ECG appliquées · Chapitre 10 · Second semestre

Probabilités : variables aléatoires réelles

1re année

Espace probabilisé général, variables discrètes, moments, lois discrètes finies et infinies usuelles.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Espace probabilisé général
  • Variables discrètes
  • Moments
  • Lois discrètes finies et infinies usuelles

Le chapitre de probabilités du premier semestre s'est déroulé dans un cadre volontairement étroit : l'univers Ω y était fini, un événement était n'importe quelle partie de Ω, et toutes les sommes rencontrées étaient des sommes finies. Ce cadre a permis de tout démontrer à partir de deux axiomes, sans rien admettre, et il a suffi à établir les outils que nous allons réutiliser tels quels : le vocabulaire des événements, la formule du crible, le conditionnement, les probabilités composées, les probabilités totales, la formule de Bayes, l'indépendance, et les coefficients binomiaux avec les trois modèles de tirage. Rien de tout cela n'est redémontré ici.

Ce cadre avait pourtant deux limites, et ce chapitre les lève l'une après l'autre. La première est que certaines expériences n'ont tout simplement pas d'univers fini : si l'on répète une épreuve jusqu'à obtenir un premier succès, sans fixer à l'avance un nombre maximal d'essais, le nombre d'essais nécessaires n'est majoré par rien. Il faut donc autoriser Ω à être infini, ce qui oblige à revoir la définition d'une probabilité, car des séries vont remplacer des sommes finies. La seconde limite est plus profonde : au premier semestre, on savait parler d'événements, « la pièce est défectueuse », « le client achète », mais on ne savait pas parler de nombres. On pouvait calculer la probabilité qu'un atelier connaisse au moins une panne, pas le nombre moyen de pannes par jour. C'est l'objet nouveau de ce chapitre : la variable aléatoire réelle, c'est-à-dire un nombre attaché au résultat de l'expérience. Avec elle apparaissent l'espérance et la variance, qui font entrer le calcul là où il n'y avait que des événements.

Il faut dire franchement ce qui, dans ce chapitre, sera admis. Le programme demande de ne soulever aucune difficulté théorique sur l'ensemble des événements, et il interdit explicitement d'employer le mot qui désignerait cet ensemble en théorie de la mesure. Concrètement, quatre choses sont admises et ne vous seront jamais demandées : que les ensembles manipulés dans un exercice sont bien des événements ; qu'une application donnée est bien une variable aléatoire ; le théorème de transfert ; la linéarité et la positivité de l'espérance. Ce n'est pas de la paresse pédagogique, c'est que les démonstrations correspondantes réclament des outils de niveau master. Tout le reste, y compris les espérances et les variances des six lois usuelles, est démontré intégralement dans ce cours, et peut vous être redemandé.

Le plan suit l'ordre du programme. On construit d'abord l'espace probabilisé (Ω,A,P) sur un univers quelconque et l'on y transporte toutes les formules du premier semestre. On définit ensuite les variables aléatoires réelles et les événements qu'elles engendrent. Vient le cas des variables discrètes, leur loi, et la loi d'une transformée Y=g(X). On étudie alors les moments : espérance, théorème de transfert, variance, écart-type, variable centrée réduite. Les deux dernières parties sont les plus utilisées en exercice : les lois usuelles finies, à savoir la loi certaine, la loi de Bernoulli, la loi uniforme et la loi binomiale, puis les lois usuelles infinies, à savoir la loi géométrique et la loi de Poisson.

Voici les notations employées dans tout le chapitre.

Notation Signification
Ω univers : ensemble des résultats observables, fini ou infini
ω un résultat, ou issue, de l'expérience
A ensemble des événements de Ω
P probabilité définie sur (Ω,A)
A événement contraire de A
PA(B) probabilité de B sachant A
X variable aléatoire réelle
X(Ω) ensemble des valeurs prises par X
[X=x] événement « X prend la valeur x »
[Xx] événement « X prend une valeur inférieure ou égale à x »
[XI] événement « X prend une valeur appartenant à I »
E(X) espérance de X
V(X) variance de X
σ(X) écart-type de X, égal à V(X)
X variable centrée réduite associée à X
B(p) loi de Bernoulli de paramètre p
B(n,p) loi binomiale de paramètres n et p
U([ ⁣[a,b] ⁣]) loi uniforme sur [ ⁣[a,b] ⁣]
G(p) loi géométrique de paramètre p
P(λ) loi de Poisson de paramètre λ
[ ⁣[a,b] ⁣] ensemble des entiers k tels que akb
« suit la loi » : XG(p) se lit « X suit la loi géométrique de paramètre p »
fin d'une démonstration

Une mise en garde typographique avant de commencer : la lettre P droite désigne la probabilité, alors que la lettre calligraphiée P désigne la loi de Poisson. Écrire P(λ) pour une loi de Poisson est une faute de notation qui rend la copie illisible.

Espace probabilisé

Quand l'univers n'est plus fini

Commençons par une expérience que le cadre du premier semestre ne sait pas décrire.

Exemple

On répète une épreuve jusqu'au premier succès. Un commercial appelle des prospects les uns après les autres, dans les mêmes conditions, jusqu'à ce que l'un d'eux signe. On observe le rang de l'appel qui aboutit.

Un résultat de cette expérience se décrit par la suite des issues obtenues. Notons ωk le résultat « les k1 premiers appels échouent et le k-ième aboutit », pour kN. Il faut aussi prévoir le résultat, si improbable soit-il, où aucun appel n'aboutit jamais : notons-le ω. L'univers est donc

Ω={ωk  ;  kN}{ω}.

Cet univers est infini, et aucune modélisation raisonnable ne permet de l'éviter : borner a priori le nombre d'appels reviendrait à décider que le commercial abandonne, ce qui n'est pas l'expérience décrite. Il est en revanche dénombrable, c'est-à-dire que l'on peut numéroter ses éléments à l'aide des entiers naturels : il suffit d'attribuer le numéro 0 à ω et le numéro k à ωk pour obtenir une numérotation de Ω par N, sans oubli ni répétition.

Deux conséquences en découlent. D'une part, les réunions que l'on va former ne sont plus finies : l'événement « le commercial finit par signer » est la réunion des {ωk} pour k décrivant N, c'est-à-dire une réunion dénombrable. D'autre part, les sommes de probabilités qui vont apparaître seront des séries, dont il faudra assurer la convergence. C'est exactement ce que la nouvelle définition d'une probabilité va prendre en charge.

L'ensemble des événements

Lorsque Ω est fini, on prend pour événements toutes les parties de Ω, et il n'y a rien à dire. Lorsque Ω est infini, ce choix n'est plus toujours possible : on se donne alors un ensemble A de parties de Ω, appelé ensemble des événements, dont on exige seulement les propriétés de stabilité nécessaires aux calculs.

Définition

Soit Ω un univers. Un ensemble des événements sur Ω est un ensemble A de parties de Ω tel que :

  • Ω appartient à A ;
  • A est stable par union ;
  • A est stable par intersection dénombrable : si A0,A1,A2, sont des événements, alors n=0+An est un événement ;
  • A est stable par passage au complémentaire : si A est un événement, alors A est un événement.

Les éléments de A s'appellent les événements.

Comme le complémentaire d'une intersection est la réunion des complémentaires, la stabilité par intersection dénombrable et par passage au complémentaire entraîne la stabilité par réunion dénombrable : si A0,A1,A2, sont des événements, alors n0An en est un. C'est cette dernière stabilité que nous utiliserons en permanence.

Le programme est explicite sur deux points, et ce cours s'y tient. D'abord, cet ensemble se nomme toujours « l'ensemble des événements A », et jamais autrement : le vocabulaire de la théorie de la mesure n'a pas cours ici. Ensuite, aucune difficulté théorique ne sera soulevée sur cet ensemble : on ne vous demandera jamais de vérifier qu'une partie de Ω est un événement, et vous pouvez considérer que tout ce que vous manipulerez dans un exercice, en particulier tous les ensembles du type [X=k] ou [Xk], en est un. Lorsque Ω est fini ou dénombrable, on prendra d'ailleurs simplement pour A l'ensemble de toutes les parties de Ω, et la question ne se pose plus.

Probabilité sur un univers quelconque

Définition

Soit Ω un univers et A un ensemble des événements sur Ω. On appelle probabilité sur (Ω,A) toute application

P:A[0,1]

vérifiant les deux axiomes suivants :

  • (normalisation) P(Ω)=1 ;
  • (additivité dénombrable) pour toute suite (An)nN d'événements deux à deux incompatibles, la série P(An) converge et
P(n=0+An)=n=0+P(An).

Le triplet (Ω,A,P) s'appelle un espace probabilisé.

Le seul changement par rapport au premier semestre tient dans le second axiome : l'additivité, qui portait sur deux événements incompatibles, porte maintenant sur une famille dénombrable d'événements deux à deux incompatibles. Tout le reste est identique, et toutes les propriétés de calcul du premier semestre restent valables, comme le montrent les démonstrations qui suivent.

Propriété

Soit (Ω,A,P) un espace probabilisé et soient A et B deux événements.

a. P()=0.

b. Additivité finie. Si A1,,An sont deux à deux incompatibles, alors P(i=1nAi)=i=1nP(Ai).

c. P(A)=1P(A).

d. Croissance. Si AB, alors P(A)P(B).

e. Formule du crible. P(AB)=P(A)+P(B)P(AB).

Démonstration. a. Considérons la suite constante (An)nN définie par An= pour tout n. Ces événements sont deux à deux incompatibles, puisque =, et leur réunion vaut . L'axiome d'additivité dénombrable affirme donc que la série P() converge, et que sa somme vaut P(). Or une série dont le terme général est constant ne converge que si cette constante est nulle. D'où P()=0.

b. Soient A1,,An deux à deux incompatibles. Complétons cette famille finie en une suite en posant Ai= pour tout i>n. Les événements de cette suite restent deux à deux incompatibles et leur réunion est inchangée. L'additivité dénombrable donne

P(i=1nAi)=i=1+P(Ai)=i=1nP(Ai)+i>nP()=i=1nP(Ai),

puisque tous les termes ajoutés sont nuls d'après a.

c. Les événements A et A sont incompatibles et leur réunion vaut Ω. L'additivité finie, puis la normalisation, donnent P(A)+P(A)=P(Ω)=1.

d. Supposons AB. Alors B est la réunion des deux événements incompatibles A et BA, donc P(B)=P(A)+P(BA). Comme une probabilité est à valeurs dans [0,1], le second terme est positif, d'où P(A)P(B).

e. Décomposons la réunion en deux morceaux incompatibles : AB=A(BA), d'où P(AB)=P(A)+P(BA). Par ailleurs B est la réunion des deux événements incompatibles BA et BA, donc P(BA)=P(B)P(AB). En reportant, on obtient la formule annoncée.

Autrement dit, aucune des règles de calcul du premier semestre n'est perdue. Ce qui est gagné, c'est le droit d'additionner une infinité dénombrable de probabilités, ce que le paragraphe suivant met immédiatement à profit.

Événements négligeables et événements presque sûrs

Définition

Soit A un événement. On dit que A est négligeable lorsque P(A)=0, et que A est presque sûr lorsque P(A)=1.

Sur un univers fini muni d'une probabilité qui charge tous les résultats, un événement de probabilité nulle est nécessairement vide. Ce n'est plus vrai dès que Ω est infini, et c'est le premier changement de mentalité que ce chapitre demande.

Exemple

Un événement de probabilité nulle qui n'est pas impossible. Reprenons le commercial qui appelle des prospects jusqu'au premier succès, chaque appel aboutissant avec la probabilité p]0,1[, indépendamment des autres. Notons Si l'événement « le i-ème appel aboutit », la suite (Si)i1 étant mutuellement indépendante, et N l'événement « aucun appel n'aboutit jamais », c'est-à-dire N={ω}.

Pour tout entier n1, l'événement N est inclus dans l'événement S1Sn, « les n premiers appels échouent », dont la probabilité vaut (1p)n par indépendance. La croissance donne donc

0P(N)(1p)npour tout n1.

Comme 0<1p<1, la suite géométrique ((1p)n) tend vers 0. Un réel positif inférieur à tous les termes d'une suite qui tend vers 0 est nul, donc P(N)=0.

Pourtant N n'est pas l'événement impossible : le résultat ω appartient bien à Ω, et rien dans l'expérience ne l'exclut logiquement. La conclusion à retenir est celle-ci : négligeable ne veut pas dire impossible, et symétriquement presque sûr ne veut pas dire certain. L'événement « le commercial finit par signer » est presque sûr sans être certain.

Piège. L'implication « P(A)=0 donc A= », parfaitement licite au premier semestre, devient fausse ici. On ne peut donc plus conclure qu'un événement est impossible à partir de sa probabilité, ni qu'il est certain à partir d'une probabilité égale à 1.

Systèmes complets d'événements

Définition

Soit I une partie finie ou infinie de N. Une famille (Ai)iI d'événements est un système complet d'événements lorsque :

  • les Ai sont deux à deux incompatibles : AiAj= pour tous ij de I ;
  • leur réunion est l'univers tout entier : iIAi=Ω.

C'est mot pour mot la définition du premier semestre, à ceci près que I a le droit d'être infini. L'idée reste la même : un système complet découpe Ω en morceaux qui ne se chevauchent pas et qui ne laissent rien de côté, de sorte que un et un seul des Ai est réalisé, quel que soit le résultat de l'expérience.

Propriété

Si (Ai)iI est un système complet d'événements, alors iIP(Ai)=1, cette somme désignant la somme d'une série convergente lorsque I est infini.

Démonstration. Les Ai sont deux à deux incompatibles et leur réunion vaut Ω. L'additivité finie si I est fini, l'additivité dénombrable si I est infini, donnent

iIP(Ai)=P(iIAi)=P(Ω)=1.

Exemple

a. Pour tout événement A, la famille (A,A) est un système complet à deux éléments : c'est le plus utilisé de tous.

b. Reprenons l'expérience du commercial. La famille ({ωk})kN n'est pas un système complet, car sa réunion oublie le résultat ω. En revanche, la famille obtenue en lui adjoignant {ω} en est un : c'est un système complet dénombrable. Comme P({ω})=0, la propriété précédente s'écrit

k=1+P({ωk})=1,

égalité que l'on retrouvera en étudiant la loi géométrique.

c. On lance un dé et l'on note R le résultat. La famille ({1,2},{3,4},{5,6}) est un système complet à trois éléments.

d. La famille ({1,2},{2,3},{4,5,6}) n'en est pas un : les deux premiers événements ne sont pas incompatibles.

Probabilité conditionnelle et probabilités composées

Définition

Soient A et B deux événements, avec P(A)0. On appelle probabilité de B sachant A le réel

PA(B)=P(AB)P(A).

La définition est celle du premier semestre, et l'on admet, comme alors, que l'application PA est elle-même une probabilité sur (Ω,A) : elle en vérifie les deux axiomes, l'additivité dénombrable se déduisant de celle de P en divisant par P(A). Toutes les formules de calcul s'appliquent donc à PA, en particulier PA(B)=1PA(B).

Piège. L'hypothèse P(A)0 n'est pas décorative. Écrire PA(B) sans avoir vérifié que P(A)0 est une faute de rédaction, et sur un univers infini la vérification est moins évidente qu'il n'y paraît, puisqu'un événement non vide peut être de probabilité nulle.

Propriété

Formule des probabilités composées. Soient A1,A2,,An des événements tels que P(A1An1)0. Alors

P(i=1nAi)=P(A1)×PA1(A2)×PA1A2(A3)××PA1An1(An).

Démonstration. L'hypothèse rend d'abord tous les conditionnements licites : pour 1kn1, on a l'inclusion A1An1A1Ak, donc par croissance P(A1Ak)P(A1An1)>0.

Le membre de droite s'écrit alors, en remplaçant chaque probabilité conditionnelle par sa définition,

P(A1)×P(A1A2)P(A1)×P(A1A2A3)P(A1A2)××P(A1An)P(A1An1).

Chaque numérateur se simplifie avec le dénominateur du facteur suivant : le produit se télescope et il ne reste que P(A1An).

C'est la formule des expériences en chaîne : chaque facteur est la probabilité de l'étape suivante, sachant tout ce qui s'est passé avant. Elle sera utilisée telle quelle pour construire la loi géométrique.

Formule des probabilités totales et formule de Bayes

Propriété

Formule des probabilités totales. Soit (Ai)iI un système complet d'événements, I étant une partie finie ou infinie de N, et soit B un événement. Lorsque I est infini, la série iP(BAi) converge, et dans tous les cas

P(B)=iIP(BAi).

Si de plus P(Ai)0 pour tout iI, alors

P(B)=iIP(Ai)PAi(B).

Démonstration. Puisque la réunion des Ai vaut Ω, la distributivité de l'intersection sur la réunion donne

B=BΩ=B(iIAi)=iI(BAi).

Ces événements sont deux à deux incompatibles, car pour ij on a (BAi)(BAj)AiAj=. L'axiome d'additivité dénombrable s'applique donc : la série converge et sa somme vaut P(B).

Si tous les Ai sont de probabilité non nulle, la formule des probabilités composées donne P(BAi)=P(Ai)PAi(B) pour chaque indice, d'où la seconde écriture.

Lorsque certains Ai sont de probabilité nulle, la première écriture reste valable telle quelle : les termes correspondants sont nuls, puisque BAiAi entraîne P(BAi)P(Ai)=0. On peut donc toujours se ramener à la seconde écriture en ne conservant que les indices pour lesquels P(Ai)0.

Méthode

Conditionner par un système complet, y compris infini. La démarche est celle du premier semestre, augmentée d'une vérification de convergence.

  1. Repérer l'information manquante : « combien de clients se sont présentés ? », « quelle urne a été choisie ? », « au bout de combien d'essais a-t-on réussi ? ».
  2. Construire le système complet correspondant, et écrire les deux vérifications : incompatibilité deux à deux, et réunion égale à Ω. Si l'information manquante est un entier non borné, le système est indexé par N ou N, et c'est parfaitement légitime.
  3. Écrire la formule avec le symbole portant sur tout l'ensemble d'indices, sans jamais s'arrêter à un rang arbitraire.
  4. Reconnaître la série obtenue dans le catalogue du chapitre sur les séries : géométrique, série dérivée, série exponentielle. C'est ce catalogue qui donne à la fois la convergence et la somme.
  5. Contrôler : le résultat est une probabilité, donc un réel de [0,1].

Exemple

Un conditionnement sur un système complet infini. Le nombre N de courriels reçus dans la journée par un service client vérifie P(N=n)=12n+1 pour tout nN. Chaque courriel, indépendamment des autres, est une réclamation avec la probabilité 13. On note R l'événement « aucun courriel reçu n'est une réclamation ».

La famille ([N=n])nN est un système complet d'événements : le nombre de courriels reçus prend une valeur et une seule, et cette valeur est un entier naturel. Sachant [N=n], l'événement R signifie que les n courriels sont tous ordinaires, ce qui, par indépendance, donne P[N=n](R)=(23)n. La formule des probabilités totales s'écrit alors

P(R)=n=0+P(N=n)P[N=n](R)=n=0+12n+1(23)n=12n=0+(13)n=12×1113  =  12×32  =  34.

La série géométrique employée est de raison 13, de valeur absolue strictement inférieure à 1 : elle converge bien. Le résultat 0,75 appartient à [0,1], le contrôle passe.

Propriété

Formule de Bayes. Soient A et B deux événements de probabilités non nulles. Alors

PB(A)=P(A)PA(B)P(B).

Si (Ai)iI est un système complet d'événements de probabilités non nulles et si P(B)0, alors pour tout jI :

PB(Aj)=P(Aj)PAj(B)iIP(Ai)PAi(B).

Démonstration. La définition de la probabilité conditionnelle donne PB(A)=P(AB)P(B), et les probabilités composées donnent P(AB)=P(A)PA(B) : c'est la première formule. Pour la seconde, on l'applique avec A=Aj et l'on remplace P(B) par son expression donnée par la formule des probabilités totales.

Indépendance d'événements

Définition

Deux événements A et B sont indépendants lorsque P(AB)=P(A)×P(B).

Soit n2. Les événements A1,,An sont mutuellement indépendants lorsque, pour toute partie J de [ ⁣[1,n] ⁣] contenant au moins deux éléments,

P(iJAi)=iJP(Ai).

Une suite infinie (An)nN d'événements est dite mutuellement indépendante lorsque, pour toute partie finie J de N contenant au moins deux éléments,

P(iJAi)=iJP(Ai).

La nouveauté du chapitre est la troisième définition, et il faut en lire le détail : l'indépendance mutuelle d'une suite infinie ne fait intervenir que des intersections finies. On ne demande rien sur les intersections infinies, et c'est heureux, car les produits infinis ne sont pas au programme.

On admet, comme au premier semestre, que l'indépendance mutuelle est stable par passage au contraire : si les An sont mutuellement indépendants, la famille obtenue en remplaçant certains An par leur contraire l'est encore. C'est ce résultat, démontré au premier semestre dans le cas fini, qui autorise le calcul suivant, lequel servira à construire la loi géométrique et la loi binomiale.

Exemple

Répétitions indépendantes d'une même épreuve. On répète indéfiniment, dans les mêmes conditions, une épreuve qui donne un succès avec la probabilité p]0,1[. Notons Si l'événement « la i-ème épreuve donne un succès ». L'hypothèse de modélisation, qui doit être écrite explicitement dans une copie, est que la suite (Si)i1 est mutuellement indépendante et que P(Si)=p pour tout i.

La probabilité que les n premières épreuves échouent toutes vaut alors

P(S1S2Sn)=i=1nP(Si)=(1p)n,

et la probabilité d'obtenir au moins un succès au cours des n premières épreuves vaut 1(1p)n.

Avec p=0,1 et n=20, cela donne 10,9200,878 : une épreuve qui ne réussit qu'une fois sur dix réussit presque à coup sûr si on la répète vingt fois.

Généralités sur les variables aléatoires réelles

Définition

Définition

Soit (Ω,A) un univers muni d'un ensemble des événements. On dit que X est une variable aléatoire réelle définie sur (Ω,A) lorsque X est une application de Ω dans R telle que, pour tout réel x,

{ωΩ  ;  X(ω)x}A.

Cette définition demande simplement que les ensembles de la forme « X ne dépasse pas x » soient des événements, faute de quoi il serait impossible de leur attribuer une probabilité. Conformément au programme, démontrer qu'une application est une variable aléatoire n'est pas exigible : on ne vous le demandera jamais, et vous pouvez toujours admettre que les applications rencontrées dans les exercices en sont.

Une variable aléatoire est un nombre, pas une probabilité

C'est la confusion numéro un du chapitre, et elle coûte très cher, alors autant l'écrire en toutes lettres : une variable aléatoire est un nombre attaché au résultat de l'expérience. Si l'expérience consiste à prélever dix pièces et si X compte les pièces défectueuses, alors X prend l'une des valeurs 0,1,,10 selon le résultat obtenu. Une valeur de X n'a aucune raison d'appartenir à [0,1], elle peut être négative, elle peut valoir 1500 s'il s'agit d'un chiffre d'affaires.

Trois écritures sont donc absurdes et doivent disparaître de vos copies :

  • « P(X) » : X n'est pas un événement, on ne prend pas sa probabilité. On écrit P(X=3), P(X3), P(X[ ⁣[2,5] ⁣]).
  • « X=0,3 » pour dire que la probabilité vaut 0,3 : la bonne écriture est P(X=k)=0,3.
  • « la variable aléatoire P » : la lettre P est réservée à la probabilité.

Le mot « aléatoire » ne signifie d'ailleurs pas que X est capricieuse : X est une application, parfaitement déterminée, qui à chaque résultat ω associe le nombre X(ω). C'est le résultat ω qui est aléatoire, pas la règle qui lui associe un nombre.

Les événements associés à une variable aléatoire

Définition

Soit X une variable aléatoire réelle et soit I une partie de R. On note

[XI]={ωΩ  ;  X(ω)I}.

Pour un réel x, on note de même

[X=x]={ωΩ  ;  X(ω)=x},[Xx]={ωΩ  ;  X(ω)x},

et l'on définit de la même façon [X<x], [Xx] et [X>x].

Ces objets sont des événements : ce sont des parties de Ω, et l'on admet qu'elles appartiennent à A. Ils obéissent donc à toutes les règles de la première partie, en particulier au passage au contraire et à la formule du crible.

Exemple

Traduire des phrases en événements, et réciproquement. Une petite entreprise reçoit des commandes en ligne. On note X le nombre de commandes reçues au cours d'une journée, de sorte que X(Ω)=N.

De la phrase vers l'événement :

  • « l'entreprise ne reçoit aucune commande » s'écrit [X=0] ;
  • « elle reçoit au plus trois commandes » s'écrit [X3] ;
  • « elle reçoit au moins une commande » s'écrit [X1], qui est le contraire de [X=0] ;
  • « elle reçoit entre deux et cinq commandes, bornes comprises » s'écrit [X[ ⁣[2,5] ⁣]] ;
  • « elle reçoit plus de quatre commandes » s'écrit [X>4], c'est-à-dire [X5] puisque X est à valeurs entières.

De l'événement vers la phrase :

  • [X3][X2] se lit « le nombre de commandes vaut 2 ou 3 », c'est-à-dire [X{2,3}] ;
  • [X3]=[X>3]=[X4] se lit « au moins quatre commandes ».

Deux égalités s'utilisent constamment dans les calculs :

[X3]=[X=0][X=1][X=2][X=3],P(X1)=1P(X=0).

La première est une réunion d'événements deux à deux incompatibles, donc les probabilités s'additionnent ; la seconde est le passage au contraire, qui évite systématiquement de sommer une infinité de termes.

Piège. L'inégalité stricte et l'inégalité large ne décrivent pas le même événement, mais pour une variable à valeurs entières on peut passer de l'une à l'autre : [X>4]=[X5] et [X<4]=[X3]. Ce passage est faux pour une variable qui prendrait des valeurs non entières, et il faut donc l'avoir justifié par la phrase « X est à valeurs entières ».

L'ensemble des valeurs prises

Définition

Soit X une variable aléatoire réelle définie sur (Ω,A). On note X(Ω) l'ensemble des valeurs prises par X, c'est-à-dire

X(Ω)={X(ω)  ;  ωΩ}.

Déterminer X(Ω) est toujours la première question à traiter dans un exercice, avant tout calcul, et cela se rédige en une phrase justifiée. Si X compte les pièces défectueuses parmi 10, alors X(Ω)=[ ⁣[0,10] ⁣] ; si X est le rang du premier succès dans une répétition non bornée, alors X(Ω)=N ; si X est un gain algébrique, X(Ω) peut contenir des nombres négatifs.

Le système complet associé à une variable aléatoire

Propriété

Soit X une variable aléatoire réelle telle que X(Ω) soit fini ou dénombrable. Alors la famille

([X=x])xX(Ω)

est un système complet d'événements. On l'appelle le système complet associé à X.

Démonstration. Vérifions les deux points de la définition.

Incompatibilité deux à deux. Soient x et y deux valeurs distinctes de X(Ω). Si un résultat ω appartenait à [X=x][X=y], on aurait à la fois X(ω)=x et X(ω)=y, donc x=y, ce qui est exclu. L'intersection est donc vide.

Réunion égale à Ω. Chaque [X=x] est inclus dans Ω, donc leur réunion aussi. Réciproquement, soit ωΩ ; le nombre X(ω) est par définition un élément de X(Ω), donc ω appartient à [X=X(ω)], qui est l'un des événements de la famille. La réunion contient donc Ω.

Ce résultat, dont la démonstration tient en deux lignes, est l'outil le plus utilisé de tout le chapitre. C'est sur ce système complet que l'on conditionne dès qu'un problème comporte deux étapes dont la première produit un nombre : on tire d'abord un nombre de clients, de dés, d'appels, et le comportement de la deuxième étape dépend de ce nombre. La formule des probabilités totales s'écrit alors

P(B)=xX(Ω)P(X=x)P[X=x](B),

sous réserve que les P(X=x) soient non nuls, et c'est la méthode reine des problèmes de concours.

Variables aléatoires discrètes

Définition

Définition

Une variable aléatoire réelle X est dite discrète lorsque X(Ω) est fini, ou infini et indexé par une partie de N, c'est-à-dire lorsque l'on peut numéroter ses valeurs :

X(Ω)={x0,x1,x2,}.

Toutes les variables aléatoires de la première année sont discrètes, et la plupart sont même à valeurs entières. Les variables dont l'ensemble des valeurs est un intervalle, dites à densité, sont au programme de deuxième année.

Loi d'une variable aléatoire discrète

Définition

On appelle loi de la variable aléatoire discrète X la donnée de X(Ω) et des probabilités

P(X=x)pour tout xX(Ω).

Deux variables aléatoires ont même loi lorsqu'elles prennent les mêmes valeurs avec les mêmes probabilités.

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète. Les réels P(X=x), pour xX(Ω), sont positifs et

xX(Ω)P(X=x)=1,

cette somme étant la somme d'une série convergente lorsque X(Ω) est infini.

Démonstration. La positivité est immédiate : une probabilité appartient à [0,1]. Pour la somme, la famille ([X=x])xX(Ω) est un système complet d'événements d'après la propriété précédente, et la somme des probabilités d'un système complet vaut 1. Lorsque X(Ω) est infini, on numérote ses valeurs x0,x1,x2, et l'on applique l'additivité dénombrable à la suite ([X=xn])nN : la série converge et sa somme vaut P(Ω)=1.

La réciproque est vraie, et c'est elle que les exercices utilisent : toute famille de réels positifs de somme 1 est la loi d'une variable aléatoire. Plus précisément, si (px)xE est une famille de réels positifs indexée par une partie finie ou dénombrable E de R, avec xEpx=1, alors il existe une variable aléatoire X telle que X(Ω)=E et P(X=x)=px pour tout x. On admet ce résultat, dont la démonstration relève de la construction des espaces probabilisés.

Méthode

Déterminer une constante pour qu'une famille de réels soit une loi. L'énoncé propose P(X=k)=auk et demande la valeur de a. La rédaction attendue comporte toujours les trois mêmes étapes.

  1. Écrire la condition de positivité : tous les auk doivent être positifs. Cela donne en général le signe de a, et parfois une contrainte à ne pas oublier.
  2. Écrire la condition de somme : kauk=1, la somme portant sur tout X(Ω).
  3. Sortir a de la somme, reconnaître une série du catalogue (géométrique, dérivée, exponentielle), calculer sa somme S, et conclure a=1S.
  4. Vérifier en recalculant kP(X=k) avec la valeur trouvée : la somme doit valoir exactement 1.

Exemple

Avec une série géométrique. On cherche le réel a tel que la famille définie par P(X=k)=a(23)k pour kN soit une loi de probabilité.

Les nombres (23)k sont strictement positifs, donc la positivité impose a0. La condition de somme s'écrit

k=0+a(23)k=ak=0+(23)k=a×1123=3a,

la série géométrique de raison 23 convergeant puisque 23<1. L'égalité 3a=1 donne a=13, qui est bien positif.

Vérification. Avec a=13, on a P(X=0)=13, P(X=1)=29, P(X=2)=427, et la somme vaut 13×3=1.

Exemple

Avec la série exponentielle. On cherche le réel a tel que la famille définie par P(X=k)=a3kk! pour kN soit une loi de probabilité.

Les quantités 3kk! sont strictement positives, donc a0. La série exponentielle donne

k=0+a3kk!=ak=0+3kk!=ae3.

L'égalité ae3=1 donne a=e3. On reconnaît au passage la loi de Poisson de paramètre 3, qui sera étudiée en fin de chapitre.

Exemple

Une loi donnée par un tableau. Soit X la variable aléatoire dont la loi est la suivante.

k 2 1 1 2
P(X=k) 0,1 0,3 0,4 0,2

Les quatre nombres sont positifs et leur somme vaut 0,1+0,3+0,4+0,2=1 : c'est bien une loi de probabilité. On a X(Ω)={2,1,1,2}. Cette variable servira d'exemple de référence dans tout le reste du chapitre.

On en déduit par exemple

P(X1)=0,1+0,3+0,4=0,8,P(X>0)=0,4+0,2=0,6,P(X{1,2})=0,3+0,2=0,5.

Loi d'une variable transformée

Si X est une variable aléatoire et g une fonction définie sur X(Ω), alors Y=g(X), définie par Y(ω)=g(X(ω)), est encore une variable aléatoire, ce que l'on admet. Sa loi se déduit de celle de X par regroupement des antécédents.

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète et g une fonction définie sur X(Ω). La variable Y=g(X) est discrète, Y(Ω)=g(X(Ω)), et pour tout yY(Ω),

P(Y=y)=xX(Ω)g(x)=yP(X=x).

Démonstration. L'événement [Y=y] est l'ensemble des ω tels que g(X(ω))=y, c'est-à-dire tels que X(ω) appartienne à l'ensemble des antécédents de y par g situés dans X(Ω). Il est donc la réunion des événements [X=x] pour ces valeurs x, réunion d'événements deux à deux incompatibles. L'additivité donne la formule.

Méthode

Déterminer la loi de Y=g(X). On ne cherche jamais à « transformer les probabilités » : on transforme les valeurs, et l'on regroupe.

  1. Déterminer Y(Ω) en appliquant g à chaque valeur de X(Ω), puis en supprimant les doublons.
  2. Pour chaque valeur y de Y(Ω), chercher tous ses antécédents dans X(Ω). C'est l'étape où tout se joue.
  3. Additionner les P(X=x) correspondants.
  4. Vérifier que les P(Y=y) obtenus ont pour somme 1.

Deux cas reviennent sans cesse. Si g est injective sur X(Ω), ce qui est le cas de g:xax+b avec a0, chaque valeur a un antécédent et un seul : les probabilités sont simplement transportées, et P(Y=ax+b)=P(X=x). Si g n'est pas injective, ce qui est le cas de g:xx2 dès que X(Ω) contient deux valeurs opposées, il faut sommer les probabilités des antécédents.

Exemple

Cas affine. Reprenons la variable de référence et posons Y=2X+1. La fonction x2x+1 est strictement croissante, donc injective : chaque valeur de Y a exactement un antécédent, et la loi se transporte sans regroupement.

k 3 1 3 5
P(Y=k) 0,1 0,3 0,4 0,2

En effet Y=3 équivaut à X=2, et ainsi de suite. La somme des probabilités vaut toujours 1 : la vérification est immédiate puisque ce sont les mêmes nombres, seulement rangés en face d'autres valeurs.

Exemple

Cas du carré. Avec la même variable de référence, posons Z=X2. Les valeurs 2 et 2 ont le même carré, de même que 1 et 1 : la fonction xx2 n'est pas injective sur X(Ω)={2,1,1,2}, il faut donc regrouper.

On a Z(Ω)={1,4}, et

P(Z=1)=P(X=1)+P(X=1)=0,3+0,4=0,7,P(Z=4)=P(X=2)+P(X=2)=0,1+0,2=0,3.

Vérification. 0,7+0,3=1.

Piège. Il serait faux d'écrire « P(Z=4)=P(X=2)=0,2 » en oubliant l'antécédent négatif. Chaque fois que la fonction g n'est pas injective, la première chose à faire est de dresser la liste complète des antécédents de chaque valeur.

Moments d'une variable aléatoire discrète

Espérance : le cas fini

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète telle que X(Ω) soit fini. On appelle espérance de X le réel

E(X)=xX(Ω)xP(X=x).

L'espérance est une moyenne pondérée des valeurs possibles, chacune étant affectée du poids que la loi lui attribue. Elle a la même forme que la moyenne d'une série statistique du premier semestre,

xˉ=j=1rfjvj,

les fréquences fj étant remplacées par les probabilités P(X=x). La différence est de nature, et il ne faut jamais la perdre de vue : xˉ se calcule sur des données observées, E(X) se calcule sur un modèle. La première est un résumé du passé, la seconde une prévision théorique.

Interprétation concrète : si l'on répétait un très grand nombre de fois l'expérience, la moyenne des valeurs relevées se stabiliserait autour de E(X). Cette phrase est une intuition, pas un théorème ; l'énoncé précis, la loi des grands nombres, est au programme de deuxième année.

Exemple

Espérance de la variable de référence.

E(X)=(2)×0,1+(1)×0,3+1×0,4+2×0,2=0,20,3+0,4+0,4=0,3.

L'espérance vaut 0,3, une valeur que X ne prend jamais. C'est normal : une moyenne n'a aucune raison d'être une valeur observable, pas plus que le nombre moyen d'enfants par foyer n'est un nombre d'enfants possible.

Exemple

Un jeu équitable, et un jeu qui ne l'est pas. Une fête foraine propose le jeu suivant : on lance un dé équilibré, le joueur gagne 10 euros s'il obtient un 6 et perd 3 euros sinon. Notons G le gain algébrique du joueur, de sorte que G(Ω)={3,10} avec P(G=10)=16 et P(G=3)=56. Alors

E(G)=10×16+(3)×56=10156=560,83.

Le jeu est défavorable au joueur, qui perd en moyenne 83 centimes par partie. Un jeu est dit équitable lorsque l'espérance du gain algébrique est nulle ; il faudrait ici que le gain en cas de 6 soit g avec g6156=0, c'est-à-dire g=15 euros.

Espérance : le cas infini et la condition d'existence

Lorsque X(Ω) est infini, la somme précédente devient une série, et une série peut diverger. L'espérance n'est donc plus automatiquement définie : son existence doit être établie avant tout calcul.

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète telle que X(Ω) soit infini, ses valeurs étant numérotées x0,x1,x2, On dit que X admet une espérance lorsque la série

n0xnP(X=xn)

est absolument convergente, c'est-à-dire lorsque la série nxnP(X=xn) converge. On pose alors

E(X)=n=0+xnP(X=xn).

L'exigence de convergence absolue, et non de simple convergence, a une raison précise : elle garantit que la somme ne dépend pas de l'ordre dans lequel on numérote les valeurs de X(Ω). Or cette numérotation est arbitraire, et une espérance qui changerait de valeur selon l'ordre choisi n'aurait aucun sens. En pratique, lorsque X est à valeurs positives, ce qui est le cas de presque toutes les variables de comptage, convergence et convergence absolue sont la même chose, et il suffit d'étudier la convergence de xnP(X=xn).

Exemple

Une variable aléatoire qui n'admet pas d'espérance. Soit X une variable aléatoire telle que X(Ω)=N et

P(X=k)=1k(k+1)pour tout k1.

C'est bien une loi. Les termes sont positifs, et la décomposition 1k(k+1)=1k1k+1 donne une somme télescopique :

k=1n1k(k+1)=11n+1  n+  1.

L'espérance n'existe pas. Les valeurs sont positives, donc la convergence absolue équivaut à la convergence de

k1kP(X=k)=k1kk(k+1)=k11k+1.

Cette dernière série est la série harmonique privée de son premier terme : elle diverge. La variable X n'admet donc pas d'espérance.

Ce que cela signifie. Les grandes valeurs de X sont rares, mais pas assez rares pour compenser leur taille. Écrire « E(X)= » pour cette variable, ou même écrire « E(X) », est une faute : l'objet n'existe pas.

Piège. Dans un exercice où X(Ω) est infini, la question « calculer E(X) » se traite toujours en deux temps : d'abord une phrase qui justifie l'existence en nommant la série de référence utilisée, ensuite seulement le calcul de la somme. Une copie qui calcule sans justifier perd des points même si le résultat est juste.

Théorème de transfert

Propriété

Théorème de transfert (résultat admis par le programme). Soit X une variable aléatoire discrète et g une fonction définie sur X(Ω). Lorsque X(Ω) est fini, la variable g(X) admet toujours une espérance. Lorsque X(Ω) est infini, g(X) admet une espérance si et seulement si la série xg(x)P(X=x) converge. Dans les deux cas,

E(g(X))=xX(Ω)g(x)P(X=x).

L'intérêt de ce théorème est considérable : il permet de calculer E(g(X)) sans déterminer la loi de g(X), en travaillant uniquement avec la loi de X. Toute la suite du chapitre en dépend, à commencer par le calcul des variances.

Méthode

Calculer une espérance par le théorème de transfert.

  1. Écrire la somme xX(Ω)g(x)P(X=x), avec la fonction g demandée par l'énoncé.
  2. Si X(Ω) est infini, justifier d'abord l'existence : reconnaître la série obtenue dans le catalogue, ou majorer par une série convergente.
  3. Calculer, en se ramenant aux séries de référence par changement d'indice.
  4. Ne jamais confondre E(g(X)) et g(E(X)) : ces deux nombres sont en général différents.

Les deux usages les plus fréquents sont g:xx2, qui donne E(X2) et sert à calculer les variances, et g:xx(x1), qui donne E(X(X1)) et simplifie les calculs quand des factorielles ou des coefficients binomiaux sont en jeu.

Exemple

Deux transferts sur une loi uniforme. Soit X une variable aléatoire telle que X(Ω)=[ ⁣[1,4] ⁣] et P(X=k)=14 pour tout k.

Le moment d'ordre deux. Avec g:xx2,

E(X2)=k=14k2×14=1+4+9+164=304=7,5.

Une fonction non polynomiale. Avec g:x1x+1, aucune détermination de la loi de 1X+1 n'est nécessaire :

E(1X+1)=14(12+13+14+15)=14×30+20+15+1260=772400,321.

Le piège, en chiffres. Ici E(X)=1+2+3+44=2,5, donc 1E(X)+1=13,50,286, qui est bien différent de 0,321. De même E(X2)=7,5 alors que (E(X))2=6,25. L'espérance ne « traverse » pas les fonctions, sauf les fonctions affines, comme le dit la propriété suivante.

Linéarité et positivité

Propriété

Linéarité et positivité (résultats admis par le programme). Soit X une variable aléatoire discrète.

a. Si X admet une espérance, alors pour tous réels a et b, la variable aX+b admet une espérance et

E(aX+b)=aE(X)+b.

b. Plus généralement, si g(X) et h(X) admettent des espérances, alors pour tous réels a et b, la variable ag(X)+bh(X) admet une espérance et

E(ag(X)+bh(X))=aE(g(X))+bE(h(X)).

c. Positivité. Si X(Ω)R+ et si X admet une espérance, alors E(X)0.

Le point b ne fait pas intervenir deux variables aléatoires différentes : la quantité ag(X)+bh(X) est encore une fonction de la seule variable X, à savoir k(X) avec k=ag+bh. C'est important, car l'espérance d'une somme de deux variables aléatoires distinctes relève du chapitre de deuxième année sur les couples, et n'est pas disponible ici. Toutes les manipulations de ce cours restent à l'intérieur d'une même variable.

En prenant g constante égale à c dans le théorème de transfert, on obtient au passage E(c)=c pour toute constante c : l'espérance d'une variable certaine est sa valeur.

Propriété

Croissance. Soit X une variable aléatoire discrète, et soient g et h deux fonctions définies sur X(Ω) telles que g(x)h(x) pour tout xX(Ω). Si g(X) et h(X) admettent des espérances, alors

E(g(X))E(h(X)).

En particulier, si X admet une espérance et si mX(ω)M pour tout ω, alors mE(X)M.

Démonstration. Posons k=hg. La fonction k est positive sur X(Ω), donc la variable k(X) est à valeurs positives, et elle admet une espérance par linéarité. La positivité donne E(k(X))0, et la linéarité donne E(k(X))=E(h(X))E(g(X)). D'où l'inégalité.

Pour l'encadrement, on applique ce qui précède aux fonctions constantes xm et xM, qui encadrent xx sur X(Ω), en utilisant E(m)=m et E(M)=M.

L'encadrement final est un contrôle gratuit que l'on doit prendre l'habitude d'effectuer : une espérance sort toujours entre la plus petite et la plus grande des valeurs possibles. Une espérance de 7 pour une variable à valeurs dans [ ⁣[0,5] ⁣] signale une erreur de calcul, sans même relire le détail.

Variable centrée

Définition

Une variable aléatoire X admettant une espérance est dite centrée lorsque E(X)=0.

Propriété

Si X admet une espérance, alors la variable XE(X) est centrée.

Démonstration. Notons m=E(X), qui est un réel, pas une variable. La variable Xm est de la forme aX+b avec a=1 et b=m, donc elle admet une espérance et, par linéarité,

E(Xm)=E(X)m=mm=0.

Piège. E(X) est un nombre fixe, calculé une fois pour toutes. Écrire « E(E(X)) » n'a de sens qu'en considérant E(X) comme une variable certaine, auquel cas E(E(X))=E(X). Et surtout, E(X) ne dépend pas de ω : c'est la constante que l'on retranche à X pour la centrer.

Variance et écart-type

Définition

Soit X une variable aléatoire discrète admettant une espérance, et soit m=E(X). On dit que X admet une variance lorsque la variable (Xm)2 admet une espérance, et l'on pose alors

V(X)=E((Xm)2)=E((XE(X))2).

L'écart-type de X est le réel σ(X)=V(X).

La variance est l'espérance du carré de l'écart à la moyenne : elle mesure la dispersion de la variable autour de son espérance. Elle est toujours positive, comme espérance d'une variable positive, ce qui légitime la racine carrée. Si X s'exprime en euros, V(X) s'exprime en euros au carré alors que σ(X) s'exprime en euros : c'est l'écart-type, et non la variance, qui se compare directement aux valeurs de X et à son espérance.

Propriété

Condition d'existence. Une variable aléatoire discrète X admet une variance si et seulement si X2 admet une espérance. De plus, si X2 admet une espérance, alors X en admet une aussi.

Démonstration. Établissons d'abord la seconde affirmation. Pour tout réel x on a x1+x2 : c'est clair si x1, puisqu'alors x1 ; et si x>1, alors xx21+x2. En multipliant par P(X=x) et en sommant, les sommes partielles de la série à termes positifs xP(X=x) sont majorées par 1+E(X2). Une série à termes positifs dont les sommes partielles sont majorées converge : X admet donc une espérance.

Venons-en à l'équivalence, et notons m=E(X). Si X admet une variance, alors (Xm)2 admet une espérance, et l'identité x2=(xm)2+2mxm2 donne, par linéarité appliquée à ces fonctions de la seule variable X, l'existence de E(X2). Réciproquement, si X2 admet une espérance, alors X en admet une d'après ce qui précède, et l'identité (xm)2=x22mx+m2 donne de même l'existence de E((Xm)2) : X admet une variance.

Retenez la conséquence pratique : dans un exercice, on établit l'existence de E(X2), et l'existence de E(X) suit. Il est donc inutile, et même maladroit, de traiter les deux existences séparément quand la seconde découle de la première.

Propriété

Formule de Kœnig-Huygens. Si X admet une variance, alors

V(X)=E(X2)(E(X))2.

Démonstration. Notons m=E(X). Le théorème de transfert appliqué à la fonction g:x(xm)2 donne

V(X)=xX(Ω)(xm)2P(X=x).

Développons le carré, en gardant à l'esprit que m est une constante :

V(X)=xX(Ω)(x22mx+m2)P(X=x)=xX(Ω)x2P(X=x)    2mxX(Ω)xP(X=x)  +  m2xX(Ω)P(X=x)=E(X2)2m×m+m2×1=E(X2)m2.

La deuxième égalité est la linéarité, licite car les trois séries convergent absolument ; la troisième utilise le théorème de transfert pour la première somme, la définition de l'espérance pour la deuxième, et le fait que les probabilités d'une loi ont pour somme 1 pour la troisième.

C'est toujours cette formule que l'on utilise pour un calcul numérique : elle évite de soustraire l'espérance à chaque valeur, ce qui multiplierait les erreurs. La définition, elle, sert aux démonstrations.

Propriété

Pour toute variable aléatoire admettant une variance, V(X)0, et par conséquent

(E(X))2E(X2).

Démonstration. La variable (Xm)2 est à valeurs positives, donc son espérance est positive par positivité : V(X)0. L'inégalité annoncée est alors la formule de Kœnig-Huygens réécrite.

Exemple

Variance de la variable de référence. On a déjà E(X)=0,3. Le théorème de transfert donne

E(X2)=4×0,1+1×0,3+1×0,4+4×0,2=0,4+0,3+0,4+0,8=1,9,

et l'on retrouve bien la valeur obtenue plus haut à partir de la loi de Z=X2, à savoir 1×0,7+4×0,3=1,9 : les deux chemins concordent, comme le théorème de transfert l'annonce. Donc

V(X)=1,90,32=1,90,09=1,81,σ(X)=1,811,35.

L'écart-type 1,35 est du même ordre de grandeur que l'étendue des valeurs, qui va de 2 à 2 : le contrôle de vraisemblance passe.

Variance d'une transformée affine

Propriété

Soit X une variable aléatoire admettant une variance, et soient a et b deux réels. Alors aX+b admet une variance et

V(aX+b)=a2V(X),σ(aX+b)=aσ(X).

Démonstration. Notons m=E(X) et Y=aX+b. La linéarité donne E(Y)=am+b, donc

YE(Y)=aX+b(am+b)=a(Xm).

En élevant au carré, (YE(Y))2=a2(Xm)2. Cette variable est une fonction de X, et elle admet une espérance puisque (Xm)2 en admet une. La linéarité donne alors

V(Y)=E(a2(Xm)2)=a2E((Xm)2)=a2V(X).

En prenant la racine carrée, et puisque a2=a, on obtient σ(aX+b)=aσ(X).

Deux lectures de ce résultat. D'abord, la variance ne voit pas les translations : ajouter b à toutes les valeurs déplace la variable en bloc sans modifier sa dispersion, donc V(X+b)=V(X). Ensuite, un changement d'unité multiplie l'écart-type par le même facteur : passer d'euros à centimes multiplie σ par 100 et V par 10000.

Piège. Le carré du coefficient est la faute classique : V(3X)=9V(X), et non 3V(X). Et la valeur absolue est indispensable dans la formule sur l'écart-type, car un écart-type est positif : σ(2X)=2σ(X).

Variance nulle et loi certaine

Propriété

Soit X une variable aléatoire discrète admettant une variance. Alors V(X)=0 si et seulement si X prend la valeur E(X) avec la probabilité 1.

Démonstration. Sens direct, le plus simple. Supposons que X soit la variable certaine égale à c, c'est-à-dire P(X=c)=1. Alors E(X)=c×1=c, puis V(X)=E((Xc)2)=0×1=0, puisque la variable (Xc)2 ne prend que la valeur 0.

Réciproque. Supposons V(X)=0 et notons m=E(X). Par transfert,

0=V(X)=xX(Ω)(xm)2P(X=x),

somme de termes tous positifs. Une somme de réels positifs, finie ou somme d'une série convergente, est nulle si et seulement si tous ses termes sont nuls. Donc pour toute valeur x de X(Ω), on a (xm)2P(X=x)=0, c'est-à-dire x=m ou P(X=x)=0. Toutes les valeurs différentes de m sont donc de probabilité nulle, et comme la somme de toutes les probabilités vaut 1, il reste P(X=m)=1.

Une nuance honnête, propre au cas infini : la conclusion est que X vaut m presque sûrement, et non que X est constante en tant qu'application. Comme on l'a vu, un événement négligeable n'est pas forcément impossible, donc X peut prendre d'autres valeurs, mais seulement sur un ensemble de probabilité nulle. Lorsque X(Ω) est fini et que toutes ses valeurs sont de probabilité non nulle, ce qui est la situation habituelle, la conclusion est bien que X est la variable certaine égale à m.

Variable centrée réduite

Définition

Soit X une variable aléatoire admettant une variance, avec σ(X)0. On appelle variable centrée réduite associée à X la variable

X=XE(X)σ(X).

Propriété

Avec les notations précédentes, X admet une espérance et une variance, et

E(X)=0,V(X)=1.

Démonstration. Notons m=E(X) et σ=σ(X), avec σ>0. La variable X s'écrit aX+b avec a=1σ et b=mσ. La linéarité donne

E(X)=1σE(X)mσ=mmσ=0,

et la formule de la variance d'une transformée affine donne

V(X)=(1σ)2V(X)=σ2σ2=1,

puisque V(X)=σ2 par définition de l'écart-type.

Centrer et réduire, c'est effacer l'unité et le niveau : quelle que soit la variable de départ, X est sans dimension, de moyenne nulle et d'écart-type 1. C'est ce qui permet de comparer des grandeurs qui n'ont rien à voir, par exemple un chiffre d'affaires en euros et un nombre de réclamations. L'hypothèse σ(X)0 est indispensable : d'après le paragraphe précédent, elle revient à exclure le cas où X est presque sûrement constante, cas dans lequel il n'y a de toute façon rien à réduire.

Exemple

Avec la variable de référence, m=0,3 et σ=1,811,345, donc

X=X0,31,81.

La valeur X=2 correspond à X=1,71,3451,26 : elle se situe à environ 1,26 écart-type au-dessus de la moyenne. La valeur X=2 correspond à X1,71, soit 1,71 écart-type en dessous.

Lois usuelles finies

Loi certaine

Définition

Soit c un réel. On dit que X suit la loi certaine de valeur c lorsque X(Ω)={c}, c'est-à-dire lorsque P(X=c)=1.

Propriété

Si X suit la loi certaine de valeur c, alors E(X)=c et V(X)=0. Réciproquement, une variable aléatoire de variance nulle prend son espérance avec la probabilité 1.

Démonstration. La somme définissant l'espérance se réduit à un terme : E(X)=c×1=c. Le transfert donne ensuite E(X2)=c2×1=c2, d'où V(X)=c2c2=0 par Kœnig-Huygens. La réciproque a été démontrée à la partie précédente.

La loi certaine est le cas dégénéré du chapitre, mais la caractérisation par la variance nulle est un vrai résultat, régulièrement demandé : « montrer que si V(X)=0 alors X est certaine ».

Loi de Bernoulli

Une épreuve de Bernoulli est une expérience à deux issues seulement, que l'on convient d'appeler succès et échec. C'est le modèle de toute question fermée : le client achète ou n'achète pas, la pièce est conforme ou défectueuse, le candidat réussit ou échoue.

Définition

Soit p[0,1]. On dit que X suit la loi de Bernoulli de paramètre p, et l'on note XB(p), lorsque

X(Ω)={0,1},P(X=1)=p,P(X=0)=1p.

La valeur 1 code le succès et la valeur 0 code l'échec.

C'est bien une loi de probabilité : les deux nombres p et 1p sont positifs puisque p[0,1], et leur somme vaut 1.

Propriété

Si XB(p), alors X admet une espérance et une variance, et

E(X)=p,V(X)=p(1p).

Démonstration. L'ensemble X(Ω) est fini, donc l'existence est acquise. Par définition de l'espérance,

E(X)=0×(1p)+1×p=p.

Le théorème de transfert avec g:xx2 donne

E(X2)=02×(1p)+12×p=p,

ce qui n'a rien d'étonnant puisque 02=0 et 12=1 : la variable X2 est égale à X. La formule de Kœnig-Huygens donne alors

V(X)=pp2=p(1p).

Définition

Soit A un événement. On appelle indicatrice de A la variable aléatoire 1A définie par

1A(ω)={1si ωA0si ωA.

Propriété

Pour tout événement A, l'indicatrice 1A suit la loi B(P(A)), et par conséquent

E(1A)=P(A),V(1A)=P(A)(1P(A)).

Démonstration. L'événement [1A=1] est exactement A et l'événement [1A=0] est exactement A, d'après la définition. Donc P(1A=1)=P(A), ce qui est la définition de la loi B(P(A)). Les deux formules suivent de la propriété précédente.

L'égalité E(1A)=P(A) est le pont entre les événements et les nombres : elle dit qu'une probabilité est une espérance déguisée, et c'est elle qui permettra, en deuxième année, de démontrer des résultats sur les probabilités en passant par des espérances.

Exemple

Une machine produit des pièces dont 3 % sont défectueuses. On prélève une pièce et l'on pose X=1 si elle est défectueuse, X=0 sinon. Alors XB(0,03), donc

E(X)=0,03,V(X)=0,03×0,97=0,0291,σ(X)=0,02910,171.

L'espérance 0,03 se lit comme la proportion moyenne de pièces défectueuses, ce qui est cohérent avec l'énoncé.

Loi uniforme sur un intervalle d'entiers

Définition

Soient a et b deux entiers avec ab. On dit que X suit la loi uniforme sur [ ⁣[a,b] ⁣], et l'on note XU([ ⁣[a,b] ⁣]), lorsque

X(Ω)=[ ⁣[a,b] ⁣]etP(X=k)=1ba+1pour tout k[ ⁣[a,b] ⁣].

L'entier n=ba+1 est le nombre d'entiers de [ ⁣[a,b] ⁣] : il faut compter les deux bornes, et l'oubli du « +1 » est l'erreur la plus fréquente sur cette loi. C'est bien une loi de probabilité, puisque l'on additionne n termes tous égaux à 1n, ce qui donne 1.

Traitons d'abord le cas a=1, qui sert de brique de base.

Propriété

Si XU([ ⁣[1,n] ⁣]), alors

E(X)=n+12,V(X)=n2112.

Démonstration. L'ensemble des valeurs est fini, donc l'existence est acquise. En utilisant la somme des n premiers entiers,

E(X)=k=1nk×1n=1n×n(n+1)2=n+12.

Le théorème de transfert et la somme des carrés des n premiers entiers donnent

E(X2)=k=1nk2×1n=1n×n(n+1)(2n+1)6=(n+1)(2n+1)6.

La formule de Kœnig-Huygens donne alors

V(X)=(n+1)(2n+1)6(n+12)2=(n+1)(2n+16n+14)=(n+1)×2(2n+1)3(n+1)12=(n+1)×4n+23n312=(n+1)(n1)12  =  n2112.

Propriété

Si XU([ ⁣[a,b] ⁣]), alors

E(X)=a+b2,V(X)=(ba+1)2112.

Démonstration. Posons n=ba+1 et Y=Xa+1. La fonction xxa+1 est affine de coefficient directeur 1, donc injective : la loi de Y se déduit de celle de X par simple transport. Comme X décrit [ ⁣[a,b] ⁣], la variable Y décrit [ ⁣[1,n] ⁣], et pour tout k[ ⁣[1,n] ⁣],

P(Y=k)=P(X=k+a1)=1n.

Ainsi YU([ ⁣[1,n] ⁣]), et la propriété précédente s'applique à Y.

Comme X=Y+a1, la linéarité de l'espérance donne

E(X)=E(Y)+a1=n+12+a1=ba+22+a1=ba+2+2a22=a+b2,

et la formule donnant la variance d'une transformée affine, appliquée avec un coefficient directeur égal à 1, donne

V(X)=V(Y)=n2112=(ba+1)2112.

Cette rédaction, qui ramène le cas général au cas a=1 par une translation, est la rédaction attendue : refaire les sommes en partant de a est possible, mais nettement plus lourd et beaucoup plus exposé aux erreurs de calcul.

Exemple

a. Le dé équilibré. Si X est le résultat d'un lancer de dé à six faces équilibré, alors XU([ ⁣[1,6] ⁣]), donc

E(X)=72=3,5,V(X)=36112=35122,92,σ(X)=35121,71.

b. Un tirage de jeton. Une urne contient des jetons numérotés de 5 à 12, indiscernables au toucher, et l'on en tire un au hasard. Le numéro X obtenu suit U([ ⁣[5,12] ⁣]), avec n=125+1=8 jetons. Donc

E(X)=5+122=8,5,V(X)=82112=6312=5,25,σ(X)=5,252,29.

L'espérance 8,5 est bien le milieu de [ ⁣[5,12] ⁣], ce qui est le contrôle immédiat de ce genre de calcul.

Loi binomiale

Définition

On appelle schéma de Bernoulli de paramètres n et p la répétition de n épreuves de Bernoulli identiques et indépendantes, chacune donnant un succès avec la probabilité p.

Les trois mots comptent, et il faut les vérifier un par un avant d'invoquer une loi binomiale : les épreuves sont au nombre de n fixé à l'avance, elles sont identiques, c'est-à-dire de même probabilité de succès, et elles sont indépendantes. Un tirage sans remise dans une urne ne relève donc jamais du schéma de Bernoulli, puisque la composition de l'urne change d'un tirage à l'autre.

Définition

Soient nN et p[0,1]. On dit que X suit la loi binomiale de paramètres n et p, et l'on note XB(n,p), lorsque

X(Ω)=[ ⁣[0,n] ⁣]etP(X=k)=(nk)pk(1p)nkpour tout k[ ⁣[0,n] ⁣].

Propriété

Dans un schéma de Bernoulli de paramètres n et p, la variable X égale au nombre de succès obtenus suit la loi B(n,p).

Démonstration. Modélisons l'expérience par l'univers Ω={S,E}n, dont les éléments sont les mots de n lettres formés de S (succès) et de E (échec) : un tel mot décrit complètement le déroulement des n épreuves. Notons Si l'événement « la i-ème épreuve donne un succès », de probabilité p, les n événements S1,,Sn étant mutuellement indépendants par hypothèse.

Probabilité d'un mot fixé. Soit w un mot comportant exactement k lettres S, aux positions i1,,ik, et donc nk lettres E aux autres positions. L'événement « le déroulement est exactement w » est l'intersection des Si pour i dans les positions de succès et des Si pour les autres. L'indépendance mutuelle, stable par passage au contraire, donne

P({w})=pk(1p)nk,

quantité qui ne dépend que du nombre de succès, pas de leurs positions.

Dénombrement. L'événement [X=k] est la réunion des {w} pour tous les mots w comportant exactement k lettres S. Se donner un tel mot, c'est se donner l'ensemble des k positions occupées par les succès parmi les n positions disponibles, donc une partie à k éléments de [ ⁣[1,n] ⁣] : il y a (nk) mots de ce type.

Conclusion. Ces événements élémentaires sont deux à deux incompatibles, donc leurs probabilités s'additionnent :

P(X=k)=(nk)pk(1p)nk.

Propriété

La famille précédente est bien une loi de probabilité :

k=0n(nk)pk(1p)nk=1.

Démonstration. Les termes sont positifs, et la formule du binôme de Newton, appliquée aux deux réels p et 1p, donne

k=0n(nk)pk(1p)nk=(p+(1p))n=1n=1.

Avant de calculer l'espérance, isolons les deux identités de calcul qui rendent tout possible.

Propriété

Pour tous entiers n et k :

k(nk)=n(n1k1)si 1kn,k(k1)(nk)=n(n1)(n2k2)si 2kn.

Démonstration. Pour la première, on part de la formule explicite du coefficient binomial :

k(nk)=k×n!k!(nk)!=n!(k1)!(nk)!=n×(n1)!(k1)!((n1)(k1))!=n(n1k1),

où l'on a simplifié kk!=1(k1)! et remarqué que nk=(n1)(k1).

Pour la seconde, on procède de même :

k(k1)(nk)=k(k1)×n!k!(nk)!=n!(k2)!(nk)!=n(n1)×(n2)!(k2)!((n2)(k2))!,

c'est-à-dire n(n1)(n2k2), puisque nk=(n2)(k2).

Propriété

Si XB(n,p), alors

E(X)=np,V(X)=np(1p).

Démonstration. Posons q=1p. L'ensemble X(Ω) est fini, donc l'espérance et la variance existent.

Espérance. Le terme d'indice k=0 est nul, on peut donc démarrer la somme à k=1 et appliquer la première identité :

E(X)=k=0nk(nk)pkqnk=k=1nn(n1k1)pkqnk=npk=1n(n1k1)pk1qnk.

Posons j=k1, de sorte que j décrit [ ⁣[0,n1] ⁣] et que nk=(n1)j :

E(X)=npj=0n1(n1j)pjq(n1)j=np(p+q)n1=np,

la dernière égalité venant de la formule du binôme et de p+q=1.

Moment factoriel d'ordre deux. Le théorème de transfert appliqué à g:xx(x1) donne, les termes d'indices 0 et 1 étant nuls,

E(X(X1))=k=0nk(k1)(nk)pkqnk=k=2nn(n1)(n2k2)pkqnk=n(n1)p2k=2n(n2k2)pk2qnk.

Le changement d'indice j=k2 donne, avec nk=(n2)j,

E(X(X1))=n(n1)p2j=0n2(n2j)pjq(n2)j=n(n1)p2(p+q)n2=n(n1)p2.

Variance. Comme x2=x(x1)+x pour tout réel x, la linéarité appliquée à ces deux fonctions de la même variable X donne

E(X2)=E(X(X1))+E(X)=n(n1)p2+np.

La formule de Kœnig-Huygens conclut :

V(X)=n(n1)p2+np(np)2=n2p2np2+npn2p2=npnp2=np(1p).

Un chemin interdit à ce stade. Vous rencontrerez dans certains ouvrages l'argument « une binomiale est une somme de n variables de Bernoulli indépendantes, donc son espérance est np ». Cet argument est correct, mais il utilise l'espérance d'une somme de variables aléatoires, qui est au programme de deuxième année : il n'est pas disponible ici, et une copie qui l'emploie s'appuie sur un résultat non démontré. Le calcul direct ci-dessus est le seul chemin autorisé en première année, et il faut savoir le refaire en entier.

Méthode

Justifier qu'une variable suit une loi binomiale. La justification tient en quatre phrases, et elle est attendue telle quelle dans une copie.

  1. Nommer l'épreuve de Bernoulli et dire ce qu'est un succès : « on appelle succès l'événement : la pièce prélevée est défectueuse ».
  2. Vérifier les trois conditions du schéma : les épreuves sont au nombre de n fixé, elles sont identiques (même probabilité p de succès), elles sont indépendantes (tirage avec remise, ou population assez grande pour que l'énoncé le pose).
  3. Dire ce que compte la variable : « X est le nombre de succès au cours des n épreuves ».
  4. Conclure : « donc XB(n,p) », puis donner X(Ω)=[ ⁣[0,n] ⁣] et la formule de P(X=k).

Sans l'étape 2, la réponse ne vaut rien : c'est elle que le correcteur cherche.

Exemple

Contrôle qualité. Une chaîne produit des pièces dont 20 % sont défectueuses. On en prélève 10 au hasard dans un stock assez grand pour que les prélèvements puissent être considérés comme indépendants, et l'on note X le nombre de pièces défectueuses parmi les 10.

Reconnaissance de la loi. Le prélèvement d'une pièce est une épreuve de Bernoulli dont le succès est « la pièce est défectueuse », de probabilité p=0,2. On répète 10 fois cette épreuve de façon identique et indépendante, et X compte les succès : donc XB(10;0,2), avec X(Ω)=[ ⁣[0,10] ⁣] et

P(X=k)=(10k)(0,2)k(0,8)10k.

Quelques probabilités.

P(X=0)=(0,8)100,107,P(X=3)=(103)(0,2)3(0,8)7=120×0,008×0,20971520,201.

La probabilité d'avoir au moins une pièce défectueuse se calcule par passage au contraire :

P(X1)=1P(X=0)=1(0,8)100,893.

Moments.

E(X)=10×0,2=2,V(X)=10×0,2×0,8=1,6,σ(X)=1,61,26.

Sur un lot de 10 pièces, on en attend donc 2 défectueuses en moyenne, ce qui est cohérent avec le taux de 20 % annoncé.

Le binôme de Newton relu comme une somme de probabilités

Propriété

Application de la loi binomiale à la formule du binôme. Soient a et b deux réels strictement positifs et n un entier naturel non nul. En posant p=aa+b, on a p]0,1[ et 1p=ba+b, et la relation « la somme des probabilités d'une loi B(n,p) vaut 1 » se relit exactement comme la formule du binôme de Newton :

(a+b)n=k=0n(nk)akbnk.

Démonstration. Comme a>0 et b>0, le réel p=aa+b appartient à ]0,1[, et

1p=a+baa+b=ba+b.

Soit XB(n,p). La somme des probabilités de sa loi vaut 1, donc

1=k=0n(nk)(aa+b)k(ba+b)nk=1(a+b)nk=0n(nk)akbnk,

puisque les dénominateurs se regroupent en (a+b)k(a+b)nk=(a+b)n. En multipliant par (a+b)n, on obtient la formule annoncée.

L'intérêt de cette lecture est double. D'une part, elle montre que la formule du binôme et la loi binomiale sont le même objet vu de deux côtés, ce qui explique le nom de la loi. D'autre part, dans l'autre sens, elle fournit la vérification réflexe de tout calcul binomial : dès qu'une somme de la forme k(nk)ukvnk apparaît dans un calcul, elle vaut (u+v)n, et c'est ce que nous avons utilisé deux fois dans la démonstration de l'espérance et de la variance, après l'avoir utilisé une première fois pour vérifier que la somme des probabilités vaut 1.

Lois usuelles infinies

Loi géométrique

Définition

Soit p]0,1[. On dit que X suit la loi géométrique de paramètre p, et l'on note XG(p), lorsque

X(Ω)=NetP(X=k)=p(1p)k1pour tout kN.

Propriété

On répète indéfiniment, de façon identique et indépendante, une épreuve de Bernoulli de probabilité de succès p]0,1[. Alors la variable X égale au rang du premier succès suit la loi G(p).

Démonstration. Notons Si l'événement « la i-ème épreuve donne un succès », la suite (Si)i1 étant mutuellement indépendante avec P(Si)=p.

Le premier succès a lieu au rang k si et seulement si les k1 premières épreuves échouent et la k-ième réussit :

[X=k]=S1S2Sk1Sk.

L'indépendance mutuelle, stable par passage au contraire, transforme cette intersection en produit :

P(X=k)=(1p)××(1p)k1 facteurs×p=p(1p)k1.

Une précision de modélisation, dans l'esprit du programme qui demande de ne soulever aucune difficulté théorique. Le résultat « aucune épreuve ne donne jamais de succès » existe dans l'univers, mais on a démontré en première partie qu'il est négligeable. On convient donc de l'écarter, ce qui permet d'écrire X(Ω)=N et de considérer que X est définie partout.

Propriété

La famille précédente est bien une loi de probabilité :

k=1+p(1p)k1=1.

Démonstration. Posons q=1p, de sorte que q]0,1[ et q<1. Les termes sont positifs, et la série géométrique donne

k=1+pqk1=pj=0+qj=p×11q=pp=1,

après le changement d'indice j=k1.

Propriété

Si XG(p), alors pour tout entier naturel k,

P(X>k)=(1p)k,P(Xk)=1(1p)k.

Démonstration. Avec les notations précédentes, l'événement [X>k] signifie que le premier succès n'a pas encore eu lieu au bout de k épreuves, c'est-à-dire que les k premières épreuves ont toutes échoué :

[X>k]=S1Sk,d’ouˋP(X>k)=(1p)k.

On peut aussi le retrouver par le calcul, en sommant la série à partir du rang k+1 :

P(X>k)=j=k+1+pqj1=pqki=0+qi=pqk×1p=qk,

avec le changement d'indice i=jk1. La seconde formule est le passage au contraire.

Propriété

Si XG(p), alors X admet une espérance et une variance, et

E(X)=1p,V(X)=1pp2.

Démonstration. Posons q=1p, avec q<1.

Espérance. Les termes kpqk1 sont positifs, donc la convergence absolue équivaut à la convergence. La première série dérivée du chapitre sur les séries donne, pour q<1,

k=1+kqk1=1(1q)2,

série convergente. Par conséquent X admet une espérance et

E(X)=k=1+kpqk1=p×1(1q)2=pp2=1p.

Moment factoriel d'ordre deux. Le théorème de transfert avec g:xx(x1) donne, le terme d'indice k=1 étant nul,

E(X(X1))=k=2+k(k1)pqk1=pqk=2+k(k1)qk2,

où l'on a écrit qk1=q×qk2. La seconde série dérivée vaut 2(1q)3, donc la série converge et

E(X(X1))=pq×2p3=2qp2.

Variance. Comme x2=x(x1)+x, la linéarité donne

E(X2)=2qp2+1p,

quantité finie, donc X admet bien une variance. La formule de Kœnig-Huygens donne alors

V(X)=2qp2+1p1p2=2q+p1p2=2qqp2  =  qp2  =  1pp2,

la troisième ligne utilisant p1=q.

L'espérance 1p se retient sans effort par le bon sens : si une épreuve réussit une fois sur cinq, il faut s'attendre à cinq essais pour décrocher le premier succès.

Absence de mémoire

Propriété

Absence de mémoire de la loi géométrique. Si XG(p), alors pour tous entiers naturels n et k,

P[X>n]([X>n+k])=P(X>k).

Démonstration. Le conditionnement est licite : P(X>n)=(1p)n est strictement positif, puisque 0<1p<1.

Comme n+kn, l'événement [X>n+k] est inclus dans [X>n], donc leur intersection vaut [X>n+k]. La définition de la probabilité conditionnelle donne alors

P[X>n]([X>n+k])=P([X>n+k][X>n])P(X>n)=(1p)n+k(1p)n=(1p)k=P(X>k).

Traduisons. Sachant que les n premières épreuves ont toutes échoué, la probabilité qu'il faille encore attendre plus de k épreuves est la même qu'au tout début de l'expérience : le processus a oublié son passé. C'est la formulation savante d'un fait que l'intuition refuse souvent : une pièce qui vient de donner dix fois face n'a pas plus de chances de donner pile au lancer suivant.

Piège. Cette propriété est parfois invoquée à tort pour justifier qu'une variable suit une loi géométrique. Dans un exercice, la justification se fait par la modélisation, à savoir « rang du premier succès dans une répétition d'épreuves identiques et indépendantes », et non par l'absence de mémoire.

Exemple

Prospection commerciale. Un commercial appelle des prospects dans les mêmes conditions et de façon indépendante ; chaque appel aboutit à une signature avec la probabilité p=0,25. On note X le rang du premier appel qui aboutit, de sorte que XG(0,25).

Quelques probabilités.

P(X=1)=0,25,P(X=3)=0,25×(0,75)2=0,25×0,56250,141,P(X>5)=(0,75)50,237.

Il y a donc environ 23,7 % de chances que les cinq premiers appels échouent tous.

Moments.

E(X)=10,25=4,V(X)=0,750,252=0,750,0625=12,σ(X)=123,46.

Le commercial signe donc en moyenne au quatrième appel, mais avec une dispersion importante.

Absence de mémoire. Les cinq premiers appels ont échoué. La probabilité qu'il en faille encore plus de trois vaut

P[X>5]([X>8])=P(X>3)=(0,75)30,422,

exactement comme si l'on repartait de zéro. Les cinq échecs déjà encaissés n'améliorent en rien les chances des appels suivants.

Loi de Poisson

La loi de Poisson est la loi de référence des comptages d'événements rares sur une période ou une zone données : nombre d'appels reçus par un standard en une minute, nombre de pannes d'une machine dans le mois, nombre de sinistres déclarés à un assureur dans l'année, nombre de clients se présentant à un guichet en un quart d'heure, nombre de défauts sur un mètre de tissu. Le point commun de ces situations est qu'un très grand nombre d'occasions se présentent, chacune ayant une très faible probabilité de produire l'événement compté.

Définition

Soit λ>0. On dit que X suit la loi de Poisson de paramètre λ, et l'on note XP(λ), lorsque

X(Ω)=NetP(X=k)=eλλkk!pour tout kN.

Propriété

La famille précédente est bien une loi de probabilité :

k=0+eλλkk!=1.

Démonstration. Les termes sont positifs, puisque λ>0 et que l'exponentielle est strictement positive. La série exponentielle donne, pour tout réel x, k0xkk!=ex. Appliquée à x=λ, elle donne

k=0+eλλkk!=eλk=0+λkk!=eλeλ=e0=1.

Propriété

Si XP(λ), alors X admet une espérance et une variance, et

E(X)=λ,V(X)=λ.

Démonstration. Espérance. Les termes sont positifs, donc la convergence absolue équivaut à la convergence. Le terme d'indice k=0 est nul, et pour k1 on simplifie kk!=1(k1)! :

k=0+keλλkk!=eλk=1+λk(k1)!=eλλk=1+λk1(k1)!=eλλj=0+λjj!=eλλeλ  =  λ,

avec le changement d'indice j=k1. La série converge, donc X admet une espérance et E(X)=λ.

Moment factoriel d'ordre deux. Le théorème de transfert avec g:xx(x1) donne, les termes d'indices 0 et 1 étant nuls et k(k1)k!=1(k2)! pour k2 :

E(X(X1))=eλk=2+λk(k2)!=eλλ2k=2+λk2(k2)!=eλλ2eλ  =  λ2,

avec le changement d'indice j=k2.

Variance. Comme x2=x(x1)+x, la linéarité donne E(X2)=λ2+λ, quantité finie : X admet une variance, et la formule de Kœnig-Huygens donne

V(X)=λ2+λλ2=λ.

La loi de Poisson est la seule loi du chapitre dont l'espérance et la variance sont égales quel que soit son paramètre : d'autres y parviennent pour une valeur particulière, ainsi G(12) dont l'espérance et la variance valent 2, ou U([ ⁣[1,7] ⁣]) dont l'espérance et la variance valent 4. C'est un moyen de contrôle commode, et parfois un indice de modélisation : si des données de comptage présentent une moyenne et une variance très proches, le modèle de Poisson est plausible.

Exemple

Un standard téléphonique. Le nombre X d'appels reçus en une minute par le standard d'une agence suit une loi de Poisson de paramètre λ=3.

Quelques probabilités. Avec e30,04979,

P(X=0)=e30,050,P(X=1)=3e30,149,P(X=2)=92e30,224.

La probabilité de recevoir au moins trois appels se calcule par passage au contraire :

P(X3)=1(P(X=0)+P(X=1)+P(X=2))=18,5e310,423=0,577.

Moments.

E(X)=3,V(X)=3,σ(X)=31,73.

Le standard reçoit donc trois appels par minute en moyenne, et il reçoit au moins trois appels un peu plus d'une minute sur deux.

Le lien entre loi binomiale et loi de Poisson

Propriété

Soit λ>0 et soit k un entier naturel fixé. Pour tout entier n>λ, le réel λn appartient à ]0,1[, et

(nk)(λn)k(1λn)nk  n+  eλλkk!.

Il faut lire cet énoncé pour ce qu'il est, à savoir un calcul de limite portant, pour chaque valeur de k fixée, sur une suite de nombres réels. Sa démonstration est un exercice classique du chapitre, et n'est pas reprise ici. La notion qui lui donnerait tout son sens, celle de convergence en loi d'une suite de variables aléatoires, est au programme de deuxième année : on se garde donc bien d'écrire ici qu'une suite de variables binomiales « converge en loi » vers une variable de Poisson, formulation qui n'a pas encore de définition à ce stade.

L'usage pratique, lui, est immédiat : une loi binomiale à grand nombre d'épreuves et faible probabilité de succès se comporte comme une loi de Poisson de paramètre λ=np. Les critères usuellement retenus sont n grand (au moins quelques dizaines), p petit (de l'ordre de 0,1 au plus) et np modéré. L'intérêt est calculatoire : les coefficients binomiaux d'indice élevé sont pénibles à manipuler, alors que la formule de Poisson est immédiate.

Exemple

Une approximation en chiffres. Une compagnie assure 200 contrats indépendants, chacun donnant lieu à un sinistre dans l'année avec la probabilité 0,01. Le nombre X de sinistres suit B(200;0,01), d'espérance np=2.

Comparons les probabilités exactes et les valeurs fournies par la loi P(2).

k loi B(200;0,01) loi P(2)
0 0,1340 0,1353
1 0,2707 0,2707

Les valeurs sont arrondies à 104 près. L'écart est de l'ordre du millième, pour un calcul beaucoup plus court : c'est exactement ce que l'on attend d'une approximation. On notera au passage que les variances, elles, ne coïncident pas exactement : np(1p)=1,98 pour la binomiale contre λ=2 pour la loi de Poisson, l'écart étant d'autant plus faible que p est petit.

Récapitulatif des six lois usuelles

Loi Notation X(Ω) P(X=k) E(X) V(X)
Certaine {c} P(X=c)=1 c 0
Bernoulli B(p) {0,1} P(X=1)=p p p(1p)
Uniforme U([ ⁣[a,b] ⁣]) [ ⁣[a,b] ⁣] 1ba+1 a+b2 (ba+1)2112
Binomiale B(n,p) [ ⁣[0,n] ⁣] (nk)pk(1p)nk np np(1p)
Géométrique G(p) N p(1p)k1 1p 1pp2
Poisson P(λ) N eλλkk! λ λ

Trois remarques pour utiliser ce tableau sans se tromper. La loi uniforme sur [ ⁣[1,n] ⁣] est le cas particulier a=1, b=n, avec E(X)=n+12 et V(X)=n2112. La loi de Bernoulli est le cas particulier n=1 de la loi binomiale, ce que confirment les formules : np=p et np(1p)=p(1p). Enfin, la loi géométrique commence à k=1, alors que la loi de Poisson commence à k=0 : c'est la source d'erreur numéro un dans les changements d'indice.

Méthodes du chapitre

Méthode

Déterminer la loi d'une variable aléatoire. Quatre étapes, toujours dans cet ordre, et chacune rédigée.

  1. Décrire X en français, puis déterminer X(Ω) avec une justification : pourquoi ces valeurs, et pourquoi pas d'autres. Une erreur ici invalide tout le reste.
  2. Calculer P(X=k) pour un k générique de X(Ω), en écrivant d'abord l'événement [X=k] à l'aide d'événements dont on sait calculer la probabilité (intersections, réunions, conditionnements). Si plusieurs cas se présentent selon la position de k, traiter chaque cas séparément et le dire.
  3. Vérifier que la somme des probabilités vaut 1. C'est la seule vérification autonome dont vous disposiez, et elle détecte la quasi-totalité des erreurs de calcul.
  4. Conclure en récapitulant la loi, sous forme de tableau si X(Ω) est petit, sous forme de formule sinon.

Méthode

Reconnaître une loi usuelle et rédiger la justification attendue. Le correcteur cherche la vérification des hypothèses, pas le nom de la loi.

  1. Loi de Bernoulli : l'expérience n'a que deux issues, et X vaut 1 en cas de succès, 0 sinon. Préciser ce qu'est le succès et sa probabilité.
  2. Loi uniforme sur [ ⁣[a,b] ⁣] : X prend les valeurs entières de a à b, toutes avec la même probabilité. Le mot « au hasard » ou « indiscernables » de l'énoncé justifie l'équiprobabilité, et il faut le citer.
  3. Loi binomiale B(n,p) : nombre de succès dans un schéma de Bernoulli. Vérifier les trois conditions, à savoir n fixé, épreuves identiques, épreuves indépendantes. Un tirage sans remise disqualifie immédiatement cette loi.
  4. Loi géométrique G(p) : rang du premier succès dans une répétition non bornée d'épreuves identiques et indépendantes. Vérifier que X(Ω)=N, l'oubli de la valeur 0 étant caractéristique.
  5. Loi de Poisson P(λ) : elle n'est presque jamais « reconnue », elle est posée par l'énoncé ou obtenue par approximation d'une binomiale. Vérifier que X(Ω)=N et identifier λ, qui est l'espérance.

Une fois la loi identifiée, ne redémontrez pas son espérance et sa variance : citez-les. En revanche, si l'énoncé demande de les établir, il faut refaire le calcul complet.

Méthode

Calculer une espérance quand X(Ω) est infini. L'ordre des opérations n'est pas négociable : on justifie avant de calculer.

  1. Écrire la série kkP(X=k), en précisant l'ensemble d'indices.
  2. Justifier l'existence : dire que les termes sont positifs (auquel cas convergence absolue et convergence coïncident), puis identifier la série de référence, à savoir géométrique, dérivée première, dérivée seconde, ou exponentielle. Conclure par la phrase « donc X admet une espérance ».
  3. Calculer la somme en se ramenant à la série de référence par un changement d'indice, en veillant à l'exposant : les formules du cours portent sur qk1 et qk2, pas sur qk.
  4. Pour la variance, passer par E(X(X1)) plutôt que par E(X2) chaque fois que des factorielles ou des coefficients binomiaux sont en jeu : les simplifications sont bien plus nettes. Puis utiliser E(X2)=E(X(X1))+E(X) et Kœnig-Huygens.
  5. Contrôler : une espérance de variable positive est positive, une variance est positive, et l'ordre de grandeur doit être compatible avec les valeurs les plus probables.

Méthode

Conditionner par les valeurs d'une variable aléatoire. C'est la méthode reine des problèmes en deux temps, où la première étape produit un nombre dont dépend la seconde.

  1. Identifier la variable qui porte l'information manquante, appelons-la N : le nombre de clients entrés, le nombre de dés lancés, le rang du premier succès.
  2. Poser le système complet associé : la famille ([N=n])nN(Ω) est un système complet d'événements, et il faut l'écrire avec cette phrase, qui vaut justification.
  3. Écrire la formule des probabilités totales pour l'événement ou la valeur cherchée :
P(X=k)=nN(Ω)P(N=n)P[N=n](X=k).
  1. Calculer chaque probabilité conditionnelle en se plaçant « à N=n fixé » : c'est là que l'énoncé devient une situation connue, souvent une loi binomiale de paramètres n et p.
  2. Sommer, en reconnaissant la série obtenue, et vérifier que le résultat définit bien une loi.

Pour finir, la liste des fautes qui coûtent le plus de points sur ce chapitre. Confondre la variable aléatoire X, qui est un nombre, avec une probabilité, et écrire « P(X) ». Calculer une espérance sur un ensemble de valeurs infini sans avoir justifié son existence. Écrire E(g(X))=g(E(X)), en particulier E(X2)=(E(X))2, alors que ces égalités ne valent que pour les fonctions affines. Oublier le carré dans V(aX+b)=a2V(X). Oublier un antécédent en déterminant la loi de X2. Oublier le « +1 » dans le nombre d'entiers de [ ⁣[a,b] ⁣]. Annoncer une loi binomiale pour un tirage sans remise. Démarrer une loi géométrique à k=0 ou une loi de Poisson à k=1. Et enfin, sur un univers infini, conclure qu'un événement est impossible parce que sa probabilité est nulle.

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.