MP · Chapitre 10

Équations différentielles linéaires

Théorème de Cauchy linéaire, structure de l'espace des solutions, exponentielle de matrice, systèmes à coefficients constants, variation des constantes.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Théorème de Cauchy linéaire
  • Structure de l'espace des solutions
  • Exponentielle de matrice
  • Systèmes à coefficients constants
  • Variation des constantes

Une équation différentielle est une équation dont l'inconnue est une fonction, et dont l'énoncé relie cette fonction à ses dérivées. C'est le langage naturel de toute la physique : une loi qui décrit comment une quantité varie en fonction de son état actuel est une équation différentielle. En toute généralité, on ne sait presque rien dire de tels objets. On ne sait pas résoudre y=sin(ty), on ne sait même pas décider si les solutions restent bornées. Il existe pourtant une classe d'équations, et une seule à ce niveau, où l'on sait absolument tout dire : les équations linéaires. Ce chapitre est l'histoire de cette exception.

Ce qui rend le cas linéaire miraculeux tient en un mot : la structure. Si x1 et x2 sont deux solutions d'une même équation homogène, leur somme en est encore une, et leurs multiples aussi ; l'ensemble des solutions est donc un sous-espace vectoriel d'un espace de fonctions. Ce n'est pas une remarque décorative, c'est le levier de tout le chapitre : dès qu'un ensemble est un espace vectoriel de dimension finie connue, décrire toutes ses solutions revient à en exhiber une base, c'est-à-dire un nombre fini de fonctions. Un problème d'analyse, potentiellement infini, se transforme ainsi en un problème d'algèbre linéaire, entièrement fini. Toute la difficulté est déplacée vers un seul énoncé : quelle est la dimension de cet espace ?

La réponse est donnée par le théorème de Cauchy linéaire, et il faut mesurer à quel point il est fort. Il affirme que, pour toute condition initiale, il existe une solution et une seule. Mais il affirme surtout que cette solution est définie sur l'intervalle I tout entier, celui-là même sur lequel les coefficients de l'équation sont continus. Rien de tel n'a lieu hors du cadre linéaire : la solution de y=y2 valant 1 en 0 explose en 1 et n'existe pas au-delà, alors que le second membre est pourtant défini partout. Cette globalité n'est pas un détail technique, c'est elle qui permet de parler de « l'espace des solutions sur I » sans se demander où chacune est définie, et c'est elle qui rend l'application « valeur en t0 » bijective. On en déduit immédiatement que l'espace des solutions de l'équation homogène est isomorphe à l'espace d'arrivée E, donc de dimension n. Tout le reste du chapitre exploite ce seul fait.

Reste alors à calculer. Là encore, un cas se détache : celui des coefficients constants, X=AX. L'analogie avec l'équation scalaire y=ay, dont les solutions sont les λeat, est si tentante qu'il faut lui donner un sens : c'est l'objet de l'exponentielle de matrice, définie par la même série que l'exponentielle usuelle, mais évaluée en une matrice. On montrera qu'elle converge toujours, qu'elle se dérive comme on l'espère, et que la solution du problème de Cauchy s'écrit littéralement X(t)=exp((tt0)A)X0. C'est l'aboutissement du chapitre : une formule close, valable en toute dimension, qui contient à elle seule l'existence, l'unicité et la globalité.

Le programme n'exige pas pour autant de savoir résoudre explicitement n'importe quel système : le calcul effectif d'une exponentielle de matrice sert d'entraînement à la réduction, pas de fin en soi. Ce qui est réellement exigible, ce sont les structures (dimension, système fondamental, wronskien), les théorèmes (Cauchy, Liouville, dérivation de texp(tA)) et les méthodes (variation des constantes, recollement, abaissement de l'ordre, séries entières). Le plan suit cet ordre : d'abord le cadre et le théorème fondamental, puis la structure de l'ensemble des solutions, puis les techniques scalaires du premier ordre, puis l'exponentielle et les systèmes à coefficients constants, enfin l'ordre deux et les séries entières.

Notations valables dans tout le chapitre. La lettre K désigne R ou C. La lettre E désigne un K-espace vectoriel normé de dimension finie n1, dont la norme est notée ; rappelons que sur un tel espace toutes les normes sont équivalentes, de sorte qu'aucun énoncé de convergence ne dépendra du choix effectué. La lettre I désigne un intervalle de R non réduit à un point, et t0 un point de I. Les notations d'algèbre linéaire sont celles des chapitres précédents : L(E) pour les endomorphismes de E, Mn(K) pour les matrices carrées, Mn,1(K) pour les colonnes, GLn(K) pour les matrices inversibles, In pour l'identité, tr pour la trace, rg pour le rang, Vect pour le sous-espace engendré. Enfin e désigne la base de l'exponentielle, et Ck(I,E) l'espace des fonctions de classe Ck de I dans E.

Le cadre général

Équations différentielles linéaires résolues

Définition

Soient a:IL(E) et b:IE deux applications continues. On appelle équation différentielle linéaire résolue du premier ordre l'équation

(E) ⁣:x(t)=a(t)(x(t))+b(t),

d'inconnue une fonction x. L'application b s'appelle le second membre de l'équation. Lorsque b est la fonction nulle, l'équation est dite homogène, ou sans second membre.

Une solution de (E) sur I est une fonction x:IE dérivable sur I telle que

tI,x(t)=a(t)(x(t))+b(t).

On note S l'ensemble des solutions de (E) sur I, et SH l'ensemble des solutions sur I de l'équation homogène associée

(H) ⁣:x(t)=a(t)(x(t)).

Remarque

Le mot résolue signifie que l'équation est écrite sous la forme « x égale quelque chose » : la dérivée est isolée, avec le coefficient 1. C'est une hypothèse de fond et non de forme. Nous verrons à la section sur les recollements qu'une équation du type α(t)x=, où α s'annule, sort du cadre du théorème de Cauchy en les points d'annulation, et que son ensemble de solutions peut alors avoir n'importe quelle dimension.

Le mot linéaire signifie que, pour chaque t, l'application a(t) est un endomorphisme de E : la dépendance en x est linéaire. La dépendance en t, elle, est quelconque, du moment qu'elle est continue.

Propriété

Régularité automatique des solutions. Soit x une solution de (E) sur I. Alors x est de classe C1 sur I. Plus généralement, si a et b sont de classe Ck sur I pour un entier kN, alors x est de classe Ck+1 sur I.

Démonstration. L'application Φ ⁣:L(E)×EE, (u,v)u(v), est bilinéaire entre espaces de dimension finie : elle est donc continue, et le chapitre des fonctions vectorielles nous dit que si deux fonctions tu(t) et tv(t) sont de classe Cj, alors tu(t)(v(t)) l'est aussi.

Soit x une solution. Elle est dérivable, donc continue. Par continuité de a et de b, la fonction ta(t)(x(t))+b(t) est continue sur I : c'est exactement x, donc x est continue et x est de classe C1.

Supposons maintenant a et b de classe Ck et montrons par récurrence sur j{0,1,,k} la propriété « x est de classe Cj+1 ». Le cas j=0 vient d'être traité. Supposons la propriété vraie au rang j1 avec 1jk : la fonction x est de classe Cj. Alors ta(t)(x(t)) est de classe Cj (produit bilinéaire de deux fonctions de classe Cj, puisque jk), et b aussi. Donc x est de classe Cj, c'est-à-dire que x est de classe Cj+1. La récurrence est établie, et le cas j=k donne la conclusion.

Remarque

Ce résultat est typique du linéaire : on ne suppose que la dérivabilité, on récolte toute la régularité disponible. Il est constamment utilisé sans être cité, par exemple pour dériver une seconde fois une équation d'ordre 1, ou pour appliquer une formule de Taylor à une solution. En particulier, si a et b sont de classe C, toute solution l'est ; c'est le cas, notamment, des systèmes à coefficients constants.

Écriture matricielle

Définition

Fixons une base B=(e1,,en) de E. Pour tI, notons A(t)=MatB(a(t))Mn(K) et B(t)Mn,1(K) la colonne des coordonnées de b(t) dans B. À une fonction x:IE on associe la fonction colonne X:IMn,1(K) de ses coordonnées. L'équation (E) s'écrit alors

X(t)=A(t)X(t)+B(t),

appelée système différentiel linéaire associé à (E) dans la base B.

Propriété

Avec les notations ci-dessus, les applications A:IMn(K) et B:IMn,1(K) sont continues, et x est solution de (E) sur I si et seulement si X est solution sur I du système X=A(t)X+B(t).

Démonstration. L'application uMatB(u) est un isomorphisme entre les espaces de dimension finie L(E) et Mn(K) ; toute application linéaire entre espaces de dimension finie étant continue, A=MatBa est continue, et de même pour B. La dérivation se lisant coordonnée par coordonnée, X est dérivable si et seulement si x l'est, et la colonne des coordonnées de x(t) est X(t). Enfin, la colonne des coordonnées de a(t)(x(t))+b(t) est A(t)X(t)+B(t), par définition de la matrice d'un endomorphisme. Les deux égalités entre vecteurs sont donc équivalentes, coordonnée par coordonnée.

Remarque

Les deux points de vue sont donc rigoureusement équivalents, et nous passerons de l'un à l'autre sans prévenir. Le point de vue intrinsèque (x=a(t)(x)) est le bon pour les énoncés de structure : il ne dépend d'aucun choix. Le point de vue matriciel (X=A(t)X+B(t)) est le bon pour les calculs, et c'est le seul praticable dès qu'il faut réduire une matrice. En dimension 1, une équation linéaire résolue s'écrit simplement y=a(t)y+b(t) avec a et b à valeurs dans K : c'est le cas n=1, traité en détail plus loin.

Le problème de Cauchy et le théorème fondamental

Définition

Soient t0I et x0E. On appelle problème de Cauchy associé à (E) et à la condition initiale (t0,x0) la recherche des solutions x de (E) sur I vérifiant de plus x(t0)=x0.

Propriété

Théorème de Cauchy linéaire (admis). Soient a:IL(E) et b:IE continues, t0I et x0E. Le problème de Cauchy

{x(t)=a(t)(x(t))+b(t)x(t0)=x0

admet une unique solution, et cette solution est définie sur l'intervalle I tout entier.

Ce théorème est admis : sa démonstration repose sur une construction itérative dont la convergence n'est pas au programme de la filière. Il faut en revanche en connaître l'énoncé exact, car tout le chapitre en découle, et savoir en lire les deux affirmations distinctes.

Remarque

Première affirmation : l'unicité. Deux solutions qui coïncident en un seul point coïncident partout. Autrement dit, une solution est entièrement déterminée par sa valeur en un point : l'état initial contient toute l'information. C'est cette affirmation qui rendra injective l'application « valeur en t0 ».

Seconde affirmation : la globalité. La solution est définie sur I tout entier, c'est-à-dire aussi loin que les coefficients a et b sont continus. Aucune solution ne « meurt » à l'intérieur de I. C'est spécifique au cadre linéaire, et c'est faux en général : l'équation y=y2, dont le second membre est pourtant défini sur R tout entier, admet pour solution de condition initiale y(0)=1 la fonction t11t, qui tend vers + en 1 et ne se prolonge pas au-delà. Cette équation n'est pas linéaire, et l'étude générale des équations non linéaires n'est pas au programme : l'exemple est ici pour faire sentir ce que la linéarité apporte, rien de plus.

Troisième lecture, la plus utile en pratique. Par chaque point (t0,x0) passe une solution et une seule. Les graphes des solutions d'une même équation linéaire ne se coupent donc jamais, et ils recouvrent tout le « cylindre » I×E.

Propriété

Corollaire fondamental. Soit x une solution de l'équation homogène (H) sur I. S'il existe t1I tel que x(t1)=0E, alors x est identiquement nulle sur I.

Démonstration. La fonction nulle est solution de (H) sur I : elle est dérivable, de dérivée nulle, et a(t)(0E)=0E par linéarité de a(t). Les fonctions x et 0 sont donc deux solutions de (H) prenant la même valeur 0E en t1. Par unicité dans le théorème de Cauchy appliqué à la condition initiale (t1,0E), elles sont égales sur I.

Remarque

Ce corollaire est utilisé en permanence, sous la forme contraposée suivante : une solution non nulle de l'équation homogène ne s'annule jamais. Attention, cela ne signifie pas qu'aucune coordonnée ne s'annule : c'est le vecteur x(t) tout entier qui ne s'annule pas. Ainsi, pour le système associé à x+x=0, la solution (sintcost) a bien une première coordonnée qui s'annule, mais jamais les deux à la fois.

Équation scalaire d'ordre deux et système associé

Définition

Soient a, b, c trois fonctions continues de I dans K. On appelle équation différentielle linéaire scalaire du second ordre résolue l'équation

(E2) ⁣:x(t)+a(t)x(t)+b(t)x(t)=c(t),

dont une solution sur I est une fonction x:IK deux fois dérivable vérifiant cette égalité en tout point de I.

Propriété

Équivalence avec un système d'ordre 1. Posons, pour tI,

A(t)=(01b(t)a(t))M2(K),B(t)=(0c(t)).

Une fonction x:IK est solution de (E2) sur I si et seulement si la fonction X=t(x,x) est bien définie, dérivable, et solution sur I du système X=A(t)X+B(t).

Démonstration. Supposons x solution de (E2). Alors x et x sont dérivables, donc X=t(x,x) l'est, et

X(t)=(x(t)x(t))=(x(t)b(t)x(t)a(t)x(t)+c(t))=A(t)X(t)+B(t).

Réciproquement, si X=t(x1,x2) est une solution du système, la première ligne donne x1=x2 et la seconde x2=bx1ax2+c. Donc x1 est deux fois dérivable, avec x1=x2=bx1ax1+c, c'est-à-dire que x1 est solution de (E2), et X=t(x1,x1).

Propriété

Théorème de Cauchy à l'ordre deux. Soient a, b, c continues sur I, t0I et (α,β)K2. Il existe une unique solution x de (E2) sur I telle que

x(t0)=αetx(t0)=β,

et cette solution est définie sur I tout entier. De plus, elle est de classe C2, et de classe Ck+2 si a, b et c sont de classe Ck.

Démonstration. C'est le théorème de Cauchy linéaire appliqué au système équivalent, avec E=K2 et la condition initiale X(t0)=t(α,β) : les applications A et B ci-dessus sont continues puisque a, b, c le sont. L'équivalence démontrée à l'instant transporte existence et unicité d'un problème à l'autre. La régularité découle de la propriété de régularité automatique appliquée au système.

Remarque

La condition initiale, à l'ordre deux, comporte deux nombres : la valeur et la pente. C'est l'erreur classique que de croire que x(t0)=α suffit à déterminer la solution ; il en existe alors une infinité, une par valeur de x(t0). Retenez la règle générale : le nombre de conditions initiales scalaires est égal à la dimension de l'espace des solutions de l'équation homogène, soit n pour un système de taille n et 2 pour une équation scalaire d'ordre deux.

Structure de l'ensemble des solutions

L'espace des solutions de l'équation homogène

Propriété

Théorème (structure de SH). L'ensemble SH des solutions sur I de l'équation homogène (H) ⁣:x=a(t)(x) est un sous-espace vectoriel de C1(I,E). De plus, pour tout t0I, l'application d'évaluation

φt0 ⁣:{SHExx(t0)

est un isomorphisme d'espaces vectoriels. En particulier,

dimSH=dimE=n.

Démonstration. Structure d'espace vectoriel. Toute solution est de classe C1, donc SHC1(I,E). La fonction nulle appartient à SH, qui est donc non vide. Soient x et y dans SH et (λ,μ)K2. La fonction λx+μy est dérivable et, pour tout tI, la linéarité de a(t) donne

(λx+μy)(t)=λx(t)+μy(t)=λa(t)(x(t))+μa(t)(y(t))=a(t)(λx(t)+μy(t)).

Donc λx+μySH : c'est bien un sous-espace vectoriel.

Linéarité de φt0. Pour x,ySH et λ,μK, on a (λx+μy)(t0)=λx(t0)+μy(t0), ce qui est exactement la linéarité de l'évaluation.

Injectivité. Soit xkerφt0, c'est-à-dire xSH avec x(t0)=0E. Le corollaire du théorème de Cauchy affirme alors que x est identiquement nulle sur I. Donc kerφt0={0} et φt0 est injective.

Surjectivité. Soit x0E. Le théorème de Cauchy, appliqué à l'équation homogène et à la condition initiale (t0,x0), fournit une solution x définie sur I tout entier, donc un élément de SH, vérifiant x(t0)=x0, c'est-à-dire φt0(x)=x0. Donc φt0 est surjective.

Ainsi φt0 est un isomorphisme de SH sur E, et deux espaces isomorphes ont même dimension : dimSH=n.

Remarque

Cette démonstration est le cœur du chapitre, et elle est exigible. Observez la répartition des rôles : l'unicité de Cauchy donne l'injectivité, l'existence globale donne la surjectivité. Chacune des deux affirmations du théorème admis sert exactement une fois.

Notez aussi que SH est un sous-espace de dimension finie n à l'intérieur de C1(I,E), qui est de dimension infinie. C'est proprement remarquable : parmi toutes les fonctions imaginables, les solutions forment un espace aussi petit qu'un espace de colonnes. Enfin, l'isomorphisme dépend du point t0 choisi, mais sa seule existence, pour un t0 quelconque, suffit à donner la dimension.

L'équation avec second membre

Propriété

Théorème (structure de S). L'ensemble S des solutions sur I de (E) ⁣:x=a(t)(x)+b(t) est non vide, et si xp est l'une quelconque de ses solutions, alors

S=xp+SH={xp+h  ;  hSH}.

Autrement dit, S est un sous-espace affine de C1(I,E), de direction SH, donc de dimension n.

Démonstration. Non-vacuité. Le théorème de Cauchy appliqué à la condition initiale (t0,0E) fournit une solution de (E) sur I.

Inclusion xp+SHS. Soit hSH. La fonction xp+h est dérivable et, pour tI,

(xp+h)(t)=a(t)(xp(t))+b(t)+a(t)(h(t))=a(t)(xp(t)+h(t))+b(t),

par linéarité de a(t). Donc xp+hS.

Inclusion Sxp+SH. Soit xS et posons h=xxp. Alors h est dérivable et

h(t)=(a(t)(x(t))+b(t))(a(t)(xp(t))+b(t))=a(t)(x(t)xp(t))=a(t)(h(t)),

donc hSH et x=xp+h. Les deux inclusions donnent l'égalité.

Méthode

Résoudre une équation linéaire avec second membre : le plan en trois temps. Ce plan est celui de tout le chapitre, quelle que soit la technique employée.

  1. Résoudre l'équation homogène associée, c'est-à-dire trouver une base (x1,,xn) de SH. On sait d'avance qu'il faut trouver exactement n solutions indépendantes, ni plus ni moins.
  2. Trouver une solution particulière xp de l'équation complète, par n'importe quel moyen : solution évidente, forme calquée sur le second membre, variation des constantes.
  3. Conclure : l'ensemble des solutions est {xp+λ1x1++λnxn  ;  (λ1,,λn)Kn}, puis, si une condition initiale est imposée, déterminer les λi en résolvant un système linéaire.

Contrôle de cohérence à ne jamais sauter : le nombre de constantes arbitraires dans la réponse finale doit valoir exactement n (ou 2 pour une équation scalaire d'ordre deux).

Propriété

Principe de superposition. Soient b1,,bp des fonctions continues de I dans E et μ1,,μp des scalaires. Si, pour chaque i, la fonction xi est solution de x=a(t)(x)+bi(t), alors i=1pμixi est solution de

x=a(t)(x)+i=1pμibi(t).

Démonstration. La fonction x=iμixi est dérivable et, par linéarité de la dérivation puis de a(t),

x(t)=i=1pμi(a(t)(xi(t))+bi(t))=a(t)(i=1pμixi(t))+i=1pμibi(t).

Remarque

Le principe de superposition sert surtout à découper un second membre compliqué en morceaux simples. Il a une seconde application, très fréquente : si a est à valeurs réelles et si x est une solution complexe de x=a(t)(x)+b(t), où b est cette fois à valeurs complexes, alors Re(x) et Im(x) sont solutions des équations de seconds membres Re(b) et Im(b). On passe donc par les complexes pour calculer, puis on revient au réel en prenant partie réelle ou partie imaginaire. C'est exactement ce que l'on fera pour les systèmes à valeurs propres complexes conjuguées.

Système fondamental de solutions et wronskien

Définition

On appelle système fondamental de solutions de l'équation homogène (H) toute base (x1,,xn) de l'espace SH, c'est-à-dire toute famille de n solutions linéairement indépendantes.

Dans l'écriture matricielle X=A(t)X, si X1,,Xn sont n solutions, on appelle matrice wronskienne de la famille la fonction matricielle

W ⁣:t(X1(t)X2(t)Xn(t))Mn(K),

dont la j-ème colonne est Xj(t), et wronskien la fonction scalaire w=detW, c'est-à-dire

tI,w(t)=det(X1(t),,Xn(t)).

Propriété

Théorème (caractérisation d'un système fondamental). Soient X1,,Xn des solutions de X=A(t)X sur I, de wronskien w. Les trois assertions suivantes sont équivalentes :

  1. la famille (X1,,Xn) est un système fondamental de solutions ;
  2. il existe t0I tel que w(t0)0 ;
  3. pour tout tI, w(t)0.

En particulier, le wronskien de n solutions est soit partout nul, soit jamais nul : c'est du tout ou rien.

Démonstration. Fixons tI et rappelons que φt ⁣:SHMn,1(K), XX(t), est un isomorphisme. Une famille de n vecteurs de SH est une base de SH si et seulement si son image par l'isomorphisme φt est une base de Mn,1(K), c'est-à-dire si et seulement si (X1(t),,Xn(t)) est une base de Mn,1(K), ce qui équivaut à det(X1(t),,Xn(t))0, soit w(t)0.

Nous avons donc démontré, pour tout tI, l'équivalence entre « la famille est un système fondamental » et « w(t)0 ». L'assertion 1 équivaut donc à la fois à l'assertion 3 (l'équivalence vaut pour chaque t) et à l'assertion 2 (l'intervalle I étant non vide, il suffit d'un t). Les trois assertions sont donc équivalentes. Comme la négation de 2 est « w est identiquement nulle », le wronskien est bien soit partout nul, soit partout non nul.

Remarque

C'est un énoncé d'une efficacité redoutable : pour vérifier que n solutions forment une base de SH, il suffit de calculer un seul déterminant, en un seul point, choisi le plus commode possible. On choisit évidemment le point où les expressions sont les plus simples, souvent t=0.

Attention à ne pas généraliser hors du cadre : pour des fonctions quelconques, un wronskien nul n'entraîne pas la liaison de la famille. C'est parce que ce sont des solutions d'une même équation linéaire que l'équivalence a lieu. Une famille de solutions est liée en tant que famille de fonctions si et seulement si elle l'est en tant que famille de valeurs, en un point quelconque.

Propriété

Si W est la matrice wronskienne de n solutions de X=A(t)X, alors W est de classe C1 sur I et vérifie l'équation matricielle

W(t)=A(t)W(t).

Réciproquement, toute solution de cette équation matricielle a pour colonnes des solutions du système.

Démonstration. Les colonnes de W sont de classe C1, donc W l'est, et la dérivation se fait colonne par colonne. La j-ème colonne de W(t) est Xj(t)=A(t)Xj(t), qui est exactement la j-ème colonne du produit A(t)W(t) (le produit d'une matrice par une matrice se calcule colonne par colonne). Les deux matrices ont donc les mêmes colonnes. La réciproque se lit de la même manière, colonne par colonne.

La formule de Liouville

Propriété

Théorème (formule de Liouville). Soient X1,,Xn des solutions de X=A(t)X sur I et w leur wronskien. Alors w est de classe C1 sur I et vérifie l'équation différentielle scalaire

w(t)=tr(A(t))w(t).

Par conséquent, pour tous t0 et t dans I,

w(t)=w(t0)exp ⁣(t0ttr(A(s))ds).

Démonstration. Commençons par un lemme d'algèbre linéaire.

Lemme. Soit F un K-espace vectoriel de dimension n muni d'une base C=(ε1,,εn), soit det le déterminant dans cette base et soit uL(F). Alors, pour tous vecteurs y1,,yn de F,

j=1ndet(y1,,yj1,u(yj),yj+1,,yn)=tr(u)det(y1,,yn).

Preuve du lemme. Notons Ψ(y1,,yn) le membre de gauche. Chacun des n termes est n-linéaire en (y1,,yn), car det est n-linéaire et u est linéaire ; donc Ψ est n-linéaire. Montrons que Ψ est alternée. Supposons yk=yl=y avec kl. Dans la somme, tout terme d'indice j{k,l} contient deux arguments égaux (aux places k et l) et est donc nul. Restent les deux termes d'indices k et l : le premier a u(y) à la place k et y à la place l, le second a y à la place k et u(y) à la place l, tous les autres arguments étant identiques. Le second s'obtient donc du premier en échangeant les arguments des places k et l, ce qui multiplie le déterminant par 1 : leur somme est nulle. Ainsi Ψ est une forme n-linéaire alternée sur un espace de dimension n, donc proportionnelle à det :

Ψ=Ψ(ε1,,εn)det.

Il reste à calculer la constante. Écrivons u(εj)=i=1nαijεi. Par n-linéarité, det(ε1,,u(εj),,εn)=iαijdet(ε1,,εi,,εn), où εi occupe la place j ; tous ces déterminants sont nuls sauf celui d'indice i=j, qui vaut 1. Il reste αjj, et en sommant sur j on trouve Ψ(ε1,,εn)=jαjj=tr(u). Le lemme est démontré.

Démonstration du théorème. Le déterminant est une application n-linéaire des colonnes, et les colonnes X1,,Xn sont de classe C1. Le théorème de dérivation d'une application multilinéaire, vu au chapitre des fonctions vectorielles, donne alors que w=det(X1,,Xn) est de classe C1 avec

w(t)=j=1ndet(X1(t),,Xj1(t),Xj(t),Xj+1(t),,Xn(t)).

Or Xj(t)=A(t)Xj(t) pour tout j. En appliquant le lemme à l'endomorphisme ut ⁣:YA(t)Y de Mn,1(K), dont la matrice dans la base canonique est A(t), et donc de trace tr(A(t)), il vient

w(t)=j=1ndet(X1(t),,ut(Xj(t)),,Xn(t))=tr(A(t))det(X1(t),,Xn(t))=tr(A(t))w(t).

Intégration de cette équation. La fonction ttr(A(t)) est continue sur l'intervalle I ; notons T(t)=t0ttr(A(s))ds sa primitive nulle en t0. Posons g(t)=w(t)eT(t). Cette fonction est de classe C1 et

g(t)=w(t)eT(t)w(t)T(t)eT(t)=(tr(A(t))w(t)tr(A(t))w(t))eT(t)=0.

Comme I est un intervalle, g est constante, égale à g(t0)=w(t0). D'où w(t)=w(t0)eT(t), ce qui est la formule annoncée.

Remarque

La formule de Liouville redémontre au passage l'alternative « tout ou rien » du paragraphe précédent : l'exponentielle ne s'annulant jamais, w(t) et w(t0) sont simultanément nuls ou non nuls. C'est un contrôle de cohérence agréable, mais la démonstration directe par l'isomorphisme φt reste la bonne à citer, car elle ne demande aucun calcul.

Cette démonstration est un classique d'oral. Les deux points sur lesquels on est attendu sont la dérivation du déterminant colonne par colonne (justifiée par la multilinéarité) et le lemme de la trace, que l'on peut redémontrer en trois lignes comme ci-dessus.

Propriété

Cas de l'équation scalaire d'ordre deux. Soient x1 et x2 deux solutions de x+a(t)x+b(t)x=0 sur I. Leur wronskien est

w=x1x2x1x2=x1x2x1x2,

et il vérifie w=a(t)w, donc w(t)=w(t0)exp ⁣(t0ta(s)ds). En particulier, si le terme en x est absent (c'est-à-dire si a=0), le wronskien est constant.

Démonstration. La matrice du système associé est A(t)=(01b(t)a(t)), de trace a(t), et les colonnes de la matrice wronskienne sont t(x1,x1) et t(x2,x2), d'où l'expression du déterminant. La formule de Liouville donne w=a(t)w, et la formule intégrée suit. Si a=0, alors w=0 sur l'intervalle I, donc w est constante.

Exemple

Un wronskien constant. Les fonctions x1=cos et x2=sin sont solutions de x+x=0 sur R, équation où le terme en x est absent. Leur wronskien vaut

w=x1x2x1x2=cos2t+sin2t=1,

constant et non nul, conformément à la formule de Liouville. Le couple (cos,sin) est donc un système fondamental de x+x=0, ce qui redonne le résultat connu : les solutions réelles sont les tαcost+βsint.

Équations scalaires du premier ordre

Dans toute cette section, n=1 : les fonctions a et b sont continues de I dans K, et l'inconnue y est une fonction de I dans K.

Résolution de l'équation homogène

Propriété

Théorème (résolution de y=a(t)y). Soit a:IK continue et soit A une primitive de a sur I. L'ensemble des solutions sur I de l'équation y=a(t)y est la droite vectorielle

SH={tλeA(t)  ;  λK}.

Démonstration. La fonction a étant continue sur l'intervalle I, elle y admet des primitives : A existe bien.

Ce sont des solutions. Pour λK, la fonction y:tλeA(t) est dérivable et y(t)=λA(t)eA(t)=a(t)y(t).

Il n'y en a pas d'autres (facteur intégrant). Soit y une solution quelconque sur I. Posons z(t)=y(t)eA(t) ; cette fonction est dérivable sur I et

z(t)=y(t)eA(t)a(t)y(t)eA(t)=(y(t)a(t)y(t))eA(t)=0.

Comme I est un intervalle, z est constante, égale à un scalaire λ, et y(t)=λeA(t).

Remarque

Deux points de vigilance. D'abord, l'hypothèse « I est un intervalle » est essentielle au moment où l'on conclut qu'une fonction de dérivée nulle est constante : sur une réunion de deux intervalles disjoints, on obtiendrait deux constantes indépendantes. C'est précisément ce qui produira les phénomènes de recollement.

Ensuite, la solution s'écrit λeA(t) avec λ quelconque, y compris nul : on n'écrit jamais ±eceA(t) avec des valeurs absolues, artefact de la méthode de séparation des variables qui n'a pas lieu d'être ici. Enfin, ce théorème est cohérent avec la théorie générale : dimSH=n=1.

L'équation avec second membre

Propriété

Théorème (variation de la constante à l'ordre un). Soient a,b:IK continues, A une primitive de a sur I et t0I. Alors la fonction

yp ⁣:teA(t)t0tb(s)eA(s)ds

est une solution de y=a(t)y+b(t) sur I, et l'ensemble des solutions est {yp+λeA  ;  λK}. De plus, l'unique solution vérifiant y(t0)=y0 est

y ⁣:teA(t)A(t0)y0+t0teA(t)A(s)b(s)ds.

Démonstration. Cherchons une solution sous la forme y(t)=λ(t)eA(t), où λ est une fonction dérivable inconnue : c'est licite car eA(t) ne s'annule pas, si bien que toute fonction y s'écrit ainsi avec λ(t)=y(t)eA(t), qui est dérivable dès que y l'est. On a alors

y(t)=λ(t)eA(t)+λ(t)a(t)eA(t)=λ(t)eA(t)+a(t)y(t),

de sorte que y est solution si et seulement si λ(t)eA(t)=b(t), c'est-à-dire

λ(t)=b(t)eA(t).

La fonction sb(s)eA(s) est continue sur I ; le choix λ(t)=t0tb(s)eA(s)ds convient et donne la solution particulière yp annoncée. La description de S résulte alors du théorème de structure, SH étant la droite engendrée par eA.

Pour la condition initiale : yp(t0)=0, donc la solution cherchée est y=yp+λeA avec λeA(t0)=y0, soit λ=y0eA(t0). En reportant et en faisant entrer eA(t) dans l'intégrale (ce qui est licite, t y étant une constante vis-à-vis de la variable s), on obtient la formule annoncée.

Méthode

Résoudre y+α(t)y=β(t) sur un intervalle I. On suppose α et β continues sur I.

  1. Écrire l'équation sous forme résolue y=α(t)y+β(t), et vérifier la continuité de α et β sur I. Si l'équation initiale a un coefficient devant y, la diviser d'abord, en précisant l'intervalle sur lequel ce coefficient ne s'annule pas.
  2. Résoudre l'équation homogène : calculer une primitive A de α sur I, les solutions homogènes sont les λeA(t).
  3. Chercher une solution particulière. Si le second membre est simple (polynôme, exponentielle, combinaison de cos et sin), essayer une solution de la même forme : c'est beaucoup plus rapide. Sinon, appliquer la variation de la constante : poser y=λ(t)eA(t), ce qui conduit toujours à λ(t)=β(t)eA(t), puis primitiver.
  4. Écrire la solution générale y=yp+λeA, avec une seule constante arbitraire.
  5. Déterminer la constante si une condition initiale est donnée, et vérifier en reportant dans l'équation, ou au moins en contrôlant la valeur en t0.

Exemple

Une variation de la constante entièrement menée. Résolvons sur R l'équation

y+y=11+et.

Étape 1. L'équation est déjà résolue : y=y+11+et, avec α=1 et β:t11+et, toutes deux continues sur R car 1+et>0.

Étape 2. Une primitive de α=1 est A(t)=t. Les solutions homogènes sont donc les tλet, λR.

Étape 3. Le second membre n'a pas de forme reconnaissable : on fait varier la constante. Posons y(t)=λ(t)et. La condition est

λ(t)=β(t)eA(t)=et1+et.

Le numérateur est la dérivée du dénominateur, donc λ(t)=ln(1+et) convient (le logarithme est licite car 1+et>0). D'où la solution particulière

yp(t)=etln(1+et).

Étape 4. L'ensemble des solutions sur R est

S={tet(ln(1+et)+λ)  ;  λR}.

Étape 5 (vérification). Dérivons yp :

yp(t)=etln(1+et)+etet1+et=yp(t)+11+et,

ce qui est bien l'équation. Si l'on impose de plus y(0)=0, il vient ln2+λ=0, donc λ=ln2 et y(t)=etln1+et2.

Exemple

Un cas où la solution particulière se devine. Résolvons (1+t2)y+2ty=1 sur R. Comme 1+t2 ne s'annule pas, l'équation est équivalente à

y+2t1+t2y=11+t2.

Une primitive de 2t1+t2 est A(t)=ln(1+t2), donc les solutions homogènes sont les tλ1+t2. Pour la solution particulière, remarquons que le membre de gauche de l'équation initiale est exactement la dérivée du produit (1+t2)y : l'équation s'écrit [(1+t2)y]=1, d'où (1+t2)y=t+λ et

y(t)=t+λ1+t2,λR.

On retrouve bien la structure attendue : une solution particulière t1+t2, plus la droite des solutions homogènes.

Équations non résolues et recollement

Définition

On appelle équation linéaire non résolue du premier ordre une équation de la forme

α(t)y(t)+β(t)y(t)=γ(t),

α, β, γ sont continues sur I et où α s'annule en un ou plusieurs points de I, appelés points singuliers de l'équation.

Remarque

En un point singulier tc, le théorème de Cauchy ne s'applique pas : on ne peut pas diviser par α(tc)=0, l'équation n'est pas résolue, et rien ne garantit ni l'existence ni l'unicité d'une solution de condition initiale donnée. Toutes les conclusions structurelles du chapitre tombent : l'ensemble des solutions sur I est vide, ou reste un espace affine de direction l'espace des solutions homogènes (la linéarité, elle, subsiste), mais sa dimension n'est plus nécessairement 1. Elle peut valoir 0, 1 ou 2, et il faut la déterminer à la main dans chaque cas.

L'origine du phénomène est claire : sur I{tc}, qui est une réunion de deux intervalles, on obtient deux constantes indépendantes, soit deux degrés de liberté. Les conditions de raccordement en tc viennent ensuite éliminer 0, 1 ou 2 de ces degrés de liberté, voire interdire toute solution lorsqu'il y a un second membre.

Méthode

Recollement : les quatre étapes. Soit tc un point singulier intérieur à I, et supposons pour simplifier que α ne s'annule qu'en tc dans I. On note I et I+ les deux intervalles ouverts que tc délimite dans I.

  1. Résoudre séparément sur I et sur I+. Sur chacun de ces intervalles, α ne s'annule pas : on divise par α et on applique la méthode standard. On obtient deux familles de solutions, avec deux constantes indépendantes, disons λ sur I+ et μ sur I.
  2. Continuité en tc. Une solution sur I est en particulier continue en tc. Calculer limttc+y(t) et limttcy(t) : ces deux limites doivent exister, être finies et égales, et cette valeur commune est y(tc). Toute condition sur λ et μ obtenue ici est retenue ; si une limite est infinie, la branche correspondante est éliminée.
  3. Dérivabilité en tc. Une solution doit être dérivable en tc. Calculer les deux limites de y(t)y(tc)ttc à droite et à gauche : elles doivent exister, être finies et égales. Nouvelle condition éventuelle sur λ et μ.
  4. Vérifier l'équation au point tc. Écrire α(tc)y(tc)+β(tc)y(tc)=γ(tc), c'est-à-dire, puisque α(tc)=0, la condition β(tc)y(tc)=γ(tc). Elle n'est pas automatique : elle peut être impossible (aucune solution) ou déjà vérifiée.

Conclure en donnant la dimension de l'ensemble des solutions sur I, et en écrivant les solutions par morceaux. Ne jamais annoncer « la solution est λt2 » sans avoir mené les quatre étapes.

Exemple

Recollement complet : ty2y=0 sur R. Le coefficient de y est α(t)=t, qui s'annule en tc=0. Posons I+=]0,+[ et I=],0[.

Étape 1. Sur I+, l'équation se met sous forme résolue : y=2ty. Une primitive de t2t sur I+ est 2lnt, donc les solutions sont les y(t)=λe2lnt=λt2. Sur I, une primitive de 2t est 2ln(t), donc les solutions sont les y(t)=μe2ln(t)=μt2. Une solution éventuelle sur R est donc de la forme

y(t)={λt2si t>0y(0)si t=0μt2si t<0

avec (λ,μ)R2 a priori quelconque.

Étape 2 (continuité). On a λt20 quand t0+ et μt20 quand t0. Les deux limites existent, sont finies et égales à 0 quels que soient λ et μ. La continuité impose donc seulement y(0)=0, et aucune relation entre λ et μ.

Étape 3 (dérivabilité). Pour t>0, y(t)y(0)t0=λt2t=λt0. Pour t<0, de même, μt0. Les deux taux d'accroissement tendent vers 0 : la fonction y est dérivable en 0 avec y(0)=0, là encore sans condition sur λ et μ.

Étape 4 (équation en 0). Elle s'écrit 0×y(0)2y(0)=0, soit 2×0=0 : vérifiée.

Conclusion. Les solutions sur R sont exactement les fonctions

y ⁣:t{λt2si t0μt2si t0(λ,μ)R2,

les deux expressions coïncidant en 0. L'ensemble des solutions est un espace vectoriel de dimension 2, engendré par tt21t0 et tt21t0. C'est deux fois plus que ce que prédirait le théorème de Cauchy, qui ne s'applique pas en 0 : par le point (0,0) passe une infinité de solutions.

Remarque

Les trois dimensions possibles, sur trois exemples voisins. Le même travail mené sur tyy=0 donne y=λt sur I+ et μt sur I ; la continuité impose y(0)=0, mais la dérivabilité impose cette fois λ=μ (les taux d'accroissement valent λ et μ). L'espace des solutions est de dimension 1, engendré par tt.

Sur tyy=t, la variation de la constante donne y=tlnt+λt sur I+ ; le taux d'accroissement en 0 vaut lnt+λ : aucune solution n'est dérivable en 0. L'ensemble des solutions sur R est vide : il ne contient aucune fonction, ce qui est encore autre chose qu'un espace affine de dimension 0, lequel contiendrait exactement une solution.

Moralité : à un point singulier, tout est possible, et seul le calcul tranche.

L'exponentielle d'une matrice

Définition et convergence

Propriété

Théorème (convergence de la série exponentielle). Soit AMn(K). La série de matrices k0Akk! est absolument convergente, donc convergente.

Démonstration. Munissons Mn(K) de la norme N(M)=nmax1i,jnmi,j, qui est sous-multiplicative : N(MP)N(M)N(P), comme vu au chapitre des séries vectorielles. Une récurrence immédiate donne alors N(Ak)N(A)k pour tout k1. Par homogénéité de la norme, il vient donc, pour tout k1,

N ⁣(Akk!)=N(Ak)k!N(A)kk!.

La série numérique k1N(A)kk! converge, de somme eN(A)1 : c'est la série exponentielle réelle privée de son premier terme. Par comparaison de séries à termes positifs, la série k1N ⁣(Akk!) converge, et l'ajout du terme d'indice 0, qui vaut N(In), ne change évidemment pas la nature de la série. Donc kAkk! est absolument convergente. Or Mn(K) est un espace vectoriel normé de dimension finie, et dans un tel espace toute série absolument convergente est convergente : la série converge.

Définition

Pour AMn(K), on pose

exp(A)=eA=k=0+Akk!=In+A+A22+A36+,

avec la convention A0=In. De même, pour uL(E), on pose exp(u)=k=0+ukk!, avec u0=idE ; la convergence s'obtient en transportant l'énoncé matriciel par l'isomorphisme uMatB(u), qui transforme la composition en produit.

Remarque

La norme n'intervient que pour prouver la convergence : la somme exp(A), elle, ne dépend d'aucun choix, puisque toutes les normes sont équivalentes en dimension finie et que la limite d'une suite ne dépend pas de la norme choisie. On peut donc choisir la norme la plus commode, et c'est ce que l'on fait en prenant une norme sous-multiplicative.

En revanche, la sous-multiplicativité est indispensable à la majoration N(Ak)N(A)k : c'est elle qui ramène tout à la série exponentielle réelle. Un détail de vigilance, souvent passé sous silence : cette majoration ne vaut que pour k1, car N(In)=n pour la norme choisie ci-dessus, alors que N(A)0=1. Le terme d'indice 0 se traite donc toujours à part, ce qui est sans conséquence puisqu'un terme isolé ne change ni la nature d'une série ni sa convergence absolue.

Propriété

Majoration de l'exponentielle. Soit une norme d'algèbre sur Mn(K), c'est-à-dire une norme sous-multiplicative vérifiant de plus In=1 (par exemple une norme subordonnée). Alors, pour toute matrice A,

expAeA.

Démonstration. Notons Sp=k=0pAkk! la somme partielle. Puisque AkAk pour k1 et que A0=In=1=A0, la majoration vaut cette fois pour tout k0, et l'inégalité triangulaire donne

Spk=0pAkk!eA.

La suite (Sp) converge vers exp(A) et la norme est continue, donc SpexpA. Le passage à la limite dans une inégalité large conserve celle-ci : expAeA.

Remarque

L'hypothèse In=1 n'est pas une coquetterie : avec la norme N(M)=nmaxmi,j, qui est bien sous-multiplicative mais vérifie N(In)=n, on n'obtiendrait que N(expA)eN(A)+n1. C'est pourquoi on énonce cette majoration avec une norme subordonnée, pour laquelle  ⁣ ⁣In ⁣ ⁣=1, comme vu au chapitre de topologie. Pour la seule convergence, en revanche, n'importe quelle norme sous-multiplicative suffit.

Exemple

Trois exponentielles immédiates. D'abord exp(0n)=In, car tous les termes de la série sont nuls sauf celui d'indice 0.

Ensuite, si D=diag(λ1,,λn) est diagonale, alors Dk=diag(λ1k,,λnk), et la convergence dans Mn(K) équivalant à la convergence coefficient par coefficient,

exp(D)=diag(eλ1,,eλn).

Enfin, si N est nilpotente d'indice p, c'est-à-dire Np=0 et Np10, la série est une somme finie :

exp(N)=k=0p1Nkk!.

Par exemple, pour N=(0100), on a N2=0 et exp(N)=I2+N=(1101).

Propriétés

Propriété

Théorème (exponentielle d'une somme de matrices qui commutent). Soient A et B dans Mn(K) telles que AB=BA. Alors

exp(A+B)=exp(A)exp(B)=exp(B)exp(A).

Démonstration. Munissons Mn(K) d'une norme sous-multiplicative. Les séries Akk! et Bkk! sont absolument convergentes. Le théorème sur le produit de Cauchy de deux séries absolument convergentes, énoncé en première année pour les séries numériques, s'étend mot pour mot aux séries à valeurs dans Mn(K) muni d'une norme sous-multiplicative : la démonstration ne fait intervenir que l'inégalité triangulaire et la majoration N(MP)N(M)N(P). Il vient donc

exp(A)exp(B)=m=0+Cm,Cm=k=0mAkk!Bmk(mk)!.

Transformons Cm en faisant apparaître les coefficients binomiaux :

Cm=k=0m1k!(mk)!AkBmk=1m!k=0m(mk)AkBmk.

Comme A et B commutent, la formule du binôme de Newton est valable dans l'anneau Mn(K) pour ce couple de matrices, et donne k=0m(mk)AkBmk=(A+B)m. Donc Cm=(A+B)mm!, et en sommant,

exp(A)exp(B)=m=0+(A+B)mm!=exp(A+B).

L'hypothèse étant symétrique en A et B, on obtient de même exp(B)exp(A)=exp(B+A)=exp(A+B).

Propriété

Conséquences et règles de calcul. Soient A,BMn(K) et PGLn(K).

  1. exp(0n)=In.
  2. exp(A) est inversible, d'inverse exp(A). En particulier exp(A)GLn(K).
  3. Pour tous s,tK, exp(sA)exp(tA)=exp((s+t)A), et A commute avec exp(tA).
  4. exp(PAP1)=Pexp(A)P1.
  5. exp(tA)=texp(A).
  6. Si A=diag(A1,,Ar) est diagonale par blocs, alors exp(A)=diag(expA1,,expAr).

Démonstration. Le point 1 a déjà été vu. Pour le point 2, les matrices A et A commutent, donc exp(A)exp(A)=exp(AA)=exp(0n)=In, et de même dans l'autre sens : exp(A) est inversible d'inverse exp(A). Le point 3 s'obtient de même, sA et tA commutant toujours ; et A commute avec chaque somme partielle kptkAkk!, donc avec leur limite par continuité du produit matriciel.

Pour le point 4, notons Φ ⁣:MPMP1. C'est une application linéaire de Mn(K) dans lui-même, donc continue car l'espace est de dimension finie. Une récurrence immédiate donne (PAP1)k=PAkP1, donc

k=0p(PAP1)kk!=Φ ⁣(k=0pAkk!).

En faisant tendre p vers + et en utilisant la continuité de Φ, on obtient exp(PAP1)=Φ(expA)=Pexp(A)P1.

Le point 5 se démontre exactement de la même manière avec l'application linéaire continue MtM, en utilisant (tA)k=t(Ak). Le point 6 aussi, en remarquant que Ak=diag(A1k,,Ark) et que la convergence dans Mn(K) se lit coefficient par coefficient.

Exemple

Contre-exemple : exp(A+B)exp(A)exp(B) en général. Prenons les deux matrices nilpotentes

A=(0100),B=(0010).

Elles ne commutent pas : AB=(1000) tandis que BA=(0001).

Comme A2=B2=02, les exponentielles se calculent en deux termes :

exp(A)=I2+A=(1101),exp(B)=I2+B=(1011),

d'où

exp(A)exp(B)=(1101)(1011)=(2111).

Calculons maintenant exp(A+B). La matrice S=A+B=(0110) vérifie S2=I2, donc S2k=I2 et S2k+1=S pour tout k. En séparant les indices pairs et impairs, ce qui est licite par convergence absolue,

exp(S)=(k=0+1(2k)!)I2+(k=0+1(2k+1)!)S=ch(1)I2+sh(1)S=(ch1sh1sh1ch1).

Or ch11,5431 et sh11,1752, donc le coefficient en haut à gauche vaut environ 1,54 et non 2 :

exp(A+B)exp(A)exp(B).

On vérifie au passage que l'ordre compte aussi, puisque exp(B)exp(A)=(1112)exp(A)exp(B). L'hypothèse de commutation n'est donc pas une précaution rédactionnelle : c'est le cœur du théorème.

Dérivation

Propriété

Théorème (dérivation de texp(tA)). Soit AMn(K). L'application

Θ ⁣:RMn(K),texp(tA)

est de classe C sur R et vérifie

Θ(t)=Aexp(tA)=exp(tA)A,et plus geˊneˊralementΘ(m)(t)=Amexp(tA).

Démonstration. Posons, pour kN, fk(t)=tkAkk!. Chaque fk est de classe C sur R (c'est un monôme en t à coefficient matriciel), avec f0=0 et, pour k1,

fk(t)=tk1Ak(k1)!.

La série fk converge simplement sur R, de somme Θ, d'après le théorème de convergence de la série exponentielle appliqué à tA.

Montrons que la série des dérivées converge normalement sur tout segment. Soit T>0 et t[T,T]. Avec une norme sous-multiplicative N,

N(fk(t))=tk1(k1)!N(Ak)Tk1N(A)k(k1)!=N(A)(TN(A))k1(k1)!,

majoration indépendante de t et terme général d'une série convergente (série exponentielle). La convergence est donc normale sur [T,T], donc uniforme.

Le théorème de dérivation terme à terme des séries de fonctions, vu au chapitre des suites et séries de fonctions, s'applique : Θ est de classe C1 sur tout segment [T,T], donc sur R puisque T est arbitraire, et

Θ(t)=k=1+tk1Ak(k1)!=Aj=0+tjAjj!=Aexp(tA),

par le changement d'indice j=k1 et la factorisation par A (licite : la multiplication à gauche par A est linéaire continue, elle passe donc à la limite des sommes partielles). Comme A commute avec chaque Aj, on peut tout aussi bien factoriser à droite, d'où Θ(t)=exp(tA)A.

Enfin, Θ=AΘ montre que Θ est de classe C1 dès que Θ l'est ; une récurrence immédiate donne Θ de classe C avec Θ(m)=AmΘ.

Remarque

Si l'on préfère éviter le théorème vectoriel de dérivation terme à terme, on peut raisonner coefficient par coefficient : chacun des n2 coefficients de Θ(t) est la somme d'une série de fonctions numériques dont la série des dérivées converge normalement sur tout segment, par la même majoration. On applique alors le théorème scalaire de première année, n2 fois. Les deux rédactions sont acceptées.

Ce théorème est le résultat qui relie l'exponentielle aux équations différentielles : il dit exactement que les colonnes de texp(tA) sont solutions de X=AX. Tout le paragraphe suivant en découle.

Calcul pratique

Méthode

Calculer exp(tA) : trois situations. Devant une matrice A concrète, on identifie d'abord laquelle des trois situations suivantes s'applique.

  1. A est diagonalisable. Écrire A=PDP1 avec D=diag(λ1,,λn). Alors tA=P(tD)P1 et
exp(tA)=Pexp(tD)P1=Pdiag(eλ1t,,eλnt)P1.

Ne calculer P1 que si l'on veut vraiment la matrice exp(tA) ; pour résoudre un système, la réduction suffit et P1 est inutile. 2. A=λIn+N avec N nilpotente d'indice p. Les matrices λtIn et tN commutent (une matrice scalaire commute avec tout), donc

exp(tA)=exp(λtIn)exp(tN)=eλtk=0p1tkNkk!,

somme finie. On reconnaît cette situation quand A a une unique valeur propre λ : poser N=AλIn et calculer ses puissances jusqu'à obtenir la matrice nulle. 3. On dispose d'un polynôme annulateur Q de A, de degré d (par exemple χA, grâce au théorème de Cayley-Hamilton, ou un polynôme deviné sur la matrice). Alors exp(tA) appartient à Vect(In,A,,Ad1) : on la cherche sous la forme

exp(tA)=c0(t)In+c1(t)A++cd1(t)Ad1,

et l'on détermine les d fonctions cj en écrivant que le polynôme Rt=j<dcj(t)Xj vérifie, pour chaque racine λ de Q, la condition Rt(λ)=eλt ; si λ est racine d'ordre m, on ajoute les conditions obtenues en dérivant par rapport à X :

Rt(i)(λ)=tieλtpour 0im1.

On obtient ainsi d équations pour d inconnues.

Contrôles finaux, systématiques : la valeur en t=0 doit être In, et la dérivée en t=0 doit être A.

Justifions rapidement la troisième situation. Pour chaque entier k, la division euclidienne de Xk par Q s'écrit Xk=QSk+Rk avec degRk<d. En évaluant en A, comme Q(A)=0, on obtient Ak=Rk(A) ; en évaluant en une racine λ de Q, on obtient λk=Rk(λ). Ainsi toutes les puissances de A vivent dans le sous-espace Vect(In,,Ad1), qui est de dimension finie donc fermé : la somme de la série y reste. Les conditions imposées aux racines proviennent de ce que le même polynôme Rt « représente » à la fois exp(tA) et les nombres eλt ; le cas d'une racine multiple s'obtient en dérivant la relation Xk=QSk+Rk, les m1 premières dérivées de QSk s'annulant en λ.

Exemple

Situation 1 : matrice diagonalisable. Soit A=(1232). Son polynôme caractéristique est

χA=X2tr(A)X+det(A)=X23X4=(X4)(X+1),

qui a deux racines simples : A est diagonalisable. Pour λ=4, le système (A4I2)V=0 s'écrit 3x+2y=0, d'où le vecteur propre V1=t(2,3). Pour λ=1, le système s'écrit 2x+2y=0, d'où V2=t(1,1). Posons

P=(2131),detP=5,P1=15(1132).

Alors

exp(tA)=P(e4t00et)P1=15(2e4tet3e4tet)(1132)=15(2e4t+3et2e4t2et3e4t3et3e4t+2et).

Contrôles. En t=0, on trouve 15(5005)=I2. En dérivant puis en évaluant en 0, on trouve 15(838+212+3122)=(1232)=A. Les deux contrôles passent.

Exemple

Situation 2 : une seule valeur propre. Soit A=(310031003). Elle est triangulaire, donc sa seule valeur propre est 3. Posons N=A3I3=(010001000). On calcule

N2=(001000000),N3=03,

donc N est nilpotente d'indice 3. Comme 3tI3 et tN commutent,

exp(tA)=e3t(I3+tN+t22N2)=e3t(1tt2201t001).

Contrôles. En t=0 on obtient I3. La dérivée en 0 vaut 3I3+N=A. Notez que la matrice A n'est pas diagonalisable (son sous-espace propre associé à 3 est de dimension 1), et que la méthode 1 aurait échoué : la situation 2 la remplace avantageusement, sans aucun calcul de changement de base.

Exemple

Situation 3 : polynôme annulateur, racines simples. Soit A=(0110). On calcule directement A2=I2, donc Q=X2+1 est un polynôme annulateur de degré d=2, de racines i et i, simples. Cherchons

exp(tA)=c0(t)I2+c1(t)A,Rt=c0(t)+c1(t)X.

Les conditions aux racines s'écrivent

{c0(t)+ic1(t)=eitc0(t)ic1(t)=eit

En additionnant, 2c0(t)=eit+eit=2cost, donc c0(t)=cost. En soustrayant, 2ic1(t)=2isint, donc c1(t)=sint. Finalement

exp(tA)=costI2+sintA=(costsintsintcost).

On reconnaît la matrice de la rotation d'angle t, ce qui est cohérent : exp((s+t)A)=exp(sA)exp(tA) traduit exactement que la composée de deux rotations est la rotation dont l'angle est la somme. Contrôles : valeur I2 en t=0, dérivée (0110)=A en t=0.

Exemple

Situation 3 bis : racine double. Soit A=(1113). Alors χA=X24X+4=(X2)2, donc Q=(X2)2 annule A (théorème de Cayley-Hamilton, admis au programme). La racine 2 est double, d=2 : on cherche Rt=c0(t)+c1(t)X avec les deux conditions

Rt(2)=e2tetRt(2)=te2t.

Comme Rt=c1(t), la seconde donne c1(t)=te2t, puis la première donne c0(t)=e2t2te2t. D'où

exp(tA)=e2t((12t)I2+tA)=e2t(1ttt1+t).

Contrôles : en t=0, on trouve I2 ; la dérivée en 0 vaut 2I2+(1111)=(1113)=A.

Déterminant de l'exponentielle

Propriété

Théorème. Pour toute matrice AMn(K),

det(expA)=etrA.

En particulier, det(expA)0 : on retrouve que exp(A)GLn(K).

Démonstration. Traitons d'abord le cas K=C. Le polynôme caractéristique de A est scindé sur C, donc A est trigonalisable : il existe PGLn(C) et T triangulaire supérieure telles que A=PTP1. Notons λ1,,λn les coefficients diagonaux de T, qui sont les valeurs propres de A comptées avec multiplicité. Nous utilisons seulement l'existence d'une telle écriture : à aucun moment nous ne calculons P ni T.

Le produit de deux matrices triangulaires supérieures est triangulaire supérieure, de diagonale le produit terme à terme des diagonales ; donc Tk est triangulaire supérieure de diagonale (λ1k,,λnk). Les sommes partielles kpTkk! sont donc triangulaires supérieures, de i-ème coefficient diagonal kpλikk!. La convergence dans Mn(C) se lisant coefficient par coefficient, on en déduit que exp(T) est triangulaire supérieure de diagonale (eλ1,,eλn). Le déterminant d'une matrice triangulaire étant le produit de ses coefficients diagonaux,

det(expT)=i=1neλi=exp ⁣(i=1nλi)=etrT.

Enfin, exp(A)=Pexp(T)P1, donc det(expA)=det(expT), et tr(A)=tr(T) par invariance de la trace par similitude. D'où le résultat sur C.

Si K=R, il suffit de considérer A comme un élément de Mn(C) : la série définissant exp(A) est la même, son déterminant et sa trace aussi. La formule reste donc valable, les deux membres étant réels.

Remarque

Deux mises en garde. Cette démonstration utilise le théorème de trigonalisation, ce qui est parfaitement licite puisqu'il est au programme ; en revanche, la pratique de la trigonalisation, elle, n'est pas un objectif du programme, et aucun exercice ne vous demandera de calculer P et T pour appliquer cette formule.

Par ailleurs, l'application exp n'est pas surjective sur GLn(R) : la formule montre que det(expA)=etrA>0 pour A réelle, donc aucune matrice réelle de déterminant négatif n'est une exponentielle réelle.

Systèmes différentiels à coefficients constants

Dans toute cette section, AMn(K) est une matrice constante et l'on étudie le système X=AX, éventuellement avec un second membre. L'intervalle de résolution est R tout entier, puisque les coefficients y sont continus (ils sont constants).

Résolution du problème de Cauchy

Propriété

Théorème (solution du problème de Cauchy à coefficients constants). Soient AMn(K), t0R et X0Mn,1(K). L'unique solution sur R du problème de Cauchy

{X(t)=AX(t)X(t0)=X0

est la fonction

X ⁣:texp((tt0)A)X0.

Démonstration. Existence. Posons X(t)=exp((tt0)A)X0. D'après le théorème de dérivation de l'exponentielle, appliqué à uexp(uA) composée avec ttt0, la fonction X est de classe C et

X(t)=Aexp((tt0)A)X0=AX(t),

et X(t0)=exp(0n)X0=X0 : c'est bien une solution du problème de Cauchy.

Unicité. Soit Y une solution quelconque sur R et posons Z(t)=exp(tA)Y(t). La fonction Z est dérivable comme produit de fonctions dérivables, et la dérivation d'un produit matriciel (application bilinéaire) donne

Z(t)=ddt[exp(tA)]Y(t)+exp(tA)Y(t)=Aexp(tA)Y(t)+exp(tA)AY(t).

Or A commute avec exp(tA), donc les deux termes sont opposés et Z=0 sur R. Ainsi Z est constante, égale à Z(t0)=exp(t0A)X0, d'où

Y(t)=exp(tA)Z(t)=exp(tA)exp(t0A)X0=exp((tt0)A)X0,

la dernière égalité utilisant que tA et t0A commutent. Donc Y=X.

Remarque

Cette démonstration est autonome : elle ne fait appel qu'au théorème de dérivation de l'exponentielle, et redémontre au passage le théorème de Cauchy dans le cas des coefficients constants, existence, unicité et globalité comprises. C'est la rédaction à privilégier, plus élégante que l'invocation du théorème admis. L'astuce, à retenir, est de considérer Z(t)=exp(tA)X(t) : c'est le facteur intégrant du cas scalaire, transposé aux matrices.

Observons enfin que la fonction matricielle texp((tt0)A) est exactement la matrice wronskienne du système fondamental « canonique » en t0 : sa j-ème colonne est exp((tt0)A)Ej, c'est-à-dire la solution valant Ej en t0. Son déterminant vaut e(tt0)trA d'après le théorème sur detexp, ce qui est précisément ce que prédit la formule de Liouville pour une matrice A constante, avec w(t0)=1. Les deux théorèmes se recoupent.

Résolution par réduction

Méthode

Résoudre X=AX lorsque A est diagonalisable.

  1. Diagonaliser A : calculer χA, ses racines λ1,,λn (avec multiplicité) et, pour chacune, un vecteur propre. On obtient A=PDP1 avec D=diag(λ1,,λn) et P la matrice des vecteurs propres V1,,Vn en colonnes.
  2. Changer d'inconnue : poser Y=P1X, c'est-à-dire X=PY. Alors X=AX équivaut à PY=PDY, donc à Y=DY (on simplifie par P inversible).
  3. Résoudre le système découplé : Y=DY s'écrit yi=λiyi pour chaque i, équations scalaires indépendantes, de solutions yi(t)=cieλit.
  4. Revenir à X : X=PY=i=1ncieλitVi, où Vi est la i-ème colonne de P. On n'a jamais eu besoin de P1.
  5. Cas d'une valeur propre complexe pour une matrice réelle. Si A est réelle et λ=α+iβ (avec β0) est valeur propre de vecteur propre V, alors λ est valeur propre de vecteur propre V. Les deux solutions complexes conjuguées eλtV et eλtV se remplacent, pour obtenir une base de solutions réelles, par
Re(eλtV)etIm(eλtV),

qui font apparaître les fonctions eαtcos(βt) et eαtsin(βt). C'est le principe de superposition appliqué à une équation à coefficients réels. 6. Contrôler que le nombre de constantes vaut n, et vérifier que le wronskien en 0 est non nul.

Exemple

Un système 2×2. Résolvons X=AX avec A=(1232), déjà diagonalisée plus haut : valeurs propres 4 et 1, vecteurs propres V1=t(2,3) et V2=t(1,1). Les solutions réelles sont donc

X(t)=c1e4t(23)+c2et(11),(c1,c2)R2,

c'est-à-dire, coordonnée par coordonnée, x(t)=2c1e4t+c2et et y(t)=3c1e4tc2et. Le wronskien en 0 vaut 2131=50 : c'est bien un système fondamental, et l'on retrouve la matrice exp(tA) calculée précédemment en imposant les conditions initiales E1 puis E2.

Exemple

Un système 3×3 avec valeurs propres complexes. Résolvons X=AX sur R avec

A=(111111002).

Valeurs propres. En développant det(XI3A) par rapport à la dernière ligne, χA=(X2)[(X1)2+1]. Les valeurs propres sont donc 2, 1+i et 1i : elles sont distinctes, donc A est diagonalisable sur C.

Vecteur propre pour λ=1+i. Le système (A(1+i)I3)V=0 s'écrit

{ixy+z=0xiy+z=0(1i)z=0

La troisième équation donne z=0, la première donne y=ix, et la deuxième est alors automatiquement vérifiée puisque xi(ix)=xx=0. On prend V=t(1,i,0).

Vecteur propre pour λ=2. Le système (A2I3)V=0 s'écrit xy+z=0 et xy+z=0 ; par différence x=0, puis z=y. On prend V3=t(0,1,1), et l'on vérifie AV3=t(0,2,2)=2V3.

Passage aux solutions réelles. La solution complexe associée à 1+i est

e(1+i)tV=et(cost+isint)(1i0)=et(cost+isintsinticost0),

en utilisant i(cost+isint)=sinticost. Ses parties réelle et imaginaire donnent deux solutions réelles indépendantes :

X1(t)=et(costsint0),X2(t)=et(sintcost0).

Vérification de X1 : X1(t)=ett(costsint,  sint+cost,  0), tandis que AX1(t)=ett(costsint,  cost+sint,  0) : les deux coïncident.

Conclusion. Avec X3(t)=e2tt(0,1,1), la solution générale réelle est

X(t)=c1et(costsint0)+c2et(sintcost0)+c3e2t(011),(c1,c2,c3)R3.

Contrôle. Le wronskien en 0 vaut det(t(1,0,0),t(0,1,0),t(0,1,1))=10 : c'est bien un système fondamental, et il y a bien trois constantes.

Remarque

Répétons-le : « la pratique de la résolution explicite des systèmes linéaires à coefficients constants n'est pas un objectif du programme ». Ces calculs sont d'excellents exercices de réduction, et ils tombent régulièrement aux oraux sur des matrices de taille 2 ou 3, mais ce que le programme exige vraiment, ce sont les énoncés de structure et la formule X(t)=exp((tt0)A)X0. Ne consacrez pas votre temps à des calculs de taille 4 ou à des réductions exotiques.

Second membre : la formule de Duhamel

Propriété

Théorème (formule de Duhamel, ou variation des constantes à coefficients constants). Soient AMn(K), B:IMn,1(K) continue, t0I et X0 une colonne. L'unique solution sur I du problème de Cauchy X=AX+B(t), X(t0)=X0, est

X(t)=exp((tt0)A)X0+t0texp((ts)A)B(s)ds.

Démonstration. Posons X(t)=exp(tA)Z(t), c'est-à-dire Z(t)=exp(tA)X(t) : c'est un changement de fonction inconnue licite, puisque exp(tA) est inversible pour tout t, et Z est de classe C1 si et seulement si X l'est. En dérivant le produit,

X(t)=Aexp(tA)Z(t)+exp(tA)Z(t)=AX(t)+exp(tA)Z(t).

Donc X est solution de X=AX+B(t) si et seulement si exp(tA)Z(t)=B(t), c'est-à-dire, en multipliant à gauche par exp(tA),

Z(t)=exp(tA)B(t).

Le second membre est continu sur I, donc Z est déterminée à une constante près :

Z(t)=Z(t0)+t0texp(sA)B(s)ds.

En multipliant par exp(tA) et en utilisant Z(t0)=exp(t0A)X0 ainsi que exp(tA)exp(sA)=exp((ts)A), on obtient la formule annoncée. La matrice exp(tA), indépendante de s, entre dans l'intégrale par linéarité de celle-ci.

Exemple

Un cas de résonance, entièrement calculé. Résolvons X=AX+B(t) avec

A=(0110),B(t)=(cost0),X(0)=(00).

Nous avons calculé exp(uA)=(cosusinusinucosu). La formule de Duhamel avec t0=0 et X0=0 donne

X(t)=0t(cos(ts)sin(ts)sin(ts)cos(ts))(coss0)ds=(0tcos(ts)cossds0tsin(ts)cossds).

Linéarisons avec les formules de produit. D'une part cos(ts)coss=12[cost+cos(t2s)], et le changement de variable affine u=t2s donne 0tcos(t2s)ds=12ttcosudu=sint. Donc

0tcos(ts)cossds=12(tcost+sint).

D'autre part sin(ts)coss=12[sint+sin(t2s)], et 0tsin(t2s)ds=12ttsinudu=0 par imparité. Donc

0tsin(ts)cossds=tsint2.

Finalement

X(t)=12(tcost+sinttsint).

Vérification. Avec x=12(tcost+sint) et y=tsint2, on a x=costtsint2=y+cost et y=12(sint+tcost)=x, ce qui est bien le système. La présence du facteur t traduit la résonance : le second membre oscille à la fréquence propre du système, et l'amplitude de la réponse croît linéairement.

Variation des constantes dans le cas général

Propriété

Théorème (variation des constantes). Soit (X1,,Xn) un système fondamental de solutions de X=A(t)X sur I, de matrice wronskienne W. Alors toute solution de X=A(t)X+B(t) sur I s'écrit X(t)=W(t)Λ(t), où Λ:IMn,1(K) est de classe C1 et vérifie le système de Cramer

W(t)Λ(t)=B(t),c’est-aˋ-direΛ(t)=W(t)1B(t).

Réciproquement, toute fonction de cette forme est solution.

Démonstration. Le changement de fonction inconnue est licite. Pour tout tI, la matrice W(t) est inversible puisque son déterminant, le wronskien, ne s'annule jamais. Posons Λ(t)=W(t)1X(t). Les coefficients de W(t)1=1detW(t)t ⁣Com(W(t)) sont des fractions rationnelles en les coefficients de W(t), de dénominateur detW(t) qui ne s'annule pas : ce sont donc des fonctions de classe C1 de t. Ainsi Λ est de classe C1, et X=WΛ.

Le calcul. En dérivant le produit matriciel et en utilisant W=A(t)W,

X(t)=W(t)Λ(t)+W(t)Λ(t)=A(t)W(t)Λ(t)+W(t)Λ(t)=A(t)X(t)+W(t)Λ(t).

Par conséquent, X est solution de X=A(t)X+B(t) si et seulement si W(t)Λ(t)=B(t) pour tout t. Comme W(t) est inversible, ce système linéaire de n équations à n inconnues est un système de Cramer : il détermine Λ(t) de façon unique, égal à W(t)1B(t). Cette fonction étant continue, elle admet des primitives sur l'intervalle I, et le choix de la primitive correspond au choix de la solution particulière.

Remarque

Cette méthode contient toutes les précédentes. Avec n=1, W(t)=eA(t) et l'on retrouve λ(t)=b(t)eA(t). Avec A constante et W(t)=exp(tA), on retrouve la formule de Duhamel. Le mot d'ordre est toujours le même : on remplace les constantes de la solution homogène par des fonctions, et le miracle est que les termes en Λ non dérivé disparaissent, précisément parce que les colonnes de W sont solutions de l'équation homogène.

En pratique, on ne calcule jamais W(t)1 en entier : on résout le système W(t)Λ(t)=B(t) par les formules de Cramer ou par pivot, ce qui est plus rapide.

Comportement asymptotique

Propriété

Propriété (stabilité, cas diagonalisable). Soit AMn(R) diagonalisable sur C, de valeurs propres λ1,,λn.

  1. Si Re(λi)<0 pour toute valeur propre, alors toute solution de X=AX tend vers 0 quand t+.
  2. Si Re(λi)0 pour toute valeur propre, alors toute solution est bornée sur R+.

Démonstration. Comme A est diagonalisable sur C, il existe une base (V1,,Vn) de Mn,1(C) formée de vecteurs propres, et toute solution complexe s'écrit X(t)=i=1ncieλitVi. Or, pour tout i,

eλitVi=eλitVi=etRe(λi)Vi.

Dans le cas 1, chaque etRe(λi) tend vers 0 en +, donc X(t)icietReλiVi0. Dans le cas 2, chaque etRe(λi) est majoré par 1 sur R+, donc X(t)iciVi, majoration indépendante de t. Les solutions réelles étant en particulier des solutions complexes, la conclusion vaut pour elles.

Remarque

Le cas général, sans hypothèse de diagonalisabilité. Les coefficients de exp(tA) sont alors des combinaisons de fonctions du type tkeλt, où λ parcourt les valeurs propres et où k est strictement inférieur à la multiplicité de λ. La conclusion 1 subsiste sans changement, car tketReλ0 dès que Reλ<0, la croissance comparée l'emportant sur la puissance.

La conclusion 2, en revanche, demande une précaution : si une valeur propre de partie réelle nulle n'est pas « semi-simple », c'est-à-dire si la dimension de son sous-espace propre est strictement inférieure à sa multiplicité, un facteur t apparaît et les solutions ne sont plus bornées. L'exemple minimal est A=(0100), dont l'unique valeur propre est 0 mais qui n'est pas diagonalisable : exp(tA)=(1t01) et la solution de condition initiale t(0,1) est t(t,1), non bornée. L'énoncé correct est donc : les solutions sont bornées sur R+ si et seulement si toutes les valeurs propres sont de partie réelle négative ou nulle et si celles de partie réelle nulle sont semi-simples. Nous nous contenterons de le signaler.

Équations scalaires du second ordre

On considère ici (E2) ⁣:x+a(t)x+b(t)x=c(t), avec a, b, c continues sur I à valeurs dans K.

Structure

Propriété

Récapitulatif. L'ensemble SH des solutions sur I de x+a(t)x+b(t)x=0 est un espace vectoriel de dimension 2. Une base (x1,x2) de SH s'appelle un système fondamental. Le wronskien de deux solutions est

w=x1x2x1x2,

et (x1,x2) est un système fondamental si et seulement si w ne s'annule pas, ce qui équivaut à w(t0)0 pour un seul t0 bien choisi. Enfin w=a(t)w. L'ensemble des solutions de l'équation complète est le plan affine xp+SH.

Démonstration. Tout a déjà été démontré : la dimension vient du théorème de structure appliqué au système équivalent, où E=K2 ; la caractérisation par le wronskien vient du théorème correspondant sur les systèmes, la matrice wronskienne étant ici (x1x2x1x2) ; l'équation w=a(t)w est la formule de Liouville, la trace de la matrice du système valant a(t).

Remarque

Attention à un piège classique. Pour deux fonctions quelconques f et g, le fait que fgfg soit identiquement nul n'entraîne pas que (f,g) soit liée : prendre f(t)=t2 et g(t)=tt sur R. L'équivalence n'est vraie que pour deux solutions d'une même équation linéaire du second ordre résolue ; sur l'exemple précédent, aucune équation résolue à coefficients continus n'admet ces deux fonctions pour solutions.

Variation des constantes à l'ordre deux

Méthode

Variation des constantes pour x+a(t)x+b(t)x=c(t). On suppose connu un système fondamental (x1,x2) de l'équation homogène.

  1. Chercher la solution particulière sous la forme x=λx1+μx2, où λ et μ sont des fonctions de classe C1 inconnues.
  2. Imposer la contrainte supplémentaire λx1+μx2=0. On se la donne a priori, pour éviter l'apparition de λ et μ ; elle ne fait qu'utiliser le degré de liberté surnuméraire du problème, et l'on démontre plus bas qu'elle ne fait perdre aucune solution.
  3. Écrire le système obtenu, dont les inconnues sont λ et μ :
{λx1+μx2=0λx1+μx2=c(t)

Son déterminant est exactement le wronskien w(t), qui ne s'annule pas : c'est un système de Cramer. 4. Résoudre par les formules de Cramer :

λ(t)=x2(t)c(t)w(t),μ(t)=x1(t)c(t)w(t).
  1. Primitiver λ et μ (n'importe quelle primitive convient), puis écrire xp=λx1+μx2 et conclure : S=xp+Vect(x1,x2).

Démonstration de la validité de la méthode. Soient λ et μ de classe C1 vérifiant la contrainte λx1+μx2=0, et posons x=λx1+μx2. Alors

x=λx1+μx2+λx1+μx2=λx1+μx2,

grâce à la contrainte, puis

x=λx1+μx2+λx1+μx2.

En reportant dans l'équation et en regroupant,

x+ax+bx=λx1+μx2+λ(x1+ax1+bx1)=0+μ(x2+ax2+bx2)=0=λx1+μx2.

Donc x est solution si et seulement si λx1+μx2=c, ce qui, joint à la contrainte, forme bien le système annoncé. Son déterminant vaut x1x2x2x1=w0, d'où l'existence et l'unicité de (λ,μ) et les formules de Cramer.

Reste à justifier qu'on n'a perdu aucune solution en imposant la contrainte. C'est la variation des constantes générale appliquée au système d'ordre 1 associé : pour toute solution x, la matrice wronskienne W(t) étant inversible, il existe une unique colonne Λ(t)=t(λ(t),μ(t)) de classe C1 telle que t(x,x)=W(t)Λ(t), et la première ligne de WΛ=B est précisément λx1+μx2=0, puisque la première composante du second membre B=t(0,c) est nulle. La contrainte n'est donc pas une restriction : c'est une conséquence.

Exemple

Résolution complète de y+y=1cost sur ]π2,π2[.

Équation homogène. Un système fondamental de y+y=0 est (x1,x2)=(cos,sin), de wronskien w=cos2t+sin2t=1, constant et non nul, comme prévu puisque le terme en y est absent.

Système de Cramer. Le second membre est c(t)=1cost, continu sur l'intervalle ouvert considéré car cost>0 y est vérifié. Les formules donnent

λ(t)=x2cw=sintcost=tant,μ(t)=x1cw=costcost=1.

Primitivation. Sur ]π2,π2[, on a cost>0, donc tantdt=ln(cost) sans valeur absolue. On prend

λ(t)=ln(cost),μ(t)=t.

Solution particulière et conclusion.

yp(t)=costln(cost)+tsint,

et l'ensemble des solutions sur ]π2,π2[ est

S={tcostln(cost)+tsint+αcost+βsint  ;  (α,β)R2}.

Vérification. Dérivons : yp=sintln(cost)sint+sint+tcost=sintln(cost)+tcost, puis

yp=costln(cost)+sin2tcost+costtsint.

En ajoutant yp, les termes en ln et les termes en t se simplifient et il reste sin2tcost+cost=sin2t+cos2tcost=1cost. L'équation est bien vérifiée.

Une solution connue : abaissement de l'ordre

Méthode

Abaissement de l'ordre. On suppose connue une solution x1 de l'équation homogène x+a(t)x+b(t)x=0, ne s'annulant pas sur un sous-intervalle J de I.

  1. Poser x=zx1, où z est une fonction deux fois dérivable inconnue. Ce changement est licite sur J puisque x1 n'y est pas nulle : toute fonction x s'écrit ainsi avec z=x/x1.
  2. Reporter dans l'équation : les termes en z non dérivé disparaissent, car x1 est solution, et il reste
x1z+(2x1+ax1)z=0.
  1. Poser u=z : on obtient une équation linéaire du premier ordre en u, à savoir x1u+(2x1+ax1)u=0, que l'on résout par la méthode du facteur intégrant. On trouve
u(t)=Cx1(t)2exp ⁣(a(t)dt).
  1. Primitiver u pour obtenir z, puis écrire x2=zx1 et vérifier que (x1,x2) est un système fondamental en calculant le wronskien.

Démonstration du point 2. Avec x=zx1, on a x=zx1+zx1 et x=zx1+2zx1+zx1. En reportant,

x+ax+bx=zx1+2zx1+zx1+a(zx1+zx1)+bzx1=zx1+z(2x1+ax1)+z(x1+ax1+bx1)=0,

ce qui est bien l'équation annoncée.

Exemple

Abaissement de l'ordre sur t2x2x=0, sur J=]0,+[.

Solution évidente. Essayons x1(t)=t2 : alors t2×22t2=0, donc x1 est bien solution, et elle ne s'annule pas sur J.

Mise sous forme résolue. Sur J, l'équation s'écrit x2t2x=0, donc a=0 et b(t)=2t2.

Abaissement. Posons x=zt2. L'équation devient x1z+2x1z=0, soit

t2z+4tz=0.

Avec u=z, on obtient u=4tu sur J, d'où u(t)=Ce4lnt=Ct4.

Primitivation. Une primitive de u est z(t)=C3t3. En prenant C=3, il vient z(t)=1t3 et

x2(t)=z(t)x1(t)=t2t3=1t.

Vérification et conclusion. On contrôle que x2=1t est solution : x2=2t3, donc t22t32t=0. Le wronskien vaut

w=x1x2x1x2=t2(1t2)2t1t=12=30,

constant, ce qui est cohérent avec la formule de Liouville puisque a=0. Les solutions sur ]0,+[ sont donc les

x(t)=αt2+βt,(α,β)R2.

Nous retrouverons ce résultat en une ligne au paragraphe suivant : c'est une équation d'Euler.

Changements de variable

Propriété

Élimination du terme en x (forme normale). Supposons a de classe C1 sur I et soit A une primitive de a. Le changement de fonction inconnue

x(t)=y(t)exp ⁣(12A(t))

transforme l'équation x+a(t)x+b(t)x=0 en l'équation sans terme du premier ordre

y+q(t)y=0,ouˋq=ba2a24.

Démonstration. Posons φ=exp(12A), qui ne s'annule pas, de sorte que φ=a2φ et φ=(a24a2)φ. Avec x=yφ,

x=yφ+yφ,x=yφ+2yφ+yφ.

Donc

x+ax+bx=φ[yay+y(a24a2)]+aφ[ya2y]+bφy=φ[y+y(a24a2a22+b)]=φ[y+y(ba2a24)].

Comme φ ne s'annule pas, l'équation x+ax+bx=0 équivaut à y+qy=0 avec q comme annoncé.

Définition

On appelle équation d'Euler toute équation de la forme

t2x+αtx+βx=0,

α et β sont des constantes, résolue sur R+ (ou sur R, par le changement tt).

Propriété

Résolution de l'équation d'Euler. Sur R+, le changement de variable t=eu, c'est-à-dire z(u)=x(eu), transforme l'équation d'Euler en l'équation à coefficients constants

z+(α1)z+βz=0,

d'équation caractéristique r(r1)+αr+β=0. Selon le discriminant de cette équation du second degré, dont les racines sont notées r1,r2 ou r :

Racines Solutions en u Solutions en t sur R+
r1r2 réelles c1er1u+c2er2u c1tr1+c2tr2
r double (c1+c2u)eru (c1+c2lnt)tr
ρ±iω eρu(c1cosωu+c2sinωu) tρ(c1cos(ωlnt)+c2sin(ωlnt))

Démonstration. L'application ueu est un C-difféomorphisme de R sur R+ : le changement de variable est donc réversible et ne perd aucune solution. Posons z(u)=x(eu) ; par dérivation composée,

z(u)=eux(eu)=tx(t),z(u)=eux(eu)+e2ux(eu)=tx(t)+t2x(t),

en posant t=eu. On en tire tx(t)=z(u) et t2x(t)=z(u)z(u). En reportant dans l'équation d'Euler,

zz+αz+βz=0,soitz+(α1)z+βz=0.

Son équation caractéristique est r2+(α1)r+β=0, que l'on écrit sous la forme mnémotechnique r(r1)+αr+β=0. Les trois cas sont ceux, connus, des équations linéaires du second ordre à coefficients constants, et l'on revient à x par u=lnt, ce qui transforme eru en tr et u en lnt.

Exemple

Une équation d'Euler à racines complexes. Résolvons t2x+tx+x=0 sur R+. Ici α=1 et β=1, donc l'équation caractéristique est

r(r1)+r+1=r2+1=0,

de racines i et i, soit ρ=0 et ω=1. Les solutions réelles sont donc

x(t)=c1cos(lnt)+c2sin(lnt),(c1,c2)R2.

Vérification pour x=cos(lnt) : x(t)=sin(lnt)t et x(t)=sin(lnt)cos(lnt)t2, donc

t2x+tx+x=sin(lnt)cos(lnt)sin(lnt)+cos(lnt)=0.

Contrôle croisé. Reprenons l'équation t2x2x=0 du paragraphe précédent : c'est une équation d'Euler avec α=0 et β=2, d'équation caractéristique r(r1)2=r2r2=(r2)(r+1), de racines 2 et 1. On retrouve immédiatement les solutions αt2+βt obtenues par abaissement de l'ordre.

Recollement à l'ordre deux

Méthode

Recollement à l'ordre deux. Le principe est identique à celui de l'ordre un, avec une étape supplémentaire. Après avoir résolu séparément de part et d'autre du point singulier tc (deux constantes de chaque côté, soit quatre degrés de liberté), on impose successivement : la continuité de x en tc, l'existence et l'égalité des dérivées à droite et à gauche, l'existence et l'égalité des dérivées secondes, et enfin la vérification de l'équation au point tc lui-même. Chaque condition élimine zéro, un ou deux degrés de liberté, et la dimension finale de l'espace des solutions sur I se lit à la fin ; elle peut valoir de 0 à 4.

Remarque

La nuance par rapport à l'ordre un est qu'il faut raccorder deux fonctions, x et x, et non une seule : c'est exactement dire que le vecteur d'état t(x,x) doit se raccorder, ce qui est cohérent avec le système d'ordre 1 associé. Sur t2x2tx+2x=0, dont les solutions sur chaque demi-droite sont les λt+μt2 (équation d'Euler de racines 1 et 2), on vérifie que la continuité et la dérivabilité en 0 imposent l'égalité des coefficients de t, puis la dérivabilité seconde celle des coefficients de t2 : l'espace des solutions sur R est de dimension 2, engendré par t et t2.

Solutions développables en série entière

Méthode

Chercher les solutions développables en série entière : les cinq étapes.

  1. Poser l'hypothèse de travail : supposer qu'il existe une solution y(t)=n0antn de rayon de convergence R>0. Tout ce qui suit est une analyse : on raisonne sous cette hypothèse, qui n'est pas encore justifiée.
  2. Reporter dans l'équation en dérivant terme à terme, ce qui est licite sur ]R,R[ d'après le théorème de dérivation des séries entières :
y(t)=n1nantn1,y(t)=n2n(n1)antn2.
  1. Réindexer pour tout ramener à une unique série en tn, puis identifier les coefficients à zéro : c'est licite par unicité du développement en série entière d'une fonction, qui est le point clé de la méthode.
  2. Résoudre la relation de récurrence obtenue sur la suite (an), en distinguant si besoin les indices pairs et impairs, et exprimer an en fonction des premiers termes (typiquement a0 et a1, qui restent libres).
  3. Synthèse, étape indispensable : calculer le rayon de convergence de la série obtenue et vérifier qu'il est strictement positif. Alors, et seulement alors, la somme est effectivement une solution sur ]R,R[ : les calculs de l'étape 2 se relisent à l'envers. Omettre cette étape, c'est n'avoir rien démontré, puisque l'analyse partait d'une hypothèse d'existence.

Exemple

Résolution complète de (1+t2)y+4ty+2y=0.

Étape 1. Cherchons une solution y(t)=n0antn de rayon R>0.

Étape 2. Sur ]R,R[, on peut dériver terme à terme :

(1+t2)y(t)=n2n(n1)antn2+n2n(n1)antn,4ty(t)=n14nantn,2y(t)=n02antn.

Étape 3. Dans la première somme, on réindexe en posant m=n2, ce qui donne n0(n+2)(n+1)an+2tn. Les autres sommes commencent effectivement en n=0 (les termes ajoutés sont nuls). Le coefficient de tn dans le membre de gauche vaut donc

(n+2)(n+1)an+2+[n(n1)+4n+2]an=(n+2)(n+1)an+2+(n2+3n+2)an.

Or n2+3n+2=(n+1)(n+2), si bien que la condition s'écrit, pour tout n0,

(n+1)(n+2)(an+2+an)=0.

Étape 4. Comme (n+1)(n+2)0, la relation de récurrence est simplement an+2=an. Une récurrence immédiate donne, pour tout kN,

a2k=(1)ka0eta2k+1=(1)ka1,

les coefficients a0 et a1 restant libres.

Étape 5 (synthèse). La série obtenue est

n0antn=a0k0(1)kt2k+a1k0(1)kt2k+1.

Ces deux séries géométriques de raison t2 convergent exactement pour t<1 : le rayon de convergence vaut R=1>0, ce qui valide la démarche. Leurs sommes sont connues :

y(t)=a01+t2+a1t1+t2=a0+a1t1+t2pour t<1.

Vérification. Pour y=11+t2, on calcule y=2t(1+t2)2 puis y=6t22(1+t2)3, d'où

(1+t2)y+4ty+2y=6t22(1+t2)2+8t2(1+t2)2+2(1+t2)(1+t2)2=6t228t2+2+2t2(1+t2)2=0.

Conclusion, et un mot de plus. La fonction ta0+a1t1+t2 est en fait définie et solution sur R tout entier, comme le montre la vérification ci-dessus, qui n'utilise nulle part t<1. Comme l'équation est résolue sur R (le coefficient 1+t2 ne s'annule jamais), son espace de solutions y est de dimension 2 : les fonctions t11+t2 et tt1+t2, dont le wronskien en 0 vaut 1001=10, en forment donc un système fondamental. La méthode des séries entières a livré toutes les solutions, alors même que le rayon de convergence n'était que de 1.

Remarque

Ce dernier point ne doit pas être généralisé. La méthode ne fournit, par construction, que les solutions développables en série entière au voisinage de 0, c'est-à-dire analytiques en 0 ; rien ne dit qu'il y en ait assez pour engendrer tout l'espace des solutions.

Le cas typique d'échec est celui d'une équation non résolue en 0. Considérons t2y+tyy=0 : c'est une équation d'Euler de racines 1 et 1, dont les solutions sur R+ sont les c1t+c2t. Une recherche en série entière ne peut retrouver que la droite engendrée par tt, la fonction t1t n'étant pas développable en série entière en 0, ni même bornée au voisinage de 0. L'espace obtenu est alors strictement plus petit que l'espace des solutions, et il faut le dire dans la conclusion : « les solutions développables en série entière sont… », et non « les solutions sont… ».

Synthèse : quelle méthode pour quelle équation

Équation Méthode Résultat attendu
y=a(t)y Primitive de a Droite λeA(t)
y=a(t)y+b(t) Variation de la constante yp+λeA(t)
α(t)y+β(t)y=γ(t), α nulle en tc Recollement en quatre étapes Aucune solution, ou dimension 0, 1 ou 2
X=AX, A constante exp((tt0)A)X0, ou réduction n constantes
X=AX+B(t) Formule de Duhamel Intégrale de convolution
X=A(t)X+B(t) Variation des constantes, WΛ=B Système de Cramer
x+ax+bx=c, une solution connue Abaissement de l'ordre, x=zx1 Second élément du système fondamental
x+ax+bx=c, système fondamental connu Variation des constantes à l'ordre deux xp par deux primitives
t2x+αtx+βx=0 Euler, t=eu tr, trlnt, ou tρcos(ωlnt)
Coefficients polynomiaux Série entière, cinq étapes Récurrence, puis rayon R>0

Conseils pour l'oral. Trois réflexes vous distingueront immédiatement. Le premier est d'annoncer l'intervalle avant de calculer, et de justifier que l'équation y est résolue à coefficients continus : c'est ce qui autorise à invoquer le théorème de Cauchy, donc à annoncer la dimension. Le deuxième est de compter les constantes : si votre réponse finale à un problème d'ordre deux ne contient pas exactement deux constantes arbitraires, vous avez perdu ou inventé des solutions. Le troisième est de vérifier : reporter la solution particulière dans l'équation coûte trois lignes et évite la moitié des erreurs de calcul.

Sur le fond, l'examinateur attend surtout que vous sachiez distinguer ce qui relève de la théorie et ce qui relève de la technique. La théorie tient en trois énoncés : le théorème de Cauchy linéaire (existence, unicité, globalité sur I), l'isomorphisme xx(t0) qui donne dimSH=n, et la dérivation ddtexp(tA)=Aexp(tA). Tout le reste, variation des constantes comprise, en découle par le calcul. Si vous ne deviez retenir qu'une phrase de ce chapitre, prenez celle-ci : une équation différentielle linéaire est un problème d'algèbre linéaire déguisé, et le déguisement s'appelle le théorème de Cauchy.

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.