MPSI · Chapitre 13 · Second semestre

Matrices

Matrice d'une application linéaire, changements de bases, matrices équivalentes et rang, matrices semblables et trace.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Matrice d'une application linéaire
  • Changements de bases
  • Matrices équivalentes et rang
  • Matrices semblables et trace

Au premier semestre, vous avez appris à calculer sur des tableaux de nombres. Vous savez les additionner, les multiplier, les transposer, en chercher l'inverse par le pivot, reconnaître une matrice nilpotente et développer un binôme lorsque deux facteurs commutent. Une chose vous a pourtant été refusée : le sens. La définition du produit, avec sa somme d'indices, a été posée sans justification, et le chapitre s'achevait sur une promesse explicite, que voici tenue. Ce chapitre ne contient presque aucune technique de calcul nouvelle. Il contient la raison de toutes celles que vous connaissez déjà.

L'idée tient en une phrase, et tout le reste en découle. Soit u une application linéaire d'un espace E vers un espace F, tous deux de dimension finie. Le théorème de détermination par l'image d'une base affirme que u est entièrement connue dès que l'on connaît les images u(e1),,u(ep) des vecteurs d'une base de E. Chacun de ces vecteurs vit dans F : si l'on fixe aussi une base de F, chacun est décrit sans ambiguïté par ses coordonnées, c'est-à-dire par une liste de n scalaires. Une application linéaire, objet a priori infini puisqu'elle est définie sur un espace infini, se trouve donc décrite par exactement np nombres. Rangeons-les dans un tableau, une colonne par vecteur de la base de départ : nous venons de fabriquer une matrice.

Cette construction n'est intéressante que si elle transporte fidèlement les opérations, et c'est le cas au-delà de ce qu'on pourrait espérer. La somme de deux applications linéaires correspond à la somme des matrices ; le produit par un scalaire, au produit de la matrice par ce scalaire ; l'image u(x) d'un vecteur, au produit de la matrice par la colonne des coordonnées de x. Surtout, la composée vu correspond au produit des matrices, dans l'ordre Mat(v)Mat(u). Voilà l'explication attendue : la définition du produit matriciel, avec sa somme d'indices, n'a pas été inventée pour elle-même, elle a été calculée pour que ce théorème soit vrai. La non-commutativité du produit devient alors une évidence, puisque enchaîner deux transformations dans un ordre ou dans l'autre ne donne pas le même résultat ; l'associativité devient une trivialité, puisque la composition des applications est associative ; et l'inversibilité d'une matrice carrée devient la bijectivité de l'application qu'elle représente.

Il y a cependant un prix à payer, et il faut le comprendre immédiatement sous peine de ne rien comprendre à la suite. Une matrice ne représente pas une application linéaire : elle représente une application linéaire dans un couple de bases choisi. Changez les bases, et le tableau de nombres change du tout au tout, alors que l'application, elle, n'a pas bougé d'un pouce. Un même endomorphisme du plan peut avoir pour matrice un tableau plein de coefficients dans la base canonique et un tableau diagonal, presque vide, dans une base bien choisie. La matrice n'est donc pas l'objet mathématique : c'est une photographie de l'objet, prise sous un certain angle.

Cette dépendance, qui ressemble à un défaut, est en réalité le moteur de tout ce qui suit, et elle ouvre la question centrale du chapitre : puisque nous avons le droit de choisir les bases, quelles bases choisir pour que la matrice soit la plus simple possible ? La réponse dépend de la liberté dont on dispose. Pour une application linéaire de E dans F, on peut changer la base au départ et à l'arrivée, indépendamment l'une de l'autre : la liberté est maximale, et la réponse est spectaculaire. Toute matrice, si compliquée soit-elle, se ramène à une matrice Jr formée de r coefficients 1 sur le début de la diagonale et de zéros partout ailleurs. Autrement dit, un seul nombre résume la situation, le rang, et deux matrices se ramènent l'une à l'autre par changements de bases si et seulement si elles ont le même rang.

Pour un endomorphisme, la situation est tout autre, et beaucoup plus riche. Une seule base intervient, puisque l'espace de départ et celui d'arrivée sont le même : on ne peut plus la changer deux fois. La relation obtenue s'appelle la similitude, et elle est bien plus fine que la précédente. Le rang ne suffit plus à décider si deux matrices sont semblables, la trace non plus, et la classification complète dépasse largement le programme de première année. Ce que nous obtiendrons cette année, c'est une série d'invariants qui permettent de répondre par la négative, et des bases adaptées explicites dans les trois cas remarquables déjà rencontrés : les projecteurs, les symétries et les endomorphismes nilpotents.

Le plan suit cet ordre. Nous associons d'abord une matrice à une famille de vecteurs, puis à une application linéaire, et nous établissons le dictionnaire complet entre les deux mondes : structure d'espace vectoriel, produit et composition, inversibilité. Nous lisons ensuite sur une matrice le noyau, l'image et le rang de l'application qu'elle représente, ce qui referme au passage la question laissée ouverte au premier semestre sur les critères d'inversibilité. Viennent alors les changements de bases et leurs formules, puis les deux relations qu'ils engendrent : l'équivalence, entièrement gouvernée par le rang, et la similitude, dont nous étudions les invariants. La trace, dernier invariant du programme, occupe l'avant-dernière section. Une section de méthodes ferme le chapitre.

Les notations suivantes valent pour tout le chapitre et prolongent celles des deux chapitres précédents. La lettre K désigne R ou C. Les espaces vectoriels E, F, G sont de dimension finie sur K, sauf mention expresse du contraire, et leurs bases sont notées B=(e1,,ep) pour E, C=(f1,,fn) pour F, D=(g1,,gq) pour G ; une seconde base du même espace reçoit un prime, B=(e1,,ep). Les applications linéaires sont notées u, v, w, l'ensemble de celles qui vont de E dans F est L(E,F), celui des endomorphismes de E est L(E), le groupe des automorphismes de E est GL(E), et l'identité de E est notée idE. Le noyau, l'image et le rang gardent leurs notations : Ker, Im, rg, et Vect pour le sous-espace engendré. Du côté des matrices, on conserve Mn,p(K), Mn(K), la matrice nulle 0n,p, l'identité In, les matrices élémentaires Ei,j, le symbole de Kronecker δi,j, la transposée t ⁣A et le groupe GLn(K) des matrices inversibles. Les objets nouveaux sont notés MatB(x1,,xp) pour la matrice d'une famille de vecteurs, MatB,C(u) pour celle d'une application linéaire, MatB(u) pour celle d'un endomorphisme, PBB pour une matrice de passage, Jr pour la matrice canonique de rang r, et tr pour la trace. Les opérations élémentaires sur les lignes gardent leurs notations du premier semestre : LiLj, LiλLi avec λ0, et LiLi+λLj. Enfin, une convention de lecture qui évite l'essentiel des erreurs d'indices : dans une matrice de Mn,p(K), le nombre p de colonnes compte toujours ce qui est au départ (les vecteurs de la famille, ou la dimension de l'espace de départ) et le nombre n de lignes compte toujours ce qui est à l'arrivée (la dimension de l'espace dans lequel on écrit les coordonnées).

Matrice d'une famille de vecteurs

La colonne des coordonnées d'un vecteur

Tout part de la définition d'une base : dans un espace de dimension finie muni d'une base, tout vecteur s'écrit d'une et une seule manière comme combinaison linéaire des vecteurs de cette base. Les coefficients de cette écriture sont les coordonnées du vecteur, et il n'y a plus qu'à les ranger.

Définition

Soient E un K-espace vectoriel de dimension n et B=(e1,,en) une base de E. Soit xE, de coordonnées (x1,,xn) dans B, c'est-à-dire l'unique famille de scalaires telle que

x=i=1nxiei.

On appelle matrice de x dans la base B, ou colonne des coordonnées de x dans B, la matrice colonne

MatB(x)=(x1x2xn)Mn,1(K).

Propriété

Soient E de dimension n et B une base de E. L'application

θB:EMn,1(K),xMatB(x)

est un isomorphisme d'espaces vectoriels. Autrement dit, pour tous x,yE et tous λ,μK,

MatB(λx+μy)=λMatB(x)+μMatB(y),

et tout élément de Mn,1(K) est la colonne des coordonnées d'un unique vecteur de E.

Démonstration. Linéarité. Notons (xi) et (yi) les coordonnées de x et de y dans B. Alors

λx+μy=λi=1nxiei+μi=1nyiei=i=1n(λxi+μyi)ei.

L'écriture d'un vecteur dans une base étant unique, la famille (λxi+μyi)1in est exactement la famille des coordonnées de λx+μy. Or la colonne de coefficients λxi+μyi est précisément λMatB(x)+μMatB(y), puisque somme et multiplication par un scalaire se font coefficient par coefficient.

Injectivité. Si MatB(x)=0n,1, toutes les coordonnées de x sont nulles, donc x=i0ei=0E. Le noyau de θB est réduit au vecteur nul.

Surjectivité. Soit XMn,1(K) de coefficients x1,,xn. Le vecteur x=i=1nxiei appartient à E et vérifie θB(x)=X.

Remarque

Cette propriété est modeste dans son énoncé et considérable dans ses conséquences. Elle dit que le choix d'une base identifie E à Mn,1(K), et donc que tout espace de dimension n sur K « est » l'espace des colonnes à n lignes, quitte à choisir une base. Un espace de polynômes, un espace de suites récurrentes, un espace de solutions d'une équation différentielle : dès qu'on en connaît une base, on peut y calculer comme dans Mn,1(K).

En pratique, on utilisera surtout deux conséquences. D'abord, une famille de vecteurs de E est libre, génératrice ou base si et seulement si la famille des colonnes correspondantes l'est dans Mn,1(K), puisqu'un isomorphisme transporte ces trois notions. Ensuite, une égalité entre vecteurs de E équivaut à l'égalité des colonnes : on peut donc remplacer toute question portant sur des vecteurs abstraits par un calcul sur des colonnes de nombres.

Remarque

La colonne dépend de la base, et il n'y a pas de « colonne du vecteur x ». Écrire Mat(x) sans préciser la base est une phrase incomplète, exactement comme écrire « les coordonnées de x » sans dire dans quel repère. C'est le premier avatar du piège qui traverse tout ce chapitre, et l'exemple qui suit le rend concret.

Exemple

Dans R3. Prenons x=(2,1,5).

Dans la base canonique B=((1,0,0),(0,1,0),(0,0,1)), les coordonnées se lisent directement sur le triplet, et

MatB(x)=(215).

Prenons maintenant B=(e1,e2,e3) avec e1=(1,1,0), e2=(0,1,1) et e3=(1,0,1). C'est bien une base de R3, nous le vérifierons plus bas. Cherchons a,b,c tels que x=ae1+be2+ce3, c'est-à-dire

{a+c=2a+b=1b+c=5

En additionnant les trois équations, 2(a+b+c)=6, donc a+b+c=3. En retranchant successivement chaque équation, on obtient b=32=1, puis c=3(1)=4, puis a=35=2. Vérification : 2(1,1,0)+1(0,1,1)+4(1,0,1)=(2+4, 2+1, 1+4)=(2,1,5). Donc

MatB(x)=(214).

Le vecteur x n'a pas changé ; sa colonne, si.

Exemple

Dans K3[X]. Prenons P=X32X+1.

Dans la base canonique B=(1,X,X2,X3), les coordonnées sont les coefficients du polynôme, rangés par degré croissant :

MatB(P)=(1201).

Dans la base C=(1,X1,(X1)2,(X1)3), il faut développer P suivant les puissances de X1. La formule de Taylor pour les polynômes donne les coefficients P(1), P(1), P(1)2 et P(1)6. Ici P(1)=12+1=0, P=3X22 donc P(1)=1, P=6X donc P(1)2=3, et P=6 donc P(1)6=1. Ainsi

P=0+1(X1)+3(X1)2+(X1)3,MatC(P)=(0131).

Vérification par développement : (X1)3=X33X2+3X1 et 3(X1)2=3X26X+3, dont la somme vaut X33X+2 ; en ajoutant X1, on retrouve X32X+1.

Matrice d'une famille de vecteurs

Définition

Soient E un K-espace vectoriel de dimension n, B=(e1,,en) une base de E, et (x1,,xp) une famille de p vecteurs de E. On appelle matrice de la famille (x1,,xp) dans la base B la matrice de Mn,p(K) dont la j-ème colonne est la colonne des coordonnées de xj dans B. On la note MatB(x1,,xp).

Autrement dit, son coefficient d'indice (i,j) est le scalaire ai,j défini par

xj=i=1nai,jeipour tout j{1,,p}.

Remarque

Retenez la place des indices : dans l'écriture xj=iai,jei, l'indice de colonne j est celui du vecteur de la famille, et l'indice de ligne i celui du vecteur de la base. Un vecteur de la famille occupe donc une colonne, jamais une ligne. La matrice a autant de colonnes que la famille a de vecteurs, et autant de lignes que l'espace a de dimensions.

La faute classique consiste à écrire les vecteurs en lignes, par réflexe hérité du calcul de rang par le pivot. Cette disposition en lignes reste possible pour calculer un rang, puisque nous verrons que le rang d'une matrice est aussi celui de sa transposée, mais elle ne définit pas MatB : la convention est la disposition en colonnes, et toutes les formules du chapitre en dépendent.

Exemple

Dans R3 muni de sa base canonique B, la famille (u1,u2,u3) avec u1=(1,1,0), u2=(0,1,1), u3=(1,0,1) a pour matrice

MatB(u1,u2,u3)=(101110011).

Chaque vecteur se lit verticalement, et l'on retrouve bien u1 dans la première colonne.

Exemple

Dans K2[X] muni de la base canonique B=(1,X,X2), considérons la famille

P1=1+X,P2=X+X2,P3=1+X2.

Les coordonnées de P1 sont (1,1,0), celles de P2 sont (0,1,1), celles de P3 sont (1,0,1). Donc

MatB(P1,P2,P3)=(101110011).

C'est la même matrice que dans l'exemple précédent, alors que les objets étudiés sont des polynômes et non des triplets. C'est exactement ce que dit l'isomorphisme θB : une fois les bases choisies, les deux situations sont indiscernables, et tout ce qui sera démontré sur cette matrice vaudra simultanément pour la famille de vecteurs et pour la famille de polynômes.

Lire la liberté et le caractère générateur sur la matrice

Propriété

Soient B une base de E, de dimension n, et (x1,,xp) une famille de vecteurs de E, de matrice A=MatB(x1,,xp), de colonnes C1,,Cp. Alors :

  1. les scalaires λ1,,λp vérifient j=1pλjxj=0E si et seulement si AΛ=0n,1, où Λ est la colonne des λj ;
  2. la famille (x1,,xp) et la famille des colonnes (C1,,Cp) ont le même rang ;
  3. la famille (x1,,xp) est libre si et seulement si le système AΛ=0n,1 n'a que la solution nulle ;
  4. la famille (x1,,xp) est génératrice de E si et seulement si, pour toute colonne YMn,1(K), le système AΛ=Y admet au moins une solution.

Démonstration. Point 1. L'isomorphisme θB envoie xj sur Cj, donc, par linéarité, il envoie jλjxj sur jλjCj. Or la lecture par colonnes du produit, établie au premier semestre, donne AΛ=j=1pλjCj. Comme θB est injective, jλjxj=0E équivaut à jλjCj=0n,1, c'est-à-dire à AΛ=0n,1.

Point 2. Toujours par linéarité de θB, l'image du sous-espace Vect(x1,,xp) est Vect(C1,,Cp). Un isomorphisme conserve la dimension d'un sous-espace, car sa restriction à ce sous-espace est encore injective et linéaire. Les deux dimensions sont donc égales, et ce sont par définition les deux rangs.

Point 3. Une famille est libre lorsque la seule combinaison linéaire nulle est celle à coefficients tous nuls : c'est exactement la traduction du point 1.

Point 4. La famille est génératrice si tout xE s'écrit jλjxj. En appliquant θB, cela équivaut à dire que toute colonne Y s'écrit jλjCj=AΛ, puisque θB est bijective.

Remarque

Le nombre qui apparaît au point 2 sera noté rg(A) à la section consacrée au rang d'une matrice, et nous démontrerons qu'il se calcule par le pivot de Gauss. Une fois cette notation en place, la propriété ci-dessus se résume en trois lignes : la famille est libre si et seulement si rg(A)=p, génératrice si et seulement si rg(A)=n, et c'est une base si et seulement si A est carrée et inversible.

Exemple

Reprenons A=(101110011), matrice commune aux deux exemples précédents, et déterminons si la famille correspondante est une base.

Résolvons AΛ=0, c'est-à-dire le système λ1+λ3=0, λ1+λ2=0, λ2+λ3=0. Des deux premières équations, λ3=λ1 et λ2=λ1 ; la troisième donne alors 2λ1=0, donc λ1=0, puis λ2=λ3=0.

La seule solution est nulle : la famille est libre. Comme elle compte 3 vecteurs dans un espace de dimension 3, le théorème du bon cardinal en fait une base. C'est vrai simultanément pour ((1,1,0),(0,1,1),(1,0,1)) dans R3 et pour (1+X,X+X2,1+X2) dans K2[X], ce qui justifie a posteriori le calcul de coordonnées mené plus haut dans R3.

Notons que le raisonnement utilise 20 dans K, ce qui est vrai dans R et dans C.

Matrice d'une application linéaire

Définition

Nous arrivons à la définition centrale du chapitre. Elle ne demande aucune idée nouvelle : c'est la matrice d'une famille de vecteurs, appliquée à la famille des images d'une base.

Définition

Soient E un K-espace vectoriel de dimension p muni d'une base B=(e1,,ep), F un K-espace vectoriel de dimension n muni d'une base C=(f1,,fn), et uL(E,F). On appelle matrice de u dans le couple de bases (B,C) la matrice de Mn,p(K)

MatB,C(u)=MatC(u(e1),,u(ep)).

Ses coefficients ai,j sont donc définis par

u(ej)=i=1nai,jfipour tout j{1,,p}.

Remarque

La taille de la matrice n'est jamais un mystère. Elle possède p colonnes, une par vecteur de la base de départ, et n lignes, une par vecteur de la base d'arrivée :

MatB,C(u)Mn,p(K),n=dimF,p=dimE.

L'ordre semble inversé par rapport à la notation L(E,F), où E est écrit en premier, et c'est une source d'erreur permanente. Le moyen sûr de ne pas se tromper est de se rappeler qu'une colonne contient les coordonnées de l'image d'un vecteur de départ : il y a donc autant de colonnes que de vecteurs au départ.

Notez aussi que la notation mentionne les deux bases, et dans l'ordre départ puis arrivée. Écrire Mat(u) sans préciser les bases n'a aucun sens, sauf convention explicite.

Comment on la lit, comment on l'écrit

Méthode

Écrire la matrice d'une application linéaire. La procédure ne varie jamais.

  1. Nommer les bases et compter : B=(e1,,ep) au départ, C=(f1,,fn) à l'arrivée. Annoncer la taille attendue, n lignes et p colonnes. Toute matrice d'une autre taille sera fausse.
  2. Calculer u(e1),,u(ep), dans cet ordre, sans se soucier des coordonnées pour l'instant.
  3. Décomposer chaque image dans la base d'arrivée C, c'est-à-dire écrire u(ej)=a1,jf1++an,jfn. Lorsque C est une base canonique, la décomposition est immédiate ; sinon, elle demande de résoudre un petit système.
  4. Empiler les colonnes : la colonne numéro j est faite des coefficients de u(ej).

Un contrôle utile pour finir : reprendre une colonne au hasard, la relire comme une combinaison linéaire des vecteurs de C, et vérifier qu'on retombe sur l'image calculée à l'étape 2.

Exemple

Une application de R3 dans R2. Soit

u:R3R2,u(x,y,z)=(x+2yz, 3x+y).

Elle est linéaire, chaque coordonnée de l'image étant une combinaison linéaire de x, y et z. Prenons les bases canoniques B de R3 et C de R2. La matrice attendue est de taille 2×3.

Les images de la base de départ sont u(1,0,0)=(1,3), u(0,1,0)=(2,1) et u(0,0,1)=(1,0). La base d'arrivée étant canonique, les coordonnées sont les composantes elles-mêmes, et

MatB,C(u)=(121310).

On observe que les coefficients de la matrice sont exactement ceux qui figurent dans la formule de u, la ligne i correspondant à la i-ème coordonnée de l'image. C'est un fait général pour les applications de Kp dans Kn écrites en bases canoniques, et cela permet d'écrire la matrice sans calcul.

Exemple

La dérivation sur K3[X]. Soit D:K3[X]K3[X], PP. C'est un endomorphisme de K3[X], espace de dimension 4, dont nous prenons la base canonique B=(1,X,X2,X3) au départ comme à l'arrivée. La matrice sera donc carrée de taille 4.

Les images sont D(1)=0, D(X)=1, D(X2)=2X et D(X3)=3X2, dont les colonnes de coordonnées dans B sont respectivement (0,0,0,0), (1,0,0,0), (0,2,0,0) et (0,0,3,0). D'où

MatB(D)=(0100002000030000).

Cette matrice est triangulaire supérieure stricte, donc nilpotente, ce qui traduit le fait bien connu que dériver quatre fois un polynôme de degré au plus 3 donne le polynôme nul.

Si l'on considère plutôt la dérivation comme une application de K3[X] dans K2[X], ce qui est légitime puisque la dérivée d'un polynôme de degré au plus 3 est de degré au plus 2, la matrice change de taille : elle devient la matrice 3×4 obtenue en supprimant la dernière ligne, la base d'arrivée étant maintenant (1,X,X2). Même application au niveau des formules, matrices différentes : c'est encore la dépendance vis-à-vis des bases, et ici même des espaces.

Exemple

Le décalage PP(X+1). Soit φ:K3[X]K3[X], PP(X+1). La linéarité est immédiate : si R=λP+μQ, alors R(X+1)=λP(X+1)+μQ(X+1).

Calculons les images de la base canonique en développant :

φ(1)=1,φ(X)=X+1,φ(X2)=(X+1)2=1+2X+X2,φ(X3)=(X+1)3=1+3X+3X2+X3.

D'où

MatB(φ)=(1111012300130001).

On reconnaît, rangés en colonnes, les coefficients binomiaux du triangle de Pascal. La matrice est triangulaire supérieure à coefficients diagonaux tous égaux à 1 : elle est inversible, ce qui n'est pas surprenant puisque φ est bijective, de réciproque PP(X1). Nous reviendrons sur ce point.

Exemple

La rotation du plan. Soit θR et soit rθ la rotation d'angle θ et de centre l'origine dans R2. Elle est linéaire, et l'image de la base canonique se lit sur le cercle trigonométrique : rθ(1,0)=(cosθ,sinθ) et rθ(0,1)=(sinθ,cosθ). Donc

MatB(rθ)=(cosθsinθsinθcosθ).

Retenez cette matrice, elle revient constamment. Notez la place du signe moins, en haut à droite : c'est la seule difficulté de mémorisation, et elle se lève en recalculant rθ(0,1) pour θ=π2, qui vaut (1,0).

Cas des endomorphismes

Définition

Soient E de dimension n, B une base de E et uL(E) un endomorphisme. Lorsque l'on prend la même base au départ et à l'arrivée, on note simplement

MatB(u)=MatB,B(u)Mn(K).

Propriété

Soient E de dimension n et B une base de E. Alors MatB(idE)=In, et plus généralement, pour λK, la matrice de l'homothétie xλx dans B est λIn.

Démonstration. Pour tout j, idE(ej)=ej, dont les coordonnées dans B sont (δ1,j,,δn,j) : la j-ème colonne de la matrice est donc la j-ème colonne de In. Pour l'homothétie, λej a pour coordonnées (λδ1,j,,λδn,j), d'où la matrice λIn.

Remarque

Prendre la même base au départ et à l'arrivée est un choix, pas une obligation. Rien n'interdit d'écrire la matrice d'un endomorphisme dans un couple de bases différentes, et cela arrive : c'est exactement ce que nous ferons pour démontrer les formules de changement de base, où l'identité idE sera regardée de la base B vers la base B et n'aura alors plus du tout pour matrice In. Retenez-le dès maintenant : MatB,C(idE)=In si et seulement si B=C.

L'application linéaire canoniquement associée à une matrice

Jusqu'ici, nous partions d'une application linéaire pour fabriquer une matrice. Le mouvement inverse est tout aussi utile, et il est canonique dès que l'on travaille dans les espaces Kp et Kn, qui possèdent des bases privilégiées.

Définition

Soit AMn,p(K). Notons Bp et Bn les bases canoniques de Kp et de Kn. L'unique application linéaire uAL(Kp,Kn) telle que

MatBp,Bn(uA)=A

s'appelle l'application linéaire canoniquement associée à A. Explicitement, si xKp a pour colonne de coordonnées X dans Bp, alors uA(x) a pour colonne de coordonnées AX dans Bn.

Lorsqu'on identifie un p-uplet à sa colonne, ce que nous ferons systématiquement, uA n'est autre que l'application XAX de Mp,1(K) dans Mn,1(K).

Remarque

L'existence et l'unicité de uA ne sont pas des évidences : elles résultent du théorème de détermination par l'image d'une base, appliqué à la famille des vecteurs de Kn dont les colonnes de coordonnées sont les colonnes de A. Nous les redémontrerons d'ailleurs en même temps que la bijectivité de uMatB,C(u), à la section suivante.

L'intérêt de cette notion est de pouvoir parler du noyau, de l'image et du rang d'une matrice, sans faire référence à une application linéaire extérieure. C'est ce que nous ferons dans la section consacrée au rang.

La matrice dépend des bases

Remarque

Le piège central du chapitre. Une matrice n'est pas attachée à une application linéaire : elle est attachée au triplet formé par l'application et les deux bases. Deux erreurs de rédaction en découlent, et elles coûtent cher.

La première consiste à écrire « la matrice de u » sans préciser les bases, puis à appliquer une formule de changement de base à un objet dont on ne sait plus dans quelle base il est écrit. La seconde consiste à croire que si deux applications ont la même matrice, elles sont égales : c'est vrai à bases fixées, et faux sinon. L'exemple qui suit montre à quel point deux matrices d'un même endomorphisme peuvent être différentes.

Exemple

Un même projecteur, deux matrices. Dans R2, soit p la projection sur la droite D=Vect((1,1)) parallèlement à la droite D=Vect((1,1)). Ces deux droites sont supplémentaires dans R2, puisqu'elles sont de dimension 1 chacune et d'intersection nulle, les vecteurs (1,1) et (1,1) n'étant pas colinéaires.

Dans la base canonique B. Décomposons (x,y) : on cherche α,β tels que (x,y)=α(1,1)+β(1,1), ce qui donne α=x+y2 et β=xy2. La composante sur D est donc p(x,y)=x+y2(1,1), soit

p(x,y)=(x+y2, x+y2),p(1,0)=(12,12),p(0,1)=(12,12),

d'où

MatB(p)=12(1111).

Dans la base B=((1,1),(1,1)). Cette famille est une base, comme on vient de le voir. Le projecteur fixe les vecteurs de D et annule ceux de D :

p(1,1)=(1,1)=1e1+0e2,p(1,1)=(0,0)=0e1+0e2,

d'où

MatB(p)=(1000).

Même application, deux matrices sans ressemblance apparente, dont l'une est diagonale et remarquablement simple. Toute la fin du chapitre consiste à organiser ce phénomène : comprendre le lien entre les deux matrices (les formules de changement de base) et savoir choisir la base qui produit la seconde plutôt que la première.

L'isomorphisme entre L(E,F) et Mn,p(K)

Le théorème

Propriété

Théorème. Soient E un K-espace vectoriel de dimension p muni d'une base B, et F un K-espace vectoriel de dimension n muni d'une base C. L'application

Φ:L(E,F)Mn,p(K),uMatB,C(u)

est un isomorphisme d'espaces vectoriels. En particulier :

  1. MatB,C(λu+μv)=λMatB,C(u)+μMatB,C(v) pour tous u,vL(E,F) et tous λ,μK ;
  2. deux applications linéaires ayant la même matrice dans le couple (B,C) sont égales ;
  3. toute matrice de Mn,p(K) est la matrice d'une (unique) application linéaire de E dans F dans le couple (B,C).

Démonstration. Notons B=(e1,,ep) et C=(f1,,fn).

Linéarité. Soient u,vL(E,F), de matrices A=(ai,j) et B=(bi,j), et soient λ,μK. Pour tout j{1,,p}, la définition de la somme et du produit par un scalaire dans L(E,F) donne

(λu+μv)(ej)=λu(ej)+μv(ej)=λi=1nai,jfi+μi=1nbi,jfi=i=1n(λai,j+μbi,j)fi.

L'écriture dans la base C étant unique, le coefficient d'indice (i,j) de MatB,C(λu+μv) vaut λai,j+μbi,j, qui est le coefficient d'indice (i,j) de λA+μB. Les deux matrices sont donc égales.

Injectivité. Supposons Φ(u)=0n,p. Alors, pour tout j, les coordonnées de u(ej) dans C sont toutes nulles, donc u(ej)=0F. L'application u coïncide avec l'application nulle sur la base B ; deux applications linéaires qui coïncident sur une base étant égales, u=0. Le noyau de Φ est donc réduit à l'application nulle, et Φ est injective.

Surjectivité. Soit A=(ai,j)Mn,p(K). Posons, pour j{1,,p},

yj=i=1nai,jfiF.

D'après le théorème de détermination par l'image d'une base, il existe une (unique) application linéaire uL(E,F) telle que u(ej)=yj pour tout j. Par construction, les coordonnées de u(ej) dans C sont les ai,j, donc MatB,C(u)=A. L'application Φ est donc surjective.

Étant linéaire et bijective, Φ est un isomorphisme. Les points 1, 2 et 3 en sont respectivement la linéarité, l'injectivité et la surjectivité.

Remarque

Le point 3 mérite d'être médité. Il signifie que toute matrice, aussi arbitraire soit-elle, représente une application linéaire : il n'y a pas de tableaux de nombres « qui ne veulent rien dire ». Le monde des matrices et celui des applications linéaires en dimension finie sont deux descriptions du même objet, et l'on passe de l'une à l'autre à volonté. Le choix est affaire de stratégie : les matrices se calculent, les applications linéaires se démontrent. Une bonne partie des exercices de fin d'année consiste à traduire un énoncé matriciel en énoncé d'algèbre linéaire, à le résoudre du côté abstrait, et à revenir aux matrices pour conclure.

Dimension de L(E,F)

Propriété

Soient E et F deux K-espaces vectoriels de dimensions finies p et n. Alors L(E,F) est de dimension finie et

dimL(E,F)=np=dimE×dimF.

En particulier, dimL(E)=n2 si dimE=n, et l'espace des formes linéaires sur E, c'est-à-dire L(E,K), est de dimension dimE.

Démonstration. Choisissons une base B de E et une base C de F, ce qui est possible puisque les deux espaces sont de dimension finie. Le théorème précédent fournit un isomorphisme entre L(E,F) et Mn,p(K). Deux espaces isomorphes ayant même dimension, et Mn,p(K) étant de dimension np (les np matrices élémentaires Ei,j en forment une base), on obtient dimL(E,F)=np.

Pour les cas particuliers : si F=E, alors n=p et la dimension vaut n2 ; si F=K, qui est de dimension 1, la dimension vaut p×1=p=dimE.

Remarque

Ce résultat n'a rien d'évident sans les matrices. Rien, dans la définition de L(E,F), ne laisse deviner que cet ensemble est de dimension finie : c'est un ensemble d'applications, et l'espace F(E,F) de toutes les applications de E dans F, lui, est de dimension infinie dès que E est infini. La linéarité est donc une contrainte extrêmement forte, et le théorème la quantifie exactement : une application linéaire de R3 dans R2 est déterminée par 6 nombres, ni plus ni moins.

Exemple

dimL(R3,R2)=3×2=6, dimL(K3[X])=42=16, et dimL(M2(K),K2[X])=4×3=12, puisque M2(K) est de dimension 4 et K2[X] de dimension 3.

Une base de L(E,F)

Propriété

Soient B=(e1,,ep) une base de E et C=(f1,,fn) une base de F. Pour (i,j){1,,n}×{1,,p}, notons ui,j l'unique application linéaire de E dans F telle que

ui,j(ek)=δj,kfipour tout k{1,,p},

c'est-à-dire celle qui envoie ej sur fi et tous les autres vecteurs de B sur 0F. Alors :

  1. MatB,C(ui,j)=Ei,j ;
  2. la famille (ui,j), formée de np applications, est une base de L(E,F) ;
  3. pour uL(E,F) de matrice A=(ai,j), on a u=i=1nj=1pai,jui,j.

Démonstration. Point 1. La k-ème colonne de MatB,C(ui,j) est la colonne des coordonnées de ui,j(ek)=δj,kfi. Pour kj, cette image est nulle, donc la colonne est nulle. Pour k=j, l'image est fi, dont la colonne de coordonnées est celle qui ne comporte qu'un 1, à la ligne i. C'est exactement la description de Ei,j.

Point 2. L'isomorphisme Φ envoie la famille (ui,j) sur la famille (Ei,j), qui est une base de Mn,p(K). Un isomorphisme transportant les bases sur les bases (il conserve la liberté et le caractère générateur), la famille (ui,j) est une base de L(E,F).

Point 3. On sait que A=ijai,jEi,j. En appliquant Φ1, qui est linéaire, on obtient u=ijai,jui,j.

Exemple

Prenons E de dimension 2 de base (e1,e2) et F de dimension 2 de base (f1,f2). L'espace L(E,F) est de dimension 4, et sa base est formée des quatre applications suivantes, décrites par leur action sur e1 et e2 :

u1,1:(e1,e2)(f1,0F),u1,2:(e1,e2)(0F,f1),u2,1:(e1,e2)(f2,0F),u2,2:(e1,e2)(0F,f2).

L'application u de matrice (3102) s'écrit alors u=3u1,1u1,2+2u2,2. On vérifie : u(e1)=3f1 et u(e2)=f1+2f2, ce qui correspond bien aux deux colonnes de la matrice.

Produit matriciel et composition

Nous entrons dans le cœur du chapitre. Les deux théorèmes qui suivent expliquent, à eux seuls, pourquoi le produit matriciel a été défini comme il l'a été.

Image d'un vecteur : la formule Y=AX

Propriété

Théorème. Soient E de dimension p muni d'une base B, F de dimension n muni d'une base C, et uL(E,F) de matrice A=MatB,C(u). Soit xE, de colonne de coordonnées X=MatB(x). Alors la colonne des coordonnées de u(x) dans C est

MatC(u(x))=AX.

Démonstration. Notons B=(e1,,ep), C=(f1,,fn), A=(ai,j) et X de coefficients x1,,xp, de sorte que x=j=1pxjej. Par linéarité de u, puis en remplaçant chaque u(ej) par sa décomposition dans C :

u(x)=u(j=1pxjej)=j=1pxju(ej)=j=1pxji=1nai,jfi.

Les sommes étant finies, on peut les intervertir et regrouper les termes selon fi :

u(x)=i=1n(j=1pai,jxj)fi.

L'écriture dans la base C étant unique, la i-ème coordonnée de u(x) vaut j=1pai,jxj. Or c'est exactement le i-ème coefficient de la colonne AX, par définition du produit matriciel.

Remarque

Cette formule est le mode d'emploi de la matrice : elle transforme le calcul de u(x), qui demande de connaître u, en un produit de deux tableaux de nombres. Elle explique aussi pourquoi les systèmes linéaires s'écrivent AX=B : résoudre un système, c'est chercher les antécédents d'un vecteur par une application linéaire, et nous en tirerons bientôt toute la théorie du rang.

Un moyen mnémotechnique pour la retenir sans erreur de sens : les tailles imposent le résultat. La colonne X a p lignes, la matrice A est de taille n×p, et le seul produit qui ait un sens est AX, de taille n×1. Le produit XA n'existe pas dès que n1.

Exemple

Reprenons u(x,y,z)=(x+2yz, 3x+y), de matrice A=(121310) en bases canoniques, et x=(2,1,4).

Le calcul direct donne u(2,1,4)=(224, 61)=(4,5). Le calcul matriciel donne

AX=(121310)(214)=(22461+0)=(45).

Les deux coïncident, comme annoncé.

Exemple

Reprenons la dérivation D sur K3[X] et P=X32X+1, de colonne (1,2,0,1) dans la base canonique. Alors

(0100002000030000)(1201)=(2030),

colonne qui se relit 2+0X+3X2+0X3=3X22. C'est bien P. Dériver un polynôme est donc devenu une multiplication de matrices.

Matrice d'une composée

Propriété

Théorème. Soient E, F, G trois K-espaces vectoriels de dimensions finies, munis respectivement des bases B=(e1,,ep), C=(f1,,fn) et D=(g1,,gq). Soient uL(E,F) et vL(F,G). Alors

MatB,D(vu)=MatC,D(v)×MatB,C(u).

Démonstration. Posons A=(ai,j)=MatB,C(u)Mn,p(K) et B=(bk,i)=MatC,D(v)Mq,n(K). Le produit BA existe, puisque B a n colonnes et A a n lignes, et il appartient à Mq,p(K), qui est bien la taille attendue pour la matrice de vuL(E,G).

Fixons j{1,,p} et calculons la j-ème colonne de MatB,D(vu), c'est-à-dire les coordonnées de (vu)(ej) dans D. En décomposant u(ej) dans C, puis en utilisant la linéarité de v, puis en décomposant chaque v(fi) dans D :

(vu)(ej)=v(u(ej))=v(i=1nai,jfi)=i=1nai,jv(fi)=i=1nai,jk=1qbk,igk.

Intervertissons les deux sommes finies et regroupons selon gk :

(vu)(ej)=k=1q(i=1nbk,iai,j)gk.

L'écriture dans la base D étant unique, le coefficient d'indice (k,j) de MatB,D(vu) vaut i=1nbk,iai,j. C'est très exactement le coefficient d'indice (k,j) du produit BA. Les deux matrices ont même taille et mêmes coefficients : elles sont égales.

Remarque

C'est le théorème le plus important du chapitre, et il faut voir ce qu'il dit. La définition du produit matriciel, posée au premier semestre sans justification, avec sa somme kai,kbk,j qui paraissait sortie de nulle part, est exactement la formule qu'il faut écrire pour que la matrice d'une composée soit le produit des matrices. Le produit matriciel n'a pas été inventé, il a été calculé : on s'est donné la composition des applications, et on a regardé ce que cela imposait aux coefficients.

Trois conséquences se lisent immédiatement, et elles répondent à des questions restées en suspens.

  • La non-commutativité n'est plus une bizarrerie. Composer deux transformations dans un ordre ou dans l'autre ne donne évidemment pas le même résultat. Faire une rotation puis une projection, ou l'inverse, ce sont deux opérations différentes ; il serait étonnant que les matrices commutent.
  • L'associativité devient une trivialité. La composition des applications est associative, sans le moindre calcul. Le théorème transporte cette propriété aux matrices, et la démonstration calculatoire du premier semestre, avec son interversion de sommes doubles, n'était que la traduction de ce fait.
  • L'ordre des facteurs se retient sans effort. Dans vu, on applique u d'abord, et pourtant sa matrice s'écrit à droite du produit. C'est cohérent avec la formule Y=AX : la colonne est à droite, donc ce qui agit en premier est le plus à droite.

Exemple

La composition des rotations. Les rotations rθ et rφ du plan vérifient rθrφ=rθ+φ, ce qui est géométriquement évident. En bases canoniques, le théorème donne

(cosθsinθsinθcosθ)(cosφsinφsinφcosφ)=(cos(θ+φ)sin(θ+φ)sin(θ+φ)cos(θ+φ)).

Effectuons le produit de gauche : son coefficient d'indice (1,1) vaut cosθcosφsinθsinφ, et son coefficient d'indice (2,1) vaut sinθcosφ+cosθsinφ. En identifiant avec le membre de droite, on retrouve les formules d'addition

cos(θ+φ)=cosθcosφsinθsinφ,sin(θ+φ)=sinθcosφ+cosθsinφ.

Les deux autres coefficients redonnent les mêmes égalités. La trigonométrie devient ainsi un corollaire du produit matriciel.

Exemple

Sur K3[X]. Reprenons D:PP et φ:PP(X+1), de matrices respectives dans la base canonique

AD=(0100002000030000),Aφ=(1111012300130001).

La matrice de Dφ est ADAφ. Chaque ligne de AD ne sélectionne qu'une ligne de Aφ, ce qui rend le calcul immédiat : la première ligne du produit est la deuxième ligne de Aφ, la deuxième est le double de la troisième, la troisième est le triple de la quatrième, la dernière est nulle. D'où

ADAφ=(0123002600030000).

Vérifions directement sur l'application : (Dφ)(P)=(P(X+1))=P(X+1). Sur la base, (Dφ)(1)=0, (Dφ)(X)=1, (Dφ)(X2)=(X2+2X+1)=2X+2, et (Dφ)(X3)=(X3+3X2+3X+1)=3X2+6X+3. Les colonnes de coordonnées sont (0,0,0,0), (1,0,0,0), (2,2,0,0) et (3,6,3,0) : on retrouve bien le produit calculé.

Signalons enfin que φD donne la même chose, puisque (φD)(P)=P(X+1) également. Ces deux matrices commutent donc, ce qui n'a rien de général mais s'explique ici par le fait que dériver et translater la variable sont deux opérations indépendantes.

L'isomorphisme d'algèbres L(E)Mn(K)

Propriété

Théorème. Soient E un K-espace vectoriel de dimension n et B une base de E. L'application

Φ:L(E)Mn(K),uMatB(u)

est un isomorphisme d'algèbres, c'est-à-dire qu'elle est à la fois un isomorphisme d'espaces vectoriels et un isomorphisme d'anneaux. Précisément, pour tous u,vL(E) et tous λ,μK :

  1. Φ est bijective ;
  2. Φ(λu+μv)=λΦ(u)+μΦ(v) ;
  3. Φ(vu)=Φ(v)Φ(u) ;
  4. Φ(idE)=In.

En particulier, pour tout kN, MatB(uk)=(MatB(u))k, et pour tout polynôme QK[X], MatB(Q(u))=Q(MatB(u)).

Démonstration. Les points 1 et 2 sont le théorème d'isomorphisme de la section précédente, appliqué avec F=E et C=B. Le point 3 est le théorème de la composée, appliqué avec E=F=G et B=C=D. Le point 4 a été démontré plus haut.

Pour les puissances, raisonnons par récurrence sur k. Pour k=0, u0=idE et A0=In : c'est le point 4. Supposons MatB(uk)=Ak, où A=MatB(u). Alors, par le point 3 appliqué à uk+1=uuk,

MatB(uk+1)=MatB(u)MatB(uk)=AAk=Ak+1.

Enfin, si Q=k=0dckXk, la linéarité de Φ donne

MatB(Q(u))=MatB(k=0dckuk)=k=0dckMatB(uk)=k=0dckAk=Q(A).

Remarque

Ce théorème est le dictionnaire complet entre les deux mondes, et il s'utilise dans les deux sens.

Du côté abstrait vers le concret : pour calculer u10 ou vérifier une relation entre endomorphismes, on passe aux matrices et on calcule. Du côté concret vers l'abstrait : une relation matricielle comme A23A+2In=0 est équivalente à la relation u23u+2idE=0 sur l'endomorphisme associé, et cette dernière est souvent plus facile à exploiter, notamment parce qu'elle donne accès au noyau et à l'image.

Une conséquence à ne pas oublier : Mn(K) n'est pas commutatif dès que n2, et l'on sait maintenant pourquoi, puisque L(E) ne l'est pas non plus.

Isomorphismes et matrices inversibles

Propriété

Théorème. Soient E et F deux K-espaces vectoriels de même dimension finie n, munis respectivement des bases B et C, et soit uL(E,F) de matrice A=MatB,C(u)Mn(K). Alors

u est un isomorphisme    AGLn(K),

et, dans ce cas,

MatC,B(u1)=A1.

Démonstration. Sens direct. Supposons u bijective. Sa réciproque u1 est linéaire de F dans E ; notons B=MatC,B(u1). Le théorème de la composée, appliqué à u1u=idE, donne

MatB,B(u1u)=MatC,B(u1)MatB,C(u)=BA,doncBA=MatB(idE)=In.

De même, uu1=idF donne AB=MatC(idF)=In. Les deux égalités étant établies, A est inversible et A1=B.

Sens réciproque. Supposons A inversible. D'après la surjectivité de l'application vMatC,B(v), il existe vL(F,E) telle que MatC,B(v)=A1. Alors

MatB(vu)=A1A=In=MatB(idE),

et l'injectivité de wMatB(w) donne vu=idE. Symétriquement, MatC(uv)=AA1=In donne uv=idF. Donc u est bijective, de réciproque v, et MatC,B(u1)=A1.

Propriété

Soient E de dimension n et B une base de E. La restriction de Φ:uMatB(u) à GL(E) est un isomorphisme de groupes de (GL(E),) sur (GLn(K),×).

Démonstration. Le théorème précédent, appliqué avec F=E et C=B, montre que Φ envoie GL(E) dans GLn(K) et que tout élément de GLn(K) est atteint : la restriction est donc une bijection de GL(E) sur GLn(K), l'injectivité étant héritée de celle de Φ. Elle transforme la loi en la loi × d'après le théorème de la composée. C'est donc un isomorphisme de groupes.

Exemple

Retour sur φ:PP(X+1). Cette application est bijective, de réciproque ψ:PP(X1), puisque ψ(φ(P))=P((X1)+1)=P et de même dans l'autre ordre. Le théorème affirme donc que la matrice de ψ est l'inverse de celle de φ. Calculons la matrice de ψ dans la base canonique de K3[X] :

ψ(1)=1,ψ(X)=X1,ψ(X2)=12X+X2,ψ(X3)=1+3X3X2+X3,

d'où

Aψ=(1111012300130001).

Vérifions AφAψ=I4 sur quelques coefficients. La première ligne de Aφ est (1111) : multipliée par les colonnes de Aψ, elle donne 1, puis 1+1=0, puis 12+1=0, puis 1+33+1=0. La deuxième ligne (0123) donne 0, puis 1, puis 2+2=0, puis 36+3=0. Les deux dernières lignes se traitent de même. On obtient bien I4, et l'on a calculé l'inverse d'une matrice 4×4 sans faire un seul pivot : il a suffi de savoir inverser l'application.

Remarque

Cet exemple illustre une stratégie payante : inverser l'application plutôt que la matrice. Chaque fois qu'une matrice provient d'une transformation dont la réciproque est évidente (translater la variable, échanger deux vecteurs, multiplier par un scalaire non nul), l'inverse s'obtient sans calcul. Le pivot reste la méthode générale, mais ce n'est pas toujours la plus rapide.

Noyau, image et rang d'une matrice

Définitions

Définition

Soit AMn,p(K). On appelle :

  • noyau de A l'ensemble Ker(A)={XMp,1(K) : AX=0n,1} ;
  • image de A l'ensemble Im(A)={AX : XMp,1(K)} ;
  • rang de A le nombre rg(A)=dimIm(A).

Ce sont respectivement le noyau, l'image et le rang de l'application linéaire canoniquement associée uA:XAX. En particulier, Ker(A) est un sous-espace vectoriel de Mp,1(K) et Im(A) un sous-espace vectoriel de Mn,1(K).

Remarque

Le noyau de A n'est rien d'autre que l'ensemble des solutions du système homogène AX=0, étudié au premier semestre. Nous savions déjà le calculer par le pivot ; nous savons maintenant que c'est un sous-espace vectoriel, et le théorème du rang va nous en donner la dimension à l'avance.

De même, Im(A) est l'ensemble des seconds membres B pour lesquels le système AX=B est compatible. La compatibilité, notion purement calculatoire au premier semestre, devient une question d'appartenance à un sous-espace vectoriel.

Rang et colonnes

Propriété

Soit AMn,p(K), de colonnes C1,,Cp. Alors

Im(A)=Vect(C1,,Cp),doncrg(A)=rg(C1,,Cp).

Autrement dit, le rang d'une matrice est le rang de la famille de ses colonnes.

Démonstration. La lecture par colonnes du produit donne, pour toute colonne X de coefficients x1,,xp,

AX=j=1pxjCj.

Quand X décrit Mp,1(K), les scalaires x1,,xp décrivent Kp tout entier : l'ensemble des AX est donc l'ensemble de toutes les combinaisons linéaires des colonnes, c'est-à-dire Vect(C1,,Cp). En prenant les dimensions, on obtient l'égalité des rangs.

Propriété

Soient E de dimension p muni d'une base B, F de dimension n muni d'une base C, et uL(E,F) de matrice A=MatB,C(u). Alors

rg(A)=rg(u),dimKer(A)=dimKeru,

et Ker(A) est exactement l'ensemble des colonnes des coordonnées des vecteurs de Keru.

Démonstration. L'image de u est engendrée par les images des vecteurs de la base : Imu=Vect(u(e1),,u(ep)). L'isomorphisme θC envoie u(ej) sur la j-ème colonne Cj de A, donc il envoie Imu sur Vect(C1,,Cp)=Im(A). Un isomorphisme conservant les dimensions, rg(u)=rg(A).

Pour le noyau, soit xE de colonne X. D'après la formule Y=AX, la colonne de u(x) est AX ; comme θC est injective, u(x)=0F équivaut à AX=0n,1. Ainsi θB réalise une bijection de Keru sur Ker(A), linéaire, donc un isomorphisme : les dimensions sont égales.

Remarque

Cette propriété est ce qui rend le rang calculable. Le rang d'une application linéaire était jusqu'ici une dimension abstraite ; il devient le rang d'une famille de colonnes de nombres, que le pivot de Gauss détermine en quelques lignes. Notez au passage que la conclusion rg(A)=rg(u) ne dépend pas des bases choisies, alors que A en dépend : c'est notre premier invariant, et il annonce toute la section sur les matrices équivalentes.

Le théorème du rang matriciel

Propriété

Théorème du rang, version matricielle. Soit AMn,p(K). Alors

rg(A)+dimKer(A)=p,

p est le nombre de colonnes de A. De plus, rg(A)min(n,p).

Démonstration. Appliquons le théorème du rang à l'application linéaire uA:Mp,1(K)Mn,1(K), dont l'espace de départ est de dimension p :

dimMp,1(K)=dimKer(uA)+rg(uA),c’est-aˋ-direp=dimKer(A)+rg(A).

Pour la majoration : rg(A)p d'après l'égalité précédente, puisque dimKer(A)0 ; et Im(A) est un sous-espace de Mn,1(K), donc rg(A)n.

Remarque

Le nombre qui apparaît à droite est le nombre de colonnes, jamais le nombre de lignes. C'est la même erreur que « dimF=dimKeru+rg(u) » du chapitre précédent, sous un autre déguisement. Retenez le lien : les colonnes, c'est le départ, et le théorème du rang porte sur l'espace de départ.

Traduction en termes de systèmes : le système homogène AX=0, à p inconnues, a un espace de solutions de dimension prg(A). Le nombre de paramètres qui subsistent à la fin du pivot est donc entièrement déterminé par le rang, ce qui explique enfin pourquoi ce nombre ne dépend pas de la façon dont on mène les calculs.

Caractérisations des matrices carrées inversibles

Nous pouvons maintenant régler une dette du premier semestre. Le chapitre de calcul matriciel énonçait trois raisonnements interdits, faute des outils nécessaires. Ces outils sont là.

Propriété

Théorème. Soit AMn(K) une matrice carrée. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. A est inversible ;
  2. rg(A)=n ;
  3. Ker(A)={0n,1}, autrement dit le système AX=0 n'a que la solution nulle ;
  4. les colonnes de A forment une base de Mn,1(K) ;
  5. pour toute colonne Y, le système AX=Y admet une unique solution ;
  6. il existe BMn(K) telle que AB=In ;
  7. il existe BMn(K) telle que BA=In.

Dans les cas 6 et 7, la matrice B est nécessairement égale à A1.

Démonstration. Notons u=uA, endomorphisme de Mn,1(K), espace de dimension finie n.

1    5. Si A est inversible, AX=Y équivaut à X=A1Y : il y a une solution et une seule. Réciproquement, si tout système AX=Y a une unique solution, u est bijective, donc A est inversible d'après le théorème reliant isomorphismes et matrices inversibles.

1    3 et 1    2. L'application u est un endomorphisme d'un espace de dimension finie : d'après le théorème d'équivalence en dimension égale, u est bijective si et seulement si elle est injective, c'est-à-dire si et seulement si Ker(A)={0}, ce qui est le point 3 ; et le théorème du rang montre que cette condition équivaut à rg(A)=n, ce qui est le point 2.

2    4. Les colonnes de A forment une famille de n vecteurs de Mn,1(K), espace de dimension n. Cette famille est une base si et seulement si son rang vaut n, c'est-à-dire si et seulement si rg(A)=n.

16 et 17. Immédiat avec B=A1.

61. Supposons AB=In. Alors uAuB=uIn=id, donc uA est surjective : pour tout Y, Y=A(BY). Un endomorphisme surjectif d'un espace de dimension finie est bijectif, donc A est inversible. En multipliant AB=In à gauche par A1, il vient B=A1.

71. Supposons BA=In. Si AX=0, alors X=InX=B(AX)=0 : le noyau de A est nul, donc A est inversible d'après l'équivalence 1    3. En multipliant BA=In à droite par A1, il vient B=A1.

Remarque

Les trois raisonnements interdits au premier semestre sont désormais autorisés, et ils comptent parmi les plus utilisés de l'année :

  • « AX=0 entraîne X=0, donc A est inversible » : c'est l'équivalence 1    3, valable uniquement pour une matrice carrée ;
  • « AB=In, donc A est inversible et B=A1 » : c'est l'implication 61, elle aussi réservée aux matrices carrées ;
  • « le rang vaut n, donc la matrice est inversible » : c'est l'équivalence 1    2.

L'hypothèse « carrée » n'est pas une formalité. La matrice A=(100100) de M3,2(K) vérifie Ker(A)={0}, et pourtant elle n'a pas d'inverse, ne serait-ce que pour des raisons de taille. Il existe d'ailleurs BM2,3(K) telle que BA=I2, à savoir B=(100010), alors que ABI3.

Invariance du rang par multiplication par une matrice inversible

Propriété

Théorème. Soient AMn,p(K), PGLn(K) et QGLp(K). Alors

rg(PA)=rg(A),rg(AQ)=rg(A),rg(PAQ)=rg(A).

Plus généralement, sans hypothèse d'inversibilité, rg(AB)min(rg(A),rg(B)) dès que le produit AB existe.

Démonstration. Multiplication à droite par une matrice inversible. Par définition,

Im(AQ)={AQX : XMp,1(K)}.

Comme Q est inversible, l'application XQX est une bijection de Mp,1(K) sur lui-même : quand X décrit Mp,1(K), la colonne Y=QX décrit aussi Mp,1(K) tout entier. Donc Im(AQ)={AY}=Im(A) : les deux images sont égales, donc les rangs aussi.

Multiplication à gauche par une matrice inversible. Ici,

Im(PA)={P(AX) : X}={PZ : ZIm(A)},

c'est-à-dire l'image du sous-espace Im(A) par l'application ZPZ. Cette application est un automorphisme de Mn,1(K), donc sa restriction à Im(A) est linéaire et injective : elle réalise un isomorphisme de Im(A) sur son image. Les deux sous-espaces ont donc même dimension, d'où rg(PA)=rg(A).

Cas général. En combinant les deux, rg(PAQ)=rg(AQ)=rg(A).

Inégalité. Soient AMn,p(K) et BMp,q(K). D'une part, Im(AB)Im(A), car tout ABX est de la forme AY ; donc rg(AB)rg(A). D'autre part, Im(AB) est l'image du sous-espace Im(B) par l'application linéaire ZAZ ; d'après le théorème du rang appliqué à la restriction de cette application à Im(B), sa dimension est au plus dimIm(B)=rg(B).

Propriété

Les opérations élémentaires sur les lignes ou sur les colonnes ne modifient pas le rang d'une matrice.

Démonstration. Le premier semestre a établi que chaque opération élémentaire sur les lignes revient à multiplier A à gauche par une matrice inversible (matrice de transvection, de dilatation ou de permutation), et chaque opération élémentaire sur les colonnes à multiplier A à droite par une telle matrice. Le théorème précédent conclut.

Calcul du rang par le pivot

Propriété

Soit TMn,p(K) une matrice échelonnée en lignes, comportant r lignes non nulles. Alors rg(T)=r.

Démonstration. Notons j1<j2<<jr les indices des colonnes portant les pivots, c'est-à-dire le premier coefficient non nul de chaque ligne non nulle. Le système TX=0 s'écrit alors comme un système échelonné de r équations, dans lequel les r inconnues xj1,,xjr sont principales et les pr autres sont des paramètres. En remontant les équations, chaque inconnue principale s'exprime de manière unique en fonction des paramètres : à chaque choix des pr paramètres correspond donc une solution et une seule.

Notons V1,,Vpr les solutions obtenues en donnant à l'un des paramètres la valeur 1 et aux autres la valeur 0. Toute solution est combinaison linéaire de ces colonnes, avec pour coefficients les valeurs des paramètres : la famille est génératrice de Ker(T). Elle est libre, car dans une combinaison ktkVk, la coordonnée correspondant au k-ème paramètre vaut exactement tk ; si la combinaison est nulle, tous les tk sont nuls. C'est donc une base, et dimKer(T)=pr.

Le théorème du rang donne alors rg(T)=pdimKer(T)=p(pr)=r.

Méthode

Calculer le rang d'une matrice, son noyau et son image.

  1. Le rang. Échelonner A par le pivot de Gauss sur les lignes. Le rang est le nombre de lignes non nulles obtenues. Les opérations ne changeant pas le rang, celui de A est celui de la matrice échelonnée.
  2. Le noyau. Résoudre le système AX=0 à partir de la forme échelonnée, en choisissant comme paramètres les inconnues non principales. Écrire l'ensemble des solutions sous la forme Vect(V1,,Vpr) et vérifier que AVk=0 pour chaque k.
  3. L'image. C'est le sous-espace engendré par les colonnes de A. En extraire une base en gardant les colonnes qui portent un pivot, ou plus simplement en gardant r colonnes indépendantes repérées au cours du pivot.
  4. Le contrôle. Vérifier que rg(A)+dimKer(A)=p. Cette égalité étant automatique, tout écart signale une erreur de calcul.

Exemple

Un calcul complet. Soit

A=(121324181205)M3,4(R).

Rang. Les opérations L2L22L1 et L3L3L1 donnent les lignes (0012) et (0012), puis L3L3L2 annule la troisième. Il reste

(121300120000),

matrice échelonnée à 2 lignes non nulles : rg(A)=2.

Noyau. Le système équivaut à x1+2x2x3+3x4=0 et x3+2x4=0. Les inconnues principales sont x1 et x3, les paramètres x2 et x4. On obtient x3=2x4, puis x1=2x2+x33x4=2x25x4. D'où

Ker(A)=Vect((2100),(5021)).

Vérification : At ⁣(2100) a pour coefficients 2+2=0, 4+4=0 et 2+2=0 ; et pour la seconde colonne, 5+2+3=0, 10+2+8=0, 5+0+5=0. Les deux colonnes sont bien dans le noyau, et elles sont libres (leurs deuxième et quatrième coefficients valent (1,0) et (0,1)), donc dimKer(A)=2.

Image. Les colonnes de A sont C1=(121), C2=2C1, C3=(110) et C4=5C1+2C3, comme on le vérifie coefficient par coefficient : 52=3, 102=8, 5+0=5. Donc

Im(A)=Vect((121),(110)),

et ces deux colonnes ne sont pas proportionnelles, donc elles forment une base et rg(A)=2.

Contrôle. rg(A)+dimKer(A)=2+2=4=p, le nombre de colonnes. Tout est cohérent.

Remarque

Le rang n'est pas additif. L'égalité rg(A+B)=rg(A)+rg(B) est fausse en général, et elle l'est dans les deux sens.

Avec A=I2 et B=I2, les deux rangs valent 2, mais A+B=02,2 est de rang 0. Avec A=E1,1 et B=E2,2 dans M2(K), les deux rangs valent 1 et A+B=I2 est de rang 2, donc la somme des rangs est atteinte. Ce que l'on peut affirmer, et qui se démontre en remarquant que Im(A+B)Im(A)+Im(B), c'est l'inégalité rg(A+B)rg(A)+rg(B).

De même, rg(AB) n'a aucune raison de valoir rg(A)rg(B) : seule l'inégalité rg(AB)min(rg(A),rg(B)) est vraie, et elle est souvent stricte, comme le montre le produit E1,1E2,2=0 où les deux facteurs sont de rang 1.

Changement de bases

Nous savons qu'une même application linéaire possède autant de matrices que de couples de bases. Il est temps de relier ces matrices entre elles.

Matrice de passage

Définition

Soient E un K-espace vectoriel de dimension n, et B=(e1,,en), B=(e1,,en) deux bases de E. On appelle matrice de passage de B à B la matrice

PBB=MatB(e1,,en)Mn(K),

c'est-à-dire la matrice dont la j-ème colonne est la colonne des coordonnées du nouveau vecteur ej dans l'ancienne base B.

Remarque

La formule à graver : les nouveaux vecteurs, en colonnes, exprimés dans l'ancienne base. C'est la seule chose à retenir, et toutes les formules de la section s'en déduisent. Le sens de la flèche dans la notation PBB est celui du passage « de l'ancienne base vers la nouvelle », mais les coefficients, eux, décrivent la nouvelle base au moyen de l'ancienne. Cette inversion apparente est la source des erreurs, et nous y reviendrons.

Propriété

Avec les notations ci-dessus :

  1. PBB=MatB,B(idE), la base de départ étant B et celle d'arrivée étant B ;
  2. PBB est inversible, et
(PBB)1=PBB;
  1. PBB=In, et pour trois bases B, B, B,
PBB=PBBPBB.

Démonstration. Point 1. Par définition, la j-ème colonne de MatB,B(idE) est la colonne des coordonnées, dans la base d'arrivée B, de l'image du j-ème vecteur de la base de départ B. Cette image est idE(ej)=ej. C'est donc la colonne des coordonnées de ej dans B, c'est-à-dire la j-ème colonne de PBB.

Point 3, formule de composition. Appliquons le théorème de la composée à idEidE=idE, en prenant B comme base de départ, B comme base intermédiaire et B comme base d'arrivée :

MatB,B(idE)=MatB,B(idE)MatB,B(idE),

ce qui s'écrit, avec le point 1, PBB=PBBPBB. L'égalité PBB=In vient de MatB,B(idE)=In.

Point 2. Appliquons la formule du point 3 avec B=B :

PBB=PBBPBB,soitPBBPBB=In.

En échangeant les rôles de B et B, on obtient de même PBBPBB=In. Les deux égalités donnent l'inversibilité et la formule annoncée.

Remarque

Une matrice de passage est donc toujours inversible, et réciproquement toute matrice inversible est une matrice de passage : si PGLn(K) et si B est une base de E, les colonnes de P forment une base de Mn,1(K), donc la famille B des vecteurs de E dont ce sont les colonnes de coordonnées est une base de E, et P=PBB. Nous utiliserons ce fait à la section sur les matrices semblables.

Effet sur les coordonnées d'un vecteur

Propriété

Théorème. Soient E de dimension n, B et B deux bases de E, et P=PBB. Soit xE, de colonne de coordonnées X dans B et X dans B. Alors

X=PX,et de fac¸on eˊquivalenteX=P1X.

Démonstration. Notons P=(pi,j), de sorte que ej=i=1npi,jei pour tout j, et notons x1,,xn les coefficients de X. En décomposant x dans B puis chaque ej dans B :

x=j=1nxjej=j=1nxji=1npi,jei=i=1n(j=1npi,jxj)ei.

L'écriture dans B étant unique, la i-ème coordonnée de x dans B vaut jpi,jxj, qui est le i-ème coefficient de PX. Donc X=PX. Comme P est inversible, on en déduit X=P1X.

Remarque

La formule paraît à l'envers, et c'est le piège le plus fréquent du chapitre. La matrice P contient les nouveaux vecteurs écrits dans l'ancienne base, et pourtant elle transforme les nouvelles coordonnées en anciennes coordonnées. Beaucoup d'élèves écrivent X=PX, ce qui est faux, et l'erreur se propage ensuite à toutes les formules de changement de base.

Il y a deux façons de ne plus se tromper.

La démonstration en une ligne. Le calcul ci-dessus dit simplement ceci : pour reconstituer x à partir de ses nouvelles coordonnées, on remplace chaque ej par son écriture dans l'ancienne base. Comme P contient précisément ces écritures, c'est P qui intervient, appliqué à X.

La lecture par l'identité. D'après le point 1 de la propriété précédente, P=MatB,B(idE), avec B au départ. La formule Y=AX appliquée à l'identité donne donc : colonne dans B égale P fois colonne dans B, c'est-à-dire X=PX. Les tailles et les bases s'enchaînent sans erreur possible.

Retenez enfin le mot d'ordre : une matrice de passage se lit dans le sens des vecteurs, et agit dans le sens inverse sur les coordonnées. Ce n'est pas une bizarrerie, c'est la même chose que l'observation quotidienne selon laquelle agrandir l'unité de mesure diminue le nombre qui mesure.

Exemple

Dans R3, prenons B la base canonique et

B=(e1,e2,e3),e1=(1,1,1),e2=(1,1,0),e3=(1,0,1).

La matrice de passage se lit directement, en rangeant ces vecteurs en colonnes :

P=PBB=(111110101).

Calcul de P1. Cherchons, pour X=t ⁣(xyz) donné, la colonne X=t ⁣(abc) telle que X=PX, c'est-à-dire

{x=a+b+cy=abz=ac

En additionnant les trois lignes, x+y+z=3a, donc a=x+y+z3. Puis b=ay=x2y+z3 et c=az=x+y2z3. Comme l'équivalence X=PX    X=SX est établie pour toutes les colonnes, le critère de résolution du premier semestre donne P1=S, soit

P1=13(111121112).

Vérification partielle : la deuxième ligne de P1 multipliée par la première colonne de P donne 12+13=0, et par la deuxième colonne 1+2+03=1. Les autres coefficients se contrôlent de même, et l'on obtient bien I3.

Application. Le vecteur x=(2,1,5), de colonne X=t ⁣(215) dans B, a pour nouvelles coordonnées

X=P1X=13(21+52+2+52110)=(233).

Contrôle direct : 2(1,1,1)+3(1,1,0)3(1,0,1)=(2+33, 23, 2+3)=(2,1,5). C'est bien x.

Effet sur la matrice d'une application linéaire

Propriété

Théorème. Soient E de dimension p muni de deux bases B et B, F de dimension n muni de deux bases C et C, et uL(E,F). Posons

A=MatB,C(u),A=MatB,C(u),P=PBB,Q=PCC.

Alors

A=Q1AP.

Démonstration. Écrivons u=idFuidE et appliquons deux fois le théorème de la composée, en choisissant soigneusement les bases à chaque étape : la base de départ est B, on passe par B, puis par C, et l'on arrive dans C. Il vient

MatB,C(u)=MatC,C(idF)×MatB,C(u)×MatB,B(idE).

Or MatB,B(idE)=PBB=P, et MatC,C(idF)=PCC=Q1. D'où A=Q1AP.

Remarque

Voici une seconde démonstration, purement calculatoire, qui a l'avantage de faire voir la formule comme un simple enchaînement de traductions. Soit xE, de colonnes X dans B et X dans B, et soit y=u(x), de colonnes Y dans C et Y dans C. On dispose de trois relations : Y=AX, X=PX et Y=QY. En les combinant,

QY=Y=AX=APX,doncY=Q1APX.

Or, par définition de A, on a aussi Y=AX. Les deux égalités valant pour toute colonne X, il suffit de les appliquer successivement aux colonnes de Ip pour conclure que les colonnes de A et de Q1AP coïncident, donc que A=Q1AP.

Pour mémoriser la formule, retenez de quel côté chaque matrice agit. La matrice P concerne l'espace de départ, elle se place donc à droite, du côté où l'on multiplie par la colonne X. La matrice Q concerne l'arrivée, elle se place à gauche, et elle apparaît inversée parce qu'il faut défaire la traduction faite à l'arrivée.

Exemple

Une application de R3 dans R2, dans deux couples de bases. Reprenons u(x,y,z)=(x+2yz, 3x+y), de matrice en bases canoniques

A=(121310).

Choisissons les nouvelles bases

B=((1,0,0),(1,1,0),(1,1,1))  dans R3,C=((1,1),(0,1))  dans R2.

Ce sont bien des bases : les matrices de passage correspondantes sont triangulaires à coefficients diagonaux non nuls, donc inversibles.

Calcul direct de A. Les images des vecteurs de B sont

u(1,0,0)=(1,3),u(1,1,0)=(3,4),u(1,1,1)=(2,4).

Il faut maintenant les exprimer dans C. Pour (α,β)=a(1,1)+b(0,1), on trouve a=α et b=βα. Donc (1,3) a pour coordonnées (1,2), (3,4) a pour coordonnées (3,1), et (2,4) a pour coordonnées (2,2). D'où

A=(132212).

Vérification par la formule. Les matrices de passage sont

P=(111011001),Q=(1011),Q1=(1011).

On calcule d'abord

AP=(121310)(111011001)=(132344),

puis

Q1(AP)=(1011)(132344)=(132212).

On retrouve exactement A. Les deux méthodes se contrôlent mutuellement : c'est le meilleur moyen de vérifier qu'on n'a pas inversé P et P1.

Cas d'un endomorphisme

Propriété

Théorème. Soient E de dimension n, B et B deux bases de E, uL(E), et

A=MatB(u),A=MatB(u),P=PBB.

Alors

A=P1AP.

Démonstration. C'est le théorème précédent avec F=E, C=B et C=B, de sorte que Q=P.

Remarque

Ne pas confondre les deux formules. Pour une application linéaire de E dans F, les deux bases changent indépendamment et la formule fait intervenir deux matrices différentes, Q1AP. Pour un endomorphisme, la base d'arrivée est la base de départ : on ne peut pas les changer séparément, et la formule devient P1AP, avec la même matrice des deux côtés.

Cette différence, qui semble minime, est la raison pour laquelle la classification des endomorphismes est infiniment plus riche que celle des applications linéaires générales. La suite du chapitre est tout entière consacrée à ces deux formules et à ce qu'elles autorisent.

Exemple

Un exemple complet en dimension 3. Soit u l'endomorphisme de R3 dont la matrice dans la base canonique B est

A=(011101110),

c'est-à-dire u(x,y,z)=(y+z, x+z, x+y). Reprenons la base

B=(e1,e2,e3),e1=(1,1,1),e2=(1,1,0),e3=(1,0,1),

dont nous avons déjà calculé la matrice de passage P et son inverse.

Première méthode : le calcul direct. Calculons les images des nouveaux vecteurs.

u(e1)=(1+1, 1+1, 1+1)=(2,2,2)=2e1,u(e2)=(1+0, 1+0, 11)=(1,1,0)=e2,u(e3)=(01, 11, 1+0)=(1,0,1)=e3.

Les trois images sont donc des multiples des vecteurs eux-mêmes, ce qui donne immédiatement

A=MatB(u)=(200010001).

La matrice de u dans cette base est diagonale : le changement de base a fait disparaître six coefficients sur neuf.

Seconde méthode : la formule. Vérifions par le calcul matriciel. On a

AP=(011101110)(111110101)=(211210201).

Détaillons une colonne pour être sûr : la deuxième colonne de AP est le produit de A par la deuxième colonne de P, soit

(011101110)(110)=(01+01+0+011+0)=(110).

Puis

P1(AP)=13(111121112)(211210201)=13(600030003)=(200010001).

On retrouve A. Notons au passage que 0=tr(A) et 2+(1)+(1)=0=tr(A) : les deux traces coïncident, ce qui n'est pas un hasard et sera démontré à la dernière section.

Ce que l'on gagne. Dans la base B, l'endomorphisme se décrit en une phrase : il multiplie par 2 dans la direction de (1,1,1) et par 1 dans le plan engendré par (1,1,0) et (1,0,1), c'est-à-dire le plan d'équation x+y+z=0. Aucune de ces informations n'était lisible sur A. Nous verrons dans les méthodes que le calcul de Ak en découle sans effort.

Matrices équivalentes

Définition et interprétation

Définition

Soient A et B deux matrices de Mn,p(K). On dit que A et B sont équivalentes lorsqu'il existe PGLp(K) et QGLn(K) telles que

B=Q1AP.

Remarque

L'écriture avec Q1 plutôt qu'avec Q est un choix de présentation, destiné à coller à la formule de changement de base. Comme Q décrit GLn(K) si et seulement si Q1 le décrit aussi, la définition équivaut à : il existe deux matrices inversibles R et P telles que B=RAP.

Attention à la taille : P est carrée d'ordre p, le nombre de colonnes, et Q est carrée d'ordre n, le nombre de lignes. Deux matrices de tailles différentes ne sont jamais équivalentes, la question ne se posant même pas.

Propriété

La relation « être équivalentes » est une relation d'équivalence sur Mn,p(K).

Démonstration. Réflexivité. A=In1AIp, avec Ip et In inversibles.

Symétrie. Si B=Q1AP, alors en multipliant à gauche par Q et à droite par P1, on obtient A=QBP1=(Q1)1B(P1), où P1 et Q1 sont inversibles. Donc A est équivalente à B.

Transitivité. Si B=Q1AP et C=S1BR avec P,RGLp(K) et Q,SGLn(K), alors

C=S1Q1APR=(QS)1A(PR),

et PR, QS sont inversibles comme produits de matrices inversibles.

Propriété

Deux matrices A et B de Mn,p(K) sont équivalentes si et seulement si elles représentent une même application linéaire dans deux couples de bases éventuellement différents.

Démonstration. Condition suffisante. Si A=MatB,C(u) et B=MatB,C(u) pour une même application linéaire u, la formule de changement de base donne B=Q1AP avec P et Q les matrices de passage, qui sont inversibles : A et B sont équivalentes.

Condition nécessaire. Supposons B=Q1AP. Prenons E=Mp,1(K) muni de sa base canonique B, F=Mn,1(K) muni de sa base canonique C, et u=uA, de sorte que A=MatB,C(u). Comme P est inversible, ses colonnes forment une base de E, que nous notons B, et l'on a P=PBB ; de même, les colonnes de Q forment une base C de F avec Q=PCC. La formule de changement de base donne alors MatB,C(u)=Q1AP=B.

La forme Jr

Définition

Soient n, p des entiers naturels non nuls et r{0,1,,min(n,p)}. On note Jr la matrice de Mn,p(K) dont le coefficient d'indice (i,j) vaut 1 si i=jr, et 0 dans tous les autres cas. Par blocs,

Jr=(Ir000),

étant entendu que les blocs nuls disparaissent lorsque r=n ou r=p. Pour r=0, J0 est la matrice nulle.

Exemple

Dans M3,4(K),

J2=(100001000000),J3=(100001000010).

Les colonnes de Jr sont les r premières colonnes de In, complétées par des colonnes nulles : elles engendrent un sous-espace de dimension r, donc rg(Jr)=r.

Propriété

Théorème. Soit AMn,p(K) de rang r. Alors A est équivalente à Jr : il existe PGLp(K) et QGLn(K) telles que

Jr=Q1AP,c’est-aˋ-direA=QJrP1.

Démonstration. Posons E=Mp,1(K), F=Mn,1(K), munis de leurs bases canoniques B et C, et soit u=uA l'application canoniquement associée, de sorte que A=MatB,C(u) et rg(u)=r. Tout le travail consiste à construire deux bases adaptées.

Construction de la base de départ. Le noyau Keru est un sous-espace de E, qui est de dimension finie : il admet donc un supplémentaire S dans E, et le théorème du rang donne

dimS=dimEdimKeru=p(pr)=r.

Choisissons une base (ε1,,εr) de S et une base (εr+1,,εp) de Keru, cette dernière étant de dimension pr. Comme E=SKeru, la famille concaténée

B=(ε1,,εr,εr+1,,εp)

est une base de E, adaptée à cette décomposition.

Construction de la base d'arrivée. Le théorème du rang affirme que la restriction de u à S induit un isomorphisme de S sur Imu. Par conséquent, la famille

(u(ε1),,u(εr))

est l'image d'une base de S par un isomorphisme : c'est une base de Imu. Posons ϕi=u(εi) pour i{1,,r}. Ces r vecteurs forment une famille libre de F, que le théorème de la base incomplète permet de compléter en une base

C=(ϕ1,,ϕr,ϕr+1,,ϕn)

de F.

La matrice dans ces bases. Calculons MatB,C(u) colonne par colonne. Pour jr, u(εj)=ϕj, dont les coordonnées dans C sont (δ1,j,,δn,j) : la colonne j ne comporte qu'un 1, à la ligne j. Pour j>r, le vecteur εj appartient à Keru, donc u(εj)=0 et la colonne j est nulle. La matrice obtenue est donc exactement Jr.

Conclusion. En notant P=PBB et Q=PCC, qui sont inversibles, la formule de changement de base donne

Jr=MatB,C(u)=Q1MatB,C(u)P=Q1AP.

Propriété

Théorème. Deux matrices de Mn,p(K) sont équivalentes si et seulement si elles ont le même rang.

Démonstration. Condition nécessaire. Si B=Q1AP avec P et Q inversibles, l'invariance du rang par multiplication par une matrice inversible donne rg(B)=rg(A).

Condition suffisante. Supposons rg(A)=rg(B)=r. D'après le théorème précédent, A est équivalente à Jr et B est équivalente à Jr. La relation d'équivalence étant symétrique et transitive, A est équivalente à B.

Remarque

Ce théorème est un résultat de classification, et c'est le seul de ce genre que le programme de première année démontre complètement. Il dit que le rang est un invariant total : il caractérise entièrement une matrice à changement de bases près. Autrement dit, une application linéaire, vue sans référence à des bases particulières, ne contient aucune information au-delà de son rang. Toute la richesse de l'algèbre linéaire en dimension finie vient donc des situations où l'on n'a pas le droit de changer les deux bases indépendamment : les endomorphismes, précisément.

Conséquence pratique immédiate : le nombre de classes d'équivalence dans Mn,p(K) est min(n,p)+1, une par valeur possible du rang.

Rang de la transposée

Propriété

Théorème. Pour toute matrice AMn,p(K),

rg(t ⁣A)=rg(A).

Démonstration. Notons r=rg(A). D'après le théorème précédent, il existe PGLp(K) et QGLn(K) telles que A=QJrP1, où JrMn,p(K). Transposons, en utilisant la règle t(MN)=t ⁣Nt ⁣M appliquée deux fois :

t ⁣A=t(P1) t ⁣Jr t ⁣Q.

Examinons les trois facteurs. La matrice t(P1)=(t ⁣P)1 est inversible dans Mp(K), et t ⁣Q est inversible dans Mn(K). Quant à t ⁣Jr, son coefficient d'indice (i,j) vaut (Jr)j,i, c'est-à-dire 1 si j=ir et 0 sinon : c'est donc la matrice Jr de Mp,n(K).

Ainsi t ⁣A s'obtient à partir de Jr en multipliant à gauche et à droite par des matrices inversibles, donc

rg(t ⁣A)=rg(Jr)=r=rg(A).

Propriété

Pour toute matrice A, le rang de la famille des lignes de A est égal au rang de la famille de ses colonnes. En particulier, on peut calculer le rang de A en échelonnant par opérations sur les lignes ou par opérations sur les colonnes, au choix.

Démonstration. Le rang de la famille des colonnes de A est rg(A). Les lignes de A sont, à la transposition près, les colonnes de t ⁣A, donc le rang de la famille des lignes de A vaut rg(t ⁣A), qui est égal à rg(A) d'après le théorème.

Remarque

Ce résultat est loin d'être évident, et il vaut la peine de mesurer ce qu'il affirme. Pour une matrice de taille 50×3, la famille des colonnes est faite de 3 vecteurs vivant dans un espace de dimension 50, tandis que la famille des lignes est faite de 50 vecteurs vivant dans un espace de dimension 3. Rien, à première vue, ne relie ces deux familles ; et pourtant leurs rangs sont égaux, et majorés par 3.

Sur le plan pratique, la conséquence est un gain de temps considérable : on échelonne dans le sens qui donne le calcul le plus simple, et l'on peut même mélanger opérations sur les lignes et opérations sur les colonnes, puisque les unes et les autres préservent le rang. Cette liberté est réservée au calcul du rang : elle ne vaut ni pour la résolution d'un système, où les opérations sur les colonnes mélangent les inconnues, ni pour le calcul d'un inverse par le pivot.

Exemple

Le rang, en trois secondes. Soit A=(123246123). Les trois lignes sont proportionnelles à (123), donc la famille des lignes est de rang 1, donc rg(A)=1. Il n'était pas nécessaire de regarder les colonnes, qui sont d'ailleurs elles aussi toutes proportionnelles à la première.

Le théorème du rang donne alors gratuitement dimKer(A)=31=2 : l'ensemble des solutions du système AX=0 est un plan de M3,1(K), et il n'y avait qu'une équation utile, x+2y+3z=0, ce que le calcul confirme.

Matrices semblables

Définition et interprétation

Définition

Soient A et B deux matrices carrées de Mn(K). On dit que A et B sont semblables lorsqu'il existe PGLn(K) telle que

B=P1AP.

Propriété

La relation « être semblables » est une relation d'équivalence sur Mn(K).

Démonstration. Réflexivité. A=In1AIn.

Symétrie. Si B=P1AP, alors A=PBP1=(P1)1B(P1), et P1 est inversible.

Transitivité. Si B=P1AP et C=R1BR, alors

C=R1P1APR=(PR)1A(PR),

et PR est inversible.

Propriété

Deux matrices A et B de Mn(K) sont semblables si et seulement s'il existe un K-espace vectoriel E de dimension n, un endomorphisme u de E et deux bases B, B de E tels que

A=MatB(u)etB=MatB(u).

Autrement dit, deux matrices sont semblables exactement lorsqu'elles représentent le même endomorphisme dans deux bases.

Démonstration. Condition suffisante. Si A et B représentent le même endomorphisme dans deux bases, la formule de changement de base donne B=P1AP avec P=PBB inversible.

Condition nécessaire. Supposons B=P1AP avec P inversible. Prenons E=Mn,1(K), B sa base canonique et u=uA, de sorte que A=MatB(u). Les colonnes de P, qui sont libres puisque P est inversible, forment une base B de E, et par construction P=PBB. La formule de changement de base donne alors MatB(u)=P1AP=B.

Propriété

Deux matrices semblables sont équivalentes. La réciproque est fausse.

Démonstration. Si B=P1AP, il suffit de prendre Q=P dans la définition de l'équivalence pour obtenir B=Q1AP.

Pour la réciproque, considérons dans M2(K)

A=I2=(1001)etB=(1101).

Ces deux matrices sont inversibles, donc de rang 2 toutes les deux : elles sont équivalentes. Mais elles ne sont pas semblables, car pour toute P inversible,

P1I2P=P1P=I2B.

La matrice identité n'est semblable qu'à elle-même.

Remarque

Ne jamais confondre les deux notions. Le tableau suivant résume la différence.

Matrices équivalentes Matrices semblables
Définition B=Q1AP, avec P, Q inversibles B=P1AP, avec P inversible
Interprétation même application linéaire, bases changées au départ et à l'arrivée même endomorphisme, une seule base changée
Classification complète : même rang hors programme en première année

La similitude est donc une relation plus fine que l'équivalence : elle sépare des matrices que l'équivalence confond. C'est exactement pour cela qu'elle est intéressante, et aussi pour cela qu'elle est difficile.

Invariants de similitude

Propriété

Soient A et B deux matrices semblables de Mn(K), avec B=P1AP. Alors :

  1. rg(A)=rg(B), et dimKer(A)=dimKer(B) ;
  2. A est inversible si et seulement si B l'est, et dans ce cas B1=P1A1P, donc A1 et B1 sont semblables ;
  3. pour tout kN, Bk=P1AkP : les matrices Ak et Bk sont semblables ;
  4. pour tout polynôme QK[X], Q(B)=P1Q(A)P ; en particulier, Q(A)=0 si et seulement si Q(B)=0 ;
  5. A est nilpotente si et seulement si B l'est, avec le même indice de nilpotence.

Démonstration. Point 1. Deux matrices semblables sont équivalentes, donc de même rang ; le théorème du rang donne ensuite l'égalité des dimensions des noyaux.

Point 2. Si A est inversible, B=P1AP est un produit de trois matrices inversibles, donc est inversible, et

B1=(P1AP)1=P1A1(P1)1=P1A1P.

La réciproque s'obtient en échangeant les rôles de A et B.

Point 3. Par récurrence sur k. Pour k=0, les deux membres valent In. Si Bk=P1AkP, alors

Bk+1=BkB=(P1AkP)(P1AP)=P1Ak(PP1)AP=P1Ak+1P.

C'est ici que réside tout l'intérêt de la similitude : les matrices intermédiaires se télescopent.

Point 4. Si Q=k=0dckXk, alors, par linéarité et grâce au point 3,

Q(B)=k=0dckBk=k=0dckP1AkP=P1(k=0dckAk)P=P1Q(A)P.

Comme P1MP=0 équivaut à M=0, on obtient l'équivalence annoncée.

Point 5. C'est le cas particulier Q=Xk du point 4 : Ak=0 si et seulement si Bk=0. Les plus petits exposants qui annulent A et B sont donc les mêmes.

Remarque

Ces invariants s'utilisent presque toujours par la contraposée : si deux matrices diffèrent par l'un d'eux, elles ne sont pas semblables. C'est le seul moyen élémentaire de prouver une non-similitude, puisqu'on ne peut évidemment pas tester toutes les matrices P inversibles.

Nous ajouterons un invariant supplémentaire à la section suivante, la trace, et son intérêt est double : elle se calcule instantanément, et appliquée aux puissances successives elle fournit toute une famille de tests.

Montrer que deux matrices ne sont pas semblables

Exemple

Un premier cas, réglé par le rang. Les matrices

A=(0100)etB=(1001)

ont la même trace, 0, mais rg(A)=1 (une seule colonne non nulle) et rg(B)=2 (matrice inversible). Elles ne sont donc pas semblables. Elles ne sont même pas équivalentes.

Exemple

Un cas où seule la trace des puissances tranche. Considérons

A=(2003)etB=(1004).

Les deux sont inversibles, donc de rang 2 ; leurs traces valent toutes deux 5 ; leurs noyaux sont nuls. Aucun des invariants immédiats ne les sépare.

Passons aux carrés : A2=(4009) et B2=(10016), de traces respectives 13 et 17. Si A et B étaient semblables, A2 et B2 le seraient aussi, donc auraient la même trace. Ce n'est pas le cas : A et B ne sont pas semblables.

Exemple

Deux matrices qui, elles, sont semblables. Considérons

A=(0100)etB=(0010).

Prenons P=(0110), qui est inversible et vérifie P1=P, puisque P2=I2. Alors

AP=(0100)(0110)=(1000),P1AP=P(AP)=(0110)(1000)=(0010)=B.

Les deux matrices sont donc semblables. L'interprétation est limpide : A est la matrice, dans la base (e1,e2), de l'endomorphisme qui envoie e2 sur e1 et e1 sur 0 ; échanger les noms des deux vecteurs de base transforme cette matrice en B. Une conjugaison par une matrice de permutation revient toujours à renuméroter les vecteurs de la base.

Méthode

Montrer que deux matrices carrées A et B sont semblables, ou qu'elles ne le sont pas.

Pour montrer qu'elles ne le sont pas, chercher un invariant qui diffère, dans cet ordre de coût croissant :

  1. la trace et le rang, immédiats ;
  2. l'inversibilité, la nilpotence ;
  3. la trace de A2, de A3, comparée à celle de B2, de B3 ;
  4. une relation polynomiale vérifiée par l'une et pas par l'autre, par exemple A2=A, A2=In ou A2=0 ;
  5. le rang de AλIn comparé à celui de BλIn pour un scalaire λ bien choisi, ces deux matrices étant semblables dès que A et B le sont.

Pour montrer qu'elles le sont, il faut exhiber une matrice P, et la seule méthode systématique consiste à interpréter les deux matrices comme celles d'un même endomorphisme. On prend u=uA, on cherche une base B dans laquelle la matrice de u est B, et P est alors la matrice dont les colonnes sont les coordonnées des vecteurs de B dans la base canonique. Vérifier ensuite AP=PB, égalité plus rapide à contrôler que B=P1AP car elle ne demande pas d'inverser P.

Bases adaptées : projecteurs, symétries, sous-espaces stables

Cette section met en pratique tout ce qui précède : on cherche, pour trois familles d'endomorphismes déjà connues, la base qui rend la matrice la plus simple.

Projecteurs

Propriété

Soient E de dimension n et pL(E) un projecteur, c'est-à-dire vérifiant pp=p. Notons r=rg(p). Alors il existe une base B de E dans laquelle

MatB(p)=Jr=(Ir000).

En particulier, toute matrice AMn(K) vérifiant A2=A est semblable à Jr, avec r=rg(A).

Démonstration. La caractérisation des projecteurs donne E=ImpKerp, avec dimImp=r et dimKerp=nr. Choisissons une base (e1,,er) de Imp et une base (er+1,,en) de Kerp ; la famille concaténée B est une base de E.

Calculons les images. Pour jr, le vecteur ej appartient à Imp, et l'on sait que p fixe les vecteurs de son image : p(ej)=ej, dont la colonne de coordonnées est la j-ème colonne de In. Pour j>r, ejKerp, donc p(ej)=0E et la colonne est nulle. La matrice obtenue est Jr.

Pour l'énoncé matriciel, si A2=A, l'endomorphisme uA vérifie uAuA=uA : c'est un projecteur de rang rg(A), et la base construite ci-dessus fournit une matrice de passage P telle que P1AP=Jr.

Exemple

Reprenons le projecteur de R2 sur Vect((1,1)) parallèlement à Vect((1,1)), de matrice 12(1111) en base canonique. La base ((1,1),(1,1)) est précisément adaptée à la décomposition, le premier vecteur engendrant l'image et le second le noyau, et nous avions trouvé la matrice (1000)=J1. Le théorème était donc déjà illustré, et il montre que ce phénomène est général.

Symétries

Propriété

Soient E de dimension n et sL(E) une symétrie, c'est-à-dire vérifiant ss=idE. Notons F=Ker(sidE) et G=Ker(s+idE), et r=dimF. Alors il existe une base B de E dans laquelle la matrice de s est diagonale, avec r coefficients égaux à 1 suivis de nr coefficients égaux à 1.

Démonstration. La caractérisation des symétries donne E=FG. Choisissons une base (e1,,er) de F et une base (er+1,,en) de G, et concaténons-les en une base B de E. Pour jr, s(ej)=ej, ce qui donne la j-ème colonne de In ; pour j>r, s(ej)=ej, ce qui donne l'opposée de la j-ème colonne de In. La matrice est donc diagonale, de coefficients diagonaux 1,,1,1,,1.

Exemple

Dans R3, soit s la symétrie par rapport au plan F d'équation x+y+z=0 parallèlement à la droite G=Vect((1,1,1)). Une base de F est ((1,1,0),(1,0,1)), ces deux vecteurs appartenant à F et n'étant pas colinéaires. En prenant

B=((1,1,0),(1,0,1),(1,1,1)),

on obtient

MatB(s)=(100010001).

Dans la base canonique, la matrice de cette même symétrie est beaucoup moins lisible : on la calcule par la formule PDP1, où P est la matrice de passage, et l'on trouve une matrice dont tous les coefficients sont non nuls.

Sous-espaces stables

Définition

Soient uL(E) et F un sous-espace vectoriel de E. On dit que F est stable par u lorsque u(F)F, c'est-à-dire lorsque u(x)F pour tout xF.

Propriété

Soient E de dimension n, uL(E) et F un sous-espace de E de dimension d, avec 1dn1. Alors F est stable par u si et seulement s'il existe une base B=(e1,,en) de E dont les d premiers vecteurs forment une base de F et telle que, dans B, la matrice de u ait tous ses coefficients nuls aux positions (i,j) avec i>d et jd.

Autrement dit, la matrice de u s'écrit alors par blocs

MatB(u)=(A1C0A2),

A1Md(K) est la matrice, dans la base (e1,,ed), de l'endomorphisme de F induit par u.

Démonstration. Condition nécessaire. Supposons F stable. Choisissons une base (e1,,ed) de F et complétons-la en une base B de E, ce qui est possible par le théorème de la base incomplète. Pour jd, le vecteur ej appartient à F, donc u(ej)F par stabilité : u(ej) est combinaison linéaire de e1,,ed seulement, et ses coordonnées d'indices d+1,,n sont nulles. Les d premières colonnes ont donc leurs coefficients nuls à partir de la ligne d+1, ce qui est exactement l'énoncé.

Condition suffisante. Réciproquement, si la matrice a cette forme dans une base dont les d premiers vecteurs engendrent F, alors pour jd le vecteur u(ej) est combinaison linéaire de e1,,ed, donc appartient à F. Tout élément x de F étant combinaison linéaire des ej pour jd, la linéarité donne u(x)F.

Remarque

Cette propriété est le premier exemple de ce que l'on cherche en général : plus il y a de sous-espaces stables, plus la matrice peut être simplifiée. Si E se décompose en somme directe de deux sous-espaces stables F et G, la même construction, menée avec une base adaptée à FG, annule aussi le bloc C et donne une matrice diagonale par blocs. C'est exactement ce qui s'est produit pour les projecteurs et les symétries, où les deux sous-espaces de la décomposition sont stables.

L'écriture par blocs employée ici est purement descriptive : elle abrège une phrase sur les coefficients, et toute affirmation la concernant doit pouvoir se vérifier coefficient par coefficient.

Endomorphismes nilpotents

Propriété

Soit E de dimension 3 et soit uL(E) tel que u3=0 et u20. Alors il existe une base B de E dans laquelle

MatB(u)=(010001000).

Démonstration. Comme u20, il existe xE tel que u2(x)0E. Posons

B=(e1,e2,e3),e1=u2(x),e2=u(x),e3=x.

La famille est libre. Soient λ1,λ2,λ3 tels que λ1u2(x)+λ2u(x)+λ3x=0E. Appliquons u2 : comme u3=0, on a u4=0 également, et il reste λ3u2(x)=0E, donc λ3=0 puisque u2(x)0E. L'égalité devient λ1u2(x)+λ2u(x)=0E ; en appliquant u, il reste λ2u2(x)=0E, donc λ2=0. Enfin λ1u2(x)=0E donne λ1=0. La famille est libre, et comme elle compte 3=dimE vecteurs, c'est une base.

La matrice. On a u(e1)=u3(x)=0E, donc la première colonne est nulle ; u(e2)=u2(x)=e1, donc la deuxième colonne est t ⁣(100) ; et u(e3)=u(x)=e2, donc la troisième colonne est t ⁣(010). C'est la matrice annoncée.

Exemple

Sur E=K2[X], la dérivation D:PP vérifie D3=0 et D20, puisque D2(X2)=20. En prenant x=X22, on obtient D(x)=X et D2(x)=1, d'où la base

B=(1, X, X22),MatB(D)=(010001000).

Dans la base canonique (1,X,X2), la matrice de D était (010002000) : le simple changement de X2 en X22 a suffi à normaliser le coefficient. Les deux matrices sont donc semblables, ce qui n'était pas évident a priori.

La trace

Définition et linéarité

Définition

Soit A=(ai,j)Mn(K) une matrice carrée. On appelle trace de A la somme de ses coefficients diagonaux :

tr(A)=i=1nai,i.

Remarque

La trace n'est définie que pour les matrices carrées, et c'est un scalaire, pas une matrice. Elle ignore superbement tous les coefficients extradiagonaux, ce qui la rend à la fois très facile à calculer et, à première vue, très pauvre en information. La suite de la section montre qu'elle est au contraire remarquablement riche.

Propriété

Soient A, B des matrices de Mn(K) et λ,μK. Alors :

  1. tr(λA+μB)=λtr(A)+μtr(B) : la trace est une forme linéaire sur Mn(K) ;
  2. tr(t ⁣A)=tr(A) ;
  3. tr(In)=n, et plus généralement tr(λIn)=nλ.

Démonstration. Point 1. Le coefficient diagonal d'indice i de λA+μB vaut λai,i+μbi,i. En sommant sur i et en séparant la somme,

tr(λA+μB)=i=1n(λai,i+μbi,i)=λi=1nai,i+μi=1nbi,i=λtr(A)+μtr(B).

La trace est bien une application linéaire de Mn(K) dans K.

Point 2. Le coefficient d'indice (i,i) de t ⁣A vaut ai,i : la transposition ne modifie pas la diagonale. Les deux sommes sont donc identiques.

Point 3. Les coefficients diagonaux de λIn valent tous λ, et il y en a n.

Le théorème tr(AB)=tr(BA)

Propriété

Théorème. Soient AMn,p(K) et BMp,n(K). Les deux produits ABMn(K) et BAMp(K) sont des matrices carrées, en général de tailles différentes, et pourtant

tr(AB)=tr(BA).

Démonstration. Notons A=(ai,k) avec 1in et 1kp, et B=(bk,i) avec 1kp et 1in.

Le coefficient d'indice (i,i) de AB vaut k=1pai,kbk,i, donc

tr(AB)=i=1nk=1pai,kbk,i.

De même, le coefficient d'indice (k,k) de BA vaut i=1nbk,iai,k, donc

tr(BA)=k=1pi=1nbk,iai,k.

Les deux sommes doubles portent sur le même ensemble d'indices, à savoir tous les couples (i,k) avec 1in et 1kp, et leurs termes généraux sont égaux puisque la multiplication est commutative dans K : ai,kbk,i=bk,iai,k. Les sommes finies pouvant être interverties, les deux résultats coïncident.

Remarque

Ce théorème ne dit pas que AB=BA. C'est l'erreur à ne jamais commettre. Les deux produits peuvent être de tailles différentes, et même lorsqu'ils sont de même taille, ils diffèrent en général. Un exemple minimal : avec

A=(0100)etB=(0010),AB=(1000),BA=(0001).

Les deux produits sont différents, et pourtant les deux traces valent 1. Le théorème affirme une égalité de nombres, pas de matrices.

Autre confusion à éviter : la trace n'est pas multiplicative. En général tr(AB)tr(A)tr(B), comme le montre l'exemple ci-dessus, où tr(A)=tr(B)=0 tandis que tr(AB)=1.

Propriété

Invariance par similitude. Si A et B sont deux matrices semblables de Mn(K), alors tr(A)=tr(B).

Démonstration. Écrivons B=P1AP avec P inversible, et regroupons les facteurs en posant M=P1A et N=P. Le théorème précédent donne

tr(B)=tr(MN)=tr(NM)=tr(PP1A)=tr(InA)=tr(A).

Remarque

La trace rejoint donc le rang dans la liste des invariants de similitude, avec un avantage décisif : elle se lit sans aucun calcul. C'est le premier test à effectuer devant deux matrices dont on soupçonne qu'elles ne sont pas semblables.

Elle n'est pas un invariant complet pour autant, et l'exemple de I2 et de (1101) le montre : même trace, même rang, et pourtant non semblables. Trace et rang égaux ne prouvent jamais la similitude.

Remarque

Invariance cyclique, et ses limites. Pour trois matrices carrées de même taille,

tr(ABC)=tr(BCA)=tr(CAB),

car il suffit d'appliquer le théorème au couple (A,BC), puis au couple (B,CA). On peut donc faire « tourner » les facteurs, en conservant leur ordre circulaire.

En revanche, une permutation quelconque est interdite : en général tr(ABC)tr(ACB). Prenons dans M2(K) les matrices élémentaires A=E1,1, B=E1,2 et C=E2,1, et utilisons la règle Ei,jEk,l=δj,kEi,l. D'une part,

ABC=E1,1E1,2E2,1=E1,2E2,1=E1,1,tr(ABC)=1.

D'autre part, E1,1E2,1=δ1,2E1,1=0, donc

ACB=0,tr(ACB)=0.

Les deux traces diffèrent. Retenez la règle exacte : on tourne, on ne mélange pas.

Trace d'un endomorphisme

Définition

Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie et uL(E). On appelle trace de u le scalaire

tr(u)=tr(MatB(u)),

B est une base quelconque de E.

Propriété

La définition précédente est licite : le scalaire obtenu ne dépend pas de la base B choisie. De plus, pour tous u,vL(E) et tous λ,μK :

  1. tr(λu+μv)=λtr(u)+μtr(v) ;
  2. tr(vu)=tr(uv) ;
  3. tr(idE)=dimE.

Démonstration. Bonne définition. Si B et B sont deux bases de E, les matrices MatB(u) et MatB(u) sont semblables d'après la formule de changement de base. Elles ont donc la même trace, et le scalaire tr(u) est bien défini.

Point 1. Fixons une base B. L'application wMatB(w) est linéaire, et la trace matricielle aussi : la composée est linéaire.

Point 2. Posons A=MatB(u) et B=MatB(v). Alors MatB(vu)=BA et MatB(uv)=AB, et le théorème donne tr(BA)=tr(AB).

Point 3. La matrice de idE dans toute base est In, de trace n=dimE.

Trace d'un projecteur

Propriété

Théorème. Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie et pL(E) un projecteur. Alors

tr(p)=rg(p).

Matriciellement : si AMn(K) vérifie A2=A, alors tr(A)=rg(A).

Démonstration. Notons r=rg(p). Nous avons construit plus haut une base B de E, adaptée à la décomposition E=ImpKerp, dans laquelle MatB(p)=Jr. La trace de Jr vaut la somme de ses coefficients diagonaux, c'est-à-dire r fois 1 puis nr fois 0, soit r. Comme la trace de p se calcule dans n'importe quelle base,

tr(p)=tr(Jr)=r=rg(p).

Pour la version matricielle, A2=A signifie que uA est un projecteur, et tr(A)=tr(uA)=rg(uA)=rg(A).

Remarque

Ce résultat est surprenant et très utilisé : il calcule une dimension par une simple addition de n nombres. Notez qu'il vaut pour les projecteurs seulement. Pour un endomorphisme quelconque, la trace n'a aucune raison d'être égale au rang, ni même d'être un entier lorsque K=R.

Une conséquence amusante : la trace d'un projecteur d'un R-espace vectoriel est toujours un entier naturel compris entre 0 et n. Une matrice réelle de trace 12 ne peut donc pas vérifier A2=A, et cela se voit sans aucun calcul.

Exemple

Considérons

A=13(211121112)M3(R).

Posons N=3A. Calculons N2 : son coefficient d'indice (1,1) vaut 2×2+(1)(1)+(1)(1)=6, son coefficient d'indice (1,2) vaut 2(1)+(1)(2)+(1)(1)=3, et son coefficient d'indice (1,3) vaut 2(1)+(1)(1)+(1)(2)=3. Par symétrie des rôles, on obtient N2=3N, donc

A2=19N2=19(3N)=13N=A.

La matrice A est donc un projecteur, et le théorème donne immédiatement

rg(A)=tr(A)=2+2+23=2.

Vérification par le noyau : NX=0 équivaut à 2xyz=0, x+2yz=0 et xy+2z=0. En additionnant les trois équations on obtient 0=0, et les deux premières donnent x=y=z. Donc Ker(A)=Vect(t ⁣(111)), de dimension 1, et le théorème du rang confirme rg(A)=31=2. Géométriquement, A est la matrice de la projection sur le plan d'équation x+y+z=0 parallèlement à la droite Vect((1,1,1)).

Exemple

Une équation matricielle sans solution. Montrons qu'il n'existe aucun couple (A,B) de matrices de Mn(K) tel que

ABBA=In.

Supposons qu'un tel couple existe et prenons la trace des deux membres. Par linéarité de la trace, puis par le théorème,

tr(ABBA)=tr(AB)tr(BA)=0.

Or tr(In)=n0, puisque n1 et que K vaut R ou C. Contradiction : aucun couple ne convient.

C'est l'illustration parfaite de l'usage de la trace comme obstruction : elle ne construit rien, mais elle interdit, et son coût est nul.

Méthodes du chapitre

Les exercices de ce chapitre se ramènent à un petit nombre de gestes, tous rencontrés dans les pages précédentes. La difficulté n'est jamais le calcul lui-même, qui reste élémentaire ; elle est de savoir dans quelles bases on travaille et dans quel sens vont les formules. Avant chaque calcul, écrivez explicitement les bases en jeu : la moitié des erreurs disparaît.

Méthode

1. Écrire la matrice d'une application linéaire dans un couple de bases.

  1. Annoncer la taille : n lignes (n=dimF), p colonnes (p=dimE).
  2. Calculer les images u(e1),,u(ep) des vecteurs de la base de départ.
  3. Décomposer chacune dans la base d'arrivée. Si la base d'arrivée n'est pas canonique, cette décomposition est un petit système à résoudre : le poser proprement, une fois pour un vecteur générique de l'espace d'arrivée, puis l'appliquer aux p images. C'est plus rapide que de résoudre p systèmes séparés.
  4. Ranger les coordonnées en colonnes, dans l'ordre.
  5. Contrôler une colonne au hasard en la relisant comme combinaison linéaire des vecteurs d'arrivée.

Quand les deux bases sont canoniques et que u est donnée par une formule, la matrice se lit directement sur les coefficients de la formule, sans aucun calcul.

Méthode

2. Déterminer noyau, image et rang à partir d'une matrice.

  1. Rang : échelonner par le pivot sur les lignes ; le rang est le nombre de lignes non nulles. Si les lignes ou les colonnes sont manifestement proportionnelles, conclure directement.
  2. Noyau : résoudre AX=0 à partir de la forme échelonnée, exprimer les inconnues principales en fonction des paramètres, et donner une base explicite en donnant successivement la valeur 1 à un paramètre et 0 aux autres. Vérifier chaque vecteur de base en calculant AV.
  3. Image : Im(A)=Vect(C1,,Cp) ; en extraire une base en éliminant les colonnes qui sont combinaisons des précédentes.
  4. Contrôle : rg(A)+dimKer(A)=p, le nombre de colonnes.

Si la matrice est celle d'une application linéaire u dans un couple de bases, ne pas oublier de revenir aux vecteurs : le noyau de u est formé des vecteurs dont les colonnes de coordonnées sont dans Ker(A), et son image est engendrée par les vecteurs dont les colonnes sont les colonnes de A. Répondre en colonnes quand l'énoncé demandait des vecteurs est une faute de rédaction.

Méthode

3. Calculer une matrice de passage et son inverse.

La matrice PBB s'écrit sans calcul : les nouveaux vecteurs en colonnes, dans l'ancienne base. Aucune résolution de système n'est nécessaire pour l'écrire, à condition que B soit la base dans laquelle les nouveaux vecteurs sont donnés.

Pour l'inverse, trois techniques, à choisir selon le contexte.

Technique A, la résolution littérale. Résoudre X=PX en exprimant X en fonction de X, par une suite d'équivalences. Le critère par résolution du système donne alors P1 directement. C'est la plus rapide quand le système est simple ou symétrique.

Technique B, le pivot. Écrire [PIn] et mener les opérations jusqu'à [InP1]. C'est la méthode générale.

Technique C, l'interprétation. Si P est la matrice de passage de B à B, alors P1=PBB : il suffit donc d'exprimer les anciens vecteurs en fonction des nouveaux, ce qui est parfois immédiat, par exemple lorsque B s'obtient à partir de B par des opérations simples.

Dans tous les cas, terminer par la vérification PP1=In, au moins sur deux ou trois coefficients bien choisis.

Méthode

4. Changer de base pour un endomorphisme.

La formule est A=P1AP, avec P=PBB, A la matrice dans l'ancienne base et A celle dans la nouvelle.

  1. Écrire P (nouveaux vecteurs en colonnes dans l'ancienne base) et calculer P1.
  2. Calculer AP, puis P1(AP). Ne jamais calculer P1A d'abord : le produit AP a souvent une forme remarquable qui simplifie la suite.
  3. Contrôler par le calcul direct : recalculer une colonne de A en évaluant u(ej) et en le décomposant dans B. Les deux méthodes doivent coïncider ; c'est le seul moyen sûr de détecter une inversion entre P et P1.

Un contrôle supplémentaire, gratuit : tr(A)=tr(A) et rg(A)=rg(A). Si les traces diffèrent, le calcul est faux, sans exception.

Lorsque l'énoncé demande de trouver une bonne base plutôt que d'en utiliser une donnée, chercher des vecteurs x non nuls tels que u(x)=λx pour un scalaire λ : chacun d'eux fournit une colonne diagonale. S'il en existe une base entière, la matrice de u dans cette base est diagonale.

Méthode

5. Montrer que deux matrices carrées sont semblables, ou qu'elles ne le sont pas.

Pour la négative, exhiber un invariant qui diffère : trace, rang, inversibilité, nilpotence, trace de A2 ou de A3, rang de AλIn, ou relation polynomiale vérifiée par l'une seulement. Rédiger sous la forme : « si elles étaient semblables, alors [invariant] serait le même ; or il vaut α pour A et β pour B ; contradiction ».

Pour la positive, exhiber P. La méthode consiste à interpréter A comme la matrice d'un endomorphisme u dans la base canonique, puis à chercher une base B dans laquelle la matrice de u est B. Pour cela, on lit B colonne par colonne : la colonne j de B impose ce que doit valoir u(ej) en fonction des ei. On résout ce système de conditions, on vérifie que la famille obtenue est bien une base, et P est la matrice de ses vecteurs en colonnes. Conclure en vérifiant AP=PB, ce qui évite d'inverser P.

Deux cas standards se traitent d'un coup : toute matrice vérifiant A2=A est semblable à Jr avec r=tr(A), et toute matrice vérifiant A2=In est semblable à une matrice diagonale de coefficients 1 et 1.

Méthode

6. Calculer Ak en se ramenant à une matrice diagonale semblable.

Si A=PDP1 avec D diagonale, alors, pour tout kN,

Ak=PDkP1,

et Dk s'obtient en élevant chaque coefficient diagonal à la puissance k. La démonstration est le télescopage (PDP1)k=PD(P1P)DP1=PDkP1, à rédiger par récurrence.

La marche à suivre complète :

  1. Chercher des vecteurs x non nuls et des scalaires λ tels que u(x)=λx, c'est-à-dire résoudre (AλIn)X=0 pour les valeurs de λ qui rendent cette matrice non inversible. En pratique, l'énoncé fournit presque toujours la base.
  2. Vérifier que les vecteurs obtenus forment une base, écrire P et calculer P1.
  3. Écrire D, calculer Dk, puis effectuer PDkP1 en gardant k littéral.
  4. Vérifier la formule pour k=0 et k=1 : on doit retrouver In et A.

Exemple traité. Pour A=(011101110), nous avons obtenu D=(200010001) avec P=(111110101) et P1=13(111121112). En posant α=2k et β=(1)k, le produit PDkP1 donne

Ak=13(α+2βαβαβαβα+2βαβαβαβα+2β).

Contrôle : pour k=0, α=β=1 et l'on obtient I3 ; pour k=1, α=2 et β=1, d'où des coefficients diagonaux nuls et des coefficients extradiagonaux égaux à 1, c'est-à-dire A.

Application aux suites récurrentes. Un système du type uk+1=2uk+vk, vk+1=uk+2vk s'écrit Xk+1=AXk avec A=(2112) et Xk=t ⁣(ukvk), donc Xk=AkX0. Ici A(1,1)=3(1,1) et A(1,1)=(1,1), donc D=(3001) avec P=(1111), dont l'inverse est 12P puisque P2=2I2. On obtient

Ak=12(3k+13k13k13k+1),uk=(3k+1)u0+(3k1)v02,

et l'expression symétrique pour vk. Vérification pour k=1 : u1=4u0+2v02=2u0+v0, conforme à la relation de départ.

Méthode

7. Utiliser la trace comme invariant.

Trois usages, par ordre de fréquence.

Comme obstruction. Pour montrer qu'une équation matricielle n'a pas de solution, prendre la trace des deux membres. Les identités utiles sont tr(AB)=tr(BA), donc tr(ABBA)=0, et tr(In)=n. C'est ainsi que l'on démontre que ABBA=In est impossible.

Comme compteur de dimension. Si A2=A, alors rg(A)=tr(A) : on obtient une dimension par une addition. Si s est une symétrie de matrice S, la même idée donne tr(S)=dimKer(sidE)dimKer(s+idE), en écrivant la matrice diagonale adaptée ; jointe à la relation dimF+dimG=n, elle détermine les deux dimensions.

Comme test de non-similitude. Comparer tr(A) et tr(B), puis tr(A2) et tr(B2), et ainsi de suite. Une seule différence suffit à conclure.

Attention à ne jamais écrire tr(AB)=tr(A)tr(B), ni tr(A2)=tr(A)2 : ces égalités sont fausses en général.

Méthode

8. Construire une base adaptée à un projecteur, une symétrie ou un endomorphisme nilpotent.

Projecteur (relation pp=p). Déterminer Imp, qui est l'ensemble des vecteurs fixes, et Kerp. Prendre une base de chacun et les concaténer : la matrice devient Jr avec r=rg(p)=tr(p).

Symétrie (relation ss=idE). Déterminer F=Ker(sidE) et G=Ker(s+idE), prendre une base de chacun et les concaténer : la matrice devient diagonale, à coefficients 1 puis 1.

Nilpotent (relation um=0 avec um10). Choisir x tel que um1(x)0E et considérer la famille (um1(x),,u(x),x), en commençant par le vecteur le plus « écrasé ». Démontrer qu'elle est libre en appliquant successivement um1, um2, et ainsi de suite à une relation de liaison. Si elle compte dimE vecteurs, c'est une base, et la matrice ne comporte que des 1 sur la diagonale située juste au-dessus de la diagonale principale.

Sous-espace stable. Si l'on connaît un sous-espace F stable par u, commencer la base par une base de F et la compléter : les premières colonnes se remplissent de zéros dans leur partie basse, ce qui simplifie tous les calculs ultérieurs, notamment ceux de puissances.

Pour finir, la liste des fautes qui coûtent le plus de points dans ce chapitre. Chacune a été signalée au moins une fois dans les pages précédentes.

  1. Oublier de préciser les bases. Une matrice sans bases n'est pas un objet mathématique. Écrire systématiquement MatB,C(u), et nommer B et C dans la phrase qui précède.
  2. Inverser lignes et colonnes. Une matrice d'application linéaire a autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ. Les images des vecteurs de base se rangent en colonnes, jamais en lignes.
  3. Se tromper de sens dans X=PX. La matrice de passage transforme les nouvelles coordonnées en anciennes. En cas de doute, recalculer P comme MatB,B(idE) et appliquer Y=AX.
  4. Confondre équivalence et similitude. Deux matrices de même rang sont toujours équivalentes ; elles ne sont presque jamais semblables. La similitude exige une seule matrice P, des deux côtés.
  5. Déduire AB=BA de tr(AB)=tr(BA). L'égalité des traces est une égalité de nombres, et elle est toujours vraie ; elle ne dit rien sur les matrices.
  6. Utiliser le théorème du rang avec le nombre de lignes. La formule est rg(A)+dimKer(A)=p, où p est le nombre de colonnes, c'est-à-dire la dimension de l'espace de départ.

Bloqué sur « Matrices » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.