chaque candidat, que le sous-espace propre est non réduit à {0E}.

Exemple

Soit AMn(R) vérifiant A3=A. Le polynôme X3X=X(X1)(X+1) annule A, donc Sp(A){1,0,1}. Rien de plus : pour A=In, qui vérifie bien A3=A, le spectre est réduit à {1}.

Polynôme caractéristique

Définition et degré

Définition

Pour AMn(K), le polynôme caractéristique de A est

χA(X)=det(XInA).

Propriété

χA est un polynôme unitaire de degré n, dont les coefficients extrêmes sont

χA(X)=Xntr(A)Xn1++(1)ndet(A).

Démonstration. Dimension 2. Avec A=(abcd),

χA(X)=det(XabcXd)=(Xa)(Xd)bc=X2(a+d)X+(adbc),

soit χA=X2tr(A)X+det(A), conforme à l'énoncé puisque (1)2=1.

Dimension 3. La règle de Sarrus appliquée à XI3A donne

χA(X)=(Xa1,1)(Xa2,2)(Xa3,3)a2,3a3,2(Xa1,1)a1,3a3,1(Xa2,2)a1,2a2,1(Xa3,3)a1,2a2,3a3,1a1,3a2,1a3,2.

Seule la première ligne contribue aux degrés 3 et 2 : on y lit X3(a1,1+a2,2+a3,3)X2+, c'est-à-dire X3tr(A)X2+.

Cas général. Dans le développement de det(XInA) par la formule générale, le seul produit qui fait intervenir plus de n2 coefficients diagonaux est le produit des n coefficients diagonaux eux-mêmes : tout autre terme choisit au moins deux coefficients hors diagonale, donc constants en X, et son degré est au plus n2. Ainsi

χA(X)=i=1n(Xai,i)+(polynoˆme de degreˊn2)=Xntr(A)Xn1+

En particulier χA est unitaire de degré n.

Terme constant. χA(0)=det(A)=(1)ndet(A).

Propriété

Si A est triangulaire, de coefficients diagonaux a1,1,,an,n, alors

χA(X)=i=1n(Xai,i).

Si A est triangulaire par blocs de blocs diagonaux A1,,Ar, alors χA=χA1××χAr.

Démonstration. Si A est triangulaire, XInA l'est aussi, de diagonale (Xai,i), et le déterminant d'une matrice triangulaire est le produit de sa diagonale.

Si A est triangulaire par blocs, XInA l'est aussi, de blocs diagonaux XInkAk ; le théorème sur le déterminant d'une matrice triangulaire par blocs donne le produit des det(XInkAk)=χAk.

Valeurs propres et racines

Théorème

Soit AMn(K). Alors

Sp(A)={λK  ;  χA(λ)=0}.

Autrement dit, les valeurs propres sont exactement les racines du polynôme caractéristique. En particulier A possède au plus n valeurs propres.

Démonstration. Pour λK,

λSp(A)    AλIn non inversible    det(λInA)=0    χA(λ)=0,

la deuxième équivalence utilisant det(λInA)=(1)ndet(AλIn), nul en même temps que det(AλIn). Le nombre de racines d'un polynôme non nul de degré n est au plus n.

Propriété

Spectre complexe d'une matrice réelle. Soit AMn(R), vue dans Mn(C). Alors χA est à coefficients réels, donc :

a. si λC est valeur propre de A, λ l'est aussi, avec la même multiplicité ; si X est un vecteur propre pour λ, alors X en est un pour λ ;

b. si n est impair, A possède au moins une valeur propre réelle.

Démonstration. a. En conjuguant la relation χA(λ)=0 et en utilisant que les coefficients de χA sont réels, on obtient χA(λ)=χA(λ)=0. L'égalité des multiplicités vient de ce que χA=χA, donc la factorisation de χA sur C est invariante par conjugaison. Enfin, en conjuguant AX=λX et en utilisant A=A, il vient AX=λX.

b. Un polynôme réel de degré impair admet au moins une racine réelle (théorème des valeurs intermédiaires, ou regroupement des racines complexes en paires conjuguées).

Exemple

Pour R=(0110), on a χR=X2+1. Sur R : pas de racine, SpR(R)=. Sur C : χR=(Xi)(X+i), donc SpC(R)={i,i}, deux valeurs conjuguées comme annoncé.

Invariance par similitude, polynôme caractéristique d'un endomorphisme

Propriété

Deux matrices semblables ont le même polynôme caractéristique, donc les mêmes valeurs propres avec les mêmes multiplicités.

Démonstration. Soient A et B=P1AP avec PGLn(K). Pour tout scalaire xK,

χB(x)=det(xInP1AP)=det(P1(xInA)P)=det(P)1det(xInA)det(P)=χA(x).

Les deux polynômes χA et χB, de degré n, prennent donc la même valeur en tout point de K, qui est infini : leur différence a une infinité de racines, elle est nulle.

Définition

Soient E de dimension finie n1 et uL(E). Le polynôme caractéristique de u est

χu=χAouˋ A=MatB(u) pour une base B quelconque de E,

définition licite d'après l'invariance par similitude. On a encore Sp(u)={λK  ;  χu(λ)=0}.

Remarque

La réciproque est fausse : deux matrices peuvent avoir le même polynôme caractéristique sans être semblables. C'est le cas de I2 et de (1101), toutes deux de polynôme caractéristique (X1)2. Le polynôme caractéristique est un invariant, pas une carte d'identité.

Multiplicité d'une valeur propre

Définition

Soient uL(E) (avec dimE=n) et λSp(u). La multiplicité de λ, notée mλ(u), est sa multiplicité en tant que racine de χu : c'est l'unique entier m1 tel que (Xλ)m divise χu sans que (Xλ)m+1 le divise.

On dit que λ est simple si mλ(u)=1.

Théorème

Pour toute valeur propre λ de u :

1dimEλ(u)mλ(u)n.

En particulier, si λ est une valeur propre simple, alors dimEλ(u)=1.

Démonstration. La minoration dimEλ(u)1 est la définition d'une valeur propre, et mλ(u)n=degχu est claire.

Posons d=dimEλ(u) et montrons dmλ(u). Le sous-espace F=Eλ(u) est stable par u (c'est le noyau de uλidE, qui commute avec u), et l'endomorphisme induit vaut uF=λidF. Choisissons une base B de E adaptée à F : d'après la traduction matricielle de la stabilité,

MatB(u)=(λIdB0C)

pour certaines matrices B et C, C étant carrée de taille nd. Le polynôme caractéristique d'une matrice triangulaire par blocs étant le produit de ceux des blocs diagonaux :

χu(X)=χλId(X)×χC(X)=(Xλ)dχC(X).

Ainsi (Xλ)d divise χu, donc dmλ(u) par définition de la multiplicité.

Remarque

L'inégalité dimEλmλ peut être stricte, et c'est précisément là que se niche l'obstacle à la diagonalisation. Pour A=(1101) : χA=(X1)2 donc m1=2, alors que AI2=(0100) est de rang 1, donc dimE1=1.

Retenir aussi le cas utile : une valeur propre simple a toujours un sous-espace propre de dimension exactement 1, puisque 1dimEλ1. Il n'y a donc jamais rien à calculer pour ces valeurs propres-là, en dehors d'un vecteur propre.

Théorème de Cayley-Hamilton

Théorème

Théorème de Cayley-Hamilton (admis). Soient E de dimension finie n1 et uL(E). Alors

χu(u)=0L(E).

Matriciellement : pour toute AMn(K), χA(A)=0n.

Remarque

La démonstration n'est pas exigible en PC : le programme demande de connaître l'énoncé et de savoir l'utiliser, rien de plus. On admet donc ce théorème.

Attention au piège classique : écrire « χA(A)=det(AInA)=det(0n)=0 » n'a aucun sens. Dans χA(X)=det(XInA), la lettre X est un scalaire indéterminé, pas une matrice ; on ne peut pas la remplacer par A à l'intérieur du déterminant. Le théorème dit tout autre chose : on calcule d'abord le polynôme χA, puis on évalue ce polynôme en la matrice A.

Conséquence immédiate mais importante : tout endomorphisme d'un espace de dimension finie admet un polynôme annulateur non nul, de degré n.

Exemple

Inverse et puissances en dimension 3. Soit

A=(110011002).

La matrice est triangulaire, donc χA=(X1)2(X2)=X34X2+5X2. Contrôles : tr(A)=4 apparaît bien en 4 devant X2, et detA=2 donne le terme constant (1)3×2=2.

Cayley-Hamilton donne A34A2+5A2I3=03, soit

A(A24A+5I3)=2I3,doncA1=12(A24A+5I3).

Or

A2=(121013004),d’ouˋA1=12(221021001)=(111201120012).

Vérification : la première ligne de A est (1,1,0) ; contre les trois colonnes de A1 elle donne 1, puis 1+1=0, puis 1212=0. La deuxième ligne (0,1,1) donne 0, 1, 12+12=0. La troisième (0,0,2) donne 0, 0, 1. On a bien AA1=I3.

Le même annulateur sert pour les puissances : A3=4A25A+2I3, et de proche en proche toute puissance de A s'exprime dans Vect(I3,A,A2), ce qu'on peut aussi obtenir directement par division euclidienne de Xm par χA.

Diagonalisation

Définitions

Définition

Soient E de dimension finie n1 et uL(E). On dit que u est diagonalisable lorsqu'il existe une base B de E dans laquelle MatB(u) est diagonale.

Une matrice AMn(K) est diagonalisable lorsqu'elle est semblable à une matrice diagonale, c'est-à-dire lorsqu'il existe PGLn(K) et D diagonale telles que

A=PDP1,ou de fac¸on eˊquivalenteP1AP=D.

Remarque

Une base B=(e1,,en) diagonalise u si et seulement si u(ei)=diei pour tout i, c'est-à-dire si et seulement si tous les vecteurs de B sont des vecteurs propres de u. Les coefficients diagonaux de D sont alors les valeurs propres associées, dans l'ordre des vecteurs de la base.

Matriciellement : les colonnes de P sont des vecteurs propres de A, et D porte les valeurs propres dans le même ordre. Une permutation des colonnes de P s'accompagne de la même permutation des coefficients de D ; ni P ni D ne sont uniques.

Les critères de diagonalisabilité

Théorème

Soient E de dimension finie n1 et uL(E). Les assertions suivantes sont équivalentes :

(i) u est diagonalisable ;

(ii) il existe une base de E formée de vecteurs propres de u ;

(iii) E=λSp(u)Eλ(u) ;

(iv) λSp(u)dimEλ(u)=n ;

(v) χu est scindé sur K et, pour toute valeur propre λ, dimEλ(u)=mλ(u).

Démonstration. (i)      (ii). La matrice de u dans B=(e1,,en) est diagonale de coefficients di si et seulement si u(ei)=diei pour tout i, c'est-à-dire si et seulement si chaque ei est un vecteur propre (les ei sont non nuls comme vecteurs d'une base).

(ii) (iii). Chaque vecteur de la base appartient à un Eλ(u), donc E=Vect(e1,,en)λEλ(u)E. La somme vaut E, et elle est directe puisque la somme des sous-espaces propres l'est toujours.

(iii) (iv). La dimension d'une somme directe est la somme des dimensions.

(iv) (ii). Concaténons une base de chaque Eλ(u). La famille obtenue est libre (la somme des sous-espaces propres est directe, et la concaténation de bases d'espaces en somme directe est libre) et elle compte λdimEλ(u)=n vecteurs : c'est une base de E, formée de vecteurs propres.

(ii) (v). Dans une base de vecteurs propres, la matrice de u est diagonale ; en regroupant les coefficients diagonaux égaux, on obtient χu=λSp(u)(Xλ)dλdλ est le nombre de vecteurs de la base associés à λ, c'est-à-dire dλ=dimEλ(u) d'après (iii). Ce polynôme est scindé et mλ=dλ.

(v) (iv). Si χu est scindé sur K, la somme de ses multiplicités vaut son degré : λmλ=n. L'hypothèse dimEλ=mλ donne alors λdimEλ=n.

Propriété

Cas des valeurs propres simples. Si uL(E) possède n=dimE valeurs propres deux à deux distinctes, alors u est diagonalisable, et chaque sous-espace propre est une droite.

Démonstration. Chaque Eλi(u) est de dimension au moins 1, et il y en a n en somme directe : idimEλi(u)n. Comme cette somme est la dimension d'un sous-espace de E, elle vaut exactement n, et chaque terme vaut 1. Le critère (iv) s'applique.

Remarque

La réciproque est fausse : In est diagonalisable et n'a qu'une seule valeur propre. « n valeurs propres distinctes » est une condition suffisante commode, jamais nécessaire.

Attention aussi à l'oubli le plus fréquent : dans le critère (v), χu doit être scindé sur K, pas sur C. Une matrice réelle dont le polynôme caractéristique a des racines complexes non réelles n'est pas diagonalisable dans Mn(R), même si elle l'est dans Mn(C).

Exemple

Projecteurs et symétries. Un projecteur p vérifie E=ImpKerp=E1(p)E0(p) : le critère (iii) est satisfait, p est diagonalisable, de matrice diag(1,,1,0,,0) avec r=rg(p) coefficients 1.

Une symétrie s vérifie de même E=E1(s)E1(s), avec E1(s)=Ker(sidE) et E1(s)=Ker(s+idE) : elle est diagonalisable, de matrice diag(1,,1,1,,1).

Méthode : diagonaliser une matrice de taille 3

Méthode

Diagonaliser AM3(K).

1. Calculer χA(X)=det(XI3A) et le factoriser ; vérifier au passage que la somme des racines vaut tr(A) et leur produit det(A).

2. Si χA n'est pas scindé sur K : A n'est pas diagonalisable dans M3(K), on s'arrête.

3. Pour chaque valeur propre λ, résoudre (AλI3)X=0 : cela donne une base de Eλ(A) et sa dimension. (Pour une valeur propre simple, dimEλ=1 automatiquement : un seul vecteur suffit.)

4. Comparer λdimEλ à 3. Si la somme vaut 3, A est diagonalisable ; sinon elle ne l'est pas.

5. Former P en juxtaposant en colonnes les vecteurs propres trouvés, et D en plaçant les valeurs propres dans le même ordre.

6. Calculer P1 et vérifier AP=PD (plus rapide et plus sûr que de vérifier A=PDP1).

Déroulons entièrement la méthode sur

A=(111131111)M3(R).

Étape 1 : le polynôme caractéristique. On calcule, par la règle de Sarrus,

χA(X)=det(X1111X3111X1)=(X1)2(X3)11(X3)+(X1)+(X1)=(X1)2(X3)+X1=X35X2+7X3+X1=X35X2+8X4.

La valeur 1 est racine évidente : 15+84=0. La division par X1 donne

χA=(X1)(X24X+4)=(X1)(X2)2.

Contrôles : la somme des racines comptées avec multiplicité vaut 1+2+2=5=tr(A), et leur produit 1×2×2=4, qui doit être detA ; on vérifie en effet χA(0)=4=(1)3detA.

Le polynôme est scindé sur R, avec Sp(A)={1,2}, m1=1 et m2=2.

Étape 2 : le sous-espace propre E1. La valeur propre 1 est simple, donc dimE1=1 et un seul vecteur suffit. On résout (AI3)X=0 avec

AI3=(011121110).

La première ligne donne y=z, la troisième x=y. La deuxième est alors automatiquement vérifiée : y+2yy=0. Donc

E1(A)=Vect((1,1,1)).

Étape 3 : le sous-espace propre E2. On calcule

A2I3=(111111111),

matrice de rang 1 : le système se réduit à la seule équation x+yz=0, soit y=x+z. Le sous-espace propre est donc un plan,

E2(A)={(x, x+z, z)  ;  (x,z)R2}=Vect((1,1,0), (0,1,1)),dimE2=2.

Étape 4 : conclusion. dimE1+dimE2=1+2=3=dimR3 : la matrice A est diagonalisable. On note au passage que dimE2=m2=2, conformément au critère (v).

Étape 5 : les matrices P et D. On prend

P=(110111101),D=(100020002).

Étape 6 : calcul de P1 et vérification. On trouve detP=1, et le calcul de la comatrice donne

P1=(111011110).

Vérifions PP1=I3 : la première ligne de P est (1,1,0), qui donne contre les colonnes (1,0,1), (1,1,1) et (1,1,0) les valeurs 1, 0, 0 ; la deuxième ligne (1,1,1) donne 0, 1, 0 ; la troisième (1,0,1) donne 0, 0, 1.

Vérifions enfin AP=PD en calculant l'image de chaque colonne de P :

A(111)=(111),A(110)=(220),A(011)=(022),

c'est-à-dire 1 fois, 2 fois et 2 fois les colonnes de départ : AP=PD.

Calcul des puissances

Méthode

Puissances d'une matrice diagonalisable. Si A=PDP1 avec D=diag(d1,,dn), alors pour tout mN

Am=PDmP1,Dm=diag(d1m,,dnm).

Si de plus A est inversible (tous les di non nuls), la formule vaut pour mZ.

Démonstration. Par récurrence : Am+1=(PDmP1)(PDP1)=PDm(P1P)DP1=PDm+1P1. La puissance d'une matrice diagonale se calcule coefficient par coefficient.

Sur l'exemple précédent, Dm=diag(1,2m,2m), donc

Am=PDmP1=(12m012m2m102m)(111011110)=(12m112m12m2m+1112m12m2m11).

Contrôles : pour m=0 on retrouve I3, pour m=1 on retrouve A, et pour m=2 la formule donne

A2=(133373331),

ce que confirme le produit direct A×A.

Que faire si la matrice n'est pas diagonalisable

Remarque

Deux situations, à distinguer soigneusement.

Le polynôme caractéristique n'est pas scindé sur K. C'est un problème de corps. Sur R, on ne peut pas diagonaliser ; mais on peut souvent travailler dans Mn(C), y diagonaliser, puis revenir au réel. Exemple type : (0110).

Le polynôme caractéristique est scindé, mais dimEλ<mλ pour au moins une valeur propre. C'est un obstacle intrinsèque, qu'aucun changement de corps ne lève. On se rabat alors sur une forme triangulaire (section suivante), et pour les calculs de puissances on utilise soit la division euclidienne par un polynôme annulateur, soit une écriture A=λIn+N quand elle est disponible.

Diagonalisabilité et polynômes annulateurs

Le critère

Théorème

Critère du polynôme annulateur (admis). Soient E de dimension finie et uL(E). Alors u est diagonalisable si et seulement s'il existe un polynôme annulateur de u scindé sur K et à racines simples.

Version matricielle : AMn(K) est diagonalisable si et seulement s'il existe PK[X] scindé à racines simples tel que P(A)=0n.

Remarque

La démonstration n'est pas exigible en PC ; on admet ce théorème. Le sens direct est en revanche facile et vaut la peine d'être compris : il est établi ci-dessous, dans la propriété sur λSp(u)(Xλ).

L'intérêt du critère est spectaculaire : il permet de conclure sans calculer un seul sous-espace propre, ni même le polynôme caractéristique. Dès qu'un énoncé fournit une relation du type u2=u, u3=id, u2=4id, on tient un annulateur et il n'y a plus qu'à examiner ses racines.

Exemple

Trois applications immédiates.

a. Projecteur : p2=p, donc X2X=X(X1) annule p. Ce polynôme est scindé sur K à racines simples : p est diagonalisable.

b. Symétrie : s2=idE, donc X21=(X1)(X+1) annule s, scindé à racines simples : s est diagonalisable.

c. Racine cubique de l'identité : si u3=idE, alors X31 annule u. Sur C, X31=(X1)(Xj)(Xj) avec j=e2iπ/3 : trois racines simples, u est diagonalisable. Sur R, X31=(X1)(X2+X+1) n'est pas scindé, et le critère ne s'applique pas : la rotation d'angle 2π3 du plan réel vérifie bien u3=id sans être diagonalisable sur R.

Propriété

Soit uL(E) avec E de dimension finie. Alors

u est diagonalisable    λSp(u)(Xλ) annule u.

Démonstration. Sens direct. Supposons u diagonalisable et notons λ1,,λp ses valeurs propres distinctes, Π=k=1p(Xλk). Soit B une base de vecteurs propres et e l'un de ses vecteurs, associé à la valeur propre λj. Les facteurs uλkidE commutent deux à deux (ce sont des polynômes de u), donc on peut placer le facteur d'indice j en dernier :

Π(u)(e)=(kj(uλkidE))(u(e)λje)=(kj(uλkidE))(0E)=0E.

L'endomorphisme Π(u) s'annule sur tous les vecteurs d'une base, donc Π(u)=0.

Réciproque. Le polynôme Π est scindé sur K (ses racines sont dans K par construction) et à racines simples (les λk sont deux à deux distincts). S'il annule u, le critère admis ci-dessus donne la diagonalisabilité de u.

Remarque

Cette propriété fournit l'annulateur le plus économique dont on ait besoin en PC : si u est diagonalisable de spectre {λ1,,λp}, alors k(uλkidE)=0. Sur l'exemple de la section précédente, A était diagonalisable de spectre {1,2}, donc (AI3)(A2I3)=03, ce qu'on vérifie directement : le produit (011121110)(111111111) est bien la matrice nulle.

Endomorphisme induit sur un sous-espace stable

Théorème

Soient uL(E) diagonalisable (E de dimension finie) et F un sous-espace de E stable par u, avec F{0E}. Alors l'endomorphisme induit uF est diagonalisable.

Démonstration. Commençons par une remarque de calcul : comme F est stable par u, il l'est aussi par uk pour tout k, et (uk)F=(uF)k. Par linéarité, pour tout polynôme P,

(P(u))F=P(uF),

c'est-à-dire que P(uF) est la restriction de P(u) à F.

Comme u est diagonalisable, le polynôme Π=λSp(u)(Xλ) annule u ; il est scindé sur K et à racines simples. Alors

Π(uF)=(Π(u))F=0,

donc Π est un polynôme annulateur de uF, scindé à racines simples. Le critère admis donne la diagonalisabilité de uF.

Remarque

C'est la seule démonstration disponible en PC pour ce résultat, et elle illustre bien la puissance du point de vue polynomial : la version « géométrique » de la preuve passerait par le lemme de décomposition des noyaux, qui est hors programme dans la filière.

Application pratique immédiate : si u est diagonalisable, tout sous-espace stable F possède une base de vecteurs propres de u. C'est le point de départ de la recherche des sous-espaces stables (voir la dernière section).

Exemple

Soit s une symétrie de E et F un sous-espace stable par s. Comme s est diagonalisable (annulée par X21), l'endomorphisme induit sF l'est aussi, et son spectre est contenu dans {1,1} : sF est une symétrie de F, et F=(FE1(s))(FE1(s)).

Trigonalisation

Définitions et critère

Définition

Soient E de dimension finie n1 et uL(E). On dit que u est trigonalisable lorsqu'il existe une base B de E dans laquelle MatB(u) est triangulaire supérieure.

Une matrice AMn(K) est trigonalisable lorsqu'elle est semblable à une matrice triangulaire supérieure : il existe PGLn(K) et T triangulaire supérieure telles que A=PTP1.

Théorème

Critère de trigonalisabilité (admis). Soient E de dimension finie et uL(E). Alors

u est trigonalisable    χu est scindeˊ sur K.

En particulier, toute matrice de Mn(C) est trigonalisable, puisque tout polynôme non constant est scindé sur C.

Remarque

La démonstration n'est pas exigible en PC ; on admet ce théorème. Le sens facile est celui-ci : si u est trigonalisable, de matrice triangulaire T dans une base, alors χu=χT=i(Xti,i) est scindé. C'est la réciproque qui demande un travail admis.

Retenir la hiérarchie : diagonalisable trigonalisable, et la réciproque est fausse. Sur C, tout est trigonalisable ; sur R, il faut que χ soit scindé.

Trace et déterminant à partir des valeurs propres

Théorème

Soit uL(E) trigonalisable, de valeurs propres λ1,,λn comptées avec multiplicité (c'est-à-dire les racines de χu, répétées selon leur multiplicité, de sorte que χu=i=1n(Xλi)). Alors

tr(u)=i=1nλi,det(u)=i=1nλi.

Ces formules valent en particulier pour toute matrice de Mn(C).

Démonstration. Soit B une base dans laquelle T=MatB(u) est triangulaire supérieure. Alors χu=χT=i=1n(Xti,i), donc les coefficients diagonaux de T sont exactement les λi, dans un certain ordre.

La trace et le déterminant sont invariants par similitude, et pour une matrice triangulaire ils valent respectivement la somme et le produit des coefficients diagonaux :

tr(u)=tr(T)=iti,i=iλi,det(u)=det(T)=iti,i=iλi. 

Remarque

On peut retrouver ces formules sans passer par la trigonalisation, en identifiant les coefficients de χu : si χu=i(Xλi), le coefficient de Xn1 vaut iλi et doit être tr(u) ; le terme constant vaut i(λi)=(1)niλi et doit être (1)ndet(u). Les deux rédactions sont acceptables.

Attention : ces formules exigent que χu soit scindé. Pour la rotation d'angle droit réelle, tr=0 et det=1 alors que le spectre réel est vide.

Un exemple de trigonalisation effective

Remarque

La technique générale de trigonalisation est hors programme en PC. Un exercice de trigonalisation comporte donc toujours une indication : un vecteur à choisir, une base à compléter, un sous-espace à utiliser. L'exemple ci-dessous montre la démarche à suivre quand on vous la propose.

Méthode

Trigonaliser en dimension 3, cas d'une seule valeur propre.

1. Calculer χA ; vérifier qu'il est scindé.

2. Calculer les sous-espaces propres ; constater que la somme de leurs dimensions est <3 (sinon la matrice serait diagonalisable).

3. Commencer la nouvelle base par des vecteurs propres, puis la compléter par n'importe quel vecteur rendant la famille libre.

4. Exprimer l'image du (ou des) vecteur(s) ajouté(s) dans la nouvelle base : on obtient directement la dernière colonne de T.

5. Vérifier AP=PT.

Considérons

A=(211011013)M3(R).

Étape 1. La première colonne n'ayant qu'un coefficient non nul, on développe suivant elle :

χA(X)=(X2)det(X111X3)=(X2)[(X1)(X3)+1]=(X2)(X24X+4),

soit χA=(X2)3. Contrôles : tr(A)=2+1+3=6=2+2+2, et detA=2×(3+1)=8=23. Le polynôme est scindé sur R, donc A est trigonalisable, avec Sp(A)={2} et m2=3.

Étape 2. On calcule

A2I3=(011011011),

matrice de rang 1 (ses trois lignes sont proportionnelles à (0,1,1)). Le théorème du rang donne dimE2=31=2<3=m2 : la matrice n'est pas diagonalisable. Le système se réduit à y=z, donc

E2(A)=Vect(e1,e2),e1=(1,0,0),e2=(0,1,1).

Étape 3. On complète (e1,e2) en une base de R3 par le vecteur le plus simple possible qui convienne, par exemple e3=(0,0,1). La famille (e1,e2,e3) est libre : la matrice P formée de ces colonnes est triangulaire inférieure de diagonale (1,1,1), donc de déterminant 1.

Étape 4. L'image de e3 est la troisième colonne de A, soit Ae3=(1,1,3). On la décompose dans la nouvelle base : cherchons a, b, c tels que

(1,1,3)=a(1,0,0)+b(0,1,1)+c(0,0,1).

La première coordonnée donne a=1, la deuxième b=1, la troisième b+c=3 donc c=2. Ainsi Ae3=e1+e2+2e3, et comme Ae1=2e1, Ae2=2e2 :

P=(100010011),T=(201021002),A=PTP1.

Étape 5. Vérification de AP=PT colonne par colonne. Les deux premières colonnes de P sont des vecteurs propres, donc A les multiplie par 2, ce que fait aussi T sur les deux premières colonnes. Pour la troisième : A(0,0,1)=(1,1,3), et P(1,1,2)=(1,0,0)+(0,1,1)+2(0,0,1)=(1,1,3). Les deux membres coïncident.

Remarque

La forme obtenue met en évidence une écriture très utile : A=2I3+N avec

N=A2I3=(011011011),N2=03.

Une matrice dont une puissance est nulle est dite nilpotente (définition donnée ici pour cet exemple : le mot n'est pas au programme de PC, aucun résultat du cours ne repose dessus). La relation N2=03 se vérifie directement, et elle rend le calcul des puissances immédiat, comme on le verra dans la section suivante.

Méthodes et erreurs classiques

Montrer qu'une matrice ou un endomorphisme est diagonalisable

Méthode

Les cinq voies, et laquelle choisir.

a. Reconnaître un objet connu. Projecteur (p2=p), symétrie (s2=id), homothétie : c'est fini, sans calcul.

b. Exhiber une base de vecteurs propres. À utiliser quand l'énoncé suggère les vecteurs (colonnes toutes égales, vecteur (1,,1), etc.).

c. Compter les dimensions des sous-espaces propres. La voie de calcul par défaut pour une matrice numérique de taille 2 ou 3 : χA, puis chaque Eλ, puis dimEλ=n ?

d. Valeurs propres toutes simples. Si χA est scindé à racines simples, c'est immédiat : aucun sous-espace propre à calculer.

e. Polynôme annulateur scindé à racines simples. La voie reine quand l'endomorphisme est défini par une relation (u2=4id, u3=u, A2=A+2In…) et non par une matrice numérique. Aucun calcul de déterminant.

En résumé : matrice numérique voie c ou d ; relation abstraite voie e.

Exemple

Soit uL(E) vérifiant u2=4idE avec E un R-espace vectoriel de dimension finie. Le polynôme X24=(X2)(X+2) annule u : il est scindé sur R à racines simples, donc u est diagonalisable et Sp(u){2,2}. On obtient de plus E=E2(u)E2(u), et 12u est une symétrie.

Calculer Am

Méthode

Trois techniques, par ordre de préférence selon les données.

a. A diagonalisable : A=PDP1 donne Am=PDmP1. Coût : un P1 à calculer.

b. On connaît un polynôme annulateur P de degré d : division euclidienne Xm=PQ+R avec degR<d, puis Am=R(A), les coefficients de R s'obtenant en évaluant aux racines de P (et en dérivant pour les racines multiples). Fonctionne même si A n'est pas diagonalisable.

c. A=λIn+N avec Nk=0n pour un certain k : comme λIn commute avec N, la formule du binôme s'applique et la somme s'arrête :

Am=i=0min(m,k1)(mi)λmiNi.

Illustrons c. sur la matrice trigonalisée ci-dessus, A=2I3+N avec N2=03. Le binôme donne, pour m1,

Am=2mI3+m2m1N=(2mm2m1m2m102mm2m1m2m10m2m12m+m2m1).

Contrôles : pour m=1 on retrouve (211011013)=A ; pour m=2, la formule donne 4I3+4N=(444004048), ce que confirme le produit A×A.

Déterminer les sous-espaces stables

Méthode

Cas d'un endomorphisme diagonalisable. Soit u diagonalisable et F un sous-espace stable par u, non nul. Alors uF est diagonalisable, donc F possède une base de vecteurs propres de u. En conséquence :

F=λSp(u)(FEλ(u)).

Si de plus u a n valeurs propres distinctes, chaque Eλ(u) est une droite Vect(eλ), et les sous-espaces stables sont exactement les 2n sommes de sous-familles des droites propres :

F=Vect(eλ  ;  λS),SSp(u).

Démonstration du dernier point. Chaque somme de droites propres est évidemment stable. Réciproquement, si F est stable et non nul, uF est diagonalisable, donc F admet une base (x1,,xr) de vecteurs propres de u. Chaque xi engendre une droite propre, nécessairement l'une des Vect(eλ) puisque les sous-espaces propres sont des droites, et F est la somme de ces droites.

Exemple

Pour u de matrice diag(1,2,3) dans la base canonique de R3, les sous-espaces stables sont au nombre de 23=8 : {0}, les trois droites Vect(ei), les trois plans Vect(ei,ej), et R3.

Méthode

Cas général. Sans hypothèse de diagonalisabilité, on procède par la dimension :

a. dimension 1 : les droites stables sont exactement les droites engendrées par un vecteur propre ;

b. dimension n1 : un hyperplan stable se cherche par son équation, ou via la matrice triangulaire par blocs associée ;

c. cas intermédiaires : on utilise que uF a un polynôme caractéristique divisant celui de u, ce qui limite les valeurs propres possibles de uF.

Exploiter la commutation

Méthode

Ce que donne uv=vu.

a. Keru, Imu et chaque Eλ(u) sont stables par v.

b. Si u est diagonalisable, v « respecte » la décomposition E=λEλ(u) : dans une base adaptée, la matrice de v est diagonale par blocs, les blocs ayant les tailles dimEλ(u).

c. Si de plus u a n valeurs propres distinctes, chaque bloc est de taille 1 : v est diagonale dans la même base que u, et v est un polynôme en u.

Démonstration du point c. Soit B=(e1,,en) une base de vecteurs propres de u, avec u(ei)=λiei et les λi deux à deux distincts. Chaque droite Eλi(u)=Vect(ei) est stable par v, donc il existe μiK tel que v(ei)=μiei.

C'est ici que l'interpolation de Lagrange intervient. Les λi étant deux à deux distincts, il existe un (unique) polynôme PKn1[X] tel que P(λi)=μi pour tout i, à savoir P=iμiLi où les Li sont les polynômes interpolateurs associés aux points λ1,,λn. Alors

P(u)(ei)=P(λi)ei=μiei=v(ei)

pour tout i, en utilisant que u(ei)=λiei entraîne P(u)(ei)=P(λi)ei. Les endomorphismes P(u) et v coïncident sur une base : ils sont égaux, donc v=P(u).

Remarque

Voilà pourquoi le programme place l'interpolation de Lagrange dans ce chapitre : elle n'est pas un hors-d'œuvre sur les polynômes, c'est l'outil qui décrit le commutant d'un endomorphisme à valeurs propres simples.

Tableau de synthèse

Question Outil décisif
λ est-elle valeur propre ? χA(λ)=0, ou AλIn non inversible
A est-elle diagonalisable (matrice numérique) ? λdimEλ=n
u est-il diagonalisable (relation abstraite) ? annulateur scindé à racines simples
A est-elle trigonalisable ? χA scindé sur K
Calculer Am PDmP1, division euclidienne, ou binôme
Calculer A1 annulateur de terme constant non nul, ou Cayley-Hamilton
Sous-espaces stables d'un u diagonalisable sommes de sous-espaces FEλ(u)
v commute avec u diagonalisable à spectre simple v=P(u) par interpolation de Lagrange

Erreurs classiques

Les fautes ci-dessous reviennent chaque année. Les relire avant un devoir fait gagner des points.

Confondre « racine d'un polynôme annulateur » et « valeur propre ». Si P annule u, alors Sp(u) est inclus dans l'ensemble des racines de P, et l'inclusion est en général stricte. idE est annulée par X(X1) sans que 0 soit valeur propre. Un annulateur fournit des candidats, pas le spectre.

Croire que dimEλ=mλ toujours. On a seulement 1dimEλmλ. C'est justement le cas d'inégalité stricte qui empêche la diagonalisation. Le seul cas gratuit est celui d'une valeur propre simple, où l'encadrement force dimEλ=1.

Oublier de vérifier que χ est scindé sur K et non sur C. Une matrice réelle peut être diagonalisable dans Mn(C) et pas dans Mn(R). Toujours préciser le corps de travail, et écrire SpR ou SpC en cas d'ambiguïté.

Écrire χA=det(AXIn). Avec la convention de ce cours, χA(X)=det(XInA), unitaire. L'autre écriture change tous les signes quand n est impair, ce qui fausse la lecture de tr(A) et de det(A) sur les coefficients.

Écrire « χA(A)=det(AA)=0 ». Absurde : dans det(XInA), la lettre X est un scalaire. Cayley-Hamilton se démontre (et s'admet ici), il ne se « voit » pas.

Oublier le terme constant en idE. Dans P(u), le coefficient a0 donne a0idE, pas le scalaire a0. L'erreur devient visible dès qu'on compose ou qu'on prend un noyau.

Confondre « deux à deux d'intersection nulle » et « somme directe ». Faux dès trois sous-espaces : trois droites distinctes du plan sont deux à deux d'intersection nulle et leur somme n'est pas directe.

Appliquer det(ABCD)=det(A)det(D)det(B)det(C). Cette formule n'existe pas. Le théorème sur les déterminants par blocs exige un bloc nul sous (ou sur) la diagonale.

Oublier la compatibilité des découpages dans un produit par blocs, ou intervertir l'ordre des blocs dans un produit Mk,lNl,t : les blocs ne commutent pas.

Conclure de tr(A)=tr(B) et χA=χB que A et B sont semblables. Ce sont des invariants, pas des cartes d'identité : I2 et (1101) ont même trace, même déterminant et même polynôme caractéristique sans être semblables.

Utiliser le polynôme minimal, les sous-espaces caractéristiques ou le lemme de décomposition des noyaux. Ces notions sont hors programme en PC : tout ce dont vous avez besoin s'obtient avec un polynôme annulateur bien choisi, le plus souvent χu ou λSp(u)(Xλ).

Bloqué sur « Algèbre linéaire » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.