MPSI · Chapitre 09 · Premier semestre

Calcul matriciel et systèmes linéaires

Opérations sur les matrices, opérations élémentaires, systèmes linéaires, anneau des matrices carrées, inversibilité, groupe linéaire.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Opérations sur les matrices
  • Opérations élémentaires
  • Systèmes linéaires
  • Anneau des matrices carrées
  • Inversibilité
  • Groupe linéaire

Quand vous résolvez un système linéaire par la méthode du pivot, regardez ce que votre stylo écrit réellement. Les inconnues x, y, z sont recopiées à chaque ligne et à chaque étape, mais elles ne servent à rien : elles ne font que tenir la place des coefficients. Toute l'information du système tient dans le tableau des nombres qui multiplient les inconnues, augmenté de la colonne des seconds membres, et chaque opération du pivot — échanger deux lignes, multiplier une ligne par un nombre non nul, ajouter à une ligne un multiple d'une autre — n'agit que sur ce tableau. Il est donc naturel de ne garder que lui. C'est ainsi que naît la notion de matrice : un tableau rectangulaire de nombres, que l'on décide d'étudier pour lui-même.

Ce n'est pas la seule provenance. Un tableau de nombres apparaît chaque fois qu'une quantité dépend de deux indices : les notes de 30 élèves à 6 épreuves, les distances entre 5 villes prises deux à deux, les coefficients ai,j d'un système, les coordonnées des sommets d'une figure. Dans tous ces cas, l'objet naturel est un tableau à double entrée, et l'on aimerait pouvoir en additionner deux, en multiplier un par un nombre, et — c'est le point délicat — en composer deux. Toute la première moitié du chapitre consiste à définir ces opérations et à en établir les règles.

L'opération vraiment nouvelle est le produit. Sa définition, avec sa somme d'indices, paraît arbitraire à la première lecture ; elle ne l'est pas du tout, et la raison profonde apparaîtra au second semestre. Ce qu'il faut en retenir dès maintenant, c'est le résultat : muni de l'addition et de ce produit, l'ensemble des matrices carrées de taille n devient un anneau, au sens exact du chapitre précédent sur les structures algébriques. Et c'est un anneau d'un genre nouveau, car il n'est pas commutatif dès que n2, et il possède des diviseurs de zéro et des éléments nilpotents. Vous disposiez jusqu'ici d'anneaux confortables, où l'on simplifie et où l'on développe sans y penser ; en voici un où presque tous ces réflexes sont faux. C'est l'exemple fondamental que la théorie des anneaux attendait.

Une mise en garde honnête, enfin. Une matrice a une signification géométrique : elle code une transformation de l'espace, et le produit correspond à l'enchaînement de deux transformations. Cette lecture, qui explique tout — la définition du produit, la non-commutativité, l'inversibilité — relève de l'algèbre linéaire du second semestre. Ce chapitre est donc délibérément calculatoire : on y apprend à manipuler des tableaux de nombres avec sûreté, sans chercher à leur donner un sens. Ce n'est pas une frustration mais un investissement : quand la géométrie arrivera, le calcul sera déjà acquis, et il ne restera qu'à comprendre.

Le plan suit cet ordre. Nous construisons d'abord l'ensemble des matrices et ses deux premières opérations, puis le produit, avec ses règles et ses pièges. La transposition vient ensuite, et avec elle les matrices symétriques et antisymétriques. Nous rassemblons alors ce qui précède en un théorème : les matrices carrées forment un anneau, dont nous étudions les éléments remarquables (diagonales, triangulaires, nilpotentes) puis les éléments inversibles. Les deux dernières sections reviennent au point de départ : les opérations élémentaires, lues comme des produits matriciels, puis les systèmes linéaires, leur structure et leur résolution par le pivot — y compris le calcul d'un inverse. Une section de méthodes ferme le chapitre.

Les notations suivantes sont fixées une fois pour toutes, et ne changeront plus de l'année. La lettre K désigne R ou C ; tout ce qui suit est valable dans les deux cas, et les éléments de K sont appelés des scalaires. L'ensemble des matrices à n lignes et p colonnes à coefficients dans K est noté Mn,p(K), et Mn(K) lorsque n=p. La matrice nulle de Mn,p(K) est notée 0n,p, et la matrice identité de Mn(K) est notée In. Une matrice A de Mn,p(K) s'écrit A=(ai,j)1in, 1jp : le coefficient ai,j est celui de la ligne i et de la colonne j, toujours dans cet ordre. Les matrices élémentaires sont notées Ei,j, et le symbole de Kronecker δi,j vaut 1 si i=j et 0 sinon. La transposée de A est notée t ⁣A. Les ensembles de matrices carrées particulières reçoivent les noms suivants : Sn(K) pour les matrices symétriques, An(K) pour les antisymétriques, Tn+(K) pour les triangulaires supérieures, et GLn(K) pour les matrices inversibles. Un système linéaire s'écrit AX=B, où X est la colonne des inconnues et B celle des seconds membres. Enfin, les opérations élémentaires sur les lignes gardent les notations connues depuis le chapitre de calcul algébrique : LiLj, LiλLi avec λ0, et LiLi+λLj.

L'ensemble des matrices

Définition et vocabulaire

Définition

Soient n et p deux entiers naturels non nuls. On appelle matrice à n lignes et p colonnes à coefficients dans K toute famille A=(ai,j)1in, 1jp d'éléments de K, que l'on représente par le tableau

A=(a1,1a1,2a1,pa2,1a2,2a2,pan,1an,2an,p).

Le scalaire ai,j est le coefficient de A situé à la ligne i et à la colonne j. Le couple (n,p) s'appelle la taille (ou le format) de A. L'ensemble de ces matrices est noté Mn,p(K).

Remarque

L'ordre des indices est une convention absolue : le premier indice est celui de la ligne, le second celui de la colonne. On l'énonce parfois ainsi : « ligne d'abord, colonne ensuite », comme dans « n lignes, p colonnes ». Confondre les deux revient à travailler avec la transposée de la matrice voulue, et l'erreur se propage à tous les calculs suivants sans jamais produire d'absurdité visible : c'est le genre de faute que l'on ne détecte qu'à la fin.

Notez aussi la virgule dans ai,j. Elle est indispensable dès que les indices peuvent dépasser 9, faute de quoi a12 serait ambigu — ligne 1 colonne 2, ou ligne 12 ?

Définition

Soient A=(ai,j) et B=(bi,j) deux matrices. On dit que A et B sont égales, et l'on écrit A=B, lorsqu'elles ont la même taille et que

(i,j){1,,n}×{1,,p},ai,j=bi,j.

Une égalité de matrices est donc, en réalité, un système de np égalités de scalaires. C'est la remarque la plus utilisée du chapitre : chaque fois qu'un exercice demande de résoudre une équation matricielle, la solution consiste souvent à revenir aux coefficients.

Définition

Voici le vocabulaire attaché aux matrices, qu'il faut connaître sans hésitation.

  • La matrice nulle de Mn,p(K), notée 0n,p, est celle dont tous les coefficients sont nuls. On la note simplement 0 quand la taille est claire.
  • Une matrice ligne est une matrice de M1,p(K), une matrice colonne une matrice de Mn,1(K).
  • Une matrice est carrée de taille n lorsque n=p ; on note alors Mn(K) au lieu de Mn,n(K).
  • Pour A=(ai,j)Mn(K), les coefficients a1,1,a2,2,,an,n forment la diagonale de A ; ce sont les coefficients diagonaux, les autres étant dits extradiagonaux.
  • Pour AMn,p(K) et i fixé, la matrice ligne (ai,1ai,p) est la i-ème ligne de A ; pour j fixé, la matrice colonne formée des a1,j,,an,j est la j-ème colonne de A.

Exemple

Considérons

A=(120351).

C'est une matrice de M2,3(R) : deux lignes, trois colonnes. Ses coefficients se lisent a1,1=1, a1,2=2, a1,3=0, a2,1=3, a2,2=5, a2,3=1. Sa deuxième ligne est (351) et sa troisième colonne est (01). Cette matrice n'est pas carrée : parler de sa diagonale n'aurait aucun sens.

En revanche, M=(4710) appartient à M2(R), et sa diagonale est formée de 4 et de 0.

Remarque

Une matrice de Mn,p(K) possède np coefficients, et deux matrices de tailles différentes ne sont jamais égales, même si l'une semble « contenue » dans l'autre : (10) et (10) sont deux objets distincts, la première dans M1,2(K), la seconde dans M2,1(K).

Somme et multiplication par un scalaire

Les deux premières opérations se définissent de la manière la plus simple possible : coefficient par coefficient.

Définition

Soient A=(ai,j) et B=(bi,j) deux matrices de Mn,p(K)de même taille — et soit λK.

  • La somme A+B est la matrice de Mn,p(K) de coefficient général ai,j+bi,j.
  • Le produit de A par le scalaire λ, noté λA, est la matrice de Mn,p(K) de coefficient général λai,j.
  • On note A=(1)A et AB=A+(B).

Remarque

La somme n'est définie que pour des matrices de même taille. Écrire (12)+(123) n'est pas une erreur de calcul : c'est une expression dépourvue de sens, exactement comme 1 dans R. Avant tout calcul, la première chose à faire est donc de vérifier les tailles.

Exemple

Prenons

A=(120351),B=(413026).

Alors

A+B=(513335),2A=(2406102),2A3B=(107961620).

Pour la dernière, on a soustrait 3B=(12390618) à 2A, coefficient par coefficient.

Propriété

Soient A, B, C des matrices de Mn,p(K) et λ,μ des scalaires. Alors :

  1. (A+B)+C=A+(B+C) et A+B=B+A ;
  2. A+0n,p=A, et A+(A)=0n,p ;
  3. λ(A+B)=λA+λB et (λ+μ)A=λA+μA ;
  4. λ(μA)=(λμ)A, 1A=A et 0A=0n,p.

En particulier, (Mn,p(K),+) est un groupe abélien, de neutre 0n,p ; l'opposé de A y est A.

Démonstration. Toutes ces égalités sont des égalités de matrices de même taille : d'après la définition de l'égalité, il suffit de les vérifier coefficient par coefficient, et chaque vérification est alors une propriété connue du corps K.

Détaillons la première. Fixons (i,j). Le coefficient d'indice (i,j) de (A+B)+C vaut, par définition de la somme appliquée deux fois, (ai,j+bi,j)+ci,j. Celui de A+(B+C) vaut ai,j+(bi,j+ci,j). L'addition étant associative dans K, ces deux scalaires sont égaux. Comme cela vaut pour tout couple (i,j), les deux matrices sont égales.

La commutativité s'obtient de même à partir de ai,j+bi,j=bi,j+ai,j. Pour le point 2, le coefficient d'indice (i,j) de A+0n,p est ai,j+0=ai,j, et celui de A+(A) est ai,jai,j=0. Pour le point 3, on écrit λ(ai,j+bi,j)=λai,j+λbi,j (distributivité dans K) et (λ+μ)ai,j=λai,j+μai,j. Le point 4 se traite pareillement à partir de l'associativité de la multiplication dans K.

Les points 1 et 2 disent exactement que + est une loi de composition interne associative et commutative sur Mn,p(K), admettant 0n,p pour neutre, et pour laquelle tout élément admet un opposé : c'est la définition d'un groupe abélien.

Remarque

Ces vérifications sont fastidieuses et sans surprise, et c'est une bonne nouvelle : elles signifient que tout ce qui ne concerne que l'addition et les multiples se calcule comme dans K. On peut développer, factoriser, changer de membre, résoudre A+X=B en X=BA, sans aucune précaution. Toutes les difficultés du chapitre viendront du produit, et de lui seul.

Définition

Soient A1,,Ar des matrices de Mn,p(K) et λ1,,λr des scalaires. La matrice

λ1A1+λ2A2++λrAr=k=1rλkAk

s'appelle une combinaison linéaire des matrices A1,,Ar, de coefficients λ1,,λr.

Cette notion, purement calculatoire pour l'instant, sera au centre du chapitre : le produit d'une matrice par une colonne s'y ramènera, et la compatibilité d'un système s'énoncera avec elle.

Matrices élémentaires

Parmi toutes les matrices de Mn,p(K), les plus simples sont celles qui n'ont qu'un seul coefficient non nul, égal à 1. Elles suffisent à décrire toutes les autres.

Définition

Soient (i0,j0) avec 1i0n et 1j0p. On appelle matrice élémentaire d'indices (i0,j0), et l'on note Ei0,j0, la matrice de Mn,p(K) dont tous les coefficients sont nuls, sauf celui d'indice (i0,j0) qui vaut 1. Autrement dit, son coefficient d'indice (i,j) est

δi,i0δj,j0,

δ désigne le symbole de Kronecker : δk,l=1 si k=l, et δk,l=0 sinon.

Remarque

La notation Ei,j est muette sur la taille : selon le contexte, E1,2 peut désigner une matrice de M2,3(K), de M3(K) ou de M5,4(K). Il faut donc toujours préciser dans quel ensemble on travaille, surtout quand on multiplie deux matrices élémentaires de tailles différentes.

Le symbole de Kronecker, lui, est un outil de calcul remarquablement commode : il transforme une disjonction de cas en une formule. Sa propriété d'usage est la suivante : dans une somme, il ne laisse survivre qu'un seul terme,

k=1nδk,luk=ulpour tout l{1,,n},

puisque tous les termes d'indice kl sont nuls. Nous nous en servirons constamment.

Exemple

Dans M2,3(K), il y a exactement 2×3=6 matrices élémentaires :

E1,1=(100000),E1,2=(010000),E1,3=(001000),E2,1=(000100),E2,2=(000010),E2,3=(000001).

Propriété

Toute matrice de Mn,p(K) est combinaison linéaire des matrices élémentaires : pour A=(ai,j)Mn,p(K),

A=i=1nj=1pai,jEi,j.

De plus, les coefficients de cette écriture sont uniques : si i=1nj=1pλi,jEi,j=i=1nj=1pμi,jEi,j, alors λi,j=μi,j pour tous i et j.

Démonstration. L'écriture. Les deux membres sont des matrices de Mn,p(K) : il suffit de comparer leurs coefficients. Fixons (k,l) et calculons le coefficient d'indice (k,l) du membre de droite. La somme et la multiplication par un scalaire se faisant coefficient par coefficient, ce coefficient vaut

i=1nj=1pai,j(Ei,j)k,l=i=1nj=1pai,jδk,iδl,j.

Dans cette somme double, le facteur δk,i annule tous les termes pour lesquels ik, et le facteur δl,j tous ceux pour lesquels jl. Il ne reste donc que le terme d'indices (i,j)=(k,l), égal à ak,l. C'est bien le coefficient d'indice (k,l) de A.

L'unicité. Posons νi,j=λi,jμi,j. L'hypothèse s'écrit ijνi,jEi,j=0n,p. Or le calcul précédent, appliqué aux coefficients νi,j, montre que le coefficient d'indice (k,l) de cette somme vaut exactement νk,l. Donc νk,l=0 pour tous k et l, c'est-à-dire λk,l=μk,l.

Exemple

Reprenons A=(120351) dans M2,3(R). La décomposition s'écrit

A=1E1,12E1,2+0E1,3+3E2,1+5E2,21E2,3=E1,12E1,2+3E2,1+5E2,2E2,3.

On lit directement les coefficients de A dans cette écriture : c'est tout l'intérêt de l'unicité, qui permet d'identifier deux écritures terme à terme.

Remarque

Cette propriété est le premier exemple d'un phénomène qui structurera l'algèbre linéaire du second semestre : un ensemble compliqué (toutes les matrices) se décrit entièrement à partir d'une petite famille explicite (les np matrices élémentaires) et de combinaisons linéaires. Pour l'instant, retenez son usage pratique : une égalité entre deux expressions qui se comportent bien vis-à-vis des sommes et des multiples se démontre pour toutes les matrices en la vérifiant sur les seules Ei,j, puis en développant par la décomposition ci-dessus. C'est ainsi que l'on établit, par exemple, la propriété qui décrit le commutant de Mn(K) dans les méthodes du chapitre.

Le produit matriciel

Définition

Voici l'opération centrale du chapitre. Sa définition ne ressemble à rien de connu : ce n'est pas un produit coefficient par coefficient.

Définition

Soient A=(ai,j)Mn,p(K) et B=(bi,j)Mp,q(K). On appelle produit de A par B la matrice AB=(ci,j)Mn,q(K) définie par

(i,j){1,,n}×{1,,q},ci,j=k=1pai,kbk,j.

Remarque

La condition sur les tailles est la première chose à vérifier. Le produit AB n'existe que si le nombre de colonnes de A est égal au nombre de lignes de B. En notant les tailles côte à côte,

(n,p) puis (p,q)  (n,q),

on voit que les deux p « se touchent » et disparaissent, tandis que n et q subsistent. Retenez la règle sous cette forme : le produit d'une matrice n×p par une matrice p×q est une matrice n×q.

Conséquence immédiate : AB peut exister sans que BA existe. Si A est de taille 2×3 et B de taille 3×5, le produit AB est de taille 2×5, alors que BA n'a aucun sens. Les deux produits n'existent simultanément que si A est de taille n×p et B de taille p×n ; ils sont alors respectivement de tailles n×n et p×p, donc en général même pas comparables.

Décrivons maintenant la disposition pratique du calcul, celle qu'il faut adopter systématiquement. Le coefficient d'indice (i,j) du produit s'obtient en faisant courir simultanément un doigt le long de la ligne i de A, de gauche à droite, et un autre doigt le long de la colonne j de B, de haut en bas : on multiplie les deux nombres rencontrés à chaque étape, et l'on additionne les p produits obtenus. On dit qu'on multiplie « ligne par colonne ». Pour organiser la feuille, la disposition la plus sûre consiste à écrire B en haut à droite, A en bas à gauche, et à remplir le rectangle restant, en bas à droite, qui recevra AB : le coefficient à écrire à l'intersection de la ligne i et de la colonne j se lit alors en croisant la ligne de A située à sa gauche et la colonne de B située au-dessus de lui. Cette disposition rend les erreurs d'indices presque impossibles et fait apparaître les tailles d'un coup d'œil.

Exemple

Calculons entièrement un produit. Posons

A=(120134)M2,3(R),B=(210531)M3,2(R).

Le produit AB existe et appartient à M2(R). Ses quatre coefficients :

c1,1=1×2+2×0+0×3=2,c1,2=1×(1)+2×5+0×1=9,c2,1=(1)×2+3×0+4×3=10,c2,2=(1)×(1)+3×5+4×1=20.

Donc

AB=(291020).

Le produit BA existe également, mais il appartient à M3(R) :

BA=(31451520294).

Détaillons par exemple sa première ligne, obtenue en croisant la ligne (21) de B avec les trois colonnes de A : 2×1+(1)×(1)=3, puis 2×2+(1)×3=1, puis 2×0+(1)×4=4. Les matrices AB et BA n'ont donc même pas la même taille : la question de leur égalité ne se pose pas.

Règles de calcul

Le produit obéit à trois règles, et il faut savoir exactement lesquelles — car une quatrième, la commutativité, manque à l'appel.

Propriété

Associativité. Soient AMn,p(K), BMp,q(K) et CMq,r(K). Alors

(AB)C=A(BC),

les deux membres étant des matrices de Mn,r(K). On peut donc écrire ABC sans parenthèses.

Démonstration. Vérifions d'abord que les deux membres existent et ont la même taille. La matrice AB est de taille n×q, donc (AB)C est de taille n×r ; la matrice BC est de taille p×r, donc A(BC) est de taille n×r. Il reste à comparer les coefficients.

Fixons i{1,,n} et l{1,,r}. D'une part, en appliquant deux fois la définition du produit,

[(AB)C]i,l=k=1q(AB)i,kck,l=k=1q(j=1pai,jbj,k)ck,l=k=1qj=1pai,jbj,kck,l,

où l'on a distribué ck,l dans la somme intérieure. D'autre part, de la même façon,

[A(BC)]i,l=j=1pai,j(BC)j,l=j=1pai,j(k=1qbj,kck,l)=j=1pk=1qai,jbj,kck,l.

Les deux expressions sont des sommes doubles du même terme général ai,jbj,kck,l, portant sur le même ensemble d'indices (j,k), et ne différant que par l'ordre de sommation. Une somme finie ne dépendant pas de l'ordre dans lequel on l'effectue, ces deux sommes sont égales. Les deux matrices ont donc les mêmes coefficients.

Propriété

Bilinéarité. Soient A,AMn,p(K), B,BMp,q(K) et λK. Alors

A(B+λB)=AB+λABet(A+λA)B=AB+λAB.

Démonstration. Les tailles sont compatibles dans les quatre produits écrits, et les deux membres de chaque égalité sont de taille n×q. Fixons (i,j) et calculons le coefficient d'indice (i,j) du membre de gauche de la première égalité :

[A(B+λB)]i,j=k=1pai,k(bk,j+λbk,j)=k=1pai,kbk,j+λk=1pai,kbk,j=(AB)i,j+λ(AB)i,j,

où l'on a utilisé la distributivité dans K, puis la linéarité de la somme. C'est exactement le coefficient d'indice (i,j) de AB+λAB. La seconde égalité se démontre de la même manière, en factorisant cette fois par bk,j.

Définition

Pour nN, la matrice identité de taille n est la matrice carrée In=(δi,j)1i,jnMn(K) :

In=(100010001).

Propriété

Pour toute matrice AMn,p(K),

InA=AetAIp=A.

En particulier, In est élément neutre pour le produit dans Mn(K).

Démonstration. Les tailles conviennent : In est de taille n×n et A de taille n×p, donc InA est de taille n×p. Pour tous (i,j),

(InA)i,j=k=1n(In)i,kak,j=k=1nδi,kak,j=ai,j,

le symbole de Kronecker ne laissant survivre que le terme d'indice k=i. De même,

(AIp)i,j=k=1pai,kδk,j=ai,j.

Venons-en maintenant au point le plus important du chapitre.

Propriété

Le produit matriciel n'est pas commutatif. Il existe des matrices carrées A et B de même taille telles que ABBA. C'est le cas dès que n2.

Démonstration. Un contre-exemple suffit. Dans M2(K), posons

A=(1101),B=(1011).

Alors

AB=(1×1+1×11×0+1×10×1+1×10×0+1×1)=(2111)

tandis que

BA=(1×1+0×01×1+0×11×1+1×01×1+1×1)=(1112).

Ces deux matrices diffèrent (par exemple en position (1,1) : 21), donc ABBA. Pour n>2, on complète A et B par des 1 sur le reste de la diagonale et des 0 ailleurs : le même calcul, mené sur les deux premières lignes et colonnes, donne encore deux matrices distinctes.

Remarque

Toutes les conséquences de la non-commutativité sont à connaître par cœur, car chacune est une faute classique.

  • On ne peut pas écrire AB à la place de BA : il faut respecter l'ordre des facteurs dans tout calcul.
  • Le développement de (A+B)(AB) donne A2AB+BAB2, et pas A2B2.
  • Le développement de (A+B)2 donne A2+AB+BA+B2, et pas A2+2AB+B2.
  • Multiplier une égalité par une matrice se fait d'un côté choisi : de M=N on tire AM=AN (multiplication à gauche) ou MA=NA (à droite), mais on ne peut pas mélanger les deux.

Dans une copie, on écrit donc toujours « en multipliant à gauche par A » ou « en multipliant à droite par A ». Cette précision n'est pas un ornement : sans elle, le calcul est faux une fois sur deux.

Deux lectures du produit

Les deux résultats qui suivent ne sont que des relectures de la définition, mais ce sont eux que l'on utilise en pratique pour comprendre ce que fait un produit.

Propriété

Soient AMn,p(K), de colonnes C1,,Cp, et X=(x1xp)Mp,1(K) une matrice colonne. Alors AX est la matrice colonne

AX=x1C1+x2C2++xpCp=j=1pxjCj.

Autrement dit, AX est la combinaison linéaire des colonnes de A affectées des coefficients de X.

Démonstration. Les deux membres sont des matrices colonnes à n lignes : AX est de taille n×1, et chaque Cj également. Comparons leurs coefficients. Pour i{1,,n}, la définition du produit donne

(AX)i,1=j=1pai,jxj,1=j=1pxjai,j.

Or ai,j est précisément le i-ème coefficient de la colonne Cj. Le membre de droite est donc le i-ème coefficient de j=1pxjCj, calculé coefficient par coefficient comme le veut la définition d'une combinaison linéaire. Les deux colonnes coïncident.

Exemple

Avec A=(120134) et X=(203), le calcul direct donne

AX=(1×2+2×0+0×3(1)×2+3×0+4×3)=(210),

et la lecture par les colonnes donne le même résultat :

2(11)+0(23)+3(04)=(22)+(012)=(210).

On retrouve d'ailleurs la première colonne du produit AB calculé plus haut, puisque X n'est autre que la première colonne de B.

Propriété

Soient AMn,p(K) et BMp,q(K).

  1. La i-ème ligne de AB ne dépend que de la i-ème ligne de A (et de B tout entière) : c'est le produit de la i-ème ligne de A par B.
  2. La j-ème colonne de AB ne dépend que de la j-ème colonne de B (et de A tout entière) : c'est le produit de A par la j-ème colonne de B.

Démonstration. Point 2. Notons Cj la j-ème colonne de B, c'est-à-dire la matrice colonne de coefficients b1,j,,bp,j. Pour tout i, le i-ème coefficient de ACj vaut k=1pai,kbk,j, qui est exactement le coefficient d'indice (i,j) de AB. Donc ACj est bien la j-ème colonne de AB, et cette colonne ne fait intervenir de B que les coefficients bk,j.

Point 1. Même raisonnement en notant Li la i-ème ligne de A : pour tout j, le j-ème coefficient de la matrice ligne LiB vaut k=1pai,kbk,j=(AB)i,j.

Remarque

Ces deux lectures sont d'un usage constant, sous une forme ou sous une autre.

  • Pour calculer une seule colonne d'un produit, inutile de calculer tout le produit.
  • Si une ligne de A est nulle, la ligne correspondante de AB est nulle. Si une colonne de B est nulle, la colonne correspondante de AB l'est aussi.
  • Le point 2 explique pourquoi un système linéaire s'écrit AX=B : résoudre le système, c'est chercher les coefficients d'une combinaison linéaire des colonnes de A qui reproduise B. Nous y reviendrons en détail.

Produit de deux matrices élémentaires

Propriété

Soient Ei,jMn,p(K) et Ek,lMp,q(K) deux matrices élémentaires. Alors

Ei,jEk,l=δj,kEi,l,

Ei,lMn,q(K). Autrement dit : le produit vaut Ei,l si j=k, et la matrice nulle sinon.

Démonstration. Les deux membres appartiennent à Mn,q(K). Fixons un couple d'indices (r,s) et calculons le coefficient d'indice (r,s) du produit :

(Ei,jEk,l)r,s=m=1p(Ei,j)r,m(Ek,l)m,s=m=1pδr,iδm,jδm,kδs,l.

Les facteurs δr,i et δs,l ne dépendent pas de m : on peut les sortir de la somme, ce qui donne

(Ei,jEk,l)r,s=δr,iδs,lm=1pδm,jδm,k.

Il reste à évaluer m=1pδm,jδm,k. Le facteur δm,j ne laisse survivre que le terme m=j, et il vaut alors δj,k. Donc

(Ei,jEk,l)r,s=δj,kδr,iδs,l=δj,k(Ei,l)r,s.

Cette égalité valant pour tout couple (r,s), les deux matrices sont égales.

Remarque

La formule se retient par une image : Ei,j « relie » la colonne j à la ligne i. Deux matrices élémentaires se composent quand l'indice de sortie de la première, j, coïncide avec l'indice d'entrée de la seconde, k ; sinon la chaîne est rompue et le produit est nul. On retrouve au passage un cas de non-commutativité spectaculaire : dans M2(K),

E1,2E2,1=E1,1alors queE2,1E1,2=E2,2.

Voyons maintenant l'effet d'une matrice élémentaire sur une matrice quelconque : c'est le calcul sur lequel repose toute la section consacrée aux opérations élémentaires.

Exemple

Prenons A=(123456789) dans M3(R), et calculons E1,2A puis AE1,2.

Multiplication à gauche. Par définition du produit, (E1,2A)r,s=m=13δr,1δm,2am,s=δr,1a2,s. Le résultat est donc nul partout, sauf sur la ligne 1, qui reproduit la ligne 2 de A :

E1,2A=(456000000).

Multiplication à droite. De même, (AE1,2)r,s=m=13ar,mδm,1δs,2=ar,1δs,2. Le résultat est nul partout, sauf sur la colonne 2, qui reproduit la colonne 1 de A :

AE1,2=(010040070).

Propriété

Soient AMn(K) et Ei,jMn(K).

  1. La matrice Ei,jA a toutes ses lignes nulles, sauf la i-ème, qui est égale à la j-ème ligne de A.
  2. La matrice AEi,j a toutes ses colonnes nulles, sauf la j-ème, qui est égale à la i-ème colonne de A.

Démonstration. Point 1. Pour tous (r,s),

(Ei,jA)r,s=m=1nδr,iδm,jam,s=δr,iaj,s,

puisque seul le terme m=j survit. Ce coefficient est nul si ri, et vaut aj,s si r=i : c'est exactement l'énoncé.

Point 2. De même, (AEi,j)r,s=m=1nar,mδm,iδs,j=ar,iδs,j, nul si sj et égal à ar,i si s=j.

Remarque

Retenez le principe : multiplier à gauche agit sur les lignes, multiplier à droite agit sur les colonnes. C'est vrai bien au-delà des matrices élémentaires, et c'est le fil conducteur de la section sur les opérations élémentaires.

Puissances d'une matrice carrée

Le produit de deux matrices carrées de même taille est encore une matrice carrée de cette taille : on peut donc multiplier une matrice par elle-même autant de fois qu'on veut.

Définition

Soit AMn(K). On définit les puissances de A par récurrence :

A0=In,Ak+1=AkApour kN.

Ainsi Ak=A×A××Ak facteurs pour k1.

Propriété

Soient AMn(K) et (k,l)N2. Alors

Ak+l=AkAlet(Ak)l=Akl.

En particulier, deux puissances d'une même matrice commutent toujours : AkAl=AlAk.

Démonstration. Le produit étant associatif et In étant neutre, ces égalités se démontrent exactement comme dans n'importe quel anneau — ou, si l'on préfère, par récurrence sur l à k fixé. Pour la première : au rang l=0, Ak+0=Ak=AkIn=AkA0 ; et si Ak+l=AkAl, alors

Ak+l+1=Ak+lA=(AkAl)A=Ak(AlA)=AkAl+1.

La seconde s'en déduit par une récurrence analogue. Enfin AkAl=Ak+l=Al+k=AlAk.

Définition

Deux matrices A et B de Mn(K) commutent lorsque AB=BA.

Exemple

Le développement de (A+B)2. Reprenons A=(1101) et B=(1011), dont nous savons qu'elles ne commutent pas. On a A+B=(2112), donc

(A+B)2=(2112)(2112)=(5445).

Par ailleurs A2=(1201), B2=(1021) et AB=(2111), d'où

A2+2AB+B2=(1201)+(4222)+(1021)=(6444)(A+B)2.

En revanche, le développement correct redonne bien le bon résultat : avec BA=(1112),

A2+AB+BA+B2=(1201)+(2111)+(1112)+(1021)=(5445).

Propriété

Formule du binôme. Soient A et B deux matrices de Mn(K) qui commutent : AB=BA. Alors, pour tout kN,

(A+B)k=j=0k(kj)AjBkj.

Démonstration. Étape préliminaire : la commutation se propage aux puissances. Montrons par récurrence sur j que AjB=BAj pour tout jN. C'est vrai pour j=0 (les deux membres valent B) et pour j=1 (c'est l'hypothèse). Si AjB=BAj, alors

Aj+1B=Aj(AB)=Aj(BA)=(AjB)A=(BAj)A=BAj+1.

En particulier, BmA=ABm pour tout m, par le même argument appliqué à B.

Récurrence sur k. Au rang k=0 : (A+B)0=In, et la somme se réduit au terme j=0, qui vaut (00)A0B0=In.

Supposons la formule vraie au rang k. Alors

(A+B)k+1=(A+B)k(A+B)=(j=0k(kj)AjBkj)(A+B),

et la bilinéarité du produit permet de développer :

(A+B)k+1=j=0k(kj)AjBkjA+j=0k(kj)AjBkj+1.

C'est ici, et uniquement ici, que sert la commutation : dans la première somme, BkjA=ABkj, donc AjBkjA=Aj+1Bkj. Sans cette hypothèse, le facteur A resterait coincé à droite et aucun regroupement ne serait possible. En reindexant la première somme par m=j+1 :

(A+B)k+1=m=1k+1(km1)AmBk+1m+m=0k(km)AmBk+1m.

Isolons le terme m=k+1 de la première somme et le terme m=0 de la seconde :

(A+B)k+1=Ak+1+m=1k[(km1)+(km)]AmBk+1m+Bk+1.

La formule de Pascal donne (km1)+(km)=(k+1m), et comme (k+1k+1)=1=(k+10), les deux termes isolés rentrent dans la somme :

(A+B)k+1=m=0k+1(k+1m)AmBk+1m.

La formule est donc vraie au rang k+1, ce qui achève la récurrence.

Remarque

Ne jamais appliquer le binôme sans avoir vérifié la commutation, et le dire explicitement dans la rédaction : « les matrices λIn et N commutent, donc la formule du binôme s'applique ». Dans les exercices, la commutation provient presque toujours de l'une des trois situations suivantes : l'une des deux matrices est un multiple de In (qui commute avec tout le monde) ; les deux matrices sont des puissances d'une même matrice ; ou bien la commutation ne relève d'aucun cas particulier, et il faut alors la vérifier en calculant AB et BA.

Propriété

Soient A et B deux matrices de Mn(K) qui commutent. Alors, pour tout kN,

AkBk=(AB)(j=0k1AjBk1j)=(AB)(Ak1+Ak2B++ABk2+Bk1).

Démonstration. Développons le membre de droite par bilinéarité :

(AB)j=0k1AjBk1j=j=0k1Aj+1Bk1jj=0k1BAjBk1j.

Comme A et B commutent, BAj=AjB (étape préliminaire de la démonstration précédente), donc le terme général de la seconde somme vaut AjBkj. En reindexant la première somme par m=j+1, il vient

(AB)j=0k1AjBk1j=m=1kAmBkmj=0k1AjBkj.

Les deux sommes portent sur le même terme général AmBkm ; tous les termes d'indice compris entre 1 et k1 se simplifient deux à deux. Il ne reste que le terme m=k de la première, soit Ak, et l'opposé du terme j=0 de la seconde, soit Bk.

Définition

Une matrice NMn(K) est dite nilpotente lorsqu'il existe pN tel que

Np=0n,n.

Le plus petit entier p vérifiant cette égalité s'appelle l'indice de nilpotence de N.

Exemple

Dans M3(K), posons

N=(010001000).

Alors

N2=(001000000)etN3=N2N=03,3.

Détaillons N2 : le coefficient d'indice (1,3) vaut 0×0+1×1+0×0=1, et tous les autres sont nuls car chaque produit ligne par colonne rencontre systématiquement un facteur nul. Puis N3=N2N : la seule ligne non nulle de N2 est la première, (001), et son produit par les colonnes de N donne 0, 0, 0 puisque la troisième ligne de N est nulle. Cette matrice est donc nilpotente d'indice 3.

On observe au passage un phénomène impossible dans R ou C : une matrice non nulle dont une puissance est nulle. Nous y reviendrons en étudiant l'anneau Mn(K).

Méthode

Calculer (λIn+N)k lorsque N est nilpotente. C'est l'application la plus rentable de la formule du binôme, et elle intervient dans presque tous les exercices de calcul de puissances.

  1. Écrire la matrice sous la forme A=λIn+N, où λ est un scalaire bien choisi (souvent le coefficient diagonal commun) et N=AλIn.
  2. Vérifier que N est nilpotente en calculant N2, N3, … jusqu'à obtenir 0. Noter l'indice p obtenu.
  3. Justifier la commutation : λIn commute avec toute matrice, donc avec N. La formule du binôme s'applique.
  4. Écrire le binôme et tronquer la somme : comme Nj=0 pour jp, il ne reste que p termes,
Ak=j=0k(kj)λkjNj=j=0min(k,p1)(kj)λkjNj.
  1. Remplacer par les matrices calculées à l'étape 2 et conclure par une seule matrice explicite. Ne pas oublier de préciser à partir de quel rang k la formule finale est valable.

Exemple

Un calcul complet en taille 3. Soit

A=(210021002).

Calculons Ak pour tout kN.

Étape 1. On pose N=A2I3=(010001000), de sorte que A=2I3+N.

Étape 2. C'est la matrice de l'exemple précédent : N2=(001000000) et N3=0, donc N est nilpotente d'indice 3.

Étape 3. La matrice 2I3 commute avec N, puisque (2I3)N=2N=N(2I3).

Étape 4. La formule du binôme donne, pour k2,

Ak=j=0k(kj)2kjNj=(k0)2kI3+(k1)2k1N+(k2)2k2N2,

tous les termes d'indice j3 étant nuls.

Étape 5. En remplaçant :

Ak=(2kk2k1k(k1)22k202kk2k1002k)pour tout k2.

Vérification. Pour k=2, la formule donne (441044004), et le calcul direct de A2 donne bien cette matrice : par exemple, le coefficient d'indice (1,3) vaut 2×0+1×1+0×2=1 et celui d'indice (1,2) vaut 2×1+1×2+0×0=4. Pour k=3, la formule donne (81260812008), que l'on retrouve en calculant A2A. On vérifie enfin que la formule reste valable pour k=0 et k=1 : le coefficient k(k1)2 y est nul, et k2k1 l'est aussi pour k=0, de sorte que les puissances 2k2 et 2k1 qui ne sont pas entières n'interviennent jamais.

Transposition

Définition et propriétés

Définition

Soit A=(ai,j)Mn,p(K). On appelle transposée de A la matrice t ⁣AMp,n(K) dont le coefficient d'indice (i,j) est aj,i :

(i,j){1,,p}×{1,,n},(t ⁣A)i,j=aj,i.

Autrement dit, les lignes de t ⁣A sont les colonnes de A, et réciproquement.

Remarque

Deux points de vigilance. D'abord, la taille change : la transposée d'une matrice n×p est de taille p×n. Ensuite, l'opération consiste à échanger les deux indices, ce qui revient géométriquement à retourner le tableau autour de sa diagonale descendante. Pour une matrice carrée, cette diagonale est justement la diagonale de la matrice, et les coefficients diagonaux ne bougent pas.

Notez enfin la notation : le t se place en haut à gauche, et l'on écrit t ⁣A, jamais At. C'est la convention française usuelle en classes préparatoires.

Exemple

Pour A=(120351)M2,3(R), on obtient

t ⁣A=(132501)M3,2(R).

La transposée d'une matrice ligne est une matrice colonne, et inversement : t(123)=(123).

Propriété

Soient A,BMn,p(K), CMp,q(K) et λK. Alors :

  1. t(t ⁣A)=A ;
  2. t(A+λB)=t ⁣A+λt ⁣B ;
  3. t(AC)=t ⁣Ct ⁣Ales facteurs changent d'ordre.

Démonstration. Point 1. La matrice t ⁣A est de taille p×n, donc t(t ⁣A) est de taille n×p, comme A. Pour tous (i,j), en appliquant deux fois la définition,

[t(t ⁣A)]i,j=(t ⁣A)j,i=ai,j.

Point 2. Les deux membres sont de taille p×n, et pour tous (i,j),

[t(A+λB)]i,j=(A+λB)j,i=aj,i+λbj,i=(t ⁣A)i,j+λ(t ⁣B)i,j.

Point 3. Vérifions d'abord les tailles. Le produit AC est de taille n×q, donc t(AC) est de taille q×n. Par ailleurs t ⁣C est de taille q×p et t ⁣A de taille p×n : le produit t ⁣Ct ⁣A existe et est de taille q×n. C'est déjà une raison de retenir l'ordre : le produit t ⁣At ⁣C n'aurait en général aucun sens, puisqu'il faudrait multiplier une matrice p×n par une matrice q×p.

Comparons maintenant les coefficients. Soient i{1,,q} et j{1,,n}. D'une part,

[t(AC)]i,j=(AC)j,i=k=1paj,kck,i.

D'autre part,

[t ⁣Ct ⁣A]i,j=k=1p(t ⁣C)i,k(t ⁣A)k,j=k=1pck,iaj,k.

Les deux sommes ont le même terme général, puisque la multiplication est commutative dans K. Les matrices sont donc égales.

Remarque

Pourquoi l'ordre s'inverse. L'égalité t(AC)=t ⁣At ⁣C est fausse, et le plus souvent elle n'a même pas de sens. C'est le même phénomène que pour l'inverse d'un produit, rencontré au chapitre précédent : les opérations qui « renversent » une composition renversent aussi l'ordre des facteurs. Retenez la formule avec les tailles en tête, c'est le moyen le plus sûr de ne pas se tromper.

Voici, rassemblées, les formules à connaître. Elles se démontrent toutes par le même calcul sur les coefficients.

a. t(t ⁣A)=A

b. t(A+B)=t ⁣A+t ⁣B

c. t(λA)=λt ⁣A

d. t(AC)=t ⁣Ct ⁣A

e. t ⁣In=In

f. t(Ei,j)=Ej,i

Matrices symétriques et antisymétriques

Définition

Soit MMn(K) une matrice carrée.

  • M est symétrique lorsque t ⁣M=M, c'est-à-dire lorsque mi,j=mj,i pour tous i,j. L'ensemble des matrices symétriques de taille n est noté Sn(K).
  • M est antisymétrique lorsque t ⁣M=M, c'est-à-dire lorsque mi,j=mj,i pour tous i,j. Cet ensemble est noté An(K).

Exemple

Dans M3(R) :

S=(122241216) est symeˊtrique,A=(013101310) est antisymeˊtrique.

Sur la première, le tableau est inchangé par retournement autour de la diagonale. Sur la seconde, le retournement change tous les signes, ce qui n'est possible sur la diagonale que si les coefficients y sont nuls.

Propriété

Soit MMn(K).

  1. Si M est antisymétrique, alors tous ses coefficients diagonaux sont nuls.
  2. La seule matrice à la fois symétrique et antisymétrique est la matrice nulle : Sn(K)An(K)={0n,n}.
  3. Les ensembles Sn(K) et An(K) sont stables par combinaison linéaire : si M et M sont symétriques et λK, alors M+λM est symétrique, et de même pour les antisymétriques.

Démonstration. Point 1. Supposons t ⁣M=M et appliquons l'égalité des coefficients au couple (i,i) : mi,i=mi,i, donc 2mi,i=0, donc mi,i=0 (nous travaillons dans R ou C, où 20 est inversible).

Point 2. Soit M à la fois symétrique et antisymétrique. Alors M=t ⁣M=M, donc 2M=0n,n, donc M=0n,n. Réciproquement, la matrice nulle vérifie évidemment les deux conditions.

Point 3. Si t ⁣M=M et t ⁣M=M, la linéarité de la transposition donne

t(M+λM)=t ⁣M+λt ⁣M=M+λM.

Le calcul est identique dans le cas antisymétrique, avec un signe des deux côtés.

Le théorème suivant est l'un des plus utilisés du chapitre, et sa démonstration est le modèle même du raisonnement par analyse-synthèse.

Propriété

Décomposition d'une matrice carrée. Soit MMn(K). Il existe un unique couple (S,A)Sn(K)×An(K) tel que

M=S+A.

Ce couple est donné par

S=12(M+t ⁣M)etA=12(Mt ⁣M).

Démonstration. Analyse. Supposons qu'un tel couple (S,A) existe, avec S symétrique, A antisymétrique et M=S+A. Transposons cette égalité, en utilisant la linéarité de la transposition :

t ⁣M=t ⁣S+t ⁣A=SA,

la dernière égalité venant des hypothèses t ⁣S=S et t ⁣A=A. Nous disposons donc du système

{M=S+At ⁣M=SA

d'inconnues S et A. En additionnant les deux égalités : M+t ⁣M=2S, d'où S=12(M+t ⁣M). En les soustrayant : Mt ⁣M=2A, d'où A=12(Mt ⁣M). Le couple (S,A) est donc entièrement déterminé par M : il y a au plus une décomposition.

Synthèse. Réciproquement, posons S=12(M+t ⁣M) et A=12(Mt ⁣M), et vérifions les trois points.

D'abord, S+A=12(M+t ⁣M)+12(Mt ⁣M)=12(2M)=M.

Ensuite, S est symétrique :

t ⁣S=t ⁣[12(M+t ⁣M)]=12(t ⁣M+t(t ⁣M))=12(t ⁣M+M)=S.

Enfin, A est antisymétrique :

t ⁣A=12(t ⁣Mt(t ⁣M))=12(t ⁣MM)=A.

Le couple proposé convient donc, et c'est le seul d'après l'analyse.

Exemple

Décomposons une matrice de taille 3. Soit

M=(135142106),d’ouˋt ⁣M=(111340526).

On calcule

M+t ⁣M=(2444824212),Mt ⁣M=(026202620),

puis, en divisant par 2,

S=(122241216),A=(013101310).

La matrice S est bien symétrique, A bien antisymétrique (diagonale nulle comprise), et l'on vérifie que S+A=M en additionnant coefficient par coefficient : 1+0=1, 2+1=3, 2+3=5 pour la première ligne, et de même pour les deux autres.

Remarque

La démonstration mérite d'être relue pour elle-même, car son schéma se réutilise dans presque tous les exercices d'équation matricielle. L'analyse suppose le problème résolu et en déduit la seule valeur possible de l'inconnue : elle prouve l'unicité, mais rien d'autre. La synthèse part de cette valeur et vérifie qu'elle convient : elle prouve l'existence. Sauter la synthèse est une faute, car l'analyse peut très bien conduire à un candidat qui ne convient pas.

Une remarque de vocabulaire : la division par 2 suppose 20, ce qui est vrai dans R et dans C. Le théorème serait faux dans un corps où 1+1=0 — mais de tels corps sont hors programme, et K désigne toujours ici R ou C.

L'anneau des matrices carrées

Le théorème

Nous avons maintenant tout ce qu'il faut pour reconnaître une structure connue.

Propriété

Soit nN. Le triplet (Mn(K),+,×) est un anneau, d'élément nul 0n,n et d'unité In. Cet anneau est non commutatif dès que n2.

Démonstration. Reprenons les axiomes d'un anneau, un par un ; tout a déjà été démontré, il suffit de faire l'inventaire.

(Mn(K),+) est un groupe abélien. C'est la propriété établie à la première section, appliquée avec p=n : l'addition est interne, associative, commutative, admet 0n,n pour neutre, et toute matrice A admet A pour opposé.

La multiplication est une loi interne. Le produit de deux matrices de taille n×n existe et est de taille n×n.

La multiplication est associative. C'est le théorème d'associativité du produit, appliqué à trois matrices carrées de même taille.

La multiplication admet In pour élément neutre. C'est la propriété InA=AIn=A.

La multiplication est distributive sur l'addition. C'est exactement la bilinéarité, prise avec λ=1 : A(B+C)=AB+AC donne la distributivité à gauche, et (A+B)C=AC+BC la distributivité à droite. Les deux sont nécessaires puisque le produit n'est pas commutatif.

Tous les axiomes sont vérifiés : (Mn(K),+,×) est un anneau.

Non-commutativité. Pour n2, le contre-exemple établi plus haut fournit deux matrices A et B telles que ABBA ; on peut aussi invoquer les matrices élémentaires, puisque E1,1E1,2=E1,2 alors que E1,2E1,1=δ2,1E1,1=0n,n. Pour n=1, en revanche, M1(K) se confond avec K et l'anneau est commutatif.

Remarque

Ce théorème n'apporte aucune information nouvelle : il range ce que nous savons déjà. Son intérêt est ailleurs. Tout résultat démontré au chapitre précédent pour un anneau quelconque s'applique désormais aux matrices carrées, sans nouvelle démonstration : les règles de calcul A×0=0 et (A)B=(AB), la notion d'élément inversible et le fait que les inversibles forment un groupe, la formule du binôme pour deux éléments qui commutent, la factorisation de AkBk, le résultat sur InN lorsque N est nilpotente. Nous redémontrons certains de ces points dans le langage des matrices, mais uniquement pour l'entraînement : ils sont acquis.

Réciproquement, Mn(K) est **l'**exemple que la théorie des anneaux attendait : le premier anneau non commutatif que vous rencontrez, et celui sur lequel il faut tester chaque énoncé douteux.

Un anneau qui n'est pas intègre

Voici la source numéro un des fautes de calcul du chapitre. Lisez cette sous-section deux fois.

Propriété

Pour n2, l'anneau Mn(K) n'est pas intègre : il possède des diviseurs de zéro, c'est-à-dire des matrices A0 et B0 telles que AB=0n,n.

Démonstration. Dans M2(K), posons

A=(1000),B=(0001).

Ces deux matrices sont non nulles, et pourtant

AB=(1×0+0×01×0+0×10×0+0×00×0+0×1)=(0000).

On vérifie de même que BA=02,2. Pour n>2, les matrices élémentaires fournissent un exemple immédiat : E1,2E1,2=δ2,1E1,2=0n,n alors que E1,20.

Exemple

Un élément nilpotent. La matrice A=(0100) est non nulle et vérifie

A2=(0100)(0100)=(0000)=02,2,

chacun des quatre produits ligne par colonne rencontrant un facteur nul. C'est donc un élément nilpotent non nul de l'anneau M2(K), d'indice de nilpotence 2. On a rencontré plus haut un exemple d'indice 3 en taille 3.

Deux matrices distinctes de même produit. Posons

A=(1000),B=(1234),C=(1257).

Alors AB=(1200) et AC=(1200) : les deux produits sont égaux alors que BC. La matrice A « efface » la seconde ligne de son partenaire, et cette information perdue ne peut plus être reconstituée.

Remarque

Les quatre réflexes de R qui deviennent faux. Chacun a été mis en défaut ci-dessus.

  • AB=0 n'entraîne pas A=0 ou B=0.
  • A2=0 n'entraîne pas A=0 ; plus généralement Ak=0 n'entraîne pas A=0.
  • AB=AC avec A0 n'entraîne pas B=C : on ne simplifie pas par une matrice.
  • Une équation comme A2=A ne se résout pas en « A=0 ou A=In » : la factorisation A(AIn)=0 ne permet aucune conclusion.

Il y a une exception, et une seule : si A est inversible, on peut simplifier, car il suffit de multiplier par A1 du bon côté. C'est ce qui donne toute leur valeur aux matrices inversibles, objets de la section suivante. Chaque fois que vous simplifiez une égalité matricielle, écrivez donc la phrase « comme A est inversible, en multipliant à gauche par A1 » : si vous ne pouvez pas l'écrire, c'est que la simplification est illégitime.

Matrices scalaires, diagonales et triangulaires

Définition

Soit M=(mi,j)Mn(K).

  • M est diagonale lorsque mi,j=0 pour tous ij. On note alors M=diag(d1,,dn), où di=mi,i.
  • M est scalaire lorsque M=λIn pour un certain λK, c'est-à-dire lorsqu'elle est diagonale à coefficients diagonaux tous égaux.
  • M est triangulaire supérieure lorsque mi,j=0 pour tous i>j (les coefficients sous la diagonale sont nuls). Leur ensemble est noté Tn+(K).
  • M est triangulaire inférieure lorsque mi,j=0 pour tous i<j.

a. Diagonale : mi,j=0 si ij.

b. Scalaire : M=λIn.

c. Triangulaire supérieure : mi,j=0 si i>j.

d. Triangulaire inférieure : mi,j=0 si i<j.

e. Diagonale      triangulaire supérieure et inférieure.

f. t ⁣M triangulaire supérieure      M triangulaire inférieure.

Exemple

Dans M3(R) :

D=(200010005) est diagonale,T=(123045006) est triangulaire supeˊrieure,

et 3I3=(300030003) est scalaire. La transposée de T,

t ⁣T=(100240356),

est triangulaire inférieure : la transposition échange les deux types.

Propriété

Les matrices scalaires commutent avec tout le monde. Pour tous λK et MMn(K),

(λIn)M=λM=M(λIn).

Démonstration. Le scalaire λ se déplace librement dans un produit de matrices, puisque le coefficient d'indice (i,j) de (λIn)M vaut kλδi,kmk,j=λmi,j, et celui de M(λIn) vaut kmi,kλδk,j=λmi,j. Les trois matrices ont donc les mêmes coefficients.

Propriété

Soient D=diag(d1,,dn) et D=diag(d1,,dn) deux matrices diagonales, et λK. Alors :

  1. D+λD=diag(d1+λd1, , dn+λdn) ;
  2. DD=diag(d1d1, , dndn)=DD : deux matrices diagonales commutent toujours ;
  3. Dk=diag(d1k, , dnk) pour tout kN.

Démonstration. Point 1. Immédiat, la somme et les multiples se calculant coefficient par coefficient.

Point 2. Écrivons di,j=diδi,j et di,j=diδi,j. Alors

(DD)i,j=k=1ndiδi,kdkδk,j=didjδi,j,

puisque seul le terme k=i survit, et qu'il est nul sauf si de plus j=i. Ce coefficient est donc nul hors de la diagonale, et vaut didi sur la diagonale. Le calcul étant symétrique en D et D (la multiplication de K est commutative), on obtient la même chose pour DD.

Point 3. Récurrence immédiate à partir du point 2.

Propriété

Soient T et T deux matrices triangulaires supérieures de Mn(K), et λK. Alors :

  1. T+λT est triangulaire supérieure ;
  2. TT est triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux sont les produits des coefficients diagonaux : (TT)i,i=ti,iti,i pour tout i ;
  3. pour tout kN, Tk est triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux ti,ik.

Les mêmes énoncés valent pour les matrices triangulaires inférieures.

Démonstration. Point 1. Si i>j, alors ti,j=0 et ti,j=0, donc ti,j+λti,j=0.

Point 2. Soient i et j deux indices. Par définition du produit,

(TT)i,j=k=1nti,ktk,j.

Examinons quels termes peuvent être non nuls. Le facteur ti,k est nul dès que i>k, c'est-à-dire qu'il faut ki. Le facteur tk,j est nul dès que k>j, c'est-à-dire qu'il faut kj. Un terme n'est donc susceptible d'être non nul que si

ikj.

Cas i>j. Aucun entier k ne vérifie ikj : la somme est vide de termes non nuls, donc (TT)i,j=0. La matrice TT est bien triangulaire supérieure.

Cas i=j. La seule valeur possible est k=i, et le terme correspondant vaut ti,iti,i. Donc (TT)i,i=ti,iti,i.

Point 3. Récurrence sur k, en appliquant le point 2 à Tk et T. Le cas k=0 est clair puisque In est triangulaire supérieure de coefficients diagonaux égaux à 1.

Pour les matrices triangulaires inférieures, on peut refaire le même calcul (les inégalités sont renversées), ou bien transposer : T est triangulaire inférieure si et seulement si t ⁣T est triangulaire supérieure, et t(TT)=t ⁣Tt ⁣T est alors un produit de deux triangulaires supérieures.

Exemple

Avec

T=(123045006)etT=(201011003),

le produit vaut

TT=(22804110018).

Détaillons deux coefficients : (TT)1,3=1×1+2×(1)+3×3=8 et (TT)2,3=0×1+4×(1)+5×3=11. Le résultat est bien triangulaire supérieur, et ses coefficients diagonaux sont 1×2=2, 4×1=4 et 6×3=18, conformément au théorème.

Remarque

Attention à ne pas surinterpréter le point 2 : seuls les coefficients diagonaux se multiplient terme à terme. Les autres coefficients de TT ne se déduisent pas de ceux de T et T par une formule simple ; il faut les calculer. Notez également que deux matrices triangulaires supérieures ne commutent pas en général : les matrices (1101) et (1002) sont toutes deux triangulaires supérieures, et leurs produits dans les deux ordres valent respectivement (1202) et (1102).

Matrices inversibles

Définition et groupe linéaire

Définition

Soit AMn(K). On dit que A est inversible lorsqu'il existe BMn(K) telle que

AB=InetBA=In.

L'ensemble des matrices inversibles de Mn(K) est noté GLn(K) et s'appelle le groupe linéaire d'ordre n.

Remarque

Les deux égalités font partie de la définition, et il faut les vérifier toutes les deux. Dans R, l'égalité ab=1 suffit évidemment à conclure que b=a1, puisque la multiplication y est commutative. Ici, elle ne suffit pas : AB et BA sont deux matrices a priori différentes. Nous verrons plus bas, dans « Ce que l'on ne peut pas encore faire », qu'il existe malgré tout un théorème permettant de se contenter d'une seule égalité — mais il relève du second semestre, et nous n'avons pas le droit de l'utiliser. Tant que ce n'est pas démontré, on écrit les deux calculs.

Notez aussi que l'inversibilité n'a de sens que pour une matrice carrée : ces définitions ne s'appliquent pas à Mn,p(K) avec np.

Propriété

Unicité de l'inverse. Soit AMn(K) inversible. Alors la matrice B de la définition est unique. On l'appelle l'inverse de A et on la note A1.

Démonstration. Supposons que B et C vérifient toutes deux les conditions : AB=BA=In et AC=CA=In. Calculons le produit BAC de deux façons, ce qui est licite puisque le produit est associatif.

En groupant à gauche : (BA)C=InC=C. En groupant à droite : B(AC)=BIn=B. Ces deux quantités sont égales, donc B=C.

Remarque

Observez précisément ce que cette démonstration utilise : l'égalité BA=In pour la première lecture, et AC=In pour la seconde. Chacune des deux matrices n'intervient donc que par une de ses deux égalités, mais pas la même : c'est ce croisement qui fait fonctionner l'argument, et c'est pourquoi il ne permet pas de se passer de l'une des deux conditions de la définition.

Exemple

Trois cas immédiats.

La matrice In est inversible, et In1=In, puisque InIn=In.

La matrice nulle n'est pas inversible dès que n1 : pour toute matrice B, 0n,nB=0n,nIn.

Une matrice nilpotente n'est pas inversible. Soit N telle que Np=0n,n. Si N était inversible, alors en multipliant p fois l'égalité Np=0 par N1 à gauche, on obtiendrait In=0n,n, ce qui est faux. Plus rapidement : Np=0 et N inversible donneraient Np1=N1Np=0, puis de proche en proche N0=In=0. Une matrice nilpotente n'est donc jamais inversible.

Propriété

(GLn(K),×) est un groupe, de neutre In. Il n'est pas commutatif dès que n2.

Démonstration. La loi est interne. Soient A,BGLn(K). Posons C=B1A1 et calculons, en utilisant l'associativité :

(AB)C=A(BB1)A1=AInA1=AA1=In, C(AB)=B1(A1A)B=B1InB=B1B=In.

Donc AB est inversible : ABGLn(K).

Associativité. Elle est héritée du produit matriciel, qui est associatif sur Mn(K) tout entier.

Neutre. La matrice In est inversible, donc appartient à GLn(K), et AIn=InA=A pour toute matrice A.

Inverses. Soit AGLn(K). Les égalités AA1=A1A=In se lisent aussi comme disant que A1 est inversible, d'inverse A. Donc A1GLn(K).

Ainsi GLn(K) est un groupe. Il n'est pas commutatif pour n2 : les matrices (1101) et (1011) sont inversibles (leurs inverses respectifs sont (1101) et (1011), comme on le vérifie en calculant les deux produits) et nous avons vu qu'elles ne commutent pas.

Remarque

Ce théorème n'est en réalité qu'un cas particulier d'un résultat du chapitre précédent : dans tout anneau, les éléments inversibles forment un groupe multiplicatif. Avec les notations de ce chapitre, GLn(K)=Mn(K)×. La démonstration ci-dessus est donc facultative ; nous l'avons rédigée parce que ces calculs sont exactement ceux que l'on refait en exercice.

Attention à un piège de vocabulaire : GLn(K) n'est pas stable par addition. Les matrices In et In sont inversibles, mais leur somme est nulle.

Règles de calcul sur les inverses

Propriété

Soient A,BGLn(K), kN et λK. Alors les matrices suivantes sont inversibles, d'inverses indiqués :

  1. (A1)1=A ;
  2. (AB)1=B1A1l'ordre est renversé ;
  3. (t ⁣A)1=t(A1) ;
  4. (Ak)1=(A1)k, matrice que l'on note Ak ;
  5. (λA)1=1λA1.

Démonstration. Points 1 et 2. Ils ont été établis dans la démonstration précédente : le point 1 en observant que les deux égalités se lisent dans les deux sens, le point 2 par le calcul explicite de (AB)(B1A1) et de (B1A1)(AB).

Point 3. Transposons l'égalité AA1=In en utilisant la règle du produit :

t(A1)t ⁣A=t(AA1)=t ⁣In=In.

De même, en transposant A1A=In :

t ⁣At(A1)=t(A1A)=In.

Les deux égalités requises sont établies, donc t ⁣A est inversible d'inverse t(A1).

Point 4. Récurrence sur k à partir du point 2, ou calcul direct : Ak(A1)k=In en simplifiant les facteurs AA1 du centre vers l'extérieur, et de même dans l'autre sens.

Point 5. Comme λ0, le scalaire 1λ existe, et

(λA)(1λA1)=λ×1λAA1=In,

et de même dans l'autre sens, les scalaires se déplaçant librement dans un produit de matrices.

Remarque

Le renversement de l'ordre au point 2 est la faute la plus fréquente du chapitre, avec celle sur la transposée d'un produit — et ce n'est pas un hasard : c'est le même phénomène. Une manière de s'en souvenir : pour défaire une suite d'opérations, on annule d'abord la dernière effectuée. La formule se généralise à un nombre quelconque de facteurs,

(A1A2Ar)1=Ar1A21A11,

ce qui se démontre par récurrence sur r.

Ce que l'on ne peut pas encore faire

Remarque

Avertissement essentiel : trois raisonnements interdits à ce stade. Les énoncés suivants sont vrais, mais leurs démonstrations relèvent de l'algèbre linéaire du second semestre. Les utiliser maintenant est une faute grave, car ils constituent précisément ce que l'on cherche à établir.

  • Interdit. « Le système AX=0 n'a que la solution nulle, donc A est inversible. » L'implication réciproque, elle, est autorisée : si A est inversible et AX=0, alors X=A1(AX)=0. C'est ce sens-là, et lui seul, que nous utiliserons.
  • Interdit. « Il existe B telle que AB=In, donc A est inversible (et B=A1). » Une seule égalité ne suffit pas tant que le théorème correspondant n'est pas démontré.
  • Interdit. Tout argument faisant appel à un outil hors programme pour l'instant, par exemple un nombre calculé à partir des coefficients qui déciderait de l'inversibilité en taille quelconque.

Les trois voies autorisées, et elles suffisent à tous les exercices de ce chapitre :

  1. Exhiber une matrice B et vérifier les deux égalités AB=In et BA=In. C'est ce que l'on fait quand B est fournie par une relation matricielle du type A23A+2In=0.
  2. Mener la méthode du pivot jusqu'au bout sur A, ce qui produit l'inverse et le certifie (nous justifierons cette méthode dans la section « Systèmes linéaires », au paragraphe « Calcul de l'inverse par le pivot »).
  3. Résoudre le système AX=Y en exprimant X en fonction de Y : si l'on obtient une équivalence AX=Y    X=SY, alors A est inversible d'inverse S. Le résultat suivant le démontre proprement.

Propriété

Critère par résolution du système. Soient A et S deux matrices de Mn(K). On suppose que

X,YMn,1(K),AX=Y    X=SY.

Alors A est inversible et A1=S.

Démonstration. Notons ε1,,εn les colonnes de In. La lecture par colonnes du produit donne, pour toute matrice MMn(K) : la j-ème colonne de MIn=M est Mεj. Autrement dit, une matrice est entièrement déterminée par les produits Mεj.

Première égalité. Soit YMn,1(K) quelconque et posons X=SY. L'implication de droite à gauche donne AX=Y, c'est-à-dire A(SY)=Y, soit encore (AS)Y=Y par associativité. Appliquons ceci à Y=εj : la j-ème colonne de AS est εj, c'est-à-dire la j-ème colonne de In. Ceci valant pour tout j, on obtient AS=In.

Seconde égalité. Soit maintenant XMn,1(K) quelconque et posons Y=AX. L'implication de gauche à droite donne X=SY=S(AX)=(SA)X. Appliquons ceci à X=εj : la j-ème colonne de SA est εj. Donc SA=In.

Les deux égalités sont établies : A est inversible et A1=S.

Remarque

Ce critère est le plus utilisé du chapitre, et il mérite qu'on en retienne la forme exacte : il faut une équivalence, valable pour tout second membre Y. En pratique, on résout le système AX=Y en laissant Y littéral, par une suite d'opérations réversibles (les opérations élémentaires en sont), et l'on aboutit à une expression de X en fonction de Y. Comme chaque étape est une équivalence, l'équivalence finale est acquise, et le critère s'applique.

Le cas de la taille 2

En taille 2, tout se calcule. Le théorème suivant doit être connu par cœur, formule d'inverse comprise.

Propriété

Soit A=(abcd)M2(K). Alors

A est inversible    adbc0,

et dans ce cas

A1=1adbc(dbca).

Démonstration. Posons B=(dbca) et calculons les deux produits.

AB=(abcd)(dbca)=(adbcab+bacddccb+da)=(adbc00adbc)=(adbc)I2, BA=(dbca)(abcd)=(dabcdbbdca+accb+ad)=(adbc)I2.

Notons Δ=adbc, de sorte que AB=BA=ΔI2.

Sens réciproque. Supposons Δ0. Le scalaire 1Δ existe, et

A(1ΔB)=1Δ(AB)=1ΔΔI2=I2,(1ΔB)A=1Δ(BA)=I2.

Les deux égalités sont vérifiées, donc A est inversible et A1=1ΔB, ce qui est la formule annoncée.

Sens direct. Montrons la contraposée : supposons Δ=0 et montrons que A n'est pas inversible. Raisonnons par l'absurde en supposant A inversible. L'égalité AB=ΔI2=02,2, multipliée à gauche par A1, donne

B=I2B=(A1A)B=A1(AB)=A102,2=02,2.

Or B=02,2 signifie a=b=c=d=0, c'est-à-dire A=02,2. Mais la matrice nulle n'est pas inversible, ce qui contredit notre hypothèse. Donc A n'est pas inversible.

Exemple

Deux applications. Soit A=(3512). Ici adbc=3×25×1=10, donc A est inversible et

A1=11(2513)=(2513).

Vérifions, comme il se doit, les deux produits :

(3512)(2513)=(6515+15225+6)=I2,(2513)(3512)=(6510103+35+6)=I2.

En revanche, M=(2412) vérifie 2×24×1=0 : elle n'est pas inversible. On peut le confirmer directement en remarquant que M(21)=(00) : si M était inversible, cette colonne non nulle serait nulle.

Remarque

Le nombre adbc apparaît ici comme le simple résultat d'un calcul, et c'est ainsi qu'il faut le voir pour l'instant. Il recevra un nom au second semestre, ainsi qu'une généralisation à toutes les tailles : on disposera alors d'un critère d'inversibilité numérique valable dans Mn(K). Tant que cette théorie n'est pas construite, il est interdit de l'invoquer, et en particulier d'écrire un « calcul de ce nombre » pour une matrice de taille 3 : en taille 3 ou plus, on procède par le pivot ou par une relation matricielle.

Matrices nilpotentes et inversibilité

Propriété

Soit NMn(K) nilpotente, avec Np=0n,n pour un entier p1. Alors InN est inversible et

(InN)1=In+N+N2++Np1=k=0p1Nk.

Démonstration. Posons S=k=0p1Nk. Les matrices In et N commutent, donc la factorisation de AkBk établie plus haut s'applique avec A=In, B=N et l'exposant p :

(InN)j=0p1InjNp1j=InpNp=In0n,n=In.

Comme Inj=In pour tout j, la somme du membre de gauche vaut j=0p1Np1j=k=0p1Nk=S, d'où (InN)S=In.

Pour l'autre égalité, il suffit d'observer que InN commute avec S : en effet S est une somme de puissances de N, et N commute avec ses propres puissances. Donc S(InN)=(InN)S=In. Les deux égalités sont vérifiées.

Exemple

Reprenons N=(010001000), nilpotente d'indice 3. Alors

I3N=(110011001)

est inversible, d'inverse

I3+N+N2=(111011001).

Vérifions le premier produit :

(110011001)(111011001)=(111110111001)=I3,

et le second produit, dans l'autre ordre, donne également I3 :

(111011001)(110011001)=(11+11+1011+1001)=I3.

Remarque

Le même énoncé vaut pour In+N, en appliquant le résultat à N, qui est encore nilpotente puisque (N)p=(1)pNp=0. On obtient

(In+N)1=k=0p1(1)kNk=InN+N2

Retenez le principe général : une matrice « proche de l'identité » est inversible, et son inverse s'écrit comme une somme finie. C'est l'analogue matriciel de la somme d'une suite géométrique, la finitude venant de la nilpotence.

Inversibilité déduite d'une relation matricielle

Méthode

Tirer l'inverse d'une relation du type A23A+2In=0n,n. C'est la situation la plus fréquente en exercice, et la rédaction est toujours la même.

  1. Isoler les termes contenant A d'un côté, le multiple de In de l'autre. Sur l'exemple : A23A=2In.
  2. Factoriser par A, en prenant garde à ne factoriser que par un côté à la fois — ici les deux côtés donnent le même résultat, puisque A commute avec elle-même et avec In :
A(A3In)=2Inet(A3In)A=2In.
  1. Diviser par le scalaire (c'est licite, ce n'est pas une division par une matrice), en vérifiant qu'il est non nul :
A×12(3InA)=Inet12(3InA)×A=In.
  1. Conclure : les deux égalités de la définition sont vérifiées, donc A est inversible et
A1=12(3InA).

Le point délicat est l'étape 3 : si la relation ne comporte pas de terme en In (par exemple A23A=0), la méthode échoue, et pour une bonne raison — une telle matrice n'est en général pas inversible. Le terme constant est donc à surveiller en premier.

Exemple

Un cas complet. Soit

A=(211121110).

Étape 1 : établir la relation. Calculons A2. Sa première ligne s'obtient en croisant (211) avec les trois colonnes de A :

2×2+1×1+(1)×1=4,2×1+1×2+(1)×1=3,2×(1)+1×(1)+(1)×0=3.

En procédant de même pour les deux autres lignes :

A2=(433343332).

On constate alors que

A23A=(46333+333463+3333320)=(200020002)=2I3,

c'est-à-dire A23A+2I3=03,3.

Étape 2 : en déduire l'inverse. D'après la méthode, A×12(3I3A)=12(3AA2)=12(2I3)=I3, et de même dans l'autre ordre. Donc A est inversible et

A1=12(3I3A)=12(111111113).

Vérification. Calculons A×(3I3A) directement. La première ligne du produit est

2×1+1×(1)+(1)×(1)=2,2×(1)+1×1+(1)×(1)=0,2×1+1×1+(1)×3=0,

et les deux autres lignes donnent de même (020) et (002). Le produit vaut donc 2I3, ce qui confirme la formule.

Remarque

La relation A23A+2I3=0 s'utilise ici comme une simple égalité de matrices que l'on manipule à la main, rien de plus. On peut d'ailleurs en tirer d'autres renseignements par le même procédé : en multipliant par A, on obtient A3=3A22A, puis A3=3(3A2I3)2A=7A6I3, et de proche en proche toutes les puissances de A s'expriment en fonction de A et I3. C'est la troisième technique de calcul des puissances, que nous retrouverons dans la section des méthodes.

Le cas des matrices triangulaires

Propriété

Soit T=(ti,j)Tn+(K) une matrice triangulaire supérieure. Alors

T est inversible    i{1,,n}, ti,i0.

Dans ce cas, T1 est triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux sont les 1ti,i.

Le même énoncé vaut pour les matrices triangulaires inférieures.

Démonstration. Sens réciproque : la résolution par remontée. Supposons tous les ti,i non nuls. Soit Y la colonne de coefficients y1,,yn, et soit X la colonne des inconnues x1,,xn. Le système TX=Y s'écrit

{t1,1x1+t1,2x2++t1,nxn=y1t1,1x1+t2,2x2++t2,nxn=y2t1,1x1+t2,2x2+t1,1x1+t2,2x2++tn,nxn=yn

puisque tous les coefficients situés sous la diagonale sont nuls. Résolvons-le en remontant, de la dernière équation vers la première.

La dernière équation, tn,nxn=yn, équivaut à xn=yntn,n, car tn,n0.

Supposons xi+1,,xn déjà exprimés en fonction de yi+1,,yn. La i-ème équation s'écrit

ti,ixi+k=i+1nti,kxk=yi,

et comme ti,i0, elle équivaut à

xi=1ti,i(yik=i+1nti,kxk).

Par récurrence descendante sur i, chaque xi s'exprime donc comme une combinaison linéaire de yi,yi+1,,yn uniquement, avec le coefficient 1ti,i devant yi. Notons si,j le coefficient de yj dans l'expression de xi, et S=(si,j). Ce qui précède signifie exactement que si,j=0 pour j<i — la matrice S est triangulaire supérieure — et que si,i=1ti,i.

Chaque étape ci-dessus étant une équivalence (on n'a fait que diviser par des scalaires non nuls et substituer), on a établi

TX=Y    X=SY

pour toutes colonnes X et Y. Le critère par résolution s'applique : T est inversible et T1=S, triangulaire supérieure de coefficients diagonaux 1ti,i.

Sens direct. Montrons la contraposée : si l'un des coefficients diagonaux est nul, alors T n'est pas inversible. Soit i0 le plus petit indice tel que ti0,i0=0 ; par minimalité, tk,k0 pour tout k<i0. Construisons une colonne X non nulle telle que TX=0.

Posons xi0=1 et xk=0 pour k>i0. Puis, pour k décroissant de i01 jusqu'à 1, posons

xk=1tk,kl=k+1i0tk,lxl,

ce qui est licite puisque tk,k0. Vérifions que la colonne X ainsi construite satisfait TX=0, en examinant la k-ème coordonnée du produit, égale à lktk,lxl.

  • Si k>i0 : tous les indices lk vérifient l>i0, donc xl=0 et la somme est nulle.
  • Si k=i0 : la somme vaut ti0,i0×1+l>i0ti0,l×0=0, puisque ti0,i0=0.
  • Si k<i0 : les termes d'indice l>i0 sont nuls, et il reste tk,kxk+l=k+1i0tk,lxl, qui est nul par définition même de xk.

Ainsi TX=0n,1 avec X0n,1 (sa i0-ème coordonnée vaut 1). Si T était inversible, on aurait X=T1(TX)=T10n,1=0n,1, ce qui est faux. Donc T n'est pas inversible.

Cas des triangulaires inférieures. On transpose : T est triangulaire inférieure si et seulement si t ⁣T est triangulaire supérieure, et T est inversible si et seulement si t ⁣T l'est (avec (t ⁣T)1=t(T1)). Comme la transposition ne change pas les coefficients diagonaux, le résultat se transporte tel quel.

Propriété

Cas particulier des matrices diagonales. Soit D=diag(d1,,dn). Alors D est inversible si et seulement si tous les di sont non nuls, et dans ce cas

D1=diag(1d1, , 1dn).

Démonstration. Une matrice diagonale est triangulaire supérieure, donc le théorème précédent donne déjà l'équivalence. Pour la formule, il suffit de vérifier directement : d'après la règle de multiplication des matrices diagonales,

diag(d1,,dn)×diag(1d1,,1dn)=diag(d1×1d1, , dn×1dn)=diag(1,,1)=In,

et le produit dans l'autre ordre donne la même chose, deux matrices diagonales commutant toujours.

Exemple

Inverser une matrice triangulaire par remontée. Soit

T=(210013001).

Ses coefficients diagonaux 2, 1 et 1 sont non nuls : elle est inversible. Résolvons TX=Y, où X=(x1x2x3) et Y=(y1y2y3). Le système s'écrit

{2x1+x2=y1x2+3x3=y2x3=y3

En remontant : la troisième équation donne x3=y3. La deuxième devient x2+3y3=y2, soit x2=3y3y2. La première devient 2x1+3y3y2=y1, soit

x1=12(y1+y23y3).

Toutes ces étapes sont des équivalences, donc

TX=Y    X=(121232013001)Y,

et le critère par résolution donne

T1=(121232013001).

Cette matrice est bien triangulaire supérieure, et ses coefficients diagonaux 12, 1 et 1 sont les inverses de ceux de T, conformément au théorème. Vérification : le produit TT1 a pour première ligne (2×12, 2×12+1×(1), 2×(32)+1×3)=(1,0,0), et l'on obtient de même (0,1,0) et (0,0,1) pour les deux autres.

Opérations élémentaires

Les trois opérations

Vous connaissez ces opérations depuis le chapitre de calcul algébrique, où elles servaient à résoudre les systèmes. Nous allons maintenant les lire comme des produits matriciels, ce qui expliquera d'un coup pourquoi elles ne changent pas l'ensemble des solutions d'un système.

Définition

Soit AMn,p(K), de lignes L1,,Ln. On appelle opération élémentaire sur les lignes l'une des trois transformations suivantes :

  1. l'échange de deux lignes, noté LiLj (avec ij) ;
  2. la dilatation d'une ligne, notée LiλLi, avec λK ;
  3. la transvection, notée LiLi+λLj, avec ij et λK.

On définit de même les trois opérations élémentaires sur les colonnes, notées CiCj, CiλCi avec λ0, et CiCi+λCj avec ij.

Remarque

Trois précisions, chacune correspondant à une erreur courante.

  • Dans la dilatation, la condition λ0 est indispensable : multiplier une ligne par 0 détruirait de l'information et ne serait pas réversible.
  • Dans la transvection, la condition ij l'est tout autant : l'opération LiLi+λLi n'est pas une transvection, c'est une dilatation déguisée, de rapport 1+λ, qui peut valoir 0.
  • Chaque opération est réversible, et son inverse est une opération de même type : LiLj est sa propre inverse, la réciproque de LiλLi est Li1λLi, et celle de LiLi+λLj est LiLiλLj. C'est cette réversibilité qui garantit qu'un système transformé a exactement les mêmes solutions que le système de départ.

Enfin, une mise en garde de calcul : on n'enchaîne pas deux opérations qui se servent mutuellement de source, comme L1L1+L2 et L2L2+L1 écrites en même temps. Une opération à la fois, et l'on recopie le tableau entre chaque étape.

Interprétation matricielle

Définition

Soient nN, ij deux indices de {1,,n} et λK. On définit dans Mn(K) :

  • la matrice de transvection Ti,j(λ)=In+λEi,j ;
  • la matrice de dilatation Di(λ)=In+(λ1)Ei,i, pour λK ;
  • la matrice d'échange Pi,j=InEi,iEj,j+Ei,j+Ej,i.

Exemple

En taille 3, avec i=1, j=2 :

T1,2(λ)=(1λ0010001),D1(λ)=(λ00010001),P1,2=(010100001).

On les obtient toutes les trois en effectuant l'opération correspondante sur I3, ce qui n'est pas un hasard, comme le montre le théorème suivant.

Propriété

Soient AMn,p(K), deux indices ij, et un scalaire λK, supposé non nul dans tout énoncé faisant intervenir une dilatation.

Sur les lignes — multiplication à gauche par une matrice de Mn(K) :

  1. Ti,j(λ)A est la matrice obtenue à partir de A par l'opération LiLi+λLj ;
  2. Di(λ)A est la matrice obtenue par LiλLi ;
  3. Pi,jA est la matrice obtenue par LiLj.

Sur les colonnes — multiplication à droite par une matrice de Mp(K) :

  1. ATi,j(λ) est la matrice obtenue par l'opération CjCj+λCi (attention à l'ordre des indices) ;
  2. ADi(λ) est la matrice obtenue par CiλCi ;
  3. APi,j est la matrice obtenue par CiCj.

Démonstration. Point 1 (la transvection, à gauche). Par bilinéarité du produit,

Ti,j(λ)A=(In+λEi,j)A=A+λEi,jA.

Or nous avons établi que Ei,jA a toutes ses lignes nulles, sauf la i-ème, qui est égale à la j-ème ligne de A. En ajoutant λEi,jA à A, on ne modifie donc que la ligne i, qui devient Li+λLj : c'est exactement l'opération annoncée.

Point 2. De même,

Di(λ)A=A+(λ1)Ei,iA,

et Ei,iA a toutes ses lignes nulles sauf la i-ème, égale à Li. La ligne i du résultat vaut donc Li+(λ1)Li=λLi, les autres étant inchangées.

Point 3. Développons de la même façon :

Pi,jA=AEi,iAEj,jA+Ei,jA+Ej,iA.

Seules les lignes i et j sont touchées. La ligne i du résultat vaut LiLi+Lj=Lj (les contributions venant de Ei,iA et Ei,jA), et la ligne j vaut LjLj+Li=Li. Les deux lignes ont bien été échangées.

Points 4 à 6. Même raisonnement à droite, en utilisant cette fois que AEi,j a toutes ses colonnes nulles sauf la j-ème, égale à la i-ème colonne de A. Par exemple, pour le point 4 :

ATi,j(λ)=A+λAEi,j,

et l'ajout ne modifie que la colonne j, qui devient Cj+λCi. On notera l'inversion des rôles de i et j par rapport au point 1 : à gauche, c'est la ligne i qui change ; à droite, c'est la colonne j.

Remarque

Ce théorème confirme et précise le principe énoncé plus haut : à gauche on agit sur les lignes, à droite sur les colonnes. Il fournit en outre une règle mnémotechnique pour retrouver les trois matrices sans les apprendre par cœur : la matrice qui réalise une opération sur les lignes est celle qu'on obtient en effectuant cette opération sur In. En effet, si Q réalise l'opération, alors Q=QIn est le résultat de l'opération appliquée à In.

Inversibilité et conséquence

Propriété

Soient ij, λK pour la transvection et λK pour la dilatation. Les trois matrices d'opérations élémentaires sont inversibles, et

Ti,j(λ)1=Ti,j(λ),Di(λ)1=Di(1λ),Pi,j1=Pi,j.

Démonstration. Transvection. Comme ij, la formule sur les matrices élémentaires donne Ei,jEi,j=δj,iEi,j=0n,n. Donc

Ti,j(λ)Ti,j(λ)=(In+λEi,j)(InλEi,j)=InλEi,j+λEi,jλ2Ei,jEi,j=In,

et le calcul dans l'autre ordre est identique (il suffit d'échanger λ et λ). Les deux égalités sont vérifiées.

Dilatation. Le calcul suivant utilise Ei,iEi,i=Ei,i :

Di(λ)Di(μ)=(In+(λ1)Ei,i)(In+(μ1)Ei,i)=In+[(λ1)+(μ1)+(λ1)(μ1)]Ei,i.

Or (λ1)+(μ1)+(λμλμ+1)=λμ1, donc Di(λ)Di(μ)=Di(λμ). En prenant μ=1λ, on obtient Di(1)=In dans les deux ordres.

Échange. Le théorème précédent dit que multiplier à gauche par Pi,j échange les lignes i et j. En appliquant deux fois cette opération à une matrice quelconque M, on retrouve M : donc Pi,j(Pi,jM)=M pour toute M, et en particulier, avec M=In, Pi,jPi,j=In. La matrice Pi,j est donc son propre inverse.

Propriété

Les opérations élémentaires préservent l'inversibilité. Soit AMn(K), et soit A la matrice obtenue à partir de A par une opération élémentaire (sur les lignes ou sur les colonnes). Alors

A est inversible    A est inversible.

Il en va de même après un nombre fini quelconque d'opérations élémentaires.

Démonstration. D'après le théorème d'interprétation matricielle, il existe une matrice Q, de l'un des trois types ci-dessus, telle que A=QA (dans le cas d'une opération sur les lignes) ou A=AQ (dans le cas d'une opération sur les colonnes). Traitons le premier cas, le second étant identique.

Sens direct. Si A est inversible, alors A=QA est un produit de deux matrices inversibles, donc est inversible (le groupe GLn(K) est stable par produit), et (A)1=A1Q1.

Sens réciproque. Si A est inversible, alors, comme Q est inversible, A=Q1A est également un produit de deux matrices inversibles, donc est inversible.

Pour une suite finie d'opérations, on applique ce résultat autant de fois qu'il y a d'opérations, ou bien l'on remarque que la matrice finale s'écrit QrQ1A, produit de A par une matrice inversible.

Remarque

Ce résultat est le fondement de tout ce qui suit. Il autorise à transformer une matrice par le pivot sans perdre l'information d'inversibilité : si l'on parvient à transformer A en In par opérations élémentaires sur les lignes, alors A est inversible, puisque In l'est. À l'inverse, si l'on aboutit à une matrice possédant une ligne nulle, alors A n'est pas inversible : une matrice M ayant une ligne nulle ne peut pas être inversible, car tout produit MN aurait cette même ligne nulle et ne pourrait donc jamais valoir In.

Systèmes linéaires

Écriture matricielle

Définition

Soient n,pN. Un système linéaire de n équations à p inconnues x1,,xp à coefficients dans K est un système de la forme

{a1,1x1+a1,2x2++a1,pxp=b1a2,1x1+a2,2x2++a2,pxp=b2an,1x1+an,2x2++an,pxp=bn

En posant A=(ai,j)Mn,p(K), X=(x1xp)Mp,1(K) et B=(b1bn)Mn,1(K), ce système s'écrit

AX=B.

La matrice A s'appelle la matrice du système, B son second membre. Le système AX=0n,1 s'appelle le système homogène associé.

Justification de l'écriture matricielle. Le produit AX est une matrice colonne à n lignes, dont la i-ème coordonnée vaut k=1pai,kxk, c'est-à-dire exactement le membre de gauche de la i-ème équation. L'égalité de deux colonnes étant l'égalité de toutes leurs coordonnées, l'équation matricielle AX=B est bien équivalente au système tout entier.

Définition

Un système linéaire AX=B est dit compatible lorsqu'il admet au moins une solution, et incompatible sinon.

Remarque

Le système homogène AX=0 est toujours compatible : la colonne nulle en est solution, appelée solution triviale. Toute la question, pour un système homogène, est donc de savoir s'il en a d'autres.

Exemple

Le système

{x+2y+z=82x+yz=13xy+2z=7

s'écrit AX=B avec

A=(121211312),X=(xyz),B=(817).

Notez que les inconnues ont disparu de la matrice A : c'est précisément l'économie recherchée.

Compatibilité

Propriété

Soient AMn,p(K), de colonnes C1,,Cp, et BMn,1(K). Le système AX=B est compatible si et seulement si B est combinaison linéaire des colonnes de A.

Démonstration. Nous avons établi que, pour toute colonne X de coefficients x1,,xp,

AX=x1C1+x2C2++xpCp.

Sens direct. Supposons le système compatible et soit X une solution. Alors B=AX=j=1pxjCj : la colonne B est bien combinaison linéaire des colonnes de A, les coefficients étant ceux de la solution.

Sens réciproque. Supposons que B soit combinaison linéaire des colonnes de A : il existe des scalaires λ1,,λp tels que B=j=1pλjCj. Posons alors X=(λ1λp). La même identité donne AX=j=1pλjCj=B, donc X est une solution et le système est compatible.

Exemple

Considérons le système {x+2y=12x+4y=3, de matrice A=(1224) et de second membre B=(13). Les deux colonnes de A sont (12) et (24)=2(12). Toute combinaison linéaire de ces deux colonnes est donc de la forme μ(12), c'est-à-dire une colonne dont la seconde coordonnée est le double de la première. Or 32×1 : la colonne B n'est pas de cette forme, et le système est incompatible. On le retrouve immédiatement sur les équations, puisque la seconde impose 2(x+2y)=3 alors que la première donne 2(x+2y)=2.

Structure de l'ensemble des solutions

Propriété

Soient AMn,p(K) et BMn,1(K). On suppose le système AX=B compatible, et l'on note X0 une solution particulière. Alors l'ensemble S des solutions de AX=B et l'ensemble S0 des solutions du système homogène associé AX=0 sont liés par

S={X0+Y : YS0}.

Autrement dit : les solutions de AX=B sont la solution particulière X0 augmentée de toutes les solutions du système homogène.

Démonstration. Procédons par double inclusion.

Inclusion . Soit YS0, c'est-à-dire AY=0. Alors, par bilinéarité du produit,

A(X0+Y)=AX0+AY=B+0=B,

donc X0+Y est solution de AX=B, c'est-à-dire X0+YS.

Inclusion . Soit XS, c'est-à-dire AX=B. Posons Y=XX0. Alors

AY=A(XX0)=AXAX0=BB=0,

donc YS0. Et comme X=X0+Y, la colonne X appartient bien à l'ensemble de droite.

Les deux inclusions donnent l'égalité.

Remarque

Ce théorème dicte la méthode de résolution en deux temps, valable pour tout système compatible :

  1. trouver une solution particulière X0, par n'importe quel moyen (souvent en devinant, ou en annulant certaines inconnues) ;
  2. résoudre le système homogène AX=0, en général plus simple puisque son second membre est nul ;
  3. conclure : les solutions sont les X0+Y, où Y décrit l'ensemble des solutions homogènes.

Deux conséquences immédiates méritent d'être retenues. D'abord, si le système homogène n'a que la solution nulle, alors un système compatible a une solution unique. Ensuite, si le système homogène a une solution non nulle Y, alors un système compatible en a une infinité, puisque tous les X0+tY, pour tK, en sont — car A(tY)=t(AY)=0. Un système linéaire a donc zéro, une, ou une infinité de solutions, jamais deux ni trois. Vous rencontrerez ce schéma « solution particulière plus solutions homogènes » à l'identique pour les équations différentielles et les suites récurrentes : c'est la même structure.

L'algorithme du pivot de Gauss

L'algorithme n'est pas nouveau ; ce qui l'est, c'est sa lecture matricielle. Chaque étape est une multiplication à gauche par une matrice inversible, ce qui garantit que l'ensemble des solutions ne change pas.

Méthode

L'algorithme du pivot, en cinq temps.

  1. Choisir un pivot. Dans la première colonne qui n'est pas entièrement nulle, choisir un coefficient non nul : c'est le pivot. L'amener sur la première ligne disponible par un échange LiLj si nécessaire. En calcul à la main, on choisit de préférence un pivot égal à 1 ou 1, pour éviter les fractions.
  2. Éliminer. Pour chaque ligne Li située en dessous, effectuer une transvection LiLi+λLpivot avec le λ qui annule le coefficient de Li dans la colonne du pivot.
  3. Recommencer sur les lignes restantes et les colonnes suivantes, en oubliant la ligne du pivot déjà traité.
  4. Lire la forme obtenue. Le système est alors échelonné : chaque équation commence « plus à droite » que la précédente. Les inconnues qui portent un pivot sont dites principales ; les autres sont les inconnues auxiliaires, ou paramètres.
  5. Remonter. Résoudre de la dernière équation vers la première, en exprimant chaque inconnue principale en fonction des paramètres.

Toutes les opérations utilisées étant réversibles, le système obtenu a exactement les mêmes solutions que le système de départ : on peut donc conclure sur lui sans réserve.

Exemple

Un système à solution unique. Résolvons

{x+2y+z=82x+yz=13xy+2z=7

Étape 1. Le coefficient de x dans L1 vaut 1 : c'est un pivot idéal, et il est déjà bien placé.

Étape 2. On élimine x des deux autres lignes par L2L22L1 et L3L33L1. Pour la deuxième ligne : 22=0 pour x, 14=3 pour y, 12=3 pour z, et 116=15 au second membre. Pour la troisième : 33=0, 16=7, 23=1, et 724=17. D'où

{x+2y+z=83y3z=157yz=17

Étape 3. Simplifions la deuxième ligne par L213L2, ce qui donne y+z=5, puis éliminons y de la troisième par L3L3+7L2 : le coefficient de y devient 7+7=0, celui de z devient 1+7=6, et le second membre 17+35=18. Le système est maintenant triangulaire :

{x+2y+z=8y+z=56z=18

Étapes 4 et 5 : lecture et remontée. Les trois inconnues portent un pivot : elles sont toutes principales. La dernière équation donne z=3. La deuxième donne alors y=53=2. La première donne enfin x=82×23=1.

Conclusion. Le système admet une unique solution : S={(1,2,3)}. Ici, les trois inconnues sont principales et il n'y a aucun paramètre.

Vérification, indispensable et rapide : 1+4+3=8, puis 2+23=1, puis 32+6=7. Les trois équations sont satisfaites.

Exemple

Un système incompatible. Résolvons

{x+y+z=12x+3yz=43x+4y=6

Les opérations L2L22L1 et L3L33L1 donnent :

{x+y+z=1y3z=2y3z=3

En effet, pour L2 : 32=1 pour y, 12=3 pour z, 42=2 ; et pour L3 : 43=1 pour y, 03=3 pour z, 63=3. L'opération L3L3L2 donne alors

0=1.

Cette égalité est fausse, donc aucun triplet ne peut satisfaire le système : il est incompatible, et S=. Notez la rédaction : on ne dit pas « on ne trouve pas de solution », on dit qu'une équation du système équivalent est impossible.

Exemple

Un système à une infinité de solutions. Reprenons le précédent en changeant le dernier second membre :

{x+y+z=12x+3yz=43x+4y=5

Les mêmes opérations L2L22L1 et L3L33L1 donnent cette fois

{x+y+z=1y3z=2y3z=2

puis L3L3L2 transforme la dernière équation en 0=0, qui est toujours vraie : on la supprime. Il reste deux équations pour trois inconnues :

{x+y+z=1y3z=2

Les pivots portent sur x (dans L1) et sur y (dans L2) : les inconnues principales sont x et y, et z est l'inconnue auxiliaire. Posons z=t, avec tR quelconque. La deuxième équation donne y=2+3t, puis la première

x=1yz=1(2+3t)t=14t.

L'ensemble des solutions s'écrit donc

S={(14t, 2+3t, t) : tR},

ou, sous forme matricielle,

X=(120)+t(431),tR.

On reconnaît la structure annoncée : (120) est une solution particulière (obtenue pour t=0), et les t(431) sont les solutions du système homogène. Vérifions ce dernier point : avec A=(111231340),

A(431)=(4+3+18+9112+12+0)=(000).

Remarque

Les trois issues possibles, et rien d'autre. À la fin du pivot, exactement l'un des trois cas se présente.

  • Une équation du type 0=c avec c0 apparaît : le système est incompatible, S=.
  • Aucune équation impossible, et toutes les inconnues sont principales : le système admet une unique solution, obtenue par remontée.
  • Aucune équation impossible, et il reste au moins une inconnue auxiliaire : le système admet une infinité de solutions, décrites en fonction des paramètres.

Un conseil de rédaction : écrivez toujours l'ensemble des solutions en extension, avec ses paramètres et leur domaine, comme dans l'exemple ci-dessus. Un ensemble de solutions annoncé sans préciser le domaine des paramètres est incomplet.

Cas d'une matrice carrée inversible

Propriété

Soient AGLn(K) et BMn,1(K). Alors le système AX=B admet une unique solution, à savoir

X=A1B.

Démonstration. Existence. Posons X1=A1B et vérifions qu'il s'agit d'une solution :

AX1=A(A1B)=(AA1)B=InB=B.

Unicité. Soit X une solution quelconque, c'est-à-dire AX=B. Multiplions cette égalité à gauche par A1 :

A1(AX)=A1B,c’est-aˋ-dire(A1A)X=A1B,soitX=A1B.

Toute solution est donc égale à X1 : il y en a exactement une.

Remarque

Ce résultat est théoriquement satisfaisant mais rarement efficace en pratique : calculer A1 demande plus de travail que de résoudre directement le système par le pivot. On l'utilise plutôt dans l'autre sens, ou lorsque l'on doit résoudre plusieurs systèmes ayant la même matrice A et des seconds membres différents : l'inverse, calculé une fois, sert alors pour tous.

Notez aussi ce que dit ce théorème du système homogène : si A est inversible, alors AX=0 a pour unique solution X=A10=0. C'est le sens autorisé de l'implication rappelée plus haut ; la réciproque, elle, attend le second semestre.

Calcul de l'inverse par le pivot

Méthode

La méthode [AIn][InA1].

  1. Écrire côte à côte la matrice A et la matrice In, séparées par une barre verticale.
  2. Effectuer des opérations élémentaires sur les lignes du tableau tout entier, en appliquant chaque opération simultanément aux deux moitiés.
  3. Conduire ces opérations de manière à transformer la moitié gauche en In : d'abord une descente pour faire apparaître des zéros sous la diagonale, puis une remontée pour en faire apparaître au-dessus, et enfin des dilatations pour ramener les coefficients diagonaux à 1.
  4. Lorsque la moitié gauche est devenue In, la moitié droite est A1.
  5. Si, en cours de route, une ligne entièrement nulle apparaît à gauche, s'arrêter : A n'est pas inversible.

Vérifier le résultat en calculant AA1 : c'est la seule façon de détecter une erreur d'arithmétique, et cela ne coûte qu'un produit.

Justification de la méthode. Chaque opération élémentaire sur les lignes revient à multiplier à gauche par une matrice inversible. Après r opérations, la moitié gauche est devenue QrQ1A et la moitié droite QrQ1In. Posons Q=QrQ1 : c'est un produit de matrices inversibles, donc une matrice inversible, et le tableau final est [QAQ].

Supposons qu'on soit parvenu à QA=In. En multipliant cette égalité à gauche par Q1, on obtient A=Q1. Ainsi A est l'inverse d'une matrice inversible : elle est donc inversible, et son inverse est (Q1)1=Q, c'est-à-dire exactement la moitié droite du tableau. Notez qu'aucune étape n'a supposé A inversible : la méthode démontre l'inversibilité en même temps qu'elle calcule l'inverse.

Si au contraire une ligne nulle apparaît à gauche, la matrice QA n'est pas inversible (tout produit d'une matrice à ligne nulle conserve cette ligne nulle et ne peut valoir In), donc A ne l'est pas non plus, puisque A=Q1(QA) serait sinon un produit de matrices inversibles.

Exemple

Un calcul complet en taille 3. Inversons

A=(121231353).

Départ.

(121100231010353001)

Descente. Le pivot est le 1 en haut à gauche. On effectue L2L22L1 et L3L33L1 :

(121100011210010301)

On normalise la deuxième ligne par L2L2, puis on élimine le coefficient de la deuxième colonne dans L3 par L3L3+L2 :

(121100011210001111)

La moitié gauche est maintenant triangulaire supérieure à coefficients diagonaux tous égaux à 1.

Remontée. On effectue L2L2L3 et L1L1L3 :

(120211010301001111)

puis L1L12L2, ce qui donne pour la première ligne 22×3=4, puis 10=1, puis 12×(1)=1 :

(100411010301001111)

Conclusion. La moitié gauche est I3, donc A est inversible et

A1=(411301111).

Vérification. Calculons AA1. Première ligne de A contre les trois colonnes de A1 :

1×(4)+2×3+1×(1)=1,1×1+2×0+1×(1)=0,1×1+2×(1)+1×1=0.

Deuxième ligne : 2×(4)+3×3+1×(1)=0, puis 2×1+3×0+1×(1)=1, puis 2×1+3×(1)+1×1=0. Troisième ligne : 3×(4)+5×3+3×(1)=0, puis 3×1+5×0+3×(1)=0, puis 3×1+5×(1)+3×1=1. On obtient bien

AA1=(100010001)=I3.

Exemple

Application : résoudre un système grâce à l'inverse. Avec la matrice A ci-dessus, résolvons AX=B pour B=(123). Comme A est inversible, l'unique solution est

X=A1B=(4×1+1×2+1×33×1+0×2+(1)×31×1+(1)×2+1×3)=(100).

Vérification directe : A(100) est la première colonne de A, c'est-à-dire (123)=B.

Interprétation géométrique

Dans le plan R2, une équation ax+by=c dont les coefficients a et b ne sont pas tous deux nuls représente une droite. Résoudre un système de deux telles équations, c'est donc chercher l'intersection de deux droites, et l'on retrouve exactement les trois issues du pivot : les droites sont sécantes (une solution), strictement parallèles (aucune solution), ou confondues (une infinité de solutions, décrites par un paramètre).

Dans l'espace R3, une équation ax+by+cz=d dont les coefficients ne sont pas tous nuls représente un plan. Un système de trois équations décrit l'intersection de trois plans, et les configurations sont plus nombreuses : un point unique, une droite entière, un plan entier, ou l'ensemble vide lorsque les plans n'ont aucun point commun — par exemple s'ils sont parallèles deux à deux, ou s'ils se coupent deux à deux selon trois droites parallèles distinctes. Le nombre de paramètres restant à la fin du pivot mesure précisément la « taille » de cette intersection : zéro paramètre pour un point, un paramètre pour une droite, deux pour un plan.

Méthodes du chapitre

Les exercices de calcul matriciel se ramènent à un petit nombre de gestes, tous rencontrés dans les pages qui précèdent. La difficulté n'est jamais dans l'idée, elle est dans la discipline de rédaction : dire de quel côté on multiplie, vérifier les tailles avant de calculer, justifier une commutation avant d'appliquer le binôme, et ne jamais simplifier par une matrice sans avoir prouvé qu'elle est inversible.

Méthode

1. Calculer Ak pour tout kN. Trois techniques, à essayer dans cet ordre.

Technique A — conjecture puis récurrence. Calculer A2, A3, éventuellement A4, observer la forme du résultat, énoncer la formule conjecturée en fonction de k, puis la démontrer par récurrence. Le passage du rang k au rang k+1 consiste à multiplier la formule par A et à retrouver la formule au rang suivant. C'est la technique la plus sûre, et la seule qui marche toujours.

Technique B — le binôme avec λIn+N. Si A a tous ses coefficients diagonaux égaux à λ et si N=AλIn est nilpotente (typiquement quand A est triangulaire à diagonale constante), écrire A=λIn+N, justifier que les deux matrices commutent, appliquer la formule du binôme et tronquer la somme à l'indice de nilpotence.

Technique C — la relation matricielle. Si l'on dispose d'une relation du type A2=αA+βIn, alors toute puissance de A s'écrit Ak=ukA+vkIn : on multiplie la relation par A pour obtenir les suites (uk) et (vk) par récurrence, puis on les calcule explicitement. Cette technique est la seule utilisable quand A n'est ni triangulaire ni de forme reconnaissable.

Dans les trois cas, vérifier la formule finale pour k=1 et k=2 avant de conclure, et préciser à partir de quel rang elle est valable.

Méthode

2. Montrer qu'une matrice A est inversible et calculer son inverse. Trois techniques, et aucune autre à ce stade du programme.

Technique A — exhiber l'inverse. Produire une matrice B candidate, puis vérifier les deux égalités AB=In et BA=In. La candidate vient le plus souvent d'une relation matricielle : de A23A+2In=0 on tire A×12(3InA)=In. C'est aussi la technique du cas de la taille 2 et du cas nilpotent, où (InN)1=In+N++Np1.

Technique B — le pivot. Écrire [AIn] et mener les opérations sur les lignes jusqu'à [InA1]. Si une ligne nulle apparaît à gauche, A n'est pas inversible. Toujours terminer par la vérification du produit AA1.

Technique C — résoudre AX=Y. Résoudre le système en laissant Y littéral, par une suite d'équivalences, jusqu'à obtenir X=SY. Le critère par résolution donne alors A1=S. C'est la technique naturelle pour les matrices triangulaires, où la remontée est immédiate.

Interdit : conclure à l'inversibilité à partir de la seule implication « AX=0X=0 », ou de la seule égalité AB=In.

Méthode

3. Résoudre et discuter un système linéaire.

  1. Écrire le système sous forme matricielle AX=B et compter : n équations, p inconnues.
  2. Mener le pivot en notant chaque opération dans la marge (L2L22L1…). Les opérations étant réversibles, on garde le symbole d'équivalence entre les systèmes successifs.
  3. Repérer les pivots : les inconnues qu'ils portent sont principales, les autres sont des paramètres.
  4. Conclure selon l'une des trois issues : équation impossible 0=c avec c0 (aucune solution) ; aucun paramètre (solution unique) ; au moins un paramètre (infinité de solutions).
  5. Écrire l'ensemble des solutions en extension, avec le domaine des paramètres, et vérifier en réinjectant dans les équations de départ.

Si le système dépend d'un paramètre m figurant dans les coefficients, la discussion porte sur les valeurs de m qui annulent un pivot : traiter d'abord le cas général, puis chaque valeur particulière séparément. Ne jamais diviser par une expression contenant m sans avoir séparé le cas où elle s'annule.

Méthode

4. Déterminer les matrices qui commutent avec une matrice donnée A. Deux techniques selon la taille.

Technique A — poser M=(mi,j) et identifier. En petite taille, écrire M avec ses coefficients littéraux, calculer AM et MA, puis identifier coefficient par coefficient. On obtient un système linéaire en les mi,j, que l'on résout. Ne pas oublier la synthèse : vérifier que les matrices trouvées conviennent effectivement.

Technique B — utiliser les matrices élémentaires. Cette seconde technique ne répond pas à la même question : elle sert lorsque l'on cherche, en taille quelconque, les matrices qui commutent avec toutes les autres. Pour une matrice A donnée et de grande taille, c'est la technique A qui reste la règle, en exploitant la forme particulière de A. Ici, il suffit d'écrire la commutation avec chaque Ei,j. On utilise alors que MEi,j n'a qu'une colonne non nulle (la j-ème, égale à la i-ème colonne de M) tandis que Ei,jM n'a qu'une ligne non nulle (la i-ème, égale à la j-ème ligne de M) : l'identification impose que M soit diagonale, puis que ses coefficients diagonaux soient tous égaux. Conclusion classique : les seules matrices commutant avec toutes les matrices de Mn(K) sont les matrices scalaires.

Exemple

Le commutant de A=(1101). Cherchons toutes les matrices M=(abcd) de M2(K) telles que AM=MA.

Analyse. Calculons les deux produits :

AM=(a+cb+dcd),MA=(aa+bcc+d).

L'égalité AM=MA équivaut à l'égalité des quatre coefficients :

{a+c=ab+d=a+bc=cd=c+d

La première ligne donne c=0, la deuxième d=a, la troisième est toujours vraie et la quatrième redonne c=0. Toute matrice qui commute avec A est donc de la forme (ab0a).

Synthèse. Réciproquement, soit M=(ab0a)=aI2+bN avec N=(0100). Comme A=I2+N, les deux matrices A et M sont des combinaisons linéaires de I2 et de N ; or I2 commute avec tout et N commute avec elle-même, donc AM=MA (on peut aussi refaire le produit, qui vaut (aa+b0a) dans les deux ordres).

Conclusion. L'ensemble cherché est {(ab0a) : (a,b)K2}.

Méthode

5. Mener une analyse-synthèse sur une équation matricielle. C'est le schéma à adopter chaque fois qu'un énoncé demande de déterminer toutes les matrices vérifiant une condition.

  1. Analyse. Supposer le problème résolu : « soit M une solution ». Manipuler la condition (transposer, multiplier par une matrice inversible, identifier des coefficients) pour aboutir à une expression explicite de M. À ce stade, on n'a démontré que l'unicité, ou la forme nécessaire.
  2. Synthèse. Partir du candidat obtenu et vérifier qu'il satisfait toutes les conditions de l'énoncé. C'est cette étape qui démontre l'existence, et elle n'est jamais facultative : l'analyse peut fabriquer des candidats qui ne conviennent pas.
  3. Conclusion. Énoncer l'ensemble des solutions, en le décrivant complètement.

Le modèle du genre est la décomposition M=S+A en parties symétrique et antisymétrique : l'analyse transpose l'égalité pour obtenir un système de deux équations en S et A, la synthèse vérifie les trois propriétés du candidat. Deux réflexes utiles pendant l'analyse : transposer l'équation quand elle fait intervenir t ⁣M, et multiplier par un inverse connu quand l'équation contient un produit.

Pour finir, la liste des fautes qui coûtent le plus de points dans ce chapitre. Chacune a été rencontrée au moins une fois dans les pages précédentes.

  1. Simplifier par une matrice. De AB=AC, on ne tire B=C que si A est inversible, et il faut l'écrire : « comme A est inversible, en multipliant à gauche par A1… ». De même, AB=0 n'entraîne ni A=0 ni B=0.
  2. Oublier l'ordre dans t(AB)=t ⁣Bt ⁣A et dans (AB)1=B1A1. Les deux formules renversent les facteurs, et la version non renversée n'a le plus souvent même pas de sens du point de vue des tailles.
  3. Appliquer la formule du binôme sans commutation. Le développement (A+B)2=A2+2AB+B2 est faux en général ; le développement correct est A2+AB+BA+B2. Avant tout binôme, écrire la phrase qui justifie AB=BA.
  4. Conclure une inversibilité à partir d'une seule égalité, ou à partir de « AX=0 implique X=0 ». Ce sont des théorèmes du second semestre. Ici, on exhibe l'inverse, on mène le pivot, ou l'on résout AX=Y.
  5. Multiplier des matrices de tailles incompatibles, ou additionner des matrices de tailles différentes. Vérifier les tailles est la première chose à faire, avant même de commencer un calcul.
  6. Écrire une matrice au dénominateur. La notation BA n'existe pas : elle serait ambiguë, puisque A1B et BA1 diffèrent en général.

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.