ECG appliquées · Chapitre 11 · Troisième semestre
Algèbre linéaire
2e année
Espaces vectoriels réels de dimension finie, endomorphismes, réduction et diagonalisation des matrices carrées.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Espaces vectoriels réels de dimension finie
- Endomorphismes
- Réduction et diagonalisation des matrices carrées
La première année vous a laissé avec deux objets bien distincts. D'un côté, les matrices : des tableaux que l'on additionne, que l'on multiplie, que l'on inverse parfois, et dont on calcule le rang par un pivot. De l'autre, les sous-espaces vectoriels de : des ensembles de vecteurs, décrits par des générateurs ou par des équations, mesurés par leur dimension. Ce chapitre les réunit en une seule idée, et cette idée est simple à énoncer : une matrice n'est rien d'autre qu'une application linéaire lue dans une base. Changez la base, la matrice change ; l'application, elle, ne change pas. Toute la deuxième année d'algèbre linéaire consiste à exploiter cette liberté, en cherchant, pour une application donnée, la base dans laquelle sa matrice est la plus simple possible. Quand cette matrice la plus simple est diagonale, on dit qu'on a diagonalisé, et la plupart des questions difficiles deviennent alors des calculs de puissances de nombres réels.
Le programme de la voie ECG fixe pour ce chapitre un cadre qu'il faut connaître, car il détermine exactement ce qu'on vous demandera. Il écrit que « l'objectif est d'avoir la possibilité d'utiliser des espaces vectoriels concrets, naturellement isomorphes à , sans introduire les espaces vectoriels abstraits », et que la partie consacrée aux espaces vectoriels « doit être traitée dans sa plus simple expression ». Autrement dit : il n'y a pas d'espace vectoriel mystérieux à découvrir. Il y en a trois, et trois seulement, que vous manipulez déjà depuis un an : l'espace des -uplets, l'espace des matrices, et l'espace des polynômes de degré au plus . Tout le reste du chapitre se passe dans ces trois espaces et dans leurs sous-espaces.
Le même souci de concret gouverne la troisième partie, celle de la réduction. Le texte y précise qu'« on évitera les méthodes trop calculatoires pour la recherche des éléments propres » et que « la résolution de systèmes à paramètres est déconseillée ». Cette phrase a une conséquence lourde, et il faut la mesurer tout de suite : dans ce programme, le polynôme caractéristique n'existe pas. Vous ne le rencontrerez ni ici, ni dans un sujet de concours de la voie appliquée. Les valeurs propres se cherchent autrement : en résolvant le système pour repérer les qui donnent une solution non nulle, en exploitant un polynôme annulateur de la matrice, ou en lisant une structure particulière (matrice triangulaire, lignes de même somme, matrice non inversible). Les énoncés de concours sont d'ailleurs presque toujours guidés : on vous fait calculer , vous constatez une relation du type , et le spectre en découle en deux lignes.
Le plan suit la construction. Les sections et installent le vocabulaire des espaces vectoriels de dimension finie : les trois espaces de référence, les familles libres, les bases, la dimension, le rang. Les sections et passent aux applications linéaires, à leur noyau, à leur image, au théorème du rang, puis à leur écriture matricielle. La section traite le changement de base, qui est le cœur technique du chapitre, et introduit les matrices semblables. Les sections à sont consacrées à la réduction proprement dite : éléments propres, polynômes annulateurs, diagonalisation. La section récolte les fruits, avec le calcul des puissances -ièmes et les suites récurrentes linéaires, qui sont l'application reine des concours. La dernière section rassemble l'essentiel et les erreurs à ne pas commettre.
Voici enfin les notations en vigueur dans tout le chapitre. Les lettres et désignent des entiers naturels non nuls. Les espaces vectoriels sont notés , , , leurs sous-espaces ou , et leurs éléments, appelés vecteurs, sont notés , , . Les scalaires sont des réels, notés , , , . Une base est notée ou , et la matrice colonne des coordonnées d'un vecteur dans la base est notée , élément de . Les applications linéaires sont notées et , l'identité de est , le noyau et l'image sont et , le rang est ou . La matrice de dans les bases et est , celle d'un endomorphisme dans une seule base , et la matrice de passage de à est . La matrice identité d'ordre est , la transposée de est , le spectre de est et le sous-espace propre associé à est . Les opérations sur les lignes s'écrivent comme en première année, par exemple . Le symbole marque la fin d'une démonstration.
Espaces vectoriels réels de dimension finie
La définition du programme
Définition
Soit un entier naturel non nul. Un ensemble , muni d'une opération interne et d'une opération externe par les réels, est un espace vectoriel réel de dimension lorsqu'il existe une bijection de sur qui préserve les combinaisons linéaires, c'est-à-dire telle que
Les éléments de sont appelés vecteurs, les réels sont appelés scalaires, et l'entier est la dimension de , notée .
Cette définition est celle du texte officiel, et elle est volontairement économique. Elle ne demande aucune liste d'axiomes à réciter : elle dit simplement qu'un espace vectoriel de dimension est un ensemble qui se comporte exactement comme , la bijection servant de dictionnaire entre les deux. Une conséquence immédiate, et rassurante, est que toutes les règles de calcul de se transportent telles quelles : l'addition est commutative et associative, il existe un vecteur nul noté , chaque vecteur possède un opposé , et l'on a , , et . On calcule donc dans comme on calculait dans , sans précaution particulière.
Notez aussi ce que la définition exclut. On ne parlera jamais d'espace vectoriel de dimension infinie, puisque la définition impose une bijection sur un précis. On ne parlera jamais non plus d'espace vectoriel « abstrait » : chaque espace rencontré cette année sera l'un des trois espaces de référence ci-dessous, ou l'un de leurs sous-espaces. Enfin, tous les scalaires sont réels, sans exception.
Propriété
Règles de calcul. Soit un espace vectoriel réel de dimension . Pour tous vecteurs , de et tout réel :
et
Démonstration. Toutes ces égalités se transportent par le dictionnaire . Par exemple, , et comme , l'injectivité de donne . Pour la dernière équivalence : équivaut à , ce qui, dans , se vérifie coordonnée par coordonnée et impose ou , c'est-à-dire par injectivité.
Les trois espaces de référence
Définition
Les trois espaces vectoriels réels de dimension finie au programme sont les suivants.
- , l'ensemble des -uplets de réels, muni de l'addition et du produit par un réel effectués coordonnée par coordonnée.
- , l'ensemble des matrices à lignes et colonnes à coefficients réels, muni de l'addition des matrices et du produit d'une matrice par un réel, effectués coefficient par coefficient. Lorsque , on note simplement .
- , l'ensemble des polynômes à coefficients réels de degré inférieur ou égal à , auquel on adjoint le polynôme nul, muni de l'addition des polynômes et du produit d'un polynôme par un réel.
Propriété
Dimensions des espaces de référence.
En particulier et .
Démonstration. Pour , la bijection cherchée est l'identité. Pour , on associe à une matrice la liste de ses coefficients, lus ligne après ligne : cette application est bijective, et comme les opérations sur les matrices se font coefficient par coefficient, elle préserve les combinaisons linéaires. Pour , on associe au polynôme le -uplet de ses coefficients ; deux polynômes sont égaux si et seulement s'ils ont les mêmes coefficients, ce qui donne la bijectivité, et l'addition des polynômes se fait bien coefficient par coefficient.
Le point sur lequel butent le plus d'élèves est la dimension de : elle vaut et non , parce qu'un polynôme de degré au plus possède coefficients, du terme constant au terme en . Comptez-les sur : les polynômes ont trois coefficients libres, donc .
Exemple
Trois dictionnaires explicites.
a. À la matrice de correspond le quadruplet de .
b. Au polynôme de correspond le triplet de .
c. À la colonne de correspond le triplet de .
Le troisième dictionnaire est si transparent qu'on l'utilise sans le dire : dans tout ce chapitre, un vecteur de et sa colonne de coordonnées sont considérés comme le même objet, écrit en ligne dans le texte et en colonne dans les calculs matriciels.
Sous-espaces vectoriels
Définition
Soit un espace vectoriel réel de dimension finie. Une partie de est un sous-espace vectoriel de lorsque
- ;
- pour tous , de et tous réels , , le vecteur appartient encore à .
On dit alors que est stable par combinaison linéaire.
Définition
Soient des vecteurs de . On appelle combinaison linéaire de la famille tout vecteur de la forme , où sont des réels. L'ensemble de toutes ces combinaisons linéaires est appelé sous-espace engendré par la famille et se note
Propriété
Pour tous vecteurs de , l'ensemble est un sous-espace vectoriel de , et il contient chacun des . De plus, tout sous-espace vectoriel de est lui-même un espace vectoriel de dimension finie.
Démonstration. Le vecteur nul s'obtient en prenant tous les coefficients nuls. Si et sont deux combinaisons linéaires, alors
en est encore une : la stabilité est acquise. Enfin, en prenant et tous les autres coefficients nuls, on obtient , qui appartient donc au . La dernière affirmation est admise, conformément au texte du programme, qui étend sans démonstration les résultats de première année.
Méthode
Montrer qu'une partie de est un sous-espace vectoriel. Deux voies, à choisir selon la description de .
- La reconnaître comme un . Paramétrer les éléments de , mettre chaque paramètre en facteur, et conclure . Cette voie a l'avantage de fournir en prime une famille génératrice, donc bientôt une base et une dimension.
- Revenir à la définition. Écrire d'abord « est une partie de », puis vérifier , puis prendre , dans et , réels quelconques et montrer que vérifie encore la condition qui définit .
Pour montrer qu'une partie n'est pas un sous-espace vectoriel : vérifier d'abord si , ce qui règle la question en une ligne dans la plupart des cas ; sinon, exhiber un contre-exemple numérique à la stabilité, avec les valeurs et le calcul écrits. Une inégalité, un produit de coordonnées, un carré, une valeur absolue ou un second membre non nul doivent immédiatement éveiller les soupçons.
Exemple
Les matrices symétriques d'ordre . Soit
La matrice nulle vérifie , donc . Si et sont dans et si , sont réels, alors , donc : c'est un sous-espace vectoriel de .
On peut aussi le décrire par des générateurs. Une matrice symétrique d'ordre s'écrit , c'est-à-dire
donc est le de ces trois matrices.
Exemple
Les polynômes qui s'annulent en . Soit
Le polynôme nul convient, et si alors : c'est un sous-espace vectoriel de .
Décrivons-le par des générateurs. Écrivons . La condition s'écrit , c'est-à-dire , et alors
donc .
Exemple
Trois parties qui n'en sont pas.
a. : le polynôme nul n'y est pas, puisque sa valeur en vaut et non .
b. : la matrice nulle n'est pas inversible.
c. : le vecteur nul y est bien, mais et y sont aussi, alors que leur somme n'y est pas, car .
Familles libres, génératrices, bases et dimension
Les trois notions
Définition
Soit un espace vectoriel réel de dimension finie et soit une famille de vecteurs de .
- La famille est libre lorsque la seule combinaison linéaire de ses vecteurs égale au vecteur nul est celle dont tous les coefficients sont nuls :
Dans le cas contraire, elle est dite liée, et toute égalité à coefficients non tous nuls s'appelle une relation de dépendance linéaire.
- La famille est génératrice de lorsque , c'est-à-dire lorsque tout vecteur de s'écrit d'au moins une façon comme combinaison linéaire des .
- La famille est une base de lorsque tout vecteur de s'écrit d'une manière et d'une seule sous la forme . Les réels sont alors les coordonnées de dans cette base.
Lisez avec soin le sens de l'implication qui définit la liberté. On ne demande pas que la combinaison à coefficients nuls donne le vecteur nul, ce qui est toujours vrai et sans intérêt : on demande la réciproque. La rédaction attendue commence donc toujours par « soient des réels tels que » et se termine par « donc tous les sont nuls ».
Propriété
Caractérisation d'une base. Une famille de vecteurs de est une base de si et seulement si elle est à la fois libre et génératrice de .
Démonstration. Supposons d'abord que la famille soit une base.
Elle est génératrice. Tout vecteur de admet une décomposition, donc appartient à ; l'inclusion réciproque est acquise puisque les sont dans .
Elle est libre. Soient des réels tels que . Le vecteur nul admet aussi la décomposition . Par unicité de la décomposition du vecteur nul, on conclut pour tout .
Réciproquement, supposons la famille libre et génératrice, et soit .
Existence. La famille étant génératrice, s'écrit comme combinaison linéaire des .
Unicité. Supposons deux écritures,
En soustrayant membre à membre et en regroupant les termes de même indice,
La famille étant libre, tous ces coefficients sont nuls, c'est-à-dire pour tout : les deux écritures coïncident.
Retenez le geste de cette démonstration, car il resservira dans tout le chapitre : pour comparer deux décompositions, on les soustrait et l'on invoque la liberté. C'est le seul argument disponible, et il fonctionne à chaque fois.
Les bases canoniques
Propriété
Bases canoniques des trois espaces de référence.
- Dans , la famille , où a toutes ses coordonnées nulles sauf la -ième qui vaut , est une base, appelée base canonique.
- Dans , la famille des matrices , où a tous ses coefficients nuls sauf celui de la ligne et de la colonne qui vaut , est une base, appelée base canonique.
- Dans , la famille , qui compte polynômes, est une base, appelée base canonique.
Démonstration. Dans les trois cas, la décomposition existe et est unique parce qu'elle revient à lire les coordonnées, les coefficients ou les coefficients du polynôme. Détaillons le cas de . Tout polynôme de s'écrit , ce qui donne l'existence. Et si admet deux telles écritures, la soustraction donne un polynôme dont tous les coefficients sont les différences et qui est le polynôme nul ; or un polynôme est nul si et seulement si tous ses coefficients sont nuls, donc pour tout . Les deux autres cas se traitent de la même façon, en identifiant respectivement les coordonnées et les coefficients.
Exemple
Lire des coordonnées. Dans la base canonique de , le polynôme a pour colonne de coordonnées .
Dans la base canonique de , rangée dans l'ordre , la matrice a pour colonne de coordonnées .
Dans les deux cas, il n'y a aucun calcul : on recopie. C'est toujours ainsi dans une base canonique, et c'est précisément ce qui cessera d'être vrai dès la section , avec les bases non canoniques.
Dimension, cardinaux et rang
Propriété
Théorème de la dimension (admis). Soit un espace vectoriel réel de dimension . Alors toutes les bases de comptent exactement vecteurs. Plus généralement, tout sous-espace vectoriel de , non réduit au vecteur nul, admet au moins une base, et toutes ses bases ont le même nombre de vecteurs, appelé dimension de et noté . Par convention, .
Ce théorème est admis : le programme précise que les notions de première année sont étendues « sans démonstration ». Il faut en revanche mesurer ce qu'il apporte. Sans lui, le nombre de vecteurs d'une base ne serait qu'une caractéristique de la base choisie ; avec lui, c'est une caractéristique de l'espace lui-même, et l'on peut donc l'utiliser comme une mesure.
Propriété
Cardinaux et bon cardinal (résultats admis). Soit un espace vectoriel réel de dimension et soit un sous-espace vectoriel de .
- Toute famille libre de vecteurs de compte au plus vecteurs.
- Toute famille génératrice de compte au moins vecteurs.
- , avec égalité si et seulement si .
- Théorème du bon cardinal. Une famille de exactement vecteurs de qui est libre, ou qui est génératrice de , est une base de .
Le point est le plus rentable de toute l'algèbre linéaire, parce qu'il divise le travail par deux. Pour montrer qu'une famille est une base d'un espace dont la dimension est connue, on compte ses vecteurs, on vérifie que le compte tombe juste, puis on démontre une seule des deux propriétés, la liberté en général, qui se ramène à un système homogène. On ne vérifie jamais les deux. Le point , lui, est l'outil d'égalité : établir une inclusion et comparer deux dimensions remplace avantageusement une double inclusion.
Définition
Soit une famille de vecteurs de . On appelle rang de cette famille, noté , la dimension du sous-espace vectoriel qu'elle engendre :
Propriété
Soit une famille de vecteurs de , de rang . Alors , avec égalité si et seulement si la famille est libre, et , avec égalité si et seulement si la famille est génératrice de .
Démonstration. Notons , de sorte que . La famille est génératrice de , donc elle compte au moins vecteurs : . Si , c'est une famille génératrice de de cardinal exactement , donc une base de par le théorème du bon cardinal, donc une famille libre ; réciproquement, une famille libre de compte au plus vecteurs, donc , et l'on conclut . Pour la seconde partie, est un sous-espace de , donc , avec égalité si et seulement si , c'est-à-dire si et seulement si la famille engendre .
Méthode
Déterminer une base et la dimension d'un sous-espace vectoriel .
- Paramétrer les éléments de : écrire le vecteur général de en fonction du plus petit nombre possible de paramètres libres, en résolvant les conditions qui définissent .
- Mettre chaque paramètre en facteur pour faire apparaître , où est le nombre de paramètres.
- Montrer que la famille obtenue est libre : poser une combinaison linéaire nulle, identifier les coordonnées, résoudre. En pratique, la famille issue d'une paramétrisation est presque toujours libre, chaque paramètre apparaissant seul à une place.
- Conclure : c'est une base, et .
- Vérifier que chacun des appartient bien à , en le réinjectant dans les conditions de départ.
Exemple
Une base de . Nous avons obtenu à la section la description . Montrons que cette famille est libre. Soient et des réels tels que
Le membre de gauche vaut . Un polynôme est nul si et seulement si tous ses coefficients le sont, donc , puis . La famille est libre, c'est donc une base de , et
Vérification. Les deux générateurs s'annulent bien en : et . Notez au passage que , ce qui est cohérent avec , le polynôme constant n'étant pas dans .
Exemple
Une base de qui n'est pas la base canonique. Considérons la famille . Elle compte vecteurs et : d'après le théorème du bon cardinal, il suffit de montrer qu'elle est libre. Soient , , des réels tels que
En développant, le membre de gauche vaut . En identifiant les coefficients, on obtient le système
qui donne successivement , puis , puis . La famille est libre : c'est une base de .
Coordonnées dans cette base. Cherchons celles de . En résolvant , et , on trouve , puis , puis . La colonne des coordonnées de dans est donc , alors qu'elle vaut dans la base canonique. Un même vecteur, deux colonnes différentes : c'est tout le sujet de la section .
Applications linéaires et endomorphismes
Définitions
Définition
Soient et deux espaces vectoriels réels de dimension finie. Une application est dite linéaire lorsque
- Si , on dit que est un endomorphisme de .
- Si est linéaire et bijective, on dit que est un isomorphisme de sur ; les deux espaces sont alors dits isomorphes.
L'exemple fondamental d'endomorphisme est l'application identité , qui à tout vecteur associe lui-même : elle est manifestement linéaire et bijective.
Propriété
Soit linéaire. Alors , et pour toute famille de vecteurs de et tous réels ,
Démonstration. En prenant dans la définition, . La seconde égalité s'obtient par récurrence sur : elle est vraie pour par définition, et si elle est vraie au rang , alors en écrivant et en appliquant la définition puis l'hypothèse de récurrence, on obtient le rang .
L'égalité fournit un test d'élimination immédiat : une application qui n'envoie pas le vecteur nul sur le vecteur nul n'est pas linéaire, et c'est démontré en une ligne.
Propriété
Composée de deux applications linéaires. Soient et deux applications linéaires. Alors est linéaire.
Démonstration. Soient , dans et , réels. En utilisant d'abord la linéarité de , puis celle de :
c'est-à-dire .
Propriété
Une application linéaire est déterminée par les images d'une base. Soit une base de , et soient et deux applications linéaires de dans . Si pour tout , alors .
Démonstration. Soit , de coordonnées dans , c'est-à-dire . La propriété précédente donne
Les deux applications coïncident en tout vecteur : elles sont égales.
Cette propriété est la clé de toute la section : pour connaître une application linéaire, il suffit de connaître les vecteurs , et c'est exactement ce qu'une matrice va stocker.
Noyau, image, rang
Définition
Soit une application linéaire.
- Le noyau de est l'ensemble des vecteurs de dont l'image est nulle :
- L'image de est l'ensemble des vecteurs de effectivement atteints :
- Le rang de est la dimension de son image : .
Retenez d'emblée où vivent ces deux ensembles, car les confondre est une faute lourde : le noyau est une partie de l'espace de départ, l'image une partie de l'espace d'arrivée.
Propriété
Soit linéaire. Alors est un sous-espace vectoriel de , et est un sous-espace vectoriel de . De plus, si est une base de , alors
Démonstration. Le noyau. On a , donc . Soient , dans et , réels. Par linéarité,
donc : le noyau est stable par combinaison linéaire.
L'image. On a . Soient et dans : il existe et dans tels que et . Alors, pour tous réels , ,
qui est bien l'image d'un vecteur de : l'image est stable par combinaison linéaire.
La famille génératrice. Soit un élément de , avec . La linéarité donne , donc . Réciproquement, chaque appartient à , qui est un sous-espace vectoriel, donc stable par combinaison linéaire : l'inclusion réciproque en découle.
Ne cherchez donc jamais à décrire directement l'ensemble des : on calcule les images des vecteurs d'une base, on obtient une famille génératrice de l'image, et l'on en extrait une base.
Propriété
Caractérisation de l'injectivité. Soit linéaire. Alors
Démonstration. Supposons injective et soit . Alors , et l'injectivité donne ; l'inclusion réciproque est acquise puisque .
Réciproquement, supposons et soient , tels que . La linéarité donne , donc , c'est-à-dire , soit .
Voilà l'un des résultats les plus rentables du programme : prouver l'injectivité d'une application quelconque demande de manipuler deux antécédents, alors que pour une application linéaire il suffit de résoudre un système homogène. Attention à la rédaction de la conclusion : on écrit , et surtout pas « », qui est faux, le noyau contenant toujours le vecteur nul.
Le théorème du rang
Propriété
Théorème du rang (résultat admis). Soient et deux espaces vectoriels réels de dimension finie et soit une application linéaire. Alors
Ce théorème est admis par le programme, qui le présente comme un résultat à utiliser sans démonstration. Trois remarques sur son emploi, car c'est le résultat le plus employé de tout le chapitre.
D'abord, la dimension qui apparaît à droite est celle de l'espace de départ ; celle de l'espace d'arrivée n'intervient nulle part. Écrire « » est une faute qui invalide tout ce qui suit.
Ensuite, il est d'un usage économique : il fournit une des deux dimensions dès que l'autre est connue. En pratique, on calcule le noyau, qui ne demande qu'un système homogène, et l'on en déduit le rang sans autre calcul.
Enfin, il sert de contrôle systématique : à la fin de tout exercice, la somme doit tomber sur . Si ce n'est pas le cas, il y a une erreur de calcul, et il est inutile d'aller plus loin.
Propriété
Caractérisation des isomorphismes en dimension finie. Soient et deux espaces vectoriels réels de dimension finie et soit linéaire.
- Si est un isomorphisme, alors .
- Si , les trois propositions suivantes sont équivalentes : est injective ; est surjective ; est un isomorphisme.
- En particulier, un endomorphisme de est un isomorphisme si et seulement si , si et seulement si .
Démonstration. Point . Si est bijective, elle est injective, donc , et elle est surjective, donc et . Le théorème du rang donne alors .
Point . Posons . Si est injective, alors , donc par le théorème du rang ; ainsi est un sous-espace de de dimension , donc et est surjective. Réciproquement, si est surjective, alors , donc , c'est-à-dire et est injective. Les deux propriétés étant équivalentes, chacune équivaut à leur conjonction, c'est-à-dire à la bijectivité.
Point . C'est le point appliqué à , complété par la caractérisation de l'injectivité par le noyau.
Ce résultat est un gain de temps considérable : en dimension finie et à dimensions égales, il n'y a qu'une seule chose à vérifier. Pour un endomorphisme, on résout , et si la seule solution est le vecteur nul, la bijectivité est acquise, sans jamais chercher d'antécédent.
Exemple
Un endomorphisme de . Soit définie par , où désigne le polynôme dérivé.
Linéarité. Pour tous polynômes , et tous réels , , on a : l'application est linéaire. Elle envoie bien dans lui-même, puisque dériver fait baisser le degré.
Noyau. signifie , c'est-à-dire que est un polynôme constant. Donc et . En particulier n'est pas injective, donc pas un isomorphisme.
Rang. Le théorème du rang donne .
Image. Les images des vecteurs de la base canonique sont , , et , donc . Sa dimension vaut bien , ce qui confirme le calcul du rang.
Matrice d'une application linéaire
Définition et lecture
Définition
Soient et deux espaces vectoriels réels de dimension finie, une base de , une base de , et une application linéaire. On appelle matrice de dans les bases et , notée , la matrice de dont la -ième colonne est la colonne des coordonnées de dans la base .
Lorsque est un endomorphisme de et que l'on prend la même base au départ et à l'arrivée, on note simplement , qui est une matrice carrée d'ordre .
Le format est imposé par les dimensions, et il faut l'annoncer avant tout calcul : autant de lignes que la dimension de l'espace d'arrivée, autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ. Une erreur de format signale toujours une erreur de raisonnement.
Propriété
La matrice calcule les images. Avec les notations précédentes, notons . Soit un vecteur de , de colonne de coordonnées dans , et soit la colonne des coordonnées de dans . Alors
Réciproquement, est l'unique matrice vérifiant cette relation pour tout de .
Démonstration. Notons les coefficients de , de sorte que par définition. Écrivons . Par linéarité,
La -ième coordonnée de dans vaut donc , qui est exactement le -ième coefficient de la colonne .
Unicité. Supposons pour tout , avec . En prenant , dont la colonne est la -ième colonne de , on obtient , qui est la -ième colonne de ; or est la colonne des coordonnées de , c'est-à-dire la -ième colonne de . Les deux matrices ont les mêmes colonnes.
Méthode
Écrire la matrice d'une application linéaire dans des bases et .
- Annoncer le format : lignes, colonnes.
- Calculer les images des vecteurs de la base de départ, une par une.
- Décomposer chaque image dans la base de l'espace d'arrivée. Si est canonique, la décomposition se lit ; sinon, elle demande la résolution d'un petit système.
- Ranger en colonnes : la -ième colonne est la colonne des coordonnées de .
- Contrôler sur un vecteur test que le produit redonne bien les coordonnées de .
Exemple
Une application entre deux espaces différents. Soit définie par .
Linéarité. Pour tous polynômes , et tous réels , , on a et de même en , donc .
Matrice. Prenons et la base canonique de . Le format est . Les images valent
donc
Contrôle. Pour , de colonne , le produit vaut , et le calcul direct donne . Les deux coïncident.
Exemple
Un endomorphisme de . Soit définie par . Elle est linéaire comme différence de deux applications linéaires, et elle envoie bien dans lui-même. Dans la base canonique :
donc
Cette matrice est triangulaire supérieure à coefficients diagonaux non nuls, donc inversible : nous le justifierons à la section . L'endomorphisme est par conséquent un isomorphisme de sur lui-même.
Rang, composition, inversibilité
Propriété
Le rang se lit sur la matrice. Avec les notations ci-dessus, en notant ,
où désigne, comme en première année, le rang de la famille des colonnes de .
Démonstration. L'image de est engendrée par les , dont les colonnes de coordonnées dans sont exactement les colonnes de . Comme la lecture des coordonnées dans une base est une bijection préservant les combinaisons linéaires, une combinaison linéaire des est nulle si et seulement si la combinaison correspondante des est nulle : les deux familles ont donc le même rang. D'où .
Propriété
La composition est un produit de matrices. Soient , , trois espaces vectoriels de dimension finie, munis de bases respectives , , , et soient et linéaires. Alors
En particulier, pour un endomorphisme de et un entier naturel , .
Démonstration. Notons et . Soit , de colonne dans . La colonne de dans vaut , puis celle de dans vaut par associativité du produit matriciel. La matrice vérifie donc la relation caractéristique de , et l'unicité établie plus haut permet de conclure. La formule sur s'en déduit par récurrence immédiate.
L'ordre est inversé : la matrice de est , et non . C'est la faute la plus fréquente sur cette propriété, et on l'évite en se rappelant que dans c'est qui agit en premier, donc sa matrice doit être la plus proche de la colonne .
Propriété
Isomorphisme et matrice inversible. Soit un endomorphisme de , de dimension , et soit dans une base . Alors
et dans ce cas .
Démonstration. D'après la section , est un isomorphisme si et seulement si , c'est-à-dire ; et l'on sait depuis la première année qu'une matrice carrée d'ordre est inversible si et seulement si son rang vaut . Supposons bijective. Alors est linéaire : pour et , on a , donc . En notant , la propriété de composition donne , donc .
Méthode
Déterminer et à partir de la matrice de .
- Le noyau : résoudre le système homogène par le pivot de Gauss, séparer les paramètres, obtenir une base et . Ne pas oublier de retraduire les colonnes solutions en vecteurs de à l'aide de la base de départ.
- Le rang : l'obtenir par le théorème du rang, , ce qui évite un second échelonnement.
- L'image : c'est le des colonnes de , retraduites dans la base d'arrivée. Repérer colonnes formant une famille libre, démontrer leur liberté, puis conclure par le théorème du bon cardinal.
- Contrôler : la somme doit valoir le nombre de colonnes de , et chaque vecteur annoncé dans le noyau doit avoir une image nulle.
Exemple
Noyau et image d'une matrice d'ordre . Soit l'endomorphisme de de matrice, dans la base canonique,
Le noyau. Le système s'écrit
Les opérations et donnent et , deux équations proportionnelles. Il reste donc , puis . Les solutions sont les triplets , et
L'application n'est donc pas injective.
Le rang. Le théorème du rang donne .
L'image. Elle est engendrée par les colonnes , , . La relation trouvée dans le noyau se lit directement sur elles : , donc et le troisième générateur est superflu. Ainsi , et ces deux vecteurs ne sont pas colinéaires : si l'on avait , la première coordonnée imposerait , et la deuxième vaudrait au lieu de . C'est donc une famille libre de vecteurs de l'image : c'est une base de .
Contrôle. On a , qui est bien le nombre de colonnes de , et .
Changement de base et matrices semblables
C'est ici que le chapitre bascule. Jusqu'à présent, une base était fixée une fois pour toutes ; désormais, nous allons en changer délibérément, dans le but de simplifier la matrice. Tout repose sur un seul objet, la matrice de passage, et sur trois formules qu'il faut connaître sans hésiter.
La matrice de passage
Définition
Soit un espace vectoriel de dimension , et soient et deux bases de . On appelle matrice de passage de à , notée , la matrice carrée d'ordre dont la -ième colonne est la colonne des coordonnées de dans la base .
L'ordre des indices est déroutant la première fois, et il faut le fixer une bonne fois : dans , ce sont les vecteurs de la nouvelle base que l'on écrit, exprimés dans l'ancienne base . On les range en colonnes, dans l'ordre. Autrement dit, , puisque la -ième colonne de cette dernière matrice est la colonne des coordonnées de dans .
Propriété
Inversibilité de la matrice de passage. Soient et deux bases de . La matrice est inversible, et
Démonstration. La propriété de composition de la section , appliquée à avec les bases , , , donne
et le produit dans l'autre ordre vaut pour la même raison, en échangeant les rôles de et .
Propriété
Changement de base pour les coordonnées. Soient et deux bases de , et notons . Pour tout vecteur de , de colonne dans et dans :
Démonstration. Appliquons la propriété « la matrice calcule les images » à l'application , avec la base au départ et la base à l'arrivée. Sa matrice est . La colonne de au départ est , celle de à l'arrivée est , d'où . La seconde formule s'obtient en multipliant à gauche par .
Le sens de cette formule surprend souvent : la matrice de passage de à transforme les nouvelles coordonnées en anciennes. Il n'y a rien à comprendre de plus, mais tout à retenir : les colonnes de sont écrites dans , donc le produit ne peut produire qu'un résultat écrit dans .
Propriété
Changement de base pour un endomorphisme. Soit un endomorphisme de , soient et deux bases de et notons . Alors
Démonstration. Notons et . Soit un vecteur de , de colonnes dans et dans , et soit , respectivement , la colonne de dans , respectivement dans . On dispose de quatre relations :
En combinant, , donc . Ainsi les deux matrices et envoient toute colonne sur la même colonne. En prenant successivement pour les colonnes de , on obtient l'égalité des colonnes de et de , donc .
Méthode
Effectuer un changement de base pour un endomorphisme .
- Vérifier que est une base : montrer que la famille est libre, et qu'elle compte vecteurs. De façon équivalente, montrer que est inversible.
- Écrire en rangeant en colonnes les coordonnées des vecteurs de exprimés dans .
- Calculer par le pivot de Gauss appliqué à la matrice augmentée .
- Effectuer le produit , en calculant d'abord puis .
- Contrôler par la voie directe : calculer et décomposer chaque image dans . On doit retrouver les colonnes de . Ce double calcul est le meilleur garde-fou du chapitre.
Exemple
Un changement de base complet dans . Soit l'endomorphisme de défini par
dont la matrice dans la base canonique est
Considérons la famille avec , et .
Étape 1 : c'est bien une base. Soient , , des réels tels que . En identifiant les coordonnées,
La troisième équation moins la première donne , puis la deuxième donne , puis la première . La famille est libre, et elle compte vecteurs : c'est une base.
Étape 2 : la matrice de passage.
Étape 3 : son inverse. Le pivot sur donne successivement et , d'où les lignes et à gauche. La dernière ligne se lit directement, puis on remonte, et l'on obtient
Contrôle. : la première ligne de est , et son produit par les trois colonnes de vaut , puis , puis . Les deux autres lignes se vérifient de même.
Étape 4 : le produit. D'abord
puis
Étape 5 : contrôle par la voie directe. Calculons et cherchons , , tels que , c'est-à-dire , et . La troisième moins la première donne , d'où puis : la première colonne est , ce qui correspond bien. De même, conduit à , , , donc , , : deuxième colonne . Enfin conduit à , , : troisième colonne . Les trois colonnes concordent avec le produit matriciel.
Exemple
Changement de coordonnées d'un vecteur. Avec les bases et de l'exemple précédent, cherchons les coordonnées de dans :
Vérification. . C'est bien .
Matrices semblables
Définition
Deux matrices et de sont dites semblables lorsqu'il existe une matrice de inversible telle que
Propriété
Interprétation. Deux matrices carrées d'ordre sont semblables si et seulement si elles représentent un même endomorphisme dans deux bases. Plus précisément, si avec inversible, alors, en notant l'endomorphisme de de matrice dans la base canonique , et la famille des vecteurs dont les colonnes de coordonnées dans sont les colonnes de , la famille est une base de et .
Démonstration. Comme est inversible, son rang vaut , donc ses colonnes forment une famille libre de vecteurs de : c'est une base , et par construction . La formule de changement de base donne alors . Réciproquement, si et représentent le même endomorphisme dans deux bases et , la même formule montre qu'elles sont semblables, avec .
Propriété
Deux matrices semblables ont le même rang. Si et sont semblables, alors . De plus, pour tout entier naturel , les matrices et sont semblables, avec .
Démonstration. D'après la propriété précédente, et sont les matrices d'un même endomorphisme dans deux bases. Or d'après la section : le rang ne dépend pas de la base choisie.
Pour les puissances, raisonnons par récurrence. Pour , . Si , alors
Nous verrons à la section que deux matrices semblables ont aussi le même spectre, et à la section que la formule est exactement celle qui permet de calculer les puissances d'une matrice diagonalisable. Retenez en revanche ce qu'être semblables ne dit pas : deux matrices de même rang ne sont pas nécessairement semblables, et la similitude est bien plus forte que l'égalité des rangs.
Éléments propres d'une matrice carrée
Nous voici au cœur du chapitre. La question est la suivante : pour un endomorphisme donné, existe-t-il une base dans laquelle sa matrice est diagonale ? Dans une telle base, l'endomorphisme se contenterait de multiplier chaque vecteur de base par un réel, ce qui est le comportement le plus simple imaginable. Les vecteurs qui se comportent ainsi portent un nom.
Définitions
Définition
Soit et soit un réel.
- On dit que est une valeur propre de lorsqu'il existe une colonne , non nulle, telle que .
- Une telle colonne est alors appelée vecteur propre de associé à la valeur propre .
- L'ensemble des valeurs propres de est appelé spectre de et se note .
- Pour , l'ensemble
est appelé sous-espace propre de associé à .
La condition « non nulle » est essentielle et se perd très souvent en cours de rédaction. Sans elle, tout réel serait valeur propre de toute matrice, puisque pour n'importe quel . Un vecteur propre n'est donc jamais nul, alors qu'un sous-espace propre, lui, contient toujours la colonne nulle.
Ces notions se traduisent immédiatement en termes d'endomorphismes. Si est l'endomorphisme de de matrice dans la base canonique, alors dire que est un vecteur propre de associé à , c'est dire que le vecteur correspondant vérifie avec . Un vecteur propre est donc un vecteur que se contente de dilater.
Propriété
Le sous-espace propre est un noyau. Soit et soit un réel. Alors
et c'est un sous-espace vectoriel de . De plus,
Démonstration. L'égalité équivaut à , c'est-à-dire , puisque . L'ensemble est donc le noyau de la matrice , c'est-à-dire l'ensemble des solutions d'un système linéaire homogène : c'est un sous-espace vectoriel de .
Ensuite, est valeur propre si et seulement si ce noyau contient une colonne non nulle, c'est-à-dire s'il n'est pas réduit à , ce qui équivaut à . Par le théorème du rang appliqué à , cela équivaut à , donc à la non-inversibilité de .
Cette propriété est la définition opératoire du spectre, et c'est elle que l'on utilise en pratique : chercher les valeurs propres de , c'est chercher les réels pour lesquels le système homogène possède une solution autre que la solution nulle.
Premières propriétés
Propriété
La valeur propre . Soit . Alors
et dans ce cas .
Démonstration. En prenant dans la propriété précédente, équivaut à la non-inversibilité de . Et .
C'est un réflexe à acquérir : devant une matrice dont on voit que deux colonnes sont proportionnelles, ou dont la somme des colonnes est nulle, on peut annoncer immédiatement que est valeur propre, sans le moindre calcul supplémentaire.
Propriété
Spectre de l'inverse. Soit inversible et soit . Alors , le réel est valeur propre de , et les sous-espaces propres correspondants sont égaux :
Démonstration. Puisque est inversible, la propriété précédente montre que n'est pas valeur propre de , donc .
Soit un vecteur propre de associé à , c'est-à-dire et . Multiplions cette égalité à gauche par :
puis divisons par , ce qui est licite car :
La colonne étant non nulle, est bien valeur propre de , de vecteur propre . Cela prouve l'inclusion , et l'inclusion réciproque s'obtient en échangeant les rôles de et , dont l'inverse est .
Propriété
Matrices semblables. Si et sont deux matrices semblables de , alors
et pour tout de ce spectre commun, .
Démonstration. Écrivons avec inversible. Soit et soit tel que . Posons ; comme est inversible et , on a . Alors
donc . L'inclusion réciproque s'obtient de la même façon en écrivant .
Pour les dimensions, on observe que , donc ces deux matrices sont semblables et ont même rang. Le théorème du rang donne alors
C'est la propriété qui justifie tout le programme de la réduction : puisque le spectre ne dépend pas de la base, il caractérise l'endomorphisme lui-même, et non l'écriture qu'on en a choisie. C'est aussi un outil de réfutation commode : deux matrices de spectres différents ne sont jamais semblables.
Propriété
Cas des matrices triangulaires. Soit une matrice triangulaire, supérieure ou inférieure, de coefficients diagonaux .
- est inversible si et seulement si tous ses coefficients diagonaux sont non nuls.
- .
Démonstration. Traitons le cas triangulaire supérieur ; le cas inférieur s'en déduit par transposition, ou se traite identiquement.
Point . Si tous les sont non nuls, la matrice est déjà échelonnée et possède pivots, donc et est inversible. Réciproquement, supposons qu'un coefficient diagonal soit nul et notons le plus petit indice tel que . Considérons les premières colonnes de . Pour , la colonne a tous ses coefficients nuls à partir de la ligne , donc en particulier à partir de la ligne . Et a tous ses coefficients nuls à partir de la ligne , ainsi qu'à la ligne puisque . Ces colonnes appartiennent donc toutes au sous-espace des colonnes dont les coefficients des lignes à sont nuls, sous-espace de dimension . Une famille de vecteurs dans un sous-espace de dimension est nécessairement liée, donc les colonnes de sont liées et : la matrice n'est pas inversible.
Point . Pour tout réel , la matrice est encore triangulaire supérieure, de coefficients diagonaux . D'après le point , elle n'est pas inversible si et seulement si l'un de ces coefficients est nul, c'est-à-dire si et seulement si est égal à l'un des .
Exemple
Deux lectures immédiates. La matrice de la section est triangulaire supérieure de coefficients diagonaux tous égaux à : elle est inversible, et .
La matrice est triangulaire supérieure de coefficients diagonaux , et : elle n'est pas inversible, et son spectre est .
La liberté des familles de vecteurs propres
Propriété
Vecteurs propres associés à deux valeurs propres distinctes. Soit , soient et deux valeurs propres distinctes de , et soient et des vecteurs propres associés respectivement à et à . Alors la famille est libre.
Démonstration. Soient et des réels tels que . Multiplions cette égalité à gauche par :
Multiplions par ailleurs l'égalité de départ par :
En soustrayant les deux dernières égalités, il vient . Comme , on a , et comme , on en déduit . L'égalité de départ devient , et donne . La famille est libre.
Propriété
Cas général (énoncé du programme). Soit et soient des valeurs propres deux à deux distinctes de . Pour chaque indice , soit une famille libre de vecteurs de . Alors la famille obtenue en concaténant est libre dans .
Démonstration. Raisonnons par récurrence sur .
Initialisation. Pour , la famille concaténée est , libre par hypothèse.
Hérédité. Supposons le résultat acquis pour valeurs propres distinctes, avec . Notons et considérons des réels tels que
Posons . Chaque appartient au sous-espace propre , qui est stable par combinaison linéaire, donc , et la relation s'écrit .
Multiplions cette relation à gauche par : on obtient . Multiplions-la par ailleurs par le réel : on obtient . En soustrayant, le dernier terme disparaît et il reste
En remplaçant chaque par sa définition, cette égalité est une combinaison linéaire nulle des vecteurs des familles , dont les coefficients sont les . Par hypothèse de récurrence, la concaténation de ces familles est libre, donc tous ces coefficients sont nuls :
Comme les valeurs propres sont deux à deux distinctes, , d'où pour tout et tout . Il reste alors , et la liberté de donne pour tout . Tous les coefficients sont nuls : la famille concaténée est libre.
Propriété
Conséquences. Soit .
- Des vecteurs propres associés à des valeurs propres deux à deux distinctes forment toujours une famille libre.
- possède au plus valeurs propres distinctes.
- Si sont les valeurs propres distinctes de , alors
Démonstration. Le point est le cas où chaque est réduite à un unique vecteur propre, famille libre puisqu'un vecteur propre est non nul. Le point s'obtient en prenant pour une base de : la concaténation est une famille libre de , dont le cardinal est la somme des dimensions, et une famille libre d'un espace de dimension compte au plus vecteurs. Le point en découle, chaque sous-espace propre étant de dimension au moins .
Trouver le spectre
Méthode
Déterminer le spectre d'une matrice carrée . Il n'existe pas de polynôme caractéristique dans ce programme, et le texte officiel précise qu'« on évitera les méthodes trop calculatoires » et que « la résolution de systèmes à paramètres est déconseillée ». On procède donc dans cet ordre, en s'arrêtant à la première voie qui aboutit.
- Lire une structure évidente. Si est triangulaire, le spectre est l'ensemble de ses coefficients diagonaux. Si n'est pas inversible (deux colonnes proportionnelles, une colonne nulle, somme nulle des colonnes), alors est valeur propre. Si toutes les lignes de ont la même somme , alors la colonne dont tous les coefficients valent est un vecteur propre associé à .
- Exploiter un polynôme annulateur. C'est la voie normale aux concours, et l'objet de la section : si , alors toute valeur propre de est racine de , ce qui fournit une liste finie de candidats. Souvent l'énoncé fait calculer pour faire apparaître la relation.
- Tester chaque candidat. Un candidat n'est valeur propre que si le système admet une solution non nulle. On le résout par le pivot, avec remplacé par sa valeur numérique : il n'y a alors aucun paramètre, et le calcul est élémentaire.
- En dernier recours seulement, pour une matrice de petit format ou très structurée : écrire le système avec inconnu et chercher, par combinaisons de lignes, à quelle condition sur il possède une solution non nulle.
Ne concluez jamais qu'un candidat est valeur propre sans avoir exhibé un vecteur propre : les racines d'un polynôme annulateur ne sont que des candidats.
Méthode
Déterminer le sous-espace propre .
- Écrire la matrice en retranchant à chaque coefficient diagonal, et à eux seuls.
- Résoudre le système homogène par le pivot de Gauss.
- Paramétrer les solutions et mettre chaque paramètre en facteur : on obtient .
- Conclure : la famille obtenue est libre par construction, c'est donc une base, et est le nombre de paramètres.
- Vérifier en calculant pour chaque vecteur de base annoncé : on doit trouver .
Exemple
Une matrice d'ordre , par la voie directe. Soit . Cherchons pour quels réels le système admet une solution non nulle. Il s'écrit
La ligne donne . En reportant dans :
Or . Si est différent de et de , ce facteur est non nul, donc , puis : la seule solution est nulle. Par conséquent
Sous-espaces propres. Pour : , et donne , vérifiée. Donc . Pour : , et donne , vérifiée. Donc .
Vérification. et .
Exemple
Une matrice d'ordre , par la structure. Soit
Chaque ligne a pour somme , donc la colonne , qui est non nulle, vérifie : le réel est valeur propre.
Cherchons les autres par combinaisons. Le système s'écrit
La différence donne , c'est-à-dire , et de même donne . Supposons . Alors , et devient ; si de plus , on obtient , donc . Il n'y a donc pas d'autre valeur propre que et , et l'on vérifie que en est bien une ci-dessous. Ainsi
Sous-espaces propres. Pour , le système donne , donc et . Pour , la matrice a ses trois lignes égales à , et le système se réduit à l'unique équation , soit . En paramétrant par et ,
famille libre car les deux colonnes ne sont pas proportionnelles : .
Contrôle. , et nous verrons à la section que cette égalité signifie exactement que est diagonalisable.
Polynômes annulateurs
Polynôme d'une matrice
Définition
Soit et soit un polynôme à coefficients réels. On note la matrice carrée d'ordre définie par
On dit que est un polynôme annulateur de lorsque , la matrice nulle de .
Attention à la place du terme constant : il devient , et jamais tout court, qui n'est pas une matrice. C'est l'erreur d'écriture la plus fréquente sur cette notion, et elle rend tout le calcul faux.
Propriété
Localisation des valeurs propres. Soit et soit un polynôme annulateur de . Alors toute valeur propre de est racine de :
Démonstration. Soit et soit un vecteur propre associé, donc et .
Montrons d'abord par récurrence que pour tout entier naturel . C'est vrai pour , les deux membres valant . Si , alors
Écrivons maintenant . Alors
Or , donc . Comme est une colonne non nulle, le réel est nécessairement nul.
Propriété
Attention : la réciproque est fausse. Une racine d'un polynôme annulateur de n'est pas nécessairement une valeur propre de .
Contre-exemple. Prenons et . Alors
donc est bien un polynôme annulateur de . Ses racines sont et . Pourtant : en effet impose , donc n'est pas valeur propre.
Le théorème ne donne donc qu'une liste de candidats, et il faut ensuite tester chacun d'eux en résolvant le système correspondant. Le programme est ici très explicite : « aucune connaissance supplémentaire sur les polynômes annulateurs n'est au programme ». Il n'y a donc rien d'autre à savoir sur cette notion, ni réciproque, ni polynôme privilégié, ni théorème général : seulement l'implication ci-dessus, et l'obligation de vérifier les candidats.
Méthode
Utiliser un polynôme annulateur pour trouver le spectre.
- Obtenir la relation. Soit l'énoncé la donne, soit il fait calculer , parfois , et l'on cherche des réels et tels que en comparant les coefficients.
- Écrire le polynôme annulateur correspondant, ici , et vérifier soigneusement que .
- Factoriser et lister ses racines réelles : ce sont les seuls candidats possibles.
- Tester chaque candidat en résolvant : si le système a une solution non nulle, est valeur propre et l'on obtient au passage ; sinon, on écarte le candidat.
- Conclure en donnant et la dimension de chaque sous-espace propre.
Exemple
Le spectre de par un polynôme annulateur. Reprenons
et calculons son carré. Le coefficient de la ligne et de la colonne de vaut , celui de la ligne et de la colonne vaut , et ainsi de suite :
On reconnaît , c'est-à-dire
Le polynôme est donc annulateur de , et
Les calculs de la section ont montré que ces deux candidats sont effectivement des valeurs propres, avec et . Le spectre vaut donc exactement .
Observez le gain : deux lignes de calcul matriciel remplacent toute la discussion menée à la section . C'est la voie que suivent les énoncés de concours.
Exemple
Une matrice vérifiant . Soit . On calcule
Le polynôme est annulateur, donc .
Test de . Les deux colonnes de sont proportionnelles, donc n'est pas inversible et est valeur propre. Le système s'écrit , soit , donc .
Test de . Le système s'écrit et , soit , donc .
Les deux candidats sont bien des valeurs propres, , et la somme des dimensions des sous-espaces propres vaut .
Vérification. et .
Diagonalisation
Définition et caractérisation
Définition
Une matrice est dite diagonalisable lorsqu'il existe une matrice diagonale et une matrice inversible , toutes deux de , telles que
Autrement dit, est diagonalisable si et seulement si elle est semblable à une matrice diagonale.
Propriété
Caractérisation par les vecteurs propres. Soit . Alors est diagonalisable si et seulement s'il existe une base de constituée de vecteurs propres de .
Dans ce cas, si est une telle base, avec , alors la matrice dont les colonnes sont convient, et
Les coefficients diagonaux de sont donc les valeurs propres de , écrites dans le même ordre que les vecteurs propres qui forment les colonnes de .
Démonstration. Supposons d'abord diagonalisable, avec diagonale de coefficients . Cette égalité équivaut à . Notons les colonnes de . La -ième colonne de est , et la -ième colonne de est , puisque multiplier à droite par une matrice diagonale revient à multiplier sa -ième colonne par . On a donc
Comme est inversible, ses colonnes forment une famille libre de vecteurs de , donc une base ; en particulier aucune n'est nulle, et chaque est bien un vecteur propre de .
Réciproquement, supposons qu'il existe une base de formée de vecteurs propres, avec . Soit la matrice de colonnes : ses colonnes formant une base, son rang vaut et elle est inversible. Le calcul précédent, lu à l'envers, donne avec diagonale de coefficients , donc .
Cette caractérisation est le sens même du mot « diagonaliser » : on ne change pas la matrice, on change de base. Dans la base des vecteurs propres, l'endomorphisme se contente de multiplier le premier vecteur de base par , le deuxième par , et ainsi de suite. C'est le comportement le plus simple qu'un endomorphisme puisse avoir.
Propriété
Critère de diagonalisabilité. Soit , dont les valeurs propres distinctes sont . Alors
Dans ce cas, en concaténant une base de chaque sous-espace propre, on obtient une base de formée de vecteurs propres.
Démonstration. Notons ; nous savons déjà que .
Supposons cette somme égale à . En concaténant une base de chaque , on obtient, d'après la section , une famille libre de vecteurs de , espace de dimension : c'est une base, et tous ses vecteurs sont des vecteurs propres. La caractérisation précédente donne la diagonalisabilité.
Réciproquement, supposons diagonalisable et soit une base de vecteurs propres. Chaque appartient à l'un des sous-espaces propres. Pour chaque , notons la sous-famille formée des qui appartiennent à , et son cardinal, de sorte que . Chaque est une sous-famille d'une famille libre, donc elle est libre, et elle est formée de vecteurs de : par conséquent . En sommant,
ce qui force l'égalité .
Propriété
Deux cas suffisants. Soit .
- Si possède valeurs propres distinctes, alors est diagonalisable, et tous ses sous-espaces propres sont de dimension .
- Toute matrice symétrique réelle est diagonalisable (résultat admis). Autrement dit, si , alors est diagonalisable.
Démonstration du point . Chaque sous-espace propre est de dimension au moins , donc la somme des dimensions est au moins ; comme elle est aussi au plus , elle vaut exactement et chaque dimension vaut . Le critère précédent conclut.
Le point est admis par le programme, sans démonstration ni condition supplémentaire. Il est d'une efficacité redoutable en concours : dès que la matrice de l'énoncé est symétrique, sa diagonalisabilité est acquise avant tout calcul, et il ne reste plus qu'à déterminer les éléments propres. Prenez le réflexe de regarder la symétrie en premier.
Attention en revanche à la réciproque du point : une matrice peut être diagonalisable avec moins de valeurs propres, comme le montre l'exemple central de ce chapitre, qui n'en a que deux. Et une matrice non symétrique peut parfaitement être diagonalisable : le point est une condition suffisante, pas une condition nécessaire.
Diagonaliser en pratique
Méthode
Diagonaliser une matrice d'ordre .
- Chercher le spectre par la méthode de la section : structure, polynôme annulateur, ou système direct.
- Déterminer chaque sous-espace propre en résolvant , et en donner une base ainsi que la dimension.
- Conclure sur la diagonalisabilité : additionner les dimensions. Si la somme vaut , la matrice est diagonalisable ; sinon, elle ne l'est pas, et on l'affirme en citant le critère.
- Écrire en rangeant en colonnes, dans l'ordre choisi, les vecteurs des bases des sous-espaces propres, concaténées.
- Écrire en plaçant sur la diagonale les valeurs propres, chacune répétée autant de fois que la dimension de son sous-espace propre, et dans le même ordre que les colonnes de .
- Vérifier l'égalité , colonne par colonne : c'est immédiat et cela ne demande pas de calculer . On conclut alors .
Il n'est nécessaire de calculer que si la suite de l'exercice l'exige, par exemple pour un calcul de puissances.
Exemple
Une matrice triangulaire à trois valeurs propres distinctes. Soit
Spectre. La matrice est triangulaire supérieure, donc . Elle possède valeurs propres distinctes et elle est d'ordre : elle est diagonalisable, et chaque sous-espace propre est de dimension .
Sous-espaces propres. Pour , le système s'écrit , et , d'où puis , et libre : .
Pour , le système s'écrit , et , d'où puis : .
Pour , le système s'écrit , et , d'où puis , soit : .
Conclusion. En posant
on a .
Vérification par . Les colonnes de sont , puis , puis , c'est-à-dire fois, fois et fois les colonnes de : ce sont exactement les colonnes de .
Exemple
Diagonalisation complète d'une matrice d'ordre . Reprenons une dernière fois
Étape préalable. La matrice est symétrique : elle est donc diagonalisable, d'après le résultat admis, avant même tout calcul.
Spectre et sous-espaces propres. Les sections et ont établi avec
où l'on a choisi pour les opposés des deux générateurs de la section . Multiplier un vecteur de base par un réel non nul ne change ni le sous-espace engendré, ni le caractère libre de la famille : la seule contrainte est de fournir une base, et toutes les bases conviennent.
Critère. : la matrice est diagonalisable, ce qui confirme la remarque préalable.
Matrices et . En concaténant les bases dans l'ordre choisi,
Remarquez que la valeur propre apparaît deux fois sur la diagonale de , autant de fois que la dimension de son sous-espace propre.
Vérification par . Colonne par colonne :
Les colonnes de sont bien , et , c'est-à-dire les colonnes de . Donc .
L'inverse de , pour la suite. Le pivot sur donne
Contrôle. La première ligne de , qui est , multipliée par les colonnes de , donne , puis , puis . Les deux autres lignes se vérifient de même : .
Matrices non diagonalisables
Exemple
Un contre-exemple d'ordre . Soit . Elle est triangulaire supérieure, donc . Le système s'écrit , avec libre, donc
La somme des dimensions des sous-espaces propres vaut , strictement inférieure à : la matrice n'est pas diagonalisable.
Un second argument, plus rapide. Si était diagonalisable, elle serait semblable à une matrice diagonale dont les coefficients diagonaux seraient ses valeurs propres, toutes égales à : on aurait donc , puis , ce qui est faux. Cet argument vaut chaque fois qu'une matrice n'a qu'une seule valeur propre et n'est pas déjà une matrice scalaire.
Exemple
Un contre-exemple d'ordre . Soit
Elle est triangulaire supérieure de coefficients diagonaux tous égaux à , donc . Le système s'écrit et , avec libre, donc : la matrice n'est pas diagonalisable. La section montrera comment calculer tout de même ses puissances.
Exemple
Un endomorphisme non diagonalisable. L'endomorphisme de défini par , de matrice dans la base canonique, a pour unique valeur propre . Le système s'écrit et , donc : il n'existe aucune base de formée de vecteurs propres de . Concrètement, les seuls polynômes vérifiant , c'est-à-dire , sont les constantes, et elles ne suffisent pas à engendrer .
Puissances d'une matrice et suites récurrentes linéaires
Tout ce qui précède prend son sens ici. Calculer pour un exposant quelconque est impossible à la main dès l'ordre , sauf si l'on sait ramener la matrice à une forme simple. La diagonalisation le permet ; quand elle échoue, la formule du binôme prend le relais.
Puissances par diagonalisation
Propriété
Puissances d'une matrice diagonalisable. Soit diagonalisable, avec où est diagonale de coefficients . Alors, pour tout entier naturel ,
Démonstration. La première égalité a été établie à la section , à propos des matrices semblables : se démontre par récurrence, l'hérédité reposant sur l'insertion de entre les deux facteurs.
Pour la seconde, procédons également par récurrence. Elle est vraie pour , les deux membres valant . Si est diagonale de coefficients , alors le produit est diagonal de coefficients , car le produit de deux matrices diagonales s'obtient en multipliant les coefficients diagonaux entre eux, place par place.
Méthode
Calculer par diagonalisation.
- Diagonaliser : obtenir , et vérifier .
- Calculer par le pivot sur , puis contrôler .
- Écrire en élevant chaque coefficient diagonal à la puissance .
- Effectuer le produit , en calculant d'abord , ce qui revient à multiplier la -ième colonne de par , puis en multipliant à droite par .
- Contrôler le résultat pour , où l'on doit trouver , et pour , où l'on doit retrouver . Ces deux vérifications détectent la quasi-totalité des erreurs de calcul.
Exemple
Les puissances de la matrice symétrique d'ordre . Reprenons , avec
Étape 3. .
Étape 4. En multipliant chaque colonne de par le coefficient correspondant,
puis, en multipliant à droite par et en développant chaque coefficient,
Étape 5 : contrôles. Pour , on obtient . Pour , on obtient . Pour , on obtient , qui est bien le calculé à la section . Les trois contrôles sont concordants.
Puissances par la formule du binôme
Quand la matrice n'est pas diagonalisable, tout n'est pas perdu. Il suffit souvent de l'écrire comme la somme d'une matrice scalaire et d'une matrice dont une puissance est nulle.
Propriété
Formule du binôme pour deux matrices qui commutent (rappel de première année). Soient et deux matrices de telles que . Alors, pour tout entier naturel ,
L'hypothèse de commutation est indispensable : sans elle, la formule est fausse dès le carré, puisque ne se simplifie pas. Dans la pratique, on l'applique presque toujours au cas , qui commute avec toutes les matrices, ce qui rend l'hypothèse automatique. Encore faut-il l'écrire : un correcteur attend cette justification.
Méthode
Calculer par la formule du binôme.
- Écrire , où est un réel bien choisi, en général l'unique valeur propre de , et .
- Calculer les puissances de : , puis , jusqu'à en trouver une nulle. Noter le plus petit entier tel que ; toutes les puissances suivantes sont alors nulles aussi.
- Justifier la commutation : commute avec , puisque .
- Appliquer le binôme et tronquer la somme : tous les termes contenant avec sont nuls, il ne reste donc que les premiers.
- Contrôler pour et , et surveiller les petites valeurs de pour lesquelles certains coefficients binomiaux s'annulent.
Exemple
Puissances d'une matrice non diagonalisable. Reprenons , dont nous avons vu qu'elle n'est pas diagonalisable.
Étape 1. Posons , de sorte que .
Étape 2. On calcule
Toutes les puissances de d'exposant supérieur ou égal à sont donc nulles.
Étapes 3 et 4. Les matrices et commutent, donc pour tout entier :
En remplaçant et par leurs valeurs,
Étape 5 : contrôles. Pour , le troisième coefficient de la première ligne s'annule grâce au facteur , et l'on retrouve . Pour , on obtient , ce qui coïncide avec le calcul direct de .
Suites récurrentes linéaires
Méthode
Résoudre un système de suites récurrentes couplées. On considère deux suites liées par des relations du type
avec et donnés.
- Écrire le système sous forme matricielle : poser et , de sorte que pour tout .
- En déduire , par une récurrence immédiate qu'il faut rédiger.
- Diagonaliser : obtenir , , puis .
- Deux voies équivalentes pour conclure. Soit on calcule et l'on effectue le produit . Soit, ce qui est souvent plus rapide, on pose : la relation devient , donc chaque coordonnée de est une suite géométrique dont on écrit immédiatement le terme général, et l'on revient à .
- Contrôler les valeurs et sur les formules obtenues, puis vérifier qu'elles satisfont les relations de récurrence de départ.
Exemple
Un système couplé entièrement traité. Soient et définies par , et, pour tout entier naturel ,
Étape 1. Avec et , le système s'écrit .
Étape 2. Montrons par récurrence que . C'est vrai pour , puisque . Si , alors .
Étape 3. La section a établi , avec et . Deux valeurs propres distinctes pour une matrice d'ordre : elle est diagonalisable, avec
Le pivot donne , ce que l'on contrôle : .
Étape 4, par la voie des suites géométriques. Posons . Alors
c'est-à-dire et . Ces deux suites sont géométriques, donc et . Or
d'où et . Il ne reste qu'à revenir à :
Autrement dit, pour tout entier naturel ,
Étape 5 : contrôles. Pour : et , conformes aux conditions initiales. Pour : les formules donnent et , tandis que les relations de récurrence donnent et . Pour : les formules donnent et , et les relations donnent et . Tout concorde.
Exemple
Une récurrence linéaire d'ordre . Soit définie par , et, pour tout entier naturel ,
Posons . Alors
Spectre. Le système s'écrit et . La première ligne donne , et la seconde devient , c'est-à-dire . Une solution non nulle existe si et seulement si , donc , avec et .
Diagonalisation et conclusion. Deux valeurs propres distinctes en ordre : est diagonalisable, avec
En posant , on obtient , et , d'où . Enfin
Contrôles. et , conformes. Puis , et la relation de récurrence donne .
Ce qu'il faut retenir
La carte du chapitre
Une matrice et une application linéaire sont deux visages du même objet, et le pont entre les deux est le choix d'une base. Le tableau suivant résume les correspondances qu'il faut pouvoir traverser dans les deux sens sans y penser.
| Du côté de l'application | Du côté de la matrice |
|---|---|
| linéaire de dans | , et |
| produit , dans cet ordre | |
| , , | solutions de , des colonnes, |
| isomorphisme | inversible, |
Les gestes du chapitre tiennent en sept lignes. Reconnaître un sous-espace vectoriel : le vecteur nul, la stabilité par combinaison linéaire, ou une écriture en . Trouver une base et une dimension : paramétrer, mettre les paramètres en facteur, montrer la liberté, compter. Écrire une matrice d'application linéaire : images des vecteurs de la base de départ, décomposées dans la base d'arrivée, rangées en colonnes. Changer de base : contient les nouveaux vecteurs écrits dans l'ancienne base, , et . Chercher un spectre : structure évidente, puis polynôme annulateur, puis test de chaque candidat par un système à coefficients numériques. Décider de la diagonalisabilité : additionner les dimensions des sous-espaces propres et comparer à , sans oublier les deux cas suffisants que sont les valeurs propres distinctes et la symétrie. Calculer : par si la matrice est diagonalisable, par le binôme appliqué à sinon.
Les erreurs qui coûtent des points
Chercher un polynôme caractéristique. Il n'existe pas dans ce programme. Les valeurs propres se trouvent en résolvant , ou en exploitant un polynôme annulateur. Il n'existe pas davantage de déterminant d'ordre : l'inversibilité d'une matrice carrée se décide par son rang, c'est-à-dire par un pivot.
Oublier que le vecteur propre doit être non nul. Sans cette condition, tout réel serait valeur propre de toute matrice. Écrivez-la à chaque fois, y compris dans les démonstrations.
Conclure qu'une racine d'un polynôme annulateur est une valeur propre. L'implication ne va que dans un sens : les racines sont des candidats, et chacun doit être testé en résolvant le système correspondant.
Se tromper de sens dans la formule de changement de base. La matrice contient les vecteurs de écrits dans , et elle transforme les nouvelles coordonnées en anciennes : . Pour l'endomorphisme, c'est , jamais , si l'on veut la matrice dans la nouvelle base.
Mélanger l'ordre de et de . La -ième colonne de doit être un vecteur propre associé au -ième coefficient diagonal de . Une permutation dans l'une sans la permutation correspondante dans l'autre rend l'égalité fausse, et la vérification la détecte immédiatement.
Répéter une valeur propre le mauvais nombre de fois dans . Chaque valeur propre apparaît sur la diagonale autant de fois que la dimension de son sous-espace propre, ni plus, ni moins.
Appliquer le binôme sans justifier la commutation. La formule exige . Avec , la justification tient en une ligne, mais elle doit être écrite.
Confondre le noyau et l'image. Le noyau vit dans l'espace de départ, l'image dans l'espace d'arrivée, et le théorème du rang fait intervenir la dimension du départ, c'est-à-dire le nombre de colonnes de la matrice. Et l'on écrit , jamais .
Sauter les vérifications. Un vecteur propre annoncé se réinjecte dans , une diagonalisation se contrôle par , un inverse par , une formule de puissance par les valeurs et , un terme général de suite par et . Ces contrôles prennent trente secondes chacun et sauvent des copies entières.
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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.