MPSI · Chapitre 14 · Second semestre
Groupe symétrique et déterminants
Permutations et signature, formes n-linéaires alternées, déterminant d'une matrice et d'un endomorphisme, calcul pratique, comatrice.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Permutations et signature
- Formes n-linéaires alternées
- Déterminant d'une matrice et d'un endomorphisme
- Calcul pratique
- Comatrice
Vous savez répondre à deux questions qui reviennent sans cesse : une famille de vecteurs d'un espace de dimension est-elle une base, et une matrice carrée est-elle inversible ? Vous savez y répondre parce que vous savez calculer un rang, et vous savez calculer un rang parce que vous savez appliquer le pivot de Gauss. C'est une réponse, mais c'est une réponse d'ordinateur : elle s'obtient au terme d'une suite d'opérations dont le déroulement dépend des coefficients rencontrés en chemin. Elle ne se prête à aucun calcul littéral, elle ne se transmet pas d'une matrice à une autre, et elle est muette dès que les coefficients dépendent d'un paramètre. Personne ne peut dire, en regardant l'algorithme, ce que devient le rang de quand on connaît celui de et celui de .
Ce que nous cherchons est d'une autre nature : un critère, c'est-à-dire un unique nombre attaché à la famille, calculable directement à partir des coordonnées, et qui vaut zéro exactement lorsque la famille est liée. Un tel nombre transformerait chaque question qualitative en une question de calcul, et surtout il autoriserait les manipulations algébriques que le rang interdit.
La géométrie du plan indique la piste à suivre. Deux vecteurs et du plan engendrent un parallélogramme, dont l'aire vaut zéro exactement lorsque et sont colinéaires, c'est-à-dire exactement lorsque la famille est liée : le critère cherché existe donc déjà, au moins dans ce cas. Mieux, si l'on compte cette aire algébriquement, en lui attribuant un signe selon l'orientation, elle possède deux propriétés remarquables. Elle est linéaire en chacun des deux vecteurs, l'autre étant fixé : doubler double l'aire, et remplacer par ajoute les aires. Et elle change de signe lorsqu'on échange les deux vecteurs, puisque l'orientation s'inverse. En dimension , le volume orienté du parallélépipède construit sur trois vecteurs possède exactement les mêmes propriétés.
Toute la construction de ce chapitre consiste à ériger ces propriétés en définition. Nous appellerons forme -linéaire alternée sur un espace toute application qui, à vecteurs de , associe un scalaire, de façon linéaire en chaque vecteur, et qui s'annule dès que deux des vecteurs sont égaux. Le théorème central du chapitre est un théorème d'unicité : en dimension , une fois fixée une base , il existe une seule forme -linéaire alternée valant sur . Elle s'appelle le déterminant dans la base , et l'aire orientée du plan n'en était que le cas . Cette unicité n'est pas un luxe de rédaction : c'est l'outil de démonstration le plus efficace du chapitre. Chaque fois que nous rencontrerons une forme -linéaire alternée, nous saurons immédiatement qu'elle est proportionnelle au déterminant, et il suffira de l'évaluer en un seul point pour connaître le coefficient. La multiplicativité , qui semble miraculeuse, s'obtient ainsi en quatre lignes.
Reste à comprendre pourquoi ce chapitre s'ouvre sur les permutations. Le mot « alternée » signifie « sensible à l'ordre des arguments » : échanger deux vecteurs change le signe. Il faut donc savoir ce que devient une forme alternée lorsqu'on permute ses arguments de façon quelconque, et pour cela il faut d'abord savoir mesurer une permutation. Cette mesure existe, elle ne prend que deux valeurs, et , elle s'appelle la signature, et elle vaut sur les échanges de deux éléments. Le groupe symétrique et sa signature ne sont donc pas un hors-d'œuvre : ils sont l'outil sans lequel la théorie ne s'écrit pas, et ils réapparaîtront dans la formule explicite du déterminant, qui est une somme indexée par .
Le plan suit cette logique. Les deux premières sections construisent l'outil : le groupe symétrique, ses cycles et ses transpositions, puis la signature et le groupe alterné. La troisième introduit les formes -linéaires alternées et calcule l'effet d'une permutation des arguments. La quatrième démontre le théorème d'existence et d'unicité, et en tire la caractérisation des bases. Les cinquième et sixième sections transportent la notion aux endomorphismes puis aux matrices, où elle prend sa forme la plus maniable. La septième est consacrée au calcul effectif, qui est ce que l'on vous demandera le plus souvent : opérations élémentaires, matrices triangulaires, développement selon une rangée, déterminants par blocs, déterminant de Vandermonde. La huitième traite la comatrice et l'inverse. Une section de méthodes ferme le chapitre.
Les notations sont celles des chapitres précédents, augmentées de quelques nouvelles. La lettre désigne ou , et l'ensemble des entiers compris entre et . Le groupe des permutations de est noté , le groupe alterné , et les permutations reçoivent les lettres , , ; l'élément neutre de est noté . Un cycle s'écrit , une transposition , et le support d'une permutation . La signature est notée . Le déterminant d'une famille de vecteurs dans une base est noté , celui d'un endomorphisme , celui d'une matrice ou, sous forme de tableau, entre barres verticales. Les espaces vectoriels sont , , de dimension finie sauf mention contraire, leurs bases et ; on garde , , , , , , et . Du côté matriciel, on conserve , , , , , le symbole de Kronecker , la transposée et ; les objets nouveaux sont la comatrice , le mineur et le cofacteur . Les opérations élémentaires gardent leurs notations, , , , et de même sur les colonnes . Enfin, une convention de lecture à retenir dès maintenant, car elle sera rappelée à chaque calcul : le produit de deux permutations désigne la composée , autrement dit on applique d'abord, puis .
Le groupe symétrique
Permutations, composition, inverse
Définition
Soit . On appelle permutation de toute bijection de dans lui-même. L'ensemble de ces permutations, muni de la composition des applications, est noté et appelé groupe symétrique d'ordre .
Pour , on note la composée , définie par .
Propriété
est un groupe, d'élément neutre l'application identité , et l'inverse de est sa bijection réciproque .
Démonstration. La composée de deux bijections de dans lui-même est une bijection de dans lui-même, donc la composition est bien une loi interne sur . Elle est associative, comme l'est toujours la composition des applications. L'application est une bijection et vérifie pour toute . Enfin, toute bijection de dans lui-même admet une réciproque , qui est encore une bijection de dans lui-même, donc un élément de , et .
On note une permutation par un tableau à deux lignes : la première ligne énumère les éléments de dans l'ordre, la seconde donne leurs images. Ainsi
désigne la permutation de telle que , et . Pour obtenir , il suffit d'échanger les deux lignes puis de réordonner les colonnes selon la première ligne : ici .
Propriété
Pour tout , .
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , la seule application de dans lui-même est l'identité, donc .
Soit ; supposons . Pour , posons
Ces ensembles sont deux à deux disjoints et leur réunion est , puisque toute permutation envoie sur un et un seul entier de . Donc .
Comptons d'abord . Une permutation telle que envoie dans , par injectivité, et sa restriction à est une permutation de . Réciproquement, toute se prolonge en une unique permutation de fixant . L'application de restriction est donc une bijection de sur , d'où .
Montrons ensuite que tous les ont le même cardinal. Fixons et notons l'application de dans lui-même qui échange et et laisse fixes tous les autres entiers ; c'est une bijection et . L'application envoie dans , car si alors ; elle envoie de même dans ; et comme , ces deux applications sont réciproques l'une de l'autre. Donc .
Finalement .
Propriété
Le groupe est commutatif si et seulement si . Pour , il n'est pas commutatif.
Démonstration. Pour et , le groupe a respectivement et éléments : tout groupe d'au plus deux éléments est commutatif, puisque l'un des deux est le neutre. Supposons et considérons les deux permutations et de définies par : échange et et fixe tous les autres entiers, échange et et fixe tous les autres entiers. Alors
Les deux composées ne coïncident pas en , donc .
Exemple
Détaillons le calcul précédent dans , avec et . Le produit s'obtient en appliquant d'abord : , puis , puis . Donc
le second se calculant de même : , , . Les deux résultats sont différents, et ils sont même inverses l'un de l'autre.
Remarque
L'ordre de composition est la première source d'erreurs du chapitre. Avec la convention , le facteur de droite agit en premier, comme pour les applications linéaires et les matrices. Lorsqu'on calcule un produit à la main sur des tableaux à deux lignes, on lit donc de droite à gauche. Certains ouvrages adoptent la convention inverse : vérifiez toujours celle du texte que vous lisez, un signe de signature n'en dépend pas, mais l'écriture d'un produit de cycles, si.
Cycles et transpositions
Définition
Soit . On appelle support de l'ensemble
Définition
Soient et des éléments deux à deux distincts de . On appelle cycle de longueur , ou -cycle, et l'on note , la permutation définie par
et pour tout . Son support est exactement .
Un cycle de longueur s'appelle une transposition : la transposition échange et et fixe tout le reste.
Remarque
L'écriture d'un cycle n'est pas unique : on peut partir de n'importe lequel de ses éléments, à condition de respecter l'ordre cyclique. Ainsi , mais : cette dernière est son inverse. De façon générale, l'inverse du cycle est le cycle , et une transposition est son propre inverse.
Propriété
Un cycle de longueur est d'ordre dans le groupe : et pour .
Démonstration. Écrivons et convenons d'indexer les modulo , c'est-à-dire de poser . Avec cette convention, la définition s'écrit pour tout . Une récurrence immédiate sur donne alors pour tout et tout : c'est vrai pour , et si alors .
En particulier pour tout , et fixe aussi tout point hors du support, donc . Si , alors avec , donc puisque les sont deux à deux distincts : .
Propriété
Deux permutations dont les supports sont disjoints commutent. En particulier, deux cycles à supports disjoints commutent.
Démonstration. Établissons d'abord un fait utile : une permutation envoie son support dans lui-même. En effet, soit et supposons , c'est-à-dire . L'injectivité de donne alors , ce qui contredit .
Soient maintenant et de supports respectifs et , avec . Soit ; distinguons trois cas.
Si , alors , donc et . Par ailleurs d'après le fait établi, donc et . Les deux composées coïncident en .
Si , le raisonnement est le même en échangeant les rôles de et : les deux composées valent .
Si , alors et les deux composées valent .
Dans tous les cas , donc .
Décomposition d'une permutation
Propriété
Toute permutation différente de l'identité se décompose en un produit de cycles de longueurs supérieures ou égales à , à supports deux à deux disjoints. Cette décomposition est unique à l'ordre près des facteurs.
Cet énoncé est admis : sa démonstration n'est pas exigible au programme.
Remarque
Comme les facteurs sont à supports disjoints, ils commutent deux à deux : l'ordre dans lequel on les écrit n'a effectivement aucune importance, ce qui donne son sens à l'unicité annoncée. En pratique, la décomposition se lit sans réfléchir en suivant les images successives d'un même élément jusqu'à revenir au point de départ, puis en recommençant avec un élément non encore rencontré.
Exemple
Une permutation de . Considérons
C'est bien une permutation : la seconde ligne contient chacun des entiers de à exactement une fois.
Partons de . On a , puis , puis : le premier cycle est , de longueur .
Le plus petit entier non encore rencontré est . On a , puis : deuxième cycle , c'est une transposition.
Vient ensuite , qui vérifie : ce point est fixe, il ne donne pas de cycle et n'appartient à aucun support.
Puis : on a , puis , puis : troisième cycle , de longueur .
Tous les entiers ayant été traités, on conclut
et l'on peut écrire ces trois facteurs dans n'importe quel ordre. Contrôle : , qui est bien la réunion disjointe des trois supports, et le seul point fixe est .
Deux conséquences immédiates. D'une part , en inversant chaque facteur. D'autre part l'ordre de est le plus petit commun multiple des longueurs, soit : les facteurs commutant, , et cette permutation vaut l'identité si et seulement si chacun des trois facteurs vaut l'identité, c'est-à-dire si et seulement si et .
Propriété
Soit . Tout -cycle est un produit de transpositions ; précisément
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , la formule se réduit à .
Soit ; supposons la formule vraie pour les cycles de longueur . Posons et , et calculons en n'oubliant pas que agit en premier.
Pour , on a , et est distinct de et de , donc le fixe : .
Pour , on a , puis : .
Pour , qui n'est pas dans le support de , on a , puis : .
Enfin tout élément extérieur à est fixé par et par .
La permutation envoie donc sur , ..., sur et sur : c'est exactement le cycle . En appliquant l'hypothèse de récurrence à , on obtient la formule annoncée, avec transpositions.
Propriété
Pour , toute permutation de est un produit de transpositions. On dit que les transpositions engendrent .
Démonstration. Raisonnons par récurrence forte sur .
Si , alors , qui s'écrit , produit de deux transpositions. Le cas est impossible : si ne déplaçait qu'un seul entier , on aurait et , ce qui contredirait l'injectivité de .
Soit ; supposons le résultat acquis pour toute permutation dont le support a strictement moins de éléments, et soit de support de cardinal . Choisissons et posons , de sorte que . Considérons .
D'une part , donc .
D'autre part . En effet, soit , c'est-à-dire . Alors puisque , et : sinon on aurait et avec , ce qui contredirait l'injectivité. Donc fixe et .
Ainsi , dont le cardinal vaut au plus . L'hypothèse de récurrence s'applique à , qui est donc un produit de transpositions. Comme , on a , qui est encore un produit de transpositions.
Remarque
Cette écriture n'est jamais unique, et le nombre de facteurs ne l'est pas non plus. Par exemple, dans ,
On peut toujours rallonger une décomposition en insérant deux fois la même transposition. Ce qui reste invariable, et c'est tout l'objet de la section suivante, c'est la parité du nombre de facteurs : dans les trois écritures ci-dessus, on compte , et transpositions, toujours un nombre pair.
La signature
Existence et unicité
Propriété
Soit . Il existe un unique morphisme de groupes
tel que pour toute transposition . On l'appelle la signature. Une permutation de signature est dite paire, une permutation de signature est dite impaire.
Cet énoncé est admis : la démonstration de l'existence n'est pas exigible au programme.
Remarque
L'unicité, elle, est presque immédiate à partir de la section précédente, et il est bon de comprendre pourquoi : puisque toute permutation est un produit de transpositions, un morphisme est entièrement déterminé par ses valeurs sur les transpositions. Si et sont deux morphismes valant sur toutes les transpositions et si , alors
C'est l'existence qui demande un travail réel : il faut construire une application bien définie, et donc vérifier que le résultat ne dépend pas de la décomposition choisie. C'est cette partie que le programme admet.
Conséquences immédiates
Propriété
Soient et . Alors :
- et ;
- ;
- si est un produit de transpositions, alors ; en particulier la parité de ne dépend que de ;
- la signature d'un cycle de longueur vaut ;
- si se décompose en cycles à supports disjoints de longueurs , alors
Démonstration. Point 1. C'est la définition d'un morphisme de groupes, et l'image du neutre par un morphisme est le neutre.
Point 2. En appliquant le morphisme à , on obtient . Comme , on a , donc .
Point 3. Une récurrence immédiate sur à partir du point 1 donne , et chacun de ces facteurs vaut par définition de la signature, d'où . Si admet deux décompositions, en et en transpositions, alors , donc et ont même parité.
Point 4. Un -cycle est un produit de transpositions, comme démontré plus haut ; le point 3 donne .
Point 5. La signature est un morphisme, donc la signature du produit est le produit des signatures ; il suffit d'appliquer le point 4 à chaque facteur.
Méthode
Calculer une signature en pratique. La méthode ne varie pas, et elle est plus rapide que tout dénombrement.
- Écrire la permutation en tableau à deux lignes si ce n'est pas déjà fait.
- La décomposer en cycles à supports disjoints, en suivant les orbites : partir de , écrire ses images successives jusqu'au retour, puis recommencer avec le plus petit entier non encore utilisé. Les points fixes sont ignorés.
- Appliquer la formule : chaque cycle de longueur contribue par . Autrement dit, les cycles de longueur impaire sont pairs et ne changent rien, les cycles de longueur paire apportent un facteur .
- Conclure : où est le nombre de cycles de longueur paire de la décomposition.
Contrôle rapide : le nombre total de transpositions obtenu en décomposant chaque -cycle en transpositions doit avoir la parité annoncée.
Exemple
Reprenons de . Les longueurs sont , et , donc
La permutation est impaire. Contrôle : elle s'écrit avec transpositions, et est bien impair.
Autre exemple, à connaître : la permutation de qui renverse l'ordre, c'est-à-dire . Elle échange et , et , et ainsi de suite : c'est un produit de transpositions à supports disjoints, au nombre de si est pair, de si est impair (le milieu étant alors fixe). Pour , on obtient transpositions donc ; pour , transpositions également, donc ; pour , une seule, donc .
Le groupe alterné
Définition
Soit . Le noyau de la signature,
s'appelle le groupe alterné d'ordre . C'est l'ensemble des permutations paires.
Propriété
est un sous-groupe de , et pour .
Démonstration. C'est un sous-groupe comme noyau d'un morphisme de groupes, résultat établi au chapitre sur les structures algébriques.
Pour le cardinal, notons l'ensemble des permutations impaires, et considérons
Cette application est bien définie : si , alors , donc .
Elle est injective : si , on compose à gauche par , qui est son propre inverse, et l'on obtient .
Elle est surjective : soit et posons . Alors , donc , et .
C'est donc une bijection, d'où . Comme ces deux ensembles sont disjoints et de réunion , leur cardinal commun vaut .
Remarque
La démonstration ci-dessus n'utilise que la bijection explicite , et rien d'autre. C'est volontaire : elle est complète, elle est courte, et elle reste dans le cadre du programme. Notez que ne joue aucun rôle particulier, n'importe quelle transposition fixée conviendrait ; nous réutiliserons exactement cette idée d'appariement dans la démonstration du théorème fondamental des déterminants.
Notez aussi que , l'ensemble des permutations impaires, n'est pas un sous-groupe : il ne contient pas l'identité.
Formes -linéaires alternées
Définitions
Définition
Soient un -espace vectoriel et . Une application est dite -linéaire lorsqu'elle est linéaire par rapport à chacune de ses variables, les autres étant fixées : pour tout , tous vecteurs de et tous scalaires ,
On dit alors que est une forme -linéaire sur .
Définition
Une forme -linéaire sur est dite alternée lorsqu'elle s'annule sur toute famille ayant deux vecteurs égaux :
On note l'ensemble des formes -linéaires alternées sur .
Remarque
Une forme -linéaire n'est pas une application linéaire de dans : elle est linéaire en chaque variable séparément, ce qui est tout autre chose. Par exemple, pour , on a et non . Retenez ce comportement, il donnera plus loin la formule , qui est l'une des erreurs les plus fréquentes du chapitre.
Notez également que est un sous-espace vectoriel de l'espace des applications de dans : la somme de deux formes -linéaires alternées et le produit de l'une d'elles par un scalaire sont encore -linéaires et alternés, comme on le vérifie directement sur les définitions.
Antisymétrie et effet d'une permutation
Propriété
Soit une forme -linéaire alternée sur . Alors est antisymétrique : échanger deux de ses arguments change le signe du résultat. Autrement dit, pour tous et tous vecteurs,
Démonstration. Fixons et fixons également tous les vecteurs d'indices différents de et . Pour , notons la valeur de lorsque l'argument de rang vaut , celui de rang vaut , et les autres sont les vecteurs fixés. L'application est bilinéaire, comme restriction de , et pour tout puisque est alternée.
Appliquons cette annulation à et développons par bilinéarité :
Or et , toujours parce que est alternée. Il reste , c'est-à-dire , ce qui est exactement l'égalité annoncée.
Remarque
La réciproque est vraie dans et dans : si est antisymétrique et si avec , alors l'échange des arguments et ne change pas la famille tout en changeant le signe, d'où , puis et puisque dans . Les deux notions coïncident donc ici, et l'on peut utiliser indifféremment l'une ou l'autre. La définition retenue est « alternée », car c'est elle qui se manipule le mieux dans les démonstrations.
Propriété
Soient une forme -linéaire alternée sur , et . Alors
Démonstration. Notons, pour , . Observons d'abord la règle de composition : si l'on pose pour tout , alors pour toute on a , donc
Écrivons comme produit de transpositions, , ce qui est possible pour , et raisonnons par récurrence sur .
Si , alors , et : l'égalité est vérifiée.
Supposons le résultat acquis pour tout produit de transpositions, avec , et posons , de sorte que . Posons . D'après l'observation initiale,
Écrivons avec . La famille est exactement la famille dans laquelle les arguments de rangs et ont été échangés, tous les autres étant inchangés. L'antisymétrie de donne donc
L'hypothèse de récurrence s'applique à : . D'où
la dernière égalité venant de .
Nullité sur les familles liées
Propriété
Soit une forme -linéaire alternée sur . Si la famille est liée, alors .
Démonstration. Si la famille est liée, l'un de ses vecteurs est combinaison linéaire des autres : il existe et des scalaires tels que
Utilisons la linéarité de par rapport à son -ème argument :
Dans chacun des termes de cette somme, le vecteur figure deux fois : une fois à sa place naturelle, au rang , et une fois au rang , puisque . La forme étant alternée, chacun de ces termes est nul, et la somme aussi.
Remarque
Voilà déjà la moitié du critère annoncé en introduction : une forme -linéaire alternée s'annule à coup sûr sur les familles liées. Reste à savoir s'il en existe une qui ne s'annule que sur celles-là, car ce serait alors le critère cherché. C'est précisément ce que va donner le théorème d'existence et d'unicité de la section suivante.
Déterminant d'une famille de vecteurs dans une base
Le théorème fondamental
Propriété
Soient un -espace vectoriel de dimension et une base de . Il existe une unique forme -linéaire alternée sur telle que . On la note , et elle est donnée par la formule
où les scalaires sont les coordonnées des vecteurs dans la base , définies par .
Démonstration. Le cas est immédiat : une forme -linéaire est une application linéaire , la condition « alternée » est vide, et , donc est déterminée par et vaut , ce qui est bien la formule annoncée, avec la convention dans (la signature n'ayant été définie que pour ). Supposons désormais .
Analyse et unicité. Soit une forme -linéaire alternée quelconque et soit une famille de vecteurs, de coordonnées . Développons en utilisant la linéarité par rapport au premier argument, puis au deuxième, et ainsi de suite jusqu'au -ième. Chaque développement remplace un argument par une somme de termes, si bien qu'on obtient une somme de termes, indexée par les -uplets d'indices :
Examinons ces termes. Si l'application n'est pas injective, deux des arguments sont égaux et le facteur est nul, car est alternée : le terme disparaît. Il ne reste donc que les -uplets pour lesquels est injective, donc bijective de dans lui-même puisque l'ensemble est fini : autrement dit, il ne reste que les -uplets de la forme avec . D'où
Le résultat de la section précédente sur l'effet d'une permutation des arguments donne , ce qui conduit à
Cette égalité est le cœur du chapitre. Elle montre que est entièrement déterminée par le seul scalaire . En particulier, si l'on impose , alors est nécessairement l'application donnée par la formule de l'énoncé : il y a au plus une forme convenable, ce qui règle l'unicité.
Synthèse et existence. Il reste à vérifier que l'application définie par
convient. Notons qu'elle est bien définie, puisque les coordonnées d'un vecteur dans une base existent et sont uniques.
Elle est -linéaire. Fixons et tous les arguments sauf le -ième. Soient et de coordonnées respectives et , et soient . Par unicité de l'écriture dans une base, les coordonnées de sont les . Or, pour chaque , le produit contient exactement un facteur d'indice de colonne , à savoir : chaque terme de la somme est donc de la forme , c'est-à-dire une fonction linéaire de la -ième coordonnée de . En remplaçant par et en développant, on obtient bien
Elle vaut sur . Si pour tout , alors . Le produit vaut si pour tout , c'est-à-dire si , et vaut sinon, car il suffit d'un facteur nul. Il ne subsiste donc que le terme d'indice , et .
Elle est alternée. Supposons avec , et notons . Les colonnes de coordonnées correspondantes sont égales : pour tout . Comme au paragraphe sur le groupe alterné, l'application est une bijection de sur l'ensemble des permutations impaires. On peut donc regrouper les termes de la somme deux par deux :
le signe moins venant de pour paire. Calculons le second produit. Pour , on a et le facteur est , identique à celui du premier produit. Pour , le facteur est , qui vaut puisque les colonnes et sont égales. Pour , le facteur est . Les deux produits comportent donc exactement les mêmes facteurs, à l'ordre près, et sont égaux. Chaque parenthèse est nulle, donc .
L'application est donc une forme -linéaire alternée valant sur : l'existence est établie, et l'unicité prouvée plus haut permet de la noter .
Remarque
Prenez la mesure de ce que dit la formule. Le déterminant d'une famille de vecteurs est une somme de termes, chacun produit de coordonnées prises « une par colonne et une par ligne », affecté du signe de la permutation correspondante. Pour , cela fait déjà termes ; pour , plus de trois millions. Cette formule est un outil théorique, pas une méthode de calcul : tout le travail de la section 7 consistera à la contourner.
La droite des formes -linéaires alternées
Propriété
Soient de dimension et une base de . Pour toute forme -linéaire alternée sur ,
Autrement dit, est une droite vectorielle, dont est une base.
Démonstration. L'égalité obtenue dans la phase d'analyse de la démonstration précédente s'écrit précisément pour toute famille, c'est-à-dire . Ainsi , et l'inclusion réciproque est claire puisque est un espace vectoriel contenant . Enfin puisqu'elle vaut sur , donc la famille est libre : c'est une base de , qui est donc de dimension .
Remarque
Cette propriété est le véritable moteur du chapitre, et il faut apprendre le réflexe qu'elle commande. Chaque fois que vous rencontrez une application de dans dont vous savez qu'elle est -linéaire alternée, vous savez immédiatement qu'elle est proportionnelle au déterminant : il suffit alors de l'évaluer en un seul point bien choisi, en général la base elle-même, pour connaître le coefficient et donc tout entière. Presque toutes les démonstrations qui suivent, y compris celle de , ne sont que des applications de ce principe.
Caractérisation des bases et changement de base
Propriété
Soient de dimension , une base de et une famille de vecteurs de . Alors
Démonstration. Sens réciproque, par contraposée. Si la famille n'est pas une base, alors, comptant vecteurs dans un espace de dimension , elle n'est pas libre : elle est liée. La propriété de nullité sur les familles liées donne .
Sens direct. Supposons que soit une base de . Le théorème fondamental, appliqué à la base , fournit la forme , qui est -linéaire alternée. La propriété précédente, appliquée à avec la base , donne
où l'on note la valeur de sur la famille . Évaluons cette égalité de formes sur la famille elle-même :
Un produit valant , aucun des deux facteurs n'est nul : en particulier .
Propriété
Soient et deux bases de . Alors
Démonstration. La première égalité est l'application de la propriété de la droite vectorielle à . La seconde s'obtient en évaluant la première sur la famille , ce qui donne .
Remarque
Le déterminant d'une famille dépend de la base choisie. L'écriture , sans indice, n'a aucun sens pour une famille de vecteurs d'un espace abstrait, exactement comme il n'y avait pas de « matrice d'un vecteur » sans préciser la base. Ce qui ne dépend pas de la base, c'est le fait d'être nul ou non nul : la formule de changement de base montre que les deux déterminants diffèrent d'un facteur non nul.
Nous verrons dans deux sections que, pour un endomorphisme, la situation est radicalement différente : le déterminant ne dépend alors plus du tout de la base. Ne confondez jamais les deux énoncés, c'est une confusion classique en colle.
Exemple
Dans muni de sa base canonique , prenons et . Leurs coordonnées donnent, par la formule à termes,
donc la famille est liée : en effet . Avec à la place, on obtient , donc est une base de . Le critère annoncé en introduction est atteint : un seul nombre, calculé directement à partir des coordonnées, décide de la liberté de la famille.
Déterminant d'un endomorphisme
Définition et indépendance de la base
Propriété
Soient de dimension , et une base de . Le scalaire
ne dépend pas de la base choisie. On l'appelle le déterminant de l'endomorphisme et on le note .
Démonstration. Soient et deux bases de . Considérons l'application
Elle est -linéaire : par linéarité de , remplacer par remplace par , et est linéaire en son -ième argument. Elle est alternée : si avec , alors et s'annule.
La propriété de la droite vectorielle donne alors , soit, pour toute famille,
Appliquons à la famille :
Par ailleurs, la formule de changement de base , appliquée à la famille , donne
Les membres de gauche de ces deux égalités coïncident, et puisque est une base. En simplifiant par ce facteur, on obtient
ce qui est exactement l'indépendance annoncée.
Remarque
La relation obtenue en cours de route mérite d'être retenue pour elle-même :
Elle donne le sens géométrique du déterminant d'un endomorphisme : c'est le facteur par lequel multiplie les volumes orientés. Un endomorphisme de déterminant double les volumes, un endomorphisme de déterminant conserve les volumes en renversant l'orientation, et un endomorphisme de déterminant nul écrase l'espace sur un sous-espace strict.
Propriétés multiplicatives
Propriété
Soient de dimension , et . Alors :
- ;
- ;
- .
Démonstration. Point 1. Avec , on a par définition de .
Point 2. Fixons une base . Par définition, puis par la relation appliquée à et à la famille :
Point 3. On a pour tout . En utilisant la linéarité de par rapport à chacun de ses arguments, on sort le facteur une fois par argument, soit fois.
Automorphismes
Propriété
Soient de dimension et . Alors
et dans ce cas . L'application est un morphisme de groupes.
Démonstration. Fixons une base . L'endomorphisme est bijectif si et seulement si la famille est une base de : c'est le théorème de caractérisation des isomorphismes par l'image d'une base, établi au chapitre précédent. Or, d'après la caractérisation des bases par le déterminant, cette famille est une base si et seulement si , c'est-à-dire .
Si est bijectif, l'égalité donne, par multiplicativité, , d'où l'expression de .
Enfin, envoie dans d'après le premier point, et transforme la composition en produit d'après la propriété précédente : c'est bien un morphisme de groupes.
Déterminant d'une matrice carrée
Définition et formule
Définition
Soit , de colonnes vues comme vecteurs de . On appelle déterminant de le scalaire
où désigne la base canonique de . On le note aussi entre barres verticales :
Propriété
Soient de dimension , une base de et . Alors :
- pour toute famille de vecteurs de , ;
- , quelle que soit la base .
Démonstration. Point 1. La matrice a pour coefficient d'indice la -ème coordonnée de dans , c'est-à-dire le scalaire de la formule du théorème fondamental. Les deux membres sont donc donnés par la même somme sur .
Point 2. Par définition, ; le point 1 appliqué à la famille donne le résultat.
Les petites dimensions
En dimension , le groupe a deux éléments, de signature et de signature . La formule donne donc deux termes :
En dimension , a six éléments : l'identité et les deux -cycles, de signature , et les trois transpositions, de signature . On obtient six termes, que l'on retient par la règle de Sarrus : on recopie les deux premières colonnes à droite du tableau, on additionne les trois produits obtenus en descendant vers la droite, on retranche les trois produits obtenus en descendant vers la gauche. Explicitement,
Exemple
Détail des six produits, dans l'ordre de la formule : , puis , puis , puis , puis , puis .
Remarque
La règle de Sarrus ne vaut QUE pour . Il n'existe aucune règle analogue en dimension , et l'écrire est une faute lourde : le déterminant d'ordre compte termes, alors que le schéma des diagonales n'en produirait que . En dimension et au-delà, on calcule par opérations élémentaires ou par développement selon une rangée, jamais par un schéma de diagonales.
Notez aussi que Sarrus, même en dimension , est rarement la méthode la plus rapide : dès qu'il y a un ou deux zéros bien placés, le développement selon une rangée est plus sûr, car il y a moins de signes à gérer.
Produit, transposée, similitude
Propriété
Soient et . Alors :
- et ;
- ;
- , et alors ;
- ;
- si et sont semblables, alors .
Démonstration. Points 1, 2 et 3. Notons et les endomorphismes de canoniquement associés à et . Comme , la propriété précédente donne , et de même pour . Les trois énoncés se transportent alors depuis la section sur les endomorphismes : ; ; enfin donne , et est inversible si et seulement si est bijectif, c'est-à-dire si et seulement si , avec alors .
Point 4. Posons , de coefficients . La formule donne
Fixons et effectuons dans le produit le changement d'indice , c'est-à-dire . Lorsque décrit , décrit aussi , et le produit, dont les facteurs commutent, se réécrit
Comme , on obtient
Enfin, l'application est une bijection de sur lui-même, puisqu'elle est sa propre réciproque. Le changement d'indice dans la somme donne
Point 5. Si avec inversible, alors
Le déterminant est donc bien le même pour deux matrices semblables.
Remarque
L'égalité a une conséquence pratique considérable, qu'il faut invoquer explicitement en rédaction : tout énoncé vrai sur les colonnes d'un déterminant est vrai sur ses lignes, et réciproquement. Le déterminant est linéaire par rapport à chaque ligne, il change de signe quand on échange deux lignes, il est nul si deux lignes sont égales ou si les lignes forment une famille liée. Nous ne redémontrerons donc jamais deux fois le même énoncé.
Remarque
Deux pièges à connaître par cœur.
D'abord, en général. Le déterminant est linéaire par rapport à chaque colonne prise séparément, ce qui n'a rien à voir avec la linéarité par rapport à la matrice entière. Contre-exemple minimal :
On a bien .
Ensuite, et non : multiplier par multiplie chacune de ses colonnes par , donc sort exactement fois. Contrôle numérique : .
Remarque
La réciproque du point 5 est fausse : deux matrices de même déterminant ne sont pas nécessairement semblables. Prenons
Elles ont le même déterminant, égal à , et d'ailleurs la même trace, égale à . Pourtant elles ne sont pas semblables : pour toute matrice inversible , on a . Le déterminant est un invariant de similitude, il permet donc de démontrer que deux matrices ne sont pas semblables, jamais qu'elles le sont.
Calcul pratique des déterminants
Matrices triangulaires
Propriété
Soit . Le déterminant d'une matrice triangulaire, supérieure ou inférieure, est le produit de ses coefficients diagonaux :
En particulier, le déterminant d'une matrice diagonale est le produit de ses coefficients diagonaux.
Démonstration. Supposons triangulaire supérieure, c'est-à-dire dès que . Dans la formule
un terme est non nul seulement si tous ses facteurs le sont, c'est-à-dire seulement si pour tout . Montrons qu'une telle permutation est nécessairement l'identité, par récurrence sur . Pour : donc . Soit et supposons pour tout . Alors , et car ces valeurs sont déjà atteintes par et est injective : il reste .
Seul le terme d'indice subsiste donc, et il vaut .
Si est triangulaire inférieure, est triangulaire supérieure de mêmes coefficients diagonaux, et donne le résultat.
Effet des opérations élémentaires
Propriété
Soit . Les opérations élémentaires modifient son déterminant de la façon suivante.
| Opération | Effet sur |
|---|---|
| avec | multiplié par |
| avec | multiplié par |
| avec | inchangé |
Les mêmes règles valent pour les opérations sur les colonnes.
Démonstration. Le déterminant est une forme -linéaire alternée des colonnes. L'échange de deux colonnes change le signe : c'est l'antisymétrie. La multiplication d'une colonne par multiplie le déterminant par : c'est la linéarité par rapport à cette colonne. Enfin, pour la troisième opération, la linéarité par rapport à la colonne donne
et le second déterminant est nul, puisque la colonne y figure deux fois, aux rangs et . Le résultat pour les lignes s'en déduit par .
Remarque
L'erreur classique du chapitre. En résolvant un système par le pivot, on a pris l'habitude de multiplier une ligne par un scalaire sans conséquence, puisque cela ne change pas l'ensemble des solutions. Pour un déterminant, c'est faux : l'opération multiplie le déterminant par , et il faut donc diviser le résultat final par pour retrouver le déterminant de départ.
En revanche, avec ne change rien, et c'est l'opération de base pour faire apparaître des zéros. La règle de conduite est simple : dans un calcul de déterminant, privilégiez systématiquement les opérations du troisième type, ne faites de multiplication de ligne que pour sortir un facteur commun, et notez immédiatement le facteur sorti devant le déterminant.
Attention enfin à une variante piégeuse : l'opération , avec et , multiplie le déterminant par . Si vous l'utilisez pour éviter des fractions, ce qui est légitime, n'oubliez pas le facteur.
Développement selon une rangée
Définition
Soient et . Pour , on appelle mineur d'indice de , noté , le déterminant de la matrice de obtenue à partir de en supprimant la ligne et la colonne . Le cofacteur d'indice est
Propriété
Soit avec . Pour tout , on a le développement selon la colonne :
Pour tout , on a le développement selon la ligne :
Démonstration. Établissons d'abord un lemme : si s'écrit par blocs
avec et , alors .
En effet, notons les coefficients de et effectuons les opérations pour allant de à . Ce sont des opérations du troisième type, qui ne changent pas le déterminant, et comme est le premier vecteur de la base canonique, elles annulent la première ligne à partir de la deuxième colonne sans toucher au bloc . Donc . Considérons maintenant l'application qui, aux colonnes de , associe ce dernier déterminant. Chaque colonne de la grande matrice s'obtient en complétant une colonne de par un zéro en tête, ce qui dépend linéairement de cette colonne ; est donc -linéaire, et elle est alternée puisque deux colonnes égales dans donnent deux colonnes égales dans la grande matrice. Par unicité, , et : d'où et le lemme.
Passons au développement selon la colonne . Notons les colonnes de la base canonique de . La colonne de s'écrit , et la linéarité du déterminant par rapport à la colonne donne
Fixons et notons ce dernier déterminant. Amenons la colonne en première position par échanges successifs avec sa voisine de gauche ; chacun change le signe, et l'ordre relatif des autres colonnes est préservé. Amenons de même la ligne en première position par échanges avec sa voisine du dessus. Au total,
puisque . La première colonne obtenue est bien , car n'a qu'un coefficient non nul, en ligne , devenue la première. Quant au bloc , il est formé des coefficients de privés de la ligne et de la colonne , rangés dans leur ordre initial : c'est exactement la matrice dont le déterminant est . Le lemme donne alors , d'où la formule annoncée.
Le développement selon la ligne s'en déduit en appliquant ce qui précède à , dont le mineur d'indice est , et en utilisant .
Remarque
Les signes se retiennent par le damier, qui commence par un en haut à gauche et alterne dans les deux directions :
Ne calculez jamais de tête au milieu d'un calcul : dessinez le damier en marge, vous diviserez par deux le nombre d'erreurs de signe.
Second réflexe : développez toujours selon la rangée qui contient le plus de zéros, puisque les termes correspondants disparaissent. Si aucune rangée n'est bien fournie, commencez par en fabriquer une avec des opérations du type , qui sont gratuites.
Matrices triangulaires par blocs
Propriété
Soient avec , , et . Alors
Le même résultat vaut pour une matrice triangulaire inférieure par blocs, et s'étend par récurrence à un nombre quelconque de blocs diagonaux.
Démonstration. Fixons et , et notons l'application qui, aux colonnes de , associe le déterminant du membre de gauche. Chaque colonne de la grande matrice correspondante s'obtient en complétant par zéros, ce qui dépend linéairement de : est donc -linéaire. Si deux colonnes de sont égales, deux colonnes de la grande matrice le sont aussi et le déterminant est nul : est alternée. Par unicité,
Il reste à calculer . Les premières colonnes de cette matrice sont les premiers vecteurs de la base canonique. En notant les coefficients de et en effectuant, pour chaque , l'opération
qui est une succession d'opérations du troisième type, on annule le bloc sans changer le déterminant ni le bloc . Donc
Le même argument qu'au début, appliqué cette fois aux colonnes de , montre que est -linéaire alternée, donc égale à fois sa valeur en , laquelle vaut . Ainsi , ce qui achève la démonstration.
Pour une matrice triangulaire inférieure par blocs, on transpose : , et l'on conclut par .
Remarque
Attention à ne pas généraliser à l'aveugle : la formule est fausse en général. Le résultat ci-dessus exige impérativement un bloc nul en position ou en position , et des blocs diagonaux carrés.
Deux déterminants d'ordre 4
Méthode
Choisir sa méthode de calcul. Devant un déterminant , la question n'est jamais « comment calcule-t-on un déterminant » mais « quelle est la structure de celui-ci ».
- Y a-t-il beaucoup de zéros ? Si oui, développer selon la rangée qui en contient le plus. Une rangée à un seul coefficient non nul ramène immédiatement à un déterminant d'ordre .
- La matrice est-elle triangulaire ou triangulaire par blocs ? Si oui, la réponse est un produit, sans aucun calcul.
- Les lignes ont-elles une somme constante ? C'est fréquent dans les déterminants « à coefficients réguliers ». Faire alors , ce qui crée une colonne constante, et sortir le facteur commun. Le déterminant devient bien plus simple.
- Y a-t-il un facteur commun sur une rangée ? Le sortir immédiatement, en le notant devant le déterminant.
- Sinon, pivot. Créer des zéros dans la première colonne avec des opérations , développer, recommencer. En pratique, sur un ordre , deux étapes suffisent.
Deux réflexes de sécurité, à appliquer systématiquement. D'une part, ne jamais mélanger opérations sur les lignes et sur les colonnes dans une même étape : on s'y perd. D'autre part, si des fractions apparaissent, c'est presque toujours le signe qu'un meilleur pivot était disponible ailleurs.
Exemple
Premier déterminant d'ordre 4, calculé de deux façons. Soit
Méthode 1 : la somme des colonnes. Chaque ligne a pour somme . L'opération ne change pas le déterminant et donne une première colonne constante égale à , que l'on sort par linéarité :
Les opérations , et laissent le déterminant inchangé et annulent le bas de la première colonne. Un développement selon cette colonne donne alors
Il reste un déterminant d'ordre , que l'on développe selon la première ligne :
Donc .
Méthode 2 : le pivot direct. Repartons de et effectuons , , , qui ne changent pas le déterminant. Les trois nouvelles lignes sont , et . En développant selon la première colonne, il ne reste que le terme d'indice , de signe :
où l'on a sorti un facteur de chacune des trois lignes. Le déterminant restant vaut
d'où . Les deux méthodes concordent, et la première est nettement plus rapide : elle exploitait la structure.
Exemple
Second déterminant d'ordre 4, calculé de deux façons. Soit
Méthode 1 : développement selon la première ligne. Elle contient un zéro, donc trois mineurs seulement sont à calculer. Les signes du damier sur la première ligne sont , , , :
Calculons les trois mineurs utiles, chacun d'ordre , en développant à son tour selon sa première ligne.
D'où .
Méthode 2 : réduction à une forme triangulaire. Le coefficient en haut à gauche est un pivot idéal. Les opérations et ne changent pas le déterminant et donnent les lignes et . Le tableau est maintenant
Poursuivons avec le pivot en position : donne et donne . Sortons le facteur de la dernière ligne, puis échangeons et , ce qui change le signe :
Enfin donne la dernière ligne , et la matrice est triangulaire supérieure :
Même valeur, par deux chemins entièrement différents. Notez le prix payé dans la seconde méthode : deux opérations à surveiller, le facteur sorti et le signe de l'échange de lignes. C'est là que se logent les erreurs.
Le déterminant de Vandermonde
Propriété
Soient et . Le déterminant de Vandermonde associé vaut
En particulier, ce déterminant est non nul si et seulement si les sont deux à deux distincts.
Démonstration du cas . Notons , , les trois scalaires. Effectuons les opérations puis , qui ne changent pas le déterminant :
Développons selon la première ligne, qui ne comporte plus qu'un coefficient non nul :
Comme et , on peut sortir de la première colonne et de la seconde :
ce qui est bien avec , , .
Principe de la récurrence dans le cas général. On raisonne par récurrence sur , l'initialisation à étant l'égalité , immédiate. Pour l'hérédité, on effectue sur les opérations
en commençant impérativement par la dernière ligne pour ne pas utiliser une ligne déjà modifiée. Ces opérations ne changent pas le déterminant. Le coefficient d'indice , qui valait , devient
En particulier, la première colonne devient , puisque . On développe alors selon cette colonne, ce qui ramène à un déterminant d'ordre dont le coefficient d'indice vaut , pour et variant de à . Chaque colonne admet le facteur commun , que l'on sort : il reste exactement le déterminant de Vandermonde de . D'où
et l'hypothèse de récurrence donne . En regroupant les deux produits, on obtient .
Remarque
Le critère de non-nullité mérite d'être retenu séparément, car il sert constamment : la matrice de Vandermonde est inversible si et seulement si les sont deux à deux distincts. C'est la traduction matricielle d'un fait connu depuis le chapitre sur les polynômes : un polynôme de degré au plus ayant racines distinctes est nul, et il existe un unique polynôme de degré au plus prenant des valeurs imposées en points distincts.
Attention à l'ordre des facteurs dans le résultat : c'est pour , c'est-à-dire toujours « le plus grand indice moins le plus petit ». Une erreur d'ordre change le résultat d'un signe .
Comatrice et inverse
La comatrice
Définition
Soient et . On appelle comatrice de , notée , la matrice de dont le coefficient d'indice est le cofacteur .
Propriété
Pour toute avec ,
Démonstration. Calculons le coefficient d'indice du produit . Le coefficient d'indice de est , donc
Cas . La somme est exactement le développement de selon la ligne : le coefficient vaut .
Cas . Notons la matrice obtenue à partir de en remplaçant sa ligne par une copie de sa ligne , toutes les autres lignes étant inchangées. La matrice possède alors deux lignes identiques, les lignes et , donc . Développons selon sa ligne : les coefficients de cette ligne sont les , et les cofacteurs correspondants s'obtiennent en supprimant la ligne et la colonne de , donc ne font pas intervenir la ligne ; comme et ne diffèrent que par cette ligne, ces cofacteurs sont ceux de , c'est-à-dire les . Ainsi
et le coefficient d'indice du produit est nul.
Le produit a donc tous ses coefficients diagonaux égaux à et tous ses autres coefficients nuls : il vaut .
Pour l'autre produit, observons d'abord que . En effet, la matrice obtenue en supprimant la ligne et la colonne de est la transposée de celle obtenue en supprimant la ligne et la colonne de : leurs déterminants sont donc égaux, et les signes coïncident. Appliquons alors la relation déjà démontrée à la matrice :
en utilisant et . Il ne reste qu'à transposer cette égalité, en se souvenant que :
Les deux produits valent donc bien .
Inverse et systèmes de Cramer
Propriété
Soit avec . Si est inversible, alors
Démonstration. Si , la relation précédente se divise par et donne
ce qui est exactement la définition de l'inverse.
Exemple
Le cas , à connaître par cœur. Pour , supprimer une ligne et une colonne ne laisse qu'un seul coefficient, celui qui occupe la position diagonalement opposée : , , , . Avec le damier des signes,
d'où, lorsque ,
On retrouve la formule vue au premier semestre : on échange les coefficients diagonaux, on change le signe des deux autres, on divise par le déterminant.
Remarque
Cette formule est un outil théorique, pas une méthode de calcul. Pour inverser une matrice par la comatrice, il faut calculer déterminants d'ordre , soit produits de trois facteurs, là où le pivot demande quelques dizaines d'opérations élémentaires. Dès , et à coup sûr dès , la méthode de calcul reste le pivot de Gauss.
L'intérêt de la formule est ailleurs, et il est considérable : elle montre que les coefficients de sont des fonctions polynomiales des coefficients de , divisées par . C'est ce qui permet, par exemple, de démontrer qu'une matrice à coefficients entiers de déterminant ou a un inverse à coefficients entiers, ou d'étudier la dépendance de vis-à-vis d'un paramètre.
Propriété
Soit , de colonnes , et soit . Le système , appelé système de Cramer, admet une unique solution , donnée par
c'est-à-dire : au numérateur, le déterminant de dans laquelle la colonne a été remplacée par le second membre.
Démonstration. L'existence et l'unicité de la solution sont acquises : . Il reste à calculer ses coefficients. L'égalité se lit, en colonnes, . Fixons et remplaçons par cette expression dans le numérateur ; la linéarité du déterminant par rapport à sa -ème colonne donne
Pour , la colonne figure deux fois dans le déterminant, aux rangs et : le terme est nul. Il ne reste que le terme , égal à . On divise par , qui est non nul.
Remarque
Comme la formule de la comatrice, dont elle est d'ailleurs une conséquence directe, la formule de Cramer est un outil théorique. Elle demande le calcul de déterminants d'ordre , là où le pivot résout le système en une seule descente. On l'utilise pour ou , ou lorsque le système dépend d'un paramètre et que l'on veut une expression littérale de la solution.
Méthodes à retenir
Méthode
1. Calculer la signature d'une permutation.
Décomposer en cycles à supports disjoints en suivant les orbites, puis appliquer : seuls les cycles de longueur paire apportent un . Ne jamais chercher à décomposer en transpositions pour compter les facteurs, c'est plus long et plus risqué.
Cas particuliers à connaître : une transposition est impaire, un -cycle est pair, l'identité est paire.
Méthode
2. Décider si une famille est une base, ou si une matrice est inversible.
Écrire la matrice de la famille dans une base de référence, en colonnes, et calculer son déterminant. La famille est une base si et seulement si ce déterminant est non nul ; la matrice est inversible sous la même condition.
Deux remarques de rédaction. D'abord, vérifier que la famille compte bien vecteurs dans un espace de dimension : le critère du déterminant ne s'applique qu'à ce cas, sinon il faut revenir au rang. Ensuite, le déterminant dépend de la base choisie, mais son caractère nul ou non nul n'en dépend pas : n'importe quelle base commode fait l'affaire, en général la base canonique.
Méthode
3. Calculer un déterminant dépendant d'un paramètre.
L'objectif est presque toujours de factoriser le résultat, jamais de le développer : on cherche à savoir pour quelles valeurs du paramètre le déterminant s'annule. Développer un polynôme en de degré pour ensuite chercher ses racines est le plus sûr moyen de perdre du temps.
Marche à suivre : chercher d'abord une somme constante de rangées, sortir le facteur obtenu, puis créer des zéros par différences de lignes, qui font apparaître des facteurs du type .
Exemple traité. Soient et
Chaque ligne a pour somme , donc donne une première colonne constante, que l'on sort :
Puis et donnent les lignes et , et la matrice est triangulaire :
Conclusion immédiate : la matrice est inversible si et seulement si et .
Méthode
4. Faire apparaître un facteur commun.
Si tous les coefficients d'une rangée sont divisibles par un même scalaire , le sortir immédiatement : on divise la rangée par et on écrit devant le nouveau déterminant, puisque le déterminant est linéaire par rapport à cette rangée. Si les rangées admettent le même facteur, on sort , ce qui est exactement la formule .
Le cas le plus rentable est celui où le facteur commun n'apparaît qu'après une combinaison de rangées, comme dans la méthode 3 : c'est le réflexe « somme constante ». Pensez aussi aux facteurs cachés du type , qui apparaissent dans les déterminants de Vandermonde.
Méthode
5. Reconnaître un déterminant de Vandermonde.
Signalement : les lignes (ou les colonnes) sont les puissances successives de scalaires, une par colonne (ou par ligne). Une ligne entière de en haut est le premier indice.
Une fois reconnu, on écrit directement , sans refaire la démonstration. Attention aux variantes : si les lignes sont dans l'ordre des puissances décroissantes, il faut remettre l'ordre croissant par des échanges de lignes, en comptant les signes ; si les puissances vont de à au lieu de à , il faut d'abord sortir le facteur de chaque colonne, ce qui donne .
Méthode
6. Exploiter .
Deux usages. Le premier est un confort de calcul : lorsque les colonnes sont plus commodes que les lignes, on travaille sur les colonnes sans se justifier davantage.
Le second est un outil de démonstration. Le schéma type : on part d'une relation entre et , on prend le déterminant des deux membres, et l'égalité donne une équation sur le seul nombre .
Exemple traité. Soit antisymétrique, c'est-à-dire , avec impair. En prenant les déterminants,
donc , puis : une matrice antisymétrique de taille impaire n'est jamais inversible. Notez où sert l'hypothèse « impair », et où sert le fait que dans .
Méthode
7. Montrer qu'un déterminant est nul sans le calculer.
Chercher une relation linéaire entre les rangées : c'est presque toujours plus rapide qu'un calcul, et c'est ce qu'attend l'énoncé quand il demande de « montrer que » le déterminant est nul.
Les signalements les plus fréquents : deux rangées égales ou proportionnelles ; une rangée nulle ; une rangée qui est la somme ou la différence de deux autres ; toutes les rangées de somme nulle, auquel cas fournit directement la relation.
Exemple traité. Pour
on remarque que , coefficient par coefficient : , , . La famille des colonnes est donc liée, et le déterminant est nul. Aucun calcul n'a été nécessaire.
Méthode
8. Utiliser le déterminant comme invariant.
Le déterminant est un invariant de similitude : deux matrices semblables ont le même déterminant. Pour montrer que et ne sont pas semblables, il suffit donc d'exhiber . La réciproque est fausse, et une réponse qui conclut à la similitude à partir de l'égalité des déterminants est fausse.
Autre usage, très fréquent en exercice : prendre le déterminant des deux membres d'une équation matricielle pour obtenir une équation numérique. Par exemple, de on tire , ce qui est impossible dans si est impair : une telle matrice réelle n'existe pas en dimension impaire.
Les identités mobilisées dans ce type de raisonnement sont toujours les mêmes : , , et . En revanche, aucune formule ne donne : si votre raisonnement en a besoin, il est faux.
Bloqué sur « Groupe symétrique et déterminants » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.