Maths expertes · Chapitre 05 · Graphes et matrices
Matrices
Opérations, inverse, puissances, systèmes linéaires, suites de matrices U(n+1) = AU(n) + C.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Opérations
- Inverse
- Puissances
- Systèmes linéaires
- Suites de matrices U(n+1) = AU(n) + C
Il y a plus de deux mille ans, les mathématiciens chinois de la dynastie Han rédigent Les Neuf Chapitres sur l'art mathématique, l'un des plus anciens traités de mathématiques connus. Pour résoudre des problèmes de récoltes ou de partages qui se traduisent par des systèmes d'équations, ils disposent les coefficients en tableaux rectangulaires sur une table à calculer, puis manipulent les colonnes selon des règles précises : c'est la méthode fangcheng, étonnamment proche de nos méthodes modernes. Il faudra pourtant attendre le XIXe siècle pour que ces tableaux de nombres deviennent de véritables objets mathématiques : en 1850, James Sylvester leur donne le nom de matrices, et en 1858 Arthur Cayley publie un mémoire fondateur où il définit leur addition, leur multiplication et leur inversion, exactement comme on le fait pour les nombres. Ce chapitre suit le chemin de Cayley : nous allons apprendre à calculer avec des tableaux de nombres, puis à les utiliser pour résoudre des systèmes, transformer le plan et étudier des suites.
Qu'est-ce qu'une matrice ?
Une matrice n'est rien d'autre qu'un tableau de nombres, rangés en lignes et en colonnes. Toute la richesse du chapitre viendra des opérations que l'on définira sur ces tableaux.
Définition
Matrice. Soient et deux entiers naturels non nuls. Une matrice de taille est un tableau rectangulaire de nombres réels comportant lignes et colonnes.
Le nombre situé à l'intersection de la ligne et de la colonne est appelé coefficient d'indices et se note . On écrit alors :
Remarques.
- L'ordre des indices est essentiel et toujours le même : ligne d'abord, colonne ensuite. Le coefficient est celui de la deuxième ligne, troisième colonne.
- Dans la taille , on annonce de même le nombre de lignes avant le nombre de colonnes. Une matrice a lignes et colonnes.
Exemple
La matrice est de taille .
Ses coefficients : , , , , , .
Attention à ne pas confondre (ligne , colonne ) avec (ligne , colonne ) : le double indice ne se lit jamais dans le désordre.
Définition
Matrices particulières. Soit un entier naturel non nul.
- Une matrice ligne est une matrice de taille : une seule ligne.
- Une matrice colonne est une matrice de taille : une seule colonne.
- Une matrice carrée d'ordre est une matrice de taille : autant de lignes que de colonnes. Ses coefficients forment sa diagonale.
- La matrice nulle de taille , notée , est la matrice dont tous les coefficients valent .
- Une matrice carrée est diagonale lorsque tous ses coefficients situés hors de la diagonale sont nuls.
Exemple
- est une matrice ligne de taille .
- est une matrice colonne de taille .
- est une matrice carrée d'ordre ; sa diagonale est formée de et .
- est une matrice diagonale d'ordre .
Définition
Égalité de deux matrices. Deux matrices et sont égales lorsqu'elles ont la même taille et que leurs coefficients de mêmes indices sont deux à deux égaux : pour tous et .
Exemple
Déterminons les réels et tels que .
Par égalité coefficient par coefficient : et , donc et . Une égalité de matrices équivaut ainsi à un système de quatre égalités entre réels.
Somme et produit par un réel
Les deux premières opérations ne réservent aucune surprise : on opère coefficient par coefficient. Une seule contrainte, mais elle est stricte : pour additionner deux matrices, il faut qu'elles aient la même taille.
Définition
Somme de deux matrices. Soient et deux matrices de même taille . La somme est la matrice de taille dont le coefficient d'indices vaut .
Définition
Produit d'une matrice par un réel. Soient une matrice de taille et un réel. La matrice est la matrice de taille dont le coefficient d'indices vaut : on multiplie chaque coefficient par .
Exemple
Soient et . Alors :
En revanche, la somme de (taille ) et de (taille ) n'existe pas.
La matrice se note et s'appelle l'opposée de ; la différence est définie par , autrement dit on soustrait coefficient par coefficient.
Propriété
Règles de calcul (admises). Soient , , des matrices de même taille et , des réels.
- (commutativité) et (associativité) ;
- et ;
- et (distributivités) ;
- .
Pour ces deux opérations, tout se passe donc comme dans : les réflexes de calcul habituels s'appliquent sans danger. La situation va changer radicalement avec la multiplication.
Le produit matriciel
Le produit de deux matrices ne se fait pas coefficient par coefficient. Sa définition, plus subtile, est précisément ce qui rend les matrices utiles : c'est elle qui permettra de coder des systèmes, des transformations géométriques et des suites. On la construit en deux temps.
Produit d'une ligne par une colonne
Définition
Produit d'une matrice ligne par une matrice colonne. Soient une matrice ligne de taille et une matrice colonne de taille , ayant le même nombre de coefficients. Le produit est le nombre obtenu comme somme des produits terme à terme :
Exemple
Cas général
Pour multiplier deux matrices quelconques, on effectue ce calcul « ligne par colonne » pour chaque case du résultat.
Définition
Produit de deux matrices. Soient une matrice de taille et une matrice de taille : le nombre de colonnes de doit être égal au nombre de lignes de . Le produit est la matrice de taille dont le coefficient d'indices est le produit de la ligne de par la colonne de :
Le schéma des tailles est à connaître par cœur : . Les deux du milieu doivent coïncider (c'est la condition d'existence du produit), et ils « disparaissent » dans le résultat.
Méthode
Calculer un produit matriciel.
- Vérifier la compatibilité des tailles : le nombre de colonnes de doit égaler le nombre de lignes de . Sinon, le produit n'existe pas.
- Déterminer la taille du résultat : .
- Pour chaque case du résultat, suivre la ligne de avec l'index gauche et la colonne de avec l'index droit, et additionner les produits terme à terme.
- Contrôler le résultat sur un coefficient au hasard : c'est un calcul où l'erreur d'inattention guette.
Exemple
Un produit . Soient et . Détaillons chaque case de :
Un produit . Soient et . Les tailles sont compatibles et le produit est de taille :
Remarquons que existe aussi, mais c'est une matrice : et n'ont même pas la même taille !
Parmi les matrices carrées, l'une joue pour le produit le rôle que joue le nombre pour la multiplication des réels.
Définition
Matrice identité. La matrice identité d'ordre , notée (ou simplement lorsque l'ordre est clair), est la matrice diagonale d'ordre dont tous les coefficients diagonaux valent :
Propriété
Règles de calcul du produit (admises). Soient , , des matrices dont les tailles rendent les opérations ci-dessous possibles, et un réel.
- Associativité : , que l'on note ;
- Distributivités : et ;
- ;
- Élément neutre : pour toute matrice carrée d'ordre , .
Remarque
Mise en garde : trois pièges du produit matriciel. Le produit des matrices ne se comporte pas comme celui des nombres. Trois réflexes de calcul, parfaitement valables dans , deviennent faux avec des matrices.
1. Le produit n'est pas commutatif : en général, . Reprenons et . Nous avons calculé , tandis que
Ce contre-exemple démontre la non-commutativité. Conséquence pratique : on précise toujours si l'on multiplie à gauche ou à droite, et les identités remarquables ne s'appliquent plus telles quelles : , sans pouvoir regrouper en .
2. Un produit peut être nul sans qu'aucun facteur ne le soit. Avec et , toutes deux non nulles :
La règle « un produit est nul si et seulement si l'un des facteurs est nul » est donc fausse pour les matrices.
3. On ne peut pas « simplifier » par une matrice. Avec le même , prenons et :
L'égalité ne permet donc pas de conclure . Nous verrons plus loin que cette simplification redevient légitime lorsque est inversible.
Puissances d'une matrice carrée
Puisqu'une matrice carrée peut être multipliée par elle-même, on peut définir ses puissances, exactement comme pour un nombre.
Définition
Puissances d'une matrice carrée. Soit une matrice carrée d'ordre . On pose , puis pour tout entier naturel :
Ainsi , , , etc.
Remarque. Grâce à l'associativité, les formules et restent valables. En revanche, à cause de la non-commutativité, n'est pas égal à en général.
Un cas se calcule sans effort : celui des matrices diagonales.
Propriété
Puissances d'une matrice diagonale. Si est une matrice diagonale de coefficients diagonaux , alors pour tout entier naturel , est la matrice diagonale de coefficients diagonaux .
Démonstration (esquisse). Le produit de deux matrices diagonales est diagonal et se calcule coefficient diagonal par coefficient diagonal : en effet, dans le produit ligne par colonne, tous les termes croisés font intervenir un coefficient nul. La propriété s'en déduit par une récurrence immédiate sur .
Exemple
Avec : .
De même, avec , on obtient directement pour tout .
Pour une matrice non diagonale, il n'existe pas de formule automatique : la stratégie du programme est celle que vous connaissez déjà pour les suites.
Méthode
Calculer par conjecture puis récurrence.
- Calculer « à la main » , , éventuellement .
- Conjecturer une formule pour en observant la régularité des coefficients.
- Démontrer la conjecture par récurrence : l'initialisation se fait pour (avec ) ou , et l'hérédité repose sur le calcul du produit .
Exemple
Un calcul complet de . Soit .
Étape 1 : premiers calculs.
Étape 2 : conjecture. Le coefficient en haut à droite semble valoir : on conjecture que pour tout entier naturel ,
Étape 3 : démonstration par récurrence. Notons la propriété « ».
Initialisation. Pour : , et la formule donne bien . Donc est vraie.
Hérédité. Supposons vraie pour un entier naturel fixé. Alors :
ce qui est exactement .
Conclusion. Par récurrence, pour tout entier naturel , .
Matrice inverse
Tout réel non nul possède un inverse : le nombre tel que . Existe-t-il un analogue pour les matrices ? La matrice identité jouant le rôle du nombre , la définition s'impose d'elle-même ; mais la non-commutativité oblige à exiger l'égalité des deux côtés.
Définition
Matrice inversible. Une matrice carrée d'ordre est inversible lorsqu'il existe une matrice carrée d'ordre telle que
Propriété
Unicité de l'inverse. Si est inversible, la matrice de la définition est unique. On l'appelle l'inverse de et on la note .
Démonstration. Supposons que et vérifient toutes deux la définition : et . Alors, en utilisant l'associativité :
Les deux candidates sont donc égales : l'inverse, s'il existe, est unique.
Exemple
Soient et . Calculons :
et un calcul analogue donne . Donc est inversible et .
Contrairement aux réels, où seul n'a pas d'inverse, de nombreuses matrices non nulles ne sont pas inversibles.
Exemple
Une matrice non nulle et non inversible. Soit , dont la deuxième ligne est le double de la première. Pour toute matrice , la ligne du produit s'obtient en multipliant la ligne de par les colonnes de : la deuxième ligne de est donc toujours le double de la première. Or dans , la deuxième ligne n'est pas le double de la première . Aucune matrice ne peut donc vérifier : la matrice n'est pas inversible.
Le cas des matrices
Pour les matrices d'ordre , un critère simple et une formule explicite règlent complètement la question.
Propriété
Inverse d'une matrice (admis). Soit .
- Si , alors est inversible et
- Si , alors n'est pas inversible.
Remarques.
- Le nombre s'appelle le déterminant de . Retenir la recette : on échange les coefficients diagonaux et , on change le signe des deux autres, et on divise tout par le déterminant.
- On peut vérifier la formule en calculant directement le produit : , ce qui explique à la fois la formule et le rôle décisif du nombre .
Méthode
Inverser une matrice .
- Calculer le déterminant .
- S'il est nul, conclure : n'est pas inversible.
- Sinon, écrire : échange de et , changement de signe de et .
- Vérifier en calculant , qui doit donner .
Exemple
Soit . Son déterminant vaut , donc est inversible et
Vérification : .
Au contraire, a pour déterminant : on retrouve qu'elle n'est pas inversible.
La méthode du polynôme annulateur
Lorsqu'une relation simple lie , et , on peut en déduire l'inverse de sans aucune formule. Voyons-le sur un exemple.
Exemple
Inverser grâce à une relation sur . Soit .
Étape 1. On calcule , et on constate que
puisque . On dit que le polynôme est un polynôme annulateur de : la matrice est nulle.
Étape 2. On isole : de on tire, en factorisant par :
Le même calcul en factorisant de l'autre côté donne .
Étape 3. Par définition de l'inverse, est inversible et
On peut contrôler avec la formule du : le déterminant de vaut et , ce qui redonne bien le même résultat.
Application : l'équation
L'inverse joue pour les matrices le rôle de la division, qui n'existe pas telle quelle. Si est inversible et si (où et sont des matrices de tailles compatibles), alors en multipliant les deux membres à gauche par :
Réciproquement, vérifie bien . L'équation admet donc l'unique solution .
Attention à l'ordre ! Comme le produit n'est pas commutatif, il faut multiplier par du même côté dans les deux membres. La solution est et non (ces deux matrices sont différentes en général). De même, l'équation a pour solution .
Matrices et systèmes linéaires
Voici la première grande application, celle-là même qui occupait les auteurs des Neuf Chapitres. Considérons un système de deux équations à deux inconnues :
Posons , et . Le produit matriciel donne exactement
si bien que le système équivaut à l'équation matricielle . La matrice est la matrice des coefficients du système, la colonne des inconnues, la colonne des seconds membres. Le principe est identique pour trois équations à trois inconnues, avec une matrice carrée d'ordre .
Propriété
Résolution matricielle d'un système. Soit un système linéaire d'écriture matricielle , où est une matrice carrée. Si est inversible, le système admet une unique solution, donnée par
Démonstration. C'est exactement le raisonnement mené pour l'équation au paragraphe précédent : si , alors en multipliant à gauche par on obtient ; et réciproquement cette colonne vérifie le système, car .
Méthode
Résoudre un système par écriture matricielle.
- Écrire le système sous la forme en identifiant la matrice des coefficients, la colonne des inconnues et la colonne des seconds membres.
- Justifier que est inversible (pour une matrice : déterminant ) et calculer .
- Calculer : c'est l'unique solution.
- Vérifier en reportant les valeurs trouvées dans le système de départ.
Exemple
Résolution complète d'un système . Résolvons
Écriture matricielle. Le système s'écrit avec , et .
Inversibilité. Le déterminant de vaut : la matrice est inversible, et nous avons déjà obtenu .
Calcul de la solution.
Le système admet l'unique solution .
Vérification. et : c'est correct.
Exemple
Un système à la calculatrice. Le système
s'écrit avec et . Il n'existe pas au programme de formule d'inversion pour une matrice , mais la calculatrice sait faire : on saisit et dans le menu matrices, on vérifie que la calculatrice accepte de calculer (ce qui garantit l'inversibilité), puis on calcule . On obtient ici , c'est-à-dire , ce qu'une vérification dans les trois équations confirme.
Remarque. Si n'est pas inversible, le théorème ne s'applique pas : le système n'a alors jamais une solution unique (il n'en a aucune, ou il en a une infinité), et on revient aux méthodes classiques de combinaison et de substitution.
Matrices et transformations du plan
Le plan est muni d'un repère orthonormé . Dans le chapitre sur les nombres complexes, nous avons décrit des transformations du plan par des calculs sur les affixes ; les matrices offrent un second langage, qui repose sur une idée simple : représenter chaque point par une matrice colonne.
Définition
Transformation associée à une matrice. À tout point du plan, on associe la matrice colonne . Soit une matrice carrée d'ordre . La transformation du plan associée à est la transformation qui, à tout point de colonne , associe le point de colonne
Exemple
Soit . Pour tout point :
Le point vérifie : la transformation associée est l'homothétie de centre et de rapport . Par exemple, le point a pour image .
Propriété
Matrices des transformations usuelles. Dans le repère :
- l'homothétie de centre et de rapport est associée à la matrice ;
- la symétrie par rapport à l'axe des abscisses est associée à , et la symétrie par rapport à l'axe des ordonnées à ;
- la rotation de centre et d'angle est associée à la matrice
Les deux premiers points se vérifient immédiatement : par exemple , et est bien la symétrie par rapport à l'axe des abscisses. Pour la rotation, la formule est admise, mais testons-la sur un point bien choisi : l'image du point est donnée par
c'est-à-dire le point du cercle trigonométrique repéré par l'angle : c'est exactement l'image de par la rotation d'angle autour de . De même, l'image de est , comme attendu.
Exemple
Rotation d'angle . Sa matrice est .
L'image du point est donnée par
le point , que l'on peut situer sur une figure pour vérifier le quart de tour dans le sens direct.
Composer des transformations
Que se passe-t-il si l'on enchaîne deux transformations ? Notons la transformation associée à et celle associée à . Appliquons puis à un point de colonne : la première étape donne , la seconde donne
grâce à l'associativité du produit.
Propriété
Composition et produit matriciel. La transformation obtenue en appliquant d'abord la transformation de matrice , puis celle de matrice , est la transformation associée à la matrice produit : la matrice de la première transformation appliquée s'écrit à droite.
L'ordre est crucial, et la non-commutativité du produit n'est pas un accident de calcul : elle reflète un fait géométrique.
Exemple
L'ordre des transformations compte. Notons la matrice de la rotation d'angle et celle de la symétrie par rapport à l'axe des abscisses.
- Rotation puis symétrie : matrice .
- Symétrie puis rotation : matrice .
Les deux matrices sont différentes, donc les deux enchaînements ne définissent pas la même transformation. On le voit sur le point : le premier enchaînement l'envoie sur (quart de tour vers , puis symétrie), le second sur (la symétrie le laisse fixe, puis quart de tour).
Remarque. Composons deux rotations d'angles et : la matrice obtenue est
On reconnaît les formules d'addition : les coefficients valent et , donc . Enchaîner deux rotations de centre revient à tourner de la somme des angles, ce qui est géométriquement évident ; le calcul matriciel le confirme, et permet même de retrouver les formules d'addition si on les a oubliées.
Suites de matrices colonnes
Dernier grand thème du chapitre : les suites dont chaque terme est une matrice colonne. Elles apparaissent naturellement dès que deux quantités évoluent en s'influençant mutuellement, situation où les suites numériques seules deviennent vite inextricables.
Le cas
Propriété
Expression de en fonction de . Soit une suite de matrices colonnes vérifiant, pour tout entier naturel ,
où est une matrice carrée. Alors pour tout entier naturel :
Démonstration. Par récurrence. Notons la propriété « ».
Initialisation. : la propriété est vraie.
Hérédité. Supposons vraie pour un entier naturel fixé. Alors
en utilisant l'associativité : est vraie.
Conclusion. Pour tout entier naturel , .
C'est l'analogue matriciel des suites géométriques : la relation donne , et la relation donne . Tout le travail se concentre alors sur le calcul de , d'où l'importance de la méthode conjecture-récurrence vue plus haut.
Exemple
Soit définie par et avec . Nous avons démontré que , donc pour tout entier naturel :
Le cas général
Ajoutons maintenant un terme constant : , où est une matrice colonne fixée. C'est l'analogue matriciel des suites arithmético-géométriques , et la stratégie de résolution est exactement la même : chercher un « point fixe », puis s'y ramener par une suite auxiliaire.
Définition
État stable. On appelle état stable de la relation toute matrice colonne vérifiant
Si , alors la suite est constante égale à : le système « ne bouge plus », d'où le nom.
Propriété
Existence de l'état stable. L'équation équivaut à . Si la matrice est inversible, il existe donc un unique état stable :
Démonstration. équivaut à . Or par distributivité, d'où l'équivalence avec . Si est inversible, cette équation a l'unique solution d'après l'étude de l'équation .
Propriété
Forme explicite de . Soit vérifiant pour tout , et soit un état stable. Alors la suite auxiliaire définie par vérifie , et pour tout entier naturel :
Démonstration. Pour tout entier naturel :
en utilisant la définition de puis la distributivité. La suite relève donc du cas précédent : , et il ne reste qu'à revenir à .
Méthode
Étudier une suite .
- Chercher l'état stable : résoudre , le plus souvent en traduisant l'égalité par un petit système linéaire.
- Poser la suite auxiliaire et vérifier (ou citer) que .
- En déduire , puis la forme explicite .
- Si l'énoncé le demande, calculer (conjecture puis récurrence) pour rendre la formule complètement explicite, et interpréter le comportement de la suite.
Exemple
Deux bassins couplés. Une station de traitement des eaux comporte deux bassins. Chaque jour :
- la moitié du contenu du bassin 1 est transférée vers le bassin 2, et m d'eau fraîche sont ajoutés au bassin 1 ;
- la moitié du contenu du bassin 2 est rejetée vers la rivière.
Notons et les volumes (en m) des bassins 1 et 2 au matin du jour , avec au départ et . Le bassin 1 garde la moitié de son contenu et reçoit m ; le bassin 2 garde la moitié du sien et reçoit la moitié du bassin 1 :
En posant , ce système s'écrit avec
Étape 1 : état stable. Cherchons tel que , c'est-à-dire
La première équation donne , soit ; la seconde donne alors , soit . Ainsi (on peut vérifier que , de déterminant , est bien inversible : l'état stable est unique).
Étape 2 : suite auxiliaire et forme explicite. En posant , la propriété précédente donne directement
Étape 3 : calcul de . Les premiers calculs donnent , ce qui suggère la conjecture
Elle se démontre par récurrence : elle est vraie pour (on retrouve ), et si elle est vraie au rang , alors
ce qui achève la récurrence.
Étape 4 : conclusion et interprétation. On calcule , d'où pour tout entier naturel :
On contrôle : , , , , en accord avec un calcul direct. Voici les premières valeurs (arrondies au dixième) :
Comme (suite géométrique de raison dans ) et (résultat classique de croissances comparées, que l'on admet ici), on obtient
Interprétation : quel que soit le détail des premiers jours (le bassin 2 commence par se remplir jusqu'à environ m avant de redescendre), les volumes se stabilisent vers l'état stable : à long terme, chaque bassin contient m, l'apport quotidien de m compensant exactement le rejet vers la rivière.
Ce dernier exemple résume l'esprit du chapitre : une situation concrète se code par des matrices, les calculs (puissances, inverse, état stable) se mènent avec les outils que nous avons construits, et le résultat se relit dans le contexte de départ. Cette démarche de modélisation matricielle sera au cœur des exercices, et vous accompagnera bien au-delà de la terminale.
Bloqué sur « Matrices » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.