MP · Chapitre 04
Topologie des espaces vectoriels normés
Normes, suites, ouverts et fermés, étude locale et continuité, applications linéaires continues, compacité, connexité par arcs, équivalence des normes en dimension finie.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Normes
- Suites
- Ouverts et fermés
- Étude locale et continuité
- Applications linéaires continues
- Compacité
- Connexité par arcs
- Équivalence des normes en dimension finie
En première année, toute l'analyse reposait sur un seul nombre : . C'est lui qui donnait un sens à « la suite tend vers », à « est continue en », à « le segment est fermé et borné ». Tous les énoncés d'analyse de MPSI, sans exception, se ramenaient à une majoration d'une valeur absolue ou d'un module. Or les objets que vous manipulez désormais ne sont plus des nombres : ce sont des matrices, des polynômes, des endomorphismes, des fonctions. La question qui ouvre ce chapitre est donc élémentaire et redoutable : que veut dire « deux matrices sont proches » ? que veut dire « une suite de fonctions converge » ?
La réponse tient en un mot : une norme. Une norme est une application qui, à un vecteur, associe sa « longueur », en respectant les trois seules propriétés dont la valeur absolue se servait vraiment : elle ne s'annule qu'en , elle se comporte bien vis-à-vis de la multiplication par un scalaire, et elle vérifie l'inégalité triangulaire. Dès qu'un espace vectoriel est muni d'une norme, tout le vocabulaire de l'analyse se reconstruit mécaniquement : la distance , les boules, les suites convergentes, les ouverts, les fermés, l'adhérence, la continuité, la compacité. Ce chapitre n'est rien d'autre que le déroulé patient de cette unique définition. Aucun outil nouveau n'apparaîtra : il n'y a que la norme, et l'inégalité triangulaire, utilisée quelques centaines de fois.
Une nouveauté déroutante attend cependant le lecteur de première année. Sur , la valeur absolue s'impose ; sur un espace vectoriel quelconque, il existe une infinité de normes, et le choix de la norme change les résultats. La suite de fonctions tend vers la fonction nulle si l'on mesure les écarts par , et ne tend pas vers elle si on les mesure par . Deux normes peuvent donc décrire deux mondes différents sur le même espace vectoriel. D'où une section entière consacrée à la comparaison des normes, et l'habitude à prendre dès aujourd'hui : on ne dit jamais « la suite converge » sans dire pour quelle norme, tant qu'on n'est pas en dimension finie.
Car la dimension finie est un monde à part, et c'est le premier des deux théorèmes moteurs du chapitre : sur un espace vectoriel de dimension finie, toutes les normes sont équivalentes. Ce résultat, admis, a une conséquence spectaculaire : dans , dans , dans , la convergence, les ouverts, les fermés, les compacts, la continuité ne dépendent pas de la norme choisie. On peut donc raisonner avec la norme la plus commode, et cesser de la préciser. Toute la difficulté du chapitre se concentre alors sur les espaces de dimension infinie, essentiellement les espaces de fonctions, où il faudra rester vigilant.
Le second théorème moteur est le théorème des bornes atteintes : une fonction réelle continue sur une partie compacte non vide y est bornée et atteint ses bornes. C'est la généralisation exacte de l'énoncé de MPSI sur un segment, et c'est l'outil qui permet d'affirmer qu'un maximum existe avant même de savoir le calculer. La compacité sera définie ici par la seule propriété de Bolzano-Weierstrass : d'une suite d'éléments d'un compact, on peut toujours extraire une sous-suite qui converge dans ce compact. Retenez cette phrase, toute la section 6 en découle. Le chapitre se referme sur deux thèmes plus algébriques, les applications linéaires continues et leur norme subordonnée, puis la connexité par arcs, qui fournit la bonne généralisation du théorème des valeurs intermédiaires.
Les notations suivantes valent partout. La lettre désigne ou ; les lettres , , désignent des -espaces vectoriels, munis de normes toutes notées lorsque aucune confusion n'est possible, et , lorsqu'on compare deux normes sur un même espace. La boule ouverte de centre et de rayon est notée , la boule fermée , la sphère . Les normes usuelles de sont , et , celles de portent les mêmes indices. L'intérieur d'une partie est , son adhérence , sa frontière . La distance de deux points est , celle d'un point à une partie . L'ensemble des applications linéaires continues de dans est , et la norme subordonnée s'écrit en triple barre : . Enfin, les notations d'algèbre linéaire de l'an dernier sont conservées : , , , , , , .
Normes et espaces vectoriels normés
La définition
Définition
Soit un -espace vectoriel. Une application est une norme sur lorsqu'elle vérifie les trois propriétés suivantes.
- Séparation : pour tout , .
- Homogénéité : pour tout et tout , .
- Inégalité triangulaire : pour tous , .
Le couple est alors appelé espace vectoriel normé, en abrégé evn.
Remarque
Trois observations, qui sont autant de réflexes de rédaction.
La positivité n'est pas dans la liste : elle se démontre. En effet, pour tout ,
où l'on a utilisé . Donc . Une norme est donc automatiquement à valeurs positives, et l'implication de séparation est en fait une équivalence, puisque .
L'homogénéité fait intervenir le module quand , et pas le scalaire lui-même. Écrire est une faute grave : le membre de gauche est positif, pas celui de droite.
Enfin, une norme est définie sur un espace vectoriel : l'énoncé « est une norme sur » n'a de sens que si est un sous-espace vectoriel. Sur une partie quelconque, on parle de distance, pas de norme.
Propriété
Norme transportée par une application linéaire injective. Soient une application linéaire injective et une norme sur . Alors est une norme sur .
Démonstration. Notons . L'homogénéité vient de la linéarité : . L'inégalité triangulaire de même : . Enfin, si , alors , donc par séparation de , donc par injectivité de . C'est exactement le point où l'injectivité sert, et elle est indispensable : sans elle, s'annulerait sur tout entier.
Exemple
Une norme à vérifier à la main. Montrons que définit une norme sur .
Homogénéité. .
Inégalité triangulaire. Pour et ,
Séparation. Si , alors et (somme nulle de deux réels positifs), donc puis .
On peut aussi conclure d'un mot : où est un automorphisme de , et l'on applique la propriété précédente.
Les normes usuelles sur
Définition
Pour , on pose
Ce sont trois normes sur , appelées respectivement norme de la somme, norme euclidienne (ou hermitienne si ) et norme infinie ou norme du maximum.
Démonstration. Les axiomes de séparation et d'homogénéité sont immédiats dans les trois cas ; traitons l'inégalité triangulaire.
Pour : , par inégalité triangulaire dans terme à terme.
Pour : pour tout indice , . Le membre de droite majore tous les , donc il majore leur maximum.
Pour sur : c'est la norme associée au produit scalaire canonique, traitée plus bas, et l'inégalité triangulaire y sera démontrée à partir de l'inégalité de Cauchy-Schwarz. Le cas s'y ramène : en écrivant , on a , donc ; la bijection ainsi obtenue étant -linéaire, l'inégalité triangulaire dans la transporte telle quelle à .
Exemple
Calcul numérique. Pour :
On observe , ce qui n'est pas un hasard : ces inégalités sont générales et seront démontrées dans la section consacrée à la comparaison des normes.
Les trois normes se lisent d'un coup d'œil sur leurs boules unités, c'est-à-dire sur l'ensemble des vecteurs de norme au plus . Dans le plan, la boule unité de est le carré , celle de est le disque unité, et celle de est le losange de sommets , , , .
Remarque
Le dessin contient déjà deux informations importantes. D'abord l'inclusion des trois boules les unes dans les autres, qui traduit exactement les inégalités : plus la norme est grande, plus la boule unité est petite. Ensuite, les trois boules sont convexes, et ce n'est pas propre à ces exemples : nous démontrerons plus bas que toute boule d'un espace vectoriel normé est convexe. Une « boule unité » en forme d'étoile ne peut donc provenir d'aucune norme.
Normes sur les espaces de fonctions
Définition
Soit un segment de avec , et soit l'espace des fonctions continues de dans . On pose, pour ,
On les appelle respectivement norme de la convergence en moyenne, de la convergence en moyenne quadratique et de la convergence uniforme. Ce sont trois normes sur .
Démonstration. Traitons , les deux autres étant analogues ou traitées plus loin.
L'application est bien définie : est continue sur le segment , donc intégrable. L'homogénéité vient de , l'inégalité triangulaire de la croissance de l'intégrale appliquée à .
La séparation est le seul point délicat, et c'est celui que les correcteurs attendent. Supposons avec continue. La fonction est continue, positive, d'intégrale nulle sur : elle est donc identiquement nulle, d'après le théorème de MPSI. Donc . L'hypothèse de continuité est essentielle : sur l'espace des fonctions continues par morceaux, la fonction nulle partout sauf en un point aurait une intégrale nulle sans être nulle, et n'y serait pas une norme.
Pour : le sup est fini car une fonction continue sur un segment est bornée, et signifie pour tout , donc . L'inégalité triangulaire se démontre comme pour sur : pour tout , , et l'on passe au sup à gauche.
Exemple
Trois normes d'une même fonction. Prenons et . Alors
Numériquement, , et : on retrouve , inégalités générales sur que nous démontrerons juste après Cauchy-Schwarz.
Définition
Soient un ensemble non vide et un espace vectoriel normé. Une application est bornée lorsque est une partie majorée de . L'ensemble des applications bornées de dans est un sous-espace vectoriel de , et
y définit une norme, appelée norme de la convergence uniforme.
Démonstration. Si et sont bornées par et , alors pour tout : la somme et les multiples sont bornés, et est bien un sous-espace vectoriel, non vide puisqu'il contient l'application nulle.
Pour la norme : entraîne donc pour tout , c'est-à-dire . L'homogénéité vient de . Enfin, pour tout , : le réel majore l'ensemble des , donc majore sa borne supérieure.
Norme associée à un produit scalaire
Propriété
Inégalité de Cauchy-Schwarz. Soit un espace préhilbertien réel. Pour tous ,
avec égalité si et seulement si la famille est liée. En posant , on définit une norme sur , dite norme associée au produit scalaire.
Démonstration. Rappelons l'argument de première année. Si , les deux membres sont nuls. Sinon, considérons le trinôme
qui est positif pour tout , de coefficient dominant . Son discriminant est donc négatif ou nul :
ce qui est l'inégalité annoncée après extraction de la racine carrée.
Montrons maintenant que est une norme. La séparation vient du caractère défini du produit scalaire, l'homogénéité de . Pour l'inégalité triangulaire, développons :
la majoration centrale étant exactement Cauchy-Schwarz. Les deux membres étant positifs, on peut prendre la racine carrée : .
Remarque
C'est cette propriété qui achève la démonstration, laissée en suspens plus haut, que est une norme sur et sur : ce sont les normes associées respectivement au produit scalaire canonique et au produit scalaire intégral .
Attention à la réciproque : toute norme ne provient pas d'un produit scalaire. Une norme issue d'un produit scalaire vérifie l'identité du parallélogramme , ce que met en défaut sur : avec et , le membre de gauche vaut et celui de droite .
Exemple
Comparaison des trois normes fonctionnelles sur . Soit . En appliquant Cauchy-Schwarz au couple pour le produit scalaire intégral,
Par ailleurs pour tout , donc , d'où . Finalement
Ces inégalités sont des dominations, au sens de la section 3. Nous verrons qu'aucune ne se renverse : les trois normes sont deux à deux non équivalentes.
Normes sur
Exemple
Trois normes matricielles. Pour , on définit
Ce sont les normes , et de lues à travers l'isomorphisme : ce sont donc bien des normes. La troisième, dite norme de Frobenius, est associée au produit scalaire étudié dans le chapitre euclidien.
Vérifions l'égalité annoncée pour : le coefficient diagonal d'indice de vaut , et la trace somme ces quantités sur , ce qui redonne .
Remarque
Une norme matricielle n'est pas forcément compatible avec le produit. On pourrait espérer pour toute norme sur ; c'est faux. Avec et , on a tandis que donne .
Les normes qui vérifient s'appellent normes d'algèbre ; la section 8 en construira une famille entière, les normes subordonnées. Retenez seulement, pour l'instant, que la propriété doit être vérifiée et non supposée.
L'inégalité triangulaire inversée
Propriété
Deuxième inégalité triangulaire. Soit un espace vectoriel normé. Pour tous ,
Démonstration. Écrivons et appliquons l'inégalité triangulaire :
En échangeant les rôles de et de , on obtient de même , la dernière égalité venant de l'homogénéité avec . Le réel majore donc à la fois et son opposé : il majore leur maximum, qui est .
Remarque
Cette inégalité dit exactement que l'application est -lipschitzienne de dans , donc continue : c'est le premier exemple d'application continue du chapitre, et il servira en permanence, par exemple pour affirmer que la sphère unité est une partie fermée. Elle sert aussi à passer à la limite dans les normes : si , alors .
Distance associée, boules et sphères
Définition
Soit un evn. On appelle distance associée à la norme l'application
Elle vérifie, pour tous : ; ; . Elle est de plus invariante par translation : , et homogène : .
Définition
Soient et . On appelle
respectivement la boule ouverte, la boule fermée et la sphère de centre et de rayon . Un vecteur tel que est dit unitaire ; l'ensemble des vecteurs unitaires est la sphère unité .
Remarque
L'inégalité est stricte pour la boule ouverte, large pour la boule fermée : c'est la seule différence, et elle est décisive. Notez aussi que , réunion disjointe.
Deux réflexes utiles. D'abord, tout se ramène à la boule unité par translation et dilatation :
Ensuite, pour tout , le vecteur est unitaire ; c'est le procédé de normalisation, omniprésent dans les démonstrations sur les applications linéaires continues.
Propriété
Convexité des boules. Dans un espace vectoriel normé, toute boule ouverte et toute boule fermée est une partie convexe : si et appartiennent à la boule et si , alors appartient à la boule.
Démonstration. Traitons la boule fermée , le cas ouvert étant identique avec des inégalités strictes. Soient et . Comme , on peut écrire
égalité que l'on vérifie en développant le membre de droite. L'inégalité triangulaire puis l'homogénéité, avec et , donnent
Donc .
Dans le cas ouvert, si les deux majorations et donnent une inégalité stricte, et les cas et sont triviaux.
Parties bornées et suites bornées
Définition
Une partie d'un evn est bornée lorsqu'il existe tel que pour tout ; autrement dit, lorsque est incluse dans une boule .
Une suite d'éléments de est bornée lorsque l'ensemble de ses termes l'est, c'est-à-dire lorsqu'il existe tel que pour tout .
Remarque
Le centre de la boule n'a aucune importance : si , alors pour on a , donc . On peut donc toujours centrer en .
Une réunion finie de parties bornées est bornée (prendre le maximum des majorants), mais pas une réunion infinie : .
Propriété
Soient et deux parties bornées d'un evn et . Alors , , et sont bornées.
Démonstration. Soient et des majorants de sur et sur . Sur , la norme est majorée par ; sur , par ; sur , par grâce à l'homogénéité. Enfin, si et , alors .
Produit fini d'espaces vectoriels normés
Définition
Soient des espaces vectoriels normés sur . Sur l'espace vectoriel produit , on pose, pour ,
C'est une norme sur , appelée norme produit. Sauf mention contraire, un produit fini d'evn est toujours muni de cette norme.
Démonstration. Séparation. Si , alors pour chaque , donc pour chaque , c'est-à-dire .
Homogénéité. , le facteur positif sortant du maximum.
Inégalité triangulaire. Pour tout , . Ce majorant étant indépendant de , il majore le maximum.
Remarque
On aurait tout aussi bien pu poser ou : ces trois normes sont équivalentes au sens de la section 3, exactement comme , et sur . Le choix du maximum est le plus commode, car il transforme une majoration sur le produit en majorations séparées.
La norme produit est celle qui donne à sa norme lorsqu'on voit comme le produit de copies de muni de la valeur absolue ou du module. Tout ce qui sera dit du produit s'appliquera donc en particulier à .
Suites d'un espace vectoriel normé
Convergence
Définition
Soient un evn, une suite d'éléments de et . On dit que converge vers lorsque
Autrement dit, lorsque la suite réelle converge vers . Une suite qui ne converge vers aucun élément de est dite divergente.
Remarque
La définition ramène toute question de convergence dans à une question de convergence d'une suite réelle positive, pour laquelle on dispose de tout l'arsenal de première année : encadrements, comparaisons, croissances comparées. C'est le mécanisme fondamental du chapitre : on ne travaille jamais directement sur les vecteurs, on travaille sur la suite réelle de leurs normes.
Remarquez aussi que la définition dépend de la norme. Sur un espace de dimension infinie, la phrase « la suite converge » n'a aucun sens tant que la norme n'est pas précisée.
Propriété
Unicité de la limite. Une suite d'un espace vectoriel normé admet au plus une limite. Lorsqu'elle existe, on la note .
Démonstration. Supposons que converge à la fois vers et vers . Pour tout , l'inégalité triangulaire donne
Le membre de droite tend vers quand tend vers , tandis que le membre de gauche est une constante positive indépendante de . Par passage à la limite dans l'inégalité, , donc , donc par séparation de la norme.
Propriété
Opérations sur les limites. Soient et deux suites de convergeant respectivement vers et , et . Alors :
- converge vers ;
- converge vers ;
- converge vers ;
- si est une suite de convergeant vers , alors converge vers .
Démonstration. Somme. .
Multiple. .
Norme. L'inégalité triangulaire inversée donne .
Produit par une suite de scalaires. Écrivons
La suite converge, donc elle est bornée : il existe tel que pour tout . Le majorant est donc inférieur à , qui tend vers .
Propriété
Toute suite convergente d'un evn est bornée.
Démonstration. Soit convergeant vers . Appliquons la définition avec : il existe tel que pour tout , d'où pour ces indices. Posons
maximum d'un nombre fini de réels, donc bien défini. Alors pour tout .
Exemple
Une suite de matrices. Dans muni de , considérons
Alors
puisque . Cette quantité tend vers , donc . Observons au passage que alors que : une limite de matrices inversibles n'est pas nécessairement inversible. Cela signifie que n'est pas une partie fermée, ce que la section 4 confirmera.
Propriété
Convergence dans un produit. Soient des evn et muni de la norme produit. Une suite de , de composantes , converge vers si et seulement si pour chaque , la suite converge vers dans .
Démonstration. Par définition de la norme produit,
Si , alors chaque terme , majoré par ce maximum, tend vers . Réciproquement, si les suites réelles tendent vers , alors leur maximum aussi : c'est un maximum d'un nombre fini de suites tendant vers , et l'on peut prendre le plus grand des rangs fournis par la définition.
Remarque
L'hypothèse de finitude du produit est ici essentielle : le maximum d'une infinité de suites tendant vers n'a aucune raison de tendre vers . Ce point sera la source de toutes les difficultés en dimension infinie.
Suites extraites et valeurs d'adhérence
Définition
Soit une suite d'un evn . On appelle suite extraite (ou sous-suite) de toute suite de la forme , où est strictement croissante. Une telle application est appelée extractrice, et vérifie pour tout .
Propriété
Si converge vers , alors toute suite extraite de converge vers .
Démonstration. Soit et soit un rang tel que pour . Pour , on a (une extractrice vérifie , ce qui se démontre par récurrence immédiate), donc .
Définition
Soit une suite d'un evn . Un élément est une valeur d'adhérence de lorsqu'il existe une extractrice telle que .
Propriété
Caractérisation des valeurs d'adhérence. Soit une suite de et . Alors est valeur d'adhérence de si et seulement si
c'est-à-dire si et seulement si la suite passe à distance au plus de pour une infinité d'indices, et ce pour tout .
Démonstration. Sens direct. Supposons et soient et . Il existe tel que pour . Choisissons : l'indice convient, car et .
Réciproque. Supposons la propriété vérifiée et construisons par récurrence. Pour , appliquons la propriété avec et : il existe tel que . Supposons construits avec pour . Appliquons la propriété avec et : il existe tel que ; posons , qui vérifie bien .
L'application ainsi construite est strictement croissante, et : la suite extraite converge vers , qui est donc valeur d'adhérence.
Propriété
Si une suite converge vers , alors est son unique valeur d'adhérence. Par contraposée, une suite ayant deux valeurs d'adhérence distinctes diverge.
Démonstration. Toute suite extraite converge vers d'après la propriété ci-dessus, donc toute valeur d'adhérence vaut par unicité de la limite d'une suite extraite. Réciproquement, est bien valeur d'adhérence, en prenant .
Remarque
La réciproque est fausse en général. Une suite peut n'avoir qu'une seule valeur d'adhérence sans converger : dans , la suite définie par et a pour unique valeur d'adhérence , et pourtant elle diverge, n'étant pas bornée.
Nous verrons en section 6 que l'énoncé devient vrai si l'on ajoute l'hypothèse que la suite vit dans une partie compacte. C'est un outil de démonstration très efficace : pour prouver qu'une suite d'un compact converge, il suffit de montrer qu'elle n'a qu'une seule valeur d'adhérence.
Exemple
Une suite à deux valeurs d'adhérence. Dans muni de , posons
La sous-suite des indices pairs vaut , celle des indices impairs . La suite a donc deux valeurs d'adhérence distinctes, et : elle diverge.
Montrons qu'il n'y en a pas d'autres. Si est valeur d'adhérence, alors par convergence de la deuxième coordonnée vers , et est valeur d'adhérence de , donc : cette dernière suite ne prend que les valeurs et , et une valeur d'adhérence est limite d'une sous-suite à valeurs dans , ensemble fermé.
Exemple
Une suite de fonctions sans valeur d'adhérence. Dans muni de , posons . On a pour tout : la suite est bornée. Pourtant elle n'a aucune valeur d'adhérence.
En effet, supposons pour . Alors, pour chaque fixé, , donc . Or si et si . Donc sur et : la fonction n'est pas continue en , ce qui contredit .
Retenez cet exemple : il montre qu'en dimension infinie, une suite bornée peut n'avoir aucune sous-suite convergente. C'est exactement ce qui fait échouer le théorème de Bolzano-Weierstrass hors de la dimension finie, et donc ce qui rend la boule unité non compacte.
Comparaison des normes
Domination
Définition
Soient et deux normes sur un même -espace vectoriel . On dit que est dominée par lorsqu'il existe une constante telle que
Remarque
Le sens de la domination est facile à retenir si l'on pense en termes de convergence : si est dominée par , alors entraîne . Autrement dit, est la norme la plus exigeante : converger pour , c'est plus difficile que converger pour .
La constante doit être indépendante de . Une majoration où dépend du vecteur ne dit rien du tout : elle est toujours vraie, avec pour .
Propriété
Traduction séquentielle de la domination. Soient et deux normes sur . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est dominée par ;
- toute suite de qui converge vers pour converge vers pour .
Démonstration. . Si et si , alors , donc par encadrement.
, par contraposée. Supposons qu'aucune constante ne convienne : pour tout , la constante échoue, donc il existe tel que . Le vecteur est non nul, car sinon les deux membres seraient nuls ; en particulier , et l'on peut poser
Par homogénéité, , donc converge vers pour . Mais
donc : la suite ne converge pas vers pour , ce qui nie l'assertion 2.
Remarque
Cette démonstration contient la technique du chapitre pour prouver qu'une domination est fausse : chercher une suite pour laquelle le quotient n'est pas borné, puis la normaliser si l'on veut une contradiction sur les convergences. Nous l'utiliserons trois fois dans l'exemple des normes fonctionnelles.
Normes équivalentes
Définition
Deux normes et sur un même espace vectoriel sont équivalentes lorsque chacune domine l'autre, c'est-à-dire lorsqu'il existe deux constantes et telles que
Propriété
La relation « être équivalentes » est une relation d'équivalence sur l'ensemble des normes de .
Démonstration. Réflexivité : . Symétrie : de on tire , les constantes et étant strictement positives. Transitivité : si et , alors .
Propriété
Ce que l'équivalence préserve. Soient et deux normes équivalentes sur . Alors elles définissent exactement les mêmes notions :
- mêmes suites convergentes, avec les mêmes limites, et mêmes valeurs d'adhérence ;
- mêmes parties bornées, mêmes suites bornées ;
- mêmes ouverts, mêmes fermés, mêmes voisinages, mêmes intérieurs, mêmes adhérences, mêmes parties denses ;
- mêmes applications continues, mêmes applications lipschitziennes, mêmes parties compactes.
Démonstration. Supposons avec .
Suites. entraîne ; réciproquement . Les deux convergences sont donc simultanées, avec la même limite. Les valeurs d'adhérence, définies à partir des suites extraites convergentes, sont donc les mêmes.
Bornés. sur donne sur , et réciproquement.
Ouverts. Notons et les boules associées. Les inégalités donnent les inclusions
En effet, entraîne , et entraîne . Ainsi, toute boule pour l'une contient une boule de même centre pour l'autre : une partie qui contient une boule autour de chacun de ses points pour en contient une pour , et inversement. Les ouverts sont donc les mêmes, donc aussi les fermés (complémentaires), les voisinages, les intérieurs et les adhérences, qui se définissent tous à partir des ouverts ou des boules.
Continuité, compacité. Ces notions se caractérisent par des suites (sections 5 et 6), or les suites convergentes sont les mêmes. Pour le caractère lipschitzien, une inégalité se transporte en multipliant par les constantes de comparaison.
Exemple
Les trois normes usuelles de sont deux à deux équivalentes. Soit . Démontrons la chaîne
Première inégalité. Pour tout , , donc , et en passant au maximum sur , .
Deuxième inégalité. En développant le carré de la somme,
tous les termes croisés étant positifs. Les deux membres étant positifs, .
Troisième inégalité. .
On dispose donc de et de : les trois normes sont deux à deux équivalentes. On peut affiner la comparaison de et par Cauchy-Schwarz appliqué aux vecteurs et :
Remarque
Les constantes et dépendent de la dimension et explosent quand grandit. C'est le signe avant-coureur de ce qui se passe en dimension infinie : la comparaison finit par se rompre. Le théorème d'équivalence des normes de la section 7 affirmera que, tant que la dimension est finie, la rupture ne se produit jamais, quelle que soit la taille des constantes.
Deux normes non équivalentes sur
Exemple
L'exemple à connaître par cœur. Sur , considérons la suite de fonctions
Calculons ses trois normes.
Norme infinie. La fonction est croissante sur , donc .
Norme . .
Norme . .
Exemple
Conclusion des calculs précédents. Les quotients valent
et les trois tendent vers .
Supposons par l'absurde qu'il existe avec pour toute . En appliquant à , il viendrait , c'est-à-dire pour tout : absurde. Donc n'est pas dominée par . Comme la domination inverse est vraie (section 1), les deux normes ne sont pas équivalentes : est strictement plus exigeante.
Le même raisonnement avec les deux autres quotients montre que , et sont deux à deux non équivalentes sur .
Conséquence concrète : , donc converge vers la fonction nulle pour ; mais , donc elle ne converge pas vers la fonction nulle pour . La phrase « la suite converge » n'a donc aucun sens ici sans préciser la norme.
Remarque
On obtient le même phénomène avec une suite de fonctions « en pic ». Pour , soit la fonction affine par morceaux valant en , en , puis sur , avec un raccord affine entre et (pour ). Alors tandis que est l'aire du triangle, soit . Le quotient vaut : même conclusion.
L'image mentale est la bonne : une fonction peut avoir une intégrale minuscule tout en prenant la valeur quelque part. La norme ne voit pas les pics étroits, la norme ne voit que cela.
Topologie d'un espace vectoriel normé
Dans toute cette section, désigne un espace vectoriel normé et , , , des parties de .
Ouverts
Définition
Une partie de est ouverte (on dit aussi : est un ouvert de ) lorsque
Autrement dit, tout point de est le centre d'une boule ouverte entièrement contenue dans .
Remarque
Le rayon dépend du point : c'est le sens de l'ordre des quantificateurs. Dans , l'intervalle est ouvert, et le rayon associé à un point doit être inférieur à , donc devient minuscule près des bords.
Les parties et sont ouvertes : la première parce que la propriété porte sur un ensemble vide de points (elle est vraie « à vide »), la seconde parce que toute boule est incluse dans .
Propriété
Toute boule ouverte est un ouvert de .
Démonstration. Soit , c'est-à-dire . Posons
Montrons que . Soit : on a , donc, par inégalité triangulaire,
Donc . Le rayon convient, et ceci pour tout : la boule est ouverte.
Propriété
Stabilité des ouverts.
- Une réunion quelconque (finie ou infinie) d'ouverts de est un ouvert de .
- Une intersection finie d'ouverts de est un ouvert de .
Démonstration. Réunion. Soit une famille d'ouverts et . Soit : il existe avec . Comme est ouvert, il existe tel que . Donc est ouvert.
Intersection finie. Soient des ouverts et . Soit . Pour chaque , il existe tel que . Posons , qui est strictement positif car le minimum porte sur un nombre fini de réels strictement positifs. Alors pour chaque , donc .
Exemple
Pourquoi l'intersection doit être finie. Dans , considérons les ouverts pour . Alors
En effet appartient à tous les ; et si , l'inégalité est vérifiée dès que , donc pour un tel . Or n'est pas ouvert : aucune boule avec n'est incluse dans , puisqu'elle contient .
C'est exactement le point où la démonstration ci-dessus échoue : le minimum d'une infinité de rayons strictement positifs peut être nul.
Fermés
Définition
Une partie de est fermée (on dit aussi : est un fermé de ) lorsque son complémentaire est un ouvert de .
Remarque
« Fermé » n'est pas le contraire de « ouvert » : ce sont deux propriétés indépendantes.
- et sont à la fois ouverts et fermés (leurs complémentaires respectifs sont et ).
- Dans , l'intervalle n'est ni ouvert ni fermé : n'est centre d'aucune boule incluse, et le complémentaire n'est pas ouvert non plus, à cause du point .
La faute la plus fréquente consiste à écrire « n'est pas ouvert, donc est fermé ». Elle coûte cher.
Propriété
Toute boule fermée et toute sphère est une partie fermée de .
Démonstration. Boule fermée. Montrons que est ouvert. Soit et posons . Si , l'inégalité triangulaire inversée donne
donc . Ainsi , et est ouvert.
Sphère. On a , donc son complémentaire est , réunion de deux ouverts, donc un ouvert.
Propriété
Stabilité des fermés.
- Une intersection quelconque de fermés de est un fermé de .
- Une réunion finie de fermés de est un fermé de .
Démonstration. Il suffit de passer au complémentaire dans la propriété correspondante pour les ouverts, à l'aide des lois de De Morgan :
Dans le premier cas, on obtient une réunion quelconque d'ouverts, donc un ouvert ; dans le second, une intersection finie d'ouverts, donc un ouvert.
Exemple
Pourquoi la réunion doit être finie. Dans , les ensembles sont fermés pour , et
En effet, tout vérifie dès que , et aucun ne contient . Or n'est pas fermé : son complémentaire n'est pas ouvert, car aucune boule centrée en n'y est incluse (elle contient des réels strictement positifs et petits).
Voisinages
Définition
Soit . Une partie de est un voisinage de lorsqu'il existe tel que .
Propriété
Une partie de est ouverte si et seulement si elle est un voisinage de chacun de ses points.
Démonstration. C'est la définition d'un ouvert, relue avec le vocabulaire des voisinages : « pour tout , il existe tel que » signifie exactement « est voisinage de chacun de ses points ».
Remarque
Le vocabulaire des voisinages sert surtout à formuler les propriétés locales. Dire qu'une propriété est vraie « au voisinage de », c'est dire qu'elle est vraie sur une boule pour un certain . C'est ainsi que se formulent la limite en un point et la continuité en un point.
Intérieur
Définition
Soit une partie de . Un point est intérieur à lorsqu'il existe tel que , c'est-à-dire lorsque est un voisinage de . L'ensemble des points intérieurs à est appelé intérieur de et noté . Lorsque est désigné par une expression composée, on écrit aussi à la place de .
Propriété
Soit une partie de . Alors :
- ;
- est un ouvert de ;
- est le plus grand ouvert inclus dans : tout ouvert vérifie ;
- est ouverte si et seulement si .
Démonstration. 1. Si , alors .
2. Soit et tel que . Montrons que . Soit ; comme est ouverte, il existe tel que , donc . Ainsi contient une boule autour de chacun de ses points.
3. Soit un ouvert inclus dans et . Il existe tel que , donc .
4. Si , alors est ouvert d'après 2. Réciproquement, si est ouvert, alors est un ouvert inclus dans , donc par 3, et l'inclusion inverse est le point 1.
Adhérence
Définition
Soit une partie de . Un point est adhérent à lorsque
c'est-à-dire lorsque toute boule centrée en rencontre . L'ensemble des points adhérents à est appelé adhérence de et noté .
Propriété
Soit une partie de . Alors :
- ;
- est un fermé de ;
- est le plus petit fermé contenant : tout fermé vérifie ;
- est fermée si et seulement si .
Démonstration. 1. Si , toute boule contient , donc rencontre .
2. Montrons que est ouvert. Soit : il existe tel que . Montrons que . Soit ; comme est ouverte, il existe tel que , donc : le point n'est pas adhérent à .
3. Soit un fermé contenant et soit . Comme est ouvert, il existe tel que , donc et . Par contraposée, .
4. Si , alors est fermé d'après 2. Réciproquement, si est fermé, c'est un fermé contenant , donc par 3, et l'inclusion inverse est le point 1.
Propriété
Caractérisation séquentielle de l'adhérence. Soient une partie de et . Alors
Démonstration. Sens direct. Supposons . Pour chaque , la boule rencontre : choisissons un élément dans . La suite est à valeurs dans et vérifie
donc elle converge vers .
Réciproque. Supposons qu'il existe une suite d'éléments de convergeant vers , et soit . Par définition de la convergence appliquée à , il existe un rang tel que . Alors , qui est donc non vide. Ceci valant pour tout , on a .
Propriété
Caractérisation séquentielle des fermés. Une partie de est fermée si et seulement si :
On résume cela en disant qu'un fermé est stable par passage à la limite.
Démonstration. Supposons fermée, et soit une suite de convergeant vers . D'après la caractérisation séquentielle de l'adhérence, , et puisque est fermée : donc .
Réciproquement, supposons la propriété de stabilité et montrons (l'inclusion inverse étant toujours vraie). Soit : il existe une suite d'éléments de convergeant vers , donc par hypothèse. Ainsi et est fermée.
Remarque
Cette caractérisation est, de très loin, l'outil le plus utilisé du chapitre. Pour montrer qu'une partie est fermée, le réflexe est : « soit une suite de convergeant vers ; montrons que ». On passe alors à la limite dans les relations qui définissent , en utilisant la continuité des opérations.
Exemple immédiat : est fermé. Si avec , alors chaque coefficient converge, donc et .
Propriété
Adhérence et intérieur d'une boule. Dans un espace vectoriel normé, pour et ,
Démonstration. Première égalité, inclusion directe. La boule fermée est un fermé contenant , donc contient son adhérence : .
Inclusion réciproque. Soit . Si , alors . Sinon , et l'on pose, pour ,
Alors , donc , et
Donc est limite d'une suite d'éléments de : il appartient à l'adhérence.
Seconde égalité. La boule ouverte est un ouvert inclus dans , donc . Réciproquement, soit avec ; pour tout , le point est à distance de et à distance de : aucune boule centrée en n'est incluse dans , donc n'est pas intérieur.
Remarque
Cette propriété est fausse dans un cadre plus général que celui des espaces vectoriels normés : la démonstration utilise de façon essentielle la structure vectorielle, à travers le point obtenu en « rapprochant du centre ». C'est l'une des rares occasions du chapitre où l'on se sert vraiment de ce que est un espace vectoriel et pas seulement un ensemble muni d'une distance.
Frontière
Définition
Soit une partie de . La frontière de est
C'est une partie fermée de , comme intersection des deux fermés et .
Propriété
Soit . Alors si et seulement si
Autrement dit, un point de la frontière est un point dont toute boule rencontre à la fois et son complémentaire.
Démonstration. Le point appartient à si et seulement si toute boule rencontre . Par ailleurs, signifie qu'aucune boule n'est incluse dans , c'est-à-dire que toute boule contient un point hors de , soit . La conjonction des deux conditions est exactement l'appartenance à .
La figure suivante résume tout ce vocabulaire sur une partie du plan : le point est intérieur, car une boule centrée en est entièrement contenue dans ; le point est sur la frontière, car toute boule centrée en rencontre à la fois et son complémentaire ; le point est extérieur, c'est-à-dire intérieur au complémentaire, et n'appartient donc pas à l'adhérence de .
Exemple
Frontière d'une boule. D'après les calculs précédents, pour ,
et de même . La frontière des deux boules est donc la sphère, conformément à l'intuition.
Un exemple où l'intuition se trompe. Dans , prenons . Alors (tout intervalle ouvert contient des irrationnels) et (tout intervalle ouvert contient des rationnels), donc
La frontière de est tout entier : la « frontière » n'est pas nécessairement un objet mince.
Distance à une partie
Définition
Soient une partie non vide de et . On appelle distance de à le réel
Cette borne inférieure existe : l'ensemble est une partie non vide de minorée par .
Propriété
Soit une partie non vide de et . Alors
Démonstration. Supposons et soit . La boule rencontre : il existe avec , donc . Ceci valant pour tout , on obtient .
Réciproquement, supposons et soit . Comme , le réel n'est pas un minorant de l'ensemble : il existe avec , donc . Ainsi .
Remarque
Attention, la borne inférieure n'est pas toujours atteinte : dans , avec et , on a alors qu'aucun ne vérifie . Nous verrons en section 6 que si est compacte non vide, la distance est toujours atteinte : il existe tel que .
Parties denses
Définition
Une partie de est dense dans lorsque .
Propriété
Soit une partie de . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est dense dans ;
- tout élément de est limite d'une suite d'éléments de ;
- toute boule ouverte non vide de rencontre ;
- tout ouvert non vide de rencontre .
Démonstration. est la caractérisation séquentielle de l'adhérence appliquée à chaque .
est la définition même de l'adhérence : dire que tout est adhérent à , c'est dire que toute boule rencontre .
. Soit un ouvert non vide et : il existe avec , et rencontre , donc aussi.
est immédiat, une boule ouverte non vide étant un ouvert non vide.
Exemple
est dense dans . C'est un résultat de MPSI : pour et , posons . Par définition de la partie entière, , donc
Tout réel est donc limite d'une suite de rationnels : . Le même calcul montre que est dense dans , en considérant .
Exemple
est dense dans . Soit , que l'on munit de n'importe quelle norme (la section 7 justifiera que le choix est sans importance). Le polynôme caractéristique est de degré : il a au plus racines, donc l'ensemble des valeurs propres de dans est fini.
Il existe donc tel que pour tout : sinon, une infinité de réels distincts seraient valeurs propres. Pour , posons
Comme n'est pas valeur propre, est inversible : . Et , donc .
Toute matrice est donc limite d'une suite de matrices inversibles. Cette densité est un outil puissant : elle permet d'étendre par passage à la limite une identité polynomiale démontrée sur les seules matrices inversibles, par exemple .
Limites et continuité
Dans toute cette section, et sont deux espaces vectoriels normés, est une partie de et une application. Pour alléger, on note les deux normes lorsque le contexte lève l'ambiguïté.
Limite en un point adhérent
Définition
Soient et . On dit que admet pour limite en lorsque
On note alors , ou .
Remarque
L'hypothèse est indispensable et souvent oubliée. Si n'est pas adhérent à , il existe tel qu'aucun point de ne soit à distance de : l'implication de la définition est alors vraie « à vide » pour tout , et la notion de limite perd tout sens (elle ne serait pas unique). Le point peut appartenir à ou non : les deux cas sont autorisés.
Notez également que l'on peut, sans rien changer, remplacer les inégalités larges par des inégalités strictes dans la définition : il suffit de remplacer par ou par pour passer d'une version à l'autre. Nous utiliserons librement les deux formes.
Propriété
Unicité de la limite. Si admet une limite en , celle-ci est unique.
Démonstration. Supposons que et soient deux limites de en , et soit . Il existe et tels que, pour ,
Posons . Comme , la boule rencontre : il existe avec . Alors
Ceci vaut pour tout , donc et .
Propriété
Caractérisation séquentielle de la limite. Soient et . Alors admet pour limite en si et seulement si pour toute suite d'éléments de convergeant vers , la suite converge vers .
Démonstration. Sens direct. Supposons quand , et soit une suite de convergeant vers . Soit ; il existe tel que, pour , . Comme , il existe un rang tel que pour tout . Pour un tel , on a donc . Ainsi .
Réciproque, par contraposée. Supposons que n'admette pas pour limite en . La négation de la définition s'écrit
Fixons un tel . Pour chaque , appliquons cette propriété avec : il existe tel que
La suite est à valeurs dans et converge vers , mais ne converge pas vers , puisque reste minoré par . La propriété séquentielle est donc en défaut.
Remarque
Cette équivalence est le pont entre les deux langages du chapitre : celui des et des , et celui des suites. En pratique, on l'utilise presque toujours dans le sens négatif : pour montrer qu'une limite n'existe pas, on exhibe deux suites tendant vers dont les images ont des limites différentes.
Exemple
Une fonction sans limite à l'origine. Sur , considérons
Le point est adhérent à , la question de la limite a donc un sens. Prenons deux suites de convergeant vers :
On calcule
Les deux limites diffèrent : par la caractérisation séquentielle, n'admet aucune limite en . Notons que est pourtant bornée (par , d'après l'inégalité ) : être bornée n'entraîne rien sur l'existence d'une limite.
Propriété
Opérations sur les limites. Soient , , . On suppose , et quand . Alors, quand :
- et ;
- ;
- si avec , et quand , alors .
Démonstration. Tout se déduit de la caractérisation séquentielle et des opérations sur les limites de suites. Par exemple pour la somme : si avec , alors et , donc ; la caractérisation séquentielle, appliquée dans l'autre sens, donne la limite de . Le point 2 vient de l'inégalité triangulaire inversée, le point 3 de la composition des limites de suites : si alors , puis .
Continuité
Définition
Soient et . On dit que est continue en lorsque admet une limite en , nécessairement égale à , c'est-à-dire lorsque
On dit que est continue sur lorsqu'elle est continue en tout point de . L'ensemble des applications continues de dans est noté .
Propriété
Caractérisation séquentielle de la continuité. Soit . L'application est continue en si et seulement si, pour toute suite d'éléments de convergeant vers , on a .
De plus, est un -espace vectoriel, la composée de deux applications continues est continue, et si est continue alors l'est aussi.
Démonstration. C'est la caractérisation séquentielle de la limite appliquée à , complétée par les opérations sur les limites.
Exemple
Les applications coordonnées sont continues. Soit muni de la norme produit et la -ème projection, . Alors, pour ,
Chaque projection est donc -lipschitzienne, donc continue. Par opérations, toute fonction polynomiale des coordonnées est alors continue sur : par exemple et sont continues sur et .
Caractérisation globale de la continuité
Propriété
Continuité et images réciproques. Soit une application définie sur tout entier. Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est continue sur ;
- pour tout ouvert de , est un ouvert de ;
- pour tout fermé de , est un fermé de .
Démonstration. . Soient un ouvert de et . Alors , et comme est ouvert, il existe tel que . La continuité de en , appliquée à , fournit tel que
Donc pour on a , c'est-à-dire . L'ensemble contient une boule autour de chacun de ses points : il est ouvert.
. Soient et . L'ensemble est un ouvert de , donc est un ouvert de , qui contient puisque . Il existe donc tel que , c'est-à-dire
En remplaçant par , on obtient la définition avec inégalités larges : est continue en .
. Pour toute partie de , on a l'identité ensembliste . Si est fermé, est ouvert, donc est ouvert par 2, donc est fermé ; et réciproquement en échangeant les rôles.
Remarque
Attention au sens des images réciproques. C'est bien qui est ouvert, pas . L'image directe d'un ouvert par une application continue n'a aucune raison d'être ouverte : l'application constante , , est continue et envoie l'ouvert sur , qui n'est pas ouvert. De même, l'image d'un fermé n'est pas toujours fermée : envoie le fermé sur .
Deuxième précaution : l'énoncé suppose définie sur tout entier. En pratique, pour montrer qu'une partie est ouverte ou fermée, on l'écrit comme image réciproque par une application continue sur tout l'espace.
Exemple
Ouverts et fermés définis par des inégalités. Dans , l'application est continue sur . Donc :
puisque est un ouvert de et un fermé de .
La règle pratique : une partie définie par des inégalités strictes entre fonctions continues est ouverte, une partie définie par des inégalités larges ou des égalités est fermée. Ainsi est ouvert (intersection de deux ouverts) et est fermé.
Applications lipschitziennes et continuité uniforme
Définition
Soient et . On dit que est -lipschitzienne lorsque
On dit que est lipschitzienne s'il existe un tel .
On dit que est uniformément continue sur lorsque
Propriété
Pour une application :
Aucune des deux implications ne se renverse.
Démonstration. Lipschitzienne uniformément continue. Si est -lipschitzienne avec (le cas donne constante, qui est trivialement uniformément continue), soit et posons . Si , alors .
Uniformément continue continue. Soit et . Le fourni par la continuité uniforme convient dans la définition de la continuité en , en prenant .
Les réciproques sont fausses. La fonction est uniformément continue sur (voir le théorème de Heine, section 6) mais n'est pas lipschitzienne : le quotient n'est pas borné au voisinage de . La fonction est continue sur mais pas uniformément continue : avec et , on a tandis que .
Remarque
La différence entre continuité et continuité uniforme tient à l'ordre des quantificateurs : dans la continuité, le dépend du point et de ; dans la continuité uniforme, il ne dépend que de , et doit convenir partout à la fois. C'est cette uniformité que le théorème de Heine offrira gratuitement sur les compacts.
Propriété
La distance à une partie est -lipschitzienne. Soit une partie non vide de . L'application
est -lipschitzienne, donc continue sur .
Démonstration. Soient et . L'inégalité triangulaire donne
la première majoration venant de ce que est un minorant de l'ensemble des , . Ainsi, pour tout ,
Le réel est donc un minorant de ; il est par conséquent inférieur ou égal à la borne inférieure de cet ensemble :
En échangeant et , on obtient l'inégalité symétrique, d'où .
Exemple
Séparer deux fermés. L'application fournit des fonctions continues sur mesure. Par exemple, si est une partie non vide de , on retrouve immédiatement que
est un fermé, comme image réciproque du fermé par l'application continue . C'est une deuxième démonstration, plus rapide, du fait que l'adhérence est fermée.
De même, est un ouvert : c'est l'ensemble des points « à distance strictement moindre que » de .
Applications à valeurs dans un produit
Propriété
Soient une partie de , des evn et , dont on note les applications composantes, . Soit . Alors
Démonstration. Utilisons la caractérisation séquentielle. Soit une suite de convergeant vers . D'après la caractérisation de la convergence dans un produit (section 2),
Si est continue en , le membre de gauche est vrai pour toute suite , donc chaque vérifie la caractérisation séquentielle : elle est continue en . Réciproquement, si toutes les sont continues en , le membre de droite est vrai pour toute suite , donc , et est continue en .
Exemple
Un chemin du plan. L'application , est continue, car ses deux composantes le sont comme fonctions réelles d'une variable réelle. Elle décrit le demi-cercle unité supérieur, de à . Nous nous en servirons en section 9 : c'est un chemin joignant ces deux points dans la sphère unité de .
Parties compactes
Définition
Définition
Soit un espace vectoriel normé. Une partie de est compacte (on dit aussi : est un compact de ) lorsqu'elle vérifie la propriété de Bolzano-Weierstrass :
Remarque
Deux exigences sont cachées dans cette phrase, et il faut vérifier les deux : la sous-suite doit converger, et sa limite doit appartenir à . Oublier la seconde revient à confondre compacité et bornitude.
Cette définition est la seule au programme. Toutes les propriétés de la section s'en déduisent par extraction de sous-suites, et la rédaction type commence invariablement par : « soit une suite d'éléments de ; par compacité, on peut en extraire une sous-suite convergeant vers un ».
Exemple
Premiers compacts, et un non-compact.
Toute partie finie est compacte : une suite d'éléments de prend une même valeur une infinité de fois (principe des tiroirs), et la sous-suite correspondante est constante, donc converge vers .
En revanche, tout entier n'est jamais compact dès que : en prenant unitaire, la suite vérifie , elle n'est pas bornée, et aucune de ses sous-suites ne l'est non plus, donc aucune ne converge.
Enfin, la boule unité fermée de muni de n'est pas compacte : la suite y vit, et nous avons vu en section 2 qu'elle n'admet aucune valeur d'adhérence.
Compact, fermé, borné
Propriété
Toute partie compacte d'un evn est fermée et bornée.
Démonstration. est fermée. Utilisons la caractérisation séquentielle. Soit une suite d'éléments de convergeant vers un ; montrons . Par compacité, il existe une extractrice et un élément tels que . Mais est une suite extraite d'une suite convergeant vers : elle converge donc aussi vers . Par unicité de la limite, .
est bornée. Raisonnons par l'absurde : supposons non bornée. Alors, pour tout , le réel ne majore pas , donc il existe avec . Par compacité, il existe une extractrice telle que converge ; en particulier cette sous-suite est bornée. Or
ce qui contredit le caractère borné. Donc est bornée.
Remarque
La réciproque est FAUSSE en dimension infinie, et c'est le point le plus important de la section. La boule unité fermée de est fermée et bornée sans être compacte. La réciproque deviendra vraie en dimension finie (section 7), grâce au théorème d'équivalence des normes.
Écrire « est fermée et bornée donc compacte » sans avoir vérifié que l'on est en dimension finie est l'erreur la plus sanctionnée du chapitre.
Propriété
Partie fermée d'un compact. Soient une partie compacte de et une partie fermée de telle que . Alors est compacte.
Démonstration. Soit une suite d'éléments de . Comme , c'est aussi une suite d'éléments de : par compacité de , il existe une extractrice et tels que .
Or la suite extraite est à valeurs dans , qui est fermée : par caractérisation séquentielle des fermés, sa limite appartient à , donc . La sous-suite converge donc dans , et est compacte.
Propriété
Produit de deux compacts. Soient une partie compacte de et une partie compacte de . Alors est une partie compacte de muni de la norme produit. Le résultat s'étend par récurrence à un produit fini de compacts.
Démonstration. Soit une suite d'éléments de , c'est-à-dire et pour tout .
Première extraction. La suite est à valeurs dans le compact : il existe une extractrice et tels que .
Seconde extraction. La suite est à valeurs dans le compact : il existe une extractrice et tels que .
Conclusion. L'application est strictement croissante, comme composée de deux applications strictement croissantes : c'est une extractrice. La suite est extraite de , qui converge vers : elle converge donc vers . Et converge vers par construction. D'après la caractérisation de la convergence dans un produit,
Remarque
L'ordre des extractions est essentiel : on extrait d'abord selon la première coordonnée, puis on extrait de la sous-suite déjà obtenue. Extraire indépendamment deux extractrices et ne donnerait rien, car n'aurait aucune raison de converger. C'est le procédé d'extraction diagonale par étapes, qui resservira pour montrer qu'un fermé borné de est compact.
Compacité et continuité
Propriété
Image continue d'un compact. Soient une partie compacte de et une application continue sur . Alors est une partie compacte de .
Démonstration. Soit une suite d'éléments de . Par définition de l'image directe, pour chaque il existe tel que .
La suite vit dans le compact : il existe une extractrice et tels que . Comme est continue en , la caractérisation séquentielle donne
Or puisque . On a donc extrait de une sous-suite convergeant dans : cet ensemble est compact.
Propriété
Théorème des bornes atteintes. Soient une partie compacte non vide de et une application continue sur . Alors est bornée et atteint ses bornes : il existe tels que
Démonstration. Traitons le maximum, le minimum s'en déduisant en appliquant le résultat à .
Posons , borne supérieure d'une partie non vide de . Construisons une suite d'éléments de telle que .
- Si : pour chaque , le réel ne majore pas , donc il existe avec .
- Si : pour chaque , le réel ne majore pas , donc il existe avec , d'où par encadrement.
Dans les deux cas, dans . Par compacité de , extrayons une sous-suite avec . La continuité de en donne
Mais est extraite de , qui tend vers : par unicité de la limite, . En particulier est fini (ce qui exclut le premier cas) et il est atteint en .
Remarque
C'est la généralisation exacte du théorème de MPSI « une fonction continue sur un segment est bornée et atteint ses bornes », le segment étant remplacé par un compact quelconque. Son intérêt pratique est considérable : il permet d'écrire « soit un point où le maximum est atteint » avant de savoir calculer ce maximum, ce qui est le point de départ de nombreux raisonnements.
On peut aussi le démontrer en trois lignes : est un compact non vide de , donc une partie fermée bornée non vide ; sa borne supérieure existe, elle est adhérente à , donc lui appartient puisque est fermée. La démonstration par les suites reste préférable en devoir, car elle explicite le mécanisme.
Exemple
La distance à un compact est atteinte. Soient une partie compacte non vide de et . L'application est continue sur (elle est -lipschitzienne d'après l'inégalité triangulaire inversée). Par le théorème des bornes atteintes, il existe tel que
Il existe donc un point de le plus proche de . C'est faux pour une partie fermée quelconque en dimension infinie, et c'est l'un des usages les plus fréquents de la compacité.
Le théorème de Heine
Propriété
Théorème de Heine. Soient une partie compacte de et une application continue sur . Alors est uniformément continue sur .
Démonstration. Raisonnons par l'absurde et supposons non uniformément continue. La négation de la définition s'écrit
Fixons un tel . Pour chaque , appliquons cette propriété avec : il existe tels que
Retenons ces deux inégalités : ce sont elles que la fin de la démonstration mettra en défaut.
Extraction. La suite vit dans le compact : il existe une extractrice et tels que .
La seconde suite converge vers la même limite. En effet,
et les deux termes tendent vers (le premier car ). Donc .
Contradiction. La continuité de en donne et , donc
Cette quantité est donc strictement inférieure à à partir d'un certain rang, ce qui contredit la seconde inégalité de la construction, valable pour tout . Donc est uniformément continue sur .
Remarque
Le théorème de Heine est le prototype des énoncés où la compacité transforme une propriété locale (la continuité en chaque point) en une propriété globale et uniforme. Il redonne, avec , l'énoncé de MPSI utilisé pour construire l'intégrale des fonctions continues.
Compacts de et suites à une seule valeur d'adhérence
Propriété
Compacts de . Une partie de est compacte si et seulement si elle est fermée et bornée. En particulier, tout segment est compact.
Démonstration. Le sens direct est le cas particulier de la propriété générale démontrée plus haut.
Réciproquement, soit une partie fermée et bornée de , et soit une suite d'éléments de . Cette suite est bornée, donc, d'après le théorème de Bolzano-Weierstrass dans vu en MPSI, on peut en extraire une sous-suite convergeant vers un réel . Comme est fermée et que la sous-suite est à valeurs dans , la caractérisation séquentielle des fermés donne . Donc est compacte.
Le segment est borné, et il est fermé car son complémentaire est une réunion de deux ouverts : il est donc compact.
Propriété
Suite d'un compact ayant une unique valeur d'adhérence. Soient une partie compacte de et une suite d'éléments de admettant une unique valeur d'adhérence . Alors converge vers .
Démonstration. Raisonnons par l'absurde en supposant que ne converge pas vers . La négation de la convergence s'écrit
Cette propriété permet de construire, exactement comme dans la caractérisation des valeurs d'adhérence, une extractrice telle que pour tout : on choisit un indice convenable, puis un indice fourni par la propriété avec .
La suite est à valeurs dans le compact : on peut en extraire une sous-suite convergeant vers un . Comme est une extractrice, est une valeur d'adhérence de , donc par hypothèse d'unicité.
Mais en passant à la limite dans l'inégalité , on obtient , donc : contradiction.
Exemple
Usage typique. Soit une matrice telle que la suite vive dans un compact de , et supposons que sa seule valeur d'adhérence soit . La propriété précédente permet d'affirmer directement que , sans étudier la convergence coefficient par coefficient.
Le schéma de raisonnement est toujours le même : on montre d'abord que la suite vit dans un compact, ce qui garantit l'existence d'au moins une valeur d'adhérence, puis on montre que toute valeur d'adhérence est égale à un même , et l'on conclut à la convergence.
Espaces vectoriels normés de dimension finie
Le théorème d'équivalence des normes
Propriété
Théorème (admis). Soit un -espace vectoriel de dimension finie. Alors toutes les normes sur sont deux à deux équivalentes.
Remarque
Ce théorème est admis : sa démonstration n'est pas exigible. Elle consiste à comparer une norme quelconque à la norme des coordonnées dans une base, en montrant que est continue pour , puis en appliquant le théorème des bornes atteintes sur la sphère unité de . Cette dernière est compacte sans qu'on ait besoin du théorème lui-même : la compacité se lit directement sur les coordonnées, en extrayant par Bolzano-Weierstrass une sous-suite convergente pour la première coordonnée, puis pour la deuxième, et ainsi de suite jusqu'à la -ième — le raisonnement n'est donc pas circulaire.
Mesurons ce qu'il autorise. En dimension finie, d'après la section 3, deux normes équivalentes définissent les mêmes suites convergentes, les mêmes bornés, les mêmes ouverts, les mêmes fermés, les mêmes adhérences, les mêmes compacts et les mêmes applications continues. Par conséquent, sur un espace de dimension finie, ces notions ne dépendent pas de la norme choisie : elles sont intrinsèques.
En pratique, cela signifie que dans , dans , dans ou dans tout sous-espace de dimension finie, on peut écrire « la suite converge vers », « la partie est ouverte », « est continue » sans préciser la norme, et l'on peut à tout moment choisir la norme la plus commode pour la démonstration, en général celle des coordonnées. C'est un confort considérable, et il disparaît dès que la dimension est infinie : sur , il faut toujours dire pour quelle norme.
Convergence coordonnée par coordonnée
Propriété
Soit un -espace vectoriel de dimension finie , muni d'une base . Pour , posons . Alors est une norme sur , et pour toute norme sur , une suite de converge vers si et seulement si chacune des suites de coordonnées converge vers la coordonnée correspondante de .
Démonstration. est une norme. L'application qui à associe le -uplet de ses coordonnées dans est un isomorphisme, en particulier une application linéaire injective, et . On conclut par la propriété de transport d'une norme par une application linéaire injective (section 1).
Caractérisation de la convergence. Notons et . Par définition,
Ce maximum tend vers si et seulement si chacun des termes tend vers , exactement comme pour la norme produit (section 2). Donc pour si et seulement si pour tout . Enfin, le théorème d'équivalence des normes assure que la convergence pour équivaut à la convergence pour .
Exemple
Convergence d'une suite de polynômes. Dans , considérons
Dans la base , les coordonnées sont , qui convergent respectivement vers , et . Donc , et ce pour n'importe quelle norme sur : celle des coefficients, celle du sup sur , celle de l'intégrale.
Attention : ce raisonnement est illicite dans tout entier, qui est de dimension infinie. La suite a toutes ses coordonnées convergentes sans converger dans pour la norme des coefficients : sa « limite coordonnée par coordonnée » n'est pas un polynôme.
Compacts en dimension finie
Propriété
Caractérisation des compacts en dimension finie. Soit un -espace vectoriel de dimension finie. Une partie de est compacte si et seulement si elle est fermée et bornée.
Démonstration. Le sens direct vaut dans tout evn (section 6). Montrons la réciproque.
Soit une partie fermée et bornée de , de dimension , et fixons une base . Grâce au théorème d'équivalence des normes, on peut travailler avec la norme des coordonnées. Soit une suite d'éléments de , de coordonnées .
Les coordonnées sont bornées. La partie étant bornée, il existe tel que pour tout , donc pour tout et tout .
Extractions successives. La suite est une suite bornée de . Si , le théorème de Bolzano-Weierstrass fournit une extractrice telle que converge ; si , on applique Bolzano-Weierstrass successivement aux parties réelle et imaginaire, qui sont bornées, ce qui donne la même conclusion. On recommence avec la deuxième coordonnée de la suite déjà extraite, ce qui fournit , et ainsi de suite jusqu'à la -ième.
Posons , qui est une extractrice comme composée d'extractrices. Pour chaque , la suite est extraite d'une suite convergente : elle converge, vers un scalaire .
Conclusion. Les coordonnées convergent, donc dans . Comme est fermée et que la sous-suite est à valeurs dans , on a . La partie est donc compacte.
Exemple
Trois compacts classiques.
La boule unité fermée et la sphère unité d'un espace de dimension finie sont compactes : elles sont bornées par définition, et fermées comme images réciproques de et de par l'application continue .
Le groupe orthogonal est compact dans . Il est fermé : l'application est continue (ses coefficients sont polynomiaux en ceux de , cf. plus bas), et est l'image réciproque du fermé . Il est borné : si , chaque colonne de est unitaire pour , donc , c'est-à-dire .
En revanche, est fermé (image réciproque de par ) mais non borné pour : les matrices y vivent pour tout . Il n'est donc pas compact.
Tout sous-espace de dimension finie est fermé
Propriété
Soient un espace vectoriel normé quelconque (de dimension finie ou non) et un sous-espace vectoriel de de dimension finie. Alors est une partie fermée de .
Démonstration. Utilisons la caractérisation séquentielle des fermés. Soit une suite d'éléments de convergeant vers un ; montrons que .
La suite est bornée. Convergente, la suite est bornée : il existe tel que pour tout .
Un compact bien choisi. Considérons , c'est-à-dire la boule fermée de centre et de rayon de l'espace vectoriel normé , muni de la restriction de . Comme est de dimension finie, cette partie, qui est fermée dans et bornée, est compacte d'après le théorème précédent appliqué dans .
Extraction. La suite est à valeurs dans : il existe une extractrice et tels que .
Conclusion. Mais est extraite d'une suite convergeant vers , donc elle converge aussi vers . Par unicité de la limite, . Donc est fermée.
Remarque
Ce résultat est spectaculaire : dans un espace de fonctions de dimension infinie, le sous-espace des polynômes de degré au plus est fermé, pour n'importe quelle norme. Une limite de polynômes de degré est donc un polynôme de degré .
Attention à ne pas généraliser : , sous-espace de dimension infinie de , n'est pas fermé pour . Toute la force de l'énoncé tient à l'hypothèse de dimension finie du sous-espace.
Continuité des applications linéaires en dimension finie
Propriété
Soient un espace vectoriel normé de dimension finie, un espace vectoriel normé quelconque et une application linéaire. Alors est lipschitzienne, donc continue sur .
Démonstration. Si , le résultat est immédiat. Sinon, notons et fixons une base de .
Soit . Par linéarité, puis par inégalité triangulaire et homogénéité,
où est une constante indépendante de , puisqu'elle ne dépend que de et de la base.
Par le théorème d'équivalence des normes, il existe tel que pour tout . On obtient donc
Enfin, pour , la linéarité donne : l'application est -lipschitzienne, donc continue.
Remarque
L'hypothèse porte sur l'espace de départ : peut être de dimension infinie. En revanche, si est de dimension infinie, la conclusion tombe, comme le montrera l'exemple de la dérivation en section 8.
Conséquence immédiate et très utilisée : toute forme linéaire sur un espace de dimension finie est continue, et toute application linéaire entre espaces de dimension finie est continue. On ne vérifie donc jamais la continuité de , de , de sur ou de la projection sur un sous-espace : elle est automatique.
Applications multilinéaires et polynomiales
Propriété
Soient des espaces vectoriels normés de dimension finie, un evn et
une application -linéaire. Alors il existe tel que
et est continue sur le produit.
Démonstration. Majoration. Fixons une base de chaque et décomposons . En développant par multilinéarité,
En majorant chaque par et en notant le maximum des , il vient
et l'équivalence des normes en dimension finie permet de remplacer chaque par : on obtient la majoration voulue avec .
Continuité. Soit un point du produit. La différence se télescope :
identité que l'on vérifie en développant : chaque terme de la somme fait passer une variable de à , et les termes intermédiaires se simplifient deux à deux. Supposons pour tout , de sorte que . En appliquant la majoration à chaque terme,
où ne dépend que de et du point . En choisissant , on obtient la continuité au point considéré.
Propriété
Applications polynomiales. Soient de dimension finie et dont l'expression dans une base est une fonction polynomiale des coordonnées. Alors est continue sur . Plus généralement, une application à valeurs dans un espace de dimension finie dont toutes les coordonnées sont polynomiales est continue.
Démonstration. Les applications coordonnées sont linéaires sur un espace de dimension finie, donc continues. Une fonction polynomiale des coordonnées s'obtient à partir d'elles par sommes et produits en nombre fini, opérations qui préservent la continuité. Pour une application à valeurs dans un espace de dimension finie, on conclut par la continuité composante par composante.
Exemple
Les applications matricielles usuelles sont continues.
Le déterminant est continu : la formule en fait une fonction polynomiale des coefficients.
La trace et la transposition sont linéaires en dimension finie, donc continues. Le produit matriciel est bilinéaire entre espaces de dimension finie, donc continu ; par récurrence, est continue.
Conséquence directe : est un ouvert de , comme image réciproque d'un ouvert par une application continue. Autrement dit, toute matrice suffisamment proche d'une matrice inversible est inversible. Nous avions vu par ailleurs que est dense : c'est donc un ouvert dense, mais pas un fermé.
Exemple
Continuité de l'inverse et application. L'application est continue sur . En effet, la formule de la comatrice donne
où chaque coefficient de est un déterminant d'ordre extrait de , donc une fonction polynomiale des coefficients de , et où ne s'annule pas sur . Toutes les coordonnées de sont donc des fonctions continues de sur cet ouvert.
On en déduit par exemple que si avec et inversibles, alors .
Applications linéaires continues
Dans toute cette section, et sont deux espaces vectoriels normés sur , de dimension quelconque, et est une application linéaire.
Le théorème de caractérisation
Propriété
Caractérisation des applications linéaires continues. Soit . Les assertions suivantes sont équivalentes :
- est continue sur ;
- est continue en ;
- est bornée sur la boule unité fermée ;
- il existe tel que pour tout ;
- est lipschitzienne.
Démonstration. Nous démontrons la boucle .
. Immédiat : la continuité sur contient la continuité en .
. Appliquons la définition de la continuité en , avec , pour : il existe tel que
Soit alors , c'est-à-dire . Le vecteur vérifie , donc . Par linéarité et homogénéité, , d'où
L'application est donc bornée par sur la boule unité fermée.
. Notons . Soit . Si , l'inégalité est vraie. Sinon, le vecteur est unitaire, donc , et par homogénéité
La constante convient.
. Pour , la linéarité donne
donc est -lipschitzienne.
. Une application lipschitzienne est continue (section 5).
Remarque
La leçon à retenir : pour une application linéaire, la continuité en un seul point (le vecteur nul) entraîne la continuité partout, et même le caractère lipschitzien. Rien de tel pour une application quelconque.
En pratique, on montre presque toujours la continuité d'une application linéaire par le point 4, c'est-à-dire en établissant une majoration de la forme . Et l'on montre qu'elle n'est pas continue en exhibant une suite de vecteurs non nuls telle que le quotient tende vers .
La norme subordonnée
Définition
Soit , avec . On appelle norme subordonnée (ou norme d'opérateur) de le réel
Propriété
Les expressions équivalentes du sup. Pour avec ,
De plus, est le plus petit réel tel que pour tout , et l'on a
Démonstration. Notons , et ; ces trois bornes supérieures sont finies d'après le théorème de caractérisation.
. Pour , en posant , qui est unitaire, l'homogénéité donne . Les deux ensembles dont on prend le sup sont donc identiques.
. La sphère unité est incluse dans la boule unité fermée, donc le sup sur la sphère est inférieur au sup sur la boule.
. Soit avec . Si , alors . Sinon,
Le réel majore donc l'ensemble des pour , d'où . Les trois quantités sont donc égales.
Majoration et minimalité. L'inégalité résulte de pour , et est triviale pour . Enfin, si vérifie pour tout , alors pour on obtient , donc : la norme subordonnée est bien le plus petit tel , et ce minimum est atteint.
Propriété
L'ensemble des applications linéaires continues de dans est un sous-espace vectoriel de , et y est une norme.
Démonstration. Sous-espace vectoriel. L'application nulle est continue. Si et , alors pour tout ,
donc vérifie le critère 4 du théorème de caractérisation : elle est continue.
Norme. La séparation : si , alors pour tout , donc . L'homogénéité : . L'inégalité triangulaire : le calcul ci-dessus, restreint à avec , donne , et l'on passe au sup.
Propriété
Norme d'algèbre. Soient , , des evn non réduits à , et . Alors et
En particulier, sur , la norme subordonnée vérifie et : c'est une norme d'algèbre.
Démonstration. Soit . En appliquant deux fois l'inégalité fondamentale,
La composée vérifie donc le critère 4 avec : elle est continue. Et comme la norme subordonnée est le plus petit tel , on obtient .
Enfin , la sphère unité étant non vide puisque .
Remarque
Par récurrence immédiate, pour tout . C'est cette inégalité qui rend les normes subordonnées si utiles dès qu'on itère un endomorphisme : elle donne un contrôle géométrique des puissances.
L'inégalité peut être stricte : si est le projecteur sur l'axe des abscisses et celui sur l'axe des ordonnées dans , alors tandis que .
Deux calculs de norme subordonnée
Exemple
Une forme linéaire intégrale. Sur muni de , considérons
Majoration. Pour toute , . Donc est continue et .
Le cas d'égalité. Prenons la fonction constante égale à : elle vérifie et . Donc .
Conclusion : . La méthode est toujours celle-là : une majoration valable pour tout vecteur, puis un vecteur (unitaire, ou dont on divise par la norme) réalisant l'égalité ou l'approchant d'aussi près qu'on veut.
Exemple
Norme subordonnée d'une matrice pour . Munissons de et soit , identifiée à l'endomorphisme . Montrons que
c'est-à-dire le maximum des sommes des valeurs absolues par ligne. Notons ce maximum.
Majoration. Soit avec . Pour tout ,
donc et .
Le cas d'égalité. Soit un indice réalisant le maximum. Posons si et sinon. Alors et
donc . D'où l'égalité.
Exemple
Application numérique. Pour , les sommes par ligne valent et , donc .
Vérification : le vecteur , de norme infinie , donne , de norme infinie . Le maximum est bien atteint.
Une application linéaire non continue
Exemple
La dérivation sur . Munissons de la norme des coefficients
et considérons l'application linéaire .
Pour , posons . Alors et , donc . Le quotient vaut
Il n'existe donc aucune constante telle que pour tout : d'après le théorème de caractérisation, n'est pas continue.
Cet exemple montre que l'hypothèse de dimension finie est indispensable dans le théorème de la section 7 : est de dimension infinie, et une application linéaire y peut parfaitement être discontinue. On peut aussi le lire de façon séquentielle : la suite vérifie , donc , alors que .
Applications bilinéaires continues
Propriété
Soient , , des evn et une application bilinéaire. Alors est continue sur si et seulement s'il existe tel que
Démonstration. Condition suffisante. Supposons la majoration vraie et fixons . La bilinéarité donne l'identité
que l'on vérifie en développant le membre de droite : . Supposons et avec , de sorte que . Alors
Pour , il suffit de choisir pour conclure à la continuité en .
Condition nécessaire. Supposons continue, en particulier en , où elle vaut . Avec , il existe tel que
Soient et . Les vecteurs et ont pour normes , donc
par bilinéarité et homogénéité. D'où , inégalité encore valable si ou est nul, les deux membres étant alors nuls.
Exemple
Deux applications bilinéaires continues.
Le produit scalaire d'un espace préhilbertien réel, muni de la norme associée, est continu : Cauchy-Schwarz donne exactement , soit la majoration voulue avec .
La composition sur muni de la norme subordonnée est continue, avec : c'est exactement l'inégalité de norme d'algèbre démontrée plus haut. De même, le produit matriciel est continu pour toute norme d'algèbre sur .
Connexité par arcs
L'idée de cette dernière section est de donner un sens précis à « la partie est en un seul morceau ». La définition retenue est la plus concrète possible : deux points sont dans le même morceau lorsqu'on peut aller de l'un à l'autre en restant dans , sans sauter.
Chemins
Définition
Soient une partie d'un evn et . On appelle chemin de à dans toute application continue
Remarque
Le segment de définition n'a pas d'importance : si est continue de dans avec et , l'application est un chemin au sens ci-dessus, comme composée d'applications continues. On se ramène donc toujours à .
La condition importante est que le chemin reste dans : ce ne sont pas seulement ses extrémités qui doivent appartenir à , mais tout son trajet.
Définition
Une partie de est connexe par arcs lorsque, pour tous , il existe un chemin de à dans . Par convention, la partie vide est connexe par arcs.
Propriété
Soit une partie de . La relation définie sur par
est une relation d'équivalence.
Démonstration. Réflexivité. Le chemin constant est continu et joint à dans .
Symétrie. Si est un chemin de à , alors est continue comme composée de et de , à valeurs dans , et vérifie , : c'est un chemin de à .
Transitivité. Soient un chemin de à et un chemin de à , tous deux dans . Définissons la concaténation
Cette définition est cohérente en : les deux formules donnent et . L'application est à valeurs dans , continue sur et sur comme composée de fonctions continues, et continue en car
Enfin et : c'est un chemin de à dans .
Définition
Les classes d'équivalence de la relation ci-dessus s'appellent les composantes connexes par arcs de . Ce sont les « morceaux » de : deux points d'une même composante sont joignables dans , deux points de composantes distinctes ne le sont pas.
Ainsi, est connexe par arcs si et seulement si elle est vide ou possède exactement une composante connexe par arcs.
Convexes et étoilés
Définition
Une partie de est convexe lorsque, pour tous et tout , le point appartient à : le segment joignant deux points de reste dans .
Elle est étoilée par rapport à un point lorsque, pour tout et tout , le point appartient à : tous les points de « voient » le point .
Propriété
Pour une partie d'un evn :
Démonstration. Convexe étoilée. Si est convexe et non vide, choisissons : la définition de la convexité appliquée au couple donne exactement la propriété d'étoilement par rapport à .
Étoilée connexe par arcs. Supposons étoilée par rapport à et soient . Considérons d'abord l'application
Elle est à valeurs dans par étoilement, et elle est continue, car pour ,
ce qui montre qu'elle est lipschitzienne. C'est donc un chemin de à dans . De même, il existe un chemin de à dans . Par transitivité de la relation « être joignable », il existe un chemin de à dans .
Exemple
Trois parties connexes par arcs.
Tout sous-espace vectoriel et tout sous-espace affine est convexe, donc connexe par arcs. Toute boule l'est aussi, d'après la convexité démontrée en section 1.
L'ensemble , c'est-à-dire le plan privé d'une demi-droite verticale, est étoilé par rapport à sans être convexe : les points et appartiennent à , mais le milieu du segment qui les joint n'y appartient pas. Il est donc connexe par arcs bien que non convexe.
L'ensemble des matrices symétriques positives de est convexe, donc connexe par arcs : si et sont symétriques positives et , alors est symétrique, et pour tout colonne,
En revanche n'est pas convexe : la moyenne de et de est la matrice nulle.
Les parties connexes par arcs de
Propriété
Les parties connexes par arcs de sont exactement les intervalles.
Démonstration. Un intervalle est connexe par arcs. Un intervalle de est convexe par définition (il contient tout segment joignant deux de ses points), donc connexe par arcs d'après la propriété précédente s'il est non vide, et par convention s'il est vide.
Réciproque. Soit une partie connexe par arcs de ; montrons qu'elle est convexe, ce qui, dans , équivaut à être un intervalle. Soient avec et soit ; montrons .
Par connexité par arcs, il existe une application continue telle que et . C'est une fonction réelle continue sur un segment, et est compris entre et . Le théorème des valeurs intermédiaires de MPSI fournit donc tel que . Or est à valeurs dans , donc .
Ainsi contient tout point compris entre deux de ses points : c'est un intervalle.
Image continue et théorème des valeurs intermédiaires
Propriété
Image continue d'un connexe par arcs. Soient une partie connexe par arcs de et une application continue sur . Alors est une partie connexe par arcs de .
Démonstration. Soient : il existe tels que et . Comme est connexe par arcs, il existe un chemin continu avec et .
Posons . C'est une application de dans , continue comme composée de deux applications continues, et
C'est donc un chemin de à dans . Ainsi est connexe par arcs.
Propriété
Théorème des valeurs intermédiaires généralisé. Soient une partie connexe par arcs de et une application continue sur . Alors est un intervalle de .
En particulier, si prend deux valeurs et sur , elle prend toutes les valeurs comprises entre et . Et si prend une valeur strictement négative et une valeur strictement positive, elle s'annule.
Démonstration. D'après la propriété précédente, est une partie connexe par arcs de , donc un intervalle d'après la caractérisation des connexes par arcs de . Un intervalle contenant et contient tout réel compris entre les deux ; s'il contient un réel négatif et un réel positif, il contient .
Exemple
n'est pas connexe par arcs. Supposons par l'absurde que soit connexe par arcs. L'application est continue sur , donc sur ; d'après le théorème des valeurs intermédiaires généralisé, son image serait un intervalle de .
Or cette image est : tout réel non nul est le déterminant de , et le déterminant d'une matrice inversible n'est jamais nul. L'ensemble contient et mais pas : ce n'est pas un intervalle. Contradiction.
Le même argument montre que n'est pas connexe par arcs : l'image de y vaut , qui n'est pas un intervalle. Les deux ensembles ont (au moins) deux composantes connexes par arcs, séparées par le signe du déterminant.
Exemple
La sphère unité de est connexe par arcs pour . Notons et soient .
Premier cas : . Posons, pour , . Ce vecteur n'est jamais nul : si , alors en prenant les normes , donc et , ce qui est exclu. On peut donc poser
qui est continue (quotient d'une application continue par une application continue ne s'annulant pas), à valeurs dans , avec et .
Second cas : . Comme , il existe un vecteur unitaire non colinéaire à . Alors et , donc le premier cas fournit un chemin de à puis un chemin de à dans . Par transitivité, et sont joignables.
Pour , en revanche, a deux composantes connexes par arcs : l'hypothèse est indispensable.
Méthodes à retenir
Méthode
Montrer qu'une application est une norme. Vérifier dans l'ordre, sans en sauter aucune :
- est bien définie et à valeurs réelles (une intégrale converge, un sup est fini, un max porte sur un ensemble fini) ;
- homogénéité : , avec le module ou la valeur absolue de ;
- inégalité triangulaire : , en général par l'inégalité triangulaire de terme à terme, ou par Cauchy-Schwarz si vient d'un produit scalaire ;
- séparation : , souvent le point délicat (pour sur les fonctions, invoquer « continue, positive, d'intégrale nulle donc nulle »).
Raccourci : si avec linéaire injective et une norme, tout est acquis d'un coup.
Méthode
Montrer que deux normes ne sont pas équivalentes. Chercher une suite de vecteurs non nuls telle que le quotient tende vers , puis conclure : s'il existait avec , le quotient serait majoré par , ce qui est absurde.
Les suites qui marchent sur : , pour laquelle , , ; ou une fonction « en pic » de hauteur et de largeur .
Ne jamais chercher à faire cela en dimension finie : c'est impossible, toutes les normes y sont équivalentes.
Méthode
Montrer qu'une partie est ouverte. Trois voies, par ordre d'efficacité :
- Image réciproque : écrire avec continue sur l'espace entier et ouvert. Les inégalités strictes entre fonctions continues donnent des ouverts : , , .
- Opérations : réunion quelconque, intersection finie d'ouverts ; les boules ouvertes sont ouvertes.
- Retour à la définition : pour , exhiber explicitement un rayon (fonction de ) tel que , et le vérifier par inégalité triangulaire.
Méthode
Montrer qu'une partie est fermée. Deux voies :
- Caractérisation séquentielle (la plus fréquente) : « soit une suite de convergeant vers ; montrons », puis passer à la limite dans les relations définissant , en invoquant la continuité des opérations. C'est ainsi qu'on traite , , .
- Image réciproque d'un fermé par une application continue : égalités et inégalités larges donnent des fermés. Une sphère, un ensemble de niveau, .
Cas particulier gratuit : tout sous-espace vectoriel de dimension finie est fermé.
Méthode
Calculer une adhérence. Procéder par double inclusion.
- : trouver un fermé contenant ; l'adhérence est le plus petit d'entre eux.
- : pour chaque , construire explicitement une suite d'éléments de convergeant vers .
Modèles : avec ; avec pour hors du spectre.
Variante utile : .
Méthode
Montrer qu'une partie est compacte.
En dimension finie : montrer que est fermée et bornée, et le dire dans cet ordre. C'est ainsi qu'on traite une sphère, une boule fermée, , un produit de segments.
En dimension quelconque : revenir à la définition (de toute suite de , extraire une sous-suite convergeant dans ), ou utiliser une des trois fabriques de compacts : partie fermée d'un compact, produit de compacts, image continue d'un compact.
Et l'usage : sur un compact non vide, une fonction réelle continue est bornée et atteint ses bornes, et elle est uniformément continue (Heine).
Méthode
Montrer qu'une application linéaire est continue et calculer .
Continuité : si l'espace de départ est de dimension finie, c'est automatique. Sinon, établir une majoration ; pour prouver la non-continuité, exhiber avec (modèle : la dérivation sur ).
Calcul de la norme : toujours en deux temps.
- Majorer : pour tout , d'où .
- Atteindre : exhiber un vecteur unitaire (ou une suite de vecteurs unitaires) tel que vaille (ou tende vers ), d'où .
Ne jamais oublier le second temps : une majoration seule ne donne pas la valeur de la norme.
Méthode
Montrer qu'une partie est connexe par arcs. Par ordre de coût croissant :
- montrer que est convexe ou étoilée par rapport à un point (le segment est alors un chemin) ;
- écrire comme image continue d'une partie connexe par arcs ;
- construire à la main un chemin entre deux points quelconques, quitte à passer par un point intermédiaire et à concaténer deux chemins (modèle : la sphère unité de pour ).
Et pour montrer qu'une partie n'est pas connexe par arcs : trouver une application continue à valeurs réelles dont l'image n'est pas un intervalle, ce qui contredit le théorème des valeurs intermédiaires généralisé (modèle : sur , d'image ).
Bloqué sur « Topologie des espaces vectoriels normés » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.