MP · Chapitre 11
Calcul différentiel et optimisation
Dérivée selon un vecteur, différentielle, gradient, règle de la chaîne, fonctions de classe Cᵏ, vecteurs tangents, optimisation aux premier et second ordres.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Dérivée selon un vecteur
- Différentielle
- Gradient
- Règle de la chaîne
- Fonctions de classe Cᵏ
- Vecteurs tangents
- Optimisation aux premier et second ordres
Pendant deux ans, vous avez dérivé des fonctions d'une seule variable réelle. Le chapitre sur les fonctions vectorielles a élargi le décor, mais d'un seul côté : l'arrivée était devenue un espace vectoriel, alors que le départ restait un intervalle de . Le taux d'accroissement gardait donc un sens littéral, puisqu'on divisait un vecteur par un scalaire. Ici, tout bascule de l'autre côté : c'est le départ qui devient vectoriel. Une fonction prend en entrée un point d'un espace de dimension finie, et l'accroissement est maintenant un vecteur. On ne peut plus diviser par , et la définition de première année ne se recopie pas. Il faut inventer autre chose.
Le premier réflexe, celui de tout le monde, consiste à figer toutes les variables sauf une et à dériver comme avant : ce sont les dérivées partielles. C'est utile, c'est calculatoire, et c'est ce que vous ferez cent fois. Mais c'est aussi terriblement insuffisant, et il faut le comprendre dès la première page du chapitre. Connaître les dérivées partielles de en , c'est connaître le comportement de le long de droites seulement, celles qui sont dirigées par les vecteurs de base. Or on peut s'approcher de par une infinité d'autres chemins, en particulier par des chemins courbes. Nous verrons une fonction qui admet en l'origine une dérivée dans toutes les directions et qui n'y est pourtant même pas continue : elle tend vers le long de chaque droite passant par l'origine, et vaut le long d'une parabole. Les dérivées partielles, seules, ne contrôlent rien.
La bonne notion tient en une phrase, et c'est le fil directeur de tout le chapitre : différentier, c'est approcher par une application linéaire. Dire que est différentiable en , c'est dire qu'il existe une application linéaire telle que , c'est-à-dire que l'accroissement de est linéaire en , à un terme négligeable près. C'est exactement le développement limité d'ordre de première année, écrit avec des vecteurs. L'objet nouveau, et il faut s'y habituer, c'est que la « dérivée » de en n'est plus un nombre ni un vecteur : c'est une application linéaire de dans . Une seule condition, mais globale, qui contrôle d'un coup toutes les directions et tous les chemins.
De cette définition découle toute la mécanique du calcul. Les dérivées partielles réapparaissent comme les valeurs de sur les vecteurs de base, ce qui donne la matrice jacobienne ; la composition devient un produit de matrices, c'est la règle de la chaîne ; et un théorème central, admis par le programme, retourne enfin la situation en notre faveur : si les dérivées partielles existent et sont continues sur un ouvert, alors la fonction est différentiable en tout point. C'est ce théorème qui rend le chapitre praticable, car il permet de conclure à la différentiabilité par un simple argument d'opérations, sans jamais revenir à la définition.
Vient ensuite la géométrie. Lorsque est numérique et que l'espace de départ est euclidien, la différentielle, qui est une forme linéaire, se représente par un vecteur : le gradient, défini par . Ce vecteur porte deux informations que rien d'autre ne donne aussi simplement : sa direction est celle de la plus forte pente, et il est orthogonal aux lignes ou surfaces de niveau. C'est ainsi qu'on écrit une équation de plan tangent sans aucun outil sophistiqué, en dérivant le long d'un arc tracé sur la surface.
Le dernier tiers du chapitre est le but de tout le reste : l'optimisation. Chercher le minimum d'une fonction de plusieurs variables, c'est le problème que posent la physique, l'économie, la statistique et une bonne moitié des problèmes de concours. La stratégie est en deux temps, exactement comme en première année. Au premier ordre, un extremum atteint en un point intérieur annule la différentielle : on obtient les points critiques, qui sont des candidats et rien de plus. Au second ordre, la matrice hessienne et le signe de ses valeurs propres décident, quand ils ne sont pas dégénérés. Et l'existence même d'un extremum, elle, ne vient jamais du calcul : elle vient de la compacité, ou de la coercivité, deux arguments de topologie qu'il faut produire avant de dériver quoi que ce soit.
Une remarque de méthode, enfin, qui vous évitera de perdre du temps. Trois théorèmes célèbres du calcul différentiel sont hors programme en MP : le théorème des fonctions implicites, le théorème d'inversion locale, et les multiplicateurs de Lagrange. Aucun exercice de concours de la filière ne peut donc exiger leur emploi, et aucun résultat de ce chapitre n'en a besoin. Une contrainte se traite par paramétrage ou par substitution, une tangente s'obtient en dérivant un arc explicite, un extremum sur un fermé borné s'obtient par compacité. Il en va de même de la différentielle seconde comme application bilinéaire : elle n'existe pas dans ce programme, et l'ordre s'écrit uniquement avec les dérivées partielles secondes et la matrice hessienne. Sachez-le, et n'allez pas chercher ailleurs ce que ces outils élémentaires suffisent à faire.
Fixons les notations, valables partout dans le chapitre. Les lettres , , désignent des -espaces vectoriels normés de dimension finie, la norme étant notée sans indice quand aucune confusion n'est possible ; désigne toujours un ouvert de , et un point de . Lorsqu'une base de est fixée, les coordonnées d'un vecteur y sont notées . On note la dérivée de en selon le vecteur , ou les dérivées partielles, la différentielle, la matrice jacobienne, le gradient et la matrice hessienne. Les classes de régularité s'écrivent , , . Le produit scalaire d'un espace euclidien est noté , et le gradient n'est défini que dans ce cadre : une fonction numérique sur un espace euclidien. Enfin, toutes les normes de étant équivalentes puisque est de dimension finie, aucune des notions de ce chapitre ne dépend du choix des normes, et l'on ne les précisera donc jamais.
Dérivée selon un vecteur, dérivées partielles
Dérivée selon un vecteur
Définition
Soient un ouvert de , , et . Comme est ouvert, il existe tel que pour tout , ce qui donne un sens à la définition suivante.
On dit que admet une dérivée en selon le vecteur lorsque la limite
existe dans . Cette limite se note alors .
Remarque
La justification de l'existence de mérite d'être écrite une fois pour toutes. Si , tout convient. Sinon, étant ouvert, il existe tel que ; il suffit de poser , car alors pour . C'est le premier rôle de l'hypothèse « ouvert » : elle garantit qu'on peut bouger un peu dans n'importe quelle direction sans sortir de l'ensemble de définition. Cette hypothèse ne sera jamais décorative dans ce chapitre.
Posons , définie sur et à valeurs dans . C'est une fonction vectorielle d'une variable réelle, exactement l'objet du chapitre précédent, et par définition
Tout le calcul des dérivées selon un vecteur se ramène donc à de la dérivation en une variable : c'est le point de vue à adopter dans les exercices.
Propriété
Soient , , et . Si existe, alors existe et
En particulier .
Démonstration. Si , le taux d'accroissement est nul pour tout , donc la limite existe et vaut , ce qui est bien .
Si , posons . Pour assez petit,
Quand , on a avec , donc le membre de droite tend vers par composition de limites.
Remarque
Retenez bien ce que cette propriété ne dit pas. Elle affirme l'homogénéité de , et rien d'autre. L'additivité, c'est-à-dire , est fausse en général : nous en donnons un contre-exemple explicite à la fin de cette section. Autrement dit, l'application n'a aucune raison d'être linéaire, et c'est précisément ce défaut que la différentiabilité viendra corriger.
Dérivées partielles dans une base
Définition
Soit une base de . Pour et , la -ième dérivée partielle de en relativement à est, lorsqu'elle existe, la dérivée de en selon le vecteur :
On la note aussi .
Remarque
Concrètement, si dans la base , alors
on dérive par rapport à la -ième variable en figeant toutes les autres. C'est une dérivation en une variable, avec toutes les règles de première année (produit, quotient, composée), les autres variables jouant le rôle de constantes.
Pour , on écrit et ; pour , on ajoute . Un point de vocabulaire à ne pas négliger : la notation ne mentionne pas la base, alors que la notion en dépend. Changez de base, et les dérivées partielles changent. Ce n'est pas le cas de la différentielle, qui est un objet intrinsèque : c'est un argument de plus en sa faveur.
Voici quatre calculs de dérivées partielles. Dans chaque cas, on dérive par rapport à une variable en traitant les autres comme des constantes.
a. : et .
b. sur : et .
c. sur : et .
d. : , , .
Pour b., on écrit avant de dériver en . Pour c., la dérivation en donne .
Exemple
Une dérivée selon un vecteur quelconque. Soient , et . Posons . Alors
On remarquera que et , et que : la dérivée selon est ici la combinaison des dérivées partielles avec les coordonnées de . Ce n'est pas un hasard, mais ce n'est pas non plus une loi générale : cela vaudra exactement pour les fonctions différentiables, et c'est tout l'objet de la section suivante.
Ce que les dérivées selon un vecteur ne disent pas
C'est le passage le plus important de cette section, et celui que les candidats oublient le plus vite. L'existence des dérivées partielles, et même l'existence de la dérivée selon tout vecteur, n'entraîne ni la continuité, ni la différentiabilité.
Exemple
Le contre-exemple de référence. Soit définie par
Toutes les dérivées selon un vecteur existent en l'origine. Soit . Pour ,
Si , ce quotient tend vers quand . Si , le numérateur est nul, donc le quotient est nul pour tout et la limite vaut . Dans tous les cas la limite existe :
En particulier et .
La fonction n'est pourtant pas continue en l'origine. Approchons-nous par la parabole : pour ,
Ainsi quand , alors que . La fonction n'a donc pas de limite égale à en l'origine : elle n'y est pas continue, donc a fortiori elle n'y est pas différentiable (nous verrons que la différentiabilité entraîne la continuité).
Pourquoi cela ne contredit rien. Une dérivée selon un vecteur ne regarde que le long d'une droite. Ici, est nulle en l'origine et tend vers le long de chaque droite passant par l'origine, mais elle vaut constamment le long d'une parabole. Aucune information sur des droites ne peut détecter ce comportement : il faut une condition qui contrôle tous les chemins à la fois, et c'est exactement ce que fait le développement limité d'ordre .
Le défaut d'additivité. Sur cet exemple, et , tandis que . Or : l'application n'est pas additive, donc pas linéaire.
Remarque
Un second exemple, plus court, mérite d'être connu car il tient en deux lignes. Soit
Comme et , les deux dérivées partielles existent en l'origine et y sont nulles. Pourtant pour , donc n'est pas continue en . Deux dérivées partielles, c'est deux droites : il en reste une infinité.
Applications différentiables
La définition
Définition
Soient un ouvert de , et . On dit que est différentiable en lorsqu'il existe une application linéaire et une application , définie sur un voisinage de , à valeurs dans , de limite en , telles que
pour tout assez petit pour que .
L'application est alors unique (voir ci-dessous) : on l'appelle la différentielle de en et on la note . On écrit
Remarque
Trois commentaires, à lire lentement.
D'abord, la notation désigne exactement une fonction de la forme avec . C'est la traduction vectorielle du « petit o » de première année ; on ne peut pas diviser par un , on peut seulement le majorer.
Ensuite, l'objet est une application linéaire de dans , pas un nombre ni un vecteur. L'écriture est donc l'image du vecteur par cette application, et l'écriture se rencontre aussi. Ne confondez jamais , qui est une application linéaire, avec , qui est un vecteur de .
Enfin, on n'a pas eu besoin d'exiger la continuité de : les espaces étant de dimension finie, toute application linéaire de dans est automatiquement continue. C'est un résultat du chapitre de topologie, et il sera utilisé sans commentaire dans toutes les démonstrations qui suivent. De même, comme toutes les normes de (et de ) sont équivalentes, la différentiabilité et la valeur de ne dépendent pas des normes choisies.
Unicité de la différentielle
Théorème
Soient et . Si est différentiable en , l'application linéaire de la définition est unique.
Démonstration. Supposons que deux applications linéaires et conviennent, avec des fonctions et de limite nulle. En soustrayant les deux développements, on obtient, pour tout assez petit,
Posons , qui est linéaire, et , de limite en .
Fixons un vecteur non nul et appliquons cette égalité à avec assez petit :
par linéarité de et parce que pour . En divisant par , il vient
Le membre de gauche ne dépend pas de , et le membre de droite tend vers quand , puisque . Donc .
Ceci valant pour tout , et par linéarité, on conclut , c'est-à-dire .
Remarque
La démonstration mérite d'être retenue pour sa mécanique, qui resservira : pour identifier une application linéaire dans un développement limité, on teste sur un vecteur fixé et on fait tendre vers le long de la droite . C'est ce même mouvement qui donnera, deux propriétés plus loin, l'égalité .
Différentiabilité et continuité
Théorème
Si est différentiable en , alors est continue en .
Démonstration. Écrivons le développement limité : avec . L'application linéaire est continue puisque est de dimension finie, donc il existe tel que pour tout . Par inégalité triangulaire,
Le majorant tend vers quand , donc : la fonction est continue en .
Remarque
La réciproque est évidemment fausse : la fonction est continue sur et n'est pas différentiable en l'origine, comme la valeur absolue en ne l'est pas. Nous le vérifierons plus loin.
Ce théorème est surtout utile par contraposée : pour montrer qu'une fonction n'est pas différentiable en un point, le premier réflexe est de tester la continuité. Si elle échoue, tout est dit en trois lignes, et c'est ainsi qu'on liquide le contre-exemple de la section précédente.
Différentiabilité et dérivées selon un vecteur
Théorème
Si est différentiable en , alors admet en une dérivée selon tout vecteur , et
En particulier, l'application est linéaire, et pour toute base de .
Démonstration. Soit . Si , les deux membres sont nuls. Supposons et prenons assez petit pour que . Le développement limité appliqué à donne
en utilisant la linéarité de et l'homogénéité de la norme. En divisant par ,
Le quotient vaut , donc le second terme est majoré en norme par , qui tend vers quand . Ainsi le taux d'accroissement tend vers , ce qui signifie exactement que existe et vaut .
Remarque
Ce théorème est la réparation annoncée au début du chapitre. Pour une fonction différentiable, l'application est linéaire, donc entièrement déterminée par les dérivées partielles. Le contre-exemple se relit maintenant ainsi : ses dérivées selon un vecteur existent toutes mais ne dépendent pas linéairement de , donc la fonction ne peut pas être différentiable en l'origine, indépendamment même de l'argument de continuité.
Retenez la hiérarchie, dans le bon sens et dans le bon ordre :
et aucune des deux implications réciproques n'est vraie, même les deux réunies.
Les exemples de référence
Ces exemples sont à connaître par cœur : ils servent de briques dans presque tous les calculs de différentielle des concours.
Propriété
Application constante. Si est constante, alors est différentiable en tout point de et .
Démonstration. On a pour tout admissible. Le développement limité est donc vérifié en prenant pour l'application linéaire nulle et pour la fonction nulle. Par unicité, .
Propriété
Application linéaire. Si est linéaire, alors est différentiable en tout point et
Démonstration. Par linéarité, exactement, sans aucun reste. Le développement limité est donc vérifié avec la fonction identiquement nulle, et l'unicité donne .
Remarque
C'est l'analogue de « la dérivée de est », et c'est le point où l'on comprend la philosophie du chapitre : une application linéaire est sa propre approximation linéaire, en tout point. Notez que ne dépend pas de , ce qui est très particulier.
Propriété
Application affine. Si s'écrit avec linéaire et fixé, alors est différentiable en tout point et .
Démonstration. On a , sans reste.
Théorème
Application bilinéaire. Soient , , des espaces vectoriels normés de dimension finie et une application bilinéaire. Alors est différentiable en tout point de , et
Démonstration. Munissons de la norme , ce qui est licite puisque toutes les normes de cet espace de dimension finie sont équivalentes. Développons par bilinéarité :
Posons . C'est bien une application linéaire en : la linéarité en chacune des deux variables de donne l'additivité et l'homogénéité de .
Il reste à voir que le terme est un . Comme est de dimension finie et bilinéaire, est continue et il existe tel que
Donc , c'est-à-dire , où le second facteur tend vers quand . Le développement limité d'ordre est établi, et l'unicité de la différentielle donne la formule annoncée.
Remarque
La formule est la version « différentielle » de la formule de dérivation d'un produit : on dérive un facteur à la fois. On la reconnaît sous ses innombrables déguisements : produit de deux fonctions numériques, produit scalaire, produit matriciel, produit vectoriel. Attention à l'ordre des arguments quand n'est pas symétrique : pour le produit matriciel, , et l'on n'a pas le droit de commuter.
Exemple
Le produit de deux fonctions numériques. Soient différentiables en . L'application étant bilinéaire de dans , on obtient, en anticipant sur la règle de la chaîne,
égalité entre formes linéaires sur , c'est-à-dire pour tout .
Théorème
La forme quadratique associée à un endomorphisme. Soit un espace euclidien et un endomorphisme de (que l'on identifiera à sa matrice dans une base orthonormée). L'application
est différentiable en tout point de et
Si est symétrique, cela se simplifie en .
Démonstration. Développons par bilinéarité du produit scalaire et linéarité de :
Or par définition de l'adjoint et symétrie du produit scalaire. Donc
Le premier terme après est linéaire en . Quant au dernier, l'inégalité de Cauchy-Schwarz donne
où majore la norme de l'application linéaire continue . C'est donc bien un , et l'unicité conclut.
Exemple
La norme euclidienne au carré. En prenant dans le théorème précédent, la fonction est différentiable sur et
On peut aussi le voir directement : , et .
Exemple
Un calcul à la main. Soit et . Pour ,
Le reste est majoré, pour , par , donc c'est un . Ainsi est différentiable en et
On retrouve les dérivées partielles et comme coefficients : c'est le contenu de la section suivante.
Coordonnées et matrice jacobienne
La différentielle se lit sur les dérivées partielles
Théorème
Soient une base de , différentiable en , et un vecteur de . Alors
Démonstration. L'application est linéaire, donc
la dernière égalité étant le théorème précédent appliqué à .
Remarque
Cette formule est le pont entre la théorie et le calcul. Elle dit que, pour une fonction différentiable, la donnée des dérivées partielles suffit à reconstituer toute la différentielle. Elle explique aussi pourquoi les dérivées partielles restent l'outil de calcul quotidien : elles sont faciles à obtenir (dérivation en une variable), et elles portent toute l'information une fois la différentiabilité acquise. Tout le problème, et c'est le sujet de la section suivante, est d'acquérir cette différentiabilité.
Pour , la formule s'écrit
Matrice jacobienne
Définition
Soient une base de , une base de , et différentiable en . Notons les fonctions coordonnées de dans la base , c'est-à-dire les fonctions numériques telles que .
La matrice jacobienne de en est la matrice de l'application linéaire dans les bases et : son coefficient situé à la ligne et à la colonne est , autrement dit
Remarque
Deux points de vigilance, et ce sont des sources d'erreurs de signe et de format en copie.
La matrice a lignes (dimension de l'arrivée) et colonnes (dimension du départ) : c'est le format d'une matrice d'application linéaire de dans . La -ième colonne est le vecteur , écrit dans la base de ; la -ième ligne rassemble les dérivées partielles de la -ième coordonnée.
En termes de coordonnées, si est la colonne des coordonnées de et celle de , alors . La différentielle, objet abstrait, redevient un produit matriciel : c'est sous cette forme qu'on la manipule dans les calculs.
Propriété
Cas d'une fonction numérique. Si , la matrice jacobienne est la matrice ligne
et est une forme linéaire sur .
Remarque
C'est ce cas qui donnera naissance au gradient : une forme linéaire sur un espace euclidien se représente par un vecteur, et ce vecteur, une fois écrit dans une base orthonormée, a pour coordonnées les dérivées partielles. Autrement dit, le gradient sera la « transposée » de la matrice jacobienne, mais uniquement dans une base orthonormée et uniquement pour une fonction numérique. Nous y reviendrons avec les précautions nécessaires.
Exemple
Trois matrices jacobiennes.
Une application de dans . Soit . Ses trois coordonnées sont polynomiales, donc (nous le justifierons proprement dans la section suivante) est différentiable en tout point et
L'application polaire. Soit , de dans . Alors
Une fonction numérique. Pour , on a .
Fonctions de classe
Définition et théorème fondamental
Définition
Soient un ouvert de et . On dit que est de classe sur lorsque, dans une base de , les dérivées partielles existent en tout point de et sont continues sur .
Théorème
Théorème fondamental (admis). Soit de classe sur l'ouvert . Alors :
- est différentiable en tout point de , et pour tous et ,
- l'application , , est continue sur ;
- la notion ne dépend pas de la base choisie : si les dérivées partielles relatives à une base sont continues, celles relatives à toute autre base le sont aussi.
Réciproquement, si est différentiable sur et si est continue sur , alors est de classe .
Remarque
Ce théorème est le théorème du chapitre du point de vue pratique, et sa démonstration n'est pas exigible. Mesurez ce qu'il apporte. La différentiabilité, telle qu'elle est définie, est une condition de nature globale, coûteuse à vérifier : il faut exhiber une application linéaire et contrôler un reste. Le théorème dit qu'un simple calcul de dérivées partielles, suivi d'un argument de continuité, suffit. Or les dérivées partielles se calculent avec les règles de première année, et leur continuité s'obtient presque toujours par opérations sur les fonctions continues.
C'est donc ainsi que, dans 95 % des exercices, on justifie la différentiabilité : on ne la démontre pas, on la déduit de la classe .
Deux avertissements l'accompagnent. Le premier : l'hypothèse de continuité des dérivées partielles est indispensable, l'existence seule ne suffit pas (nous en avons vu deux contre-exemples). Le second : l'implication ne se renverse pas, il existe des fonctions différentiables en tout point qui ne sont pas de classe (contre-exemple à la fin de cette section).
Opérations
Théorème
Soient un ouvert de et un ouvert de .
- Combinaison linéaire. Si sont de classe et , alors est de classe et .
- Produit. Si sont de classe , alors l'est et .
- Quotient. Si de plus ne s'annule pas sur , alors est de classe sur et
- Composée. Si est de classe avec et si est de classe , alors est de classe sur .
En conséquence, l'ensemble est un -espace vectoriel, et est une -algèbre.
Remarque
Ces règles se démontrent en revenant aux dérivées partielles, qui obéissent aux règles de dérivation d'une variable, puis en invoquant la continuité par opérations. Le point 4 sera précisé dans la section suivante, où la différentielle de la composée est calculée : c'est la règle de la chaîne.
Ajoutons deux cas très fréquents, conséquences immédiates de la section précédente : toute application linéaire et toute application bilinéaire entre espaces de dimension finie sont de classe (et même ), et il en va de même de toute fonction polynomiale en les coordonnées, comme .
Méthode
Comment justifier proprement qu'une fonction est de classe . En copie, la rédaction tient en trois temps, et il ne faut en sauter aucun.
- Identifier l'ouvert de travail : préciser et dire pourquoi c'est un ouvert (souvent tout entier, ou un ensemble défini par des inégalités strictes entre fonctions continues, ou un complémentaire de fermé).
- Invoquer les opérations : « les fonctions coordonnées et sont de classe sur ; par somme, produit, quotient à dénominateur ne s'annulant pas et composition avec des fonctions usuelles de classe , est de classe sur . »
- Conclure : « donc est différentiable en tout point de , de différentielle . »
Ce qu'il ne faut pas faire : calculer les dérivées partielles, constater qu'elles existent, et en déduire la différentiabilité. C'est le raisonnement faux typique, et il est sanctionné, car l'existence des dérivées partielles ne donne rien sans continuité.
Quatre fonctions de classe par opérations, à traiter chacune avec la phrase type ci-dessus.
a. sur : le dénominateur ne s'annule jamais.
b. sur , ouvert comme complémentaire d'un fermé.
c. sur : composée et somme de fonctions usuelles.
d. sur , ouvert comme image réciproque de par une fonction continue.
Dans chacun des quatre cas, la justification est la même. Le seul travail spécifique consiste à décrire l'ouvert et à vérifier que les dénominateurs ne s'y annulent pas.
Différentiable ne signifie pas de classe
Exemple
Une fonction différentiable partout, non de classe . Soit définie par
Notons , de sorte que hors de l'origine.
Différentiabilité hors de l'origine. Sur l'ouvert , la fonction est de classe et ne s'annule pas, donc est de classe par opérations, donc différentiable.
Différentiabilité en l'origine. Pour , en notant ,
Le quotient par tend vers , donc est différentiable en avec .
Mais les dérivées partielles ne sont pas continues en l'origine. Hors de l'origine, en dérivant par rapport à (avec ) :
Prenons et , de sorte que :
Le premier terme tend vers , mais n'a pas de limite quand . Donc n'a pas de limite en , alors que : la dérivée partielle existe partout mais n'est pas continue en l'origine.
Conclusion. La fonction est différentiable en tout point de sans être de classe sur . L'implication « de classe implique différentiable » est donc strictement plus forte que sa réciproque, et l'on ne peut pas remplacer l'une par l'autre dans un énoncé.
Remarque
Voici, pour finir, la carte complète des implications de ce chapitre. Elles se lisent de gauche à droite, et aucune flèche ne se renverse :
et, tout à droite, l'existence des dérivées partielles n'implique rigoureusement rien. Un exercice mal rédigé est presque toujours un exercice qui remonte une de ces flèches.
Règle de la chaîne
Différentielle d'une composée
Théorème
Règle de la chaîne. Soient un ouvert de , un ouvert de , avec , et . Si est différentiable en et si est différentiable en , alors est différentiable en et
En termes de matrices jacobiennes, dans des bases fixées de , et :
Démonstration. Écrivons les deux développements limités. Il existe et telles que, pour et assez petits,
Posons , de sorte que .
Majoration de . L'application est linéaire continue, donc il existe tel que . Pour assez petit, , d'où
En particulier quand .
Composition des développements. En reportant,
Or est linéaire, donc
Ainsi
Le reste est négligeable. D'une part, est linéaire continue et , donc : le premier morceau est bien de la forme . D'autre part,
et puisque et est de limite nulle en . Donc .
Comme est linéaire (composée de deux applications linéaires), l'unicité de la différentielle donne la formule. La traduction matricielle est celle de la composition des applications linéaires.
Dérivation le long d'un arc
C'est le cas particulier le plus utilisé du chapitre : celui où l'espace de départ est , c'est-à-dire où l'on suit le long d'un chemin.
Théorème
Dérivation le long d'un arc. Soient un intervalle de , dérivable en avec , et différentiable en . Alors est dérivable en et
Si de plus est euclidien et est numérique, cela s'écrit
Démonstration. Notons et écrivons les deux développements limités, celui de en (fonction vectorielle d'une variable réelle, chapitre précédent) et celui de en :
avec quand et quand .
Posons . Pour assez petit, , donc
et en particulier quand . En reportant et en utilisant la linéarité de :
Divisons par :
Le deuxième terme tend vers car est linéaire continue et . Le troisième est majoré en norme par , qui tend vers . Le taux d'accroissement converge donc vers , ce qui est le résultat.
La seconde formule est la définition du gradient, , appliquée à .
Exemple
Le long du cercle unité. Soient de classe et . Alors et
Cette formule est l'outil de base pour étudier une fonction sur un cercle, donc sur la frontière d'un disque : nous nous en servirons en optimisation.
Dérivées partielles d'une composée
Propriété
Soient un ouvert de , de classe à valeurs dans un ouvert de , et de classe . Notons et . Alors est de classe sur et, pour tout ,
Démonstration. C'est la règle de la chaîne appliquée au vecteur de la base canonique de : d'une part , d'autre part
où est la base canonique de , car les coordonnées de forment la -ième colonne de . Par linéarité de et puisque , on obtient la formule annoncée.
Remarque
Cette formule est celle que l'on applique mécaniquement dans les changements de variables. Elle se retient sous la forme mnémotechnique
à condition de se souvenir que les dérivées de sont évaluées au point image , et pas en . C'est l'oubli numéro un dans les copies : on écrit au lieu de , et tout le calcul suivant devient faux.
Changement de variables : les coordonnées polaires
Méthode
Le mécanisme du changement de variables. On dispose d'une fonction inconnue , de classe sur un ouvert , et l'on pose où est une application de classe explicite, choisie pour simplifier le problème. On exprime alors les dérivées partielles de en fonction de celles de par la règle de la chaîne, on inverse le système obtenu, et l'on traduit l'équation de départ dans les nouvelles variables.
Traitons complètement le cas le plus utile, celui des coordonnées polaires.
Propriété
Passage en polaires. Soient un ouvert de et de classe . Posons, pour tel que ,
Alors est de classe et
les dérivées de étant prises au point . Réciproquement, pour ,
Démonstration. L'application est de classe (ses coordonnées le sont), donc l'est par composition. La formule des dérivées partielles d'une composée donne, avec et :
Pour inverser, on résout ce système linéaire de deux équations aux inconnues et . Sa matrice est transposée, de déterminant , donc le système est inversible dès que . Concrètement, on calcule
et de même
Exemple
Les fonctions invariantes par rotation. Cherchons toutes les fonctions de classe sur vérifiant
Posons pour , qui est un ouvert. D'après la propriété précédente,
L'équation dit donc exactement que . À fixé, la fonction est dérivable sur l'intervalle , de dérivée nulle : elle est constante. Il existe donc une fonction telle que , et est de classe puisque .
En revenant à , pour tout , en écrivant sous forme polaire :
Réciproquement, une telle fonction convient : en posant , on a et , donc .
Les solutions sont donc exactement les fonctions radiales, ce qui était géométriquement prévisible : l'équation exprime que la dérivée de le long des cercles centrés à l'origine est nulle.
Une équation aux dérivées partielles du premier ordre
Exemple
Résolution complète par changement de variables affine. Cherchons toutes les fonctions de classe telles que
Choix du changement de variables. L'équation dit que la dérivée de selon le vecteur est nulle : . On choisit donc un couple de nouvelles variables dont l'une est constante le long de la direction . Le vecteur étant orthogonal à , la quantité est constante le long des droites dirigées par . Posons
Traduction de l'équation. Définissons , qui est de classe sur par composition. La règle de la chaîne donne
les dérivées de étant prises au point . Ainsi
Résolution. À fixé, est dérivable sur l'intervalle de dérivée nulle, donc constante. Il existe donc telle que pour tout , et est de classe car .
Retour à . Comme , on obtient
Vérification de la réciproque. Soit de classe sur et . Alors est de classe par composition,
donc . L'ensemble des solutions de est donc
Remarque
Trois réflexes à retenir de cet exemple, car ils valent pour toutes les EDP linéaires du premier ordre à coefficients constants rencontrées aux concours.
Le changement de variables se choisit en regardant la direction portée par les coefficients : ici . Une bonne nouvelle variable est une quantité constante dans cette direction.
L'étape « dérivée nulle donc fonction constante » exige que la variable parcoure un intervalle : c'est pour cela qu'on prend garde à ce que le nouvel ouvert soit un produit d'intervalles, ou au moins convexe. Sur un ouvert quelconque, une dérivée partielle nulle n'entraîne pas la constance (pensez à une réunion de deux disques disjoints).
La réciproque doit être vérifiée et rédigée. Le raisonnement direct montre que toute solution est de la forme voulue ; il faut encore s'assurer que toutes ces fonctions conviennent, ce qui, ici, prend deux lignes.
Propriété
Une différentielle nulle sur un ouvert convexe donne une fonction constante. Soient un ouvert convexe de et différentiable sur avec pour tout . Alors est constante sur .
Démonstration. Soient . Comme est convexe, le segment est inclus dans , donc on peut poser pour . L'arc est dérivable, de dérivée constante , donc par dérivation le long d'un arc, est dérivable sur et
Une fonction vectorielle dérivable de dérivée nulle sur un intervalle est constante, donc , c'est-à-dire .
Remarque
Le résultat s'étend aux ouverts connexes par arcs, en découpant un chemin en petits morceaux contenus dans des boules (qui sont convexes). Nous ne l'utiliserons que sous la forme convexe ci-dessus, qui suffit à tous les exercices d'EDP du programme. En revanche, la conclusion est fausse si l'ouvert n'est pas connexe : sur la réunion de deux boules disjointes, une fonction peut valoir sur l'une et sur l'autre avec une différentielle identiquement nulle.
Gradient
Définition et existence
Dans toute cette section, est un espace euclidien de produit scalaire , un ouvert de et une fonction numérique.
Théorème
Représentation des formes linéaires en dimension finie. Soit un espace euclidien. Pour toute forme linéaire sur , il existe un unique vecteur tel que
Démonstration. Existence. Soit une base orthonormée de , qui existe par le procédé de Gram-Schmidt. Posons . Pour , la bilinéarité du produit scalaire et l'orthonormalité donnent
la deuxième égalité étant la linéarité de .
Unicité. Si et conviennent tous les deux, alors pour tout . En prenant , il vient , donc .
Définition
Soient euclidien, un ouvert de , différentiable en . La forme linéaire se représente de manière unique par un vecteur, appelé gradient de en et noté :
Remarque
Insistons sur les hypothèses, car c'est une source d'erreurs constante.
Le gradient n'a de sens que pour une fonction à valeurs réelles : si n'est pas , la différentielle n'est pas une forme linéaire et il n'y a pas de gradient (on parle alors de matrice jacobienne).
Le gradient dépend du produit scalaire choisi. Changez de produit scalaire sur , et le vecteur change, alors que la forme linéaire , elle, ne bouge pas. Le gradient n'est donc pas un objet plus intrinsèque que la différentielle : c'est sa traduction dans une structure supplémentaire.
Enfin, est un vecteur de , du même espace que et . On peut le dessiner, le comparer à d'autres vecteurs, en prendre la norme : c'est tout l'intérêt.
Expression en base orthonormée
Propriété
Soit une base orthonormée de . Si est différentiable en , alors
c'est-à-dire que les coordonnées du gradient dans une base orthonormée sont les dérivées partielles. Pour muni du produit scalaire canonique,
Démonstration. Notons . Pour , l'orthonormalité de la base donne , qui vaut d'après l'expression de la différentielle sur les coordonnées. Par unicité du vecteur représentant , on a .
Remarque
L'hypothèse « orthonormée » n'est pas décorative. Dans une base quelconque, les coordonnées du gradient ne sont pas les dérivées partielles : la formule fait intervenir l'inverse de la matrice de Gram de la base. Aux concours, on travaille presque toujours dans avec le produit scalaire canonique et la base canonique, qui est orthonormée, d'où l'habitude d'écrire simplement « le gradient, c'est le vecteur des dérivées partielles ». C'est vrai dans ce cadre, et faux en général.
Quatre gradients de référence, sur un espace euclidien , à connaître par cœur.
a. avec fixé : pour tout .
b. : .
c. avec symétrique : .
d. sur : .
Exemple
Détail des cas a., c. et d.
Pour a., l'application est linéaire, donc , c'est-à-dire : le vecteur représentant est .
Pour c., nous avons montré , donc , qui vaut lorsque est symétrique. Pour quelconque, retenez la formule générale : écrire sans hypothèse de symétrie est une erreur classique.
Pour d., posons et , de sorte que sur , où . La fonction racine carrée est de classe sur , donc par composition est différentiable et, pour tout ,
Donc , vecteur unitaire dirigé par . En , la fonction n'est pas différentiable : pour , le taux d'accroissement vaut si et si , donc n'existe pour aucun , exactement comme la valeur absolue en n'est pas dérivable.
Direction de plus forte pente
Théorème
Soient euclidien, différentiable en , et supposons . Alors
et ce maximum est atteint pour le seul vecteur unitaire
De même, le minimum de sur les vecteurs unitaires vaut et est atteint pour .
Démonstration. Pour unitaire, . L'inégalité de Cauchy-Schwarz donne
donc pour tout unitaire : le majorant est établi.
Il est atteint en , qui est bien unitaire, car
Enfin, le cas d'égalité dans Cauchy-Schwarz impose que soit colinéaire à ; parmi les deux vecteurs unitaires colinéaires, seul donne une valeur positive, l'autre donnant . Le maximum est donc atteint uniquement en , et le minimum uniquement en .
Remarque
C'est l'interprétation que tout le monde retient du gradient, et elle est juste à condition de la formuler correctement : parmi toutes les directions unitaires, celle du gradient est celle où croît le plus vite, et la vitesse de croissance correspondante est . La direction opposée est celle de plus forte descente : c'est le principe des algorithmes de descente de gradient, où l'on se déplace de vers pour faire décroître .
Notez le cas exclu : si , toutes les dérivées directionnelles sont nulles et il n'y a plus de direction privilégiée. Ce sont exactement les points critiques, ceux qui gouvernent l'optimisation.
Vecteurs tangents, lignes et surfaces de niveau
Vecteurs tangents à une partie
Définition
Soient une partie de et . Un vecteur est tangent à en lorsqu'il existe et un arc tels que :
- pour tout (l'arc est tracé sur ) ;
- ;
- est dérivable en et .
Remarque
La définition est purement cinématique : un vecteur tangent est un vecteur vitesse en d'un mobile qui reste sur . Le vecteur nul est toujours tangent (prendre l'arc constant), et si est tangent alors l'est aussi pour tout (reparamétrer par ). En revanche, l'ensemble des vecteurs tangents n'a aucune raison d'être un sous-espace vectoriel pour une partie quelconque : prenez la réunion de deux droites sécantes, où les vecteurs tangents au point d'intersection forment la réunion des deux directions, pas leur somme.
Cette définition a un mérite décisif dans notre programme : elle ne demande aucun théorème d'existence. On ne suppose pas que est une « surface » au sens savant, on ne paramètre rien globalement, on regarde simplement les arcs qui existent.
Le gradient est orthogonal aux lignes de niveau
Définition
Soient et . L'ensemble de niveau de est
Pour on parle de ligne de niveau (les isobares d'une carte météo, les courbes d'altitude d'une carte IGN), pour de surface de niveau.
Théorème
Soient euclidien, différentiable en , et . Alors tout vecteur tangent en à l'ensemble de niveau vérifie
Autrement dit, est orthogonal à tous les vecteurs tangents en à la ligne (ou surface) de niveau passant par .
Démonstration. Soit un vecteur tangent à en : il existe un arc , tracé sur , avec et , dérivable en .
Comme est à valeurs dans , on a pour tout : la fonction est constante. Elle est par ailleurs dérivable en par dérivation le long d'un arc, et
Remarque
La démonstration tient en trois lignes et elle est le modèle de toutes les questions de tangence de ce chapitre : on dérive une relation constante le long d'un arc. Aucun théorème des fonctions implicites n'intervient, et il ne faut surtout pas en chercher un.
Ce que le théorème dit exactement : tout vecteur tangent est orthogonal au gradient. Ce qu'il ne dit pas : que tout vecteur orthogonal au gradient est tangent. Cette réciproque est vraie sous de bonnes hypothèses, mais sa démonstration générale utilise le théorème des fonctions implicites, hors programme. Quand on en a besoin dans un cas concret, on l'obtient à la main en exhibant un arc, comme nous le ferons pour la sphère.
Exemple
Deux lignes de niveau.
Les cercles. Pour , la ligne de niveau est le cercle de rayon , et est le vecteur radial : il est bien orthogonal au cercle, comme on le sait depuis la classe de troisième.
Une hyperbole. Pour , la ligne de niveau est l'hyperbole d'équation , et . En , le gradient vaut . Vérifions le théorème à la main : la branche de l'hyperbole se paramètre, au voisinage de , par
arc tracé sur la ligne de niveau, avec et . Et l'on a bien . La tangente à l'hyperbole en est donc la droite passant par et dirigée par , d'équation .
Plan tangent au graphe d'une fonction de deux variables
Théorème
Soient un ouvert de , de classe et . Notons
le graphe de , et . Alors l'ensemble des vecteurs tangents à en est exactement le plan vectoriel
et le plan tangent à en , c'est-à-dire le plan affine , a pour équation
Démonstration. Tout élément de est tangent. Soit . Comme est ouvert, il existe tel que pour . Posons
qui est un arc tracé sur avec . Ses deux premières coordonnées sont affines, donc dérivables ; la troisième est dérivable en par dérivation le long d'un arc, de dérivée . Donc est dérivable en et
qui est le vecteur générique de .
Tout vecteur tangent appartient à . Soit un arc tracé sur , dérivable en , avec . Être tracé sur signifie pour tout . Les fonctions et sont dérivables en (coordonnées d'une fonction vectorielle dérivable), donc l'arc plan l'est aussi, et la dérivation le long d'un arc donne
Ainsi avec et .
Équation du plan affine. Un point appartient à si et seulement si , c'est-à-dire si et seulement si .
Remarque
Cette équation est la traduction géométrique du développement limité d'ordre : le plan tangent est le graphe de l'application affine qui approche au premier ordre au voisinage de . C'est la version en dimension de la tangente de première année, et elle se retient exactement de la même façon.
Notez qu'ici l'ensemble des vecteurs tangents est exactement un plan, et que nous l'avons prouvé dans les deux sens, sans aucun théorème hors programme : la double inclusion s'obtient en exhibant des arcs d'un côté, en dérivant la relation de l'autre.
Exemple
Le paraboloïde. Soit et , qui appartient bien au graphe puisque . On a et , donc . Le plan tangent en a pour équation
Vérification de bon sens : le point vérifie bien .
Plan tangent à une surface de niveau
Définition
Soient un ouvert de , de classe , et . Soit tel que . Le plan tangent à en est le plan affine passant par et orthogonal à , c'est-à-dire l'ensemble des points tels que
soit, en coordonnées, avec :
Remarque
Pourquoi une définition et non un théorème ? Parce que le théorème démontré plus haut donne une seule inclusion : tout vecteur tangent à en est orthogonal à , donc appartient à la direction de ce plan. L'inclusion réciproque, qui dirait que tout vecteur orthogonal au gradient est effectivement la vitesse d'un arc tracé sur , réclamerait le théorème des fonctions implicites, hors programme.
En pratique, cela ne gêne jamais : dans un exercice concret on sait exhiber les arcs à la main (voir la sphère ci-dessous), et l'énoncé du concours définit lui-même le plan tangent par la formule ci-dessus. La condition , elle, est essentielle : si le gradient est nul, la formule dégénère en et ne définit plus un plan. Un tel point est dit singulier, et l'étude locale y sort du programme.
Exemple
La sphère. Soit la sphère de centre et de rayon dans euclidien, c'est-à-dire l'ensemble de niveau de . On a , qui est non nul sur . Le plan tangent en est donc défini par , c'est-à-dire
C'est le résultat attendu : le plan tangent à une sphère est orthogonal au rayon.
Vérifions à la main que tout vecteur orthogonal à est bien tangent, ce qui montre que sur cet exemple l'inclusion réciproque est vraie, et se prouve sans aucun outil hors programme. Soit avec . Posons
Comme et sont orthogonaux, , donc est bien définie et de classe sur , et elle est tracée sur puisque . De plus . Enfin, en posant , on a et (la dérivée de en est nulle), donc
Le vecteur est donc bien tangent à la sphère en .
Dérivées partielles d'ordre supérieur
Définition et classe
Définition
Soient un ouvert de muni d'une base , et admettant des dérivées partielles en tout point de . Chaque est alors une application de dans , et l'on peut recommencer : lorsqu'elle existe, la dérivée partielle seconde d'indices est
Lorsque , on écrit .
Plus généralement, pour , on dit que est de classe sur lorsque toutes les dérivées partielles de jusqu'à l'ordre existent et sont continues sur . On dit que est de classe lorsqu'elle est de classe pour tout .
Remarque
Attention à l'ordre de lecture des indices : dans , on dérive d'abord par rapport à , puis par rapport à . C'est la convention cohérente avec la notation , qui se lit de droite à gauche comme une composition. Le théorème de Schwarz rendra cette question sans conséquence pour les fonctions de classe , mais la convention doit être fixée pour que l'énoncé ait un sens.
Comme pour la classe , la définition ne dépend pas de la base choisie, et les opérations se comportent bien : combinaison linéaire, produit, quotient à dénominateur non nul et composée de fonctions de classe sont de classe . C'est ce qui permet de conclure d'un mot que est de classe sur .
Le théorème de Schwarz
Théorème
Théorème de Schwarz (admis). Soient un ouvert de et de classe sur . Alors, pour tous indices et et tout ,
Plus généralement, pour une fonction de classe , le résultat d'une dérivation d'ordre ne dépend pas de l'ordre dans lequel les dérivations sont effectuées.
Remarque
La démonstration n'est pas exigible, mais l'énoncé doit être compris. Ce que dit Schwarz est que, pour une fonction suffisamment régulière, les dérivations partielles commutent : dériver en puis en donne le même résultat que dériver en puis en . C'est ce qui permet, dans la pratique, de choisir l'ordre le plus commode et de ne calculer qu'une seule des deux dérivées croisées.
Ce que Schwarz ne dit pas, c'est que ce serait vrai sans hypothèse. L'hypothèse est réellement nécessaire, comme le montre le contre-exemple suivant.
Exemple
L'hypothèse n'est pas décorative. Soit définie par
On admet que est de classe sur (elle est de classe hors de l'origine par opérations, et un calcul de majoration montre la continuité des dérivées partielles en l'origine).
Calcul de sur l'axe des ordonnées. Pour fixé et ,
lorsque , et le quotient est nul si . Donc pour tout .
Calcul de sur l'axe des abscisses. Symétriquement, pour fixé et ,
donc pour tout .
Les dérivées croisées en l'origine. En dérivant les deux fonctions obtenues :
Les deux dérivées croisées existent en l'origine et diffèrent : . La conclusion de Schwarz est donc en défaut, ce qui prouve que n'est pas de classe au voisinage de l'origine, si régulière qu'elle paraisse.
Matrice hessienne
Définition
Soient un ouvert de , de classe et . La matrice hessienne de en est la matrice carrée d'ordre
Propriété
Si est de classe sur , la matrice est symétrique pour tout .
Démonstration. Le coefficient d'indice est et celui d'indice est : ils sont égaux par le théorème de Schwarz.
Remarque
Cette symétrie n'est pas un détail esthétique : c'est elle qui donnera accès au théorème spectral. Une matrice symétrique réelle est diagonalisable en base orthonormée, à valeurs propres réelles, et c'est le signe de ces valeurs propres qui décidera de la nature d'un point critique. Toute la section d'optimisation au second ordre repose sur ce fait.
Exemple
Trois hessiennes. Pour , on a et , d'où
Pour , on obtient .
Pour avec , on a , dont les dérivées partielles donnent , constante.
Formule de Taylor-Young à l'ordre 2
Théorème
Formule de Taylor-Young à l'ordre (admise). Soient un ouvert de , de classe sur et . Alors, pour tendant vers ,
Avec les notations matricielles, en identifiant à une colonne et en munissant du produit scalaire canonique :
Remarque
La différentielle seconde est hors programme. Dans d'autres cursus, on introduit un objet , application bilinéaire symétrique, et l'on écrit le terme d'ordre sous la forme . Cet objet n'existe pas dans le programme de MP, et il ne faut ni l'utiliser ni l'invoquer dans une copie. L'ordre s'écrit exclusivement avec les dérivées partielles secondes, la matrice hessienne et la formule ci-dessus, en coordonnées.
Notez aussi le domaine d'application : la fonction est numérique (à valeurs dans ) et l'espace de départ est (ou un espace euclidien rapporté à une base orthonormée). C'est le seul cadre dont nous aurons besoin, puisque l'optimisation concerne des fonctions à valeurs réelles.
Exemple
Un développement à l'ordre 2. Soit , de classe sur , et . On a ,
La formule de Taylor-Young donne donc
Contrôle par les développements limités d'une variable : et , d'où en multipliant et en ne gardant que les termes de degré au plus : . Les deux méthodes concordent, et la seconde est souvent la plus rapide en pratique.
Optimisation
Vocabulaire
Définition
Soient une partie de , et .
On dit que admet en un maximum global sur lorsque pour tout , et un minimum global lorsque pour tout .
On dit que admet en un maximum local lorsqu'il existe tel que pour tout , et de même pour un minimum local.
Un extremum est un maximum ou un minimum. L'extremum est dit strict lorsque l'inégalité est stricte pour .
Remarque
Trois précisions de vocabulaire qui coûtent des points quand elles sont négligées.
Un extremum global est en particulier local ; la réciproque est fausse. Un extremum local est une propriété au voisinage du point, et rien n'interdit à la fonction de prendre ailleurs des valeurs bien plus grandes.
L'extremum est la valeur , le point est le point où il est atteint. On demande souvent « en quels points l'extremum est-il atteint » : il peut y en avoir plusieurs, et il faut tous les donner.
Enfin, l'existence d'un extremum n'est jamais acquise : n'a ni maximum ni minimum sur , et n'a pas de minimum sur bien qu'elle soit minorée par . Il faudra donc systématiquement produire un argument d'existence, ou bien conclure par un calcul complet.
Condition nécessaire du premier ordre
Définition
Soient un ouvert de et différentiable sur . Un point est un point critique de lorsque , c'est-à-dire, si est euclidien, lorsque , ou encore lorsque toutes les dérivées partielles de s'annulent en .
Théorème
Condition nécessaire du premier ordre. Soient un ouvert de , et . Si admet un extremum local en et si est différentiable en , alors
c'est-à-dire que est un point critique de .
Démonstration. Supposons par exemple que admette un maximum local en : il existe tel que (car est ouvert, quitte à diminuer ) et pour tout .
Soit non nul. Posons et, pour ,
La fonction est bien définie car , et elle est dérivable en avec , d'après la propriété liant différentielle et dérivée selon un vecteur.
Par ailleurs, pour tout : la fonction , d'une variable réelle, admet un maximum en , qui est un point intérieur à son intervalle de définition. Le théorème de première année s'applique : .
Ainsi pour tout , et aussi pour par linéarité. Donc . Le cas d'un minimum local se traite de même, ou en appliquant ce qui précède à .
Remarque
Deux hypothèses, deux pièges.
L'ouvert. Le théorème est faux si n'est pas intérieur. Sur , la fonction atteint son maximum en , et pourtant . Le maximum est « bloqué par le bord », et la dérivée n'a aucune raison de s'annuler. C'est pour cette raison que la recherche d'extremums sur un fermé se fait toujours en deux temps : l'intérieur, puis la frontière.
La condition est nécessaire, pas suffisante. Un point critique est un candidat, rien de plus, exactement comme en première année où a un point critique en sans y avoir d'extremum. En plusieurs variables, le phénomène est même plus riche : il apparaît des points selle (ou points col), où la fonction croît dans une direction et décroît dans une autre.
Exemple
Le point selle modèle. Soit sur . On a , donc l'unique point critique est l'origine. Pourtant, pour ,
Dans tout voisinage de l'origine, prend donc des valeurs strictement supérieures et strictement inférieures à : il n'y a aucun extremum local en . La surface d'équation a la forme d'une selle de cheval, d'où le nom.
Existence d'un extremum global par compacité
Théorème
Théorème des bornes atteintes. Soient une partie compacte non vide de (c'est-à-dire, étant de dimension finie, une partie fermée et bornée non vide) et continue. Alors est bornée sur et atteint ses bornes : il existe tels que
Remarque
C'est un théorème du chapitre de topologie, rappelé ici parce qu'il est le pivot de toute la section. Retenez la logique : le calcul différentiel ne prouve jamais l'existence d'un extremum, il ne fait que localiser les candidats. L'existence vient de la topologie, par compacité ou par coercivité.
La vérification que est compact doit être écrite : « est fermé comme image réciproque d'un fermé par une application continue, et borné car inclus dans une boule », voilà la phrase type. Elle prend deux lignes et elle est exigée.
Méthode
Recherche des extremums d'une fonction continue sur un compact. La stratégie ne varie jamais.
- Existence : vérifier que est fermé borné non vide et que est continue, puis conclure que atteint son maximum et son minimum sur . À ce stade, on sait que les extremums existent, sans savoir où.
- Points intérieurs : si un extremum est atteint en un point de l'intérieur de et si y est différentiable, alors est un point critique. On résout donc le système dans l'intérieur, et l'on retient les solutions comme candidats.
- Frontière : la condition du premier ordre ne s'y applique pas. On paramètre la frontière (cercle par , segments d'un carré par une variable, etc.) et l'on étudie la fonction d'une variable obtenue, avec les outils de première année.
- Comparaison : on calcule en tous les candidats (intérieurs et frontière) et l'on compare les valeurs. La plus grande est le maximum, la plus petite le minimum.
Ne cherchez jamais de multiplicateur de Lagrange pour traiter l'étape 3 : c'est hors programme, et le paramétrage suffit à tous les exercices du programme.
Exemple
Extremums sur le disque unité fermé. Soit
Étape 1 : existence. L'ensemble est fermé (image réciproque du fermé par la fonction continue ), borné (inclus dans la boule de centre l'origine et de rayon ) et non vide. La fonction est polynomiale donc continue. Elle atteint donc son maximum et son minimum sur .
Étape 2 : l'intérieur. L'intérieur de est le disque ouvert . La fonction y est de classe et
Le système et a pour unique solution : en effet, en soustrayant, puis . Le seul point critique intérieur est donc l'origine, avec .
Étape 3 : la frontière. C'est le cercle unité, que l'on paramètre par pour . Alors
Comme décrit quand décrit , la fonction décrit . Le minimum est atteint pour modulo , c'est-à-dire aux points , et le maximum pour modulo , c'est-à-dire aux points .
Étape 4 : comparaison. Les valeurs candidates sont (à l'intérieur), et (sur le bord). Donc
Vérification du maximum : . Tout concorde.
Remarque
Si la frontière est un carré ou un triangle plutôt qu'un cercle, l'étape 3 se découpe : on étudie séparément chaque côté (fonction d'une variable sur un segment) sans oublier de traiter les sommets, qui appartiennent à deux côtés à la fois et où les études par côté peuvent ne pas donner de dérivée nulle. Pour , cela fait quatre segments et quatre sommets.
Conditions du second ordre
Théorème
Nature d'un point critique par la hessienne. Soient un ouvert de , de classe et un point critique de . Notons les valeurs propres de la matrice symétrique .
- Si toutes les valeurs propres sont strictement positives (hessienne définie positive), alors admet en un minimum local strict.
- Si toutes les valeurs propres sont strictement négatives (hessienne définie négative), alors admet en un maximum local strict.
- S'il existe deux valeurs propres de signes opposés (une strictement positive et une strictement négative), alors n'admet pas d'extremum local en : c'est un point selle.
- Si est valeur propre et que les autres valeurs propres sont toutes de même signe (au sens large), on ne peut rien conclure : le cas est dit dégénéré, et il faut une étude directe.
Démonstration du cas 1. Supposons définie positive et notons sa plus petite valeur propre. La matrice étant symétrique réelle, le théorème spectral fournit une base orthonormée de vecteurs propres, associée aux valeurs propres . Pour , on a alors
la dernière égalité venant de l'orthonormalité de la base.
Écrivons maintenant la formule de Taylor-Young à l'ordre en , en tenant compte de :
D'après la minoration précédente,
Comme , il existe tel que et pour . Pour un tel non nul,
Donc pour tout non nul de norme inférieure à : la fonction admet en un minimum local strict.
Démonstration du cas 2. Appliquer le cas 1 à , dont la hessienne en est , de valeurs propres .
Démonstration du cas 3. Soient un vecteur propre unitaire associé à une valeur propre et un vecteur propre unitaire associé à une valeur propre . Taylor-Young appliqué à donne, pour ,
car et . Pour assez petit et non nul, la parenthèse est strictement positive, donc .
De même, pour assez petit non nul. Dans tout voisinage de , la fonction prend donc des valeurs strictement supérieures et strictement inférieures à : il n'y a pas d'extremum local en .
Remarque
Sur le cas 4, il faut être catégorique : lorsque est valeur propre de la hessienne, le théorème ne dit rien, et écrire « la hessienne est positive donc c'est un minimum » est une faute. Voici trois fonctions ayant en l'origine un point critique et la même hessienne , dégénérée, et trois comportements différents.
Pour , l'origine est un minimum global strict, car partout ailleurs.
Pour , il n'y a pas d'extremum : tandis que .
Pour , il n'y a pas non plus d'extremum, car change de signe.
Dans les trois cas, il a fallu regarder la fonction elle-même, et non sa hessienne.
Remarque
Un piège plus subtil, à connaître. Il ne suffit pas d'étudier le long des droites passant par le point critique. Considérons
Son gradient est , nul en l'origine, qui est donc un point critique, et est dégénérée.
Le long de toute droite passant par l'origine, admet un minimum strict en : pour avec , au voisinage de ; pour , ; pour , .
Et pourtant l'origine n'est pas un minimum local : le long de la parabole ,
pour tout . On retrouve, en optimisation, la leçon de la première section du chapitre : les droites ne suffisent pas.
Le cas de deux variables : notations , ,
Propriété
Soient un ouvert de , de classe et un point critique. Posons (notations de Monge)
Le déterminant vaut et la trace vaut , ce qui donne le tableau suivant.
| Discriminant | Signe de | Nature du point critique |
|---|---|---|
| minimum local strict | ||
| maximum local strict | ||
| quelconque | point selle, pas d'extremum | |
| quelconque | cas dégénéré, étude directe nécessaire |
Démonstration. Le produit des deux valeurs propres de vaut , leur somme vaut .
Si , les deux valeurs propres sont non nulles et de même signe. De plus , donc et sont non nuls et de même signe, et le signe commun des valeurs propres est celui de leur somme , donc celui de . Si les deux valeurs propres sont strictement positives (cas 1 du théorème), si elles sont strictement négatives (cas 2).
Si , le produit des valeurs propres est strictement négatif : elles sont de signes opposés, c'est le cas 3.
Si , l'une des valeurs propres est nulle : c'est le cas dégénéré.
Exemple
Étude complète sur un ouvert. Cherchons les extremums locaux de sur .
Points critiques. La fonction est polynomiale donc de classe , et
Le système s'écrit et . En substituant, , donc , d'où ou . Les points critiques sont donc et .
Nature. La hessienne est .
En : , , , donc : point selle, pas d'extremum.
En : , , , donc et : minimum local strict, de valeur .
Pas d'extremum global. La fonction n'est pas minorée : quand . Elle n'est pas majorée non plus. Le minimum local en n'est donc pas global, ce qui rappelle que les deux notions sont indépendantes.
Coercivité
Sur un ouvert non borné comme , la compacité est indisponible. L'argument de remplacement est le suivant, et il est très fréquent aux concours.
Théorème
Existence d'un minimum global par coercivité. Soit continue et coercive, au sens où
c'est-à-dire : pour tout , il existe tel que implique . Alors admet un minimum global sur , atteint en au moins un point.
Démonstration. Posons . Par coercivité appliquée à ce réel , il existe tel que
Considérons la boule fermée . C'est une partie fermée, bornée et non vide de (elle contient ), donc une partie compacte puisque la dimension est finie. La fonction y est continue, donc elle atteint son minimum sur : il existe tel que
En particulier, comme , on a .
Montrons que réalise le minimum sur tout entier. Soit . Si , alors et par définition de . Si , alors . Dans les deux cas , donc admet un minimum global en .
Remarque
La démonstration mérite d'être sue par cœur : c'est un raisonnement en deux zones (la boule, où l'on utilise la compacité ; l'extérieur, où l'on utilise la coercivité), et il est réclamé tel quel dans de nombreux sujets. Le point technique à ne pas rater est le choix du seuil : on compare à la valeur , ou à la valeur de en n'importe quel point fixé, ce qui garantit que le minimum sur la boule est bien inférieur aux valeurs de l'extérieur.
Pour montrer qu'une fonction est coercive, on cherche presque toujours une minoration de la forme avec quand .
Exemple
Une étude complète avec coercivité. Soit sur .
Coercivité. Comme (inégalité ) et (par convexité, ou en développant ), on obtient, en posant :
La fonction est donc coercive, et continue car polynomiale : elle admet un minimum global, atteint en un point de .
Localisation. Ce minimum global est en particulier un minimum local atteint en un point de l'ouvert , donc en un point critique. Or
et le système s'écrit et , d'où , soit , donc . Les points critiques sont , et , de valeurs respectives
Conclusion. Le minimum global vaut donc , atteint exactement en et .
Nature des points critiques, pour compléter. La hessienne est . En , : point selle. En et en , et : minimums locaux stricts, ce qui est cohérent avec ce qui précède.
Contraintes : le paramétrage, pas Lagrange
Remarque
Les multiplicateurs de Lagrange sont hors programme en MP. Aucun exercice de la filière ne peut donc exiger cette technique, et l'utiliser dans une copie n'apporte rien (au mieux le correcteur l'ignore, au pire il sanctionne un résultat non justifié). Les trois techniques autorisées, et suffisantes, sont les suivantes.
Le paramétrage. Si la contrainte se paramètre explicitement, on substitue et l'on se ramène à une fonction d'une variable de moins. Le cercle se paramètre par , une droite par , un segment par .
La substitution. Si la contrainte permet d'exprimer une variable en fonction des autres, on remplace. Sous la contrainte , on écrit et l'on étudie une fonction de deux variables sur .
La compacité. Si la contrainte définit un fermé borné, l'existence des extremums est acquise, et il ne reste qu'à comparer un nombre fini de candidats.
Exemple
Extremums sous contrainte, par paramétrage. Cherchons les extremums de sur le cercle d'équation .
Le cercle est compact (fermé borné) et est continue, donc les extremums existent. Paramétrons : pour ,
en utilisant la formule d'addition. Comme le sinus décrit quand parcourt un intervalle de longueur , on obtient
Vérification : . Le tout en cinq lignes, sans aucun outil hors programme.
Méthodes à retenir
Méthode
Justifier qu'une fonction est de classe (et donc différentiable). C'est la première phrase de presque tous les exercices, et elle vaut des points.
- Décrire l'ouvert de travail et justifier qu'il est ouvert : tout entier, un ensemble d'inégalités strictes entre fonctions continues, ou le complémentaire d'un fermé.
- Invoquer les opérations : les fonctions coordonnées sont de classe , et somme, produit, quotient à dénominateur ne s'annulant pas, composition avec les fonctions usuelles préservent la classe .
- Conclure : est de classe sur , donc différentiable en tout point de , avec .
Cas particulier fréquent : en un point où la formule change (souvent l'origine d'une fonction définie par morceaux), les opérations ne s'appliquent pas. Il faut alors une étude séparée, à la main, par la définition.
Méthode
Montrer qu'une fonction n'est pas différentiable en un point. Par ordre de coût croissant, essayer dans cet ordre.
- La continuité : si n'est pas continue en , elle n'y est pas différentiable. Pour montrer la discontinuité, exhiber deux chemins donnant des limites différentes (droites , paraboles , coordonnées polaires).
- La linéarité des dérivées directionnelles : calculer pour quelconque ; si n'est pas linéaire, n'est pas différentiable.
- Le développement limité : si les dérivées partielles existent, la seule différentielle possible est . Poser
et montrer que ne tend pas vers , en choisissant un chemin bien adapté.
Modèle du point 3 : en l'origine. Ses deux dérivées partielles y sont nulles car , donc la seule candidate est la différentielle nulle. Or, le long de la droite avec ,
Donc n'est pas différentiable en , bien qu'elle y soit continue et y admette des dérivées partielles.
Méthode
Calculer une différentielle en algèbre. Deux calculs classiques reviennent sans cesse, et se traitent tous les deux par un développement limité matriciel.
Le déterminant. L'application est polynomiale en les coefficients, donc de classe . En développant par la formule de Leibniz, le terme de la permutation identité vaut , et toute autre permutation déplace au moins deux indices, donc contribue un produit contenant au moins deux coefficients hors diagonale, de degré au moins . D'où
En un point inversible, on factorise : , d'où
L'inverse. L'ensemble est un ouvert de (image réciproque de par , continue). Pour inversible et de norme assez petite,
en utilisant le développement , qui provient de la série géométrique de matrices pour avec une norme sous-multiplicative. D'où
On retrouve, pour , la dérivée de , qui vaut .
Méthode
Résoudre une EDP linéaire du premier ordre par changement de variables. Le schéma est invariable.
- Choisir le changement de variables. Pour , prendre une nouvelle variable constante le long de la direction , par exemple , et compléter par une seconde variable indépendante, par exemple . Pour une invariance par rotation, passer en polaires.
- Poser en composant avec le changement de variables inverse, écrit explicitement, et vérifier que est de classe sur un ouvert convexe (ou un produit d'intervalles).
- Traduire l'équation avec la règle de la chaîne, en n'oubliant pas que les dérivées de sont évaluées au point image.
- Intégrer : une dérivée partielle nulle sur un produit d'intervalles signifie que la fonction ne dépend pas de cette variable ; on introduit alors une fonction arbitraire d'une variable, de classe .
- Revenir à et vérifier la réciproque par un calcul direct. Cette dernière étape n'est pas facultative.
Méthode
Chercher les extremums d'une fonction sur un ouvert. Attention, sur un ouvert, rien ne garantit l'existence d'un extremum.
- Justifier que est de classe (voire ) sur l'ouvert .
- Résoudre le système pour trouver tous les points critiques. Les résolutions se font par substitution, factorisation, ou en soustrayant les équations quand le système est symétrique.
- Pour chaque point critique, calculer la hessienne et conclure par le signe des valeurs propres, ou par le discriminant en dimension .
- Si la hessienne est dégénérée, étudier directement le signe de , en factorisant ou en testant des chemins bien choisis (dont des paraboles, pas seulement des droites).
- Pour un extremum global, il faut un argument supplémentaire : coercivité, ou minoration explicite du type valable partout, ou étude du comportement à l'infini pour conclure qu'il n'y en a pas.
Méthode
Chercher les extremums d'une fonction sur un fermé borné. C'est la méthode détaillée plus haut, résumée pour mémoire.
- Existence par compacité : fermé, borné, non vide, continue.
- Intérieur : les extremums qui y sont atteints sont des points critiques ; résoudre sur l'intérieur.
- Frontière : paramétrer et étudier une fonction d'une variable, sans oublier les points anguleux (sommets d'un carré ou d'un triangle).
- Comparer toutes les valeurs candidates et conclure en donnant à la fois la valeur de l'extremum et le ou les points où il est atteint.
Erreurs classiques
Confondre dérivées partielles et différentiabilité. C'est l'erreur numéro un, et elle est éliminatoire dans une question de cours. Écrire « les dérivées partielles existent donc est différentiable » est faux : la fonction prolongée par admet deux dérivées partielles nulles en l'origine et n'y est même pas continue. Ce qui est vrai, c'est le théorème avec l'hypothèse de continuité des dérivées partielles sur un ouvert. Le mot « continue » n'est pas une formalité de rédaction : c'est l'hypothèse.
Croire que l'existence de toutes les dérivées directionnelles suffit. Version savante de l'erreur précédente, et tout aussi fausse. La fonction admet en l'origine une dérivée dans toutes les directions et n'y est pas continue. Les droites ne voient pas les paraboles.
Chercher un extremum sur un fermé en oubliant la frontière. On résout , on trouve deux points critiques, on compare leurs valeurs et l'on annonce le maximum. Mais si le domaine est un disque fermé ou un carré, le maximum peut très bien être atteint au bord, là où le gradient ne s'annule pas. La recherche sur un compact comporte toujours deux volets, l'intérieur et la frontière, et un devoir qui n'en traite qu'un est incomplet.
Appliquer la condition du premier ordre en un point qui n'est pas intérieur. Le théorème exige que soit un point intérieur au domaine. Sur , la fonction atteint son maximum en sans que la dérivée s'y annule. Écrire « le maximum est atteint sur le bord donc le gradient y est nul » est un contresens complet.
Conclure quand la hessienne est dégénérée. Si , ou si est valeur propre de la hessienne, le critère du second ordre ne conclut pas. Il ne dit pas « ce n'est pas un extremum », il ne dit rien du tout. Les trois exemples , et ont la même hessienne dégénérée et trois comportements différents. Dans ce cas, il faut revenir au signe de .
Oublier que le gradient exige un produit scalaire. Le gradient n'existe que pour une fonction numérique définie sur un espace euclidien, et il dépend du produit scalaire. Parler du gradient d'une application de dans n'a aucun sens : c'est une matrice jacobienne. Et écrire que les coordonnées du gradient sont les dérivées partielles n'est licite que dans une base orthonormée.
Se tromper de point d'évaluation dans une composée. Dans la formule , les dérivées de sont prises au point image . Écrire dans un changement de variables polaires, alors qu'il faut , fausse tout le calcul qui suit et rend les résultats incohérents.
Oublier un terme dans la dérivation d'une composée. Quand la même variable apparaît à plusieurs endroits, tous les chemins comptent. Pour , la dérivée est , avec deux termes. La règle de la chaîne est une somme sur toutes les variables intermédiaires, jamais une dérivée isolée.
Utiliser un outil hors programme. Théorème des fonctions implicites, théorème d'inversion locale, multiplicateurs de Lagrange, différentielle seconde comme application bilinéaire : rien de tout cela n'est au programme de MP, et rien de tout cela n'est nécessaire. Une contrainte se paramètre, une tangente se calcule en dérivant un arc, l'ordre s'écrit avec la hessienne. Un candidat qui invoque ces théorèmes signale surtout qu'il n'a pas vu la solution simple.
Confondre « la différentielle est nulle » et « la fonction est constante ». L'implication est vraie sur un ouvert convexe (ou connexe par arcs), et fausse sinon : sur la réunion de deux boules disjointes, une fonction localement constante peut prendre deux valeurs différentes. Dans les exercices d'EDP, cette précaution se traduit par le choix d'un nouvel ouvert qui est un produit d'intervalles.
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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.