MPSI · Chapitre 13 · Second semestre
Matrices
Matrice d'une application linéaire, changements de bases, matrices équivalentes et rang, matrices semblables et trace.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Matrice d'une application linéaire
- Changements de bases
- Matrices équivalentes et rang
- Matrices semblables et trace
Au premier semestre, vous avez appris à calculer sur des tableaux de nombres. Vous savez les additionner, les multiplier, les transposer, en chercher l'inverse par le pivot, reconnaître une matrice nilpotente et développer un binôme lorsque deux facteurs commutent. Une chose vous a pourtant été refusée : le sens. La définition du produit, avec sa somme d'indices, a été posée sans justification, et le chapitre s'achevait sur une promesse explicite, que voici tenue. Ce chapitre ne contient presque aucune technique de calcul nouvelle. Il contient la raison de toutes celles que vous connaissez déjà.
L'idée tient en une phrase, et tout le reste en découle. Soit une application linéaire d'un espace vers un espace , tous deux de dimension finie. Le théorème de détermination par l'image d'une base affirme que est entièrement connue dès que l'on connaît les images des vecteurs d'une base de . Chacun de ces vecteurs vit dans : si l'on fixe aussi une base de , chacun est décrit sans ambiguïté par ses coordonnées, c'est-à-dire par une liste de scalaires. Une application linéaire, objet a priori infini puisqu'elle est définie sur un espace infini, se trouve donc décrite par exactement nombres. Rangeons-les dans un tableau, une colonne par vecteur de la base de départ : nous venons de fabriquer une matrice.
Cette construction n'est intéressante que si elle transporte fidèlement les opérations, et c'est le cas au-delà de ce qu'on pourrait espérer. La somme de deux applications linéaires correspond à la somme des matrices ; le produit par un scalaire, au produit de la matrice par ce scalaire ; l'image d'un vecteur, au produit de la matrice par la colonne des coordonnées de . Surtout, la composée correspond au produit des matrices, dans l'ordre . Voilà l'explication attendue : la définition du produit matriciel, avec sa somme d'indices, n'a pas été inventée pour elle-même, elle a été calculée pour que ce théorème soit vrai. La non-commutativité du produit devient alors une évidence, puisque enchaîner deux transformations dans un ordre ou dans l'autre ne donne pas le même résultat ; l'associativité devient une trivialité, puisque la composition des applications est associative ; et l'inversibilité d'une matrice carrée devient la bijectivité de l'application qu'elle représente.
Il y a cependant un prix à payer, et il faut le comprendre immédiatement sous peine de ne rien comprendre à la suite. Une matrice ne représente pas une application linéaire : elle représente une application linéaire dans un couple de bases choisi. Changez les bases, et le tableau de nombres change du tout au tout, alors que l'application, elle, n'a pas bougé d'un pouce. Un même endomorphisme du plan peut avoir pour matrice un tableau plein de coefficients dans la base canonique et un tableau diagonal, presque vide, dans une base bien choisie. La matrice n'est donc pas l'objet mathématique : c'est une photographie de l'objet, prise sous un certain angle.
Cette dépendance, qui ressemble à un défaut, est en réalité le moteur de tout ce qui suit, et elle ouvre la question centrale du chapitre : puisque nous avons le droit de choisir les bases, quelles bases choisir pour que la matrice soit la plus simple possible ? La réponse dépend de la liberté dont on dispose. Pour une application linéaire de dans , on peut changer la base au départ et à l'arrivée, indépendamment l'une de l'autre : la liberté est maximale, et la réponse est spectaculaire. Toute matrice, si compliquée soit-elle, se ramène à une matrice formée de coefficients sur le début de la diagonale et de zéros partout ailleurs. Autrement dit, un seul nombre résume la situation, le rang, et deux matrices se ramènent l'une à l'autre par changements de bases si et seulement si elles ont le même rang.
Pour un endomorphisme, la situation est tout autre, et beaucoup plus riche. Une seule base intervient, puisque l'espace de départ et celui d'arrivée sont le même : on ne peut plus la changer deux fois. La relation obtenue s'appelle la similitude, et elle est bien plus fine que la précédente. Le rang ne suffit plus à décider si deux matrices sont semblables, la trace non plus, et la classification complète dépasse largement le programme de première année. Ce que nous obtiendrons cette année, c'est une série d'invariants qui permettent de répondre par la négative, et des bases adaptées explicites dans les trois cas remarquables déjà rencontrés : les projecteurs, les symétries et les endomorphismes nilpotents.
Le plan suit cet ordre. Nous associons d'abord une matrice à une famille de vecteurs, puis à une application linéaire, et nous établissons le dictionnaire complet entre les deux mondes : structure d'espace vectoriel, produit et composition, inversibilité. Nous lisons ensuite sur une matrice le noyau, l'image et le rang de l'application qu'elle représente, ce qui referme au passage la question laissée ouverte au premier semestre sur les critères d'inversibilité. Viennent alors les changements de bases et leurs formules, puis les deux relations qu'ils engendrent : l'équivalence, entièrement gouvernée par le rang, et la similitude, dont nous étudions les invariants. La trace, dernier invariant du programme, occupe l'avant-dernière section. Une section de méthodes ferme le chapitre.
Les notations suivantes valent pour tout le chapitre et prolongent celles des deux chapitres précédents. La lettre désigne ou . Les espaces vectoriels , , sont de dimension finie sur , sauf mention expresse du contraire, et leurs bases sont notées pour , pour , pour ; une seconde base du même espace reçoit un prime, . Les applications linéaires sont notées , , , l'ensemble de celles qui vont de dans est , celui des endomorphismes de est , le groupe des automorphismes de est , et l'identité de est notée . Le noyau, l'image et le rang gardent leurs notations : , , , et pour le sous-espace engendré. Du côté des matrices, on conserve , , la matrice nulle , l'identité , les matrices élémentaires , le symbole de Kronecker , la transposée et le groupe des matrices inversibles. Les objets nouveaux sont notés pour la matrice d'une famille de vecteurs, pour celle d'une application linéaire, pour celle d'un endomorphisme, pour une matrice de passage, pour la matrice canonique de rang , et pour la trace. Les opérations élémentaires sur les lignes gardent leurs notations du premier semestre : , avec , et . Enfin, une convention de lecture qui évite l'essentiel des erreurs d'indices : dans une matrice de , le nombre de colonnes compte toujours ce qui est au départ (les vecteurs de la famille, ou la dimension de l'espace de départ) et le nombre de lignes compte toujours ce qui est à l'arrivée (la dimension de l'espace dans lequel on écrit les coordonnées).
Matrice d'une famille de vecteurs
La colonne des coordonnées d'un vecteur
Tout part de la définition d'une base : dans un espace de dimension finie muni d'une base, tout vecteur s'écrit d'une et une seule manière comme combinaison linéaire des vecteurs de cette base. Les coefficients de cette écriture sont les coordonnées du vecteur, et il n'y a plus qu'à les ranger.
Définition
Soient un -espace vectoriel de dimension et une base de . Soit , de coordonnées dans , c'est-à-dire l'unique famille de scalaires telle que
On appelle matrice de dans la base , ou colonne des coordonnées de dans , la matrice colonne
Propriété
Soient de dimension et une base de . L'application
est un isomorphisme d'espaces vectoriels. Autrement dit, pour tous et tous ,
et tout élément de est la colonne des coordonnées d'un unique vecteur de .
Démonstration. Linéarité. Notons et les coordonnées de et de dans . Alors
L'écriture d'un vecteur dans une base étant unique, la famille est exactement la famille des coordonnées de . Or la colonne de coefficients est précisément , puisque somme et multiplication par un scalaire se font coefficient par coefficient.
Injectivité. Si , toutes les coordonnées de sont nulles, donc . Le noyau de est réduit au vecteur nul.
Surjectivité. Soit de coefficients . Le vecteur appartient à et vérifie .
Remarque
Cette propriété est modeste dans son énoncé et considérable dans ses conséquences. Elle dit que le choix d'une base identifie à , et donc que tout espace de dimension sur « est » l'espace des colonnes à lignes, quitte à choisir une base. Un espace de polynômes, un espace de suites récurrentes, un espace de solutions d'une équation différentielle : dès qu'on en connaît une base, on peut y calculer comme dans .
En pratique, on utilisera surtout deux conséquences. D'abord, une famille de vecteurs de est libre, génératrice ou base si et seulement si la famille des colonnes correspondantes l'est dans , puisqu'un isomorphisme transporte ces trois notions. Ensuite, une égalité entre vecteurs de équivaut à l'égalité des colonnes : on peut donc remplacer toute question portant sur des vecteurs abstraits par un calcul sur des colonnes de nombres.
Remarque
La colonne dépend de la base, et il n'y a pas de « colonne du vecteur ». Écrire sans préciser la base est une phrase incomplète, exactement comme écrire « les coordonnées de » sans dire dans quel repère. C'est le premier avatar du piège qui traverse tout ce chapitre, et l'exemple qui suit le rend concret.
Exemple
Dans . Prenons .
Dans la base canonique , les coordonnées se lisent directement sur le triplet, et
Prenons maintenant avec , et . C'est bien une base de , nous le vérifierons plus bas. Cherchons tels que , c'est-à-dire
En additionnant les trois équations, , donc . En retranchant successivement chaque équation, on obtient , puis , puis . Vérification : . Donc
Le vecteur n'a pas changé ; sa colonne, si.
Exemple
Dans . Prenons .
Dans la base canonique , les coordonnées sont les coefficients du polynôme, rangés par degré croissant :
Dans la base , il faut développer suivant les puissances de . La formule de Taylor pour les polynômes donne les coefficients , , et . Ici , donc , donc , et donc . Ainsi
Vérification par développement : et , dont la somme vaut ; en ajoutant , on retrouve .
Matrice d'une famille de vecteurs
Définition
Soient un -espace vectoriel de dimension , une base de , et une famille de vecteurs de . On appelle matrice de la famille dans la base la matrice de dont la -ème colonne est la colonne des coordonnées de dans . On la note .
Autrement dit, son coefficient d'indice est le scalaire défini par
Remarque
Retenez la place des indices : dans l'écriture , l'indice de colonne est celui du vecteur de la famille, et l'indice de ligne celui du vecteur de la base. Un vecteur de la famille occupe donc une colonne, jamais une ligne. La matrice a autant de colonnes que la famille a de vecteurs, et autant de lignes que l'espace a de dimensions.
La faute classique consiste à écrire les vecteurs en lignes, par réflexe hérité du calcul de rang par le pivot. Cette disposition en lignes reste possible pour calculer un rang, puisque nous verrons que le rang d'une matrice est aussi celui de sa transposée, mais elle ne définit pas : la convention est la disposition en colonnes, et toutes les formules du chapitre en dépendent.
Exemple
Dans muni de sa base canonique , la famille avec , , a pour matrice
Chaque vecteur se lit verticalement, et l'on retrouve bien dans la première colonne.
Exemple
Dans muni de la base canonique , considérons la famille
Les coordonnées de sont , celles de sont , celles de sont . Donc
C'est la même matrice que dans l'exemple précédent, alors que les objets étudiés sont des polynômes et non des triplets. C'est exactement ce que dit l'isomorphisme : une fois les bases choisies, les deux situations sont indiscernables, et tout ce qui sera démontré sur cette matrice vaudra simultanément pour la famille de vecteurs et pour la famille de polynômes.
Lire la liberté et le caractère générateur sur la matrice
Propriété
Soient une base de , de dimension , et une famille de vecteurs de , de matrice , de colonnes . Alors :
- les scalaires vérifient si et seulement si , où est la colonne des ;
- la famille et la famille des colonnes ont le même rang ;
- la famille est libre si et seulement si le système n'a que la solution nulle ;
- la famille est génératrice de si et seulement si, pour toute colonne , le système admet au moins une solution.
Démonstration. Point 1. L'isomorphisme envoie sur , donc, par linéarité, il envoie sur . Or la lecture par colonnes du produit, établie au premier semestre, donne . Comme est injective, équivaut à , c'est-à-dire à .
Point 2. Toujours par linéarité de , l'image du sous-espace est . Un isomorphisme conserve la dimension d'un sous-espace, car sa restriction à ce sous-espace est encore injective et linéaire. Les deux dimensions sont donc égales, et ce sont par définition les deux rangs.
Point 3. Une famille est libre lorsque la seule combinaison linéaire nulle est celle à coefficients tous nuls : c'est exactement la traduction du point 1.
Point 4. La famille est génératrice si tout s'écrit . En appliquant , cela équivaut à dire que toute colonne s'écrit , puisque est bijective.
Remarque
Le nombre qui apparaît au point 2 sera noté à la section consacrée au rang d'une matrice, et nous démontrerons qu'il se calcule par le pivot de Gauss. Une fois cette notation en place, la propriété ci-dessus se résume en trois lignes : la famille est libre si et seulement si , génératrice si et seulement si , et c'est une base si et seulement si est carrée et inversible.
Exemple
Reprenons , matrice commune aux deux exemples précédents, et déterminons si la famille correspondante est une base.
Résolvons , c'est-à-dire le système , , . Des deux premières équations, et ; la troisième donne alors , donc , puis .
La seule solution est nulle : la famille est libre. Comme elle compte vecteurs dans un espace de dimension , le théorème du bon cardinal en fait une base. C'est vrai simultanément pour dans et pour dans , ce qui justifie a posteriori le calcul de coordonnées mené plus haut dans .
Notons que le raisonnement utilise dans , ce qui est vrai dans et dans .
Matrice d'une application linéaire
Définition
Nous arrivons à la définition centrale du chapitre. Elle ne demande aucune idée nouvelle : c'est la matrice d'une famille de vecteurs, appliquée à la famille des images d'une base.
Définition
Soient un -espace vectoriel de dimension muni d'une base , un -espace vectoriel de dimension muni d'une base , et . On appelle matrice de dans le couple de bases la matrice de
Ses coefficients sont donc définis par
Remarque
La taille de la matrice n'est jamais un mystère. Elle possède colonnes, une par vecteur de la base de départ, et lignes, une par vecteur de la base d'arrivée :
L'ordre semble inversé par rapport à la notation , où est écrit en premier, et c'est une source d'erreur permanente. Le moyen sûr de ne pas se tromper est de se rappeler qu'une colonne contient les coordonnées de l'image d'un vecteur de départ : il y a donc autant de colonnes que de vecteurs au départ.
Notez aussi que la notation mentionne les deux bases, et dans l'ordre départ puis arrivée. Écrire sans préciser les bases n'a aucun sens, sauf convention explicite.
Comment on la lit, comment on l'écrit
Méthode
Écrire la matrice d'une application linéaire. La procédure ne varie jamais.
- Nommer les bases et compter : au départ, à l'arrivée. Annoncer la taille attendue, lignes et colonnes. Toute matrice d'une autre taille sera fausse.
- Calculer , dans cet ordre, sans se soucier des coordonnées pour l'instant.
- Décomposer chaque image dans la base d'arrivée , c'est-à-dire écrire . Lorsque est une base canonique, la décomposition est immédiate ; sinon, elle demande de résoudre un petit système.
- Empiler les colonnes : la colonne numéro est faite des coefficients de .
Un contrôle utile pour finir : reprendre une colonne au hasard, la relire comme une combinaison linéaire des vecteurs de , et vérifier qu'on retombe sur l'image calculée à l'étape 2.
Exemple
Une application de dans . Soit
Elle est linéaire, chaque coordonnée de l'image étant une combinaison linéaire de , et . Prenons les bases canoniques de et de . La matrice attendue est de taille .
Les images de la base de départ sont , et . La base d'arrivée étant canonique, les coordonnées sont les composantes elles-mêmes, et
On observe que les coefficients de la matrice sont exactement ceux qui figurent dans la formule de , la ligne correspondant à la -ème coordonnée de l'image. C'est un fait général pour les applications de dans écrites en bases canoniques, et cela permet d'écrire la matrice sans calcul.
Exemple
La dérivation sur . Soit , . C'est un endomorphisme de , espace de dimension , dont nous prenons la base canonique au départ comme à l'arrivée. La matrice sera donc carrée de taille .
Les images sont , , et , dont les colonnes de coordonnées dans sont respectivement , , et . D'où
Cette matrice est triangulaire supérieure stricte, donc nilpotente, ce qui traduit le fait bien connu que dériver quatre fois un polynôme de degré au plus donne le polynôme nul.
Si l'on considère plutôt la dérivation comme une application de dans , ce qui est légitime puisque la dérivée d'un polynôme de degré au plus est de degré au plus , la matrice change de taille : elle devient la matrice obtenue en supprimant la dernière ligne, la base d'arrivée étant maintenant . Même application au niveau des formules, matrices différentes : c'est encore la dépendance vis-à-vis des bases, et ici même des espaces.
Exemple
Le décalage . Soit , . La linéarité est immédiate : si , alors .
Calculons les images de la base canonique en développant :
D'où
On reconnaît, rangés en colonnes, les coefficients binomiaux du triangle de Pascal. La matrice est triangulaire supérieure à coefficients diagonaux tous égaux à : elle est inversible, ce qui n'est pas surprenant puisque est bijective, de réciproque . Nous reviendrons sur ce point.
Exemple
La rotation du plan. Soit et soit la rotation d'angle et de centre l'origine dans . Elle est linéaire, et l'image de la base canonique se lit sur le cercle trigonométrique : et . Donc
Retenez cette matrice, elle revient constamment. Notez la place du signe moins, en haut à droite : c'est la seule difficulté de mémorisation, et elle se lève en recalculant pour , qui vaut .
Cas des endomorphismes
Définition
Soient de dimension , une base de et un endomorphisme. Lorsque l'on prend la même base au départ et à l'arrivée, on note simplement
Propriété
Soient de dimension et une base de . Alors , et plus généralement, pour , la matrice de l'homothétie dans est .
Démonstration. Pour tout , , dont les coordonnées dans sont : la -ème colonne de la matrice est donc la -ème colonne de . Pour l'homothétie, a pour coordonnées , d'où la matrice .
Remarque
Prendre la même base au départ et à l'arrivée est un choix, pas une obligation. Rien n'interdit d'écrire la matrice d'un endomorphisme dans un couple de bases différentes, et cela arrive : c'est exactement ce que nous ferons pour démontrer les formules de changement de base, où l'identité sera regardée de la base vers la base et n'aura alors plus du tout pour matrice . Retenez-le dès maintenant : si et seulement si .
L'application linéaire canoniquement associée à une matrice
Jusqu'ici, nous partions d'une application linéaire pour fabriquer une matrice. Le mouvement inverse est tout aussi utile, et il est canonique dès que l'on travaille dans les espaces et , qui possèdent des bases privilégiées.
Définition
Soit . Notons et les bases canoniques de et de . L'unique application linéaire telle que
s'appelle l'application linéaire canoniquement associée à . Explicitement, si a pour colonne de coordonnées dans , alors a pour colonne de coordonnées dans .
Lorsqu'on identifie un -uplet à sa colonne, ce que nous ferons systématiquement, n'est autre que l'application de dans .
Remarque
L'existence et l'unicité de ne sont pas des évidences : elles résultent du théorème de détermination par l'image d'une base, appliqué à la famille des vecteurs de dont les colonnes de coordonnées sont les colonnes de . Nous les redémontrerons d'ailleurs en même temps que la bijectivité de , à la section suivante.
L'intérêt de cette notion est de pouvoir parler du noyau, de l'image et du rang d'une matrice, sans faire référence à une application linéaire extérieure. C'est ce que nous ferons dans la section consacrée au rang.
La matrice dépend des bases
Remarque
Le piège central du chapitre. Une matrice n'est pas attachée à une application linéaire : elle est attachée au triplet formé par l'application et les deux bases. Deux erreurs de rédaction en découlent, et elles coûtent cher.
La première consiste à écrire « la matrice de » sans préciser les bases, puis à appliquer une formule de changement de base à un objet dont on ne sait plus dans quelle base il est écrit. La seconde consiste à croire que si deux applications ont la même matrice, elles sont égales : c'est vrai à bases fixées, et faux sinon. L'exemple qui suit montre à quel point deux matrices d'un même endomorphisme peuvent être différentes.
Exemple
Un même projecteur, deux matrices. Dans , soit la projection sur la droite parallèlement à la droite . Ces deux droites sont supplémentaires dans , puisqu'elles sont de dimension chacune et d'intersection nulle, les vecteurs et n'étant pas colinéaires.
Dans la base canonique . Décomposons : on cherche tels que , ce qui donne et . La composante sur est donc , soit
d'où
Dans la base . Cette famille est une base, comme on vient de le voir. Le projecteur fixe les vecteurs de et annule ceux de :
d'où
Même application, deux matrices sans ressemblance apparente, dont l'une est diagonale et remarquablement simple. Toute la fin du chapitre consiste à organiser ce phénomène : comprendre le lien entre les deux matrices (les formules de changement de base) et savoir choisir la base qui produit la seconde plutôt que la première.
L'isomorphisme entre et
Le théorème
Propriété
Théorème. Soient un -espace vectoriel de dimension muni d'une base , et un -espace vectoriel de dimension muni d'une base . L'application
est un isomorphisme d'espaces vectoriels. En particulier :
- pour tous et tous ;
- deux applications linéaires ayant la même matrice dans le couple sont égales ;
- toute matrice de est la matrice d'une (unique) application linéaire de dans dans le couple .
Démonstration. Notons et .
Linéarité. Soient , de matrices et , et soient . Pour tout , la définition de la somme et du produit par un scalaire dans donne
L'écriture dans la base étant unique, le coefficient d'indice de vaut , qui est le coefficient d'indice de . Les deux matrices sont donc égales.
Injectivité. Supposons . Alors, pour tout , les coordonnées de dans sont toutes nulles, donc . L'application coïncide avec l'application nulle sur la base ; deux applications linéaires qui coïncident sur une base étant égales, . Le noyau de est donc réduit à l'application nulle, et est injective.
Surjectivité. Soit . Posons, pour ,
D'après le théorème de détermination par l'image d'une base, il existe une (unique) application linéaire telle que pour tout . Par construction, les coordonnées de dans sont les , donc . L'application est donc surjective.
Étant linéaire et bijective, est un isomorphisme. Les points 1, 2 et 3 en sont respectivement la linéarité, l'injectivité et la surjectivité.
Remarque
Le point 3 mérite d'être médité. Il signifie que toute matrice, aussi arbitraire soit-elle, représente une application linéaire : il n'y a pas de tableaux de nombres « qui ne veulent rien dire ». Le monde des matrices et celui des applications linéaires en dimension finie sont deux descriptions du même objet, et l'on passe de l'une à l'autre à volonté. Le choix est affaire de stratégie : les matrices se calculent, les applications linéaires se démontrent. Une bonne partie des exercices de fin d'année consiste à traduire un énoncé matriciel en énoncé d'algèbre linéaire, à le résoudre du côté abstrait, et à revenir aux matrices pour conclure.
Dimension de
Propriété
Soient et deux -espaces vectoriels de dimensions finies et . Alors est de dimension finie et
En particulier, si , et l'espace des formes linéaires sur , c'est-à-dire , est de dimension .
Démonstration. Choisissons une base de et une base de , ce qui est possible puisque les deux espaces sont de dimension finie. Le théorème précédent fournit un isomorphisme entre et . Deux espaces isomorphes ayant même dimension, et étant de dimension (les matrices élémentaires en forment une base), on obtient .
Pour les cas particuliers : si , alors et la dimension vaut ; si , qui est de dimension , la dimension vaut .
Remarque
Ce résultat n'a rien d'évident sans les matrices. Rien, dans la définition de , ne laisse deviner que cet ensemble est de dimension finie : c'est un ensemble d'applications, et l'espace de toutes les applications de dans , lui, est de dimension infinie dès que est infini. La linéarité est donc une contrainte extrêmement forte, et le théorème la quantifie exactement : une application linéaire de dans est déterminée par nombres, ni plus ni moins.
Exemple
, , et , puisque est de dimension et de dimension .
Une base de
Propriété
Soient une base de et une base de . Pour , notons l'unique application linéaire de dans telle que
c'est-à-dire celle qui envoie sur et tous les autres vecteurs de sur . Alors :
- ;
- la famille , formée de applications, est une base de ;
- pour de matrice , on a .
Démonstration. Point 1. La -ème colonne de est la colonne des coordonnées de . Pour , cette image est nulle, donc la colonne est nulle. Pour , l'image est , dont la colonne de coordonnées est celle qui ne comporte qu'un , à la ligne . C'est exactement la description de .
Point 2. L'isomorphisme envoie la famille sur la famille , qui est une base de . Un isomorphisme transportant les bases sur les bases (il conserve la liberté et le caractère générateur), la famille est une base de .
Point 3. On sait que . En appliquant , qui est linéaire, on obtient .
Exemple
Prenons de dimension de base et de dimension de base . L'espace est de dimension , et sa base est formée des quatre applications suivantes, décrites par leur action sur et :
L'application de matrice s'écrit alors . On vérifie : et , ce qui correspond bien aux deux colonnes de la matrice.
Produit matriciel et composition
Nous entrons dans le cœur du chapitre. Les deux théorèmes qui suivent expliquent, à eux seuls, pourquoi le produit matriciel a été défini comme il l'a été.
Image d'un vecteur : la formule
Propriété
Théorème. Soient de dimension muni d'une base , de dimension muni d'une base , et de matrice . Soit , de colonne de coordonnées . Alors la colonne des coordonnées de dans est
Démonstration. Notons , , et de coefficients , de sorte que . Par linéarité de , puis en remplaçant chaque par sa décomposition dans :
Les sommes étant finies, on peut les intervertir et regrouper les termes selon :
L'écriture dans la base étant unique, la -ème coordonnée de vaut . Or c'est exactement le -ème coefficient de la colonne , par définition du produit matriciel.
Remarque
Cette formule est le mode d'emploi de la matrice : elle transforme le calcul de , qui demande de connaître , en un produit de deux tableaux de nombres. Elle explique aussi pourquoi les systèmes linéaires s'écrivent : résoudre un système, c'est chercher les antécédents d'un vecteur par une application linéaire, et nous en tirerons bientôt toute la théorie du rang.
Un moyen mnémotechnique pour la retenir sans erreur de sens : les tailles imposent le résultat. La colonne a lignes, la matrice est de taille , et le seul produit qui ait un sens est , de taille . Le produit n'existe pas dès que .
Exemple
Reprenons , de matrice en bases canoniques, et .
Le calcul direct donne . Le calcul matriciel donne
Les deux coïncident, comme annoncé.
Exemple
Reprenons la dérivation sur et , de colonne dans la base canonique. Alors
colonne qui se relit . C'est bien . Dériver un polynôme est donc devenu une multiplication de matrices.
Matrice d'une composée
Propriété
Théorème. Soient , , trois -espaces vectoriels de dimensions finies, munis respectivement des bases , et . Soient et . Alors
Démonstration. Posons et . Le produit existe, puisque a colonnes et a lignes, et il appartient à , qui est bien la taille attendue pour la matrice de .
Fixons et calculons la -ème colonne de , c'est-à-dire les coordonnées de dans . En décomposant dans , puis en utilisant la linéarité de , puis en décomposant chaque dans :
Intervertissons les deux sommes finies et regroupons selon :
L'écriture dans la base étant unique, le coefficient d'indice de vaut . C'est très exactement le coefficient d'indice du produit . Les deux matrices ont même taille et mêmes coefficients : elles sont égales.
Remarque
C'est le théorème le plus important du chapitre, et il faut voir ce qu'il dit. La définition du produit matriciel, posée au premier semestre sans justification, avec sa somme qui paraissait sortie de nulle part, est exactement la formule qu'il faut écrire pour que la matrice d'une composée soit le produit des matrices. Le produit matriciel n'a pas été inventé, il a été calculé : on s'est donné la composition des applications, et on a regardé ce que cela imposait aux coefficients.
Trois conséquences se lisent immédiatement, et elles répondent à des questions restées en suspens.
- La non-commutativité n'est plus une bizarrerie. Composer deux transformations dans un ordre ou dans l'autre ne donne évidemment pas le même résultat. Faire une rotation puis une projection, ou l'inverse, ce sont deux opérations différentes ; il serait étonnant que les matrices commutent.
- L'associativité devient une trivialité. La composition des applications est associative, sans le moindre calcul. Le théorème transporte cette propriété aux matrices, et la démonstration calculatoire du premier semestre, avec son interversion de sommes doubles, n'était que la traduction de ce fait.
- L'ordre des facteurs se retient sans effort. Dans , on applique d'abord, et pourtant sa matrice s'écrit à droite du produit. C'est cohérent avec la formule : la colonne est à droite, donc ce qui agit en premier est le plus à droite.
Exemple
La composition des rotations. Les rotations et du plan vérifient , ce qui est géométriquement évident. En bases canoniques, le théorème donne
Effectuons le produit de gauche : son coefficient d'indice vaut , et son coefficient d'indice vaut . En identifiant avec le membre de droite, on retrouve les formules d'addition
Les deux autres coefficients redonnent les mêmes égalités. La trigonométrie devient ainsi un corollaire du produit matriciel.
Exemple
Sur . Reprenons et , de matrices respectives dans la base canonique
La matrice de est . Chaque ligne de ne sélectionne qu'une ligne de , ce qui rend le calcul immédiat : la première ligne du produit est la deuxième ligne de , la deuxième est le double de la troisième, la troisième est le triple de la quatrième, la dernière est nulle. D'où
Vérifions directement sur l'application : . Sur la base, , , , et . Les colonnes de coordonnées sont , , et : on retrouve bien le produit calculé.
Signalons enfin que donne la même chose, puisque également. Ces deux matrices commutent donc, ce qui n'a rien de général mais s'explique ici par le fait que dériver et translater la variable sont deux opérations indépendantes.
L'isomorphisme d'algèbres
Propriété
Théorème. Soient un -espace vectoriel de dimension et une base de . L'application
est un isomorphisme d'algèbres, c'est-à-dire qu'elle est à la fois un isomorphisme d'espaces vectoriels et un isomorphisme d'anneaux. Précisément, pour tous et tous :
- est bijective ;
- ;
- ;
- .
En particulier, pour tout , , et pour tout polynôme , .
Démonstration. Les points 1 et 2 sont le théorème d'isomorphisme de la section précédente, appliqué avec et . Le point 3 est le théorème de la composée, appliqué avec et . Le point 4 a été démontré plus haut.
Pour les puissances, raisonnons par récurrence sur . Pour , et : c'est le point 4. Supposons , où . Alors, par le point 3 appliqué à ,
Enfin, si , la linéarité de donne
Remarque
Ce théorème est le dictionnaire complet entre les deux mondes, et il s'utilise dans les deux sens.
Du côté abstrait vers le concret : pour calculer ou vérifier une relation entre endomorphismes, on passe aux matrices et on calcule. Du côté concret vers l'abstrait : une relation matricielle comme est équivalente à la relation sur l'endomorphisme associé, et cette dernière est souvent plus facile à exploiter, notamment parce qu'elle donne accès au noyau et à l'image.
Une conséquence à ne pas oublier : n'est pas commutatif dès que , et l'on sait maintenant pourquoi, puisque ne l'est pas non plus.
Isomorphismes et matrices inversibles
Propriété
Théorème. Soient et deux -espaces vectoriels de même dimension finie , munis respectivement des bases et , et soit de matrice . Alors
et, dans ce cas,
Démonstration. Sens direct. Supposons bijective. Sa réciproque est linéaire de dans ; notons . Le théorème de la composée, appliqué à , donne
De même, donne . Les deux égalités étant établies, est inversible et .
Sens réciproque. Supposons inversible. D'après la surjectivité de l'application , il existe telle que . Alors
et l'injectivité de donne . Symétriquement, donne . Donc est bijective, de réciproque , et .
Propriété
Soient de dimension et une base de . La restriction de à est un isomorphisme de groupes de sur .
Démonstration. Le théorème précédent, appliqué avec et , montre que envoie dans et que tout élément de est atteint : la restriction est donc une bijection de sur , l'injectivité étant héritée de celle de . Elle transforme la loi en la loi d'après le théorème de la composée. C'est donc un isomorphisme de groupes.
Exemple
Retour sur . Cette application est bijective, de réciproque , puisque et de même dans l'autre ordre. Le théorème affirme donc que la matrice de est l'inverse de celle de . Calculons la matrice de dans la base canonique de :
d'où
Vérifions sur quelques coefficients. La première ligne de est : multipliée par les colonnes de , elle donne , puis , puis , puis . La deuxième ligne donne , puis , puis , puis . Les deux dernières lignes se traitent de même. On obtient bien , et l'on a calculé l'inverse d'une matrice sans faire un seul pivot : il a suffi de savoir inverser l'application.
Remarque
Cet exemple illustre une stratégie payante : inverser l'application plutôt que la matrice. Chaque fois qu'une matrice provient d'une transformation dont la réciproque est évidente (translater la variable, échanger deux vecteurs, multiplier par un scalaire non nul), l'inverse s'obtient sans calcul. Le pivot reste la méthode générale, mais ce n'est pas toujours la plus rapide.
Noyau, image et rang d'une matrice
Définitions
Définition
Soit . On appelle :
- noyau de l'ensemble ;
- image de l'ensemble ;
- rang de le nombre .
Ce sont respectivement le noyau, l'image et le rang de l'application linéaire canoniquement associée . En particulier, est un sous-espace vectoriel de et un sous-espace vectoriel de .
Remarque
Le noyau de n'est rien d'autre que l'ensemble des solutions du système homogène , étudié au premier semestre. Nous savions déjà le calculer par le pivot ; nous savons maintenant que c'est un sous-espace vectoriel, et le théorème du rang va nous en donner la dimension à l'avance.
De même, est l'ensemble des seconds membres pour lesquels le système est compatible. La compatibilité, notion purement calculatoire au premier semestre, devient une question d'appartenance à un sous-espace vectoriel.
Rang et colonnes
Propriété
Soit , de colonnes . Alors
Autrement dit, le rang d'une matrice est le rang de la famille de ses colonnes.
Démonstration. La lecture par colonnes du produit donne, pour toute colonne de coefficients ,
Quand décrit , les scalaires décrivent tout entier : l'ensemble des est donc l'ensemble de toutes les combinaisons linéaires des colonnes, c'est-à-dire . En prenant les dimensions, on obtient l'égalité des rangs.
Propriété
Soient de dimension muni d'une base , de dimension muni d'une base , et de matrice . Alors
et est exactement l'ensemble des colonnes des coordonnées des vecteurs de .
Démonstration. L'image de est engendrée par les images des vecteurs de la base : . L'isomorphisme envoie sur la -ème colonne de , donc il envoie sur . Un isomorphisme conservant les dimensions, .
Pour le noyau, soit de colonne . D'après la formule , la colonne de est ; comme est injective, équivaut à . Ainsi réalise une bijection de sur , linéaire, donc un isomorphisme : les dimensions sont égales.
Remarque
Cette propriété est ce qui rend le rang calculable. Le rang d'une application linéaire était jusqu'ici une dimension abstraite ; il devient le rang d'une famille de colonnes de nombres, que le pivot de Gauss détermine en quelques lignes. Notez au passage que la conclusion ne dépend pas des bases choisies, alors que en dépend : c'est notre premier invariant, et il annonce toute la section sur les matrices équivalentes.
Le théorème du rang matriciel
Propriété
Théorème du rang, version matricielle. Soit . Alors
où est le nombre de colonnes de . De plus, .
Démonstration. Appliquons le théorème du rang à l'application linéaire , dont l'espace de départ est de dimension :
Pour la majoration : d'après l'égalité précédente, puisque ; et est un sous-espace de , donc .
Remarque
Le nombre qui apparaît à droite est le nombre de colonnes, jamais le nombre de lignes. C'est la même erreur que « » du chapitre précédent, sous un autre déguisement. Retenez le lien : les colonnes, c'est le départ, et le théorème du rang porte sur l'espace de départ.
Traduction en termes de systèmes : le système homogène , à inconnues, a un espace de solutions de dimension . Le nombre de paramètres qui subsistent à la fin du pivot est donc entièrement déterminé par le rang, ce qui explique enfin pourquoi ce nombre ne dépend pas de la façon dont on mène les calculs.
Caractérisations des matrices carrées inversibles
Nous pouvons maintenant régler une dette du premier semestre. Le chapitre de calcul matriciel énonçait trois raisonnements interdits, faute des outils nécessaires. Ces outils sont là.
Propriété
Théorème. Soit une matrice carrée. Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est inversible ;
- ;
- , autrement dit le système n'a que la solution nulle ;
- les colonnes de forment une base de ;
- pour toute colonne , le système admet une unique solution ;
- il existe telle que ;
- il existe telle que .
Dans les cas 6 et 7, la matrice est nécessairement égale à .
Démonstration. Notons , endomorphisme de , espace de dimension finie .
. Si est inversible, équivaut à : il y a une solution et une seule. Réciproquement, si tout système a une unique solution, est bijective, donc est inversible d'après le théorème reliant isomorphismes et matrices inversibles.
et . L'application est un endomorphisme d'un espace de dimension finie : d'après le théorème d'équivalence en dimension égale, est bijective si et seulement si elle est injective, c'est-à-dire si et seulement si , ce qui est le point 3 ; et le théorème du rang montre que cette condition équivaut à , ce qui est le point 2.
. Les colonnes de forment une famille de vecteurs de , espace de dimension . Cette famille est une base si et seulement si son rang vaut , c'est-à-dire si et seulement si .
et . Immédiat avec .
. Supposons . Alors , donc est surjective : pour tout , . Un endomorphisme surjectif d'un espace de dimension finie est bijectif, donc est inversible. En multipliant à gauche par , il vient .
. Supposons . Si , alors : le noyau de est nul, donc est inversible d'après l'équivalence . En multipliant à droite par , il vient .
Remarque
Les trois raisonnements interdits au premier semestre sont désormais autorisés, et ils comptent parmi les plus utilisés de l'année :
- « entraîne , donc est inversible » : c'est l'équivalence , valable uniquement pour une matrice carrée ;
- « , donc est inversible et » : c'est l'implication , elle aussi réservée aux matrices carrées ;
- « le rang vaut , donc la matrice est inversible » : c'est l'équivalence .
L'hypothèse « carrée » n'est pas une formalité. La matrice de vérifie , et pourtant elle n'a pas d'inverse, ne serait-ce que pour des raisons de taille. Il existe d'ailleurs telle que , à savoir , alors que .
Invariance du rang par multiplication par une matrice inversible
Propriété
Théorème. Soient , et . Alors
Plus généralement, sans hypothèse d'inversibilité, dès que le produit existe.
Démonstration. Multiplication à droite par une matrice inversible. Par définition,
Comme est inversible, l'application est une bijection de sur lui-même : quand décrit , la colonne décrit aussi tout entier. Donc : les deux images sont égales, donc les rangs aussi.
Multiplication à gauche par une matrice inversible. Ici,
c'est-à-dire l'image du sous-espace par l'application . Cette application est un automorphisme de , donc sa restriction à est linéaire et injective : elle réalise un isomorphisme de sur son image. Les deux sous-espaces ont donc même dimension, d'où .
Cas général. En combinant les deux, .
Inégalité. Soient et . D'une part, , car tout est de la forme ; donc . D'autre part, est l'image du sous-espace par l'application linéaire ; d'après le théorème du rang appliqué à la restriction de cette application à , sa dimension est au plus .
Propriété
Les opérations élémentaires sur les lignes ou sur les colonnes ne modifient pas le rang d'une matrice.
Démonstration. Le premier semestre a établi que chaque opération élémentaire sur les lignes revient à multiplier à gauche par une matrice inversible (matrice de transvection, de dilatation ou de permutation), et chaque opération élémentaire sur les colonnes à multiplier à droite par une telle matrice. Le théorème précédent conclut.
Calcul du rang par le pivot
Propriété
Soit une matrice échelonnée en lignes, comportant lignes non nulles. Alors .
Démonstration. Notons les indices des colonnes portant les pivots, c'est-à-dire le premier coefficient non nul de chaque ligne non nulle. Le système s'écrit alors comme un système échelonné de équations, dans lequel les inconnues sont principales et les autres sont des paramètres. En remontant les équations, chaque inconnue principale s'exprime de manière unique en fonction des paramètres : à chaque choix des paramètres correspond donc une solution et une seule.
Notons les solutions obtenues en donnant à l'un des paramètres la valeur et aux autres la valeur . Toute solution est combinaison linéaire de ces colonnes, avec pour coefficients les valeurs des paramètres : la famille est génératrice de . Elle est libre, car dans une combinaison , la coordonnée correspondant au -ème paramètre vaut exactement ; si la combinaison est nulle, tous les sont nuls. C'est donc une base, et .
Le théorème du rang donne alors .
Méthode
Calculer le rang d'une matrice, son noyau et son image.
- Le rang. Échelonner par le pivot de Gauss sur les lignes. Le rang est le nombre de lignes non nulles obtenues. Les opérations ne changeant pas le rang, celui de est celui de la matrice échelonnée.
- Le noyau. Résoudre le système à partir de la forme échelonnée, en choisissant comme paramètres les inconnues non principales. Écrire l'ensemble des solutions sous la forme et vérifier que pour chaque .
- L'image. C'est le sous-espace engendré par les colonnes de . En extraire une base en gardant les colonnes qui portent un pivot, ou plus simplement en gardant colonnes indépendantes repérées au cours du pivot.
- Le contrôle. Vérifier que . Cette égalité étant automatique, tout écart signale une erreur de calcul.
Exemple
Un calcul complet. Soit
Rang. Les opérations et donnent les lignes et , puis annule la troisième. Il reste
matrice échelonnée à lignes non nulles : .
Noyau. Le système équivaut à et . Les inconnues principales sont et , les paramètres et . On obtient , puis . D'où
Vérification : a pour coefficients , et ; et pour la seconde colonne, , , . Les deux colonnes sont bien dans le noyau, et elles sont libres (leurs deuxième et quatrième coefficients valent et ), donc .
Image. Les colonnes de sont , , et , comme on le vérifie coefficient par coefficient : , , . Donc
et ces deux colonnes ne sont pas proportionnelles, donc elles forment une base et .
Contrôle. , le nombre de colonnes. Tout est cohérent.
Remarque
Le rang n'est pas additif. L'égalité est fausse en général, et elle l'est dans les deux sens.
Avec et , les deux rangs valent , mais est de rang . Avec et dans , les deux rangs valent et est de rang , donc la somme des rangs est atteinte. Ce que l'on peut affirmer, et qui se démontre en remarquant que , c'est l'inégalité .
De même, n'a aucune raison de valoir : seule l'inégalité est vraie, et elle est souvent stricte, comme le montre le produit où les deux facteurs sont de rang .
Changement de bases
Nous savons qu'une même application linéaire possède autant de matrices que de couples de bases. Il est temps de relier ces matrices entre elles.
Matrice de passage
Définition
Soient un -espace vectoriel de dimension , et , deux bases de . On appelle matrice de passage de à la matrice
c'est-à-dire la matrice dont la -ème colonne est la colonne des coordonnées du nouveau vecteur dans l'ancienne base .
Remarque
La formule à graver : les nouveaux vecteurs, en colonnes, exprimés dans l'ancienne base. C'est la seule chose à retenir, et toutes les formules de la section s'en déduisent. Le sens de la flèche dans la notation est celui du passage « de l'ancienne base vers la nouvelle », mais les coefficients, eux, décrivent la nouvelle base au moyen de l'ancienne. Cette inversion apparente est la source des erreurs, et nous y reviendrons.
Propriété
Avec les notations ci-dessus :
- , la base de départ étant et celle d'arrivée étant ;
- est inversible, et
- , et pour trois bases , , ,
Démonstration. Point 1. Par définition, la -ème colonne de est la colonne des coordonnées, dans la base d'arrivée , de l'image du -ème vecteur de la base de départ . Cette image est . C'est donc la colonne des coordonnées de dans , c'est-à-dire la -ème colonne de .
Point 3, formule de composition. Appliquons le théorème de la composée à , en prenant comme base de départ, comme base intermédiaire et comme base d'arrivée :
ce qui s'écrit, avec le point 1, . L'égalité vient de .
Point 2. Appliquons la formule du point 3 avec :
En échangeant les rôles de et , on obtient de même . Les deux égalités donnent l'inversibilité et la formule annoncée.
Remarque
Une matrice de passage est donc toujours inversible, et réciproquement toute matrice inversible est une matrice de passage : si et si est une base de , les colonnes de forment une base de , donc la famille des vecteurs de dont ce sont les colonnes de coordonnées est une base de , et . Nous utiliserons ce fait à la section sur les matrices semblables.
Effet sur les coordonnées d'un vecteur
Propriété
Théorème. Soient de dimension , et deux bases de , et . Soit , de colonne de coordonnées dans et dans . Alors
Démonstration. Notons , de sorte que pour tout , et notons les coefficients de . En décomposant dans puis chaque dans :
L'écriture dans étant unique, la -ème coordonnée de dans vaut , qui est le -ème coefficient de . Donc . Comme est inversible, on en déduit .
Remarque
La formule paraît à l'envers, et c'est le piège le plus fréquent du chapitre. La matrice contient les nouveaux vecteurs écrits dans l'ancienne base, et pourtant elle transforme les nouvelles coordonnées en anciennes coordonnées. Beaucoup d'élèves écrivent , ce qui est faux, et l'erreur se propage ensuite à toutes les formules de changement de base.
Il y a deux façons de ne plus se tromper.
La démonstration en une ligne. Le calcul ci-dessus dit simplement ceci : pour reconstituer à partir de ses nouvelles coordonnées, on remplace chaque par son écriture dans l'ancienne base. Comme contient précisément ces écritures, c'est qui intervient, appliqué à .
La lecture par l'identité. D'après le point 1 de la propriété précédente, , avec au départ. La formule appliquée à l'identité donne donc : colonne dans égale fois colonne dans , c'est-à-dire . Les tailles et les bases s'enchaînent sans erreur possible.
Retenez enfin le mot d'ordre : une matrice de passage se lit dans le sens des vecteurs, et agit dans le sens inverse sur les coordonnées. Ce n'est pas une bizarrerie, c'est la même chose que l'observation quotidienne selon laquelle agrandir l'unité de mesure diminue le nombre qui mesure.
Exemple
Dans , prenons la base canonique et
La matrice de passage se lit directement, en rangeant ces vecteurs en colonnes :
Calcul de . Cherchons, pour donné, la colonne telle que , c'est-à-dire
En additionnant les trois lignes, , donc . Puis et . Comme l'équivalence est établie pour toutes les colonnes, le critère de résolution du premier semestre donne , soit
Vérification partielle : la deuxième ligne de multipliée par la première colonne de donne , et par la deuxième colonne . Les autres coefficients se contrôlent de même, et l'on obtient bien .
Application. Le vecteur , de colonne dans , a pour nouvelles coordonnées
Contrôle direct : . C'est bien .
Effet sur la matrice d'une application linéaire
Propriété
Théorème. Soient de dimension muni de deux bases et , de dimension muni de deux bases et , et . Posons
Alors
Démonstration. Écrivons et appliquons deux fois le théorème de la composée, en choisissant soigneusement les bases à chaque étape : la base de départ est , on passe par , puis par , et l'on arrive dans . Il vient
Or , et . D'où .
Remarque
Voici une seconde démonstration, purement calculatoire, qui a l'avantage de faire voir la formule comme un simple enchaînement de traductions. Soit , de colonnes dans et dans , et soit , de colonnes dans et dans . On dispose de trois relations : , et . En les combinant,
Or, par définition de , on a aussi . Les deux égalités valant pour toute colonne , il suffit de les appliquer successivement aux colonnes de pour conclure que les colonnes de et de coïncident, donc que .
Pour mémoriser la formule, retenez de quel côté chaque matrice agit. La matrice concerne l'espace de départ, elle se place donc à droite, du côté où l'on multiplie par la colonne . La matrice concerne l'arrivée, elle se place à gauche, et elle apparaît inversée parce qu'il faut défaire la traduction faite à l'arrivée.
Exemple
Une application de dans , dans deux couples de bases. Reprenons , de matrice en bases canoniques
Choisissons les nouvelles bases
Ce sont bien des bases : les matrices de passage correspondantes sont triangulaires à coefficients diagonaux non nuls, donc inversibles.
Calcul direct de . Les images des vecteurs de sont
Il faut maintenant les exprimer dans . Pour , on trouve et . Donc a pour coordonnées , a pour coordonnées , et a pour coordonnées . D'où
Vérification par la formule. Les matrices de passage sont
On calcule d'abord
puis
On retrouve exactement . Les deux méthodes se contrôlent mutuellement : c'est le meilleur moyen de vérifier qu'on n'a pas inversé et .
Cas d'un endomorphisme
Propriété
Théorème. Soient de dimension , et deux bases de , , et
Alors
Démonstration. C'est le théorème précédent avec , et , de sorte que .
Remarque
Ne pas confondre les deux formules. Pour une application linéaire de dans , les deux bases changent indépendamment et la formule fait intervenir deux matrices différentes, . Pour un endomorphisme, la base d'arrivée est la base de départ : on ne peut pas les changer séparément, et la formule devient , avec la même matrice des deux côtés.
Cette différence, qui semble minime, est la raison pour laquelle la classification des endomorphismes est infiniment plus riche que celle des applications linéaires générales. La suite du chapitre est tout entière consacrée à ces deux formules et à ce qu'elles autorisent.
Exemple
Un exemple complet en dimension . Soit l'endomorphisme de dont la matrice dans la base canonique est
c'est-à-dire . Reprenons la base
dont nous avons déjà calculé la matrice de passage et son inverse.
Première méthode : le calcul direct. Calculons les images des nouveaux vecteurs.
Les trois images sont donc des multiples des vecteurs eux-mêmes, ce qui donne immédiatement
La matrice de dans cette base est diagonale : le changement de base a fait disparaître six coefficients sur neuf.
Seconde méthode : la formule. Vérifions par le calcul matriciel. On a
Détaillons une colonne pour être sûr : la deuxième colonne de est le produit de par la deuxième colonne de , soit
Puis
On retrouve . Notons au passage que et : les deux traces coïncident, ce qui n'est pas un hasard et sera démontré à la dernière section.
Ce que l'on gagne. Dans la base , l'endomorphisme se décrit en une phrase : il multiplie par dans la direction de et par dans le plan engendré par et , c'est-à-dire le plan d'équation . Aucune de ces informations n'était lisible sur . Nous verrons dans les méthodes que le calcul de en découle sans effort.
Matrices équivalentes
Définition et interprétation
Définition
Soient et deux matrices de . On dit que et sont équivalentes lorsqu'il existe et telles que
Remarque
L'écriture avec plutôt qu'avec est un choix de présentation, destiné à coller à la formule de changement de base. Comme décrit si et seulement si le décrit aussi, la définition équivaut à : il existe deux matrices inversibles et telles que .
Attention à la taille : est carrée d'ordre , le nombre de colonnes, et est carrée d'ordre , le nombre de lignes. Deux matrices de tailles différentes ne sont jamais équivalentes, la question ne se posant même pas.
Propriété
La relation « être équivalentes » est une relation d'équivalence sur .
Démonstration. Réflexivité. , avec et inversibles.
Symétrie. Si , alors en multipliant à gauche par et à droite par , on obtient , où et sont inversibles. Donc est équivalente à .
Transitivité. Si et avec et , alors
et , sont inversibles comme produits de matrices inversibles.
Propriété
Deux matrices et de sont équivalentes si et seulement si elles représentent une même application linéaire dans deux couples de bases éventuellement différents.
Démonstration. Condition suffisante. Si et pour une même application linéaire , la formule de changement de base donne avec et les matrices de passage, qui sont inversibles : et sont équivalentes.
Condition nécessaire. Supposons . Prenons muni de sa base canonique , muni de sa base canonique , et , de sorte que . Comme est inversible, ses colonnes forment une base de , que nous notons , et l'on a ; de même, les colonnes de forment une base de avec . La formule de changement de base donne alors .
La forme
Définition
Soient , des entiers naturels non nuls et . On note la matrice de dont le coefficient d'indice vaut si , et dans tous les autres cas. Par blocs,
étant entendu que les blocs nuls disparaissent lorsque ou . Pour , est la matrice nulle.
Exemple
Dans ,
Les colonnes de sont les premières colonnes de , complétées par des colonnes nulles : elles engendrent un sous-espace de dimension , donc .
Propriété
Théorème. Soit de rang . Alors est équivalente à : il existe et telles que
Démonstration. Posons , , munis de leurs bases canoniques et , et soit l'application canoniquement associée, de sorte que et . Tout le travail consiste à construire deux bases adaptées.
Construction de la base de départ. Le noyau est un sous-espace de , qui est de dimension finie : il admet donc un supplémentaire dans , et le théorème du rang donne
Choisissons une base de et une base de , cette dernière étant de dimension . Comme , la famille concaténée
est une base de , adaptée à cette décomposition.
Construction de la base d'arrivée. Le théorème du rang affirme que la restriction de à induit un isomorphisme de sur . Par conséquent, la famille
est l'image d'une base de par un isomorphisme : c'est une base de . Posons pour . Ces vecteurs forment une famille libre de , que le théorème de la base incomplète permet de compléter en une base
de .
La matrice dans ces bases. Calculons colonne par colonne. Pour , , dont les coordonnées dans sont : la colonne ne comporte qu'un , à la ligne . Pour , le vecteur appartient à , donc et la colonne est nulle. La matrice obtenue est donc exactement .
Conclusion. En notant et , qui sont inversibles, la formule de changement de base donne
Propriété
Théorème. Deux matrices de sont équivalentes si et seulement si elles ont le même rang.
Démonstration. Condition nécessaire. Si avec et inversibles, l'invariance du rang par multiplication par une matrice inversible donne .
Condition suffisante. Supposons . D'après le théorème précédent, est équivalente à et est équivalente à . La relation d'équivalence étant symétrique et transitive, est équivalente à .
Remarque
Ce théorème est un résultat de classification, et c'est le seul de ce genre que le programme de première année démontre complètement. Il dit que le rang est un invariant total : il caractérise entièrement une matrice à changement de bases près. Autrement dit, une application linéaire, vue sans référence à des bases particulières, ne contient aucune information au-delà de son rang. Toute la richesse de l'algèbre linéaire en dimension finie vient donc des situations où l'on n'a pas le droit de changer les deux bases indépendamment : les endomorphismes, précisément.
Conséquence pratique immédiate : le nombre de classes d'équivalence dans est , une par valeur possible du rang.
Rang de la transposée
Propriété
Théorème. Pour toute matrice ,
Démonstration. Notons . D'après le théorème précédent, il existe et telles que , où . Transposons, en utilisant la règle appliquée deux fois :
Examinons les trois facteurs. La matrice est inversible dans , et est inversible dans . Quant à , son coefficient d'indice vaut , c'est-à-dire si et sinon : c'est donc la matrice de .
Ainsi s'obtient à partir de en multipliant à gauche et à droite par des matrices inversibles, donc
Propriété
Pour toute matrice , le rang de la famille des lignes de est égal au rang de la famille de ses colonnes. En particulier, on peut calculer le rang de en échelonnant par opérations sur les lignes ou par opérations sur les colonnes, au choix.
Démonstration. Le rang de la famille des colonnes de est . Les lignes de sont, à la transposition près, les colonnes de , donc le rang de la famille des lignes de vaut , qui est égal à d'après le théorème.
Remarque
Ce résultat est loin d'être évident, et il vaut la peine de mesurer ce qu'il affirme. Pour une matrice de taille , la famille des colonnes est faite de vecteurs vivant dans un espace de dimension , tandis que la famille des lignes est faite de vecteurs vivant dans un espace de dimension . Rien, à première vue, ne relie ces deux familles ; et pourtant leurs rangs sont égaux, et majorés par .
Sur le plan pratique, la conséquence est un gain de temps considérable : on échelonne dans le sens qui donne le calcul le plus simple, et l'on peut même mélanger opérations sur les lignes et opérations sur les colonnes, puisque les unes et les autres préservent le rang. Cette liberté est réservée au calcul du rang : elle ne vaut ni pour la résolution d'un système, où les opérations sur les colonnes mélangent les inconnues, ni pour le calcul d'un inverse par le pivot.
Exemple
Le rang, en trois secondes. Soit . Les trois lignes sont proportionnelles à , donc la famille des lignes est de rang , donc . Il n'était pas nécessaire de regarder les colonnes, qui sont d'ailleurs elles aussi toutes proportionnelles à la première.
Le théorème du rang donne alors gratuitement : l'ensemble des solutions du système est un plan de , et il n'y avait qu'une équation utile, , ce que le calcul confirme.
Matrices semblables
Définition et interprétation
Définition
Soient et deux matrices carrées de . On dit que et sont semblables lorsqu'il existe telle que
Propriété
La relation « être semblables » est une relation d'équivalence sur .
Démonstration. Réflexivité. .
Symétrie. Si , alors , et est inversible.
Transitivité. Si et , alors
et est inversible.
Propriété
Deux matrices et de sont semblables si et seulement s'il existe un -espace vectoriel de dimension , un endomorphisme de et deux bases , de tels que
Autrement dit, deux matrices sont semblables exactement lorsqu'elles représentent le même endomorphisme dans deux bases.
Démonstration. Condition suffisante. Si et représentent le même endomorphisme dans deux bases, la formule de changement de base donne avec inversible.
Condition nécessaire. Supposons avec inversible. Prenons , sa base canonique et , de sorte que . Les colonnes de , qui sont libres puisque est inversible, forment une base de , et par construction . La formule de changement de base donne alors .
Propriété
Deux matrices semblables sont équivalentes. La réciproque est fausse.
Démonstration. Si , il suffit de prendre dans la définition de l'équivalence pour obtenir .
Pour la réciproque, considérons dans
Ces deux matrices sont inversibles, donc de rang toutes les deux : elles sont équivalentes. Mais elles ne sont pas semblables, car pour toute inversible,
La matrice identité n'est semblable qu'à elle-même.
Remarque
Ne jamais confondre les deux notions. Le tableau suivant résume la différence.
| Matrices équivalentes | Matrices semblables | |
|---|---|---|
| Définition | , avec , inversibles | , avec inversible |
| Interprétation | même application linéaire, bases changées au départ et à l'arrivée | même endomorphisme, une seule base changée |
| Classification | complète : même rang | hors programme en première année |
La similitude est donc une relation plus fine que l'équivalence : elle sépare des matrices que l'équivalence confond. C'est exactement pour cela qu'elle est intéressante, et aussi pour cela qu'elle est difficile.
Invariants de similitude
Propriété
Soient et deux matrices semblables de , avec . Alors :
- , et ;
- est inversible si et seulement si l'est, et dans ce cas , donc et sont semblables ;
- pour tout , : les matrices et sont semblables ;
- pour tout polynôme , ; en particulier, si et seulement si ;
- est nilpotente si et seulement si l'est, avec le même indice de nilpotence.
Démonstration. Point 1. Deux matrices semblables sont équivalentes, donc de même rang ; le théorème du rang donne ensuite l'égalité des dimensions des noyaux.
Point 2. Si est inversible, est un produit de trois matrices inversibles, donc est inversible, et
La réciproque s'obtient en échangeant les rôles de et .
Point 3. Par récurrence sur . Pour , les deux membres valent . Si , alors
C'est ici que réside tout l'intérêt de la similitude : les matrices intermédiaires se télescopent.
Point 4. Si , alors, par linéarité et grâce au point 3,
Comme équivaut à , on obtient l'équivalence annoncée.
Point 5. C'est le cas particulier du point 4 : si et seulement si . Les plus petits exposants qui annulent et sont donc les mêmes.
Remarque
Ces invariants s'utilisent presque toujours par la contraposée : si deux matrices diffèrent par l'un d'eux, elles ne sont pas semblables. C'est le seul moyen élémentaire de prouver une non-similitude, puisqu'on ne peut évidemment pas tester toutes les matrices inversibles.
Nous ajouterons un invariant supplémentaire à la section suivante, la trace, et son intérêt est double : elle se calcule instantanément, et appliquée aux puissances successives elle fournit toute une famille de tests.
Montrer que deux matrices ne sont pas semblables
Exemple
Un premier cas, réglé par le rang. Les matrices
ont la même trace, , mais (une seule colonne non nulle) et (matrice inversible). Elles ne sont donc pas semblables. Elles ne sont même pas équivalentes.
Exemple
Un cas où seule la trace des puissances tranche. Considérons
Les deux sont inversibles, donc de rang ; leurs traces valent toutes deux ; leurs noyaux sont nuls. Aucun des invariants immédiats ne les sépare.
Passons aux carrés : et , de traces respectives et . Si et étaient semblables, et le seraient aussi, donc auraient la même trace. Ce n'est pas le cas : et ne sont pas semblables.
Exemple
Deux matrices qui, elles, sont semblables. Considérons
Prenons , qui est inversible et vérifie , puisque . Alors
Les deux matrices sont donc semblables. L'interprétation est limpide : est la matrice, dans la base , de l'endomorphisme qui envoie sur et sur ; échanger les noms des deux vecteurs de base transforme cette matrice en . Une conjugaison par une matrice de permutation revient toujours à renuméroter les vecteurs de la base.
Méthode
Montrer que deux matrices carrées et sont semblables, ou qu'elles ne le sont pas.
Pour montrer qu'elles ne le sont pas, chercher un invariant qui diffère, dans cet ordre de coût croissant :
- la trace et le rang, immédiats ;
- l'inversibilité, la nilpotence ;
- la trace de , de , comparée à celle de , de ;
- une relation polynomiale vérifiée par l'une et pas par l'autre, par exemple , ou ;
- le rang de comparé à celui de pour un scalaire bien choisi, ces deux matrices étant semblables dès que et le sont.
Pour montrer qu'elles le sont, il faut exhiber une matrice , et la seule méthode systématique consiste à interpréter les deux matrices comme celles d'un même endomorphisme. On prend , on cherche une base dans laquelle la matrice de est , et est alors la matrice dont les colonnes sont les coordonnées des vecteurs de dans la base canonique. Vérifier ensuite , égalité plus rapide à contrôler que car elle ne demande pas d'inverser .
Bases adaptées : projecteurs, symétries, sous-espaces stables
Cette section met en pratique tout ce qui précède : on cherche, pour trois familles d'endomorphismes déjà connues, la base qui rend la matrice la plus simple.
Projecteurs
Propriété
Soient de dimension et un projecteur, c'est-à-dire vérifiant . Notons . Alors il existe une base de dans laquelle
En particulier, toute matrice vérifiant est semblable à , avec .
Démonstration. La caractérisation des projecteurs donne , avec et . Choisissons une base de et une base de ; la famille concaténée est une base de .
Calculons les images. Pour , le vecteur appartient à , et l'on sait que fixe les vecteurs de son image : , dont la colonne de coordonnées est la -ème colonne de . Pour , , donc et la colonne est nulle. La matrice obtenue est .
Pour l'énoncé matriciel, si , l'endomorphisme vérifie : c'est un projecteur de rang , et la base construite ci-dessus fournit une matrice de passage telle que .
Exemple
Reprenons le projecteur de sur parallèlement à , de matrice en base canonique. La base est précisément adaptée à la décomposition, le premier vecteur engendrant l'image et le second le noyau, et nous avions trouvé la matrice . Le théorème était donc déjà illustré, et il montre que ce phénomène est général.
Symétries
Propriété
Soient de dimension et une symétrie, c'est-à-dire vérifiant . Notons et , et . Alors il existe une base de dans laquelle la matrice de est diagonale, avec coefficients égaux à suivis de coefficients égaux à .
Démonstration. La caractérisation des symétries donne . Choisissons une base de et une base de , et concaténons-les en une base de . Pour , , ce qui donne la -ème colonne de ; pour , , ce qui donne l'opposée de la -ème colonne de . La matrice est donc diagonale, de coefficients diagonaux .
Exemple
Dans , soit la symétrie par rapport au plan d'équation parallèlement à la droite . Une base de est , ces deux vecteurs appartenant à et n'étant pas colinéaires. En prenant
on obtient
Dans la base canonique, la matrice de cette même symétrie est beaucoup moins lisible : on la calcule par la formule , où est la matrice de passage, et l'on trouve une matrice dont tous les coefficients sont non nuls.
Sous-espaces stables
Définition
Soient et un sous-espace vectoriel de . On dit que est stable par lorsque , c'est-à-dire lorsque pour tout .
Propriété
Soient de dimension , et un sous-espace de de dimension , avec . Alors est stable par si et seulement s'il existe une base de dont les premiers vecteurs forment une base de et telle que, dans , la matrice de ait tous ses coefficients nuls aux positions avec et .
Autrement dit, la matrice de s'écrit alors par blocs
où est la matrice, dans la base , de l'endomorphisme de induit par .
Démonstration. Condition nécessaire. Supposons stable. Choisissons une base de et complétons-la en une base de , ce qui est possible par le théorème de la base incomplète. Pour , le vecteur appartient à , donc par stabilité : est combinaison linéaire de seulement, et ses coordonnées d'indices sont nulles. Les premières colonnes ont donc leurs coefficients nuls à partir de la ligne , ce qui est exactement l'énoncé.
Condition suffisante. Réciproquement, si la matrice a cette forme dans une base dont les premiers vecteurs engendrent , alors pour le vecteur est combinaison linéaire de , donc appartient à . Tout élément de étant combinaison linéaire des pour , la linéarité donne .
Remarque
Cette propriété est le premier exemple de ce que l'on cherche en général : plus il y a de sous-espaces stables, plus la matrice peut être simplifiée. Si se décompose en somme directe de deux sous-espaces stables et , la même construction, menée avec une base adaptée à , annule aussi le bloc et donne une matrice diagonale par blocs. C'est exactement ce qui s'est produit pour les projecteurs et les symétries, où les deux sous-espaces de la décomposition sont stables.
L'écriture par blocs employée ici est purement descriptive : elle abrège une phrase sur les coefficients, et toute affirmation la concernant doit pouvoir se vérifier coefficient par coefficient.
Endomorphismes nilpotents
Propriété
Soit de dimension et soit tel que et . Alors il existe une base de dans laquelle
Démonstration. Comme , il existe tel que . Posons
La famille est libre. Soient tels que . Appliquons : comme , on a également, et il reste , donc puisque . L'égalité devient ; en appliquant , il reste , donc . Enfin donne . La famille est libre, et comme elle compte vecteurs, c'est une base.
La matrice. On a , donc la première colonne est nulle ; , donc la deuxième colonne est ; et , donc la troisième colonne est . C'est la matrice annoncée.
Exemple
Sur , la dérivation vérifie et , puisque . En prenant , on obtient et , d'où la base
Dans la base canonique , la matrice de était : le simple changement de en a suffi à normaliser le coefficient. Les deux matrices sont donc semblables, ce qui n'était pas évident a priori.
La trace
Définition et linéarité
Définition
Soit une matrice carrée. On appelle trace de la somme de ses coefficients diagonaux :
Remarque
La trace n'est définie que pour les matrices carrées, et c'est un scalaire, pas une matrice. Elle ignore superbement tous les coefficients extradiagonaux, ce qui la rend à la fois très facile à calculer et, à première vue, très pauvre en information. La suite de la section montre qu'elle est au contraire remarquablement riche.
Propriété
Soient , des matrices de et . Alors :
- : la trace est une forme linéaire sur ;
- ;
- , et plus généralement .
Démonstration. Point 1. Le coefficient diagonal d'indice de vaut . En sommant sur et en séparant la somme,
La trace est bien une application linéaire de dans .
Point 2. Le coefficient d'indice de vaut : la transposition ne modifie pas la diagonale. Les deux sommes sont donc identiques.
Point 3. Les coefficients diagonaux de valent tous , et il y en a .
Le théorème
Propriété
Théorème. Soient et . Les deux produits et sont des matrices carrées, en général de tailles différentes, et pourtant
Démonstration. Notons avec et , et avec et .
Le coefficient d'indice de vaut , donc
De même, le coefficient d'indice de vaut , donc
Les deux sommes doubles portent sur le même ensemble d'indices, à savoir tous les couples avec et , et leurs termes généraux sont égaux puisque la multiplication est commutative dans : . Les sommes finies pouvant être interverties, les deux résultats coïncident.
Remarque
Ce théorème ne dit pas que . C'est l'erreur à ne jamais commettre. Les deux produits peuvent être de tailles différentes, et même lorsqu'ils sont de même taille, ils diffèrent en général. Un exemple minimal : avec
Les deux produits sont différents, et pourtant les deux traces valent . Le théorème affirme une égalité de nombres, pas de matrices.
Autre confusion à éviter : la trace n'est pas multiplicative. En général , comme le montre l'exemple ci-dessus, où tandis que .
Propriété
Invariance par similitude. Si et sont deux matrices semblables de , alors .
Démonstration. Écrivons avec inversible, et regroupons les facteurs en posant et . Le théorème précédent donne
Remarque
La trace rejoint donc le rang dans la liste des invariants de similitude, avec un avantage décisif : elle se lit sans aucun calcul. C'est le premier test à effectuer devant deux matrices dont on soupçonne qu'elles ne sont pas semblables.
Elle n'est pas un invariant complet pour autant, et l'exemple de et de le montre : même trace, même rang, et pourtant non semblables. Trace et rang égaux ne prouvent jamais la similitude.
Remarque
Invariance cyclique, et ses limites. Pour trois matrices carrées de même taille,
car il suffit d'appliquer le théorème au couple , puis au couple . On peut donc faire « tourner » les facteurs, en conservant leur ordre circulaire.
En revanche, une permutation quelconque est interdite : en général . Prenons dans les matrices élémentaires , et , et utilisons la règle . D'une part,
D'autre part, , donc
Les deux traces diffèrent. Retenez la règle exacte : on tourne, on ne mélange pas.
Trace d'un endomorphisme
Définition
Soient un -espace vectoriel de dimension finie et . On appelle trace de le scalaire
où est une base quelconque de .
Propriété
La définition précédente est licite : le scalaire obtenu ne dépend pas de la base choisie. De plus, pour tous et tous :
- ;
- ;
- .
Démonstration. Bonne définition. Si et sont deux bases de , les matrices et sont semblables d'après la formule de changement de base. Elles ont donc la même trace, et le scalaire est bien défini.
Point 1. Fixons une base . L'application est linéaire, et la trace matricielle aussi : la composée est linéaire.
Point 2. Posons et . Alors et , et le théorème donne .
Point 3. La matrice de dans toute base est , de trace .
Trace d'un projecteur
Propriété
Théorème. Soient un -espace vectoriel de dimension finie et un projecteur. Alors
Matriciellement : si vérifie , alors .
Démonstration. Notons . Nous avons construit plus haut une base de , adaptée à la décomposition , dans laquelle . La trace de vaut la somme de ses coefficients diagonaux, c'est-à-dire fois puis fois , soit . Comme la trace de se calcule dans n'importe quelle base,
Pour la version matricielle, signifie que est un projecteur, et .
Remarque
Ce résultat est surprenant et très utilisé : il calcule une dimension par une simple addition de nombres. Notez qu'il vaut pour les projecteurs seulement. Pour un endomorphisme quelconque, la trace n'a aucune raison d'être égale au rang, ni même d'être un entier lorsque .
Une conséquence amusante : la trace d'un projecteur d'un -espace vectoriel est toujours un entier naturel compris entre et . Une matrice réelle de trace ne peut donc pas vérifier , et cela se voit sans aucun calcul.
Exemple
Considérons
Posons . Calculons : son coefficient d'indice vaut , son coefficient d'indice vaut , et son coefficient d'indice vaut . Par symétrie des rôles, on obtient , donc
La matrice est donc un projecteur, et le théorème donne immédiatement
Vérification par le noyau : équivaut à , et . En additionnant les trois équations on obtient , et les deux premières donnent . Donc , de dimension , et le théorème du rang confirme . Géométriquement, est la matrice de la projection sur le plan d'équation parallèlement à la droite .
Exemple
Une équation matricielle sans solution. Montrons qu'il n'existe aucun couple de matrices de tel que
Supposons qu'un tel couple existe et prenons la trace des deux membres. Par linéarité de la trace, puis par le théorème,
Or , puisque et que vaut ou . Contradiction : aucun couple ne convient.
C'est l'illustration parfaite de l'usage de la trace comme obstruction : elle ne construit rien, mais elle interdit, et son coût est nul.
Méthodes du chapitre
Les exercices de ce chapitre se ramènent à un petit nombre de gestes, tous rencontrés dans les pages précédentes. La difficulté n'est jamais le calcul lui-même, qui reste élémentaire ; elle est de savoir dans quelles bases on travaille et dans quel sens vont les formules. Avant chaque calcul, écrivez explicitement les bases en jeu : la moitié des erreurs disparaît.
Méthode
1. Écrire la matrice d'une application linéaire dans un couple de bases.
- Annoncer la taille : lignes (), colonnes ().
- Calculer les images des vecteurs de la base de départ.
- Décomposer chacune dans la base d'arrivée. Si la base d'arrivée n'est pas canonique, cette décomposition est un petit système à résoudre : le poser proprement, une fois pour un vecteur générique de l'espace d'arrivée, puis l'appliquer aux images. C'est plus rapide que de résoudre systèmes séparés.
- Ranger les coordonnées en colonnes, dans l'ordre.
- Contrôler une colonne au hasard en la relisant comme combinaison linéaire des vecteurs d'arrivée.
Quand les deux bases sont canoniques et que est donnée par une formule, la matrice se lit directement sur les coefficients de la formule, sans aucun calcul.
Méthode
2. Déterminer noyau, image et rang à partir d'une matrice.
- Rang : échelonner par le pivot sur les lignes ; le rang est le nombre de lignes non nulles. Si les lignes ou les colonnes sont manifestement proportionnelles, conclure directement.
- Noyau : résoudre à partir de la forme échelonnée, exprimer les inconnues principales en fonction des paramètres, et donner une base explicite en donnant successivement la valeur à un paramètre et aux autres. Vérifier chaque vecteur de base en calculant .
- Image : ; en extraire une base en éliminant les colonnes qui sont combinaisons des précédentes.
- Contrôle : , le nombre de colonnes.
Si la matrice est celle d'une application linéaire dans un couple de bases, ne pas oublier de revenir aux vecteurs : le noyau de est formé des vecteurs dont les colonnes de coordonnées sont dans , et son image est engendrée par les vecteurs dont les colonnes sont les colonnes de . Répondre en colonnes quand l'énoncé demandait des vecteurs est une faute de rédaction.
Méthode
3. Calculer une matrice de passage et son inverse.
La matrice s'écrit sans calcul : les nouveaux vecteurs en colonnes, dans l'ancienne base. Aucune résolution de système n'est nécessaire pour l'écrire, à condition que soit la base dans laquelle les nouveaux vecteurs sont donnés.
Pour l'inverse, trois techniques, à choisir selon le contexte.
Technique A, la résolution littérale. Résoudre en exprimant en fonction de , par une suite d'équivalences. Le critère par résolution du système donne alors directement. C'est la plus rapide quand le système est simple ou symétrique.
Technique B, le pivot. Écrire et mener les opérations jusqu'à . C'est la méthode générale.
Technique C, l'interprétation. Si est la matrice de passage de à , alors : il suffit donc d'exprimer les anciens vecteurs en fonction des nouveaux, ce qui est parfois immédiat, par exemple lorsque s'obtient à partir de par des opérations simples.
Dans tous les cas, terminer par la vérification , au moins sur deux ou trois coefficients bien choisis.
Méthode
4. Changer de base pour un endomorphisme.
La formule est , avec , la matrice dans l'ancienne base et celle dans la nouvelle.
- Écrire (nouveaux vecteurs en colonnes dans l'ancienne base) et calculer .
- Calculer , puis . Ne jamais calculer d'abord : le produit a souvent une forme remarquable qui simplifie la suite.
- Contrôler par le calcul direct : recalculer une colonne de en évaluant et en le décomposant dans . Les deux méthodes doivent coïncider ; c'est le seul moyen sûr de détecter une inversion entre et .
Un contrôle supplémentaire, gratuit : et . Si les traces diffèrent, le calcul est faux, sans exception.
Lorsque l'énoncé demande de trouver une bonne base plutôt que d'en utiliser une donnée, chercher des vecteurs non nuls tels que pour un scalaire : chacun d'eux fournit une colonne diagonale. S'il en existe une base entière, la matrice de dans cette base est diagonale.
Méthode
5. Montrer que deux matrices carrées sont semblables, ou qu'elles ne le sont pas.
Pour la négative, exhiber un invariant qui diffère : trace, rang, inversibilité, nilpotence, trace de ou de , rang de , ou relation polynomiale vérifiée par l'une seulement. Rédiger sous la forme : « si elles étaient semblables, alors [invariant] serait le même ; or il vaut pour et pour ; contradiction ».
Pour la positive, exhiber . La méthode consiste à interpréter comme la matrice d'un endomorphisme dans la base canonique, puis à chercher une base dans laquelle la matrice de est . Pour cela, on lit colonne par colonne : la colonne de impose ce que doit valoir en fonction des . On résout ce système de conditions, on vérifie que la famille obtenue est bien une base, et est la matrice de ses vecteurs en colonnes. Conclure en vérifiant , ce qui évite d'inverser .
Deux cas standards se traitent d'un coup : toute matrice vérifiant est semblable à avec , et toute matrice vérifiant est semblable à une matrice diagonale de coefficients et .
Méthode
6. Calculer en se ramenant à une matrice diagonale semblable.
Si avec diagonale, alors, pour tout ,
et s'obtient en élevant chaque coefficient diagonal à la puissance . La démonstration est le télescopage , à rédiger par récurrence.
La marche à suivre complète :
- Chercher des vecteurs non nuls et des scalaires tels que , c'est-à-dire résoudre pour les valeurs de qui rendent cette matrice non inversible. En pratique, l'énoncé fournit presque toujours la base.
- Vérifier que les vecteurs obtenus forment une base, écrire et calculer .
- Écrire , calculer , puis effectuer en gardant littéral.
- Vérifier la formule pour et : on doit retrouver et .
Exemple traité. Pour , nous avons obtenu avec et . En posant et , le produit donne
Contrôle : pour , et l'on obtient ; pour , et , d'où des coefficients diagonaux nuls et des coefficients extradiagonaux égaux à , c'est-à-dire .
Application aux suites récurrentes. Un système du type , s'écrit avec et , donc . Ici et , donc avec , dont l'inverse est puisque . On obtient
et l'expression symétrique pour . Vérification pour : , conforme à la relation de départ.
Méthode
7. Utiliser la trace comme invariant.
Trois usages, par ordre de fréquence.
Comme obstruction. Pour montrer qu'une équation matricielle n'a pas de solution, prendre la trace des deux membres. Les identités utiles sont , donc , et . C'est ainsi que l'on démontre que est impossible.
Comme compteur de dimension. Si , alors : on obtient une dimension par une addition. Si est une symétrie de matrice , la même idée donne , en écrivant la matrice diagonale adaptée ; jointe à la relation , elle détermine les deux dimensions.
Comme test de non-similitude. Comparer et , puis et , et ainsi de suite. Une seule différence suffit à conclure.
Attention à ne jamais écrire , ni : ces égalités sont fausses en général.
Méthode
8. Construire une base adaptée à un projecteur, une symétrie ou un endomorphisme nilpotent.
Projecteur (relation ). Déterminer , qui est l'ensemble des vecteurs fixes, et . Prendre une base de chacun et les concaténer : la matrice devient avec .
Symétrie (relation ). Déterminer et , prendre une base de chacun et les concaténer : la matrice devient diagonale, à coefficients puis .
Nilpotent (relation avec ). Choisir tel que et considérer la famille , en commençant par le vecteur le plus « écrasé ». Démontrer qu'elle est libre en appliquant successivement , , et ainsi de suite à une relation de liaison. Si elle compte vecteurs, c'est une base, et la matrice ne comporte que des sur la diagonale située juste au-dessus de la diagonale principale.
Sous-espace stable. Si l'on connaît un sous-espace stable par , commencer la base par une base de et la compléter : les premières colonnes se remplissent de zéros dans leur partie basse, ce qui simplifie tous les calculs ultérieurs, notamment ceux de puissances.
Pour finir, la liste des fautes qui coûtent le plus de points dans ce chapitre. Chacune a été signalée au moins une fois dans les pages précédentes.
- Oublier de préciser les bases. Une matrice sans bases n'est pas un objet mathématique. Écrire systématiquement , et nommer et dans la phrase qui précède.
- Inverser lignes et colonnes. Une matrice d'application linéaire a autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ. Les images des vecteurs de base se rangent en colonnes, jamais en lignes.
- Se tromper de sens dans . La matrice de passage transforme les nouvelles coordonnées en anciennes. En cas de doute, recalculer comme et appliquer .
- Confondre équivalence et similitude. Deux matrices de même rang sont toujours équivalentes ; elles ne sont presque jamais semblables. La similitude exige une seule matrice , des deux côtés.
- Déduire de . L'égalité des traces est une égalité de nombres, et elle est toujours vraie ; elle ne dit rien sur les matrices.
- Utiliser le théorème du rang avec le nombre de lignes. La formule est , où est le nombre de colonnes, c'est-à-dire la dimension de l'espace de départ.
Bloqué sur « Matrices » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.