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Maths expertes · Chapitre 06 · Graphes et matrices
Vocabulaire des graphes, matrice d'adjacence, chaînes de Markov à 2 ou 3 états, distributions invariantes.
En 1736, les habitants de Königsberg, en Prusse orientale, se posent une question en apparence anodine : peut-on se promener dans la ville en franchissant une et une seule fois chacun de ses sept ponts ? Leonhard Euler démontre que c'est impossible. Sa méthode, qui oublie tout des lieux pour ne retenir que des points et des liaisons, fonde une branche entièrement nouvelle des mathématiques : la théorie des graphes. Près de deux siècles plus tard, en 1906, le mathématicien russe Andreï Markov étudie l'alternance des voyelles et des consonnes dans Eugène Onéguine de Pouchkine, et introduit des processus aléatoires dont l'évolution ne dépend que de l'état présent : les chaînes qui portent aujourd'hui son nom. Ces deux idées, nées d'une promenade et d'un poème, sont devenues des outils essentiels du monde contemporain : réseaux sociaux, réseaux routiers ou informatiques sont des graphes, et lorsque Google classe les pages du web avec son algorithme PageRank, il calcule la distribution invariante d'une gigantesque chaîne de Markov. Ce chapitre présente ces deux notions, ainsi que le pont qui les relie : les matrices, étudiées au chapitre précédent.
Un graphe est un objet d'une simplicité désarmante : des points, et des liens entre certains de ces points. Cette simplicité est précisément sa force, car elle permet de modéliser des situations très variées : des villes reliées par des routes, des personnes liées par une relation d'amitié, des ordinateurs connectés en réseau, des molécules dont les atomes sont liés chimiquement.
Définition
Graphe (non orienté). Un graphe est constitué :
L'ordre du graphe est son nombre de sommets.
Deux sommets reliés par une arête sont dits adjacents (on dit aussi voisins).
Remarques.
Exemple
Le graphe ci-dessus a pour sommets , , , , et pour arêtes , , , , et . Il est d'ordre et possède arêtes.
Les sommets et sont adjacents ; les sommets et ne le sont pas. Ce graphe nous servira d'exemple filé dans les sections suivantes.
Définition
Degré d'un sommet. Le degré d'un sommet est le nombre d'arêtes dont ce sommet est une extrémité, c'est-à-dire le nombre de ses voisins dans un graphe simple.
Exemple
Dans le graphe d'ordre ci-dessus, on lit les degrés suivants :
| Sommet | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| Degré |
Le sommet , de degré , n'est relié qu'à : on dit parfois qu'il est pendant.
Définition
Graphe complet. Un graphe est complet lorsque deux sommets quelconques y sont toujours adjacents : toutes les arêtes possibles sont présentes. Le graphe complet d'ordre se note .
Exemple
Le graphe ci-dessus possède sommets et arêtes : chacun des sommets est relié aux autres, donc chaque sommet est de degré .
Un tournoi où chaque équipe rencontre chacune des autres exactement une fois se modélise par un graphe complet : les sommets sont les équipes, les arêtes sont les matchs.
Voici la première propriété générale des graphes. Son surnom vient de l'image suivante : dans une assemblée, si l'on additionne le nombre de mains serrées par chaque personne, on compte chaque poignée de main deux fois.
Propriété
Lemme des poignées de main. Dans un graphe, la somme des degrés de tous les sommets est égale au double du nombre d'arêtes :
En particulier, la somme des degrés d'un graphe est toujours un nombre pair.
Démonstration. Calculons la somme des degrés en comptant les contributions arête par arête. Chaque arête possède exactement deux extrémités : elle ajoute au degré de chacune d'elles, donc elle contribue pour exactement à la somme des degrés. Si le graphe compte arêtes, la somme des degrés vaut donc .
Exemple
Dans notre graphe d'ordre , la somme des degrés vaut , et le graphe possède arêtes : on a bien .
Autre application : le graphe complet a sommets, tous de degré . La somme des degrés vaut , donc possède arêtes. Pour : arêtes, ce que confirme la figure.
Le lemme a une conséquence remarquable, qui jouera un rôle décisif dans l'étude des chaînes eulériennes.
Propriété
Parité des sommets de degré impair. Dans tout graphe, le nombre de sommets de degré impair est pair.
Démonstration. Notons la somme des degrés de tous les sommets. Séparons cette somme en deux : la somme des degrés pairs et la somme des degrés impairs, de sorte que . D'après le lemme des poignées de main, est paire ; et , somme de nombres pairs, est paire. Donc est paire. Or une somme de nombres impairs est paire si et seulement si elle comporte un nombre pair de termes. Le nombre de sommets de degré impair est donc pair.
Exemple
Il est impossible de tracer un graphe dont les degrés des sommets seraient , , , : il y aurait trois sommets de degré impair, et trois est impair. D'ailleurs, la somme des degrés vaudrait , qui n'est pas le double d'un entier.
Dans notre graphe d'ordre , les sommets de degré impair sont , , et : il y en a quatre, nombre pair, conformément à la propriété.
Un graphe décrit des liaisons directes. Mais on veut souvent circuler de proche en proche : aller d'une ville à une autre en enchaînant plusieurs routes, transmettre une information d'une personne à une autre par une suite d'intermédiaires. C'est la notion de chaîne.
Définition
Chaîne, longueur. Une chaîne dans un graphe est une suite finie de sommets telle que deux sommets consécutifs de la suite sont toujours adjacents. La longueur d'une chaîne est le nombre d'arêtes qu'elle emprunte (c'est-à-dire le nombre de sommets de la suite diminué de ).
Une chaîne dont l'origine et l'extrémité coïncident est dite fermée ; on parle aussi de cycle.
Remarques.
Exemple
Dans notre graphe d'ordre :
Définition
Graphe connexe. Un graphe est connexe lorsque deux sommets quelconques peuvent toujours être reliés par une chaîne. Intuitivement : le graphe est « d'un seul tenant ».
Exemple
Notre graphe d'ordre est connexe : on vérifie sans peine que n'importe quel sommet peut être relié à n'importe quel autre (par exemple est relié à par la chaîne ).
Le graphe de la figure ci-dessus, en revanche, n'est pas connexe : aucune chaîne ne relie à . Il est formé de deux « morceaux » : le triangle d'une part, l'arête d'autre part.
Tout graphe complet est évidemment connexe : deux sommets quelconques sont même reliés par une chaîne de longueur .
Revenons au problème fondateur. Se promener dans Königsberg en franchissant chaque pont exactement une fois, c'est parcourir un graphe en empruntant chaque arête exactement une fois. Donnons un nom à ce type de parcours.
Définition
Chaîne eulérienne, cycle eulérien. Une chaîne eulérienne d'un graphe est une chaîne qui emprunte chaque arête du graphe une et une seule fois.
Un cycle eulérien est une chaîne eulérienne fermée : elle revient à son point de départ.
Le génie d'Euler est d'avoir trouvé un critère qui évite d'explorer tous les parcours possibles : il suffit de regarder les degrés. L'idée est naturelle : à chaque passage par un sommet intermédiaire, on « consomme » deux arêtes (une pour arriver, une pour repartir) ; un sommet de degré impair ne peut donc être qu'un point de départ ou d'arrivée du parcours.
Propriété
Théorème d'Euler (admis). Soit un graphe connexe.
De plus, lorsque le graphe possède exactement deux sommets de degré impair, toute chaîne eulérienne part de l'un et aboutit à l'autre.
Rappelons que d'après la section précédente, le nombre de sommets de degré impair est nécessairement pair : les seuls cas favorables sont donc bien et , et le cas « exactement un sommet impair » ne peut jamais se produire.
Méthode
Décider de l'existence d'une chaîne eulérienne.
Exemple
Notre graphe d'ordre . Il est connexe, mais il possède quatre sommets de degré impair (, , et ) : il n'admet donc pas de chaîne eulérienne. Impossible de le dessiner « sans lever le crayon » sans repasser sur un trait.
Le graphe complet . Il est connexe et tous ses sommets sont de degré , nombre pair : admet un cycle eulérien. On peut tracer d'un seul trait en revenant au point de départ.
Un triangle. Le graphe formé des trois sommets , , et des arêtes , , a tous ses degrés égaux à : la chaîne est un cycle eulérien.
La ville de Königsberg est traversée par un fleuve qui délimite quatre zones : la rive nord , la rive sud , l'île centrale et l'île est . Sept ponts les relient : deux ponts entre et , deux ponts entre et , un pont , un pont et un pont . On obtient le multigraphe de la figure (certaines paires de sommets sont reliées par deux arêtes, mais le théorème d'Euler et la notion de degré s'y appliquent de la même façon).
Calculons les degrés : , , , . Les quatre sommets sont de degré impair. Comme , le théorème d'Euler conclut : il n'existe aucune chaîne eulérienne. La promenade rêvée des habitants de Königsberg est impossible, et aucune astuce d'itinéraire n'y changera rien. C'est toute la puissance du point de vue d'Euler : une impossibilité définitive, établie par un simple comptage.
Pour étudier un graphe par le calcul, on le code dans un tableau de nombres : une matrice. Cette idée, anodine en apparence, va révéler un lien profond entre le produit matriciel du chapitre précédent et le dénombrement des chaînes.
Définition
Matrice d'adjacence. Soit un graphe d'ordre dont les sommets sont numérotés de à . La matrice d'adjacence de est la matrice carrée d'ordre dont le coefficient vaut :
Remarques.
Exemple
Le graphe ci-dessus a quatre sommets , , , et cinq arêtes : , , , et . En rangeant les sommets dans l'ordre , , , , sa matrice d'adjacence (notée pour éviter toute confusion avec le sommet ) est :
Elle est symétrique et de diagonale nulle. Les sommes des lignes redonnent les degrés : , , , .
Voici le théorème central de cette partie, et la première des démonstrations exigibles du chapitre. Il affirme que le produit matriciel, défini au chapitre précédent par la règle « ligne par colonne », compte exactement les chaînes du graphe.
Propriété
Théorème (nombre de chaînes de longueur ). Soit un graphe dont les sommets sont numérotés de à , et soit sa matrice d'adjacence. Pour tout entier , le coefficient d'indices de la matrice est égal au nombre de chaînes de longueur reliant le sommet au sommet .
Démonstration. Raisonnons par récurrence sur . Pour tout , notons la propriété : « pour tous sommets et , le coefficient d'indices de est le nombre de chaînes de longueur reliant à ».
Initialisation. Pour : , et le coefficient vaut s'il existe une arête entre et , sinon. Or une chaîne de longueur de à est exactement une arête entre et : le coefficient est bien le nombre de telles chaînes. est vraie.
Hérédité. Soit tel que soit vraie. Notons le coefficient d'indices de : par hypothèse de récurrence, est le nombre de chaînes de longueur reliant à . Comme , la règle du produit « ligne par colonne » donne pour le coefficient d'indices de :
Comptons maintenant les chaînes de longueur reliant à . Une telle chaîne est entièrement déterminée par la donnée de son avant-dernier sommet et de son début : elle se décompose de façon unique en une chaîne de longueur reliant à , suivie de l'arête . Pour un sommet fixé :
En sommant sur tous les avant-derniers sommets possibles, le nombre de chaînes de longueur reliant à vaut , qui est précisément le coefficient d'indices de . Donc est vraie.
Conclusion. Par récurrence, est vraie pour tout entier .
Remarque. Le théorème vaut aussi pour un graphe orienté : le coefficient de compte alors les chemins de longueur allant de vers , en respectant le sens des flèches. La démonstration est identique.
Exemple
Reprenons le graphe à quatre sommets et sa matrice . Calculons par la règle ligne par colonne :
Détaillons le coefficient d'indices , c'est-à-dire le coefficient : c'est le produit de la ligne de par la colonne de ,
Le théorème annonce donc deux chaînes de longueur reliant à , et on les trouve effectivement sur la figure : et .
De même, le coefficient vaut : les trois chaînes fermées de longueur issues de sont , et (on emprunte une arête, puis on revient). Plus généralement, la diagonale de redonne les degrés des sommets : une chaîne fermée de longueur consiste à faire l'aller-retour le long d'une arête, et il y en a autant que d'arêtes issues du sommet.
Méthode
Compter des chaînes avec la matrice d'adjacence.
Quittons les parcours dans les graphes pour une autre question : comment décrire un système qui évolue au hasard, étape après étape ? La météo qui change d'un jour à l'autre, un client qui change d'opérateur téléphonique d'une année sur l'autre, un pion qui se déplace au hasard sur un graphe : dans chacune de ces situations, le système occupe à chaque instant l'un d'un petit nombre d'états, et passe de l'un à l'autre selon des probabilités fixées.
L'hypothèse fondamentale d'Andreï Markov est la suivante : la probabilité de passer à tel ou tel état à l'étape suivante ne dépend que de l'état actuel, et non de tout le passé du système. On dit que le processus est sans mémoire. Pour la météo de notre modèle simplifié, cela signifie que la probabilité qu'il fasse beau demain ne dépend que du temps d'aujourd'hui, pas de celui d'hier ni d'avant-hier.
Définition
Chaîne de Markov (à deux ou trois états). On considère un système observé aux instants et pouvant occuper à chaque instant l'un des états d'un ensemble à deux ou trois éléments. On note la variable aléatoire égale à l'état du système à l'instant .
La suite est une chaîne de Markov lorsque, pour tout instant et tous états et , la probabilité que le système soit dans l'état à l'instant sachant qu'il est dans l'état à l'instant :
Cette probabilité, notée , est appelée probabilité de transition de l'état vers l'état :
Définition
Matrice de transition. La matrice de transition d'une chaîne de Markov dont les états sont numérotés de à (avec ou ) est la matrice carrée d'ordre : le coefficient de la ligne et de la colonne est la probabilité de passer de l'état à l'état en une transition.
Propriété
Propriété des lignes. Les coefficients d'une matrice de transition sont positifs ou nuls, et la somme des coefficients de chaque ligne vaut . Une matrice carrée vérifiant ces deux conditions est dite stochastique.
Démonstration. Les coefficients sont des probabilités, donc positifs ou nuls. Fixons un état et plaçons-nous dans la situation où le système est dans l'état à l'instant . À l'instant , le système occupe nécessairement un et un seul des états : les événements forment une partition de l'univers. La somme de leurs probabilités conditionnelles vaut donc :
ce qui est exactement la somme de la ligne de .
Une chaîne de Markov se visualise naturellement par un graphe, mais d'un type nouveau par rapport à la première partie du chapitre : ses liaisons ont un sens et portent un nombre.
Définition
Graphe associé à une chaîne de Markov. Le graphe orienté pondéré associé à une chaîne de Markov est construit ainsi :
Ce graphe est orienté (les flèches ont un sens : passer de à n'a pas la même probabilité que passer de à ) et pondéré (chaque flèche porte un poids). Une flèche d'un état vers lui-même, appelée boucle, représente la probabilité de rester sur place. La propriété des lignes se lit directement sur le graphe : la somme des poids des flèches issues de chaque sommet vaut . Graphe et matrice de transition contiennent exactement la même information ; savoir passer de l'un à l'autre, dans les deux sens, est une compétence essentielle du chapitre.
Modélisons la météo d'une région en distinguant deux états : l'état (soleil) et l'état (pluie). D'un jour au suivant, les observations donnent les règles d'évolution suivantes :
Autrement dit : , , et . En ordonnant les états ( puis ), la matrice de transition est :
Chaque ligne somme bien à : et . La première ligne se lit « en partant de », la seconde « en partant de ».
Le graphe associé comporte deux boucles (rester au soleil : ; rester sous la pluie : ) et deux flèches croisées (passer du soleil à la pluie : ; de la pluie au soleil : ). Cet exemple nous accompagnera jusqu'à la fin du chapitre.
Trois opérateurs de téléphonie , et se partagent un marché. Chaque année, les clients peuvent changer d'opérateur, et les études de fidélité donnent les probabilités de transition suivantes : un client de reste chez avec probabilité , part chez avec probabilité et chez avec probabilité ; un client de reste avec probabilité , part chez avec probabilité et chez avec probabilité ; un client de reste avec probabilité , part chez avec probabilité et chez avec probabilité .
La situation de chaque client suit une chaîne de Markov à trois états dont la matrice de transition, dans l'ordre , , , est :
On vérifie que chaque ligne somme à , et le graphe orienté pondéré comporte neuf flèches, boucles comprises.
Remarques (deux modèles célèbres).
Méthode
Construire la matrice de transition d'une situation. Acquis depuis : seconde.
La matrice de transition décrit l'évolution du système connaissant son état actuel. Mais en général, l'état du système à un instant donné est lui-même aléatoire : on le décrit par une distribution de probabilité, que l'on range dans une matrice ligne pour pouvoir calculer.
Définition
Distribution à l'instant . Soit une chaîne de Markov dont les états sont numérotés de à (avec ou ). La distribution à l'instant est la matrice ligne
qui donne la probabilité de chaque état à l'instant . Ses coefficients sont positifs ou nuls et de somme .
La distribution , qui décrit l'état du système à l'instant initial, est appelée distribution initiale.
Comment passe-t-on de à ? Rappelons d'abord la règle de calcul du chapitre précédent, dans le cas qui nous occupe : si est une matrice ligne de taille et une matrice carrée d'ordre , le produit est la matrice ligne de taille dont le -ième coefficient est le produit de la ligne par la -ième colonne de :
Ce produit « ligne par colonne » est exactement la formule des probabilités totales, comme le montre la démonstration suivante ; c'est la deuxième démonstration exigible du chapitre.
Propriété
Théorème (évolution de la distribution). Soit une chaîne de Markov à deux ou trois états, de matrice de transition . Pour tout entier naturel :
Démonstration.
Première formule. Fixons un état et un instant . Les événements forment une partition de l'univers : à l'instant , le système est dans un et un seul de ces états. La formule des probabilités totales donne alors :
(Si l'un des événements est de probabilité nulle, son terme est nul et la formule reste valable.) Le membre de gauche est le -ième coefficient de ; le membre de droite est le produit de la ligne par la -ième colonne de , c'est-à-dire le -ième coefficient de . Comme cette égalité vaut pour chaque , on conclut : .
Deuxième formule. Raisonnons par récurrence sur . Notons la propriété « ».
Initialisation. Pour : (matrice identité, vue au chapitre précédent) et , donc est vraie.
Hérédité. Soit tel que soit vraie. Alors, d'après la première formule et l'associativité du produit matriciel :
donc est vraie.
Conclusion. Par récurrence, pour tout entier naturel .
La formule met en jeu la puissance -ième de la matrice de transition. Ses coefficients ont une interprétation directe, parfaitement analogue au théorème sur la matrice d'adjacence : là où comptait les chaînes de longueur , la matrice en donne la version probabiliste.
Propriété
Théorème (coefficients de ). Soit une chaîne de Markov à deux ou trois états, de matrice de transition . Pour tout entier , le coefficient d'indices de est la probabilité de passer de l'état à l'état en transitions :
Démonstration. Raisonnons par récurrence sur . Fixons un état tel que et notons, pour , la propriété : « pour tout état , le coefficient d'indices de vaut ».
Initialisation. Pour : par définition de la matrice de transition, , donc est vraie.
Hérédité. Soit tel que soit vraie. Plaçons-nous dans la situation où le système part de l'état , c'est-à-dire raisonnons avec la probabilité conditionnelle , qui est une probabilité comme une autre. Les événements , pour décrivant les états, forment une partition de l'univers ; la formule des probabilités totales appliquée à cette probabilité donne :
Or la chaîne est sans mémoire : sachant que le système est dans l'état à l'instant , la probabilité qu'il passe dans l'état à l'instant ne dépend pas de son état initial, donc . Avec l'hypothèse de récurrence , on obtient :
et le membre de droite est le produit de la ligne de par la colonne de , c'est-à-dire le coefficient d'indices de . Donc est vraie.
Conclusion. Par récurrence, la propriété est établie pour tout entier .
Remarque. La ligne de se lit ainsi : c'est la distribution du système après transitions lorsqu'il part de façon certaine de l'état . C'est cohérent avec la formule : si vaut en position et ailleurs, le produit extrait exactement la ligne de .
Reprenons la chaîne météo de matrice , et supposons qu'au jour , soleil et pluie soient équiprobables : .
Distribution au jour . On calcule , coefficient par coefficient (ligne par colonne) :
Au jour , il fait soleil avec probabilité .
Distribution au jour . De même, :
Vérification par . Calculons la puissance seconde de la matrice de transition :
Le coefficient d'indices s'interprète : sachant qu'il fait soleil aujourd'hui, la probabilité qu'il fasse soleil dans deux jours vaut . De même, le coefficient indique qu'après un jour de pluie, il fera soleil le surlendemain avec probabilité . Et l'on retrouve bien :
Méthode
Calculer la distribution après transitions.
Dans l'exemple météo, les distributions successives , , semblent se rapprocher d'une distribution limite. Existe-t-il une distribution qui, elle, ne bouge plus du tout ? C'est la notion de distribution invariante, qui décrit le régime stationnaire de la chaîne.
Définition
Distribution invariante. Soit la matrice de transition d'une chaîne de Markov à deux ou trois états. Une matrice ligne est une distribution invariante de la chaîne lorsque :
Autrement dit : si la distribution du système à un instant donné est , elle reste égale à à tous les instants suivants.
Méthode
Déterminer une distribution invariante.
Cherchons les distributions invariantes de la chaîne météo, de matrice . Posons . L'équation s'écrit coefficient par coefficient :
Les deux équations sont bien équivalentes, comme annoncé. Avec la condition , on obtient , donc et . Les coefficients sont positifs et de somme : la chaîne admet une unique distribution invariante,
Vérification. On contrôle que : le premier coefficient de vaut , et le second . L'invariance est confirmée.
Interprétation. En régime stationnaire, il fait soleil trois jours sur quatre dans cette région.
Exemple
Cherchons la distribution invariante de la chaîne des opérateurs, de matrice . Posons . L'équation donne le système :
(pour la deuxième forme, on a tout multiplié par puis regroupé). La troisième équation donne ; en la combinant avec la condition , on obtient , donc et . La première équation devient alors , c'est-à-dire , donc , puis . On vérifie que la deuxième équation est satisfaite : et .
La distribution invariante est donc , soit environ : à long terme, l'opérateur domine le marché avec près de des clients, quelles que soient les parts de marché initiales.
Revenons à la météo et observons numériquement l'évolution de , la probabilité de soleil au jour , pour trois distributions initiales très différentes :
| (soleil certain) | |||||
| (pluie certaine) | |||||
Le constat est frappant : dans les trois cas, se rapproche très vite de , la valeur donnée par la distribution invariante. En quelques jours, le système oublie sa condition initiale : c'est une manifestation spectaculaire du caractère sans mémoire de la chaîne. Ce phénomène sera toujours constaté dans les situations étudiées dans ce chapitre : nous l'admettons. Sa démonstration générale dépasse largement le programme, et il existe d'ailleurs des chaînes de Markov pour lesquelles la convergence n'a pas lieu.
La propriété suivante éclaire le lien entre convergence et invariance : si la suite des distributions converge, sa limite ne peut être qu'une distribution invariante.
Propriété
Limite et invariance. Si chaque coefficient de converge vers le coefficient correspondant d'une matrice ligne lorsque tend vers , alors est une distribution invariante de la chaîne.
Démonstration. Chaque coefficient de est une combinaison des coefficients de à coefficients constants (ceux de ) : par opérations sur les limites, le membre de droite tend vers le coefficient correspondant de , tandis que le membre de gauche tend vers celui de . À la limite, . De plus, les coefficients de sont positifs et de somme pour tout : par passage à la limite, ceux de aussi. Donc est une distribution invariante.
Remarques.
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. Une séance ciblée sur ce chapitre, et vous repartez au minimum avec une méthode.