MP · Chapitre 07

Fonctions vectorielles

Dérivation et intégration des fonctions d'une variable réelle à valeurs dans un espace normé de dimension finie, formules de Taylor.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Dérivation et intégration des fonctions d'une variable réelle à valeurs dans un espace normé de dimension finie
  • Formules de Taylor

Toute l'analyse de première année portait sur des fonctions à valeurs dans R ou dans C : on dérivait des nombres, on intégrait des nombres, on majorait des nombres. Or les objets que vous manipulez maintenant sont rarement des nombres. La position d'un point mobile dans le plan est un couple, l'état d'un système différentiel est un vecteur de Rn, la matrice de passage d'une réduction dépend souvent d'un paramètre, un polynôme dont les coefficients varient avec le temps est un point mobile de Kn[X]. Il faut donc apprendre à dériver et à intégrer des fonctions dont les valeurs sont des vecteurs. C'est exactement l'objet de ce chapitre.

Le fil directeur tient en une phrase, et il faut l'avoir en tête dès la première ligne : en dimension finie, tout se lit sur les coordonnées. Si (e1,,en) est une base de E et si f(t)=f1(t)e1++fn(t)en, alors f est dérivable si et seulement si les n fonctions numériques f1,,fn le sont, et l'on dérive coordonnée par coordonnée. Idem pour l'intégrale, pour la classe Ck, pour les sommes de Riemann. Chaque énoncé de première année remonte donc à l'étage vectoriel presque gratuitement, en l'appliquant n fois. Deux précautions accompagnent ce principe. D'abord, il faut vérifier que le résultat obtenu ne dépend pas de la base choisie, faute de quoi la définition n'aurait aucun sens intrinsèque : nous le démontrerons pour l'intégrale, où le point est réellement à prouver. Ensuite, il faut se souvenir que la convergence dans E équivaut à la convergence des coordonnées parce que toutes les normes sont équivalentes en dimension finie. C'est le théorème du chapitre de topologie qui rend tout ce mécanisme licite, et il est utilisé partout ici, souvent sans qu'on le dise.

Un avertissement, maintenant, et c'est la confusion numéro un des élèves de MP. Dans tout ce chapitre, la variable reste un réel : une fonction vectorielle est une fonction f:IE, où I est un intervalle de R et où E est un espace vectoriel normé de dimension finie. C'est l'arrivée qui est vectorielle, jamais le départ. Le calcul différentiel à plusieurs variables, où la variable elle-même est un vecteur et où apparaissent la différentielle, le gradient et les dérivées partielles, est un tout autre chapitre. Ici, il n'y a qu'une seule variable, il n'y a qu'une seule dérivée, et le taux d'accroissement f(a+h)f(a)h garde un sens littéral puisque l'on divise un vecteur par un scalaire. Chaque fois que vous serez tenté d'écrire une dérivée partielle dans ce chapitre, c'est que vous vous êtes trompé de chapitre.

Un seul énoncé de première année meurt ici, et il faut le savoir avant même de commencer, tant on est tenté de s'en servir : le théorème de Rolle est faux pour une fonction vectorielle, et avec lui l'égalité des accroissements finis. La raison est structurelle : leur démonstration repose sur l'existence d'un maximum, donc sur la relation d'ordre de R, et un espace vectoriel normé n'est pas ordonné. Nous en donnerons un contre-exemple d'une simplicité désarmante, le cercle unité parcouru une fois. Ce qui subsiste, et qui suffit à tout, c'est l'inégalité des accroissements finis f(b)f(a)M(ba). Retenez la règle de rédaction qui en découle : dans une copie, une fonction vectorielle n'a jamais le droit d'être soumise à Rolle.

Le plan est alors dicté par la logique. On dérive d'abord en un point, on regarde ce que deviennent les opérations usuelles (et il y en a de nouvelles : produit scalaire, déterminant, produit matriciel, qui sont toutes des applications bilinéaires ou multilinéaires), puis on itère pour définir la classe Ck. On construit ensuite l'intégrale sur un segment, exclusivement sur un segment, avec son inégalité triangulaire. Le lien entre les deux moitiés du chapitre est le théorème fondamental : xaxf est une primitive de f. De ce théorème découlent en cascade l'inégalité des accroissements finis et les trois formules de Taylor, qui referment le chapitre.

À quoi tout cela sert-il ensuite ? Immédiatement au chapitre des équations différentielles linéaires, dont l'inconnue tX(t) est précisément une fonction vectorielle, et où l'inégalité des accroissements finis fournit les estimations d'unicité. Ensuite au calcul différentiel, où la dérivée le long d'un chemin ramène systématiquement l'étude à une fonction d'une variable réelle à valeurs vectorielles, c'est-à-dire à ce chapitre. Et de façon diffuse dans tous les problèmes de concours qui font intervenir une fonction à valeurs matricielles, un déterminant qui dépend d'un paramètre, ou une trajectoire.

Fixons enfin les notations, valables partout dans le chapitre. La lettre K désigne R ou C. Les lettres E, F, G désignent des K-espaces vectoriels normés de dimension finie, dont la norme est notée sans indice quand aucune confusion n'est possible ; la dimension de E est notée n et (e1,,en) en est une base. Les lettres I et J désignent des intervalles de R non réduits à un point, et [a,b] un segment, avec ab sauf mention contraire. Une fonction vectorielle est notée f:IE, ses coordonnées dans la base (e1,,en) sont f1,,fn, ses dérivées f, f, f(k), avec la convention f(0)=f. L'espace des fonctions de classe Ck de I dans E est Ck(I,E). Toute intégrale s'écrit abf(t)dt. Les notations d'algèbre de l'an dernier sont conservées : Mn(K), GLn(K), In, tr, rg, det, Com pour la comatrice, et x,y pour un produit scalaire.

Dérivation en un point

Le taux d'accroissement

Définition

Soient f:IE et aI. On dit que f est dérivable en a lorsque le taux d'accroissement

τa:hf(a+h)f(a)h

admet une limite dans E lorsque h tend vers 0 (avec h0 et a+hI). Cette limite est alors unique, on l'appelle le vecteur dérivé de f en a et on la note f(a) :

f(a)=limh0f(a+h)f(a)h=limtaf(t)f(a)ta.

Remarque

Le quotient a un sens : f(a+h)f(a) est un vecteur de E, et 1h est un scalaire, donc τa(h) est un vecteur de E. On ne divise jamais par un vecteur, et c'est bien parce que la variable est réelle que la définition de première année se recopie mot pour mot. L'unicité de la limite est celle des limites dans un espace vectoriel normé, vue au chapitre de topologie.

La limite est prise pour la norme de E. Comme E est de dimension finie, toutes les normes y sont équivalentes, donc la dérivabilité et la valeur de f(a) ne dépendent pas de la norme choisie sur E. C'est un confort considérable, et une raison de plus de ne jamais préciser la norme dans ce chapitre.

Propriété

Caractérisation par le développement limité à l'ordre 1. Soient f:IE et aI. La fonction f est dérivable en a si et seulement s'il existe un vecteur vE et une fonction ε, définie pour h voisin de 0 tel que a+hI, à valeurs dans E et de limite 0E en 0, tels que

f(a+h)=f(a)+hv+hε(h).

Dans ce cas v=f(a), et l'on écrit f(a+h)=f(a)+hf(a)+o(h).

Démonstration. Supposons f dérivable en a et posons, pour h0 tel que a+hI,

ε(h)=f(a+h)f(a)hf(a),ε(0)=0E.

Par définition de la dérivée, ε(h)0E quand h0, et en multipliant l'égalité par h on obtient bien f(a+h)=f(a)+hf(a)+hε(h), cette dernière relation étant également vraie pour h=0.

Réciproquement, supposons qu'il existe v et ε comme dans l'énoncé. Pour h0,

f(a+h)f(a)h=hv+hε(h)h=v+ε(h)h0v.

Donc f est dérivable en a et f(a)=v.

Remarque

Cette caractérisation est la forme utile de la dérivée : elle transforme une limite de quotient en une égalité approchée, donc en un outil de calcul. C'est elle qui servira pour la composition fφ, où le quotient direct est piégeux parce que φ(t)φ(t0) peut s'annuler. Notez au passage le sens de o(h) pour une fonction à valeurs vectorielles : c'est une fonction de la forme hhε(h) avec ε(h)0E. La notation de Landau garde exactement le même maniement qu'en première année, à condition de se rappeler que le « petit o » est un vecteur et qu'on ne peut donc pas le diviser par un autre.

Propriété

Dérivabilité entraîne continuité. Si f:IE est dérivable en aI, alors f est continue en a.

Démonstration. Écrivons le développement limité : f(a+h)=f(a)+hf(a)+hε(h) avec ε(h)0E. Alors

f(a+h)f(a)=hf(a)+hε(h)hf(a)+hε(h)h00,

par inégalité triangulaire et homogénéité de la norme. Donc f(a+h)f(a), c'est-à-dire que f est continue en a.

Remarque

La réciproque est fausse, comme dans le cas réel : la fonction t(t,0) est continue en 0 sans y être dérivable. On le vérifiera plus bas avec les dérivées latérales.

Interprétation cinématique

Définition

Lorsque f:IE décrit la position d'un point mobile à l'instant t, l'image f(I) s'appelle la trajectoire du mouvement, le vecteur f(t) s'appelle le vecteur vitesse à l'instant t, le réel f(t) la vitesse scalaire, et f(t), lorsqu'il existe, le vecteur accélération.

Remarque

Le vecteur τt(h)=f(t+h)f(t)h est le vecteur déplacement entre les instants t et t+h, divisé par la durée écoulée : c'est une vitesse moyenne. Le passage à la limite donne la vitesse instantanée. Géométriquement, la droite passant par f(t) et dirigée par f(t), lorsque f(t)0E, est la tangente à la trajectoire au point f(t).

Une conséquence à retenir : la trajectoire est un ensemble de points, la fonction f est un mouvement. Deux fonctions différentes peuvent avoir la même trajectoire, avec des vitesses complètement différentes. Le contre-exemple de Rolle, plus bas, exploite exactement cette distinction : la trajectoire est fermée (le point revient à son point de départ) alors que la vitesse ne s'annule jamais.

Exemple

L'hélice circulaire. Soit f:RR3 définie par f(t)=(cost,sint,t). Le taux d'accroissement se calcule coordonnée par coordonnée (nous le justifierons dans un instant), et l'on obtient

f(t)=(sint,cost,1),f(t)=(cost,sint,0).

Pour la norme euclidienne, f(t)=sin2t+cos2t+1=2 pour tout t : le mouvement est uniforme, la vitesse scalaire est constante, bien que le vecteur vitesse, lui, ne le soit pas du tout. De plus f(t)=1 : l'accélération est non nulle alors que la vitesse scalaire est constante, ce qui est impossible pour un mouvement sur une droite. On remarque enfin f(t),f(t)=sintcostcostsint+0=0 : accélération et vitesse sont orthogonales, ce qui n'est pas un hasard et sera expliqué par le corollaire sur les fonctions de norme constante.

Dérivées à droite et à gauche

Définition

Soient f:IE et aI.

Si a n'est pas l'extrémité droite de I, on dit que f est dérivable à droite en a lorsque τa(h) admet une limite quand h0 avec h>0. Cette limite se note fd(a).

Si a n'est pas l'extrémité gauche de I, on dit que f est dérivable à gauche en a lorsque τa(h) admet une limite quand h0 avec h<0. Cette limite se note fg(a).

Propriété

Soit a un point intérieur à I. La fonction f est dérivable en a si et seulement si elle est dérivable à droite et à gauche en a et que fd(a)=fg(a). Dans ce cas, f(a)=fd(a)=fg(a).

Démonstration. C'est la caractérisation générale d'une limite par les limites à droite et à gauche, appliquée à la fonction τa à valeurs dans l'espace vectoriel normé E : τa(h) tend vers quand h0 si et seulement si τa tend vers à droite et à gauche de 0. Comme a est intérieur à I, les deux limites latérales ont bien un sens.

Exemple

Dérivable des deux côtés, non dérivable. Soit f:RR2 définie par f(t)=(t,t2). Étudions la dérivabilité en 0. Pour h0,

τ0(h)=f(h)f(0)h=(h,h2)h=(hh,h).

Si h>0, ceci vaut (1,h)(1,0) : donc fd(0)=(1,0). Si h<0, ceci vaut (1,h)(1,0) : donc fg(0)=(1,0). Les deux dérivées latérales existent, mais fd(0)fg(0), donc f n'est pas dérivable en 0. Elle y est pourtant continue, puisqu'elle admet des limites latérales finies égales à f(0)=(0,0).

Cinématiquement, le mobile arrive en (0,0) avec la vitesse (1,0) et en repart avec la vitesse (1,0) : il y a un point de rebroussement, la trajectoire n'a pas de tangente en ce point.

Traduction par les coordonnées

C'est le théorème central du chapitre. Il ramène toute l'étude à des fonctions numériques, donc à la première année.

Théorème

Dérivation par les coordonnées. Soit (e1,,en) une base de E et soit f:IE. Notons f1,,fn les coordonnées de f dans cette base, c'est-à-dire les fonctions de I dans K telles que

tI,f(t)=i=1nfi(t)ei.

Alors f est dérivable en aI si et seulement si chacune des fonctions f1,,fn est dérivable en a, et l'on a dans ce cas

f(a)=i=1nfi(a)ei.

Démonstration. Introduisons la norme des coordonnées associée à la base : pour x=ixiei, on pose N(x)=max1inxi. C'est bien une norme sur E (les axiomes se vérifient comme pour sur Kn, l'application x(x1,,xn) étant un isomorphisme). Comme E est de dimension finie, N et sont équivalentes : il existe deux réels α>0 et β>0 tels que

xE,αN(x)xβN(x).

Pour h0 tel que a+hI, la linéarité des coordonnées donne

τa(h)=f(a+h)f(a)h=i=1nfi(a+h)fi(a)hei=i=1nτi(h)ei,

τi est le taux d'accroissement de la fonction numérique fi en a. Autrement dit, les coordonnées du taux d'accroissement de f sont les taux d'accroissement des coordonnées de f.

Supposons chaque fi dérivable en a et posons v=i=1nfi(a)ei. Alors

τa(h)vβN(τa(h)v)=βmax1inτi(h)fi(a).

Chacun des n termes du maximum tend vers 0 quand h0, et un maximum d'un nombre fini de fonctions de limite nulle tend vers 0. Donc τa(h)v0, c'est-à-dire que f est dérivable en a de dérivée v.

Réciproquement, supposons f dérivable en a et écrivons f(a)=iviei. Pour chaque indice i,

τi(h)viN(τa(h)f(a))1ατa(h)f(a)h00.

Donc fi est dérivable en a, de dérivée vi, ce qui achève la démonstration.

Remarque

Le choix de la base est sans importance. L'énoncé « f est dérivable en a » ne fait référence à aucune base : c'est une propriété de f et de la norme, et la norme elle-même n'intervient pas puisque toutes les normes de E sont équivalentes. Le théorème dit donc ceci : si les coordonnées dans une base sont dérivables, alors elles le sont dans toutes les bases, et le vecteur f(a) obtenu est le même. On peut donc, dans un exercice, choisir la base la plus commode, exactement comme on choisit la norme la plus commode.

Ce point mérite d'être médité, car c'est la seule chose qui rend la définition « coordonnée par coordonnée » acceptable. Nous devrons refaire ce travail pour l'intégrale, où la définition elle-même passe par une base, et où l'indépendance devient une chose à démontrer et non une conséquence.

Exemple

Une fonction à valeurs polynomiales. Soit f:RR2[X] définie par

f(t)=(1+t)X2+etX+cost.

Dans la base canonique (1,X,X2), les coordonnées sont tcost, tet et t1+t, toutes de classe C sur R. Donc f est dérivable sur R et

f(t)=X2+etXsint.

Rien de mystérieux : on dérive les coefficients, la variable X étant un simple vecteur de base, insensible à la dérivation par rapport à t. La faute à ne pas commettre est de dériver X2 en 2X : la variable de dérivation est t, pas X.

Exemple

Une fonction à valeurs matricielles. Soit A:RM2(R) définie par

A(t)=(costsintsintcost).

Les quatre coefficients sont dérivables sur R, donc A l'est, et l'on dérive coefficient par coefficient (la base choisie étant la base canonique (Eij) de M2(R)) :

A(t)=(sintcostcostsint).

On remarquera que A(t)=A(t)JJ=(0110), ce qui se vérifie par un produit matriciel immédiat. Cette écriture resservira plus loin.

Fonction dérivée

Définition

Une fonction f:IE est dérivable sur I lorsqu'elle est dérivable en tout point de I (dérivable à droite, respectivement à gauche, en une extrémité de I appartenant à I). L'application f:IE, tf(t), s'appelle la fonction dérivée de f.

Si de plus f est continue sur I, on dit que f est de classe C1 sur I.

Remarque

La fonction dérivée est elle-même une fonction vectorielle, de I dans E : on peut donc lui appliquer tout ce qui précède, et en particulier la dériver à nouveau. C'est ce qui donnera les fonctions de classe Ck. Notez que f est à valeurs dans le même espace E que f, contrairement à ce qui se passera en calcul différentiel à plusieurs variables.

Opérations sur les fonctions dérivables

Combinaison linéaire

Théorème

Soient f,g:IE dérivables en aI et λ,μK. Alors λf+μg est dérivable en a et

(λf+μg)(a)=λf(a)+μg(a).

En conséquence, l'ensemble des fonctions dérivables sur I à valeurs dans E est un sous-espace vectoriel de F(I,E), et ff y est linéaire.

Démonstration. Pour h0 tel que a+hI, la linéarité des opérations dans E donne

(λf+μg)(a+h)(λf+μg)(a)h=λf(a+h)f(a)h+μg(a+h)g(a)h.

Chacun des deux taux d'accroissement admet une limite quand h0 ; par opérations sur les limites dans l'espace vectoriel normé E (somme et produit par un scalaire fixé), le membre de gauche tend vers λf(a)+μg(a).

Image par une application linéaire

Théorème

Soient L:EF une application linéaire et f:IE dérivable en aI. Alors Lf est dérivable en a et

(Lf)(a)=L(f(a)).

Démonstration. Rappelons d'abord que toute application linéaire entre espaces vectoriels normés de dimension finie est continue : c'est un résultat du chapitre de topologie, et il est indispensable ici.

Soit h0 tel que a+hI. Par linéarité de L,

(Lf)(a+h)(Lf)(a)h=L(f(a+h))L(f(a))h=L ⁣(f(a+h)f(a)h)=L(τa(h)).

Or τa(h)f(a) quand h0, et L est continue en f(a) : par composition d'une limite et d'une fonction continue, L(τa(h))L(f(a)).

Remarque

La continuité de L est le seul point non formel de la démonstration, et il tombe en dimension finie. En dimension infinie, l'énoncé serait faux sans hypothèse supplémentaire. Autrement dit : une application linéaire commute avec la dérivation, et l'on retiendra la formule sous la forme (Lf)=Lf.

Exemple

Trace et transposée. Soit A:IMn(K) dérivable. Les applications Mtr(M) et MMT sont linéaires, donc

(tr(A))=tr(A),(AT)=(A)T.

De même, pour PMn(K) fixée, MPM est linéaire, donc (PA)=PA. Attention : ceci ne vaut que si P est constante. Si P dépend de t, il faut la formule du produit, qui relève du paragraphe suivant.

Applications bilinéaires

Théorème

Soient E1, E2, F des espaces vectoriels normés de dimension finie, B:E1×E2F une application bilinéaire, et f:IE1, g:IE2 deux fonctions dérivables en aI. Alors la fonction tB(f(t),g(t)) est dérivable en a et

(B(f,g))(a)=B(f(a),g(a))+B(f(a),g(a)).

Démonstration. Étape 1 : B est continue, et même « bornée » au sens suivant. Fixons une base (u1,,up) de E1 et une base (v1,,vq) de E2. Pour x=ixiui et y=jyjvj, la bilinéarité donne

B(x,y)=i=1pj=1qxiyjB(ui,vj),

d'où, par inégalité triangulaire et homogénéité,

B(x,y)i,jxiyjB(ui,vj)(i,jB(ui,vj))N(x)N(y).

En utilisant l'équivalence des normes en dimension finie, il existe donc une constante C>0, que nous appellerons la majoration étoilée dans la suite de cette démonstration, telle que

(x,y)E1×E2,B(x,y)Cxy.

Étape 2 : découpage du taux d'accroissement. Pour h0 tel que a+hI, écrivons, en ajoutant et retranchant le terme mixte B(f(a),g(a+h)) :

B(f(a+h),g(a+h))B(f(a),g(a))=[B(f(a+h),g(a+h))B(f(a),g(a+h))]+[B(f(a),g(a+h))B(f(a),g(a))]=B(f(a+h)f(a),g(a+h))+B(f(a),g(a+h)g(a)),

la dernière égalité venant de la linéarité de B par rapport à sa première variable, puis par rapport à la seconde. En divisant par h et en utilisant à nouveau la linéarité en chaque variable séparément :

B(f(a+h),g(a+h))B(f(a),g(a))h=B(τf(h),g(a+h))+B(f(a),τg(h)),

τf et τg désignent les taux d'accroissement de f et g en a.

Étape 3 : passage à la limite. Traitons le premier terme. On écrit

B(τf(h),g(a+h))B(f(a),g(a))=B(τf(h)f(a),g(a+h))+B(f(a),g(a+h)g(a)),

puis, avec la majoration étoilée,

B(τf(h),g(a+h))B(f(a),g(a))Cτf(h)f(a)g(a+h)+Cf(a)g(a+h)g(a).

Quand h0 : τf(h)f(a)0 par dérivabilité de f, et g(a+h) reste borné car g est continue en a (elle y est dérivable), donc le premier produit tend vers 0 ; et g(a+h)g(a)0 par continuité de g en a, donc le second produit tend vers 0 également. Ainsi B(τf(h),g(a+h))B(f(a),g(a)).

Le second terme est plus simple : B(f(a),τg(h))B(f(a),g(a))=B(f(a),τg(h)g(a))Cf(a)τg(h)g(a)0.

En sommant, le taux d'accroissement de B(f,g) en a tend vers B(f(a),g(a))+B(f(a),g(a)).

Remarque

L'ordre des arguments compte. B n'est pas supposée symétrique, et il ne faut donc jamais écrire B(f,g)+B(g,f), ni regrouper les deux termes en « 2B(f,f) » lorsque f=g. La formule correcte pour B(f,f) est

(B(f,f))=B(f,f)+B(f,f),

et ces deux termes ne sont égaux que si B est symétrique. Le produit matriciel en fournira l'illustration la plus brutale.

Théorème

Version multilinéaire. Soient M:E1××EpF une application p-linéaire (les Ei et F étant de dimension finie) et f1,,fp des fonctions dérivables en aI, avec fi:IEi. Alors tM(f1(t),,fp(t)) est dérivable en a et

(M(f1,,fp))(a)=i=1pM(f1(a),,fi1(a),fi(a),fi+1(a),,fp(a)).

Démonstration. Comme à l'étape 1 ci-dessus, en développant sur des bases de E1,,Ep, on obtient une constante C>0 telle que

M(x1,,xp)Cx1xp.

Pour la dérivée, on procède par télescopage, en remplaçant les arguments un par un. Pour ta dans I, posons pour alléger xi=fi(a) et yi=fi(t). Alors

M(y1,,yp)M(x1,,xp)=i=1p[M(x1,,xi1,yi,yi+1,,yp)M(x1,,xi1,xi,yi+1,,yp)],

somme dans laquelle tous les termes intermédiaires se simplifient deux à deux. Par linéarité de M par rapport à sa i-ième variable, le crochet vaut M(x1,,xi1,yixi,yi+1,,yp), d'où

M(y1,,yp)M(x1,,xp)ta=i=1pM ⁣(x1,,xi1,fi(t)fi(a)ta,yi+1,,yp).

Quand ta, on a fi(t)fi(a)tafi(a) et yj=fj(t)xj=fj(a) pour tout j, par continuité des fj en a. La majoration multilinéaire ci-dessus permet, exactement comme dans le cas bilinéaire, de conclure que chaque terme de la somme converge vers M(x1,,fi(a),,xp). En sommant les p termes, on obtient la formule annoncée.

Le cas du produit scalaire

Théorème

Soit E un espace euclidien, de produit scalaire ,. Si f,g:IE sont dérivables en a, alors la fonction numérique tf(t),g(t) est dérivable en a et

f,g(a)=f(a),g(a)+f(a),g(a).

Démonstration. Le produit scalaire est une application bilinéaire de E×E dans R, et R est de dimension finie : c'est exactement le théorème sur les applications bilinéaires.

Exemple

Vérification directe. Prenons E=R3 muni du produit scalaire canonique, f(t)=(et,t,cost) et g(t)=(t,1,sint). D'un côté,

f(t),g(t)=tet+t+costsint=tet+t+12sin(2t),

dont la dérivée vaut (t+1)et+1+cos(2t). De l'autre, avec f(t)=(et,1,sint) et g(t)=(1,0,cost),

f,g=tet+1sin2t,f,g=et+0+cos2t,

et la somme vaut tet+et+1+cos2tsin2t=(t+1)et+1+cos(2t). Les deux calculs coïncident.

Propriété

Le corollaire vedette. Soit E un espace euclidien et f:IE dérivable. Si f est constante sur I (pour la norme euclidienne associée au produit scalaire), alors

tI,f(t),f(t)=0,

c'est-à-dire que le vecteur dérivé est en tout point orthogonal au vecteur position.

Démonstration. Posons φ(t)=f(t)2=f(t),f(t). Par le théorème précédent appliqué à g=f,

φ(t)=f(t),f(t)+f(t),f(t)=2f(t),f(t),

en utilisant la symétrie du produit scalaire. Si f est constante, alors φ est constante, donc φ=0, donc f(t),f(t)=0 pour tout t.

Remarque

C'est l'un des réflexes les plus rentables du chapitre, et il apparaît sous mille déguisements : un point mobile qui reste sur une sphère a une vitesse tangente à cette sphère ; une fonction à valeurs dans On(R), dont les colonnes sont unitaires, a des colonnes dérivées orthogonales aux colonnes ; un vecteur unitaire mobile a une dérivée orthogonale à lui-même. Dès que l'énoncé contient « f(t)=1 » ou « f est à valeurs dans la sphère », il faut dériver f,f.

Attention à l'hypothèse : la norme doit être euclidienne, c'est-à-dire associée à un produit scalaire. Pour une norme quelconque, f constante n'entraîne aucune relation d'orthogonalité, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas d'orthogonalité.

Exemple

Retour à l'hélice. Pour f(t)=(cost,sint,t), on avait f(t)=2, constante. En appliquant le corollaire à la fonction f (et non à f), on obtient f(t),f(t)=0 : c'est exactement l'orthogonalité constatée par le calcul plus haut, et l'on voit maintenant qu'elle n'avait rien de fortuit. En revanche f(t)=1+t2 n'est pas constante, et de fait f(t),f(t)=costsint+sintcost+t=t, qui n'est nul qu'en 0.

Le cas du déterminant

Théorème

Soit E un espace vectoriel de dimension n muni d'une base B, et soient f1,,fn:IE dérivables en a. Alors tdetB(f1(t),,fn(t)) est dérivable en a et

(detB(f1,,fn))(a)=i=1ndetB(f1(a),,fi1(a),fi(a),fi+1(a),,fn(a)).

En particulier, si A:IMn(K) est dérivable, de colonnes C1,,Cn, alors

(detA)=i=1ndet(C1,,Ci1,Ci,Ci+1,,Cn).

Démonstration. Le déterminant dans une base fixée est une application n-linéaire de En dans K : c'est le théorème sur les applications multilinéaires, sans un mot de plus. Pour la version matricielle, on applique ce qui précède à E=Mn,1(K) muni de sa base canonique, en remarquant que la dérivée de la colonne Ci est la i-ième colonne de A.

Exemple

Un déterminant 2×2, calculé de deux façons. Prenons f1(t)=(cost,sint) et f2(t)=(t,t2) dans R2 muni de sa base canonique. D'abord le calcul direct :

D(t)=det(f1(t),f2(t))=t2costtsint,

puis

D(t)=2tcostt2sintsinttcost=tcostt2sintsint.

Ensuite par la formule, avec f1(t)=(sint,cost) et f2(t)=(1,2t) :

det(f1,f2)=t2sinttcost,det(f1,f2)=2tcostsint,

dont la somme est t2sint+tcostsint. Les deux résultats coïncident.

Exemple

La formule (detA)(0)=tr(A(0)) quand A(0)=In. Soit A:IMn(K) dérivable en 0 avec A(0)=In, de colonnes C1,,Cn. Notons (u1,,un) la base canonique de Mn,1(K). Alors Cj(0)=uj, et la formule donne

(detA)(0)=j=1ndet(u1,,uj1,Cj(0),uj+1,,un).

Développons le j-ième déterminant par rapport à sa j-ième colonne : toutes les autres colonnes étant des vecteurs de base, il vaut simplement la j-ième coordonnée de Cj(0), c'est-à-dire le coefficient ajj(0). Donc

(detA)(0)=j=1najj(0)=tr(A(0)).

Vérifions sur A(t)=(1+ttt1+2t) : on a detA(t)=(1+t)(1+2t)t2=1+3t+t2, dont la dérivée en 0 vaut 3 ; et A(0)=(1112), de trace 3. C'est un classique absolu des concours.

Le cas du produit matriciel

Théorème

Soient A:IMn,p(K) et B:IMp,q(K) dérivables en a. Alors tA(t)B(t) est dérivable en a et

(AB)(a)=A(a)B(a)+A(a)B(a).

Démonstration. Le produit matriciel (M,N)MN est une application bilinéaire de Mn,p(K)×Mp,q(K) dans Mn,q(K), tous ces espaces étant de dimension finie. On applique le théorème sur les applications bilinéaires.

Remarque

L'ordre est vital. Le produit matriciel n'est pas commutatif, donc la formule (AB)=AB+AB ne se réarrange pas. En particulier, pour A:IMn(K),

(A2)=AA+AA,

et cette quantité vaut 2AA seulement si A et A commutent. Écrire (A2)=2AA sans justification est l'erreur la plus fréquemment sanctionnée du chapitre. Plus généralement, (Ak)=j=0k1AjAAk1j, et l'on ne peut pas regrouper.

Exemple

Le contre-exemple à (A2)=2AA. Prenons A(t)=(t110), donc A(t)=(1000). Alors

A(t)2=(t110)(t110)=(t2+1tt1),(A2)(t)=(2t110).

D'autre part

AA=(t010),AA=(t100),AA+AA=(2t110),

ce qui confirme la formule. Mais 2AA=(2t020), qui est différent de (A2). La formule fausse donne ici un résultat faux, sans ambiguïté possible.

Composition par une fonction réelle

Théorème

Soient φ:JR une fonction dérivable en t0J, avec φ(J)I, et f:IE dérivable en φ(t0). Alors fφ est dérivable en t0 et

(fφ)(t0)=φ(t0)f(φ(t0)).

Démonstration. Posons u0=φ(t0). Comme f est dérivable en u0, la caractérisation par le développement limité fournit une fonction ε:IE, de limite 0E en u0 et telle que ε(u0)=0E, avec

uI,f(u)=f(u0)+(uu0)f(u0)+(uu0)ε(u).

Insistons : cette égalité est valable pour tout uI, y compris u=u0, où les deux membres valent f(u0). C'est précisément ce qui permet d'y substituer u=φ(t) sans se soucier de savoir si φ(t)=u0 ou non. On obtient, pour tJ,

f(φ(t))=f(u0)+(φ(t)φ(t0))f(u0)+(φ(t)φ(t0))ε(φ(t)).

Divisons par tt0 pour tt0 :

f(φ(t))f(φ(t0))tt0=φ(t)φ(t0)tt0f(u0)+φ(t)φ(t0)tt0ε(φ(t)).

Quand tt0 : le quotient φ(t)φ(t0)tt0 tend vers φ(t0), et ε(φ(t))0E puisque φ est continue en t0 (car dérivable) et que ε tend vers 0E en u0. Le premier terme tend donc vers φ(t0)f(u0), le second vers φ(t0)0E=0E.

Remarque

Noter l'ordre des facteurs dans l'écriture : φ(t0) est un scalaire et f(φ(t0)) un vecteur, la formule est donc un produit d'un scalaire par un vecteur. On ne peut pas composer dans l'autre sens : φf n'a aucun sens si f est à valeurs vectorielles et φ définie sur un intervalle de R.

Exemple

Reparamétrage du cercle. Soient f(u)=(cosu,sinu) et φ(t)=t2. Alors g=fφ est donnée par g(t)=(cos(t2),sin(t2)), et la formule donne

g(t)=2t(sin(t2),cos(t2))=(2tsin(t2),2tcos(t2)),

ce que confirme la dérivation coordonnée par coordonnée. La trajectoire est la même que celle de f (le cercle unité), mais elle est parcourue de plus en plus vite : g(t)=2t.

Fonctions de classe Ck

Définitions

Définition

Soient f:IE et kN. On définit par récurrence la notion de fonction k fois dérivable :

  • f est 0 fois dérivable, et f(0)=f ;
  • pour k1, f est k fois dérivable sur I lorsque f est dérivable sur I et que f est (k1) fois dérivable sur I ; on pose alors f(k)=(f)(k1).

On dit que f est de classe Ck sur I lorsque f est k fois dérivable sur I et que f(k) est continue sur I. On note Ck(I,E) l'ensemble de ces fonctions. Enfin, f est de classe C lorsqu'elle est de classe Ck pour tout kN, et l'on note

C(I,E)=kNCk(I,E).

Propriété

Caractérisation par les coordonnées. Soit (e1,,en) une base de E et f=ifiei. Pour tout kN{}, f est de classe Ck sur I si et seulement si chacune des fonctions f1,,fn l'est, et l'on a alors, pour tout jk fini,

f(j)=i=1nfi(j)ei.

Démonstration. Montrons par récurrence sur jN la propriété : « f est j fois dérivable si et seulement si toutes les fi le sont, et alors f(j)=ifi(j)ei ».

Pour j=0, c'est trivial. Supposons la propriété vraie au rang j. Si f est j+1 fois dérivable, elle est j fois dérivable, donc par hypothèse de récurrence les fi le sont et f(j)=ifi(j)ei. Or f(j) est dérivable, et les coordonnées de f(j) dans la base sont les fi(j) : le théorème de dérivation par les coordonnées, appliqué à f(j), montre que chaque fi(j) est dérivable et que f(j+1)=ifi(j+1)ei. La réciproque se lit dans l'autre sens, avec le même théorème. La récurrence est établie.

Pour la classe Ck, il reste à observer que f(k)=ifi(k)ei est continue si et seulement si toutes ses coordonnées le sont, ce qui est la caractérisation de la continuité par les coordonnées en dimension finie. Le cas k= s'en déduit en prenant l'intersection sur k.

Exemple

Une fonction de classe C. La fonction A:RM2(R), A(t)=(costsintsintcost), a ses quatre coefficients de classe C sur R, donc elle est de classe C. On calcule A(t)=(costsintsintcost)=A(t), ce qui donne au passage A(4)=A et donc, pour tout pN, A(4p)=A, A(4p+1)=A, A(4p+2)=A, A(4p+3)=A.

Opérations

Théorème

Soit kN{}.

  1. Ck(I,E) est un K-espace vectoriel, et pour k fini l'application ff(k) y est linéaire.
  2. Si L:EF est linéaire et fCk(I,E), alors LfCk(I,F) et, pour jk fini, (Lf)(j)=Lf(j).
  3. Si φCk(J,R) avec φ(J)I et fCk(I,E), alors fφCk(J,E).
  4. Si B:E1×E2F est bilinéaire et fCk(I,E1), gCk(I,E2), alors B(f,g)Ck(I,F).

Démonstration. Le point 1 découle de la stabilité par combinaison linéaire de la dérivation, appliquée k fois, et de la stabilité de la continuité par combinaison linéaire.

Le point 2 se démontre par récurrence sur j : si (Lf)(j)=Lf(j) et si f(j) est dérivable, alors Lf(j) est dérivable de dérivée Lf(j+1) d'après le théorème sur l'image par une application linéaire. La continuité de Lf(k) vient de celle de f(k) et de la continuité de L.

Le point 3 se démontre par récurrence sur k. C'est vrai pour k=0 (composée de fonctions continues). Supposons-le vrai au rang k et prenons φ et f de classe Ck+1. Alors fφ est dérivable et (fφ)=φ(fφ). Or φ est de classe Ck, et fφ l'est aussi par hypothèse de récurrence appliquée à f (de classe Ck) et φ (de classe Ck+1, donc Ck). Le produit d'une fonction scalaire Ck par une fonction vectorielle Ck est Ck (c'est le point 4 avec l'application bilinéaire (λ,x)λx, ou la formule de Leibniz ci-dessous). Donc (fφ) est de classe Ck, c'est-à-dire fφ de classe Ck+1.

Le point 4 est le cas particulier n=k de la formule de Leibniz démontrée ci-dessous, dont la récurrence établit simultanément l'existence des dérivées successives et leur expression.

La formule de Leibniz

Théorème

Formule de Leibniz pour une application bilinéaire. Soient B:E1×E2F bilinéaire, nN, et f:IE1, g:IE2 deux fonctions n fois dérivables sur I. Alors B(f,g) est n fois dérivable sur I et

(B(f,g))(n)=k=0n(nk)B(f(k),g(nk)).

Si de plus f et g sont de classe Cn, alors B(f,g) l'est aussi.

Démonstration. Par récurrence sur n.

Initialisation. Pour n=0, la formule s'écrit B(f,g)=(00)B(f(0),g(0)), ce qui est vrai.

Hérédité. Supposons la formule vraie au rang n pour toutes les fonctions n fois dérivables, et soient f et g deux fonctions n+1 fois dérivables. Elles sont en particulier n fois dérivables, donc

(B(f,g))(n)=k=0n(nk)B(f(k),g(nk)).

Chaque terme B(f(k),g(nk)) est dérivable, car f(k) et g(nk) le sont (les indices k et nk sont au plus n, et f, g sont n+1 fois dérivables), et le théorème sur les applications bilinéaires donne

(B(f(k),g(nk)))=B(f(k+1),g(nk))+B(f(k),g(nk+1)).

En dérivant la somme terme à terme :

(B(f,g))(n+1)=k=0n(nk)B(f(k+1),g(nk))+k=0n(nk)B(f(k),g(n+1k))=j=1n+1(nj1)B(f(j),g(n+1j))+k=0n(nk)B(f(k),g(n+1k)),

où l'on a posé j=k+1 dans la première somme. En regroupant les termes de même indice et en isolant j=n+1 dans la première somme et k=0 dans la seconde :

(B(f,g))(n+1)=B(f(n+1),g)+k=1n[(nk1)+(nk)]B(f(k),g(n+1k))+B(f,g(n+1)).

La formule de Pascal (nk1)+(nk)=(n+1k), valable pour 1kn, et les égalités (n+10)=(n+1n+1)=1 permettent de tout rassembler :

(B(f,g))(n+1)=k=0n+1(n+1k)B(f(k),g(n+1k)).

La récurrence est achevée. Enfin, si f et g sont de classe Cn, chaque terme B(f(k),g(nk)) est continu (composée de l'application continue B et des fonctions continues f(k), g(nk)), donc (B(f,g))(n) est continue.

Remarque

On retrouve, comme cas particuliers, la formule de Leibniz de première année (avec B(λ,μ)=λμ), la formule pour le produit d'une fonction scalaire par une fonction vectorielle, celle pour le produit scalaire de deux fonctions, et celle pour le produit de deux fonctions matricielles :

(AB)(n)=k=0n(nk)A(k)B(nk).

Dans ce dernier cas, l'ordre des facteurs doit être scrupuleusement respecté : A(k) à gauche, B(nk) à droite.

Exemple

Une dérivée troisième par Leibniz. Prenons E=R2 euclidien canonique, f(t)=(et,t) et g(t)=(t,et), et calculons (f,g)(3).

Calcul direct. f(t),g(t)=tet+tet=2tet. Comme (tet)(n)=(t+n)et (récurrence immédiate), on obtient (f,g)(3)(t)=2(t+3)et.

Par Leibniz. On a f(t)=(et,1) puis f(k)(t)=(et,0) pour k2 ; de même g(t)=(1,et) puis g(k)(t)=(0,et) pour k2. Alors

(f,g)(3)=(30)f,g+(31)f,g+(32)f,g+(33)f,g=(et,t),(0,et)+3(et,1),(0,et)+3(et,0),(1,et)+(et,0),(t,et)=tet+3et+3et+tet=2(t+3)et.

Les deux méthodes concordent.

Fonctions à valeurs matricielles

Théorème

Dérivée de l'inverse. Soit A:IMn(K) de classe Ck (kN{}) telle que A(t)GLn(K) pour tout tI. Alors la fonction tA(t)1 est de classe Ck sur I et

(A1)=A1AA1.

Démonstration. Étape 1 : la fonction est bien définie et de classe Ck. L'application det:Mn(K)K est polynomiale en les coefficients, donc continue, et GLn(K)=det1(K{0}) est un ouvert de Mn(K) comme image réciproque d'un ouvert par une application continue. En conséquence, si A(t0) est inversible, A(t) reste inversible pour t voisin de t0 : l'hypothèse d'inversibilité en tout point n'est donc pas artificielle, elle est localement automatique.

Écrivons ensuite la formule de Cramer avec la comatrice :

A(t)1=1detA(t)Com(A(t))T.

Chaque coefficient de Com(A(t)) est, au signe près, un mineur de A(t), c'est-à-dire un polynôme en les coefficients aij(t). Comme les aij sont de classe Ck sur I (par la caractérisation par les coordonnées) et que sommes et produits de fonctions Ck d'une variable réelle sont Ck, chaque coefficient de Com(A(t))T est de classe Ck. De même tdetA(t) est de classe Ck, et elle ne s'annule pas sur I. Le quotient est donc de classe Ck, coefficient par coefficient, donc tA(t)1 est de classe Ck.

Étape 2 : la formule. Notons C(t)=A(t)1. Par définition, A(t)C(t)=In pour tout tI. Les deux fonctions A et C sont dérivables, donc le produit l'est aussi, et la formule du produit matriciel donne

A(t)C(t)+A(t)C(t)=(In)=0.

En multipliant à gauche par A(t)1=C(t) :

C(t)A(t)C(t)+C(t)=0,soitC(t)=A(t)1A(t)A(t)1.

Remarque

Deux pièges. D'abord, on ne dérive pas A1 comme 1A : la formule A/A2 n'a aucun sens matriciel, et l'écriture correcte encadre A entre deux facteurs A1, dans cet ordre. Elle ne se simplifie en A2A que si A et A commutent. Ensuite, l'hypothèse « A(t) inversible pour tout t » est nécessaire pour que la fonction soit définie sur I tout entier ; si l'on ne la suppose qu'en un point, on ne conclut que localement.

Le procédé de démonstration est à retenir pour lui-même : dériver une identité que la fonction inconnue vérifie, plutôt que de chercher à calculer directement. On l'utilise de la même façon pour dériver tu(t), ou pour obtenir la dérivée d'une réciproque.

Exemple

Vérification sur une rotation. Reprenons A(t)=(costsintsintcost), de déterminant 1, donc inversible pour tout t, avec

A(t)1=(costsintsintcost).

La dérivation directe donne (A1)(t)=(sintcostcostsint).

Par la formule : on a vu que A(t)=A(t)J avec J=(0110), donc A1A=A1AJ=J, puis

A1AA1=JA1=(0110)(costsintsintcost)=(sintcostcostsint)=(sintcostcostsint).

Les deux calculs coïncident.

Intégration sur un segment

Dans toute cette section, [a,b] est un segment de R. Il n'est jamais question ici d'intégrer sur un intervalle non borné ni au voisinage d'un point où la fonction n'est pas définie : ce sont d'autres chapitres.

Fonctions continues par morceaux

Définition

Une fonction f:[a,b]E est continue par morceaux sur [a,b] lorsqu'il existe une subdivision a=a0<a1<<ap=b telle que, pour chaque i{1,,p}, la restriction de f à ]ai1,ai[ soit continue et admette une limite finie (dans E) en ai1 à droite et en ai à gauche.

Une fonction f:IE est continue par morceaux sur l'intervalle I lorsque sa restriction à tout segment inclus dans I l'est. On note Cpm([a,b],E) l'ensemble des fonctions continues par morceaux sur [a,b] à valeurs dans E : c'est un K-espace vectoriel.

Propriété

Caractérisation par les coordonnées. Soit (e1,,en) une base de E et f=ifiei. La fonction f est continue par morceaux sur [a,b] si et seulement si chacune des fonctions numériques f1,,fn l'est.

Démonstration. Si f est continue par morceaux, associée à la subdivision (ai), alors pour chaque i la fonction fi=eif, où ei est la i-ième forme coordonnée, est continue sur chaque ]aj1,aj[ et y admet des limites finies aux bornes : en effet, ei est une forme linéaire sur un espace de dimension finie, donc continue, et la composée d'une fonction admettant une limite par une application continue admet la limite image.

Réciproquement, si chaque fi est continue par morceaux, notons Si une subdivision adaptée à fi, et soit S la subdivision obtenue en réunissant les points de S1,,Sn (c'est une réunion finie, donc S est bien une subdivision). Sur chaque intervalle ouvert de S, toutes les coordonnées sont continues et admettent des limites finies aux bornes, donc f=ifiei également, par continuité des opérations dans E et caractérisation de la convergence par les coordonnées.

Remarque

Une fonction continue par morceaux sur un segment est bornée : sur chaque morceau, elle se prolonge en une fonction continue sur un segment, donc bornée, et il y a un nombre fini de morceaux, plus un nombre fini de valeurs aux points de la subdivision. Ce fait sera utilisé sans commentaire.

Définition de l'intégrale

Définition

Soient f:[a,b]E continue par morceaux et (e1,,en) une base de E, avec f=i=1nfiei. On pose

abf(t)dt=i=1n(abfi(t)dt)ei E,

chacune des intégrales abfi(t)dt étant l'intégrale, définie en première année, d'une fonction numérique continue par morceaux sur un segment.

Théorème

L'intégrale ne dépend pas de la base choisie.

Démonstration. Soient (e1,,en) et (ϵ1,,ϵn) deux bases de E. Notons f=ifiei=jgjϵj les deux écritures de f, et P=(pji) la matrice de passage, définie par

i{1,,n},ei=j=1npjiϵj.

En substituant dans f=ifiei :

f(t)=i=1nfi(t)j=1npjiϵj=j=1n(i=1npjifi(t))ϵj,

et par unicité des coordonnées dans la base (ϵj), on obtient gj=ipjifi pour tout j. Les gj sont donc des combinaisons linéaires à coefficients constants de fonctions continues par morceaux, et la linéarité de l'intégrale des fonctions numériques donne

abgj=i=1npjiabfi.

Il ne reste qu'à calculer la quantité définie à partir de la seconde base :

j=1n(abgj)ϵj=j=1ni=1npji(abfi)ϵj=i=1n(abfi)j=1npjiϵj=i=1n(abfi)ei,

en intervertissant les deux sommations finies puis en reconnaissant ei. On retrouve exactement la quantité définie à partir de la première base : l'intégrale est donc bien définie, indépendamment de la base.

Remarque

Ce point est souvent escamoté, et il est pourtant le seul obstacle sérieux de la construction. La définition passe par une base ; sans ce théorème, la notation abf n'aurait pas de sens. Comparez avec la dérivée : là, la définition était intrinsèque (une limite dans E) et le passage aux coordonnées était un théorème. Ici, c'est l'inverse.

Exemple

Deux calculs directs. Dans R3 muni de sa base canonique,

01(t,t2,et)dt=(01tdt, 01t2dt, 01etdt)=(12,13,e1).

Dans M2(R) muni de sa base canonique,

0π(costsintt1)dt=(0πcostdt0πsintdt0πtdt0π1dt)=(02π22π).

On intègre coefficient par coefficient, exactement comme on dérive coefficient par coefficient.

Propriétés élémentaires

Théorème

Soient f,g:[a,b]E continues par morceaux et λ,μK.

  1. Linéarité : ab(λf+μg)=λabf+μabg.
  2. Relation de Chasles : pour a, b, c dans un intervalle où f est continue par morceaux, acf=abf+bcf.
  3. Orientation : avec la convention baf=abf, la relation de Chasles vaut quelles que soient les positions relatives de a, b, c.

Démonstration. Les trois énoncés se lisent coordonnée par coordonnée. Pour la linéarité, les coordonnées de λf+μg sont les λfi+μgi, donc

ab(λf+μg)=i(ab(λfi+μgi))ei=i(λabfi+μabgi)ei=λabf+μabg,

en utilisant la linéarité de l'intégrale des fonctions numériques puis en séparant la somme. Les points 2 et 3 se démontrent de la même manière, en appliquant à chaque coordonnée la relation de Chasles et la convention d'orientation de première année.

Remarque

Ce qui ne se transporte pas : la croissance de l'intégrale, et plus généralement toute inégalité entre fonctions. L'écriture abfabg n'a aucun sens si f et g sont à valeurs vectorielles, puisque E n'est pas ordonné. Le seul substitut est l'inégalité triangulaire ci-dessous, qui porte sur les normes, donc sur des réels.

Intégrale et application linéaire

Théorème

Soient L:EF une application linéaire et f:[a,b]E continue par morceaux. Alors Lf est continue par morceaux et

L ⁣(abf(t)dt)=abL(f(t))dt.

Démonstration. La fonction Lf est continue par morceaux car L est continue (dimension finie) et la composée d'une fonction continue par morceaux par une application continue est continue par morceaux.

Fixons une base (e1,,en) de E, une base (u1,,um) de F, et écrivons L(ei)=j=1mαjiuj. Pour tout t,

L(f(t))=L ⁣(i=1nfi(t)ei)=i=1nfi(t)L(ei)=j=1m(i=1nαjifi(t))uj.

Les coordonnées de Lf dans la base (uj) sont donc les iαjifi, d'où par définition de l'intégrale et linéarité de l'intégrale numérique

abL(f)=j=1m(i=1nαjiabfi)uj=i=1n(abfi)j=1mαjiuj=i=1n(abfi)L(ei).

Or, par linéarité de L,

L ⁣(abf)=L ⁣(i=1n(abfi)ei)=i=1n(abfi)L(ei),

ce qui est exactement la même quantité.

Remarque

En pratique, on dit : « une application linéaire sort de l'intégrale ». C'est le pendant exact de « une application linéaire sort de la dérivée ». Insistons sur le fait que L doit être constante, c'est-à-dire ne pas dépendre de t : l'écriture abL(t)(f(t))dt ne se simplifie pas.

Exemple

Trace et produit par une matrice fixe. Soit A:[a,b]Mn(K) continue. Les applications Mtr(M), MMT et, pour P fixée, MPM et MMP, sont linéaires. Donc

tr ⁣(abA(t)dt)=abtr(A(t))dt,PabA(t)dt=abPA(t)dt.

Le premier de ces deux résultats est un grand classique : il permet de ramener une question sur une intégrale matricielle à une question sur une intégrale numérique.

En revanche, det(abA)abdetA en général, puisque le déterminant n'est pas linéaire. Prenons n=2 et A(t)=(t001) sur [0,2] : d'un côté 02A=(2002), de déterminant 4 ; de l'autre 02detA(t)dt=02tdt=2.

Sommes de Riemann

Théorème

Sommes de Riemann associées à une subdivision régulière. Soit f:[a,b]E continue. Pour NN, posons tk=a+kbaN pour 0kN, et

SN(f)=baNk=0N1f(tk),TN(f)=baNk=1Nf(tk).

Alors

SN(f)N+abf(t)dtetTN(f)N+abf(t)dt.

Démonstration. Fixons une base (e1,,en) de E et écrivons f=ifiei. Les coordonnées de SN(f) dans cette base sont les sommes de Riemann SN(fi) des fonctions numériques fi, car

SN(f)=baNk=0N1ifi(tk)ei=i(baNk=0N1fi(tk))ei=iSN(fi)ei.

Chaque fi est continue sur [a,b], donc, d'après le théorème de première année sur les sommes de Riemann, SN(fi)abfi (pour une fonction à valeurs complexes, on applique le résultat réel aux parties réelle et imaginaire). Comme la convergence dans E équivaut à celle des coordonnées, en nombre fini,

SN(f)i(abfi)ei=abf.

Le raisonnement est identique pour TN(f).

Remarque

On retrouve ici le schéma général du chapitre : un théorème de première année, appliqué n fois (une fois par coordonnée), plus le fait que la convergence est coordonnée par coordonnée. Aucune idée nouvelle n'est nécessaire. Le résultat servira dans un instant à démontrer l'inégalité triangulaire, et dans les exercices à calculer des limites de sommes.

L'inégalité triangulaire

Théorème

Inégalité triangulaire intégrale. Soit f:[a,b]E continue par morceaux, avec ab. Alors la fonction tf(t) est continue par morceaux sur [a,b] et

abf(t)dtabf(t)dt.

Démonstration. Préliminaire. La norme est 1-lipschitzienne : xyxy pour tous x,yE, par la seconde inégalité triangulaire. Elle est donc continue, et tf(t) est continue par morceaux comme composée d'une fonction continue par morceaux par une application continue. Les deux membres de l'inégalité ont donc un sens.

Cas d'une fonction continue. Supposons d'abord f continue et a<b (le cas a=b étant trivial, les deux membres étant nuls). Reprenons les sommes de Riemann SN(f) de l'énoncé précédent. Par inégalité triangulaire dans E, appliquée à une somme de N vecteurs, et comme baN>0 :

SN(f)=baNk=0N1f(tk)baNk=0N1f(tk)=SN(f).

Le membre de droite est la somme de Riemann de la fonction numérique continue tf(t), donc il tend vers abf(t)dt. Le membre de gauche, lui, tend vers abf : en effet SN(f)abf dans E, et la norme est continue, donc SN(f)abf. En passant à la limite dans une inégalité large entre deux suites réelles convergentes, on obtient

abfabf.

Cas d'une fonction continue par morceaux. Soit a=a0<a1<<ap=b une subdivision adaptée à f. Sur chaque ]ai1,ai[, la restriction de f se prolonge en une fonction f~i continue sur [ai1,ai] (on prend les limites aux bornes). Modifier une fonction en un nombre fini de points ne change pas son intégrale, donc ai1aif=ai1aif~i et ai1aif=ai1aif~i. Le cas continu donne alors, pour chaque i,

ai1aifai1aif.

En sommant sur i, la relation de Chasles et l'inégalité triangulaire dans E donnent

abf=i=1pai1aifi=1pai1aifi=1pai1aif=abf.

Remarque

Trois points de vigilance.

L'hypothèse ab est indispensable : pour a>b, la bonne écriture est abfabf(t)dt, les valeurs absolues autour de l'intégrale de droite étant obligatoires puisque celle-ci est alors négative.

La norme n'est pas supposée euclidienne. C'est pourquoi la démonstration passe par les sommes de Riemann et n'utilise que l'inégalité triangulaire de la norme : elle vaut donc pour n'importe quelle norme sur E. Une démonstration qui écrirait f2=f,f supposerait implicitement un produit scalaire, et serait donc hors sujet dans le cas général.

L'inégalité peut être très loin d'être une égalité, contrairement au cas des fonctions réelles positives. L'exemple ci-dessous le montre de la manière la plus nette possible.

Exemple

Une inégalité franchement stricte. Prenons f:[0,2π]R2, f(t)=(cost,sint), avec la norme euclidienne. Alors

02πf(t)dt=(02πcostdt, 02πsintdt)=(0,0),

donc le membre de gauche vaut 0. En revanche f(t)=1 pour tout t, donc

02πf(t)dt=2π.

L'inégalité 02π est vérifiée, et l'écart est maximal. Interprétation cinématique : le déplacement total est nul (le mobile revient à son point de départ), alors que la distance parcourue vaut 2π.

Méthode

Majorer une intégrale vectorielle. C'est le seul outil disponible, et il se décline en trois temps.

1. Sortir la norme de l'intégrale : abfabf(t)dt pour ab. À partir de là, tout est réel, et l'arsenal de première année redevient disponible (croissance de l'intégrale, comparaison, Cauchy-Schwarz numérique).

2. Majorer l'intégrande : si f(t)M pour tout t[a,b], alors abfM(ba). C'est la majoration « grossière », et elle suffit dans neuf cas sur dix.

3. Si un produit apparaît, garder la fonction qui s'intègre et majorer l'autre : par exemple abλ(t)g(t)dt(sup[a,b]g)abλ(t)dt, ce qui est bien plus fin que de tout majorer par des constantes.

Le réflexe de rédaction : on ne compare jamais deux vecteurs, on compare leurs normes. Toute inégalité écrite entre deux éléments de E est une faute.

Primitives et théorème fondamental

Théorème

Théorème fondamental de l'analyse. Soient I un intervalle, f:IE continue et aI. Alors la fonction

F:xaxf(t)dt

est de classe C1 sur I et F=f.

Démonstration. Soit xI. Pour h0 tel que x+hI, la relation de Chasles donne

F(x+h)F(x)=ax+hfaxf=xx+hf(t)dt.

Par ailleurs hf(x)=xx+hf(x)dt, l'intégrande étant ici la fonction constante égale au vecteur f(x). Donc, par linéarité,

F(x+h)F(x)hf(x)=xx+h(f(t)f(x))dt.

Soit ε>0. La fonction f étant continue en x, il existe δ>0 tel que, pour tI avec txδ, on ait f(t)f(x)ε.

Supposons 0<hδ. L'inégalité triangulaire intégrale sur le segment [x,x+h] donne

F(x+h)F(x)hf(x)xx+hf(t)f(x)dtεh.

Si δh<0, on écrit xx+h=x+hx, d'où

F(x+h)F(x)hf(x)=x+hx(f(t)f(x))dtx+hxf(t)f(x)dtε(h).

Dans les deux cas, pour 0<hδ,

F(x+h)F(x)hf(x)ε.

Ceci vaut pour tout ε>0, donc le taux d'accroissement de F en x tend vers f(x) : F est dérivable en x et F(x)=f(x). Comme f est continue, F=f l'est aussi, donc F est de classe C1.

Définition

Soit f:IE. Une primitive de f sur I est une fonction G:IE dérivable sur I telle que G=f.

Théorème

Soit f:IE continue sur l'intervalle I.

  1. f admet des primitives sur I (par exemple xaxf pour aI fixé).
  2. Si G est une primitive de f sur I, l'ensemble des primitives de f sur I est exactement {G+c  ;  cE}.
  3. Pour toute primitive G de f sur I et tous a,bI,
abf(t)dt=G(b)G(a).

Démonstration. Le point 1 est le théorème fondamental.

Pour le point 2, si G est une primitive et cE, alors (G+c)=G=f, donc G+c est une primitive. Réciproquement, soient G et H deux primitives de f sur I, et posons Δ=HG. Alors Δ est dérivable sur I avec Δ=0. En passant aux coordonnées dans une base, chaque Δi est une fonction numérique dérivable de dérivée nulle sur l'intervalle I, donc constante d'après le résultat de première année. Donc Δ est constante, c'est-à-dire H=G+c avec cE.

Pour le point 3, notons F:xaxf. C'est une primitive de f, donc d'après le point 2 il existe cE tel que G=F+c. Alors

G(b)G(a)=F(b)F(a)=abfaaf=abf.

Remarque

L'hypothèse « I est un intervalle » est indispensable au point 2, comme dans le cas réel : sur une réunion de deux intervalles disjoints, une fonction de dérivée nulle peut prendre deux valeurs différentes. Nous y reviendrons avec l'inégalité des accroissements finis.

Notez aussi que la « constante » c est ici un vecteur de E, et non un scalaire. Une primitive est déterminée par la donnée d'une valeur en un point, ce qui représente n conditions scalaires.

Exemple

Une primitive explicite. Soit f(t)=(cost,sint) sur R. Alors

F(x)=0xf(t)dt=(0xcostdt, 0xsintdt)=(sinx,1cosx),

et l'on vérifie F(x)=(cosx,sinx)=f(x). Les primitives de f sur R sont donc les fonctions x(sinx+c1,cosx+c2) avec (c1,c2)R2.

Théorème

Intégration par parties. Soient B:E1×E2F bilinéaire et f:[a,b]E1, g:[a,b]E2 de classe C1. Alors

abB(f(t),g(t))dt=B(f(b),g(b))B(f(a),g(a))abB(f(t),g(t))dt.

En particulier, pour λ:[a,b]K et u:[a,b]E de classe C1 :

abλ(t)u(t)dt=[λ(t)u(t)]ababλ(t)u(t)dt.

Démonstration. La fonction Φ:tB(f(t),g(t)) est dérivable sur [a,b] avec Φ=B(f,g)+B(f,g). Cette dérivée est continue : f, g, f, g le sont, et B est continue (dimension finie), donc les composées le sont. Ainsi Φ est de classe C1, et Φ est une primitive de la fonction continue Φ. Le point 3 du théorème précédent donne

ab[B(f(t),g(t))+B(f(t),g(t))]dt=Φ(b)Φ(a)=B(f(b),g(b))B(f(a),g(a)),

et il ne reste qu'à séparer l'intégrale de gauche en deux, par linéarité. Le cas particulier s'obtient avec B(λ,x)=λx, application bilinéaire de K×E dans E.

Exemple

Une intégration par parties vectorielle. Calculons 0πt(cost,sint)dt.

Posons λ(t)=t et w(t)=(cost,sint). Une primitive de w est W(t)=(sint,cost). La formule d'intégration par parties, écrite avec λ et W, donne

0πλ(t)W(t)dt=[λ(t)W(t)]0π0πλ(t)W(t)dt=π(0,1)(0,0)0π(sint,cost)dt.

Or 0πsintdt=2 et 0πcostdt=0, donc l'intégrale restante vaut (2,0), et

0πt(cost,sint)dt=(0,π)(2,0)=(2,π).

Vérification par le calcul coordonnée par coordonnée : 0πtcostdt=[tsint]0π0πsintdt=02=2, et 0πtsintdt=[tcost]0π+0πcostdt=π+0=π. Les deux méthodes concordent.

Théorème

Changement de variable. Soient φ:[α,β]R de classe C1 avec φ([α,β])I, et f:IE continue. Alors

αβf(φ(t))φ(t)dt=φ(α)φ(β)f(u)du.

Démonstration. Soit F une primitive de f sur I (elle existe, f étant continue sur un intervalle). La fonction G=Fφ est dérivable sur [α,β], avec

G(t)=φ(t)F(φ(t))=φ(t)f(φ(t)),

d'après le théorème de composition par une fonction réelle. Cette dérivée est continue, donc G est de classe C1 et G est une primitive de tφ(t)f(φ(t)). Par conséquent

αβf(φ(t))φ(t)dt=G(β)G(α)=F(φ(β))F(φ(α))=φ(α)φ(β)f(u)du,

la dernière égalité étant le point 3 du théorème sur les primitives, appliqué aux bornes φ(α) et φ(β).

Exemple

Un changement de variable. Calculons 012t(cos(t2),sin(t2))dt. On pose φ(t)=t2, de classe C1, et f(u)=(cosu,sinu), continue. Comme φ(t)=2t, l'intégrale s'écrit 01f(φ(t))φ(t)dt, donc

012t(cos(t2),sin(t2))dt=01f(u)du=(sin1,1cos1),

en réutilisant la primitive calculée plus haut. Numériquement, cela vaut environ (0,841;0,460).

L'inégalité des accroissements finis

Ce qui meurt en dimension supérieure

Remarque

Le théorème de Rolle est FAUX pour une fonction vectorielle. Rappelons l'énoncé réel : si u:[a,b]R est continue sur [a,b], dérivable sur ]a,b[ et vérifie u(a)=u(b), alors il existe c]a,b[ tel que u(c)=0. L'analogue vectoriel, « si f(a)=f(b) alors il existe c tel que f(c)=0E », est faux dès la dimension 2.

Exemple

Le contre-exemple du cercle. Soit

f:[0,2π]R2,f(t)=(cost,sint).

Cette fonction est de classe C sur [0,2π], et

f(0)=(1,0)=(cos2π,sin2π)=f(2π).

Les hypothèses de Rolle sont donc satisfaites. Pourtant

f(t)=(sint,cost),f(t)=sin2t+cos2t=10pour tout t[0,2π].

Le vecteur dérivé ne s'annule jamais : il n'existe aucun c tel que f(c)=(0,0). Le théorème de Rolle tombe donc en défaut.

L'égalité des accroissements finis tombe avec lui : elle affirmerait l'existence de c]0,2π[ tel que

f(2π)f(0)=(2π0)f(c),

c'est-à-dire (0,0)=2πf(c), donc f(c)=(0,0), ce qui est impossible.

Exemple

Un second contre-exemple, polynomial. Soit f:[0,1]R2, f(t)=(t2,t3). L'égalité des accroissements finis donnerait un c]0,1[ tel que

f(1)f(0)=(1,1)=1×f(c)=(2c,3c2).

La première coordonnée impose c=12, la seconde impose 3c2=1, soit c=13. Comme 1213, aucun c ne convient. On voit ici la raison profonde : l'égalité des accroissements finis appliquée séparément à chaque coordonnée fournit un c différent par coordonnée, et rien ne permet de les faire coïncider.

Remarque

Pourquoi la démonstration réelle s'effondre. La preuve de Rolle en première année consiste à dire : u est continue sur le segment [a,b], donc elle atteint son maximum et son minimum ; comme u(a)=u(b), l'un des deux extremums est atteint en un point intérieur c ; en ce point, le taux d'accroissement change de signe, donc u(c)=0.

Tout, ici, repose sur la relation d'ordre de R : « maximum », « minimum », « change de signe ». Un espace vectoriel normé de dimension 2 n'est pas ordonné : la phrase « f atteint son maximum » n'a aucun sens. Il n'y a donc aucun espoir de sauver la démonstration, et le contre-exemple confirme qu'il n'y a rien à sauver.

Conséquence pratique, à graver : dans une copie, on n'applique jamais Rolle, ni l'égalité des accroissements finis, ni le théorème des valeurs intermédiaires, à une fonction à valeurs vectorielles. Si l'on veut vraiment utiliser Rolle, on l'applique à une fonction numérique construite à partir de f, par exemple tf(t),v pour un vecteur v fixé, ou tf(t)2.

L'inégalité, elle, survit

Théorème

Inégalité des accroissements finis. Soit f:[a,b]E de classe C1, avec ab. S'il existe M0 tel que

t[a,b],f(t)M,

alors

f(b)f(a)M(ba).

Démonstration. La fonction f est continue sur [a,b], et f en est une primitive. Le théorème sur les primitives donne donc

f(b)f(a)=abf(t)dt.

En prenant les normes et en appliquant l'inégalité triangulaire intégrale (licite car ab), puis la croissance de l'intégrale numérique :

f(b)f(a)=abf(t)dtabf(t)dtabMdt=M(ba).

Remarque

Le contraste avec le cas réel mérite d'être souligné. En dimension 1, l'égalité des accroissements finis donne un point c où la pente moyenne est exactement atteinte. En dimension supérieure, ce point n'existe pas, mais la pente moyenne reste majorée par le maximum des pentes instantanées. C'est plus faible, et c'est amplement suffisant : dans la quasi-totalité des applications de première année, on n'utilisait de toute façon que la majoration.

Noter aussi que l'énoncé au programme suppose f de classe C1, parce que la démonstration passe par l'intégrale. C'est une hypothèse un peu plus forte que dans le cas réel, où la dérivabilité suffit, et elle ne gêne jamais en pratique.

Propriété

Version lipschitzienne. Soit f:IE de classe C1 sur l'intervalle I et soit k0. Alors

f est k-lipschitzienne sur I    tI, f(t)k.

Démonstration. () Soient x,yI avec x<y. Comme I est un intervalle, [x,y]I, et l'inégalité des accroissements finis appliquée sur [x,y] avec M=k donne f(y)f(x)k(yx)=kyx. Le cas x=y est trivial, et le cas x>y s'obtient en échangeant les rôles.

() Supposons f k-lipschitzienne et soit tI. Pour h0 tel que t+hI,

f(t+h)f(t)h=f(t+h)f(t)hkhh=k.

Le taux d'accroissement tend vers f(t) quand h0, et la norme est continue, donc f(t+h)f(t)hf(t). En passant à la limite dans l'inégalité large, f(t)k.

Remarque

On énonce souvent le sens direct sous la forme : une fonction de classe C1 sur un segment est lipschitzienne de rapport sup[a,b]f, ce sup étant fini car tf(t) est continue sur un segment. C'est la formulation la plus utilisée en pratique, notamment pour vérifier les hypothèses du théorème de Cauchy-Lipschitz dans le chapitre des équations différentielles.

Propriété

Fonction de dérivée nulle. Soit f:IE dérivable sur un intervalle I. Si f=0 sur I, alors f est constante sur I.

Démonstration. Deux démonstrations, toutes deux instructives.

Par les coordonnées. Dans une base de E, f=ifiei=0 entraîne fi=0 pour tout i, par unicité des coordonnées. Chaque fi est donc une fonction numérique de dérivée nulle sur l'intervalle I, donc constante (résultat de première année, conséquence de l'égalité des accroissements finis réelle). Donc f=ifiei est constante.

Par l'inégalité des accroissements finis, dans le cas où f est de classe C1. Pour x,yI avec xy, on a [x,y]I et f0 sur [x,y], donc f(y)f(x)0×(yx)=0, d'où f(y)=f(x).

Exemple

L'hypothèse « intervalle » n'est pas décorative. Soit D=],0[]0,+[, qui est une réunion de deux intervalles mais pas un intervalle, et soit g:DR2 définie par

g(t)={(0,0)si t<0,(1,1)si t>0.

La fonction g est localement constante, donc dérivable sur D avec g=0 partout. Elle n'est pourtant pas constante, puisque g(1)=(0,0) et g(1)=(1,1). Ce qui manque est évidemment la possibilité de relier 1 à 1 par un segment inclus dans D : c'est exactement ce que l'inégalité des accroissements finis exige.

Exemple

La corde est plus courte que l'arc. Soit f(t)=(cost,sint) sur R, avec la norme euclidienne. On a f(t)=1 pour tout t, donc f est 1-lipschitzienne :

a,bR,f(b)f(a)ba.

Le calcul direct confirme et précise : f(b)f(a)2=(cosbcosa)2+(sinbsina)2=22cos(ba)=4sin2 ⁣(ba2), donc f(b)f(a)=2sin(ba2)2×ba2=ba, en utilisant sinuu. La longueur de la corde est majorée par celle de l'arc, et l'inégalité des accroissements finis n'était rien d'autre que cet énoncé géométrique.

Les formules de Taylor

Taylor avec reste intégral

Théorème

Formule de Taylor avec reste intégral. Soient nN, f:IE de classe Cn+1 sur l'intervalle I, et a,xI. Alors

f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)  +  ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt.

Démonstration. Par récurrence sur n. Notons P(n) l'énoncé : « pour toute fonction f de classe Cn+1 sur I et tous a,xI, la formule ci-dessus est vraie ».

Initialisation, n=0. La formule s'écrit

f(x)=f(a)+axf(t)dt.

C'est exactement le théorème sur les primitives : f est de classe C1, donc f est continue et f en est une primitive, d'où axf=f(x)f(a). Notons que cette égalité vaut aussi si x<a, grâce à la convention d'orientation.

Hérédité. Supposons P(n) vraie et soit f de classe Cn+2 sur I. Elle est en particulier de classe Cn+1, donc P(n) s'applique :

f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)+ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt.

Transformons l'intégrale par une intégration par parties, avec l'application bilinéaire (λ,y)λy de K×E dans E. Posons, la variable d'intégration étant t et le réel x étant fixé,

λ(t)=(xt)n+1(n+1)!,u(t)=f(n+1)(t).

La fonction λ est polynomiale en t, donc de classe C1, avec

λ(t)=(n+1)(xt)n×(1)(n+1)!=(xt)nn!,

et u est de classe C1 puisque f est de classe Cn+2, avec u=f(n+2). La formule d'intégration par parties donne

axλ(t)u(t)dt=[λ(t)u(t)]axaxλ(t)u(t)dt,

c'est-à-dire

ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt=[(xt)n+1(n+1)!f(n+1)(t)]ax+ax(xt)n+1(n+1)!f(n+2)(t)dt.

Le crochet se calcule : en t=x, le facteur (xt)n+1 s'annule (car n+11), donc le terme est nul ; en t=a, il vaut ((xa)n+1(n+1)!f(n+1)(a))=(xa)n+1(n+1)!f(n+1)(a). Ainsi

ax(xt)nn!f(n+1)(t)dt=(xa)n+1(n+1)!f(n+1)(a)+ax(xt)n+1(n+1)!f(n+2)(t)dt.

En reportant dans la formule au rang n :

f(x)=k=0n(xa)kk!f(k)(a)+(xa)n+1(n+1)!f(n+1)(a)+ax(xt)n+1(n+1)!f(n+2)(t)dt,

et les deux premiers termes se recollent en k=0n+1(xa)kk!f(k)(a). C'est P(n+1).

Remarque

C'est une égalité exacte, sans aucun terme d'erreur non contrôlé : elle est valable pour x quelconque dans I, proche de a ou non, et le reste est écrit explicitement. C'est aussi la seule des trois formules de Taylor qui donne le reste sous forme d'une expression calculable ; les deux autres s'en déduisent. On notera que la démonstration n'utilise que l'intégration par parties, et qu'elle est mot pour mot celle du cas réel : la vectorialisation n'a rien coûté, une fois l'intégrale construite.

L'inégalité de Taylor-Lagrange

Théorème

Inégalité de Taylor-Lagrange à l'ordre n. Soient nN, f:IE de classe Cn sur I, et a,xI. Notons

Mn=supt[min(a,x),max(a,x)]f(n)(t),

qui est fini car f(n) est continue sur un segment. Alors

f(x)k=0n1(xa)kk!f(k)(a)xann!  Mn.

Démonstration. La fonction f est de classe Cn=C(n1)+1, donc la formule de Taylor avec reste intégral s'applique au rang n1 :

f(x)k=0n1(xa)kk!f(k)(a)=ax(xt)n1(n1)!f(n)(t)dt.

Il reste à majorer la norme de cette intégrale, en distinguant selon la position de x par rapport à a.

Cas ax. L'inégalité triangulaire intégrale s'applique directement. Pour t[a,x], on a xt0, donc (xt)n1(n1)!=(xt)n1(n1)!, et

ax(xt)n1(n1)!f(n)(t)dtax(xt)n1(n1)!f(n)(t)dtMnax(xt)n1(n1)!dt.

Or

ax(xt)n1(n1)!dt=[(xt)nn!]ax=0+(xa)nn!=xann!,

ce qui donne l'inégalité voulue.

Cas x<a. On écrit ax=xa, donc la norme du reste vaut xa(xt)n1(n1)!f(n)(t)dt, et l'on peut appliquer l'inégalité triangulaire intégrale sur le segment [x,a] :

xa(xt)n1(n1)!f(n)(t)dtxaxtn1(n1)!f(n)(t)dtMnxa(tx)n1(n1)!dt,

puisque tx sur [x,a]. Enfin

xa(tx)n1(n1)!dt=[(tx)nn!]xa=(ax)nn!=xann!.

Dans les deux cas, la majoration annoncée est établie.

Remarque

Il n'y a pas d'ÉGALITÉ de Taylor-Lagrange. Dans le cas réel, on dispose de l'existence d'un c strictement compris entre a et x tel que

u(x)=k=0n1(xa)kk!u(k)(a)+(xa)nn!u(n)(c).

Cet énoncé est faux pour une fonction vectorielle, et pour exactement la même raison que l'échec de Rolle : sa démonstration repose sur le théorème de Rolle appliqué à une fonction auxiliaire. Le cas n=1 n'est d'ailleurs rien d'autre que l'égalité des accroissements finis, dont nous avons donné deux contre-exemples. Une copie qui écrit « il existe c tel que f(x)f(a)=(xa)f(c) » pour une fonction vectorielle est fausse dès la première ligne.

Ce qui subsiste, l'inégalité, suffit à tous les usages : elle fournit une majoration globale du reste, valable sur tout l'intervalle, et c'est précisément ce dont on a besoin pour une estimation d'erreur.

Exemple

Une estimation d'erreur. Soit f(t)=(cost,sint) dans R2 euclidien, et majorons l'erreur commise en remplaçant f(x) par son approximation affine en 0. On applique l'inégalité de Taylor-Lagrange à l'ordre n=2 avec a=0 :

f(x)f(0)xf(0)x22suptf(t).

Ici f(0)=(1,0), f(0)=(0,1) et f(t)=(cost,sint), de norme constante égale à 1. Donc

(cosx1,  sinxx)x22.

Vérifions numériquement en x=1 : cos110,4597 et sin110,1585, donc la norme du reste vaut environ 0,2113+0,02510,486, effectivement inférieur à 12. La majoration est ici presque optimale.

La formule de Taylor-Young

Avant l'énoncé, précisons la notation. Pour une fonction φ définie au voisinage de 0 et à valeurs dans E, on écrit φ(h)=o(hn) lorsqu'il existe une fonction ε, définie au voisinage de 0, à valeurs dans E, de limite 0E en 0, telle que φ(h)=hnε(h). De manière équivalente, 1hnφ(h)0E quand h0 avec h0.

Théorème

Formule de Taylor-Young à l'ordre n. Soient nN, f:IE de classe Cn sur I et a un point de I. Alors, lorsque h tend vers 0 (avec a+hI),

f(a+h)=k=0nhkk!f(k)(a)  +  o(hn).

Démonstration. Le cas n=0 est la continuité de f en a, donc supposons n1. Introduisons la fonction auxiliaire

g:xf(x)k=0n(xa)kk!f(k)(a),

définie sur I et à valeurs dans E. Elle est de classe Cn, comme différence de f et d'une fonction polynomiale en x à coefficients vectoriels. Calculons ses dérivées successives en a. Pour 0jn, la dérivation terme à terme du polynôme donne

g(j)(x)=f(j)(x)k=jn(xa)kj(kj)!f(k)(a),

car djdxj((xa)kk!) vaut 0 si k<j et (xa)kj(kj)! si kj. En x=a, tous les termes de la somme s'annulent sauf celui d'indice k=j, qui vaut f(j)(a). Donc

j{0,1,,n},g(j)(a)=f(j)(a)f(j)(a)=0E.

Notons de plus que g(n)(x)=f(n)(x)f(n)(a), en prenant j=n dans l'expression ci-dessus.

Appliquons maintenant l'inégalité de Taylor-Lagrange à l'ordre n à la fonction g, entre a et a+h. Comme g(k)(a)=0E pour 0kn1, la somme de Taylor de g est nulle et il reste

g(a+h)hnn!supt[min(a,a+h),max(a,a+h)]g(n)(t)=hnn!suptf(n)(t)f(n)(a).

Soit ε>0. La fonction f(n) étant continue en a, il existe δ>0 tel que taδ et tI entraînent f(n)(t)f(n)(a)ε. Alors, pour hδ, tous les t du segment considéré vérifient tahδ, donc le sup est majoré par ε et

g(a+h)hnn!ε.

Autrement dit, 1hng(a+h)0E quand h0, c'est-à-dire g(a+h)=o(hn). En revenant à la définition de g, cela s'écrit

f(a+h)=k=0nhkk!f(k)(a)+o(hn).

Remarque

On aurait pu, plus rapidement, appliquer la formule de Taylor-Young réelle à chacune des n coordonnées de f dans une base, puis recoller : la somme d'un nombre fini de o(hn) scalaires, multipliés par des vecteurs constants, est un o(hn) vectoriel. Cette démonstration est correcte et parfaitement acceptable ; celle donnée ci-dessus a l'avantage de ne dépendre d'aucune base et de montrer que toute la théorie est intrinsèque.

Attention, c'est un énoncé local : il ne dit rien sur ce qui se passe loin de a, et le o(hn) n'est assorti d'aucune majoration explicite. Pour obtenir un contrôle quantitatif, il faut Taylor-Lagrange ou le reste intégral.

Exemple

Un développement limité vectoriel. Soit f:RR3, f(t)=(cost,sint,et), de classe C. On a

f(0)=(1,0,1),f(0)=(0,1,1),f(0)=(1,0,1),f(0)=(0,1,1),

puisque f(t)=(sint,cost,et), f(t)=(cost,sint,et) et f(t)=(sint,cost,et). La formule de Taylor-Young à l'ordre 3 en 0 donne donc

f(t)=(1,0,1)+t(0,1,1)+t22(1,0,1)+t36(0,1,1)+o(t3),

soit, coordonnée par coordonnée,

f(t)=(1t22, tt36, 1+t+t22+t36)+o(t3),

et l'on reconnaît les développements limités usuels de cos, sin et exp. En pratique, c'est ainsi qu'on procède : on développe chaque coordonnée séparément avec les développements de première année, et l'on recolle. Le théorème garantit que le résultat est bien le développement de f.

Laquelle utiliser ?

Formule Hypothèse Nature et emploi
Reste intégral f de classe Cn+1 Égalité exacte, reste explicite : à utiliser quand on veut calculer ou manipuler le reste, ou obtenir une majoration fine
Taylor-Lagrange f de classe Cn Majoration globale valable sur tout l'intervalle : à utiliser pour une estimation d'erreur ou une convergence
Taylor-Young f de classe Cn Information locale quand h0 : à utiliser pour un développement limité, une limite, une tangente

Remarque

Une règle de choix simple. Si la question contient « montrer que » avec une constante explicite, c'est Taylor-Lagrange, ou le reste intégral si la constante est fine. Si la question contient « au voisinage de », « équivalent », « développement limité », « position par rapport à la tangente », c'est Taylor-Young. Si la question demande une expression du reste, ou si l'on doit sommer une série de restes, c'est le reste intégral. Et l'on remarquera la hiérarchie des hypothèses : le reste intégral demande une régularité Cn+1, un cran de plus que les deux autres.

Méthodes à retenir

Méthode

1. Reconnaître une fonction vectorielle et passer aux coordonnées. Dès que l'arrivée est Rn, Mn(K), Kn[X] ou un espace de dimension finie abstrait, fixer une base et écrire f=ifiei. Dérivabilité, classe Ck, continuité par morceaux, intégrale, limites et développements limités se lisent alors coordonnée par coordonnée, et l'on est ramené à la première année. Le choix de la base est libre : prendre la plus commode.

2. Dériver un produit scalaire ou un déterminant. Ce sont des applications bilinéaire et multilinéaire : f,g=f,g+f,g et det(f1,,fn)=idet(f1,,fi,,fn). Ne jamais tenter de dériver l'expression développée : la formule multilinéaire est toujours plus rapide et moins risquée.

3. Exploiter « f est constante ». Dans un espace euclidien, dériver f2=f,f donne immédiatement f,f=0. Réflexe à déclencher devant « f est à valeurs dans la sphère unité », « f(t)On(R) », « le mouvement est uniforme ». La réciproque est vraie aussi : si f,f=0 sur un intervalle, alors f2 est de dérivée nulle, donc f est constante.

4. Dériver un produit matriciel sans se tromper d'ordre. (AB)=AB+AB, et jamais 2AA pour (A2) sans avoir vérifié que A et A commutent. Pour la dérivée n-ième, formule de Leibniz avec A(k) à gauche et B(nk) à droite.

5. Dériver l'inverse d'une matrice. (A1)=A1AA1. On ne mémorise pas la formule, on refait la preuve en trois lignes : dériver AA1=In et multiplier à gauche par A1. Justifier au préalable que tA(t)1 est de classe Ck par les formules de Cramer (comatrice divisée par le déterminant, qui ne s'annule pas).

6. Majorer une intégrale vectorielle. Un seul outil : abfabf pour ab, puis (ba)supf. Ne jamais écrire d'inégalité entre deux vecteurs, ni utiliser la « croissance » de l'intégrale, qui n'existe pas ici. Si a>b, remettre les bornes dans l'ordre avant toute chose.

7. Faire sortir une application linéaire. L(abf)=abL(f) et (Lf)=Lf, pour toute application linéaire L constante. Sert typiquement à ramener une question matricielle à une question scalaire, via la trace ou une forme coordonnée.

8. Démontrer qu'une fonction est constante. Montrer que sa dérivée est nulle sur un intervalle, puis conclure par les coordonnées ou par l'inégalité des accroissements finis. Vérifier explicitement que le domaine est un intervalle : sur une réunion d'intervalles, l'énoncé est faux.

9. Obtenir une estimation d'erreur. Inégalité de Taylor-Lagrange : f(x)k=0n1(xa)kk!f(k)(a)xann!supf(n). Le travail se concentre sur la majoration du sup de f(n) sur le segment concerné. Si le reste doit être manipulé et non seulement majoré, prendre plutôt la formule à reste intégral.

10. Obtenir un développement limité vectoriel. Développer chaque coordonnée avec les développements limités usuels de première année, puis recoller : le résultat est le développement limité de f, et il coïncide avec la formule de Taylor-Young. Se souvenir que le o(hn) est ici un vecteur, de la forme hnε(h) avec ε(h)0E.

11. Ne jamais invoquer Rolle sur une fonction vectorielle. Ni Rolle, ni l'égalité des accroissements finis, ni l'égalité de Taylor-Lagrange avec un point intermédiaire, ni le théorème des valeurs intermédiaires : tous sont faux dès la dimension 2, le cercle unité en témoigne. Seule l'inégalité des accroissements finis subsiste. Si l'on tient à utiliser Rolle, l'appliquer à une fonction numérique auxiliaire du type tf(t),v avec v fixé, ou tf(t)2.

12. Calculer une limite de somme. Reconnaître une somme de Riemann associée à une subdivision régulière : bank=0n1f(a+kban)abf pour f continue. Le facteur ban devant la somme est le signal à repérer.

Bloqué sur « Fonctions vectorielles » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.