MP · Chapitre 10
Équations différentielles linéaires
Théorème de Cauchy linéaire, structure de l'espace des solutions, exponentielle de matrice, systèmes à coefficients constants, variation des constantes.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Théorème de Cauchy linéaire
- Structure de l'espace des solutions
- Exponentielle de matrice
- Systèmes à coefficients constants
- Variation des constantes
Une équation différentielle est une équation dont l'inconnue est une fonction, et dont l'énoncé relie cette fonction à ses dérivées. C'est le langage naturel de toute la physique : une loi qui décrit comment une quantité varie en fonction de son état actuel est une équation différentielle. En toute généralité, on ne sait presque rien dire de tels objets. On ne sait pas résoudre , on ne sait même pas décider si les solutions restent bornées. Il existe pourtant une classe d'équations, et une seule à ce niveau, où l'on sait absolument tout dire : les équations linéaires. Ce chapitre est l'histoire de cette exception.
Ce qui rend le cas linéaire miraculeux tient en un mot : la structure. Si et sont deux solutions d'une même équation homogène, leur somme en est encore une, et leurs multiples aussi ; l'ensemble des solutions est donc un sous-espace vectoriel d'un espace de fonctions. Ce n'est pas une remarque décorative, c'est le levier de tout le chapitre : dès qu'un ensemble est un espace vectoriel de dimension finie connue, décrire toutes ses solutions revient à en exhiber une base, c'est-à-dire un nombre fini de fonctions. Un problème d'analyse, potentiellement infini, se transforme ainsi en un problème d'algèbre linéaire, entièrement fini. Toute la difficulté est déplacée vers un seul énoncé : quelle est la dimension de cet espace ?
La réponse est donnée par le théorème de Cauchy linéaire, et il faut mesurer à quel point il est fort. Il affirme que, pour toute condition initiale, il existe une solution et une seule. Mais il affirme surtout que cette solution est définie sur l'intervalle tout entier, celui-là même sur lequel les coefficients de l'équation sont continus. Rien de tel n'a lieu hors du cadre linéaire : la solution de valant en explose en et n'existe pas au-delà, alors que le second membre est pourtant défini partout. Cette globalité n'est pas un détail technique, c'est elle qui permet de parler de « l'espace des solutions sur » sans se demander où chacune est définie, et c'est elle qui rend l'application « valeur en » bijective. On en déduit immédiatement que l'espace des solutions de l'équation homogène est isomorphe à l'espace d'arrivée , donc de dimension . Tout le reste du chapitre exploite ce seul fait.
Reste alors à calculer. Là encore, un cas se détache : celui des coefficients constants, . L'analogie avec l'équation scalaire , dont les solutions sont les , est si tentante qu'il faut lui donner un sens : c'est l'objet de l'exponentielle de matrice, définie par la même série que l'exponentielle usuelle, mais évaluée en une matrice. On montrera qu'elle converge toujours, qu'elle se dérive comme on l'espère, et que la solution du problème de Cauchy s'écrit littéralement . C'est l'aboutissement du chapitre : une formule close, valable en toute dimension, qui contient à elle seule l'existence, l'unicité et la globalité.
Le programme n'exige pas pour autant de savoir résoudre explicitement n'importe quel système : le calcul effectif d'une exponentielle de matrice sert d'entraînement à la réduction, pas de fin en soi. Ce qui est réellement exigible, ce sont les structures (dimension, système fondamental, wronskien), les théorèmes (Cauchy, Liouville, dérivation de ) et les méthodes (variation des constantes, recollement, abaissement de l'ordre, séries entières). Le plan suit cet ordre : d'abord le cadre et le théorème fondamental, puis la structure de l'ensemble des solutions, puis les techniques scalaires du premier ordre, puis l'exponentielle et les systèmes à coefficients constants, enfin l'ordre deux et les séries entières.
Notations valables dans tout le chapitre. La lettre désigne ou . La lettre désigne un -espace vectoriel normé de dimension finie , dont la norme est notée ; rappelons que sur un tel espace toutes les normes sont équivalentes, de sorte qu'aucun énoncé de convergence ne dépendra du choix effectué. La lettre désigne un intervalle de non réduit à un point, et un point de . Les notations d'algèbre linéaire sont celles des chapitres précédents : pour les endomorphismes de , pour les matrices carrées, pour les colonnes, pour les matrices inversibles, pour l'identité, pour la trace, pour le rang, pour le sous-espace engendré. Enfin désigne la base de l'exponentielle, et l'espace des fonctions de classe de dans .
Le cadre général
Équations différentielles linéaires résolues
Définition
Soient et deux applications continues. On appelle équation différentielle linéaire résolue du premier ordre l'équation
d'inconnue une fonction . L'application s'appelle le second membre de l'équation. Lorsque est la fonction nulle, l'équation est dite homogène, ou sans second membre.
Une solution de sur est une fonction dérivable sur telle que
On note l'ensemble des solutions de sur , et l'ensemble des solutions sur de l'équation homogène associée
Remarque
Le mot résolue signifie que l'équation est écrite sous la forme « égale quelque chose » : la dérivée est isolée, avec le coefficient . C'est une hypothèse de fond et non de forme. Nous verrons à la section sur les recollements qu'une équation du type , où s'annule, sort du cadre du théorème de Cauchy en les points d'annulation, et que son ensemble de solutions peut alors avoir n'importe quelle dimension.
Le mot linéaire signifie que, pour chaque , l'application est un endomorphisme de : la dépendance en est linéaire. La dépendance en , elle, est quelconque, du moment qu'elle est continue.
Propriété
Régularité automatique des solutions. Soit une solution de sur . Alors est de classe sur . Plus généralement, si et sont de classe sur pour un entier , alors est de classe sur .
Démonstration. L'application , , est bilinéaire entre espaces de dimension finie : elle est donc continue, et le chapitre des fonctions vectorielles nous dit que si deux fonctions et sont de classe , alors l'est aussi.
Soit une solution. Elle est dérivable, donc continue. Par continuité de et de , la fonction est continue sur : c'est exactement , donc est continue et est de classe .
Supposons maintenant et de classe et montrons par récurrence sur la propriété « est de classe ». Le cas vient d'être traité. Supposons la propriété vraie au rang avec : la fonction est de classe . Alors est de classe (produit bilinéaire de deux fonctions de classe , puisque ), et aussi. Donc est de classe , c'est-à-dire que est de classe . La récurrence est établie, et le cas donne la conclusion.
Remarque
Ce résultat est typique du linéaire : on ne suppose que la dérivabilité, on récolte toute la régularité disponible. Il est constamment utilisé sans être cité, par exemple pour dériver une seconde fois une équation d'ordre , ou pour appliquer une formule de Taylor à une solution. En particulier, si et sont de classe , toute solution l'est ; c'est le cas, notamment, des systèmes à coefficients constants.
Écriture matricielle
Définition
Fixons une base de . Pour , notons et la colonne des coordonnées de dans . À une fonction on associe la fonction colonne de ses coordonnées. L'équation s'écrit alors
appelée système différentiel linéaire associé à dans la base .
Propriété
Avec les notations ci-dessus, les applications et sont continues, et est solution de sur si et seulement si est solution sur du système .
Démonstration. L'application est un isomorphisme entre les espaces de dimension finie et ; toute application linéaire entre espaces de dimension finie étant continue, est continue, et de même pour . La dérivation se lisant coordonnée par coordonnée, est dérivable si et seulement si l'est, et la colonne des coordonnées de est . Enfin, la colonne des coordonnées de est , par définition de la matrice d'un endomorphisme. Les deux égalités entre vecteurs sont donc équivalentes, coordonnée par coordonnée.
Remarque
Les deux points de vue sont donc rigoureusement équivalents, et nous passerons de l'un à l'autre sans prévenir. Le point de vue intrinsèque () est le bon pour les énoncés de structure : il ne dépend d'aucun choix. Le point de vue matriciel () est le bon pour les calculs, et c'est le seul praticable dès qu'il faut réduire une matrice. En dimension , une équation linéaire résolue s'écrit simplement avec et à valeurs dans : c'est le cas , traité en détail plus loin.
Le problème de Cauchy et le théorème fondamental
Définition
Soient et . On appelle problème de Cauchy associé à et à la condition initiale la recherche des solutions de sur vérifiant de plus .
Propriété
Théorème de Cauchy linéaire (admis). Soient et continues, et . Le problème de Cauchy
admet une unique solution, et cette solution est définie sur l'intervalle tout entier.
Ce théorème est admis : sa démonstration repose sur une construction itérative dont la convergence n'est pas au programme de la filière. Il faut en revanche en connaître l'énoncé exact, car tout le chapitre en découle, et savoir en lire les deux affirmations distinctes.
Remarque
Première affirmation : l'unicité. Deux solutions qui coïncident en un seul point coïncident partout. Autrement dit, une solution est entièrement déterminée par sa valeur en un point : l'état initial contient toute l'information. C'est cette affirmation qui rendra injective l'application « valeur en ».
Seconde affirmation : la globalité. La solution est définie sur tout entier, c'est-à-dire aussi loin que les coefficients et sont continus. Aucune solution ne « meurt » à l'intérieur de . C'est spécifique au cadre linéaire, et c'est faux en général : l'équation , dont le second membre est pourtant défini sur tout entier, admet pour solution de condition initiale la fonction , qui tend vers en et ne se prolonge pas au-delà. Cette équation n'est pas linéaire, et l'étude générale des équations non linéaires n'est pas au programme : l'exemple est ici pour faire sentir ce que la linéarité apporte, rien de plus.
Troisième lecture, la plus utile en pratique. Par chaque point passe une solution et une seule. Les graphes des solutions d'une même équation linéaire ne se coupent donc jamais, et ils recouvrent tout le « cylindre » .
Propriété
Corollaire fondamental. Soit une solution de l'équation homogène sur . S'il existe tel que , alors est identiquement nulle sur .
Démonstration. La fonction nulle est solution de sur : elle est dérivable, de dérivée nulle, et par linéarité de . Les fonctions et sont donc deux solutions de prenant la même valeur en . Par unicité dans le théorème de Cauchy appliqué à la condition initiale , elles sont égales sur .
Remarque
Ce corollaire est utilisé en permanence, sous la forme contraposée suivante : une solution non nulle de l'équation homogène ne s'annule jamais. Attention, cela ne signifie pas qu'aucune coordonnée ne s'annule : c'est le vecteur tout entier qui ne s'annule pas. Ainsi, pour le système associé à , la solution a bien une première coordonnée qui s'annule, mais jamais les deux à la fois.
Équation scalaire d'ordre deux et système associé
Définition
Soient , , trois fonctions continues de dans . On appelle équation différentielle linéaire scalaire du second ordre résolue l'équation
dont une solution sur est une fonction deux fois dérivable vérifiant cette égalité en tout point de .
Propriété
Équivalence avec un système d'ordre . Posons, pour ,
Une fonction est solution de sur si et seulement si la fonction est bien définie, dérivable, et solution sur du système .
Démonstration. Supposons solution de . Alors et sont dérivables, donc l'est, et
Réciproquement, si est une solution du système, la première ligne donne et la seconde . Donc est deux fois dérivable, avec , c'est-à-dire que est solution de , et .
Propriété
Théorème de Cauchy à l'ordre deux. Soient , , continues sur , et . Il existe une unique solution de sur telle que
et cette solution est définie sur tout entier. De plus, elle est de classe , et de classe si , et sont de classe .
Démonstration. C'est le théorème de Cauchy linéaire appliqué au système équivalent, avec et la condition initiale : les applications et ci-dessus sont continues puisque , , le sont. L'équivalence démontrée à l'instant transporte existence et unicité d'un problème à l'autre. La régularité découle de la propriété de régularité automatique appliquée au système.
Remarque
La condition initiale, à l'ordre deux, comporte deux nombres : la valeur et la pente. C'est l'erreur classique que de croire que suffit à déterminer la solution ; il en existe alors une infinité, une par valeur de . Retenez la règle générale : le nombre de conditions initiales scalaires est égal à la dimension de l'espace des solutions de l'équation homogène, soit pour un système de taille et pour une équation scalaire d'ordre deux.
Structure de l'ensemble des solutions
L'espace des solutions de l'équation homogène
Propriété
Théorème (structure de ). L'ensemble des solutions sur de l'équation homogène est un sous-espace vectoriel de . De plus, pour tout , l'application d'évaluation
est un isomorphisme d'espaces vectoriels. En particulier,
Démonstration. Structure d'espace vectoriel. Toute solution est de classe , donc . La fonction nulle appartient à , qui est donc non vide. Soient et dans et . La fonction est dérivable et, pour tout , la linéarité de donne
Donc : c'est bien un sous-espace vectoriel.
Linéarité de . Pour et , on a , ce qui est exactement la linéarité de l'évaluation.
Injectivité. Soit , c'est-à-dire avec . Le corollaire du théorème de Cauchy affirme alors que est identiquement nulle sur . Donc et est injective.
Surjectivité. Soit . Le théorème de Cauchy, appliqué à l'équation homogène et à la condition initiale , fournit une solution définie sur tout entier, donc un élément de , vérifiant , c'est-à-dire . Donc est surjective.
Ainsi est un isomorphisme de sur , et deux espaces isomorphes ont même dimension : .
Remarque
Cette démonstration est le cœur du chapitre, et elle est exigible. Observez la répartition des rôles : l'unicité de Cauchy donne l'injectivité, l'existence globale donne la surjectivité. Chacune des deux affirmations du théorème admis sert exactement une fois.
Notez aussi que est un sous-espace de dimension finie à l'intérieur de , qui est de dimension infinie. C'est proprement remarquable : parmi toutes les fonctions imaginables, les solutions forment un espace aussi petit qu'un espace de colonnes. Enfin, l'isomorphisme dépend du point choisi, mais sa seule existence, pour un quelconque, suffit à donner la dimension.
L'équation avec second membre
Propriété
Théorème (structure de ). L'ensemble des solutions sur de est non vide, et si est l'une quelconque de ses solutions, alors
Autrement dit, est un sous-espace affine de , de direction , donc de dimension .
Démonstration. Non-vacuité. Le théorème de Cauchy appliqué à la condition initiale fournit une solution de sur .
Inclusion . Soit . La fonction est dérivable et, pour ,
par linéarité de . Donc .
Inclusion . Soit et posons . Alors est dérivable et
donc et . Les deux inclusions donnent l'égalité.
Méthode
Résoudre une équation linéaire avec second membre : le plan en trois temps. Ce plan est celui de tout le chapitre, quelle que soit la technique employée.
- Résoudre l'équation homogène associée, c'est-à-dire trouver une base de . On sait d'avance qu'il faut trouver exactement solutions indépendantes, ni plus ni moins.
- Trouver une solution particulière de l'équation complète, par n'importe quel moyen : solution évidente, forme calquée sur le second membre, variation des constantes.
- Conclure : l'ensemble des solutions est , puis, si une condition initiale est imposée, déterminer les en résolvant un système linéaire.
Contrôle de cohérence à ne jamais sauter : le nombre de constantes arbitraires dans la réponse finale doit valoir exactement (ou pour une équation scalaire d'ordre deux).
Propriété
Principe de superposition. Soient des fonctions continues de dans et des scalaires. Si, pour chaque , la fonction est solution de , alors est solution de
Démonstration. La fonction est dérivable et, par linéarité de la dérivation puis de ,
Remarque
Le principe de superposition sert surtout à découper un second membre compliqué en morceaux simples. Il a une seconde application, très fréquente : si est à valeurs réelles et si est une solution complexe de , où est cette fois à valeurs complexes, alors et sont solutions des équations de seconds membres et . On passe donc par les complexes pour calculer, puis on revient au réel en prenant partie réelle ou partie imaginaire. C'est exactement ce que l'on fera pour les systèmes à valeurs propres complexes conjuguées.
Système fondamental de solutions et wronskien
Définition
On appelle système fondamental de solutions de l'équation homogène toute base de l'espace , c'est-à-dire toute famille de solutions linéairement indépendantes.
Dans l'écriture matricielle , si sont solutions, on appelle matrice wronskienne de la famille la fonction matricielle
dont la -ème colonne est , et wronskien la fonction scalaire , c'est-à-dire
Propriété
Théorème (caractérisation d'un système fondamental). Soient des solutions de sur , de wronskien . Les trois assertions suivantes sont équivalentes :
- la famille est un système fondamental de solutions ;
- il existe tel que ;
- pour tout , .
En particulier, le wronskien de solutions est soit partout nul, soit jamais nul : c'est du tout ou rien.
Démonstration. Fixons et rappelons que , , est un isomorphisme. Une famille de vecteurs de est une base de si et seulement si son image par l'isomorphisme est une base de , c'est-à-dire si et seulement si est une base de , ce qui équivaut à , soit .
Nous avons donc démontré, pour tout , l'équivalence entre « la famille est un système fondamental » et « ». L'assertion 1 équivaut donc à la fois à l'assertion 3 (l'équivalence vaut pour chaque ) et à l'assertion 2 (l'intervalle étant non vide, il suffit d'un ). Les trois assertions sont donc équivalentes. Comme la négation de 2 est « est identiquement nulle », le wronskien est bien soit partout nul, soit partout non nul.
Remarque
C'est un énoncé d'une efficacité redoutable : pour vérifier que solutions forment une base de , il suffit de calculer un seul déterminant, en un seul point, choisi le plus commode possible. On choisit évidemment le point où les expressions sont les plus simples, souvent .
Attention à ne pas généraliser hors du cadre : pour des fonctions quelconques, un wronskien nul n'entraîne pas la liaison de la famille. C'est parce que ce sont des solutions d'une même équation linéaire que l'équivalence a lieu. Une famille de solutions est liée en tant que famille de fonctions si et seulement si elle l'est en tant que famille de valeurs, en un point quelconque.
Propriété
Si est la matrice wronskienne de solutions de , alors est de classe sur et vérifie l'équation matricielle
Réciproquement, toute solution de cette équation matricielle a pour colonnes des solutions du système.
Démonstration. Les colonnes de sont de classe , donc l'est, et la dérivation se fait colonne par colonne. La -ème colonne de est , qui est exactement la -ème colonne du produit (le produit d'une matrice par une matrice se calcule colonne par colonne). Les deux matrices ont donc les mêmes colonnes. La réciproque se lit de la même manière, colonne par colonne.
La formule de Liouville
Propriété
Théorème (formule de Liouville). Soient des solutions de sur et leur wronskien. Alors est de classe sur et vérifie l'équation différentielle scalaire
Par conséquent, pour tous et dans ,
Démonstration. Commençons par un lemme d'algèbre linéaire.
Lemme. Soit un -espace vectoriel de dimension muni d'une base , soit le déterminant dans cette base et soit . Alors, pour tous vecteurs de ,
Preuve du lemme. Notons le membre de gauche. Chacun des termes est -linéaire en , car est -linéaire et est linéaire ; donc est -linéaire. Montrons que est alternée. Supposons avec . Dans la somme, tout terme d'indice contient deux arguments égaux (aux places et ) et est donc nul. Restent les deux termes d'indices et : le premier a à la place et à la place , le second a à la place et à la place , tous les autres arguments étant identiques. Le second s'obtient donc du premier en échangeant les arguments des places et , ce qui multiplie le déterminant par : leur somme est nulle. Ainsi est une forme -linéaire alternée sur un espace de dimension , donc proportionnelle à :
Il reste à calculer la constante. Écrivons . Par -linéarité, , où occupe la place ; tous ces déterminants sont nuls sauf celui d'indice , qui vaut . Il reste , et en sommant sur on trouve . Le lemme est démontré.
Démonstration du théorème. Le déterminant est une application -linéaire des colonnes, et les colonnes sont de classe . Le théorème de dérivation d'une application multilinéaire, vu au chapitre des fonctions vectorielles, donne alors que est de classe avec
Or pour tout . En appliquant le lemme à l'endomorphisme de , dont la matrice dans la base canonique est , et donc de trace , il vient
Intégration de cette équation. La fonction est continue sur l'intervalle ; notons sa primitive nulle en . Posons . Cette fonction est de classe et
Comme est un intervalle, est constante, égale à . D'où , ce qui est la formule annoncée.
Remarque
La formule de Liouville redémontre au passage l'alternative « tout ou rien » du paragraphe précédent : l'exponentielle ne s'annulant jamais, et sont simultanément nuls ou non nuls. C'est un contrôle de cohérence agréable, mais la démonstration directe par l'isomorphisme reste la bonne à citer, car elle ne demande aucun calcul.
Cette démonstration est un classique d'oral. Les deux points sur lesquels on est attendu sont la dérivation du déterminant colonne par colonne (justifiée par la multilinéarité) et le lemme de la trace, que l'on peut redémontrer en trois lignes comme ci-dessus.
Propriété
Cas de l'équation scalaire d'ordre deux. Soient et deux solutions de sur . Leur wronskien est
et il vérifie , donc . En particulier, si le terme en est absent (c'est-à-dire si ), le wronskien est constant.
Démonstration. La matrice du système associé est , de trace , et les colonnes de la matrice wronskienne sont et , d'où l'expression du déterminant. La formule de Liouville donne , et la formule intégrée suit. Si , alors sur l'intervalle , donc est constante.
Exemple
Un wronskien constant. Les fonctions et sont solutions de sur , équation où le terme en est absent. Leur wronskien vaut
constant et non nul, conformément à la formule de Liouville. Le couple est donc un système fondamental de , ce qui redonne le résultat connu : les solutions réelles sont les .
Équations scalaires du premier ordre
Dans toute cette section, : les fonctions et sont continues de dans , et l'inconnue est une fonction de dans .
Résolution de l'équation homogène
Propriété
Théorème (résolution de ). Soit continue et soit une primitive de sur . L'ensemble des solutions sur de l'équation est la droite vectorielle
Démonstration. La fonction étant continue sur l'intervalle , elle y admet des primitives : existe bien.
Ce sont des solutions. Pour , la fonction est dérivable et .
Il n'y en a pas d'autres (facteur intégrant). Soit une solution quelconque sur . Posons ; cette fonction est dérivable sur et
Comme est un intervalle, est constante, égale à un scalaire , et .
Remarque
Deux points de vigilance. D'abord, l'hypothèse « est un intervalle » est essentielle au moment où l'on conclut qu'une fonction de dérivée nulle est constante : sur une réunion de deux intervalles disjoints, on obtiendrait deux constantes indépendantes. C'est précisément ce qui produira les phénomènes de recollement.
Ensuite, la solution s'écrit avec quelconque, y compris nul : on n'écrit jamais avec des valeurs absolues, artefact de la méthode de séparation des variables qui n'a pas lieu d'être ici. Enfin, ce théorème est cohérent avec la théorie générale : .
L'équation avec second membre
Propriété
Théorème (variation de la constante à l'ordre un). Soient continues, une primitive de sur et . Alors la fonction
est une solution de sur , et l'ensemble des solutions est . De plus, l'unique solution vérifiant est
Démonstration. Cherchons une solution sous la forme , où est une fonction dérivable inconnue : c'est licite car ne s'annule pas, si bien que toute fonction s'écrit ainsi avec , qui est dérivable dès que l'est. On a alors
de sorte que est solution si et seulement si , c'est-à-dire
La fonction est continue sur ; le choix convient et donne la solution particulière annoncée. La description de résulte alors du théorème de structure, étant la droite engendrée par .
Pour la condition initiale : , donc la solution cherchée est avec , soit . En reportant et en faisant entrer dans l'intégrale (ce qui est licite, y étant une constante vis-à-vis de la variable ), on obtient la formule annoncée.
Méthode
Résoudre sur un intervalle . On suppose et continues sur .
- Écrire l'équation sous forme résolue , et vérifier la continuité de et sur . Si l'équation initiale a un coefficient devant , la diviser d'abord, en précisant l'intervalle sur lequel ce coefficient ne s'annule pas.
- Résoudre l'équation homogène : calculer une primitive de sur , les solutions homogènes sont les .
- Chercher une solution particulière. Si le second membre est simple (polynôme, exponentielle, combinaison de et ), essayer une solution de la même forme : c'est beaucoup plus rapide. Sinon, appliquer la variation de la constante : poser , ce qui conduit toujours à , puis primitiver.
- Écrire la solution générale , avec une seule constante arbitraire.
- Déterminer la constante si une condition initiale est donnée, et vérifier en reportant dans l'équation, ou au moins en contrôlant la valeur en .
Exemple
Une variation de la constante entièrement menée. Résolvons sur l'équation
Étape 1. L'équation est déjà résolue : , avec et , toutes deux continues sur car .
Étape 2. Une primitive de est . Les solutions homogènes sont donc les , .
Étape 3. Le second membre n'a pas de forme reconnaissable : on fait varier la constante. Posons . La condition est
Le numérateur est la dérivée du dénominateur, donc convient (le logarithme est licite car ). D'où la solution particulière
Étape 4. L'ensemble des solutions sur est
Étape 5 (vérification). Dérivons :
ce qui est bien l'équation. Si l'on impose de plus , il vient , donc et .
Exemple
Un cas où la solution particulière se devine. Résolvons sur . Comme ne s'annule pas, l'équation est équivalente à
Une primitive de est , donc les solutions homogènes sont les . Pour la solution particulière, remarquons que le membre de gauche de l'équation initiale est exactement la dérivée du produit : l'équation s'écrit , d'où et
On retrouve bien la structure attendue : une solution particulière , plus la droite des solutions homogènes.
Équations non résolues et recollement
Définition
On appelle équation linéaire non résolue du premier ordre une équation de la forme
où , , sont continues sur et où s'annule en un ou plusieurs points de , appelés points singuliers de l'équation.
Remarque
En un point singulier , le théorème de Cauchy ne s'applique pas : on ne peut pas diviser par , l'équation n'est pas résolue, et rien ne garantit ni l'existence ni l'unicité d'une solution de condition initiale donnée. Toutes les conclusions structurelles du chapitre tombent : l'ensemble des solutions sur est vide, ou reste un espace affine de direction l'espace des solutions homogènes (la linéarité, elle, subsiste), mais sa dimension n'est plus nécessairement . Elle peut valoir , ou , et il faut la déterminer à la main dans chaque cas.
L'origine du phénomène est claire : sur , qui est une réunion de deux intervalles, on obtient deux constantes indépendantes, soit deux degrés de liberté. Les conditions de raccordement en viennent ensuite éliminer , ou de ces degrés de liberté, voire interdire toute solution lorsqu'il y a un second membre.
Méthode
Recollement : les quatre étapes. Soit un point singulier intérieur à , et supposons pour simplifier que ne s'annule qu'en dans . On note et les deux intervalles ouverts que délimite dans .
- Résoudre séparément sur et sur . Sur chacun de ces intervalles, ne s'annule pas : on divise par et on applique la méthode standard. On obtient deux familles de solutions, avec deux constantes indépendantes, disons sur et sur .
- Continuité en . Une solution sur est en particulier continue en . Calculer et : ces deux limites doivent exister, être finies et égales, et cette valeur commune est . Toute condition sur et obtenue ici est retenue ; si une limite est infinie, la branche correspondante est éliminée.
- Dérivabilité en . Une solution doit être dérivable en . Calculer les deux limites de à droite et à gauche : elles doivent exister, être finies et égales. Nouvelle condition éventuelle sur et .
- Vérifier l'équation au point . Écrire , c'est-à-dire, puisque , la condition . Elle n'est pas automatique : elle peut être impossible (aucune solution) ou déjà vérifiée.
Conclure en donnant la dimension de l'ensemble des solutions sur , et en écrivant les solutions par morceaux. Ne jamais annoncer « la solution est » sans avoir mené les quatre étapes.
Exemple
Recollement complet : sur . Le coefficient de est , qui s'annule en . Posons et .
Étape 1. Sur , l'équation se met sous forme résolue : . Une primitive de sur est , donc les solutions sont les . Sur , une primitive de est , donc les solutions sont les . Une solution éventuelle sur est donc de la forme
avec a priori quelconque.
Étape 2 (continuité). On a quand et quand . Les deux limites existent, sont finies et égales à quels que soient et . La continuité impose donc seulement , et aucune relation entre et .
Étape 3 (dérivabilité). Pour , . Pour , de même, . Les deux taux d'accroissement tendent vers : la fonction est dérivable en avec , là encore sans condition sur et .
Étape 4 (équation en ). Elle s'écrit , soit : vérifiée.
Conclusion. Les solutions sur sont exactement les fonctions
les deux expressions coïncidant en . L'ensemble des solutions est un espace vectoriel de dimension , engendré par et . C'est deux fois plus que ce que prédirait le théorème de Cauchy, qui ne s'applique pas en : par le point passe une infinité de solutions.
Remarque
Les trois dimensions possibles, sur trois exemples voisins. Le même travail mené sur donne sur et sur ; la continuité impose , mais la dérivabilité impose cette fois (les taux d'accroissement valent et ). L'espace des solutions est de dimension , engendré par .
Sur , la variation de la constante donne sur ; le taux d'accroissement en vaut : aucune solution n'est dérivable en . L'ensemble des solutions sur est vide : il ne contient aucune fonction, ce qui est encore autre chose qu'un espace affine de dimension , lequel contiendrait exactement une solution.
Moralité : à un point singulier, tout est possible, et seul le calcul tranche.
L'exponentielle d'une matrice
Définition et convergence
Propriété
Théorème (convergence de la série exponentielle). Soit . La série de matrices est absolument convergente, donc convergente.
Démonstration. Munissons de la norme , qui est sous-multiplicative : , comme vu au chapitre des séries vectorielles. Une récurrence immédiate donne alors pour tout . Par homogénéité de la norme, il vient donc, pour tout ,
La série numérique converge, de somme : c'est la série exponentielle réelle privée de son premier terme. Par comparaison de séries à termes positifs, la série converge, et l'ajout du terme d'indice , qui vaut , ne change évidemment pas la nature de la série. Donc est absolument convergente. Or est un espace vectoriel normé de dimension finie, et dans un tel espace toute série absolument convergente est convergente : la série converge.
Définition
Pour , on pose
avec la convention . De même, pour , on pose , avec ; la convergence s'obtient en transportant l'énoncé matriciel par l'isomorphisme , qui transforme la composition en produit.
Remarque
La norme n'intervient que pour prouver la convergence : la somme , elle, ne dépend d'aucun choix, puisque toutes les normes sont équivalentes en dimension finie et que la limite d'une suite ne dépend pas de la norme choisie. On peut donc choisir la norme la plus commode, et c'est ce que l'on fait en prenant une norme sous-multiplicative.
En revanche, la sous-multiplicativité est indispensable à la majoration : c'est elle qui ramène tout à la série exponentielle réelle. Un détail de vigilance, souvent passé sous silence : cette majoration ne vaut que pour , car pour la norme choisie ci-dessus, alors que . Le terme d'indice se traite donc toujours à part, ce qui est sans conséquence puisqu'un terme isolé ne change ni la nature d'une série ni sa convergence absolue.
Propriété
Majoration de l'exponentielle. Soit une norme d'algèbre sur , c'est-à-dire une norme sous-multiplicative vérifiant de plus (par exemple une norme subordonnée). Alors, pour toute matrice ,
Démonstration. Notons la somme partielle. Puisque pour et que , la majoration vaut cette fois pour tout , et l'inégalité triangulaire donne
La suite converge vers et la norme est continue, donc . Le passage à la limite dans une inégalité large conserve celle-ci : .
Remarque
L'hypothèse n'est pas une coquetterie : avec la norme , qui est bien sous-multiplicative mais vérifie , on n'obtiendrait que . C'est pourquoi on énonce cette majoration avec une norme subordonnée, pour laquelle , comme vu au chapitre de topologie. Pour la seule convergence, en revanche, n'importe quelle norme sous-multiplicative suffit.
Exemple
Trois exponentielles immédiates. D'abord , car tous les termes de la série sont nuls sauf celui d'indice .
Ensuite, si est diagonale, alors , et la convergence dans équivalant à la convergence coefficient par coefficient,
Enfin, si est nilpotente d'indice , c'est-à-dire et , la série est une somme finie :
Par exemple, pour , on a et .
Propriétés
Propriété
Théorème (exponentielle d'une somme de matrices qui commutent). Soient et dans telles que . Alors
Démonstration. Munissons d'une norme sous-multiplicative. Les séries et sont absolument convergentes. Le théorème sur le produit de Cauchy de deux séries absolument convergentes, énoncé en première année pour les séries numériques, s'étend mot pour mot aux séries à valeurs dans muni d'une norme sous-multiplicative : la démonstration ne fait intervenir que l'inégalité triangulaire et la majoration . Il vient donc
Transformons en faisant apparaître les coefficients binomiaux :
Comme et commutent, la formule du binôme de Newton est valable dans l'anneau pour ce couple de matrices, et donne . Donc , et en sommant,
L'hypothèse étant symétrique en et , on obtient de même .
Propriété
Conséquences et règles de calcul. Soient et .
- .
- est inversible, d'inverse . En particulier .
- Pour tous , , et commute avec .
- .
- .
- Si est diagonale par blocs, alors .
Démonstration. Le point 1 a déjà été vu. Pour le point 2, les matrices et commutent, donc , et de même dans l'autre sens : est inversible d'inverse . Le point 3 s'obtient de même, et commutant toujours ; et commute avec chaque somme partielle , donc avec leur limite par continuité du produit matriciel.
Pour le point 4, notons . C'est une application linéaire de dans lui-même, donc continue car l'espace est de dimension finie. Une récurrence immédiate donne , donc
En faisant tendre vers et en utilisant la continuité de , on obtient .
Le point 5 se démontre exactement de la même manière avec l'application linéaire continue , en utilisant . Le point 6 aussi, en remarquant que et que la convergence dans se lit coefficient par coefficient.
Exemple
Contre-exemple : en général. Prenons les deux matrices nilpotentes
Elles ne commutent pas : tandis que .
Comme , les exponentielles se calculent en deux termes :
d'où
Calculons maintenant . La matrice vérifie , donc et pour tout . En séparant les indices pairs et impairs, ce qui est licite par convergence absolue,
Or et , donc le coefficient en haut à gauche vaut environ et non :
On vérifie au passage que l'ordre compte aussi, puisque . L'hypothèse de commutation n'est donc pas une précaution rédactionnelle : c'est le cœur du théorème.
Dérivation
Propriété
Théorème (dérivation de ). Soit . L'application
est de classe sur et vérifie
Démonstration. Posons, pour , . Chaque est de classe sur (c'est un monôme en à coefficient matriciel), avec et, pour ,
La série converge simplement sur , de somme , d'après le théorème de convergence de la série exponentielle appliqué à .
Montrons que la série des dérivées converge normalement sur tout segment. Soit et . Avec une norme sous-multiplicative ,
majoration indépendante de et terme général d'une série convergente (série exponentielle). La convergence est donc normale sur , donc uniforme.
Le théorème de dérivation terme à terme des séries de fonctions, vu au chapitre des suites et séries de fonctions, s'applique : est de classe sur tout segment , donc sur puisque est arbitraire, et
par le changement d'indice et la factorisation par (licite : la multiplication à gauche par est linéaire continue, elle passe donc à la limite des sommes partielles). Comme commute avec chaque , on peut tout aussi bien factoriser à droite, d'où .
Enfin, montre que est de classe dès que l'est ; une récurrence immédiate donne de classe avec .
Remarque
Si l'on préfère éviter le théorème vectoriel de dérivation terme à terme, on peut raisonner coefficient par coefficient : chacun des coefficients de est la somme d'une série de fonctions numériques dont la série des dérivées converge normalement sur tout segment, par la même majoration. On applique alors le théorème scalaire de première année, fois. Les deux rédactions sont acceptées.
Ce théorème est le résultat qui relie l'exponentielle aux équations différentielles : il dit exactement que les colonnes de sont solutions de . Tout le paragraphe suivant en découle.
Calcul pratique
Méthode
Calculer : trois situations. Devant une matrice concrète, on identifie d'abord laquelle des trois situations suivantes s'applique.
- est diagonalisable. Écrire avec . Alors et
Ne calculer que si l'on veut vraiment la matrice ; pour résoudre un système, la réduction suffit et est inutile. 2. avec nilpotente d'indice . Les matrices et commutent (une matrice scalaire commute avec tout), donc
somme finie. On reconnaît cette situation quand a une unique valeur propre : poser et calculer ses puissances jusqu'à obtenir la matrice nulle. 3. On dispose d'un polynôme annulateur de , de degré (par exemple , grâce au théorème de Cayley-Hamilton, ou un polynôme deviné sur la matrice). Alors appartient à : on la cherche sous la forme
et l'on détermine les fonctions en écrivant que le polynôme vérifie, pour chaque racine de , la condition ; si est racine d'ordre , on ajoute les conditions obtenues en dérivant par rapport à :
On obtient ainsi équations pour inconnues.
Contrôles finaux, systématiques : la valeur en doit être , et la dérivée en doit être .
Justifions rapidement la troisième situation. Pour chaque entier , la division euclidienne de par s'écrit avec . En évaluant en , comme , on obtient ; en évaluant en une racine de , on obtient . Ainsi toutes les puissances de vivent dans le sous-espace , qui est de dimension finie donc fermé : la somme de la série y reste. Les conditions imposées aux racines proviennent de ce que le même polynôme « représente » à la fois et les nombres ; le cas d'une racine multiple s'obtient en dérivant la relation , les premières dérivées de s'annulant en .
Exemple
Situation 1 : matrice diagonalisable. Soit . Son polynôme caractéristique est
qui a deux racines simples : est diagonalisable. Pour , le système s'écrit , d'où le vecteur propre . Pour , le système s'écrit , d'où . Posons
Alors
Contrôles. En , on trouve . En dérivant puis en évaluant en , on trouve . Les deux contrôles passent.
Exemple
Situation 2 : une seule valeur propre. Soit . Elle est triangulaire, donc sa seule valeur propre est . Posons . On calcule
donc est nilpotente d'indice . Comme et commutent,
Contrôles. En on obtient . La dérivée en vaut . Notez que la matrice n'est pas diagonalisable (son sous-espace propre associé à est de dimension ), et que la méthode 1 aurait échoué : la situation 2 la remplace avantageusement, sans aucun calcul de changement de base.
Exemple
Situation 3 : polynôme annulateur, racines simples. Soit . On calcule directement , donc est un polynôme annulateur de degré , de racines et , simples. Cherchons
Les conditions aux racines s'écrivent
En additionnant, , donc . En soustrayant, , donc . Finalement
On reconnaît la matrice de la rotation d'angle , ce qui est cohérent : traduit exactement que la composée de deux rotations est la rotation dont l'angle est la somme. Contrôles : valeur en , dérivée en .
Exemple
Situation 3 bis : racine double. Soit . Alors , donc annule (théorème de Cayley-Hamilton, admis au programme). La racine est double, : on cherche avec les deux conditions
Comme , la seconde donne , puis la première donne . D'où
Contrôles : en , on trouve ; la dérivée en vaut .
Déterminant de l'exponentielle
Propriété
Théorème. Pour toute matrice ,
En particulier, : on retrouve que .
Démonstration. Traitons d'abord le cas . Le polynôme caractéristique de est scindé sur , donc est trigonalisable : il existe et triangulaire supérieure telles que . Notons les coefficients diagonaux de , qui sont les valeurs propres de comptées avec multiplicité. Nous utilisons seulement l'existence d'une telle écriture : à aucun moment nous ne calculons ni .
Le produit de deux matrices triangulaires supérieures est triangulaire supérieure, de diagonale le produit terme à terme des diagonales ; donc est triangulaire supérieure de diagonale . Les sommes partielles sont donc triangulaires supérieures, de -ème coefficient diagonal . La convergence dans se lisant coefficient par coefficient, on en déduit que est triangulaire supérieure de diagonale . Le déterminant d'une matrice triangulaire étant le produit de ses coefficients diagonaux,
Enfin, , donc , et par invariance de la trace par similitude. D'où le résultat sur .
Si , il suffit de considérer comme un élément de : la série définissant est la même, son déterminant et sa trace aussi. La formule reste donc valable, les deux membres étant réels.
Remarque
Deux mises en garde. Cette démonstration utilise le théorème de trigonalisation, ce qui est parfaitement licite puisqu'il est au programme ; en revanche, la pratique de la trigonalisation, elle, n'est pas un objectif du programme, et aucun exercice ne vous demandera de calculer et pour appliquer cette formule.
Par ailleurs, l'application n'est pas surjective sur : la formule montre que pour réelle, donc aucune matrice réelle de déterminant négatif n'est une exponentielle réelle.
Systèmes différentiels à coefficients constants
Dans toute cette section, est une matrice constante et l'on étudie le système , éventuellement avec un second membre. L'intervalle de résolution est tout entier, puisque les coefficients y sont continus (ils sont constants).
Résolution du problème de Cauchy
Propriété
Théorème (solution du problème de Cauchy à coefficients constants). Soient , et . L'unique solution sur du problème de Cauchy
est la fonction
Démonstration. Existence. Posons . D'après le théorème de dérivation de l'exponentielle, appliqué à composée avec , la fonction est de classe et
et : c'est bien une solution du problème de Cauchy.
Unicité. Soit une solution quelconque sur et posons . La fonction est dérivable comme produit de fonctions dérivables, et la dérivation d'un produit matriciel (application bilinéaire) donne
Or commute avec , donc les deux termes sont opposés et sur . Ainsi est constante, égale à , d'où
la dernière égalité utilisant que et commutent. Donc .
Remarque
Cette démonstration est autonome : elle ne fait appel qu'au théorème de dérivation de l'exponentielle, et redémontre au passage le théorème de Cauchy dans le cas des coefficients constants, existence, unicité et globalité comprises. C'est la rédaction à privilégier, plus élégante que l'invocation du théorème admis. L'astuce, à retenir, est de considérer : c'est le facteur intégrant du cas scalaire, transposé aux matrices.
Observons enfin que la fonction matricielle est exactement la matrice wronskienne du système fondamental « canonique » en : sa -ème colonne est , c'est-à-dire la solution valant en . Son déterminant vaut d'après le théorème sur , ce qui est précisément ce que prédit la formule de Liouville pour une matrice constante, avec . Les deux théorèmes se recoupent.
Résolution par réduction
Méthode
Résoudre lorsque est diagonalisable.
- Diagonaliser : calculer , ses racines (avec multiplicité) et, pour chacune, un vecteur propre. On obtient avec et la matrice des vecteurs propres en colonnes.
- Changer d'inconnue : poser , c'est-à-dire . Alors équivaut à , donc à (on simplifie par inversible).
- Résoudre le système découplé : s'écrit pour chaque , équations scalaires indépendantes, de solutions .
- Revenir à : , où est la -ème colonne de . On n'a jamais eu besoin de .
- Cas d'une valeur propre complexe pour une matrice réelle. Si est réelle et (avec ) est valeur propre de vecteur propre , alors est valeur propre de vecteur propre . Les deux solutions complexes conjuguées et se remplacent, pour obtenir une base de solutions réelles, par
qui font apparaître les fonctions et . C'est le principe de superposition appliqué à une équation à coefficients réels. 6. Contrôler que le nombre de constantes vaut , et vérifier que le wronskien en est non nul.
Exemple
Un système . Résolvons avec , déjà diagonalisée plus haut : valeurs propres et , vecteurs propres et . Les solutions réelles sont donc
c'est-à-dire, coordonnée par coordonnée, et . Le wronskien en vaut : c'est bien un système fondamental, et l'on retrouve la matrice calculée précédemment en imposant les conditions initiales puis .
Exemple
Un système avec valeurs propres complexes. Résolvons sur avec
Valeurs propres. En développant par rapport à la dernière ligne, . Les valeurs propres sont donc , et : elles sont distinctes, donc est diagonalisable sur .
Vecteur propre pour . Le système s'écrit
La troisième équation donne , la première donne , et la deuxième est alors automatiquement vérifiée puisque . On prend .
Vecteur propre pour . Le système s'écrit et ; par différence , puis . On prend , et l'on vérifie .
Passage aux solutions réelles. La solution complexe associée à est
en utilisant . Ses parties réelle et imaginaire donnent deux solutions réelles indépendantes :
Vérification de : , tandis que : les deux coïncident.
Conclusion. Avec , la solution générale réelle est
Contrôle. Le wronskien en vaut : c'est bien un système fondamental, et il y a bien trois constantes.
Remarque
Répétons-le : « la pratique de la résolution explicite des systèmes linéaires à coefficients constants n'est pas un objectif du programme ». Ces calculs sont d'excellents exercices de réduction, et ils tombent régulièrement aux oraux sur des matrices de taille ou , mais ce que le programme exige vraiment, ce sont les énoncés de structure et la formule . Ne consacrez pas votre temps à des calculs de taille ou à des réductions exotiques.
Second membre : la formule de Duhamel
Propriété
Théorème (formule de Duhamel, ou variation des constantes à coefficients constants). Soient , continue, et une colonne. L'unique solution sur du problème de Cauchy , , est
Démonstration. Posons , c'est-à-dire : c'est un changement de fonction inconnue licite, puisque est inversible pour tout , et est de classe si et seulement si l'est. En dérivant le produit,
Donc est solution de si et seulement si , c'est-à-dire, en multipliant à gauche par ,
Le second membre est continu sur , donc est déterminée à une constante près :
En multipliant par et en utilisant ainsi que , on obtient la formule annoncée. La matrice , indépendante de , entre dans l'intégrale par linéarité de celle-ci.
Exemple
Un cas de résonance, entièrement calculé. Résolvons avec
Nous avons calculé . La formule de Duhamel avec et donne
Linéarisons avec les formules de produit. D'une part , et le changement de variable affine donne . Donc
D'autre part , et par imparité. Donc
Finalement
Vérification. Avec et , on a et , ce qui est bien le système. La présence du facteur traduit la résonance : le second membre oscille à la fréquence propre du système, et l'amplitude de la réponse croît linéairement.
Variation des constantes dans le cas général
Propriété
Théorème (variation des constantes). Soit un système fondamental de solutions de sur , de matrice wronskienne . Alors toute solution de sur s'écrit , où est de classe et vérifie le système de Cramer
Réciproquement, toute fonction de cette forme est solution.
Démonstration. Le changement de fonction inconnue est licite. Pour tout , la matrice est inversible puisque son déterminant, le wronskien, ne s'annule jamais. Posons . Les coefficients de sont des fractions rationnelles en les coefficients de , de dénominateur qui ne s'annule pas : ce sont donc des fonctions de classe de . Ainsi est de classe , et .
Le calcul. En dérivant le produit matriciel et en utilisant ,
Par conséquent, est solution de si et seulement si pour tout . Comme est inversible, ce système linéaire de équations à inconnues est un système de Cramer : il détermine de façon unique, égal à . Cette fonction étant continue, elle admet des primitives sur l'intervalle , et le choix de la primitive correspond au choix de la solution particulière.
Remarque
Cette méthode contient toutes les précédentes. Avec , et l'on retrouve . Avec constante et , on retrouve la formule de Duhamel. Le mot d'ordre est toujours le même : on remplace les constantes de la solution homogène par des fonctions, et le miracle est que les termes en non dérivé disparaissent, précisément parce que les colonnes de sont solutions de l'équation homogène.
En pratique, on ne calcule jamais en entier : on résout le système par les formules de Cramer ou par pivot, ce qui est plus rapide.
Comportement asymptotique
Propriété
Propriété (stabilité, cas diagonalisable). Soit diagonalisable sur , de valeurs propres .
- Si pour toute valeur propre, alors toute solution de tend vers quand .
- Si pour toute valeur propre, alors toute solution est bornée sur .
Démonstration. Comme est diagonalisable sur , il existe une base de formée de vecteurs propres, et toute solution complexe s'écrit . Or, pour tout ,
Dans le cas 1, chaque tend vers en , donc . Dans le cas 2, chaque est majoré par sur , donc , majoration indépendante de . Les solutions réelles étant en particulier des solutions complexes, la conclusion vaut pour elles.
Remarque
Le cas général, sans hypothèse de diagonalisabilité. Les coefficients de sont alors des combinaisons de fonctions du type , où parcourt les valeurs propres et où est strictement inférieur à la multiplicité de . La conclusion 1 subsiste sans changement, car dès que , la croissance comparée l'emportant sur la puissance.
La conclusion 2, en revanche, demande une précaution : si une valeur propre de partie réelle nulle n'est pas « semi-simple », c'est-à-dire si la dimension de son sous-espace propre est strictement inférieure à sa multiplicité, un facteur apparaît et les solutions ne sont plus bornées. L'exemple minimal est , dont l'unique valeur propre est mais qui n'est pas diagonalisable : et la solution de condition initiale est , non bornée. L'énoncé correct est donc : les solutions sont bornées sur si et seulement si toutes les valeurs propres sont de partie réelle négative ou nulle et si celles de partie réelle nulle sont semi-simples. Nous nous contenterons de le signaler.
Équations scalaires du second ordre
On considère ici , avec , , continues sur à valeurs dans .
Structure
Propriété
Récapitulatif. L'ensemble des solutions sur de est un espace vectoriel de dimension . Une base de s'appelle un système fondamental. Le wronskien de deux solutions est
et est un système fondamental si et seulement si ne s'annule pas, ce qui équivaut à pour un seul bien choisi. Enfin . L'ensemble des solutions de l'équation complète est le plan affine .
Démonstration. Tout a déjà été démontré : la dimension vient du théorème de structure appliqué au système équivalent, où ; la caractérisation par le wronskien vient du théorème correspondant sur les systèmes, la matrice wronskienne étant ici ; l'équation est la formule de Liouville, la trace de la matrice du système valant .
Remarque
Attention à un piège classique. Pour deux fonctions quelconques et , le fait que soit identiquement nul n'entraîne pas que soit liée : prendre et sur . L'équivalence n'est vraie que pour deux solutions d'une même équation linéaire du second ordre résolue ; sur l'exemple précédent, aucune équation résolue à coefficients continus n'admet ces deux fonctions pour solutions.
Variation des constantes à l'ordre deux
Méthode
Variation des constantes pour . On suppose connu un système fondamental de l'équation homogène.
- Chercher la solution particulière sous la forme , où et sont des fonctions de classe inconnues.
- Imposer la contrainte supplémentaire . On se la donne a priori, pour éviter l'apparition de et ; elle ne fait qu'utiliser le degré de liberté surnuméraire du problème, et l'on démontre plus bas qu'elle ne fait perdre aucune solution.
- Écrire le système obtenu, dont les inconnues sont et :
Son déterminant est exactement le wronskien , qui ne s'annule pas : c'est un système de Cramer. 4. Résoudre par les formules de Cramer :
- Primitiver et (n'importe quelle primitive convient), puis écrire et conclure : .
Démonstration de la validité de la méthode. Soient et de classe vérifiant la contrainte , et posons . Alors
grâce à la contrainte, puis
En reportant dans l'équation et en regroupant,
Donc est solution si et seulement si , ce qui, joint à la contrainte, forme bien le système annoncé. Son déterminant vaut , d'où l'existence et l'unicité de et les formules de Cramer.
Reste à justifier qu'on n'a perdu aucune solution en imposant la contrainte. C'est la variation des constantes générale appliquée au système d'ordre associé : pour toute solution , la matrice wronskienne étant inversible, il existe une unique colonne de classe telle que , et la première ligne de est précisément , puisque la première composante du second membre est nulle. La contrainte n'est donc pas une restriction : c'est une conséquence.
Exemple
Résolution complète de sur .
Équation homogène. Un système fondamental de est , de wronskien , constant et non nul, comme prévu puisque le terme en est absent.
Système de Cramer. Le second membre est , continu sur l'intervalle ouvert considéré car y est vérifié. Les formules donnent
Primitivation. Sur , on a , donc sans valeur absolue. On prend
Solution particulière et conclusion.
et l'ensemble des solutions sur est
Vérification. Dérivons : , puis
En ajoutant , les termes en et les termes en se simplifient et il reste . L'équation est bien vérifiée.
Une solution connue : abaissement de l'ordre
Méthode
Abaissement de l'ordre. On suppose connue une solution de l'équation homogène , ne s'annulant pas sur un sous-intervalle de .
- Poser , où est une fonction deux fois dérivable inconnue. Ce changement est licite sur puisque n'y est pas nulle : toute fonction s'écrit ainsi avec .
- Reporter dans l'équation : les termes en non dérivé disparaissent, car est solution, et il reste
- Poser : on obtient une équation linéaire du premier ordre en , à savoir , que l'on résout par la méthode du facteur intégrant. On trouve
- Primitiver pour obtenir , puis écrire et vérifier que est un système fondamental en calculant le wronskien.
Démonstration du point 2. Avec , on a et . En reportant,
ce qui est bien l'équation annoncée.
Exemple
Abaissement de l'ordre sur , sur .
Solution évidente. Essayons : alors , donc est bien solution, et elle ne s'annule pas sur .
Mise sous forme résolue. Sur , l'équation s'écrit , donc et .
Abaissement. Posons . L'équation devient , soit
Avec , on obtient sur , d'où .
Primitivation. Une primitive de est . En prenant , il vient et
Vérification et conclusion. On contrôle que est solution : , donc . Le wronskien vaut
constant, ce qui est cohérent avec la formule de Liouville puisque . Les solutions sur sont donc les
Nous retrouverons ce résultat en une ligne au paragraphe suivant : c'est une équation d'Euler.
Changements de variable
Propriété
Élimination du terme en (forme normale). Supposons de classe sur et soit une primitive de . Le changement de fonction inconnue
transforme l'équation en l'équation sans terme du premier ordre
Démonstration. Posons , qui ne s'annule pas, de sorte que et . Avec ,
Donc
Comme ne s'annule pas, l'équation équivaut à avec comme annoncé.
Définition
On appelle équation d'Euler toute équation de la forme
où et sont des constantes, résolue sur (ou sur , par le changement ).
Propriété
Résolution de l'équation d'Euler. Sur , le changement de variable , c'est-à-dire , transforme l'équation d'Euler en l'équation à coefficients constants
d'équation caractéristique . Selon le discriminant de cette équation du second degré, dont les racines sont notées ou :
| Racines | Solutions en | Solutions en sur |
|---|---|---|
| réelles | ||
| double | ||
Démonstration. L'application est un -difféomorphisme de sur : le changement de variable est donc réversible et ne perd aucune solution. Posons ; par dérivation composée,
en posant . On en tire et . En reportant dans l'équation d'Euler,
Son équation caractéristique est , que l'on écrit sous la forme mnémotechnique . Les trois cas sont ceux, connus, des équations linéaires du second ordre à coefficients constants, et l'on revient à par , ce qui transforme en et en .
Exemple
Une équation d'Euler à racines complexes. Résolvons sur . Ici et , donc l'équation caractéristique est
de racines et , soit et . Les solutions réelles sont donc
Vérification pour : et , donc
Contrôle croisé. Reprenons l'équation du paragraphe précédent : c'est une équation d'Euler avec et , d'équation caractéristique , de racines et . On retrouve immédiatement les solutions obtenues par abaissement de l'ordre.
Recollement à l'ordre deux
Méthode
Recollement à l'ordre deux. Le principe est identique à celui de l'ordre un, avec une étape supplémentaire. Après avoir résolu séparément de part et d'autre du point singulier (deux constantes de chaque côté, soit quatre degrés de liberté), on impose successivement : la continuité de en , l'existence et l'égalité des dérivées à droite et à gauche, l'existence et l'égalité des dérivées secondes, et enfin la vérification de l'équation au point lui-même. Chaque condition élimine zéro, un ou deux degrés de liberté, et la dimension finale de l'espace des solutions sur se lit à la fin ; elle peut valoir de à .
Remarque
La nuance par rapport à l'ordre un est qu'il faut raccorder deux fonctions, et , et non une seule : c'est exactement dire que le vecteur d'état doit se raccorder, ce qui est cohérent avec le système d'ordre associé. Sur , dont les solutions sur chaque demi-droite sont les (équation d'Euler de racines et ), on vérifie que la continuité et la dérivabilité en imposent l'égalité des coefficients de , puis la dérivabilité seconde celle des coefficients de : l'espace des solutions sur est de dimension , engendré par et .
Solutions développables en série entière
Méthode
Chercher les solutions développables en série entière : les cinq étapes.
- Poser l'hypothèse de travail : supposer qu'il existe une solution de rayon de convergence . Tout ce qui suit est une analyse : on raisonne sous cette hypothèse, qui n'est pas encore justifiée.
- Reporter dans l'équation en dérivant terme à terme, ce qui est licite sur d'après le théorème de dérivation des séries entières :
- Réindexer pour tout ramener à une unique série en , puis identifier les coefficients à zéro : c'est licite par unicité du développement en série entière d'une fonction, qui est le point clé de la méthode.
- Résoudre la relation de récurrence obtenue sur la suite , en distinguant si besoin les indices pairs et impairs, et exprimer en fonction des premiers termes (typiquement et , qui restent libres).
- Synthèse, étape indispensable : calculer le rayon de convergence de la série obtenue et vérifier qu'il est strictement positif. Alors, et seulement alors, la somme est effectivement une solution sur : les calculs de l'étape 2 se relisent à l'envers. Omettre cette étape, c'est n'avoir rien démontré, puisque l'analyse partait d'une hypothèse d'existence.
Exemple
Résolution complète de .
Étape 1. Cherchons une solution de rayon .
Étape 2. Sur , on peut dériver terme à terme :
Étape 3. Dans la première somme, on réindexe en posant , ce qui donne . Les autres sommes commencent effectivement en (les termes ajoutés sont nuls). Le coefficient de dans le membre de gauche vaut donc
Or , si bien que la condition s'écrit, pour tout ,
Étape 4. Comme , la relation de récurrence est simplement . Une récurrence immédiate donne, pour tout ,
les coefficients et restant libres.
Étape 5 (synthèse). La série obtenue est
Ces deux séries géométriques de raison convergent exactement pour : le rayon de convergence vaut , ce qui valide la démarche. Leurs sommes sont connues :
Vérification. Pour , on calcule puis , d'où
Conclusion, et un mot de plus. La fonction est en fait définie et solution sur tout entier, comme le montre la vérification ci-dessus, qui n'utilise nulle part . Comme l'équation est résolue sur (le coefficient ne s'annule jamais), son espace de solutions y est de dimension : les fonctions et , dont le wronskien en vaut , en forment donc un système fondamental. La méthode des séries entières a livré toutes les solutions, alors même que le rayon de convergence n'était que de .
Remarque
Ce dernier point ne doit pas être généralisé. La méthode ne fournit, par construction, que les solutions développables en série entière au voisinage de , c'est-à-dire analytiques en ; rien ne dit qu'il y en ait assez pour engendrer tout l'espace des solutions.
Le cas typique d'échec est celui d'une équation non résolue en . Considérons : c'est une équation d'Euler de racines et , dont les solutions sur sont les . Une recherche en série entière ne peut retrouver que la droite engendrée par , la fonction n'étant pas développable en série entière en , ni même bornée au voisinage de . L'espace obtenu est alors strictement plus petit que l'espace des solutions, et il faut le dire dans la conclusion : « les solutions développables en série entière sont… », et non « les solutions sont… ».
Synthèse : quelle méthode pour quelle équation
| Équation | Méthode | Résultat attendu |
|---|---|---|
| Primitive de | Droite | |
| Variation de la constante | ||
| , nulle en | Recollement en quatre étapes | Aucune solution, ou dimension , ou |
| , constante | , ou réduction | constantes |
| Formule de Duhamel | Intégrale de convolution | |
| Variation des constantes, | Système de Cramer | |
| , une solution connue | Abaissement de l'ordre, | Second élément du système fondamental |
| , système fondamental connu | Variation des constantes à l'ordre deux | par deux primitives |
| Euler, | , , ou | |
| Coefficients polynomiaux | Série entière, cinq étapes | Récurrence, puis rayon |
Conseils pour l'oral. Trois réflexes vous distingueront immédiatement. Le premier est d'annoncer l'intervalle avant de calculer, et de justifier que l'équation y est résolue à coefficients continus : c'est ce qui autorise à invoquer le théorème de Cauchy, donc à annoncer la dimension. Le deuxième est de compter les constantes : si votre réponse finale à un problème d'ordre deux ne contient pas exactement deux constantes arbitraires, vous avez perdu ou inventé des solutions. Le troisième est de vérifier : reporter la solution particulière dans l'équation coûte trois lignes et évite la moitié des erreurs de calcul.
Sur le fond, l'examinateur attend surtout que vous sachiez distinguer ce qui relève de la théorie et ce qui relève de la technique. La théorie tient en trois énoncés : le théorème de Cauchy linéaire (existence, unicité, globalité sur ), l'isomorphisme qui donne , et la dérivation . Tout le reste, variation des constantes comprise, en découle par le calcul. Si vous ne deviez retenir qu'une phrase de ce chapitre, prenez celle-ci : une équation différentielle linéaire est un problème d'algèbre linéaire déguisé, et le déguisement s'appelle le théorème de Cauchy.
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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.