MPSI · Chapitre 12 · Second semestre

Espaces vectoriels et applications linéaires

Espaces vectoriels, familles libres et génératrices, dimension finie, applications linéaires, théorème du rang, hyperplans, sous-espaces affines.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Espaces vectoriels
  • Familles libres et génératrices
  • Dimension finie
  • Applications linéaires
  • Théorème du rang
  • Hyperplans
  • Sous-espaces affines

Reprenez trois résultats démontrés cette année, dans trois chapitres sans rapport apparent. Les solutions de l'équation différentielle y3y+2y=0 sont exactement les fonctions xλex+μe2x, où λ et μ décrivent R. Les suites vérifiant un+2=3un+12un sont exactement celles de la forme un=λ+μ2n. Et les solutions du système linéaire homogène x+y+z=0, xz=0 sont exactement les triplets t(1,2,1), avec tR. Trois énoncés, une seule forme : dans chaque cas, l'ensemble des solutions est décrit par un petit nombre de solutions de référence et de coefficients libres, et tout se ramène à additionner ces solutions et à les multiplier par des nombres.

Ce n'est pas une coïncidence, et ce n'est pas non plus une propriété des équations différentielles, des suites ou des systèmes. C'est une propriété de l'ensemble dans lequel on cherche les solutions. Dans les trois cas, cet ensemble est stable par somme et par multiplication par un scalaire : si f et g sont solutions, f+g et 3f le sont aussi. Or les fonctions, les suites et les triplets de nombres ne se ressemblent pas du tout ; ce qui se ressemble, ce sont les deux opérations et les règles qu'elles vérifient. L'idée du chapitre consiste à isoler ces règles, à leur donner un nom, et à ne plus jamais démontrer qu'une seule fois ce qui n'en dépend que d'elles.

C'est la démarche du chapitre sur les structures algébriques, poussée d'un cran. Un groupe, un anneau, un corps : à chaque fois, un ensemble muni d'opérations internes, et une liste d'axiomes. La nouveauté ici est la présence de deux ensembles. Les vecteurs vivent dans un ensemble E, les scalaires dans un corps K, et l'opération λx fait dialoguer les deux : ce n'est pas une loi interne, c'est une loi externe. Un espace vectoriel n'est donc pas une structure « de plus » dans la liste, c'est une structure d'un type nouveau, dont le corps de base fait partie de la donnée — au point que C n'est pas le même espace vectoriel selon qu'on le regarde sur C ou sur R.

Ce chapitre a aussi une dette à honorer. Au premier semestre, vous avez appris à manipuler des tableaux de nombres et à résoudre des systèmes par le pivot, en admettant que le sens de tout cela viendrait plus tard. Il vient maintenant. Une matrice code une transformation qui respecte les combinaisons linéaires — c'est ce que nous appellerons une application linéaire — et l'étrange définition du produit matriciel n'est rien d'autre que l'enchaînement de deux telles transformations. Le pivot, de son côté, calcule une dimension : le nombre de paramètres qui restent à la fin est la dimension de l'espace des solutions, et le théorème du rang dira exactement pourquoi il vaut ce qu'il vaut. Une réserve toutefois, et elle est stricte : représenter une application linéaire par une matrice est l'objet du chapitre suivant. Ici, nous travaillons sans matrices, avec des vecteurs abstraits et des applications abstraites — c'est plus difficile au début, et beaucoup plus solide ensuite.

Le concept central est celui de dimension. L'intuition en est ancienne : la droite est de dimension 1, le plan de dimension 2, l'espace de dimension 3, et cela signifie qu'il faut respectivement un, deux ou trois nombres pour repérer un point. La transformer en théorème demande un travail réel, et il tient tout entier dans un lemme technique : dans un espace engendré par n vecteurs, toute famille de n+1 vecteurs est liée. Ce lemme, dont la démonstration n'est qu'un pivot de Gauss déguisé, entraîne tout le reste — l'invariance du cardinal des bases, donc la définition même de dimE, puis une série de raccourcis d'une efficacité redoutable, dont le plus rentable de l'année : en dimension n, une famille de n vecteurs est une base dès qu'elle est libre, ou dès qu'elle est génératrice, sans avoir à vérifier l'autre propriété.

La seconde moitié du chapitre étudie les applications qui respectent la structure. Leur noyau et leur image mesurent respectivement ce qu'elles écrasent et ce qu'elles atteignent, et le théorème du rang relie les deux par une égalité de dimensions dont on ne compte plus les usages. Trois conséquences ferment le chapitre : en dimension finie égale, injectif, surjectif et bijectif deviennent synonymes ; les projecteurs et les symétries donnent un dictionnaire entre applications et décompositions de l'espace ; et la structure des solutions d'une équation linéaire u(x)=b — vide, ou une solution particulière plus le noyau — explique enfin la raison de fond des recettes utilisées depuis des mois, aussi bien pour les systèmes que pour les équations différentielles.

Le plan suit cet ordre. Nous définissons d'abord les espaces vectoriels et leurs sous-espaces, puis les outils de construction : sous-espace engendré, somme, somme directe, supplémentaires. Viennent ensuite les familles libres, génératrices et les bases, puis la théorie de la dimension finie et ses conséquences sur les sous-espaces. La seconde partie traite les applications linéaires, le rang et le théorème du rang, les projecteurs et symétries, les formes linéaires et les hyperplans, et enfin les sous-espaces affines. Une section de méthodes ferme le chapitre.

Les notations suivantes valent pour tout le chapitre. La lettre K désigne R ou C, et ses éléments sont appelés des scalaires, notés λ, μ, ou αi dans une famille de coefficients. Les espaces vectoriels sont notés E, F, G, leurs éléments — les vecteurs — sont notés x, y, ou u1,,up pour une famille quelconque, et e1,,en pour une base. Le vecteur nul de E est noté 0E, celui de F est 0F, et le scalaire nul est simplement 0 : la distinction est essentielle et sera rappelée. Le sous-espace engendré par une partie A est noté Vect(A). Les applications linéaires sont notées u, v, f, g ; l'ensemble des applications linéaires de E dans F est L(E,F), celui des endomorphismes de E est L(E), le groupe des automorphismes de E est GL(E), et l'identité de E est idE. Le noyau et l'image de u sont Keru et Imu, son rang est rg(u), et la dimension d'un espace E est dimE. Les espaces de référence gardent les notations connues : Kn, l'anneau des polynômes K[X] et son sous-ensemble Kn[X] des polynômes de degré au plus n, les matrices Mn,p(K) et Mn(K), les suites KN, et les fonctions F(I,K) d'un intervalle I dans K. La somme directe de deux sous-espaces est notée FG, celle de plusieurs i=1pFi. Enfin, δi,j désigne le symbole de Kronecker, qui vaut 1 si i=j et 0 sinon, et le carré marque la fin d'une démonstration.

Espaces vectoriels

Définition

Définition

Soit K un corps, égal à R ou à C. On appelle K-espace vectoriel tout ensemble E muni :

  • d'une loi de composition interne +, c'est-à-dire d'une application de E×E dans E qui à (x,y) associe x+y ;
  • d'une loi de composition externe à opérateurs dans K, c'est-à-dire d'une application de K×E dans E qui à (λ,x) associe λx, noté simplement λx ;

vérifiant les huit axiomes suivants, pour tous x,y,zE et tous λ,μK :

  1. (x+y)+z=x+(y+z) — l'addition est associative ;
  2. x+y=y+x — l'addition est commutative ;
  3. il existe un élément de E, noté 0E, tel que x+0E=x — existence d'un neutre ;
  4. il existe un élément de E, noté x, tel que x+(x)=0E — existence d'un opposé ;
  5. λ(x+y)=λx+λy — distributivité par rapport à l'addition des vecteurs ;
  6. (λ+μ)x=λx+μx — distributivité par rapport à l'addition des scalaires ;
  7. λ(μx)=(λμ)x — associativité mixte ;
  8. 1x=x, où 1 est le neutre multiplicatif de K.

Les éléments de E s'appellent des vecteurs, ceux de K des scalaires.

Remarque

Les quatre premiers axiomes disent exactement que (E,+) est un groupe abélien, au sens du chapitre sur les structures algébriques. On peut donc, dès maintenant, réutiliser tout ce qui y a été démontré : le neutre 0E est unique, l'opposé de chaque vecteur est unique, on peut simplifier une somme (x+y=x+z entraîne y=z), et l'on note xy=x+(y).

Les quatre derniers axiomes gouvernent la loi externe. Notez que les axiomes 5 et 6 ne sont pas la même propriété écrite deux fois : dans le premier, le signe + de gauche est l'addition de E ; dans le second, c'est celle de K. De même, dans l'axiome 7, le produit λμ est celui de K, alors que μx est la loi externe. Cette gymnastique — savoir à tout instant si un symbole opère dans E ou dans K — est la seule vraie difficulté des vérifications d'axiomes.

Enfin l'axiome 8 paraît anodin, et il ne l'est pas : sans lui, la loi externe définie par λx=0E pour tous λ et x satisferait les axiomes 5, 6 et 7, et l'on obtiendrait une structure sans aucun intérêt.

Remarque

Le corps de base fait partie de la donnée. Un espace vectoriel n'est pas un ensemble, c'est un triplet : un ensemble, une addition, une loi externe sur un corps précis. Dire « E est un espace vectoriel » sans préciser K est une phrase incomplète ; on écrit « E est un R-espace vectoriel » ou « E est un C-espace vectoriel ». Nous verrons plus bas qu'un même ensemble peut porter les deux structures, et qu'elles ne se comportent pas de la même façon.

Une convention de vocabulaire, très répandue et parfois source d'erreur : on abrège souvent « sous-espace vectoriel » en sev, et l'on dit « espace vectoriel » pour « K-espace vectoriel » quand le corps est fixé une fois pour toutes, ce qui sera notre cas.

Règles de calcul

Les huit axiomes ne mentionnent ni le produit 0x, ni le produit λ0E, ni le lien entre (1)x et x. Ces règles ne sont donc pas des définitions : ce sont des théorèmes, qu'il faut démontrer à partir des axiomes.

Propriété

Soit E un K-espace vectoriel. Pour tous xE et λK :

  1. 0x=0E (à gauche, le scalaire nul ; à droite, le vecteur nul) ;
  2. λ0E=0E ;
  3. (1)x=x, et plus généralement (λ)x=(λx)=λ(x) ;
  4. λx=0E    λ=0 ou x=0E.

Démonstration. Point 1. Le scalaire 0 est le neutre additif de K, donc 0+0=0. L'axiome 6 donne alors

0x=(0+0)x=0x+0x.

Ajoutons aux deux membres l'opposé du vecteur 0x, qui existe par l'axiome 4 :

0x+((0x))=(0x+0x)+((0x)).

Le membre de gauche vaut 0E. Le membre de droite vaut, par associativité, 0x+(0x0x)=0x+0E=0x. Donc 0x=0E.

Point 2. Même mécanisme, avec l'axiome 5 cette fois. Comme 0E+0E=0E,

λ0E=λ(0E+0E)=λ0E+λ0E,

et en ajoutant (λ0E) aux deux membres, on obtient 0E=λ0E.

Point 3. Calculons x+(1)x. L'axiome 8 permet d'écrire x=1x, donc

x+(1)x=1x+(1)x=(1+(1))x=0x=0E,

en utilisant l'axiome 6 puis le point 1. Ainsi (1)x est un opposé de x ; l'opposé étant unique dans le groupe (E,+), on conclut (1)x=x. Pour la forme générale, (λ)x=((1)λ)x=(1)(λx)=(λx) par l'axiome 7, et de même λ(x)=λ((1)x)=(λ×(1))x=(λx).

Point 4. L'implication de la droite vers la gauche est exactement l'objet des points 1 et 2. Réciproquement, supposons λx=0E et λ0. Comme K est un corps, λ est inversible : le scalaire λ1 existe. Multiplions l'égalité par λ1 :

λ1(λx)=λ10E.

Le membre de gauche vaut (λ1λ)x=1x=x par les axiomes 7 et 8, et le membre de droite vaut 0E par le point 2. Donc x=0E. On a bien montré : si λx=0E, alors λ=0 ou x=0E.

Remarque

Le point 4 est celui que l'on utilise le plus, et il mérite qu'on s'y arrête. C'est lui qui rendra possible toute l'étude des familles libres : d'une égalité λx=0E avec x0E, on pourra toujours conclure λ=0.

Remarquez aussi l'hypothèse « K est un corps » a servi : uniquement dans la réciproque du point 4, pour inverser λ. Si l'on remplaçait K par un anneau quelconque, les points 1 à 3 subsisteraient mais le point 4 tomberait. C'est l'une des raisons pour lesquelles le programme se limite à R et C.

Dernier conseil de rédaction : n'écrivez jamais 0 pour le vecteur nul dans une démonstration où le scalaire nul apparaît aussi. Une ligne comme « 0=0 » n'apprend rien au correcteur ; « 0x=0E » dit exactement de quoi il s'agit.

Définition

Soient x1,,xp des vecteurs de E et λ1,,λp des scalaires. Le vecteur

λ1x1+λ2x2++λpxp=i=1pλixi

s'appelle une combinaison linéaire des vecteurs x1,,xp, de coefficients λ1,,λp.

Par convention, la combinaison linéaire d'une famille vide de vecteurs (cas p=0) vaut 0E.

Remarque

Une combinaison linéaire porte toujours sur un nombre fini de vecteurs. Une somme infinie de vecteurs n'a aucun sens dans un espace vectoriel : il faudrait pour cela une notion de limite, dont les axiomes ne disent pas un mot. Cette restriction n'est pas une faiblesse de la théorie, c'est sa définition même — et elle explique pourquoi, dans K[X], on peut parler de k=0nakXk mais jamais de k=0+akXk.

Les exemples de référence

Tous les espaces vectoriels rencontrés cette année se ramènent aux exemples qui suivent, ou à leurs sous-espaces. Il faut les connaître par cœur, avec leur addition et leur loi externe.

Exemple

Le corps K lui-même. Muni de son addition et de sa multiplication (vue comme loi externe : λx=λx), K est un K-espace vectoriel. Les huit axiomes sont des propriétés connues du corps K. Le vecteur nul est le scalaire 0 : c'est le seul cas où l'on peut se permettre de ne pas distinguer les deux.

Exemple

L'espace Kn. Soit nN. L'ensemble Kn des n-uplets x=(x1,,xn) d'éléments de K, muni des lois

(x1,,xn)+(y1,,yn)=(x1+y1,,xn+yn),λ(x1,,xn)=(λx1,,λxn),

est un K-espace vectoriel. Son vecteur nul est 0Kn=(0,,0), et l'opposé de (x1,,xn) est (x1,,xn).

La vérification des axiomes se fait coordonnée par coordonnée, et chaque ligne se réduit alors à une propriété du corps K. Par exemple, pour l'axiome 6 : la i-ème coordonnée de (λ+μ)x est (λ+μ)xi, celle de λx+μx est λxi+μxi, et ces deux scalaires sont égaux par distributivité dans K. Les sept autres axiomes se traitent de la même façon.

Cas particuliers familiers : R2 est le plan usuel, R3 l'espace usuel, avec l'addition des vecteurs par la règle du parallélogramme et la multiplication par un réel qui dilate ou contracte.

Exemple

L'espace des matrices Mn,p(K). Muni de l'addition et de la multiplication par un scalaire définies coefficient par coefficient au chapitre précédent, Mn,p(K) est un K-espace vectoriel, de vecteur nul la matrice nulle 0n,p.

Il n'y a rien à démontrer : la propriété du chapitre de calcul matriciel énonçait déjà les quatre règles λ(A+B)=λA+λB, (λ+μ)A=λA+μA, λ(μA)=(λμ)A, 1A=A, et affirmait que (Mn,p(K),+) est un groupe abélien. Ce sont exactement les huit axiomes. Autrement dit, la propriété la plus fastidieuse du chapitre précédent trouve ici son nom.

Exemple

Les polynômes K[X] et Kn[X]. L'ensemble K[X] des polynômes à coefficients dans K, muni de l'addition des polynômes et de la multiplication par un scalaire, est un K-espace vectoriel : si P=kakXk et Q=kbkXk, alors P+Q=k(ak+bk)Xk et λP=k(λak)Xk. Le vecteur nul est le polynôme nul.

Pour nN, l'ensemble Kn[X] des polynômes de degré inférieur ou égal à n (polynôme nul compris) est lui aussi un K-espace vectoriel pour les mêmes lois, car une somme de deux polynômes de degré au plus n est de degré au plus n, et de même pour un multiple.

Attention à un piège classique : l'ensemble des polynômes de degré exactement n n'est pas un espace vectoriel. Il ne contient pas le polynôme nul, et il n'est pas stable par somme : X2+1 et X2 sont de degrés 2 et 2, mais leur somme est de degré 0.

Exemple

Les fonctions F(D,K). Soit D un ensemble non vide quelconque. L'ensemble F(D,K) des applications de D dans K est un K-espace vectoriel pour les lois définies point par point :

(f+g)(t)=f(t)+g(t),(λf)(t)=λf(t)pour tout tD.

Le vecteur nul est la fonction nulle, celle qui vaut 0 en tout point de D, et l'opposé de f est la fonction tf(t).

La vérification suit toujours le même schéma : deux applications de D dans K sont égales si et seulement si elles prennent la même valeur en tout point, donc chaque axiome se ramène à une égalité de scalaires. Par exemple, pour l'axiome 5 et pour tout tD,

[λ(f+g)](t)=λ[(f+g)(t)]=λ(f(t)+g(t))=λf(t)+λg(t)=(λf)(t)+(λg)(t)=[λf+λg](t).

Lorsque D=I est un intervalle de R, on retrouve l'espace F(I,K) des fonctions numériques, dont la plupart des ensembles de fonctions rencontrés en analyse sont des sous-espaces.

Exemple

Les suites KN. Une suite d'éléments de K n'est rien d'autre qu'une application de N dans K : l'ensemble KN des suites est donc le cas particulier D=N de l'exemple précédent. Ses lois s'écrivent, pour u=(un)nN et v=(vn)nN,

u+v=(un+vn)nN,λu=(λun)nN,

et son vecteur nul est la suite nulle. Aucune vérification n'est nécessaire : c'est F(N,K) sous un autre nom.

Exemple

C comme R-espace vectoriel. L'ensemble C, muni de son addition et de la multiplication par les réels seulement, est un R-espace vectoriel. Les axiomes sont vérifiés puisque ce sont des propriétés du corps C, dont on n'utilise qu'une partie.

C'est le même ensemble que le C-espace vectoriel C, mais ce n'est pas le même espace vectoriel : la loi externe n'est pas la même, puisque iz est autorisé dans un cas et interdit dans l'autre. La différence n'est pas cosmétique. Vue comme C-espace vectoriel, la famille (1,i) est liée, car i=i×1 ; vue comme R-espace vectoriel, la même famille est libre, car λ+μi=0 avec λ,μ réels impose λ=μ=0. Nous verrons que le premier espace est de dimension 1 et le second de dimension 2.

Plus généralement, tout C-espace vectoriel peut être vu comme un R-espace vectoriel, en « oubliant » qu'on avait le droit de multiplier par des complexes. L'inverse est faux : on ne peut pas fabriquer une multiplication par i à partir de rien.

Produit fini d'espaces vectoriels

Propriété

Soient E1,,Ep des K-espaces vectoriels. L'ensemble produit

E1×E2××Ep={(x1,,xp) : xiEi pour tout i}

muni des lois définies composante par composante,

(x1,,xp)+(y1,,yp)=(x1+y1,,xp+yp),λ(x1,,xp)=(λx1,,λxp),

est un K-espace vectoriel, de vecteur nul (0E1,,0Ep).

Démonstration. Les deux lois sont bien définies : la somme de deux éléments de Ei est dans Ei, et le produit d'un scalaire par un élément de Ei aussi, donc les p-uplets obtenus appartiennent bien au produit.

Vérifions les axiomes. Chacun est une égalité entre deux p-uplets, et deux p-uplets sont égaux si et seulement si leurs composantes le sont : il suffit donc de vérifier chaque axiome composante par composante, où il devient l'axiome correspondant dans Ei. Détaillons l'axiome 7 : la i-ème composante de λ(μx) est λ(μxi), celle de (λμ)x est (λμ)xi, et ces deux vecteurs de Ei sont égaux puisque Ei est un espace vectoriel. Le neutre est (0E1,,0Ep) car xi+0Ei=xi pour tout i, et l'opposé de (x1,,xp) est (x1,,xp).

Remarque

Cette construction n'est pas une curiosité : elle donne d'un coup une famille entière d'exemples. L'espace Kn est le produit de n copies de K ; l'espace Mn,p(K) peut être vu comme le produit de np copies de K, à l'ordre des composantes près. Nous verrons plus loin que la dimension d'un produit est la somme des dimensions, ce qui redonnera dimKn=n sans aucun calcul.

Sous-espaces vectoriels

Vérifier huit axiomes est long, et l'on ne le fait presque jamais. La raison est simple : la quasi-totalité des espaces rencontrés en pratique sont contenus dans l'un des espaces de référence ci-dessus, et il suffit alors de vérifier deux conditions au lieu de huit.

Définition et caractérisation

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. Une partie F de E est un sous-espace vectoriel de E lorsque :

  1. 0EF ;
  2. F est stable par addition : pour tous x,yF, x+yF ;
  3. F est stable par multiplication par un scalaire : pour tous λK et xF, λxF.

Propriété

Caractérisation d'un sous-espace vectoriel. Soient E un K-espace vectoriel et F une partie de E. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. F est un sous-espace vectoriel de E ;
  2. F contient 0E et, pour tous x,yF et tout λK, λx+yF ;
  3. F est non vide et, pour tous x,yF et tous λ,μK, λx+μyF.

De plus, si F est un sous-espace vectoriel de E, alors F, muni des lois de E restreintes à F, est lui-même un K-espace vectoriel, de vecteur nul 0E.

Démonstration. 12. Supposons F sous-espace vectoriel, et soient x,yF, λK. La stabilité par multiplication donne λxF, puis la stabilité par addition donne λx+yF. Et 0EF par hypothèse.

23. La partie F contient 0E, donc elle est non vide. Soient x,yF et λ,μK. En appliquant l'hypothèse au couple (y,0E) et au scalaire μ, on obtient μy=μy+0EF. En l'appliquant ensuite au couple (x,μy) et au scalaire λ, on obtient λx+μyF.

31. Comme F est non vide, choisissons x0F. L'hypothèse appliquée à x=y=x0 et λ=μ=0 donne 0x0+0x0=0EF. La stabilité par addition s'obtient avec λ=μ=1, et la stabilité par multiplication avec μ=0, qui donne λx=λx+0yF.

Structure d'espace vectoriel. Supposons F sous-espace vectoriel de E. Les stabilités 2 et 3 disent exactement que l'addition et la loi externe de E induisent des lois sur F : la somme de deux éléments de F est un élément de F, et de même pour les multiples. Les axiomes 1, 2, 5, 6, 7 et 8 sont des égalités valables pour tous les vecteurs de E, donc en particulier pour ceux de F : ils sont automatiquement vérifiés. Reste à traiter les axiomes 3 et 4. Le neutre : 0EF et x+0E=x pour tout xF, donc 0E est neutre dans F. L'opposé : pour xF, la stabilité par multiplication donne (1)xF, or (1)x=x d'après les règles de calcul. Donc tout élément de F admet son opposé dans F. Ainsi F est un K-espace vectoriel.

Méthode

Montrer qu'un ensemble est un espace vectoriel. On ne vérifie jamais les huit axiomes. On procède ainsi :

  1. Identifier un espace de référence E contenant l'ensemble étudié F : Kn, Mn,p(K), K[X], F(I,K), KN, ou un produit de ceux-là. Le dire explicitement : « F est une partie de E ».
  2. Vérifier 0EF en exhibant le vecteur nul de E et en contrôlant qu'il satisfait la condition définissant F. C'est le point le plus rapide, et celui qui permet de conclure négativement le plus vite.
  3. Vérifier la stabilité par combinaison linéaire : prendre x,yF et λ,μK quelconques, écrire ce que signifie leur appartenance à F, puis démontrer que λx+μy satisfait la même condition.
  4. Conclure : « F est un sous-espace vectoriel de E, donc un K-espace vectoriel ».

Si l'ensemble n'est contenu dans aucun espace connu — cas rare en MPSI — il ne reste qu'à vérifier les axiomes un à un.

Remarque

Deux fautes classiques. La première consiste à oublier l'étape 1 : une partie n'est jamais « un sous-espace vectoriel » dans l'absolu, elle est sous-espace d'un espace donné, qu'il faut nommer.

La seconde consiste à ne vérifier la stabilité que pour λ=1, autrement dit à ne tester que la somme. C'est insuffisant : l'ensemble N est stable par addition dans le R-espace vectoriel R, et contient 0, mais ce n'est pas un sous-espace vectoriel puisque (1)×1=1N.

Enfin, pour montrer qu'un ensemble n'est pas un sous-espace vectoriel, la voie la plus rapide est presque toujours de constater que 0E n'y est pas ; à défaut, on exhibe deux éléments dont la somme n'y est pas.

Exemples de sous-espaces

Exemple

Les sous-espaces triviaux. Dans tout espace vectoriel E, les parties {0E} et E sont des sous-espaces vectoriels. Le premier s'appelle le sous-espace nul ; il ne contient qu'un seul vecteur, et l'on prendra garde à ne jamais le confondre avec l'ensemble vide , qui n'est pas un sous-espace vectoriel puisqu'il ne contient pas 0E.

Exemple

Droites et plans de Kn. Soit a un vecteur non nul de Kn. L'ensemble D={λa : λK} est un sous-espace vectoriel de Kn, appelé droite vectorielle engendrée par a : il contient 0E=0a, et λ(αa)+μ(βa)=(λα+μβ)a est bien de la forme voulue.

De même, si a et b ne sont pas colinéaires, l'ensemble P={αa+βb : (α,β)K2} est un sous-espace vectoriel, appelé plan vectoriel. Ces deux exemples seront généralisés par la notion de sous-espace engendré.

Exemple

Solutions d'un système linéaire homogène. Considérons dans R3 l'ensemble

F={(x,y,z)R3 : x+2yz=0  et  3xy+z=0}.

C'est une partie de R3. Le triplet (0,0,0) vérifie les deux équations, donc 0R3F. Soient x=(x1,x2,x3) et y=(y1,y2,y3) dans F, et λ,μR. Posons z=λx+μy=(λx1+μy1, λx2+μy2, λx3+μy3). Alors

(λx1+μy1)+2(λx2+μy2)(λx3+μy3)=λ(x1+2x2x3)=0+μ(y1+2y2y3)=0=0,

et le même calcul vaut pour la seconde équation. Donc zF, et F est un sous-espace vectoriel de R3.

Ce raisonnement ne dépend ni du nombre d'équations, ni du nombre d'inconnues, ni du corps : l'ensemble des solutions d'un système linéaire homogène de n équations à p inconnues est un sous-espace vectoriel de Kp. En revanche, si l'un des seconds membres est non nul, le triplet nul n'est plus solution et l'ensemble des solutions n'est pas un sous-espace vectoriel : nous verrons à la dernière section que c'est un sous-espace affine.

Exemple

Sous-espaces de F(I,K) et de KN. Voici les plus utilisés ; dans chaque cas, la vérification tient en une ligne à partir des théorèmes d'analyse ou d'arithmétique déjà connus.

  • L'ensemble C0(I,K) des fonctions continues sur I est un sous-espace vectoriel de F(I,K) : la fonction nulle est continue, et une combinaison linéaire de fonctions continues est continue.
  • L'ensemble D1(I,K) des fonctions dérivables, et plus généralement Ck(I,K), sont des sous-espaces vectoriels de F(I,K), pour la même raison.
  • L'ensemble des fonctions paires de F(R,K) est un sous-espace vectoriel : si f(t)=f(t) et g(t)=g(t) pour tout t, alors (λf+μg)(t)=λf(t)+μg(t)=λf(t)+μg(t)=(λf+μg)(t). Idem pour les fonctions impaires.
  • L'ensemble des suites bornées est un sous-espace vectoriel de KN : si unM et vnM pour tout n, alors λun+μvnλM+μM.
  • L'ensemble des suites convergentes est un sous-espace vectoriel de KN, par le théorème sur la limite d'une combinaison linéaire ; celui des suites convergeant vers 0 également.
  • Kn[X] est un sous-espace vectoriel de K[X], puisque deg(λP+μQ)max(degP,degQ)n.

Exemple

Solutions d'une équation différentielle linéaire homogène. Soient a et b deux fonctions continues sur un intervalle I, et considérons

S={yD1(I,K) : tI, y(t)+a(t)y(t)=0}.

La fonction nulle appartient à S. Si y1,y2S et λ,μK, alors y=λy1+μy2 est dérivable, de dérivée λy1+μy2, et pour tout tI,

y(t)+a(t)y(t)=λ(y1(t)+a(t)y1(t))+μ(y2(t)+a(t)y2(t))=0.

Donc S est un sous-espace vectoriel de F(I,K). Le même calcul, en remplaçant y+ay par y+ay+by, montre que l'ensemble des solutions d'une équation différentielle linéaire homogène du second ordre est un sous-espace vectoriel de F(I,K).

De même, l'ensemble des suites vérifiant un+2=aun+1+bun pour tout n est un sous-espace vectoriel de KN. Les théorèmes de structure démontrés dans ces deux chapitres — « les solutions sont les λy1+μy2 » — prennent maintenant un sens précis : ils affirment que ces sous-espaces sont de dimension 2, et qu'on en connaît une base.

Intersection et réunion

Propriété

Soit E un K-espace vectoriel.

  1. L'intersection de deux sous-espaces vectoriels de E est un sous-espace vectoriel de E.
  2. Plus généralement, si (Fi)iI est une famille quelconque — finie ou non — de sous-espaces vectoriels de E, alors iIFi est un sous-espace vectoriel de E.

Démonstration. Le point 1 est le cas particulier du point 2 où I a deux éléments : démontrons directement le point 2. Posons F=iIFi.

Le vecteur nul. Chaque Fi est un sous-espace vectoriel de E, donc 0EFi pour tout iI. Par définition de l'intersection, 0EF.

La stabilité. Soient x,yF et λ,μK. Fixons iI. Comme xF, on a xFi ; de même yFi. Le sous-espace Fi étant stable par combinaison linéaire, λx+μyFi. Ceci vaut pour tout iI, donc λx+μyiIFi=F.

Par la caractérisation, F est un sous-espace vectoriel de E.

Remarque

La démonstration mérite d'être relue pour la structure de son argument : on fixe un indice i quelconque, on travaille dans Fi, puis on remarque que le raisonnement n'a rien utilisé de particulier sur i. C'est le schéma de toute démonstration portant sur une intersection.

Notez que la famille peut être infinie : l'énoncé n'impose aucune restriction sur I. C'est ce qui permettra, à la section suivante, de définir Vect(A) comme l'intersection de tous les sous-espaces contenant A, une famille en général infinie.

Passons à la réunion. L'intuition géométrique suffit à deviner le résultat : la réunion de deux droites distinctes du plan est un « X », et la somme d'un vecteur de la première et d'un vecteur de la seconde n'appartient en général à aucune des deux.

Propriété

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. Alors

FG  est un sous-espace vectoriel de E    FG  ou  GF.

Démonstration. Sens réciproque. Supposons FG. Alors FG=G, qui est un sous-espace vectoriel par hypothèse. Le cas GF est symétrique.

Sens direct. Supposons que FG soit un sous-espace vectoriel de E, et raisonnons par contraposée en supposant que l'on n'a ni FG, ni GF. Il existe alors un vecteur xF tel que xG, et un vecteur yG tel que yF. Ces deux vecteurs appartiennent à FG, donc leur somme aussi, par stabilité : x+yFG. Deux cas se présentent.

Si x+yF : comme xF et que F est stable par combinaison linéaire, y=(x+y)xF, ce qui contredit yF.

Si x+yG : comme yG, on obtient de même x=(x+y)yG, ce qui contredit xG.

Les deux cas sont impossibles : la supposition était absurde, donc FG ou GF.

Exemple

Dans R2, prenons F={(t,0) : tR} (l'axe des abscisses) et G={(0,t) : tR} (l'axe des ordonnées). Aucun des deux n'est contenu dans l'autre, donc FG n'est pas un sous-espace vectoriel. On le voit directement : (1,0)FG et (0,1)FG, mais leur somme (1,1) n'est ni sur l'un ni sur l'autre des deux axes.

La leçon à retenir : pour « réunir » deux sous-espaces en un troisième, la réunion est le mauvais outil. Le bon, nous le construisons dans la section suivante, et il s'appelle la somme.

Combinaisons linéaires et sous-espace engendré

Le sous-espace engendré par une partie

Étant donnée une partie A de E — par exemple une poignée de vecteurs —, on cherche le plus petit sous-espace vectoriel qui la contienne. Il y a deux façons de le décrire : « par le haut », en intersectant tous les candidats, et « par le bas », en fabriquant explicitement ses éléments. Elles donnent le même objet, et c'est ce qui rend la notion utilisable.

Définition

Soit A une partie d'un K-espace vectoriel E. On appelle sous-espace engendré par A, et l'on note Vect(A), l'intersection de tous les sous-espaces vectoriels de E contenant A :

Vect(A)=F sev de EAFF.

Cette intersection porte sur une famille non vide de sous-espaces, puisque E lui-même contient A. D'après la propriété d'intersection, Vect(A) est un sous-espace vectoriel de E.

Lorsque A={x1,,xp} est finie, on écrit Vect(x1,,xp) au lieu de Vect({x1,,xp}).

Propriété

Description explicite. Soit A une partie non vide de E. Alors Vect(A) est l'ensemble de toutes les combinaisons linéaires d'un nombre fini d'éléments de A :

Vect(A)={i=1pλiai : pN, λ1,,λpK, a1,,apA}.

En particulier, pour une famille finie,

Vect(x1,,xp)={λ1x1++λpxp : (λ1,,λp)Kp}.

Par convention, Vect()={0E}.

Démonstration. Notons C l'ensemble des combinaisons linéaires d'éléments de A, c'est-à-dire le membre de droite. Montrons la double inclusion.

C est un sous-espace vectoriel contenant A. Soit aA (l'ensemble A est non vide) : alors 0E=0aC. Tout élément a de A s'écrit a=1a, donc AC. Enfin, soient x=i=1pλiai et y=j=1qμjbj deux éléments de C, et λ,μK. Alors

λx+μy=i=1p(λλi)ai+j=1q(μμj)bj

est encore une combinaison linéaire d'un nombre fini — au plus p+q — d'éléments de A, donc appartient à C. Ainsi C est un sous-espace vectoriel de E contenant A.

Vect(A)C. Le sous-espace C fait partie des sous-espaces sur lesquels porte l'intersection définissant Vect(A) ; or une intersection est contenue dans chacun des ensembles qu'on intersecte. Donc Vect(A)C.

CVect(A). Soit F un sous-espace vectoriel quelconque contenant A, et soit x=i=1pλiai un élément de C. Chaque ai appartient à A, donc à F. Une récurrence immédiate sur p, fondée sur la stabilité de F par combinaison linéaire, montre que i=1pλiaiF. Donc CF. Ceci valant pour tout sous-espace F contenant A, on obtient CF=Vect(A).

Les deux inclusions donnent C=Vect(A).

Propriété

Vect(A) est le plus petit sous-espace contenant A. Soit A une partie de E.

  1. Vect(A) est un sous-espace vectoriel de E et AVect(A).
  2. Pour tout sous-espace vectoriel F de E : AF    Vect(A)F.
  3. Croissance : si AB, alors Vect(A)Vect(B).
  4. Vect(Vect(A))=Vect(A). Plus généralement, F est un sous-espace vectoriel de E si et seulement si Vect(F)=F.

Démonstration. Points 1 et 2. Le point 1 résulte de la définition (intersection de sous-espaces, chacun contenant A). Pour le point 2 : si AF avec F sous-espace vectoriel, alors F figure parmi les ensembles de l'intersection, donc Vect(A)F. Les points 1 et 2 réunis expriment que Vect(A) est le plus petit, au sens de l'inclusion, des sous-espaces vectoriels contenant A.

Point 3. Supposons AB. Alors ABVect(B), et Vect(B) est un sous-espace vectoriel. Le point 2 appliqué à F=Vect(B) donne Vect(A)Vect(B).

Point 4. Si F est un sous-espace vectoriel, on a FVect(F) par le point 1, et Vect(F)F par le point 2 appliqué à A=F (qui vérifie bien FF). Donc Vect(F)=F. Réciproquement, si Vect(F)=F, alors F est un sous-espace vectoriel puisque Vect(F) en est un. Le cas F=Vect(A) donne l'égalité annoncée.

Remarque

Le point 2 est l'outil de démonstration de toute la section : pour prouver qu'un Vect est contenu dans un ensemble F, on ne prend pas un élément quelconque de Vect(A) avec ses coefficients, on vérifie seulement deux choses : que F est un sous-espace vectoriel, et qu'il contient les générateurs. C'est beaucoup plus court, et c'est la rédaction attendue.

Familles génératrices, égalité de deux Vect

Définition

Soient E un K-espace vectoriel et (x1,,xp) une famille finie de vecteurs de E. On dit que cette famille est génératrice de E, ou qu'elle engendre E, lorsque

Vect(x1,,xp)=E,

c'est-à-dire lorsque tout vecteur de E s'écrit comme combinaison linéaire de x1,,xp.

Exemple

Dans K3, la famille (e1,e2,e3) avec e1=(1,0,0), e2=(0,1,0), e3=(0,0,1) est génératrice, puisque tout triplet s'écrit

(x1,x2,x3)=x1e1+x2e2+x3e3.

La famille (e1,e2,e3,(1,1,1)) est génératrice elle aussi : ajouter des vecteurs à une famille génératrice ne peut que conserver ce caractère, par croissance de Vect. En revanche, (e1,e2) n'est pas génératrice de K3 : toute combinaison λe1+μe2 a sa troisième coordonnée nulle, donc e3 n'est pas atteint.

Méthode

Prouver l'égalité de deux sous-espaces engendrés. Pour établir Vect(x1,,xp)=Vect(y1,,yq), on procède par double inclusion, chacune obtenue par le point 2 de la propriété précédente :

  • pour , il suffit de montrer que chaque générateur xi appartient à Vect(y1,,yq), c'est-à-dire de l'écrire explicitement comme combinaison linéaire des yj ;
  • pour , il suffit symétriquement d'écrire chaque yj en fonction des xi.

On n'écrit jamais « soit x=λixi un élément quelconque… » : c'est plus long et cela ne prouve rien de plus.

Exemple

Un cas typique. Dans R3, posons

u1=(1,2,3),u2=(2,3,4),v1=(1,1,1),v2=(0,1,2).

Montrons que Vect(u1,u2)=Vect(v1,v2).

Première inclusion. On cherche à écrire u1 et u2 en fonction de v1,v2. On constate que

u1=(1,2,3)=1(1,1,1)+1(0,1,2)=v1+v2,u2=(2,3,4)=2(1,1,1)+1(0,1,2)=2v1+v2.

Ainsi u1 et u2 appartiennent au sous-espace vectoriel Vect(v1,v2), donc Vect(u1,u2)Vect(v1,v2).

Seconde inclusion. Le système précédent se renverse : en soustrayant les deux égalités, u2u1=v1, puis v2=u1v1=u1(u2u1)=2u1u2. Vérifions : 2(1,2,3)(2,3,4)=(0,1,2)=v2. Donc v1,v2Vect(u1,u2), d'où Vect(v1,v2)Vect(u1,u2).

Conclusion. Les deux sous-espaces sont égaux. Notez que le calcul se réduit à résoudre deux petits systèmes, ce que le pivot fait sans réfléchir dès que les nombres se compliquent.

Propriété

Opérations qui ne changent pas le Vect. Soient x1,,xp des vecteurs de E.

  1. Permuter les vecteurs ne change pas Vect(x1,,xp).
  2. Remplacer x1 par λx1 avec λ0 ne change pas Vect(x1,,xp).
  3. Remplacer x1 par x1+μx2 (avec p2) ne change pas Vect(x1,,xp).
  4. Si xpVect(x1,,xp1), alors Vect(x1,,xp)=Vect(x1,,xp1) : on peut supprimer un générateur superflu.

Démonstration. Point 1. Immédiat : l'ensemble des combinaisons linéaires ne dépend pas de l'ordre des termes d'une somme.

Point 2. Notons V=Vect(x1,x2,,xp) et V=Vect(λx1,x2,,xp). Le vecteur λx1 appartient à V, et les autres générateurs de V aussi, donc VV. Réciproquement, x1=λ1(λx1)V puisque λ0, et les autres xi sont dans V, donc VV.

Point 3. Notons V=Vect(x1+μx2,x2,,xp). Le vecteur x1+μx2 est combinaison linéaire de x1 et x2, donc appartient à V, d'où VV. Réciproquement, x1=(x1+μx2)μx2V, d'où VV.

Point 4. L'inclusion Vect(x1,,xp1)Vect(x1,,xp) vient de la croissance. Réciproquement, posons F=Vect(x1,,xp1) : c'est un sous-espace vectoriel qui contient x1,,xp1 par construction, et qui contient xp par hypothèse. Il contient donc tous les générateurs de Vect(x1,,xp), et par minimalité Vect(x1,,xp)F.

Remarque

Les points 1, 2 et 3 sont exactement les trois opérations élémentaires du pivot de Gauss, transposées aux vecteurs. C'est le lien profond entre le premier semestre et ce chapitre : échelonner une famille de vecteurs de Kn par le pivot ne change pas le sous-espace qu'elle engendre, et l'on peut donc échelonner sans rien perdre, puis lire le résultat sur la forme échelonnée. Nous en ferons une méthode systématique après avoir défini le rang.

Somme de sous-espaces, somme directe, supplémentaires

La réunion de deux sous-espaces n'en est pas un. Le remède est immédiat : au lieu de réunir, on additionne.

La somme de deux sous-espaces

Définition

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels d'un K-espace vectoriel E. On appelle somme de F et de G l'ensemble

F+G={y+z : yF, zG}.

Propriété

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. Alors F+G est un sous-espace vectoriel de E, et c'est le plus petit sous-espace vectoriel contenant F et G :

F+G=Vect(FG).

En particulier, FF+G et GF+G.

Démonstration. F+G est un sous-espace vectoriel. On a 0E=0E+0E avec 0EF et 0EG, donc 0EF+G. Soient x=y+z et x=y+z deux éléments de F+G, avec y,yF et z,zG, et soient λ,μK. Alors

λx+μx=(λy+μy)+(λz+μz),

où l'on a utilisé la commutativité et l'associativité de l'addition pour regrouper les termes. Le premier bloc appartient à F et le second à G, par stabilité de chacun. Donc λx+μxF+G.

FF+G. Pour yF, on écrit y=y+0E avec 0EG. De même GF+G.

Minimalité. Soit H un sous-espace vectoriel de E contenant FG. Pour yF et zG, on a yH et zH, donc y+zH par stabilité : ainsi F+GH. Comme F+G est lui-même un sous-espace vectoriel contenant FG, c'est le plus petit, c'est-à-dire Vect(FG).

Exemple

Dans R3, soient F=Vect((1,0,0)) et G=Vect((0,1,0)) deux droites vectorielles. Alors

F+G={(λ,0,0)+(0,μ,0) : (λ,μ)R2}={(λ,μ,0) : (λ,μ)R2},

c'est le plan d'équation z=0. On voit bien la différence avec la réunion : FG est la figure formée des deux axes, alors que F+G est le plan tout entier.

Propriété

Si F=Vect(x1,,xp) et G=Vect(y1,,yq), alors

F+G=Vect(x1,,xp,y1,,yq).

Autrement dit : on obtient une famille génératrice de la somme en concaténant deux familles génératrices.

Démonstration. Notons V=Vect(x1,,xp,y1,,yq). Chaque xi appartient à FF+G et chaque yj à GF+G ; comme F+G est un sous-espace vectoriel, la minimalité donne VF+G. Réciproquement, soit x=y+z avec yF et zG. Le vecteur y est combinaison linéaire des xi, le vecteur z combinaison linéaire des yj, donc x est combinaison linéaire de la famille concaténée : xV.

Somme directe de deux sous-espaces

Dans l'exemple ci-dessus, chaque vecteur (λ,μ,0) du plan somme s'écrit d'une seule façon comme somme d'un vecteur de F et d'un vecteur de G. Ce n'est pas automatique, et c'est précisément la propriété qui nous intéresse.

Définition

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. On dit que la somme F+G est directe, et l'on note alors FG, lorsque tout vecteur x de F+G s'écrit de manière unique sous la forme

x=y+z,yF, zG.

Propriété

Caractérisation d'une somme directe. Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. la somme F+G est directe ;
  2. FG={0E} ;
  3. la seule décomposition du vecteur nul est la décomposition triviale : si y+z=0E avec yF et zG, alors y=z=0E.

Démonstration. 13. Le vecteur 0E appartient à F+G et admet la décomposition 0E=0E+0E. Par unicité, c'est la seule.

32. L'inclusion {0E}FG est claire, puisque 0E appartient aux deux sous-espaces. Réciproquement, soit xFG. Posons y=xF et z=xG (le sous-espace G contient x donc son opposé). Alors y+z=0E, donc par hypothèse y=0E, c'est-à-dire x=0E.

21. L'existence d'une décomposition est la définition même de F+G ; il reste l'unicité. Soit xF+G, et supposons

x=y+z=y+zavec y,yF  et  z,zG.

En regroupant, yy=zz. Le membre de gauche appartient à F (stabilité de F), le membre de droite à G. Ce vecteur commun appartient donc à FG={0E} : il est nul. D'où y=y et z=z, ce qui est l'unicité.

Remarque

L'assertion 2 est celle que l'on vérifie en pratique : c'est un calcul, souvent la résolution d'un système. L'assertion 1 est celle que l'on utilise : elle donne le droit de parler de « la » composante de x sur F et de « la » composante sur G, ce qui fondera plus loin la notion de projecteur.

Attention à ne pas écrire FG= : c'est impossible, puisque 0E appartient toujours aux deux. La condition est FG={0E}, avec les accolades.

Sous-espaces supplémentaires

Définition

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de E. On dit que F et G sont supplémentaires dans E, et l'on note E=FG, lorsque

F+G=EetFG={0E},

c'est-à-dire lorsque tout vecteur de E s'écrit de manière unique comme somme d'un vecteur de F et d'un vecteur de G.

Méthode

Montrer que E=FG par analyse-synthèse. C'est la méthode générale, valable même en dimension infinie.

  1. Analyse. Soit xE. Supposer x=y+z avec yF et zG, et déduire de ces contraintes des expressions explicites de y et de z en fonction de x. Cette étape prouve l'unicité, donc le caractère direct de la somme.
  2. Synthèse. Poser y et z égaux aux expressions trouvées, et vérifier trois choses : yF, zG, et y+z=x. Cette étape prouve l'existence, donc F+G=E.
  3. Conclusion. Écrire « tout vecteur de E se décompose de manière unique, donc E=FG ».

Ne jamais sauter la synthèse : l'analyse ne fournit que des candidats.

Exemple

Fonctions paires et fonctions impaires. Soient E=F(R,K), P le sous-espace des fonctions paires et I celui des fonctions impaires. Montrons que E=PI.

Analyse. Soit fE, et supposons f=g+h avec g paire et h impaire. Pour tout tR,

f(t)=g(t)+h(t)etf(t)=g(t)+h(t)=g(t)h(t).

En additionnant puis en soustrayant ces deux égalités, on obtient nécessairement

g(t)=f(t)+f(t)2,h(t)=f(t)f(t)2.

Les fonctions g et h sont donc entièrement déterminées par f : la décomposition, si elle existe, est unique.

Synthèse. Définissons g et h par les formules ci-dessus. Ce sont bien des applications de R dans K. Pour tout t,

g(t)=f(t)+f(t)2=g(t),h(t)=f(t)f(t)2=h(t),

donc gP et hI. Enfin g(t)+h(t)=f(t)+f(t)+f(t)f(t)2=f(t), donc g+h=f.

Conclusion. F(R,K)=PI. On peut retrouver directement l'intersection nulle : si f est à la fois paire et impaire, alors f(t)=f(t)=f(t) pour tout t, donc 2f(t)=0 et f=0.

Exemple

Matrices symétriques et antisymétriques. Soient E=Mn(K), Sn(K) le sous-espace des matrices symétriques et An(K) celui des matrices antisymétriques. Le raisonnement est identique.

Analyse. Si M=S+A avec tS=S et tA=A, alors en transposant, tM=SA. On en tire

S=M+tM2,A=MtM2.

Synthèse. Ces deux matrices conviennent : t ⁣(M+tM2)=tM+M2=S donc S est symétrique, t ⁣(MtM2)=tMM2=A donc A est antisymétrique, et S+A=M.

Conclusion. Mn(K)=Sn(K)An(K). C'est l'énoncé démontré au chapitre précédent par analyse-synthèse : il portait déjà, sans le nom, sur une décomposition en somme directe.

Exemple

Une droite et un plan de R3. Soient F={(x,y,z)R3:x+y+z=0} et G=Vect((1,0,0)). Montrons que R3=FG.

Intersection. Soit xFG. Comme xG, il s'écrit x=(λ,0,0) ; comme xF, ses coordonnées vérifient λ+0+0=0, donc λ=0 et x=0R3. Ainsi FG={0}.

Somme. Soit x=(a,b,c)R3. Cherchons λ tel que x(λ,0,0)F, c'est-à-dire (aλ)+b+c=0, soit λ=a+b+c. Posons alors

z=(a+b+c,0,0)G,y=xz=(bc, b, c).

La somme des coordonnées de y vaut bc+b+c=0, donc yF, et x=y+z. D'où F+G=R3.

Conclusion. R3=FG : un plan vectoriel et une droite vectorielle non contenue dans ce plan sont supplémentaires.

Remarque

Supplémentaire n'est pas complémentaire, et il n'y a pas unicité. Deux confusions à éviter.

D'abord le vocabulaire : le complémentaire de F dans E est l'ensemble des vecteurs qui ne sont pas dans F, ce n'est jamais un sous-espace vectoriel (il ne contient pas 0E). Un supplémentaire, lui, est un sous-espace vectoriel, et il rencontre F en 0E.

Ensuite l'unicité : un sous-espace admet en général une infinité de supplémentaires. Dans R2, la droite F=Vect((1,0)) admet pour supplémentaire toute droite Vect((a,b)) avec b0 — et il y en a une infinité. On dit donc « un supplémentaire de F », jamais « le » supplémentaire. Ce qui sera unique, en dimension finie, c'est seulement la dimension de ces supplémentaires.

Somme d'un nombre fini de sous-espaces

Définition

Soient F1,,Fp des sous-espaces vectoriels de E. Leur somme est

i=1pFi=F1++Fp={x1+x2++xp : xiFi pour tout i}.

C'est un sous-espace vectoriel de E, égal à Vect(F1Fp) : la démonstration est identique à celle du cas p=2, par récurrence.

On dit que cette somme est directe, et l'on note alors i=1pFi, lorsque tout vecteur de F1++Fp s'écrit de manière unique sous la forme x1++xp avec xiFi pour tout i.

Enfin, on dit que F1,,Fp sont supplémentaires dans E lorsque E=i=1pFi.

Propriété

Soient F1,,Fp des sous-espaces vectoriels de E. La somme F1++Fp est directe si et seulement si la seule décomposition du vecteur nul est la décomposition triviale :

(x1++xp=0E  avec  xiFi pour tout i)    (x1==xp=0E).

Démonstration. Sens direct. Si la somme est directe, l'unicité de la décomposition de 0E, qui admet la décomposition triviale, impose que ce soit la seule.

Sens réciproque. Supposons la condition vérifiée, et soit x un vecteur de la somme admettant deux décompositions :

x=x1++xp=x1++xp,xi,xiFi.

En soustrayant, (x1x1)++(xpxp)=0E, où chaque xixi appartient à Fi par stabilité. L'hypothèse donne xixi=0E pour tout i, c'est-à-dire xi=xi. La décomposition est unique.

Remarque

Le piège du chapitre : pour p3, les intersections deux à deux nulles ne suffisent pas. On aimerait que la condition « FiFj={0E} pour tous ij » caractérise la somme directe, comme dans le cas p=2. C'est faux, et le contre-exemple est de la plus grande simplicité.

Dans E=R2, prenons trois droites deux à deux distinctes :

F1=Vect((1,0)),F2=Vect((0,1)),F3=Vect((1,1)).

Deux droites distinctes de R2 se coupent uniquement en l'origine, donc FiFj={0} pour tous ij. Pourtant la somme n'est pas directe : le vecteur nul admet la décomposition non triviale

(1,0)F1+(0,1)F2+(1,1)F3=(0,0).

Autrement dit, le vecteur (1,1) appartient à F3 et aussi à F1+F2 : c'est cette dernière condition, et non les intersections deux à deux, qu'il faut contrôler. Pour p3, la seule méthode est de revenir à la définition : partir de x1++xp=0E et démontrer que tous les xi sont nuls.

Exemple

Dans E=K3, posons Fi=Vect(ei) pour i{1,2,3}, où (e1,e2,e3) est la famille des triplets (1,0,0), (0,1,0), (0,0,1). Montrons que E=F1F2F3.

Somme. Tout x=(a,b,c) s'écrit x=ae1+be2+ce3, avec ae1F1, be2F2, ce3F3. Donc E=F1+F2+F3.

Caractère direct. Soit x1+x2+x3=0E avec xiFi. Écrivons x1=αe1, x2=βe2, x3=γe3. L'égalité s'écrit (α,β,γ)=(0,0,0), donc α=β=γ=0 et x1=x2=x3=0E.

Conclusion. K3=F1F2F3. Cet exemple est le prototype : nous verrons qu'une base de E n'est rien d'autre qu'une décomposition de E en somme directe de droites.

Familles libres, familles génératrices, bases

Nous savons fabriquer des sous-espaces à partir de vecteurs. Reste la question de l'économie : combien de vecteurs faut-il, et quand y en a-t-il de trop ? Toute la suite du chapitre repose sur les trois notions ci-dessous.

Familles libres et familles liées

Définition

Soit (x1,,xp) une famille finie de vecteurs d'un K-espace vectoriel E.

  • La famille est libre (on dit aussi que les vecteurs sont linéairement indépendants) lorsque
(λ1,,λp)Kp,(λ1x1++λpxp=0E    λ1==λp=0).
  • La famille est liée dans le cas contraire, c'est-à-dire s'il existe des scalaires λ1,,λp non tous nuls tels que λ1x1++λpxp=0E. Une telle égalité s'appelle une relation de liaison (ou relation de dépendance linéaire) entre les xi.

Par convention, la famille vide est libre.

Remarque

La rédaction attendue est toujours la même, et il faut la connaître par cœur : « Soient λ1,,λp des scalaires tels que λ1x1++λpxp=0E. Montrons que λ1==λp=0. »

Deux fautes de logique à éviter absolument. D'une part, écrire « la famille est libre car 0x1++0xp=0E » : cette égalité est vraie pour toute famille, elle ne prouve rien. D'autre part, confondre la négation : une famille n'est pas libre lorsqu'il existe une relation non triviale, ce qui se démontre en exhibant des coefficients explicites, non en constatant qu'on n'arrive pas à conclure.

Propriété

Soit (x1,,xp) une famille de vecteurs de E.

  1. Une famille d'un seul vecteur (x1) est libre si et seulement si x10E.
  2. Une famille de deux vecteurs (x1,x2) est liée si et seulement si l'un des deux est multiple de l'autre (on dit qu'ils sont colinéaires).
  3. Toute famille contenant le vecteur nul est liée.
  4. Toute famille dont deux vecteurs sont égaux est liée.
  5. Toute sous-famille d'une famille libre est libre. Par contraposée, toute famille contenant une sous-famille liée est liée.
  6. La famille (x1,,xp) (avec p2) est liée si et seulement si l'un de ses vecteurs est combinaison linéaire des autres.

Démonstration. Point 1. Si x1=0E, la relation 1x1=0E a un coefficient non nul : la famille est liée. Si x10E et λx1=0E, la règle de calcul λx=0Eλ=0 ou x=0E impose λ=0 : la famille est libre.

Point 2. Si (x1,x2) est liée, il existe (λ1,λ2)(0,0) avec λ1x1+λ2x2=0E. Quitte à échanger les rôles, supposons λ10 : alors x1=λ2λ1x2, donc x1 est multiple de x2. Réciproquement, si x1=αx2, alors 1x1αx2=0E est une relation de liaison de coefficient 10.

Point 3. Si xk=0E, la relation 0x1++1xk++0xp=0E convient.

Point 4. Si xk=xl avec kl, la relation 1xk+(1)xl=0E, complétée par des coefficients nuls, convient.

Point 5. Soit (xi)iJ une sous-famille, avec J{1,,p}. Une relation iJλixi=0E se prolonge en une relation portant sur toute la famille, en posant λi=0 pour iJ. La liberté de la grande famille donne alors λi=0 pour tout i, en particulier pour iJ.

Point 6. Supposons la famille liée : il existe λ1,,λp non tous nuls avec iλixi=0E. Choisissons k tel que λk0. Alors

xk=1λkikλixi,

donc xk est combinaison linéaire des autres. Réciproquement, si xk=ikμixi, alors ikμixi+(1)xk=0E est une relation de liaison, de coefficient 10 devant xk.

Remarque

Le point 6 mérite une précision qui fait souvent perdre des points : dans une famille liée, ce n'est pas n'importe lequel des vecteurs qui est combinaison des autres, c'est au moins un d'entre eux, à savoir un de ceux dont le coefficient est non nul dans une relation de liaison. Par exemple, dans R2, la famille ((1,0),(2,0),(0,1)) est liée, et le premier vecteur est bien combinaison des autres — mais (0,1), lui, ne l'est pas.

Exemple

Une famille libre de R3. Montrons que (u1,u2,u3) avec u1=(1,1,0), u2=(0,1,1), u3=(1,0,1) est libre. Soient λ1,λ2,λ3 tels que λ1u1+λ2u2+λ3u3=0R3. En écrivant l'égalité coordonnée par coordonnée, on obtient le système homogène

{λ1+λ3=0λ1+λ2=0λ2+λ3=0

Menons le pivot. Avec L2L2L1, le système devient λ1+λ3=0, λ2λ3=0, λ2+λ3=0. Puis L3L3L2 donne 2λ3=0, d'où λ3=0, puis λ2=0 et λ1=0. La famille est libre.

Notez le point de vigilance : ce raisonnement utilise 20 dans K, ce qui est vrai dans R et dans C. Il n'y a donc rien à craindre ici, mais l'habitude de repérer les divisions est bonne.

Exemple

Une famille liée. Dans R3, la famille ((1,2,3),(2,3,4),(3,5,7)) est liée, car

(1,2,3)+(2,3,4)=(3,5,7),

c'est-à-dire 1(1,2,3)+1(2,3,4)+(1)(3,5,7)=0R3, relation dont les coefficients ne sont pas tous nuls. Pour montrer qu'une famille est liée, on exhibe ainsi une relation : c'est plus court que tout pivot.

Trois techniques pour les familles de fonctions et de polynômes

Propriété

Familles de polynômes échelonnées en degré. Soit (P0,P1,,Pn) une famille de polynômes non nuls de K[X] dont les degrés sont deux à deux distincts. Alors cette famille est libre.

Démonstration. Quitte à renuméroter les polynômes — ce qui ne change ni le caractère libre ni le caractère lié —, supposons les degrés rangés dans l'ordre strictement croissant :

degP0<degP1<<degPn.

Soient λ0,,λn des scalaires tels que λ0P0++λnPn=0, et supposons par l'absurde qu'ils ne soient pas tous nuls. Notons k le plus grand indice tel que λk0. La relation s'écrit alors

λkPk=i=0k1λiPi.

Le membre de gauche est de degré degPk, puisque λk0 et Pk0. Le membre de droite est une somme de polynômes de degrés degPi avec i<k, donc son degré est majoré par maxi<kdegPi=degPk1<degPk. On obtient

degPkdegPk1<degPk,

ce qui est absurde. Donc tous les λi sont nuls, et la famille est libre.

(Si k=0, la relation s'écrit λ0P0=0 avec λ00, donc P0=0, ce qui contredit l'hypothèse.)

Exemple

La famille (1,X,X2,,Xn) est libre dans K[X] : ses éléments sont non nuls et de degrés 0,1,,n, deux à deux distincts. Il en va de même de la famille

(1, 1+X, 1+X+X2, , 1+X++Xn),

dont les degrés sont encore 0,1,,n : voilà une famille libre obtenue sans le moindre calcul. Le même argument s'applique à (X3,X5X,X7+2), de degrés 3, 5, 7.

Méthode

Étudier la liberté d'une famille de fonctions. Une relation λ1f1++λpfp=0 signifie que la fonction λ1f1++λpfp est nulle en tout point. On dispose donc d'une infinité d'équations, dont on choisit les plus commodes. Trois techniques, à combiner librement.

Technique A — évaluer en des points bien choisis. Substituer à la variable des valeurs qui annulent le plus de termes possible (0, 1, 1, les racines apparentes, les points où une fonction n'est pas définie par continuité…). Chaque évaluation donne une équation scalaire ; il suffit d'en obtenir assez pour conclure.

Technique B — dériver. Si les fonctions sont dérivables, la relation se dérive autant de fois qu'on veut, ce qui produit de nouvelles relations que l'on évalue à leur tour. C'est la technique reine pour les exponentielles et les fonctions trigonométriques.

Technique C — passer à la limite. Faire tendre la variable vers une borne du domaine (souvent +) après avoir divisé par le terme prépondérant : la croissance comparée fait disparaître tous les termes sauf un, dont le coefficient est alors nul. On recommence avec les termes restants.

Pour montrer qu'une famille de fonctions est liée, on exhibe au contraire une identité connue : cos2+sin2=1, ou cos(2t)=2cos2t1.

Exemple

Trois exponentielles. Montrons que la famille (f1,f2,f3) de F(R,R) définie par f1(t)=et, f2(t)=e2t, f3(t)=e3t est libre.

Par la limite (technique C). Soient λ1,λ2,λ3 tels que λ1et+λ2e2t+λ3e3t=0 pour tout tR. Divisons par e3t, qui ne s'annule pas :

λ1e2t+λ2et+λ3=0pour tout tR.

Faisons tendre t vers + : les deux premiers termes tendent vers 0, donc λ3=0. Il reste λ1et+λ2e2t=0 pour tout t ; en divisant par e2t et en refaisant tendre t vers +, on obtient λ2=0, puis λ1et=0 donne λ1=0.

Par dérivation (technique B). On peut aussi dériver deux fois la relation et l'évaluer en 0, ce qui donne le système

{λ1+λ2+λ3=0λ1+2λ2+3λ3=0λ1+4λ2+9λ3=0

dont le pivot donne λ1=λ2=λ3=0. En effet, L2L2L1 et L3L3L1 donnent λ2+2λ3=0 et 3λ2+8λ3=0, puis L3L33L2 donne 2λ3=0.

Exemple

Une famille liée de fonctions. La famille (t1, tcos2t, tcos(2t)) est liée dans F(R,R), car cos(2t)=2cos2t1 pour tout réel t, c'est-à-dire

1(t1)2(tcos2t)+1(tcos(2t))=0.

Bases et coordonnées

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. Une famille finie B=(e1,,en) de vecteurs de E est une base de E lorsqu'elle est à la fois libre et génératrice de E.

Propriété

Existence et unicité des coordonnées. Soit B=(e1,,en) une famille de vecteurs de E. Les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. B est une base de E ;
  2. tout vecteur x de E s'écrit de manière unique sous la forme x=i=1nxiei avec (x1,,xn)Kn ;
  3. E=Vect(e1)Vect(e2)Vect(en) et aucun ei n'est nul.

Les scalaires x1,,xn du point 2 s'appellent les coordonnées (ou composantes) de x dans la base B.

Démonstration. 12. Supposons B base. L'existence de l'écriture est exactement le caractère générateur. Pour l'unicité, supposons

x=i=1nxiei=i=1nyiei.

En soustrayant, i=1n(xiyi)ei=0E. La famille étant libre, tous les coefficients sont nuls : xi=yi pour tout i.

21. L'existence de l'écriture donne E=Vect(e1,,en), donc le caractère générateur. Pour la liberté, soit iλiei=0E. Le vecteur 0E admet aussi l'écriture i0ei ; par unicité de l'écriture de 0E, on obtient λi=0 pour tout i.

2    3. Un vecteur de Vect(ei) est exactement de la forme xiei. Écrire x comme somme ixiei revient donc à le décomposer sur la somme Vect(e1)++Vect(en), et l'unicité de l'écriture ixiei équivaut à l'unicité de cette décomposition — à ceci près qu'il faut savoir que chaque xi est déterminé par le vecteur xiei, ce qui est vrai si et seulement si ei0E. D'où l'équivalence avec le point 3, sous cette réserve.

Remarque

Une base est donc un système de repérage : elle transforme un vecteur abstrait en une liste de n nombres, et cette traduction est fidèle (aucune perte, aucune ambiguïté). C'est ce mécanisme, et rien d'autre, qui permettra au chapitre suivant de remplacer les vecteurs par des colonnes de nombres et les applications linéaires par des matrices.

Attention à l'ordre : une base est une famille, pas un ensemble. Les bases (e1,e2) et (e2,e1) sont deux bases distinctes de K2, car les coordonnées d'un même vecteur n'y sont pas les mêmes — elles sont échangées.

Définition

Bases canoniques. Les espaces de référence possèdent une base privilégiée, dite canonique.

  • Dans Kn : la famille (e1,,en)ei=(0,,0,1,0,,0), le 1 étant en i-ème position. Autrement dit, la j-ème coordonnée de ei est δi,j.
  • Dans Kn[X] : la famille (1,X,X2,,Xn), qui compte n+1 éléments.
  • Dans Mn,p(K) : la famille (Ei,j)1in, 1jp des matrices élémentaires, qui compte np éléments.

Démonstration (ce sont bien des bases). Cas de Kn. Pour x=(x1,,xn), on a x=i=1nxiei : la famille est génératrice. Si iλiei=0Kn, alors le n-uplet (λ1,,λn) est nul, donc tous les λi sont nuls : la famille est libre.

Cas de Kn[X]. Un polynôme de degré au plus n s'écrit P=k=0nakXk, donc la famille est génératrice. Elle est libre : soit parce que ses éléments sont non nuls et de degrés deux à deux distincts, soit parce qu'un polynôme est nul si et seulement si tous ses coefficients sont nuls.

Cas de Mn,p(K). C'est exactement la propriété démontrée au chapitre précédent : toute matrice s'écrit A=ijai,jEi,j (caractère générateur), et cette écriture est unique (liberté).

Exemple

Une base non canonique. La famille (1, X1, (X1)2) est une base de K2[X]. Elle est libre (degrés 0, 1, 2, deux à deux distincts, polynômes non nuls). Elle est génératrice : pour PK2[X], la formule de Taylor pour les polynômes en 1 donne

P=P(1)+P(1)(X1)+P(1)2(X1)2.

Les coordonnées de P dans cette base sont donc (P(1),P(1),12P(1)). Par exemple, P=X2 a pour coordonnées (1,2,1), ce qui se vérifie : 1+2(X1)+(X1)2=1+2X2+X22X+1=X2.

Cet exemple illustre l'intérêt de changer de base : les coordonnées dans la base canonique donnent les coefficients, celles dans cette base-ci donnent les dérivées en 1.

Espaces vectoriels de dimension finie

Définition et premiers théorèmes

Définition

Un K-espace vectoriel E est dit de dimension finie lorsqu'il admet une famille génératrice finie. Dans le cas contraire, il est dit de dimension infinie.

Exemple

Les espaces Kn, Kn[X] et Mn,p(K) sont de dimension finie, puisqu'ils admettent une base canonique finie, qui est en particulier génératrice.

En revanche, K[X] n'est pas de dimension finie. En effet, soit (P1,,Pp) une famille finie de polynômes, et soit N=maxidegPi (en convenant que la famille contient au moins un polynôme non nul, sinon le raisonnement est immédiat). Toute combinaison linéaire des Pi est de degré au plus N, donc Vect(P1,,Pp)KN[X], et le polynôme XN+1 n'y appartient pas. Aucune famille finie n'engendre donc K[X].

De même, F(I,K) et KN ne sont pas de dimension finie. Le programme s'arrête là : on se contente de constater qu'un espace n'est pas de dimension finie, sans développer aucune théorie pour ces espaces.

Avant d'énoncer les grands théorèmes, un petit lemme dont nous nous servirons trois fois.

Propriété

Soit (x1,,xp) une famille libre de E, et soit xE. Alors

(x1,,xp,x)  est libre    xVect(x1,,xp).

Démonstration. Sens direct par contraposée. Si xVect(x1,,xp), écrivons x=i=1pμixi. Alors μ1x1++μpxp+(1)x=0E est une relation de liaison à coefficients non tous nuls (celui de x vaut 1) : la famille augmentée est liée.

Sens réciproque. Supposons xVect(x1,,xp), et soit une relation

λ1x1++λpxp+λx=0E.

Si λ0, on peut écrire x=1λi=1pλixi, donc xVect(x1,,xp) : c'est exclu. Donc λ=0, et la relation devient iλixi=0E. La famille (x1,,xp) étant libre, tous les λi sont nuls. La famille augmentée est donc libre.

Propriété

Théorème de la base extraite. Soit E un K-espace vectoriel non réduit à {0E}, engendré par une famille finie (x1,,xp). Alors on peut extraire de cette famille une base de E : il existe une partie J de {1,,p} telle que (xi)iJ soit une base de E.

Démonstration. Considérons l'ensemble

J={J{1,,p} : (xi)iJ engendre E}.

Cet ensemble est non vide, puisqu'il contient J={1,,p} par hypothèse. L'ensemble des cardinaux des éléments de J est donc une partie non vide de N : elle admet un plus petit élément. Choisissons J0J de cardinal minimal, et notons r ce cardinal.

Remarquons d'abord que J0 : la famille vide engendre {0E}, qui est différent de E par hypothèse.

Montrons que la famille (xi)iJ0 est libre. Supposons-la liée : il existe alors un indice kJ0 tel que xk soit combinaison linéaire des autres vecteurs de la famille, c'est-à-dire xkVect((xi)iJ0{k}). D'après la propriété de suppression d'un générateur superflu,

Vect((xi)iJ0)=Vect((xi)iJ0{k}),

donc J0{k} appartient encore à J, avec un cardinal r1<r. Cela contredit la minimalité de r.

La famille (xi)iJ0 est donc libre et génératrice : c'est une base de E.

Propriété

Théorème d'existence d'une base. Tout K-espace vectoriel de dimension finie admet une base finie.

Démonstration. Soit E de dimension finie. Si E={0E}, la famille vide est une base de E : elle est libre par convention, et elle engendre Vect()={0E}=E. Sinon, E admet une famille génératrice finie, dont le théorème de la base extraite permet d'extraire une base.

Propriété

Théorème de la base incomplète. Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie, L=(x1,,xr) une famille libre de E et G=(g1,,gp) une famille génératrice de E. Alors on peut compléter L en une base de E à l'aide de vecteurs de G : il existe une partie J de {1,,p} telle que

(x1,,xr,(gj)jJ)

soit une base de E.

En particulier, toute famille libre d'un espace de dimension finie peut être complétée en une base.

Démonstration. Considérons l'ensemble

J={J{1,,p} : (x1,,xr,(gj)jJ) est libre}.

Cet ensemble est non vide, car J= y appartient : la famille L est libre par hypothèse. Les cardinaux des éléments de J sont majorés par p ; il existe donc J0J de cardinal maximal. Notons B=(x1,,xr,(gj)jJ0), famille libre par construction, et V=Vect(B).

Montrons que V=E. Il suffit pour cela de prouver que gkV pour tout k{1,,p} : le sous-espace V contiendra alors la famille génératrice G, donc E=Vect(G)V par minimalité du Vect.

Soit donc k{1,,p}. Si kJ0, alors gk est l'un des vecteurs de B, donc gkV. Si kJ0, raisonnons par l'absurde en supposant gkV. D'après le lemme précédent, la famille B augmentée de gk est libre ; or c'est exactement la famille associée à J0{k}, dont le cardinal est celui de J0 augmenté de 1. Cela contredit la maximalité de J0. Donc gkV.

Ainsi B est libre et génératrice : c'est une base de E, qui contient L et dont les autres vecteurs proviennent de G. La forme « en particulier » s'obtient en prenant pour G n'importe quelle famille génératrice finie de E, qui existe par hypothèse.

Remarque

Les deux théorèmes sont duaux l'un de l'autre, et il faut les retenir ensemble : d'une famille trop grosse (génératrice) on extrait une base en enlevant des vecteurs, et une famille trop petite (libre) se complète en une base en ajoutant des vecteurs. Dans les deux cas, la base est un point d'équilibre : assez de vecteurs pour engendrer, pas assez pour qu'il y ait des relations.

Notez aussi la structure commune des deux démonstrations : on considère un ensemble fini de familles candidates, on en choisit une extrémale (cardinal minimal dans un cas, maximal dans l'autre), et l'on montre que cette extrémalité force la propriété manquante. C'est un schéma de démonstration à connaître.

Le lemme fondamental et le théorème de la dimension

Tout ce qui suit repose sur l'énoncé ci-dessous, qui est le seul point réellement technique du chapitre. Il dit qu'on ne peut pas « entasser » plus de vecteurs indépendants qu'il n'en faut pour engendrer.

Propriété

Lemme fondamental. Soit E un K-espace vectoriel engendré par n vecteurs x1,,xn (avec nN). Alors toute famille de n+1 vecteurs de E est liée.

Conséquence immédiate : dans un espace engendré par n vecteurs, toute famille libre a au plus n vecteurs.

Démonstration. Raisonnons par récurrence sur n.

Initialisation (n=0). La famille vide engendre E={0E}. Une famille de 1 vecteur de E est nécessairement (0E), qui est liée puisqu'elle contient le vecteur nul.

Hérédité. Soit n1. Supposons la propriété vraie au rang n1, c'est-à-dire : dans tout espace engendré par n1 vecteurs, toute famille de n vecteurs est liée. Soient E=Vect(x1,,xn) et y1,,yn+1 des vecteurs de E. Chacun s'écrit comme combinaison linéaire des xj :

yi=j=1nai,jxjpour i{1,,n+1},

avec des scalaires ai,j. Posons F=Vect(x1,,xn1) : c'est un espace engendré par n1 vecteurs, auquel l'hypothèse de récurrence s'applique.

Premier cas : ai,n=0 pour tout i. Alors chaque yi appartient à F. En particulier, les n vecteurs y1,,yn sont dans F : par hypothèse de récurrence, ils forment une famille liée. La famille (y1,,yn+1), qui contient cette sous-famille liée, est donc liée elle aussi.

Second cas : il existe i0 tel que ai0,n0. Quitte à renuméroter les yi — ce qui ne change pas le caractère lié —, supposons i0=n+1, c'est-à-dire an+1,n0. Pour i{1,,n}, posons

zi=yiai,nan+1,nyn+1.

Calculons la composante de zi sur xn : elle vaut ai,nai,nan+1,nan+1,n=0. Ainsi zi s'écrit comme combinaison linéaire de x1,,xn1 seulement, c'est-à-dire ziF.

Nous disposons donc de n vecteurs z1,,zn dans l'espace F, engendré par n1 vecteurs : l'hypothèse de récurrence affirme qu'ils sont liés. Il existe donc des scalaires λ1,,λn non tous nuls tels que i=1nλizi=0E. En remplaçant zi par sa définition,

i=1nλiyi  (i=1nλiai,nan+1,n)yn+1=0E.

C'est une relation de liaison entre y1,,yn+1, et ses coefficients ne sont pas tous nuls puisque les λi ne le sont pas. La famille (y1,,yn+1) est donc liée.

Dans les deux cas, la conclusion est acquise, ce qui achève la récurrence.

Conséquence. Si une famille libre avait pn+1 vecteurs, sa sous-famille formée des n+1 premiers serait libre, alors que le lemme la déclare liée. Donc pn.

Remarque

Cette démonstration est un pivot de Gauss déguisé. L'opération zi=yiai,nan+1,nyn+1 est exactement l'élimination du coefficient de xn dans la ligne i à l'aide de la ligne n+1 prise comme pivot, et la récurrence consiste à recommencer avec une inconnue de moins. Si le mécanisme vous semble opaque, écrivez le cas n=2 à la main : trois vecteurs du plan, deux générateurs, une élimination.

Propriété

Théorème de la dimension. Soit E un K-espace vectoriel de dimension finie. Alors toutes les bases de E ont le même nombre d'éléments.

Démonstration. L'espace E admet au moins une base, d'après le théorème d'existence. Soient B=(e1,,en) et B=(f1,,fm) deux bases de E.

La famille B est génératrice de E, qui est donc engendré par n vecteurs. La famille B est libre : d'après le lemme fondamental, elle a au plus n vecteurs, soit mn.

En échangeant les rôles de B et de B, on obtient nm. Donc m=n.

Définition

Soit E un K-espace vectoriel de dimension finie. Le nombre d'éléments commun à toutes les bases de E s'appelle la dimension de E et se note dimE, ou dimKE lorsqu'il faut préciser le corps de base.

Par convention, dim{0E}=0 (la base est la famille vide).

Un espace de dimension 1 s'appelle une droite vectorielle, un espace de dimension 2 un plan vectoriel.

Propriété

Dimensions de référence. Pour tous entiers n1 et p1 :

dimKKn=n,dimKKn[X]=n+1,dimKMn,p(K)=np,dimRC=2,dimCC=1.

De plus, si E et F sont de dimension finie, alors E×F l'est aussi et

dim(E×F)=dimE+dimF.

Démonstration. Les trois premiers points se lisent sur les bases canoniques, dont on a déjà vérifié que ce sont des bases : elle compte n vecteurs dans Kn, n+1 polynômes dans Kn[X] (à savoir 1,X,,Xn : attention à ne pas oublier le 1), et np matrices élémentaires dans Mn,p(K).

Pour C : vu comme C-espace vectoriel, la famille (1) est une base, car tout z s'écrit z=z×1 et 10. Vu comme R-espace vectoriel, la famille (1,i) est une base : elle est génératrice puisque tout complexe s'écrit a+ib avec a,b réels, et libre puisque a+ib=0 avec a,b réels entraîne a=b=0 (unicité de la partie réelle et de la partie imaginaire).

Produit. Soient (e1,,en) une base de E et (f1,,fm) une base de F. Montrons que la famille de n+m vecteurs

((e1,0F),,(en,0F), (0E,f1),,(0E,fm))

est une base de E×F. Génératrice : pour (x,y)E×F, écrivons x=ixiei et y=jyjfj ; alors

(x,y)=i=1nxi(ei,0F)+j=1myj(0E,fj),

comme on le vérifie composante par composante. Libre : si iλi(ei,0F)+jμj(0E,fj)=(0E,0F), alors en identifiant les deux composantes, iλiei=0E et jμjfj=0F, d'où λi=0 et μj=0 par liberté des deux bases. Donc dim(E×F)=n+m.

Remarque

La dimension dépend du corps de base, et le cas de C le montre de la façon la plus nette : le même ensemble est de dimension 1 sur C et de dimension 2 sur R. C'est pourquoi l'énoncé complet est toujours « dimKE », et pourquoi il faut préciser le corps dès qu'il y a ambiguïté. Plus généralement, si E est un C-espace vectoriel de dimension n, alors, vu comme R-espace vectoriel, il est de dimension 2n.

Attention également au décalage de Kn[X] : sa dimension est n+1, pas n. La faute est fréquente et elle fausse tous les raisonnements de dimension qui suivent.

Le théorème du bon cardinal

Propriété

Théorème du bon cardinal. Soit E un K-espace vectoriel de dimension finie n, et soit V une famille de p vecteurs de E.

  1. Si V est libre, alors pn.
  2. Si V est génératrice, alors pn.
  3. Si p=n, alors : V est une base      V est libre      V est génératrice.

Démonstration. Fixons une base B=(e1,,en) de E, qui existe et compte n vecteurs par définition de la dimension.

Point 1. L'espace E est engendré par les n vecteurs de B. Le lemme fondamental affirme que toute famille libre a au plus n vecteurs, donc pn.

Point 2. Si V est génératrice et si E{0E}, le théorème de la base extraite fournit une base extraite de V. Cette base a n éléments d'après le théorème de la dimension, et c'est une sous-famille de V : donc pn. Si E={0E}, alors n=0 et l'inégalité est triviale.

Point 3, cas libre. Supposons V libre de cardinal n. Le théorème de la base incomplète permet de la compléter en une base B de E. Or B a exactement n éléments (théorème de la dimension) et contient déjà les n vecteurs de V : aucun vecteur n'a donc été ajouté, et V=B est une base.

Point 3, cas générateur. Supposons V génératrice de cardinal n, avec E{0E}. Le théorème de la base extraite en extrait une base, qui compte n éléments. Cette base est une sous-famille de V ayant le même cardinal que V : c'est donc V tout entière, qui est ainsi une base. (Si E={0E}, alors n=0 et la famille vide est bien une base.)

Enfin, une base est par définition libre et génératrice, ce qui ferme les équivalences.

Remarque

C'est le résultat le plus rentable du chapitre. Vérifier qu'une famille est une base demande normalement deux démonstrations : la liberté et le caractère générateur. Le théorème du bon cardinal remplace la seconde par un simple comptage, à condition de connaître dimE.

La rédaction type, à reproduire telle quelle : « La famille V est libre et compte 3 vecteurs, or dimR3=3 : c'est donc une base de R3. »

Deux mises en garde. D'abord, le comptage seul ne suffit jamais : une famille de n vecteurs peut très bien n'être ni libre ni génératrice — par exemple ((1,0),(2,0)) dans R2. Ensuite, il faut avoir justifié la dimension de l'espace avant de compter ; c'est là que les dimensions de référence doivent être sues sans hésiter.

Exemple

Montrons que (1+X, 1X, X2) est une base de R2[X].

La famille est libre : soit λ(1+X)+μ(1X)+νX2=0. En identifiant les coefficients de 1, de X et de X2 dans ce polynôme nul, on obtient λ+μ=0, λμ=0 et ν=0. Les deux premières équations donnent λ=μ=0 (en additionnant puis en soustrayant).

La famille compte 3 vecteurs, et dimR2[X]=2+1=3. D'après le théorème du bon cardinal, c'est une base de R2[X] : il est inutile de vérifier qu'elle est génératrice.

Dimension et sous-espaces

Dimension d'un sous-espace

Propriété

Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie et F un sous-espace vectoriel de E. Alors :

  1. F est de dimension finie et dimFdimE ;
  2. dimF=dimE    F=E.

Démonstration. Posons n=dimE.

Point 1. Considérons l'ensemble des cardinaux des familles libres de vecteurs de F. Une telle famille est en particulier une famille libre de E, donc son cardinal est majoré par n d'après le théorème du bon cardinal. Cet ensemble de cardinaux est une partie de N, non vide (la famille vide est libre, de cardinal 0) et majorée par n : il admet donc un plus grand élément rn. Soit L=(x1,,xr) une famille libre de F de cardinal maximal r.

Montrons que L engendre F. Soit xF. Si r=0, alors F ne contient aucun vecteur non nul (sinon la famille formée de ce vecteur serait libre, de cardinal 1>0), donc F={0E}=Vect(L). Si r1, la famille (x1,,xr,x) est formée de vecteurs de F et compte r+1 éléments : par maximalité de r, elle ne peut pas être libre. D'après le lemme sur l'ajout d'un vecteur à une famille libre, cela signifie que xVect(x1,,xr). Donc FVect(L), et l'inclusion réciproque est claire puisque les xi sont dans F, qui est un sous-espace vectoriel.

Ainsi L est une base de F : l'espace F est de dimension finie, et dimF=rn.

Point 2. Si F=E, l'égalité des dimensions est évidente. Réciproquement, supposons dimF=n. Soit B une base de F : c'est une famille libre de n vecteurs de E, donc une base de E d'après le théorème du bon cardinal. Par conséquent

E=Vect(B)=F,

la dernière égalité parce que B est une base de F.

Remarque

Le point 2 est un outil de démonstration d'une efficacité redoutable : pour montrer que deux sous-espaces sont égaux, il suffit de montrer une inclusion et l'égalité des dimensions. On économise ainsi la moitié du travail. La rédaction type : « On a FG, et dimF=dimG=3, donc F=G. »

L'hypothèse « E de dimension finie » est indispensable. Dans K[X], le sous-espace des polynômes pairs est strictement contenu dans K[X] tout en n'étant pas de dimension finie : la comparaison de dimensions n'aurait aucun sens.

Propriété

Existence d'un supplémentaire. Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie et F un sous-espace vectoriel de E. Alors F admet au moins un supplémentaire dans E.

Démonstration. Posons n=dimE et r=dimF, avec rn d'après la propriété précédente. Soit (e1,,er) une base de F. C'est une famille libre de E : le théorème de la base incomplète permet de la compléter en une base

(e1,,er,er+1,,en)

de E. Posons G=Vect(er+1,,en), et montrons que E=FG.

Somme. Soit xE. Décomposons-le dans la base : x=i=1nxiei. Alors

x=i=1rxieiF+i=r+1nxieiG,

donc xF+G, et E=F+G.

Intersection. Soit xFG. Comme xF, il s'écrit x=i=1rαiei ; comme xG, il s'écrit x=i=r+1nβiei. En soustrayant,

α1e1++αrerβr+1er+1βnen=0E.

La famille (e1,,en) étant libre, tous les coefficients sont nuls, donc x=0E.

Ainsi E=FG.

Remarque

Cette démonstration est constructive : elle indique comment fabriquer un supplémentaire dans un exercice — prendre une base de F, la compléter en une base de E, et engendrer avec les vecteurs ajoutés. Elle explique aussi pourquoi le supplémentaire n'est pas unique : le choix des vecteurs de complétion est libre, et chaque choix donne un supplémentaire différent.

Dimension d'une somme, formule de Grassmann

Propriété

Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de dimension finie d'un espace E. Si la somme F+G est directe, alors

dim(FG)=dimF+dimG.

Plus précisément, si BF est une base de F et BG une base de G, la famille obtenue en concaténant BF et BG est une base de FG (on l'appelle une base adaptée à la décomposition).

Ce résultat s'étend à un nombre fini de sous-espaces : si la somme F1++Fp est directe, alors dim(i=1pFi)=i=1pdimFi.

Démonstration. Notons BF=(e1,,er) et BG=(f1,,fs), et B la famille concaténée (e1,,er,f1,,fs).

Génératrice. Soit xFG : il s'écrit x=y+z avec yF et zG. Décomposons y sur BF et z sur BG : x est combinaison linéaire de B.

Libre. Soit une relation i=1rλiei+j=1sμjfj=0E. Posons y=iλieiF et z=jμjfjG : on a y+z=0E. La somme étant directe, la seule décomposition du vecteur nul est la décomposition triviale, donc y=0E et z=0E. La liberté de BF donne alors λi=0 pour tout i, et celle de BG donne μj=0 pour tout j.

Ainsi B est une base de FG, qui compte r+s éléments. Le cas de p sous-espaces s'obtient par la même démonstration, ou par récurrence sur p.

Propriété

Formule de Grassmann. Soient F et G deux sous-espaces vectoriels de dimension finie d'un K-espace vectoriel E. Alors F+G est de dimension finie et

dim(F+G)=dimF+dimGdim(FG).

Démonstration. L'espace FG est un sous-espace vectoriel de F, qui est de dimension finie : il est donc lui aussi de dimension finie. Posons

d=dim(FG),r=dimF,s=dimG.

Soit (a1,,ad) une base de FG. C'est une famille libre de F : complétons-la en une base

(a1,,ad, b1,,brd)de F.

C'est aussi une famille libre de G : complétons-la en une base

(a1,,ad, c1,,csd)de G.

Montrons que la famille

B=(a1,,ad, b1,,brd, c1,,csd)

est une base de F+G ; elle compte d+(rd)+(sd)=r+sd éléments, ce qui donnera la formule.

Génératrice. La famille B contient une famille génératrice de F et une famille génératrice de G ; d'après la propriété sur les générateurs d'une somme, elle engendre F+G.

Libre. Supposons

i=1dαiai+j=1rdβjbj+k=1sdγkck=0E.

Posons w=kγkck. D'une part wG, comme combinaison linéaire de vecteurs de G. D'autre part, l'égalité ci-dessus donne

w=i=1dαiaij=1rdβjbj,

qui est une combinaison linéaire de vecteurs de F, donc wF. Ainsi wFG, et l'on peut le décomposer sur la base (a1,,ad) : il existe des scalaires θi tels que w=i=1dθiai. En égalant les deux expressions de w,

i=1dθiaik=1sdγkck=0E.

Or (a1,,ad,c1,,csd) est une base de G, donc une famille libre : tous les coefficients sont nuls, en particulier γk=0 pour tout k, et donc w=0E.

La relation initiale se réduit alors à iαiai+jβjbj=0E, portant sur la base de F : tous les αi et les βj sont nuls. La famille B est donc libre.

Elle est libre et génératrice de F+G : c'est une base, et dim(F+G)=r+sd.

Remarque

La formule de Grassmann est l'analogue vectoriel de la relation AB=A+BAB sur les cardinaux : en additionnant les dimensions, on compte deux fois ce qui appartient aux deux, d'où la correction.

Attention cependant : elle ne se généralise pas à trois sous-espaces. L'égalité dim(F+G+H)=dimF+dimG+dimHdim(FG) est fausse en général, comme le montre l'exemple des trois droites du plan. Pour trois sous-espaces ou plus, on ne dispose que de l'inégalité dim(F1++Fp)idimFi, avec égalité si et seulement si la somme est directe.

Exemple

Dans R4 (de dimension 4), soient F et G deux sous-espaces de dimension 3. Que vaut dim(FG) ? La somme F+G est un sous-espace de R4, donc dim(F+G)4. Grassmann donne

dim(FG)=dimF+dimGdim(F+G)=6dim(F+G)64=2.

Deux hyperplans de R4 se coupent donc selon un sous-espace de dimension au moins 2 : ils ne peuvent en aucun cas être en somme directe. C'est le type de raisonnement le plus fréquent avec cette formule — on majore la dimension de la somme par celle de l'espace ambiant, et l'on en déduit une minoration de l'intersection.

Caractérisation des supplémentaires en dimension finie

Propriété

La règle des « deux sur trois ». Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie n, et F, G deux sous-espaces vectoriels de E. Considérons les trois assertions :

  • (i) FG={0E} ;
  • (ii) F+G=E ;
  • (iii) dimF+dimG=n.

Alors deux quelconques de ces assertions entraînent la troisième, et E=FG.

Démonstration. Tout repose sur la formule de Grassmann, qui s'écrit ici

dim(F+G)=dimF+dimGdim(FG).

(i) et (ii) (iii). Si FG={0E} alors dim(FG)=0, et si F+G=E alors dim(F+G)=n. La formule donne n=dimF+dimG.

(i) et (iii) (ii). De dim(FG)=0 et de la formule, on tire dim(F+G)=dimF+dimG=n. Or F+G est un sous-espace de E de même dimension que E : d'après la caractérisation de l'égalité par les dimensions, F+G=E.

(ii) et (iii) (i). De F+G=E on tire dim(F+G)=n, et la formule donne dim(FG)=dimF+dimGn=0. Un sous-espace de dimension nulle est réduit au vecteur nul, donc FG={0E}.

Dans les trois cas, les assertions (i) et (ii) sont vérifiées, ce qui est la définition de E=FG.

Remarque

En pratique, la combinaison la plus économique est (i) et (iii) : on calcule les deux dimensions, on vérifie qu'elles s'additionnent en n, et l'on montre que l'intersection est nulle — ce dernier point étant en général un petit système. On évite ainsi de démontrer que la somme vaut E tout entier, qui est la partie la plus lourde.

Conséquence à retenir : tous les supplémentaires d'un même sous-espace F ont la même dimension, égale à ndimF. Ce nombre s'appelle parfois la codimension de F.

Exemple

Dans E=R3, reprenons F={(x,y,z):x+y+z=0} et G=Vect((1,0,0)).

Le sous-espace F est de dimension 2 : la famille ((1,1,0),(1,0,1)) en est une base. Elle est en effet formée de vecteurs de F (la somme des coordonnées est nulle), elle est libre (les deux vecteurs ne sont pas colinéaires, leurs deux dernières coordonnées valant (1,0) et (0,1)), et elle est génératrice de F car tout (x,y,z) avec x=yz s'écrit y(1,1,0)+z(1,0,1). Le sous-espace G est de dimension 1.

On a donc dimF+dimG=2+1=3=dimR3, et l'on a vérifié plus haut que FG={0}. La règle des deux sur trois donne immédiatement R3=FG : la vérification directe de F+G=R3, menée à l'époque, était en fait superflue.

Rang d'une famille de vecteurs

Définition

Soit (x1,,xp) une famille finie de vecteurs d'un K-espace vectoriel E. On appelle rang de cette famille la dimension du sous-espace qu'elle engendre :

rg(x1,,xp)=dimVect(x1,,xp).

Ce nombre est bien défini : Vect(x1,,xp) est engendré par une famille finie, donc de dimension finie.

Propriété

Soit (x1,,xp) une famille de vecteurs de E.

  1. rg(x1,,xp)p, avec égalité si et seulement si la famille est libre.
  2. Si E est de dimension finie, rg(x1,,xp)dimE, avec égalité si et seulement si la famille est génératrice de E.
  3. Le rang est invariant par les opérations élémentaires : permutation de deux vecteurs, multiplication d'un vecteur par un scalaire non nul, ajout à un vecteur d'une combinaison linéaire des autres. Il est également inchangé par suppression d'un vecteur combinaison linéaire des autres.

Démonstration. Point 1. Notons V=Vect(x1,,xp). La famille (x1,,xp) est génératrice de V, donc dimVp d'après le théorème du bon cardinal. Si la famille est libre, c'est une base de V et dimV=p. Réciproquement, si dimV=p, la famille est une famille génératrice de V de cardinal dimV : c'est une base de V, donc elle est libre.

Point 2. V est un sous-espace de E, donc dimVdimE, avec égalité si et seulement si V=E, c'est-à-dire si et seulement si la famille est génératrice de E.

Point 3. Ces opérations ne modifient pas Vect(x1,,xp), comme on l'a démontré à la section sur le sous-espace engendré ; elles ne modifient donc pas sa dimension.

Méthode

Calculer le rang d'une famille de vecteurs de Kn (et en extraire une base).

  1. Écrire les vecteurs en ligne, les uns sous les autres, comme les lignes d'un tableau de nombres.
  2. Effectuer le pivot de Gauss sur ces lignes : les trois opérations élémentaires ne changent pas le sous-espace engendré, donc pas le rang.
  3. Poursuivre jusqu'à obtenir une famille échelonnée : chaque ligne non nulle commence par des zéros strictement plus nombreux que la précédente.
  4. Le rang est le nombre de lignes non nulles obtenues, et ces lignes forment une base du sous-espace engendré. Les lignes nulles correspondent aux relations de liaison de la famille de départ.

Justification du point 4 : une famille échelonnée de vecteurs non nuls est libre. En effet, dans une relation iλii=0, on regarde la première colonne où 1 a un coefficient non nul : les autres lignes y ont un 0, donc le coefficient λ1 est nul ; on recommence avec 2, et ainsi de suite.

Exemple

Un calcul de rang. Déterminons le rang, puis une base de V=Vect(u1,u2,u3,u4) dans R4, avec

u1=(1,2,1,0),u2=(2,4,3,1),u3=(1,2,2,1),u4=(0,0,1,1).

Disposons ces vecteurs en lignes et menons le pivot. Les opérations L2L22L1 et L3L3L1 donnent

L1=(1,2,1,0),L2=(0,0,1,1),L3=(0,0,1,1),L4=(0,0,1,1).

Puis L3L3L2 et L4L4L2 annulent les deux dernières lignes. Il reste la famille échelonnée

((1,2,1,0), (0,0,1,1)),

formée de deux vecteurs non nuls. Donc rg(u1,u2,u3,u4)=2, et ((1,2,1,0),(0,0,1,1)) est une base de V.

Les lignes annulées se lisent comme des relations : L3L2=0 signifie (u3u1)(u22u1)=0, c'est-à-dire u3=u2u1 ; on vérifie : (2,4,3,1)(1,2,1,0)=(1,2,2,1)=u3. De même u4=u22u1, ce qui se vérifie tout aussi vite.

Notons enfin que le rang vaut 2<4 : la famille est liée, et V est un plan de R4.

Applications linéaires

Une structure ne prend son intérêt que lorsqu'on étudie les applications qui la respectent. Pour les groupes, c'étaient les morphismes ; pour les espaces vectoriels, ce sont les applications linéaires, c'est-à-dire celles qui « commutent » avec les combinaisons linéaires.

Définition et exemples

Définition

Soient E et F deux K-espaces vectoriels. Une application u:EF est linéaire lorsque

(x,y)E2,u(x+y)=u(x)+u(y)etλK, xE,u(λx)=λu(x).

L'ensemble des applications linéaires de E dans F est noté L(E,F).

Vocabulaire :

  • une application linéaire de E dans E s'appelle un endomorphisme de E ; leur ensemble est noté L(E) ;
  • une application linéaire bijective s'appelle un isomorphisme ;
  • un endomorphisme bijectif s'appelle un automorphisme ; l'ensemble des automorphismes de E est noté GL(E) ;
  • une application linéaire de E dans K s'appelle une forme linéaire.

Propriété

Caractérisation pratique. Soient E, F deux K-espaces vectoriels et u:EF. Alors

uL(E,F)    (x,y)E2, (λ,μ)K2,u(λx+μy)=λu(x)+μu(y).

De plus, toute application linéaire vérifie u(0E)=0F et, plus généralement, pour toute famille finie de vecteurs et de scalaires,

u(i=1pλixi)=i=1pλiu(xi).

Démonstration. Sens direct. Si u est linéaire, alors u(λx+μy)=u(λx)+u(μy)=λu(x)+μu(y), en appliquant successivement l'additivité puis l'homogénéité.

Sens réciproque. Le cas λ=μ=1 donne l'additivité, et le cas μ=0 donne u(λx)=λu(x)+0u(y)=λu(x).

Image du vecteur nul. u(0E)=u(00E)=0u(0E)=0F, en utilisant l'homogénéité puis la règle 0y=0F.

Combinaison linéaire finie. Récurrence immédiate sur p. Le cas p=1 est l'homogénéité ; l'hérédité s'obtient en écrivant i=1p+1λixi=(i=1pλixi)+λp+1xp+1 et en appliquant l'additivité puis l'hypothèse de récurrence.

Remarque

Le test le plus rapide pour montrer qu'une application n'est pas linéaire : calculer u(0E). Si le résultat n'est pas 0F, c'est terminé. Par exemple, xx+1 de R dans R n'est pas linéaire, puisque son image en 0 vaut 1. De même, xx2 n'est pas linéaire : u(21)=42=2u(1).

Attention au vocabulaire du lycée : une fonction affine xax+b n'est linéaire, au sens de ce chapitre, que si b=0.

Exemple

Les exemples de référence. Chacun se vérifie en une ligne avec la caractérisation pratique.

  • Les homothéties. Pour αK fixé, l'application hα:xαx est un endomorphisme de E : hα(λx+μy)=α(λx+μy)=λ(αx)+μ(αy). Les cas α=1 et α=0 donnent l'identité idE et l'application nulle.
  • La dérivation sur les polynômes. L'application D:K[X]K[X], PP, est un endomorphisme, car (λP+μQ)=λP+μQ.
  • La multiplication par X. L'application PXP est un endomorphisme de K[X], par distributivité du produit.
  • L'évaluation. Pour aK fixé, l'application PP(a) est une forme linéaire sur K[X], puisque (λP+μQ)(a)=λP(a)+μQ(a).
  • La dérivation sur les fonctions. ff est linéaire de C1(I,K) dans C0(I,K).
  • Le décalage sur les suites. L'application s:KNKN qui à (un)nN associe (un+1)nN est un endomorphisme, tout comme l'application (un)(0,u0,u1,) qui décale dans l'autre sens.
  • Le produit par une matrice. Pour AMn,p(K) fixée, l'application XAX de Mp,1(K) dans Mn,1(K) est linéaire : c'est la bilinéarité du produit matriciel, A(λX+μY)=λAX+μAY.
  • Les applications coordonnées. Pour i fixé, (x1,,xn)xi est une forme linéaire sur Kn.

Exemple

La conjugaison : le corps de base change tout. Soit c:CC, zzˉ.

Vue comme application du R-espace vectoriel C dans lui-même, c est linéaire : pour λ,μ réels et z,z complexes,

λz+μz=λz+μz=λˉzˉ+μˉz=λzˉ+μz,

la dernière égalité parce qu'un réel est égal à son conjugué.

Vue comme application du C-espace vectoriel C dans lui-même, c n'est pas linéaire : c(i×1)=iˉ=i, alors que i×c(1)=i. L'homogénéité tombe dès que le scalaire n'est pas réel.

Voilà un exemple où la réponse dépend entièrement du corps de base : la même formule définit une application linéaire ou non selon la structure choisie. C'est la raison pour laquelle un énoncé d'exercice précise toujours « R-linéaire » ou « C-linéaire » quand l'ambiguïté est possible.

Structure de l'ensemble des applications linéaires

Propriété

Soient E et F deux K-espaces vectoriels.

  1. L(E,F) est un sous-espace vectoriel de F(E,F), l'espace de toutes les applications de E dans F. C'est donc un K-espace vectoriel.
  2. La composée de deux applications linéaires est linéaire : si uL(E,F) et vL(F,G), alors vuL(E,G).
  3. La composition est bilinéaire : pour u,uL(E,F), v,vL(F,G) et λK,
v(u+λu)=vu+λ(vu)et(v+λv)u=vu+λ(vu).

Démonstration. Point 1. L'ensemble L(E,F) est une partie de F(E,F), qui est un K-espace vectoriel pour les lois usuelles. L'application nulle est linéaire, donc L(E,F) contient le vecteur nul de F(E,F). Soient u,vL(E,F) et α,βK. Pour tous x,yE et λ,μK,

(αu+βv)(λx+μy)=αu(λx+μy)+βv(λx+μy)=α(λu(x)+μu(y))+β(λv(x)+μv(y))=λ(αu(x)+βv(x))+μ(αu(y)+βv(y))=λ(αu+βv)(x)+μ(αu+βv)(y).

Donc αu+βvL(E,F), et L(E,F) est un sous-espace vectoriel.

Point 2. Pour x,yE et λ,μK,

(vu)(λx+μy)=v(u(λx+μy))=v(λu(x)+μu(y))=λv(u(x))+μv(u(y)),

en utilisant la linéarité de u puis celle de v.

Point 3. Vérifions la première égalité en évaluant en un vecteur x quelconque :

[v(u+λu)](x)=v(u(x)+λu(x))=v(u(x))+λv(u(x))=[vu+λ(vu)](x),

où la deuxième égalité utilise la linéarité de v. Pour la seconde, en évaluant de même,

[(v+λv)u](x)=(v+λv)(u(x))=v(u(x))+λv(u(x)),

qui ne fait appel qu'à la définition de la somme de deux applications.

Remarque

Notez l'asymétrie des deux calculs du point 3 : la linéarité à gauche exige que v soit linéaire, la linéarité à droite ne demande rien. Cette dissymétrie explique que la composition ne soit bilinéaire que sur des applications linéaires, et non sur les applications quelconques.

Propriété

Soit E un K-espace vectoriel.

  1. (L(E),+,) est un anneau, d'élément neutre multiplicatif idE. Cet anneau n'est pas commutatif dès que dimE2.
  2. (GL(E),) est un groupe, appelé groupe linéaire de E.

Démonstration. Point 1. On sait déjà que (L(E),+) est un groupe abélien (c'est un espace vectoriel). La composition est une loi interne sur L(E) d'après le point 2 de la propriété précédente, elle est associative (comme composition d'applications), et idE est linéaire et neutre pour . La distributivité de sur + est le point 3 de la propriété précédente, pris avec λ=1. Donc L(E) est un anneau.

Pour la non-commutativité, supposons dimE2 et fixons deux vecteurs e1,e2 d'une base. Considérons u et v définis sur cette base par u(e1)=e2, u(ei)=0E pour i1, et v(e2)=e1, v(ei)=0E pour i2 (la légitimité de telles définitions est l'objet du théorème de détermination par l'image d'une base, plus bas). Alors

(vu)(e1)=v(e2)=e1tandis que(uv)(e1)=u(0E)=0E.

Les deux endomorphismes diffèrent donc en e1 : uvvu.

Point 2. L'ensemble GL(E) est une partie de L(E) stable par composition : si u et v sont des automorphismes, vu est linéaire et bijective comme composée de deux bijections. La composition est associative, idEGL(E) est neutre, et l'inverse d'un automorphisme u est sa bijection réciproque u1, qui est linéaire d'après la propriété démontrée plus bas. Donc GL(E) est un groupe.

Remarque

Voici enfin l'explication promise au chapitre précédent. L'anneau Mn(K) n'était pas commutatif, et sa loi produit avait une définition étrange ; on comprend maintenant pourquoi : ce produit code la composition d'applications linéaires, et composer u puis v n'a aucune raison de donner le même résultat que composer v puis u. De même, GLn(K) était un groupe : c'est le reflet du groupe GL(E). La correspondance exacte entre les deux mondes est l'objet du chapitre suivant.

Noyau et image

Propriété

Soient uL(E,F), A un sous-espace vectoriel de E et B un sous-espace vectoriel de F. Alors :

  1. l'image directe u(A)={u(x) : xA} est un sous-espace vectoriel de F ;
  2. l'image réciproque u1(B)={xE : u(x)B} est un sous-espace vectoriel de E.

Démonstration. Point 1. On a 0F=u(0E)u(A) puisque 0EA. Soient y,yu(A) et λ,μK : il existe x,xA tels que y=u(x) et y=u(x). Alors

λy+μy=λu(x)+μu(x)=u(λx+μx),

et λx+μxA par stabilité de A. Donc λy+μyu(A).

Point 2. On a u(0E)=0FB, donc 0Eu1(B). Soient x,xu1(B) et λ,μK. Alors u(λx+μx)=λu(x)+μu(x), combinaison linéaire de deux éléments de B, donc élément de B par stabilité. Ainsi λx+μxu1(B).

Définition

Soit uL(E,F).

  • Le noyau de u est Keru=u1({0F})={xE : u(x)=0F}.
  • L'image de u est Imu=u(E)={u(x) : xE}.

D'après la propriété précédente, Keru est un sous-espace vectoriel de E et Imu un sous-espace vectoriel de F.

Propriété

Soit uL(E,F).

  1. u est surjective si et seulement si Imu=F.
  2. u est injective si et seulement si Keru={0E}.

Démonstration. Point 1. C'est la définition de la surjectivité, réécrite.

Point 2. Supposons u injective, et soit xKeru. Alors u(x)=0F=u(0E), donc x=0E par injectivité. Ainsi Keru{0E}, et l'inclusion réciproque est toujours vraie.

Réciproquement, supposons Keru={0E}, et soient x,yE tels que u(x)=u(y). Par linéarité, u(xy)=u(x)u(y)=0F, donc xyKeru={0E}, d'où xy=0E et x=y. L'application u est injective.

Remarque

Le point 2 est spectaculairement pratique : montrer qu'une application linéaire est injective ne demande pas de comparer deux antécédents quelconques, mais seulement de résoudre l'équation u(x)=0F. C'est un privilège de la linéarité, dont aucune application quelconque ne bénéficie.

Attention à ne pas écrire « Keru=0 » : le noyau est un ensemble, il vaut {0E}, avec les accolades. La confusion n'est pas grave à l'oral, elle l'est dans une copie.

Exemple

Noyau et image de la dérivation. Soit D:K[X]K[X], PP.

Son noyau est l'ensemble des polynômes de dérivée nulle, c'est-à-dire les polynômes constants : KerD=K0[X]=Vect(1). Comme ce noyau n'est pas réduit au polynôme nul, D n'est pas injective.

Son image est K[X] tout entier : tout polynôme Q=k=0nakXk admet pour antécédent P=k=0nakk+1Xk+1, dont la dérivée est bien Q. Donc D est surjective.

Voilà un endomorphisme surjectif et non injectif : la situation est impossible en dimension finie, comme nous le verrons, mais parfaitement banale ici.

Exemple

Noyau et image d'une forme linéaire. Soit φ:R3R, (x,y,z)x+2yz. Elle est linéaire (vérification immédiate).

Son noyau est le plan d'équation x+2yz=0. Résolvons : x=2y+z, donc

Kerφ={(2y+z, y, z) : (y,z)R2}=Vect((2,1,0),(1,0,1)).

Les deux vecteurs obtenus ne sont pas colinéaires, donc ils forment une base et dimKerφ=2.

Son image est un sous-espace de R, donc {0} ou R ; comme φ(1,0,0)=10, on a Imφ=R et φ est surjective. On remarquera que 2+1=3=dimR3 : c'est le théorème du rang, en avance.

Propriété

Image d'une famille génératrice. Soit uL(E,F) et soit (x1,,xp) une famille génératrice de E. Alors

Imu=Vect(u(x1),,u(xp)).

En particulier, si E est de dimension finie, Imu est de dimension finie, engendrée par les images des vecteurs d'une base.

Démonstration. Inclusion . Soit yImu : il existe xE tel que y=u(x). Écrivons x=i=1pλixi, ce qui est possible car la famille est génératrice. Par linéarité,

y=u(i=1pλixi)=i=1pλiu(xi)Vect(u(x1),,u(xp)).

Inclusion . Chaque u(xi) appartient à Imu, qui est un sous-espace vectoriel de F : par minimalité du Vect, Vect(u(x1),,u(xp))Imu.

Méthode

Déterminer Keru et Imu. Deux gestes distincts, à ne pas mélanger.

Pour le noyau, on résout l'équation u(x)=0F. En pratique : écrire x avec ses coordonnées ou sa forme générale, traduire u(x)=0F en un système, le résoudre par le pivot, puis écrire l'ensemble des solutions sous la forme Vect() en factorisant par les paramètres. Terminer en vérifiant que la famille obtenue est libre : on tient alors une base du noyau, donc sa dimension.

Pour l'image, on calcule les images des vecteurs d'une base de E : Imu=Vect(u(e1),,u(en)). Cette famille est génératrice mais rarement libre : on en extrait une base par le pivot, ce qui donne rg(u).

Contrôle systématique : une fois les deux dimensions obtenues, vérifier que leur somme vaut dimE (théorème du rang). Si l'égalité échoue, il y a une erreur de calcul quelque part.

Isomorphismes

Propriété

Soit uL(E,F) un isomorphisme, c'est-à-dire une application linéaire bijective. Alors sa bijection réciproque u1:FE est linéaire, donc u1 est un isomorphisme de F sur E.

Démonstration. Soient y,yF et λ,μK. Posons x=u1(y) et x=u1(y), de sorte que u(x)=y et u(x)=y. Par linéarité de u,

u(λx+μx)=λu(x)+μu(x)=λy+μy.

En appliquant u1 aux deux membres, on obtient

λx+μx=u1(λy+μy),

c'est-à-dire u1(λy+μy)=λu1(y)+μu1(y).

Définition

Deux K-espaces vectoriels E et F sont dits isomorphes lorsqu'il existe un isomorphisme de E sur F.

Propriété

Transport des bases. Soit uL(E,F) et soit (e1,,en) une base de E.

  1. u est injective si et seulement si (u(e1),,u(en)) est libre dans F.
  2. u est surjective si et seulement si (u(e1),,u(en)) est génératrice de F.
  3. u est un isomorphisme si et seulement si (u(e1),,u(en)) est une base de F.

Démonstration. Point 1. Supposons u injective, et soit iλiu(ei)=0F. Par linéarité, u(iλiei)=0F, donc iλieiKeru={0E}, donc iλiei=0E et, par liberté de la base, tous les λi sont nuls.

Réciproquement, supposons la famille image libre, et soit xKeru. Écrivons x=ixiei ; alors 0F=u(x)=ixiu(ei), donc tous les xi sont nuls et x=0E.

Point 2. C'est la propriété sur l'image d'une famille génératrice : Imu=Vect(u(e1),,u(en)), et u est surjective si et seulement si ce sous-espace vaut F.

Point 3. Conjonction des deux points précédents.

Propriété

Classification en dimension finie. Soient E et F deux K-espaces vectoriels de dimension finie. Alors

E et F sont isomorphes    dimE=dimF.

En particulier, tout K-espace vectoriel de dimension n est isomorphe à Kn.

Démonstration. Sens direct. Soit u:EF un isomorphisme et (e1,,en) une base de E. D'après le point 3 de la propriété précédente, (u(e1),,u(en)) est une base de F, qui compte n éléments. Donc dimF=n=dimE.

Sens réciproque. Supposons dimE=dimF=n. Si n=0, les deux espaces sont réduits à leur vecteur nul et l'application nulle est un isomorphisme. Sinon, soient (e1,,en) une base de E et (f1,,fn) une base de F. Définissons u:EF par

u(i=1nxiei)=i=1nxifi.

Cette définition a un sens : les coordonnées xi de x dans la base (ei) sont uniques, donc u(x) est bien déterminé. L'application u est linéaire : si x=ixiei et y=iyiei, alors λx+μy a pour coordonnées λxi+μyi, donc

u(λx+μy)=i(λxi+μyi)fi=λixifi+μiyifi=λu(x)+μu(y).

Enfin, u envoie la base (ei) sur la base (fi), donc c'est un isomorphisme d'après le point 3.

Cas particulier. Un espace de dimension n est isomorphe à Kn, qui est de dimension n. L'isomorphisme en question est l'application « coordonnées » : x(x1,,xn).

Remarque

Ce théorème est à la fois puissant et trompeur. Puissant, car il dit qu'à isomorphisme près, il n'existe qu'un seul espace de dimension n sur K : tous les énoncés d'algèbre linéaire pure pourraient se démontrer dans Kn. Trompeur, car l'isomorphisme dépend du choix des bases : il n'est pas canonique, et deux personnes qui choisissent des bases différentes obtiennent des isomorphismes différents. C'est pourquoi on ne remplace pas Kn[X] par Kn+1 dans les raisonnements : ce serait perdre la structure propre des polynômes (le degré, le produit, l'évaluation) pour ne garder qu'une liste de nombres.

Détermination par l'image d'une base

Le théorème suivant est le pivot de toute la théorie : il dit qu'une application linéaire est un objet fini dès que E est de dimension finie, entièrement décrit par n vecteurs.

Propriété

Théorème de détermination par l'image d'une base. Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie, B=(e1,,en) une base de E, F un K-espace vectoriel, et (y1,,yn) une famille quelconque de n vecteurs de F. Alors il existe une unique application linéaire uL(E,F) telle que

u(ei)=yipour tout i{1,,n}.

Elle est donnée par u(i=1nxiei)=i=1nxiyi.

En particulier : deux applications linéaires qui coïncident sur une base sont égales.

Démonstration. Unicité. Soient u et v deux applications linéaires vérifiant u(ei)=v(ei)=yi pour tout i. Soit xE, de coordonnées (x1,,xn) dans B. Par linéarité,

u(x)=u(i=1nxiei)=i=1nxiu(ei)=i=1nxiyi=i=1nxiv(ei)=v(x).

Ceci valant pour tout x, on a u=v.

Existence. Définissons u:EF de la façon suivante : pour xE, on note (x1,,xn) ses coordonnées dans B — elles existent et sont uniques puisque B est une base — et l'on pose

u(x)=i=1nxiyi.

Cette définition est licite : à chaque x correspond une seule liste de coordonnées, donc un seul vecteur u(x). C'est ici, et uniquement ici, que le caractère de base intervient.

Linéarité. Soient x,xE de coordonnées (xi) et (xi), et λ,μK. Le vecteur λx+μx a pour coordonnées (λxi+μxi), car

λx+μx=λixiei+μixiei=i(λxi+μxi)ei

et l'écriture dans une base est unique. Donc

u(λx+μx)=i(λxi+μxi)yi=λixiyi+μixiyi=λu(x)+μu(x).

Valeurs sur la base. Les coordonnées de ej dans B sont (δ1,j,,δn,j), donc u(ej)=i=1nδi,jyi=yj.

Remarque

Trois conséquences à retenir.

D'abord, on peut définir une application linéaire en donnant seulement les images des vecteurs d'une base, sans formule générale : c'est ce que nous avons fait dans la démonstration de la non-commutativité de L(E), et c'est parfaitement rigoureux.

Ensuite, la famille (y1,,yn) est quelconque : aucune condition n'est imposée. On peut envoyer une base sur une famille liée, sur des vecteurs égaux, ou sur le vecteur nul.

Enfin, pour démontrer que deux applications linéaires sont égales, il suffit de le vérifier sur les vecteurs d'une base, ce qui remplace une infinité de vérifications par n calculs. C'est l'argument standard des exercices sur les endomorphismes.

Exemple

Cherchons l'unique endomorphisme u de R2 tel que u(1,1)=(2,0) et u(1,1)=(0,4).

La famille ((1,1),(1,1)) est libre (les vecteurs ne sont pas colinéaires) et compte 2=dimR2 vecteurs : c'est une base. Le théorème garantit donc l'existence et l'unicité de u.

Pour obtenir une formule explicite, décomposons (x,y) dans cette base : on cherche α,β avec (x,y)=α(1,1)+β(1,1), c'est-à-dire α+β=x et αβ=y, d'où α=x+y2 et β=xy2. Alors

u(x,y)=x+y2(2,0)+xy2(0,4)=(x+y, 2x2y).

Vérification : u(1,1)=(2,0) et u(1,1)=(0,4). Notez que la formule obtenue est bien linéaire en (x,y), comme annoncé.

Rang et théorème du rang

Le rang d'une application linéaire

Définition

Soit uL(E,F). Lorsque Imu est de dimension finie, on appelle rang de u le nombre

rg(u)=dimImu.

C'est en particulier le cas dès que E est de dimension finie, puisque Imu est alors engendrée par les images des vecteurs d'une base de E.

Remarque

Le rang de u est donc le rang de la famille (u(e1),,u(en)), pour n'importe quelle base (e1,,en) de E. C'est ce qui rend son calcul concret : on écrit les images des vecteurs de la base et l'on échelonne.

Propriété

Théorème du rang. Soient E un K-espace vectoriel de dimension finie, F un K-espace vectoriel quelconque, et uL(E,F). Alors Imu est de dimension finie et

dimE=dimKeru+rg(u).

Plus précisément, si S est un supplémentaire quelconque de Keru dans E, alors la restriction de u à S induit un isomorphisme de S sur Imu.

Démonstration. Le noyau Keru est un sous-espace vectoriel de E, qui est de dimension finie : il admet donc un supplémentaire S dans E, et

E=KeruS,doncdimE=dimKeru+dimS.

Il suffit maintenant de montrer que dimS=dimImu, et pour cela d'établir que l'application

u~:SImu,xu(x)

est un isomorphisme. Commençons par vérifier qu'elle est bien définie : pour xS, le vecteur u(x) appartient bien à Imu. Elle est linéaire, comme restriction d'une application linéaire à un sous-espace, l'espace d'arrivée étant seulement restreint.

Injectivité. Soit xKeru~, c'est-à-dire xS et u(x)=0F. Alors xKeru, donc xKeruS={0E}, la somme étant directe. Donc x=0E, et u~ est injective.

Surjectivité. Soit yImu : il existe xE tel que y=u(x). Décomposons x sur la somme directe : x=k+s avec kKeru et sS. Alors, par linéarité,

y=u(x)=u(k)+u(s)=0F+u(s)=u(s)=u~(s),

avec sS. Donc u~ est surjective.

Ainsi u~ est un isomorphisme de S sur Imu. Comme S est de dimension finie (sous-espace de E), son image Imu l'est aussi, et les deux espaces étant isomorphes, dimImu=dimS. En reportant,

dimE=dimKeru+dimS=dimKeru+rg(u).

Remarque

Ce que le théorème dit vraiment. L'application u « écrase » le noyau sur 0F et transporte fidèlement tout supplémentaire du noyau sur l'image. Les dimensions se répartissent donc entre ce qui est perdu (dimKeru) et ce qui est conservé (rg(u)), et leur somme est la dimension de départ. C'est un théorème de comptage, et il faut le lire comme tel.

Trois pièges de rédaction. Premièrement, la dimension qui apparaît à gauche est celle de l'espace de départ, jamais celle de l'espace d'arrivée : écrire dimF=dimKeru+rg(u) est une faute grave. Deuxièmement, l'hypothèse porte sur E seul : F peut très bien être de dimension infinie. Troisièmement, le théorème ne dit pas que E=KeruImu : ces deux sous-espaces ne vivent même pas dans le même espace en général, et l'égalité est fausse même pour un endomorphisme (prenez u:R2R2, (x,y)(y,0) : son noyau et son image sont tous deux égaux à Vect((1,0)), donc leur somme n'est pas directe et ne vaut pas R2).

Exemple

Vérification sur un exemple. Soit u:R3R3 définie par

u(x,y,z)=(x+yz, 2x+2y2z, 0).

Elle est linéaire (chaque coordonnée de l'image est une combinaison linéaire des coordonnées de départ).

Noyau. u(x,y,z)=(0,0,0) équivaut à x+yz=0 (les deux premières équations sont proportionnelles, la troisième est toujours vérifiée). En posant y et z comme paramètres, x=y+z, donc

Keru=Vect((1,1,0),(1,0,1)),

et ces deux vecteurs, non colinéaires, forment une base : dimKeru=2.

Image. Les images des vecteurs de la base canonique sont u(e1)=(1,2,0), u(e2)=(1,2,0) et u(e3)=(1,2,0). Ces trois vecteurs sont tous colinéaires à (1,2,0), donc

Imu=Vect((1,2,0)),rg(u)=1.

Contrôle. dimKeru+rg(u)=2+1=3=dimR3. Le théorème du rang est vérifié.

Conséquences en dimension finie

Propriété

Soient E et F deux espaces de dimension finie et uL(E,F).

  1. rg(u)min(dimE,dimF).
  2. u est injective si et seulement si rg(u)=dimE ; il faut alors dimEdimF.
  3. u est surjective si et seulement si rg(u)=dimF ; il faut alors dimFdimE.

Démonstration. Point 1. D'une part, Imu est un sous-espace de F, donc rg(u)dimF. D'autre part, le théorème du rang donne rg(u)=dimEdimKerudimE.

Point 2. u est injective si et seulement si Keru={0E}, c'est-à-dire dimKeru=0, c'est-à-dire rg(u)=dimE par le théorème du rang. Comme rg(u)dimF, il vient dimEdimF.

Point 3. u est surjective si et seulement si Imu=F, ce qui, Imu étant un sous-espace de F, équivaut à dimImu=dimF. Et alors dimF=rg(u)dimE.

Propriété

Le théorème d'équivalence en dimension égale. Soient E et F deux K-espaces vectoriels de dimension finie avec dimE=dimF, et soit uL(E,F). Alors les assertions suivantes sont équivalentes :

  1. u est injective ;
  2. u est surjective ;
  3. u est bijective.

En particulier, pour un endomorphisme u d'un espace de dimension finie : u injectif      u surjectif      uGL(E).

Démonstration. Posons n=dimE=dimF. Le théorème du rang s'écrit dimKeru+rg(u)=n.

1    2. L'application u est injective si et seulement si dimKeru=0, c'est-à-dire si et seulement si rg(u)=n. Or Imu est un sous-espace de F, qui est de dimension n : la condition dimImu=n=dimF équivaut à Imu=F, c'est-à-dire à la surjectivité.

3    1 et 2. La bijectivité est par définition la conjonction de l'injectivité et de la surjectivité, qui sont équivalentes d'après ce qui précède.

Remarque

Une économie considérable, et une hypothèse à ne jamais oublier. Ce théorème divise par deux le travail : pour montrer qu'un endomorphisme en dimension finie est bijectif, il suffit de résoudre u(x)=0E et de trouver x=0E. La rédaction type : « u est un endomorphisme de R3, espace de dimension finie, et Keru={0} : u est donc bijective. »

L'hypothèse de dimension finie est indispensable, et les contre-exemples sont à connaître. Sur E=K[X] :

  • la dérivation D:PP est surjective mais pas injective (son noyau contient les constantes) ;
  • la multiplication M:PXP est injective mais pas surjective : XP=0 entraîne P=0 (l'anneau K[X] est intègre), mais le polynôme constant 1 n'a pas d'antécédent, puisque XP est nul ou de degré au moins 1.

Sur E=KN, le décalage à gauche (un)(un+1) est surjectif et non injectif (les suites nulles à partir du rang 1 sont dans le noyau), tandis que le décalage à droite (un)(0,u0,u1,) est injectif et non surjectif. Retenez au moins l'un de ces exemples : il est demandé presque chaque fois que le théorème est énoncé.

Propriété

Rang et composition par un isomorphisme. Soient uL(E,F), et soient vL(F,G), wL(G,E) des isomorphismes (avec E de dimension finie). Alors

rg(vu)=rg(u)etrg(uw)=rg(u).

Plus généralement, sans hypothèse d'inversibilité, rg(vu)min(rg(u),rg(v)).

Démonstration. Composer à gauche par un isomorphisme. On a Im(vu)=v(Imu) : en effet, un élément de Im(vu) est de la forme v(u(x)), donc image par v d'un élément de Imu, et réciproquement. Or v est injective, donc sa restriction à Imu est un isomorphisme de Imu sur v(Imu) : les deux espaces ont même dimension. D'où rg(vu)=rg(u).

Composer à droite par un isomorphisme. Comme w est surjective, w(G)=E, donc

Im(uw)=u(w(G))=u(E)=Imu,

et les rangs sont égaux.

Inégalité générale. D'une part, Im(vu)=v(Imu) est l'image d'un espace de dimension rg(u) par une application linéaire, donc sa dimension est au plus rg(u) (théorème du rang appliqué à la restriction de v). D'autre part, Im(vu)Imv, donc rg(vu)rg(v).

Projecteurs et symétries

Une décomposition E=FG associe à chaque vecteur deux composantes. Il est naturel de considérer les applications qui ne retiennent que l'une d'elles, ou qui changent le signe de l'autre : ce sont les projecteurs et les symétries. L'intérêt du couple de résultats qui suit est qu'il fonctionne dans les deux sens : on passe d'une décomposition à un endomorphisme, et réciproquement d'une équation sur un endomorphisme à une décomposition.

Projecteurs

Définition

Soit E=FG une décomposition de E en somme directe. Tout vecteur x de E s'écrit de manière unique x=y+z avec yF et zG. L'application

p:EE,x=y+zy

s'appelle la projection (ou le projecteur) sur F parallèlement à G.

L'application q:xz est la projection sur G parallèlement à F ; on l'appelle le projecteur associé à p.

Propriété

Soit p le projecteur sur F parallèlement à G, où E=FG. Alors :

  1. p est un endomorphisme de E ;
  2. Imp=F et Kerp=G ;
  3. pp=p ;
  4. Imp=Ker(pidE), autrement dit p(x)=x    xF ;
  5. p+q=idE et pq=qp=0, où q est le projecteur associé.

Démonstration. Point 1. L'application p est bien définie grâce à l'unicité de la décomposition. Soient x,xE et λ,μK, de décompositions x=y+z et x=y+z. Alors

λx+μx=(λy+μy)F+(λz+μz)G,

et cette écriture est la décomposition de λx+μx, par unicité. Donc p(λx+μx)=λy+μy=λp(x)+μp(x).

Point 2. Par construction, p(x)F pour tout x, donc ImpF. Réciproquement, si yF, sa décomposition est y=y+0E, donc p(y)=y et yImp. D'où Imp=F. Pour le noyau : p(x)=0E signifie que la composante de x sur F est nulle, c'est-à-dire x=0E+z avec zG, soit xG. Donc Kerp=G.

Point 3. Soit x=y+z. Alors p(x)=y, et la décomposition de y est y=y+0E, donc p(p(x))=p(y)=y=p(x). Ainsi pp=p.

Point 4. Le calcul ci-dessus montre que p(y)=y pour tout yF=Imp, donc ImpKer(pidE). Réciproquement, si p(x)=x, alors x=p(x)Imp.

Point 5. Pour x=y+z, on a p(x)+q(x)=y+z=x, donc p+q=idE. Et p(q(x))=p(z)=0E puisque zG=Kerp ; de même pour qp.

Le résultat suivant est la réciproque, et c'est lui que l'on utilise en exercice : une simple équation permet de reconnaître un projecteur et de lire la décomposition associée.

Propriété

Caractérisation des projecteurs. Soit pL(E) vérifiant pp=p (on dit que p est idempotent). Alors

E=KerpImp,

et p est le projecteur sur Imp parallèlement à Kerp.

Démonstration. La somme vaut E. Soit xE. Écrivons l'identité

x=(xp(x))(1)+p(x)(2).

Le terme (2) appartient à Imp par définition. Le terme (1) appartient à Kerp, car

p(xp(x))=p(x)p(p(x))=p(x)p(x)=0E,

en utilisant la linéarité de p puis l'hypothèse pp=p. Donc xKerp+Imp.

La somme est directe. Soit xKerpImp. Comme xImp, il existe tE tel que x=p(t) ; alors

p(x)=p(p(t))=p(t)=x.

Comme xKerp, on a aussi p(x)=0E. Donc x=0E, et KerpImp={0E}.

p est bien le projecteur annoncé. Notons π le projecteur sur Imp parallèlement à Kerp. Pour xE, la décomposition écrite plus haut, x=(xp(x))+p(x), est la décomposition de x dans la somme directe : sa composante sur Imp est p(x). Donc π(x)=p(x) pour tout x, c'est-à-dire π=p.

Remarque

Ces deux propriétés forment un dictionnaire :

deˊcomposition E=FGendomorphisme p tel que pp=p.

Dans un exercice, l'équation pp=p est donc à lire comme une information géométrique : « p est une projection », et l'on obtient immédiatement une décomposition de l'espace.

Attention à ne pas confondre les deux sous-espaces : Imp est l'ensemble des vecteurs fixes de p (point 4), et non l'ensemble des vecteurs que p « déplace ». C'est la source d'erreur la plus fréquente.

Enfin, en dimension finie, le théorème du rang donne gratuitement dimKerp+dimImp=dimE, ce qui est cohérent avec la somme directe — mais notez bien que ce n'est pas le théorème du rang qui démontre la somme directe : lui ne donne que les dimensions.

Exemple

Soit p:R3R3 définie par p(x,y,z)=(x+y, 0, z+y). Vérifions que c'est un projecteur et identifions ses éléments.

Linéarité. Chaque coordonnée de l'image est combinaison linéaire de x,y,z : p est linéaire.

Idempotence. p(p(x,y,z))=p(x+y,0,z+y)=((x+y)+0, 0, (z+y)+0)=(x+y,0,z+y)=p(x,y,z). Donc pp=p : c'est un projecteur.

Noyau. p(x,y,z)=(0,0,0) équivaut à x+y=0 et z+y=0, soit x=y et z=y. Donc Kerp=Vect((1,1,1)), une droite.

Image. Imp={(a,0,c) : (a,c)R2}=Vect((1,0,0),(0,0,1)), un plan. On vérifie bien que p fixe ce plan : p(a,0,c)=(a,0,c).

Conclusion. p est la projection sur le plan {y=0} parallèlement à la droite Vect((1,1,1)), et R3=KerpImp, ce que confirme le comptage 1+2=3.

Symétries

Définition

Soit E=FG. L'application

s:EE,x=y+zyz(yF, zG)

s'appelle la symétrie par rapport à F parallèlement à G.

Propriété

Soit s la symétrie par rapport à F parallèlement à G, et soit p le projecteur sur F parallèlement à G. Alors :

  1. s est un endomorphisme de E et s=2pidE ;
  2. ss=idE ; en particulier s est un automorphisme de E, égal à sa propre réciproque ;
  3. F=Ker(sidE) et G=Ker(s+idE).

Réciproquement, si sL(E) vérifie ss=idE, alors

E=Ker(sidE)Ker(s+idE),

et s est la symétrie par rapport à Ker(sidE) parallèlement à Ker(s+idE).

Démonstration. Point 1. Pour x=y+z, on a p(x)=y et x=y+z, donc

2p(x)x=2y(y+z)=yz=s(x).

Ainsi s=2pidE, qui est linéaire comme combinaison linéaire de deux applications linéaires.

Point 2. Pour x=y+z, le vecteur s(x)=y+(z) a pour composantes yF et zG, donc

s(s(x))=y(z)=y+z=x.

Donc ss=idE, ce qui prouve que s est bijective, de réciproque elle-même.

Point 3. s(x)=x équivaut à yz=y+z, c'est-à-dire 2z=0E, soit z=0E (car 20 dans K), c'est-à-dire xF. De même, s(x)=x équivaut à 2y=0E, soit xG.

Réciproque. Supposons ss=idE, et posons p=12(s+idE), ce qui est licite puisque 2 est inversible dans K. Alors p est linéaire et

pp=14(s+idE)(s+idE)=14(ss+2s+idE)=14(idE+2s+idE)=12(s+idE)=p,

où l'on a pu développer parce que s et idE commutent. Donc p est un projecteur, et E=KerpImp d'après la caractérisation des projecteurs.

Il reste à identifier ces deux sous-espaces. On a p(x)=x si et seulement si 12(s(x)+x)=x, c'est-à-dire s(x)=x : donc Imp=Ker(pidE)=Ker(sidE). De même, p(x)=0E équivaut à s(x)=x, donc Kerp=Ker(s+idE). Enfin s=2pidE, donc s est bien la symétrie associée à cette décomposition.

Remarque

Le même dictionnaire vaut donc pour les symétries, avec l'équation ss=idE à la place de pp=p. Les deux notions sont d'ailleurs interchangeables par les formules

s=2pidEetp=12(s+idE),

qu'il est plus rapide de retrouver que d'apprendre : elles s'obtiennent en résolvant l'une pour l'autre.

Un exemple familier : dans F(R,K), l'application ffˇ, où fˇ(t)=f(t), est une symétrie, puisque l'appliquer deux fois redonne f. Ses sous-espaces caractéristiques sont exactement les fonctions paires (fˇ=f) et les fonctions impaires (fˇ=f) : on retrouve la décomposition démontrée par analyse-synthèse au début du chapitre, cette fois sans aucun calcul.

Formes linéaires et hyperplans

Formes linéaires

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. Une forme linéaire sur E est une application linéaire de E dans K, c'est-à-dire un élément de L(E,K).

Exemple

Les formes linéaires les plus courantes :

  • sur Kn, l'application (x1,,xn)i=1naixi, pour des scalaires a1,,an fixés ; en particulier la i-ème coordonnée xxi ;
  • sur K[X], l'évaluation PP(a) en un point a fixé, ou PP(0), ou encore l'application « coefficient de Xk » ;
  • sur Mn(K), l'application Aa1,1, ou plus généralement Ai,jci,jai,j pour des scalaires ci,j fixés ;
  • sur C0(I,K), l'application ff(t0) pour un t0I fixé ;
  • sur KN, l'application (un)u0.

Propriété

Soit φ une forme linéaire sur E. Alors Imφ est un sous-espace vectoriel de K, donc vaut {0} ou K. Par conséquent :

φ=0ouφ est surjective.

En particulier, si E est de dimension finie n et si φ0, alors rg(φ)=1 et le théorème du rang donne dimKerφ=n1.

Démonstration. Le K-espace vectoriel K est de dimension 1 : ses sous-espaces sont de dimension 0 ou 1, c'est-à-dire {0} ou K tout entier. Si Imφ={0}, alors φ est l'application nulle ; sinon Imφ=K et φ est surjective, de rang 1. Le théorème du rang donne alors dimKerφ=n1.

Hyperplans

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. On appelle hyperplan de E tout sous-espace vectoriel H qui est le noyau d'une forme linéaire non nulle :

H=KerφavecφL(E,K), φ0.

Propriété

Caractérisation par un supplémentaire de dimension 1. Soit H un sous-espace vectoriel de E. Alors

H est un hyperplan de E    H admet une droite vectorielle pour suppleˊmentaire.

Dans ce cas, toute droite non contenue dans H est un supplémentaire de H.

Démonstration. Sens direct. Soit H=Kerφ avec φ0. Comme φ n'est pas nulle, il existe aE tel que φ(a)0 ; quitte à remplacer a par 1φ(a)a, on peut supposer φ(a)=1. Posons D=Vect(a), qui est une droite car a0E. Montrons E=HD.

Somme. Pour xE, écrivons

x=(xφ(x)a)(1)+φ(x)a(2).

Le terme (2) appartient à D. Pour le terme (1),

φ(xφ(x)a)=φ(x)φ(x)φ(a)=φ(x)φ(x)=0,

donc il appartient à H. D'où E=H+D.

Intersection. Soit xHD. Comme xD, on a x=λa ; comme xH, on a 0=φ(x)=λφ(a)=λ. Donc x=0E.

Sens réciproque. Supposons E=HD avec D=Vect(a) et a0E. Tout vecteur x s'écrit de manière unique x=h+λa avec hH et λK ; définissons φ(x)=λ. C'est une forme linéaire : c'est la composée du projecteur sur D parallèlement à H, qui est linéaire, et de l'application λaλ, elle aussi linéaire. Elle n'est pas nulle, car φ(a)=1. Enfin φ(x)=0 équivaut à x=hH, donc H=Kerφ : H est un hyperplan.

Dernière affirmation. Soit D=Vect(b) une droite non contenue dans H, avec H=Kerφ. Alors bH, donc φ(b)0, et le raisonnement du sens direct s'applique à b : E=HD.

Propriété

Hyperplans en dimension finie. Soit E de dimension finie n1, et soit H un sous-espace vectoriel de E. Alors

H est un hyperplan    dimH=n1.

Démonstration. Sens direct. Si H=Kerφ avec φ0, le théorème du rang donne dimH=nrg(φ)=n1, puisque rg(φ)=1.

Sens réciproque. Supposons dimH=n1. Soit D un supplémentaire de H dans E, qui existe en dimension finie. Alors dimD=n(n1)=1 : c'est une droite. D'après la caractérisation précédente, H est un hyperplan.

Exemple

Les hyperplans de R2 sont les droites vectorielles (dimension 1), ceux de R3 sont les plans vectoriels (dimension 2), ceux de Kn[X] sont les sous-espaces de dimension n — par exemple Kn1[X], noyau de la forme linéaire « coefficient de Xn », ou encore {PKn[X]:P(1)=0}, noyau de l'évaluation en 1.

Équation d'un hyperplan

Propriété

Soient E de dimension finie n1 et B=(e1,,en) une base de E. Un sous-espace H de E est un hyperplan si et seulement s'il existe des scalaires a1,,an non tous nuls tels que

H={x=i=1nxieiE : a1x1+a2x2++anxn=0}.

Cette égalité s'appelle une équation de H dans la base B.

Démonstration. Sens direct. Soit H=Kerφ avec φ0. Posons ai=φ(ei). Pour x=ixiei, la linéarité donne φ(x)=i=1nxiφ(ei)=iaixi. Donc xH si et seulement si iaixi=0. Les ai ne sont pas tous nuls : sinon φ s'annulerait sur une base, donc serait nulle d'après le théorème de détermination par l'image d'une base.

Sens réciproque. Étant donnés a1,,an non tous nuls, l'application φ:xiaixi est une forme linéaire (elle est linéaire en les coordonnées, qui dépendent elles-mêmes linéairement de x), et elle n'est pas nulle puisque φ(ej)=aj0 pour au moins un indice j. Son noyau est l'ensemble décrit.

Propriété

Unicité de l'équation à un facteur près. Soient φ et ψ deux formes linéaires non nulles sur E. Alors

Kerφ=Kerψ    λK, ψ=λφ.

Autrement dit, un hyperplan admet une équation unique à multiplication par un scalaire non nul près.

Démonstration. Sens réciproque. Si ψ=λφ avec λ0, alors ψ(x)=0 équivaut à λφ(x)=0, c'est-à-dire à φ(x)=0 : les noyaux coïncident.

Sens direct. Notons H=Kerφ=Kerψ. Comme φ0, il existe aE avec φ(a)=1, et l'on a E=HVect(a) d'après la démonstration de la caractérisation des hyperplans. Posons λ=ψ(a).

Ce scalaire est non nul : si ψ(a)=0, alors aKerψ=H, or φ(a)=10 montre que aH ; c'est contradictoire.

Montrons enfin ψ=λφ. Soit xE, décomposé en x=h+μa avec hH et μK. D'une part,

φ(x)=φ(h)+μφ(a)=0+μ=μ.

D'autre part,

ψ(x)=ψ(h)+μψ(a)=0+μλ=λμ=λφ(x).

Les deux formes coïncident en tout point : ψ=λφ.

Exemple

Dans R3 rapporté à sa base canonique, le plan H d'équation 2xy+3z=0 est un hyperplan, noyau de la forme linéaire φ(x,y,z)=2xy+3z. Les équations 4x+2y6z=0 et 23x13y+z=0 décrivent le même hyperplan, puisque les triplets de coefficients (4,2,6) et (23,13,1) sont proportionnels à (2,1,3).

En revanche, x+y+z=0 décrit un autre hyperplan, car (1,1,1) n'est pas proportionnel à (2,1,3).

Propriété

Intersection d'hyperplans. Soient E un espace de dimension finie n et H1,,Hp des hyperplans de E. Alors

dim(H1H2Hp)np.

Démonstration. Montrons d'abord le lemme suivant : si V est un sous-espace de E et H=Kerφ un hyperplan, alors dim(VH)dimV1. En effet, considérons la restriction φV:VK, qui est une forme linéaire sur V. Son rang vaut 0 ou 1, donc le théorème du rang appliqué à φV donne

dimKerφV=dimVrg(φV)dimV1.

Or KerφV={xV:φ(x)=0}=VH, d'où le lemme.

Raisonnons maintenant par récurrence sur p. Pour p=1, dimH1=n1n1. Supposons le résultat vrai au rang p1 et posons V=H1Hp1, de dimension au moins n(p1). Le lemme appliqué à V et Hp donne

dim(VHp)dimV1n(p1)1=np,

ce qui est la conclusion au rang p.

Remarque

Ce résultat est le pendant abstrait d'un fait bien connu du pivot : un système homogène de p équations à n inconnues, dont chaque équation non triviale définit un hyperplan de Kn, a un espace de solutions de dimension au moins np. Autrement dit, p équations font perdre au plus p dimensions, et exactement p lorsque les équations sont « indépendantes ». On retrouve aussi l'énoncé classique : un système homogène ayant strictement moins d'équations que d'inconnues admet toujours une solution non nulle.

Sous-espaces affines

Un sous-espace vectoriel passe toujours par 0E. Or beaucoup d'ensembles rencontrés en pratique — les solutions d'un système avec second membre, celles d'une équation différentielle avec second membre — sont des sous-espaces « translatés ». C'est l'objet de cette dernière section, et c'est elle qui explique enfin la structure des solutions rencontrée dans tous les chapitres précédents.

Définition et direction

Définition

Soit E un K-espace vectoriel. On appelle sous-espace affine de E toute partie de la forme

A=x0+F={x0+y : yF},

x0E et où F est un sous-espace vectoriel de E.

Le sous-espace F s'appelle la direction de A, et le vecteur x0 un point de A (ou une origine). Lorsque F est de dimension finie, on appelle dimension de A la dimension de F.

Propriété

Soient x0,y0E et F, G deux sous-espaces vectoriels de E.

  1. x0+F=y0+F    y0x0F.
  2. Si x0+F=y0+G, alors F=G : la direction d'un sous-espace affine est unique.
  3. Un sous-espace affine A=x0+F est un sous-espace vectoriel si et seulement si 0EA, et l'on a alors A=F.

Démonstration. Point 1. Supposons x0+F=y0+F. Comme 0EF, le vecteur y0=y0+0E appartient à y0+F, donc à x0+F : il existe fF tel que y0=x0+f, c'est-à-dire y0x0=fF.

Réciproquement, supposons y0x0=f0F. Pour fF, on a y0+f=x0+(f0+f)x0+F, donc y0+Fx0+F ; et x0+f=y0+(ff0)y0+F, d'où l'inclusion réciproque.

Point 2. Supposons x0+F=y0+G. Comme ci-dessus, x0y0+G, donc il existe g0G tel que x0=y0+g0. Soit fF : le vecteur x0+f appartient à x0+F=y0+G, donc il existe gG tel que x0+f=y0+g. En reportant x0=y0+g0,

y0+g0+f=y0+g,doncf=gg0G.

Ainsi FG. Le raisonnement symétrique donne GF, d'où F=G.

Point 3. Si A est un sous-espace vectoriel, il contient 0E. Réciproquement, si 0Ex0+F, alors 0Ex0F par le point 1 appliqué avec y0=0E, donc x0+F=0E+F=F, qui est un sous-espace vectoriel.

Définition

Deux sous-espaces affines A=x0+F et B=y0+G sont dits parallèles lorsque FG ou GF. Lorsque F=G, on dit qu'ils sont parallèles de même direction.

Remarque

Attention, cette définition du parallélisme est plus large que celle du lycée : une droite affine incluse dans un plan affine leur est parallèle au sens ci-dessus, puisque la direction de la droite est incluse dans celle du plan. Les énoncés de concours précisent donc souvent « de même direction » quand c'est cela qui est visé.

Notez aussi le point 1 de la propriété : un sous-espace affine n'a pas d'origine privilégiée. N'importe lequel de ses points peut servir de x0, ce qui est très commode en pratique — on choisit le plus simple.

Propriété

Intersection. Soient A=x0+F et B=y0+G deux sous-espaces affines de E. Alors AB est soit vide, soit un sous-espace affine de direction FG.

Démonstration. Supposons AB non vide, et choisissons z0AB. D'après le point 1 de la propriété précédente, on peut prendre z0 comme origine des deux : A=z0+F et B=z0+G. Montrons alors que AB=z0+(FG).

Si xz0+(FG), alors x=z0+w avec wF et wG, donc xA et xB.

Réciproquement, soit xAB. Alors xz0F (car xz0+F) et xz0G, donc xz0FG et xz0+(FG).

Structure des solutions d'une équation linéaire

Voici le théorème qui donne son sens à toute la section, et rétrospectivement à plusieurs chapitres de l'année.

Propriété

Théorème de structure. Soient uL(E,F) et bF. Considérons l'équation (E) d'inconnue xE :

u(x)=b.

Notons S l'ensemble de ses solutions. Alors :

  1. si bImu, l'équation n'a aucune solution et S= ;
  2. si bImu, et si xp est une solution particulière de (E), alors
S=xp+Keru={xp+h : hKeru}.

Autrement dit : l'ensemble des solutions d'une équation linéaire est vide, ou bien un sous-espace affine de direction Keru.

Démonstration. Point 1. Dire que (E) a une solution, c'est dire que b admet un antécédent par u, c'est-à-dire que bImu. Si ce n'est pas le cas, S=.

Point 2. Supposons bImu et fixons xp tel que u(xp)=b.

Inclusion . Soit hKeru. Alors, par linéarité,

u(xp+h)=u(xp)+u(h)=b+0F=b,

donc xp+hS.

Inclusion . Soit xS, c'est-à-dire u(x)=b. Posons h=xxp. Alors

u(h)=u(x)u(xp)=bb=0F,

donc hKeru, et x=xp+hxp+Keru.

Les deux inclusions donnent S=xp+Keru.

Remarque

« Solution générale = solution particulière + solution générale de l'équation homogène ». Cette phrase, utilisée toute l'année comme une recette, est exactement le théorème ci-dessus : l'équation homogène est u(x)=0F, dont l'ensemble des solutions est Keru.

On en tire aussi deux conséquences pratiques, à retenir :

  • l'ensemble des solutions n'est pas un sous-espace vectoriel dès que b0F (il ne contient pas 0E) : c'est un sous-espace affine ;
  • l'unicité se lit sur le noyau : l'équation a au plus une solution si et seulement si Keru={0E}, et cela ne dépend pas de b. C'est pourquoi l'unicité se démontre toujours sur l'équation homogène.

Exemple

Les systèmes linéaires. Soit AMn,p(K) et considérons le système AX=B, où X parcourt Mp,1(K). L'application u:XAX est linéaire, donc le théorème s'applique : le système est incompatible, ou bien son ensemble de solutions est

Xp+Keru=Xp+{X:AX=0}.

C'est exactement ce que produisait le pivot au premier semestre. Reprenons l'exemple traité alors : la résolution donnait

X=(120)+t(431),tR.

On lit maintenant cette écriture avec les mots du chapitre : la première colonne est une solution particulière Xp, et l'ensemble des t(431) est le noyau de u, une droite vectorielle. L'ensemble des solutions est donc une droite affine de R3.

Le nombre de paramètres libres à la fin du pivot n'est rien d'autre que dimKeru, et le théorème du rang le relie au nombre d'équations « utiles » : dimKeru=prg(u). Voilà la raison de fond des trois issues du pivot — aucune solution, une seule, ou une infinité décrite par dimKeru paramètres.

Exemple

Les équations différentielles linéaires. Soit a une fonction continue sur un intervalle I, et considérons l'équation y+ay=b, où b est continue sur I. L'application

u:C1(I,K)C0(I,K),yy+ay

est linéaire, comme somme de la dérivation et de la multiplication par a. Le théorème de structure donne donc : l'ensemble des solutions est yp+Keru, où yp est une solution particulière et Keru l'ensemble des solutions de l'équation homogène y+ay=0.

Le cours d'analyse a montré que ce noyau est {λteA(t) : λK}, où A est une primitive de a : c'est une droite vectorielle de C1(I,K). L'ensemble des solutions de l'équation avec second membre est donc une droite affine, ce qui explique la présence d'une seule constante arbitraire.

De la même façon, pour une équation du second ordre y+αy+βy=b à coefficients constants, le noyau de l'application linéaire yy+αy+βy est de dimension 2 — c'est le théorème de structure démontré dans le chapitre correspondant, dont l'énoncé « les solutions sont les λy1+μy2 » signifie précisément cela. D'où les deux constantes arbitraires, et la nécessité de deux conditions initiales pour les déterminer.

Le même schéma vaut pour les suites récurrentes linéaires d'ordre 2 : l'application (un)(un+2αun+1βun) est un endomorphisme de KN, dont le noyau est de dimension 2.

Remarque

Il faut mesurer ce que ces exemples ont d'unificateur. Systèmes linéaires, équations différentielles, récurrences linéaires : trois chapitres sans rapport apparent, trois « recettes » apprises séparément, et une seule et même raison — chacun est une équation u(x)=b avec u linéaire, et l'ensemble de ses solutions est un sous-espace affine de direction Keru. C'est très exactement le programme annoncé en introduction : ne démontrer qu'une fois ce qui ne dépend que de la structure.

Méthodes du chapitre

Les exercices d'algèbre linéaire se ramènent à une dizaine de gestes, tous rencontrés dans les pages précédentes. La difficulté n'est presque jamais calculatoire : elle est dans le choix de l'outil — décider si l'on raisonne par double inclusion, par analyse-synthèse ou par dimension — et dans la discipline de rédaction, qui consiste à nommer l'espace ambiant, à justifier une dimension avant de compter, et à ne jamais confondre l'espace de départ et l'espace d'arrivée.

Méthode

1. Montrer qu'un ensemble F est un K-espace vectoriel.

  1. Identifier un espace de référence E dont F est une partie : Kn, Mn,p(K), K[X], Kn[X], F(I,K), KN, ou un produit. L'écrire noir sur blanc.
  2. Vérifier 0EF (et, si l'on veut aller vite pour une réponse négative : si 0EF, conclure immédiatement que F n'est pas un sous-espace vectoriel).
  3. Prendre x,yF et λ,μK quelconques, traduire leur appartenance à F, et montrer que λx+μy vérifie la même condition.
  4. Conclure : « F est un sous-espace vectoriel de E, donc un K-espace vectoriel ».

Variante souvent plus rapide : reconnaître F comme un Vect, un noyau d'application linéaire, ou une intersection de tels ensembles. Écrire F=Kerφ dispense de toute vérification.

Exemple. F={PK3[X]:P(1)=0 et P(0)=0} est un sous-espace vectoriel de K3[X], comme intersection des noyaux des deux formes linéaires PP(1) et PP(0).

Méthode

2. Montrer qu'une famille est libre. Trois techniques, selon la nature des vecteurs. Dans tous les cas, la rédaction commence par « Soient λ1,,λp des scalaires tels que iλixi=0E ».

Technique A — le pivot (vecteurs de Kn, matrices). Traduire la relation coordonnée par coordonnée : on obtient un système linéaire homogène en les λi. Le résoudre par le pivot. La famille est libre si et seulement si la seule solution est nulle. Variante de calcul : disposer les vecteurs en lignes et échelonner ; le rang obtenu vaut p si et seulement si la famille est libre.

Technique B — évaluation, dérivation, limite (fonctions). Voir la méthode détaillée de la section sur les familles de fonctions : évaluer en des points bien choisis, dériver la relation, ou diviser par le terme prépondérant et passer à la limite.

Technique C — les degrés (polynômes). Si les polynômes sont non nuls et de degrés deux à deux distincts, la famille est libre : c'est un théorème du cours, il suffit de le citer. À défaut, on identifie les coefficients : un polynôme est nul si et seulement si tous ses coefficients le sont.

Pour montrer qu'une famille est liée, ne jamais mener un pivot : exhiber une relation explicite.

Méthode

3. Montrer qu'une famille est une base.

  • Si l'on connaît dimE=n et si la famille a exactement n vecteurs : démontrer seulement la liberté (ou seulement le caractère générateur, si c'est plus facile), puis invoquer le théorème du bon cardinal. C'est la voie normale, et la plus rapide.
  • Sinon : démontrer les deux propriétés. Le caractère générateur se prouve en résolvant, pour x quelconque, le système x=iλiei d'inconnues λi ; s'il a toujours une solution, la famille est génératrice, et si cette solution est de plus unique, la famille est une base sans autre vérification.
  • Troisième voie, en dimension finie : montrer que la famille est l'image d'une base connue par un isomorphisme.

Exemple. Pour montrer que ((1,1,0),(0,1,1),(1,0,1)) est une base de R3, on démontre la liberté par le pivot (fait plus haut) et l'on conclut par le cardinal : trois vecteurs libres dans un espace de dimension trois.

Méthode

4. Déterminer une base et la dimension d'un sous-espace. Deux situations, deux techniques.

Cas 1 — le sous-espace est donné par des ÉQUATIONS. Résoudre le système par le pivot, exprimer les inconnues principales en fonction des paramètres, puis factoriser par chaque paramètre : on obtient une écriture x=t1v1++tkvk, d'où F=Vect(v1,,vk). Vérifier ensuite que (v1,,vk) est libre — elle l'est presque toujours, car la construction fait apparaître un 1 à une place où les autres ont un 0. Alors dimF=k = nombre de paramètres.

Cas 2 — le sous-espace est donné par des GÉNÉRATEURS. Disposer les générateurs en lignes, échelonner par le pivot, et garder les lignes non nulles : elles forment une base, et leur nombre est la dimension.

Contrôle : dans un espace de dimension n, un sous-espace décrit par p équations « indépendantes » a pour dimension np. Si le compte ne tombe pas juste, deux des équations sont probablement liées.

Exemple. Pour F={(x,y,z,t)R4:x+y+z+t=0}, on écrit x=yzt, d'où

(x,y,z,t)=y(1,1,0,0)+z(1,0,1,0)+t(1,0,0,1).

Ces trois vecteurs sont libres (regarder les trois dernières coordonnées), donc ils forment une base et dimF=3=41. On retrouve qu'un hyperplan de R4 est de dimension 3.

Méthode

5. Montrer que deux sous-espaces sont supplémentaires. Trois techniques ; choisir selon ce que l'on connaît.

Technique A — analyse-synthèse. Toujours valable, y compris en dimension infinie. Analyse : supposer x=y+z et calculer y et z en fonction de x. Synthèse : vérifier que les candidats conviennent. C'est la technique obligatoire pour les décompositions de fonctions ou de matrices.

Technique B — dimension + intersection (dimension finie). Calculer dimF et dimG, vérifier que la somme vaut dimE, puis démontrer FG={0E} en résolvant le système correspondant. La règle des deux sur trois conclut. C'est la technique la plus économique dès qu'on est en dimension finie.

Technique C — concaténation de bases. Exhiber une base de F et une base de G, et montrer que la famille concaténée est une base de E (souvent par le bon cardinal). Cette technique donne en prime une base adaptée.

Exemple. R3=FG avec F le plan x+y+z=0 et G=Vect((1,0,0)) : on a dimF=2, dimG=1, la somme vaut 3=dimR3, et FG={0} car un vecteur (λ,0,0) du plan vérifie λ=0.

Méthode

6. Déterminer Keru et Imu d'une application linéaire.

  1. Noyau : résoudre u(x)=0F. Traduire en système, résoudre par le pivot, factoriser par les paramètres, extraire une base, en déduire dimKeru.
  2. Image : calculer u(e1),,u(en) sur une base de E ; alors Imu=Vect(u(e1),,u(en)). Échelonner cette famille pour en extraire une base : on obtient rg(u).
  3. Contrôler avec le théorème du rang : dimKeru+rg(u) doit valoir dimE.
  4. Conclure sur l'injectivité (Keru={0E}) et sur la surjectivité (rg(u)=dimF).

Deux erreurs à éviter : chercher l'image en résolvant u(x)=y pour y quelconque, ce qui est beaucoup plus long que de calculer les images d'une base ; et oublier de vérifier que la famille génératrice de l'image est libre avant d'annoncer une dimension.

Méthode

7. Utiliser le théorème du rang. Il sert dans les trois directions.

  • Calculer une dimension inconnue : si l'on connaît deux des trois quantités dimE, dimKeru, rg(u), la troisième s'en déduit. C'est le moyen le plus rapide de trouver la dimension d'un noyau compliqué : calculer plutôt l'image, souvent plus simple.
  • Démontrer une bijectivité : pour un endomorphisme d'un espace de dimension finie, ou plus généralement quand dimE=dimF, il suffit de montrer l'injectivité, c'est-à-dire de résoudre u(x)=0F. Toujours citer l'hypothèse de dimension finie : sans elle, le raisonnement est faux.
  • Majorer ou minorer : de rg(u)min(dimE,dimF) et du théorème du rang, on tire par exemple qu'aucune application linéaire de R3 dans R5 n'est surjective, et qu'aucune application linéaire de R5 dans R3 n'est injective (son noyau est de dimension au moins 2).

Exemple. Soit u:R3[X]R3[X], PPP. Si PKeru, alors P=P ; en comparant les degrés, P est nécessairement nul (un polynôme non nul a un degré strictement supérieur à celui de sa dérivée). Donc u est injective, et comme c'est un endomorphisme d'un espace de dimension finie, u est un automorphisme de R3[X]. On a démontré la surjectivité sans jamais résoudre PP=Q.

Méthode

8. Reconnaître et exploiter un projecteur ou une symétrie.

  1. Vérifier la linéarité, puis calculer pp (ou ss). L'égalité pp=p signifie « projecteur », l'égalité ss=idE signifie « symétrie ».
  2. En déduire immédiatement la décomposition : E=KerpImp, ou E=Ker(sidE)Ker(s+idE).
  3. Identifier les deux sous-espaces en résolvant p(x)=0E et p(x)=x — se souvenir que Imp est l'ensemble des vecteurs fixes, ce qui évite un calcul d'image.
  4. Conclure en nommant l'objet : « p est la projection sur … parallèlement à … ».

Réciproquement, si un énoncé fournit une relation du type pp=p ou ss=idE, la lire comme une information géométrique et l'exploiter pour décomposer l'espace : c'est presque toujours la clé de l'exercice.

Méthode

9. Trouver l'équation d'un hyperplan, ou reconnaître un hyperplan.

D'une base vers une équation. Si H=Vect(v1,,vn1) dans un espace de dimension n, on cherche une forme linéaire φ(x)=a1x1++anxn non nulle qui s'annule sur chaque vj : cela donne un système homogène de n1 équations aux n inconnues ai, dont l'ensemble des solutions est une droite. On en choisit un vecteur non nul, et l'équation est trouvée — unique à un facteur près.

D'une équation vers une base. Résoudre l'équation a1x1++anxn=0 comme un système à un seul pivot : n1 paramètres, donc une base de n1 vecteurs obtenue en factorisant.

Reconnaître. En dimension finie n, un sous-espace est un hyperplan si et seulement si sa dimension vaut n1 ; en dimension quelconque, si et seulement s'il admet une droite pour supplémentaire.

Exemple. Cherchons une équation du plan H=Vect((1,1,0),(0,1,1)) de R3. On veut a+b=0 et b+c=0, d'où a=b et c=b : en prenant b=1, on obtient (a,b,c)=(1,1,1), et l'équation xy+z=0. Vérification : 11+0=0 et 01+1=0.

Méthode

10. Démontrer une égalité entre deux sous-espaces F et G. Par ordre de coût croissant :

  1. Une inclusion et l'égalité des dimensions (dimension finie) : montrer FG, calculer dimF et dimG, conclure. C'est deux fois moins de travail que la double inclusion.
  2. Double inclusion, en exploitant la minimalité du Vect : pour Vect(A)G, il suffit de vérifier que G est un sous-espace vectoriel contenant les générateurs de A.
  3. Retour aux éléments : à réserver aux cas où les deux descriptions sont de natures différentes (équations d'un côté, générateurs de l'autre) et où aucune dimension n'est disponible.

Pour finir, voici les fautes qui coûtent le plus de points dans ce chapitre. Chacune a été signalée au moins une fois dans les pages précédentes.

  1. Oublier de nommer l'espace ambiant. Un ensemble n'est jamais « un sous-espace vectoriel » tout court : il est sous-espace de Kn, de F(I,K)… Sans cette phrase, la démonstration ne démontre rien.
  2. Écrire FG= au lieu de FG={0E}, ou Keru=0 au lieu de Keru={0E}. Le vecteur nul appartient à tout sous-espace.
  3. Croire que les intersections deux à deux nulles suffisent pour une somme directe de trois sous-espaces ou plus. Elles ne suffisent pas : trois droites du plan en fournissent le contre-exemple.
  4. Confondre dimKn[X] et n : cette dimension vaut n+1. La faute se propage ensuite à tout raisonnement de comptage.
  5. Compter sans justifier la dimension, ou appliquer le théorème du bon cardinal sans avoir vérifié la liberté ni le caractère générateur : le cardinal seul ne prouve rien.
  6. Écrire le théorème du rang avec dimF au lieu de dimE. La dimension qui apparaît est celle de l'espace de départ.
  7. Écrire E=KeruImu. C'est faux en général, y compris pour un endomorphisme ; le théorème du rang ne donne qu'une égalité de dimensions. La somme directe n'a lieu que dans des cas particuliers, dont celui des projecteurs.
  8. Utiliser « injectif      surjectif » sans hypothèse de dimension finie. En dimension infinie, la dérivation et la multiplication par X sur K[X] fournissent les deux contre-exemples à connaître.
  9. Oublier la synthèse dans une analyse-synthèse : l'analyse ne produit que des candidats, elle ne démontre que l'unicité.
  10. Dire « le » supplémentaire. Un sous-espace en admet une infinité ; seule leur dimension est déterminée.

Bloqué sur « Espaces vectoriels et applications linéaires » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.