Maths expertes · Chapitre 06 · Graphes et matrices

Graphes et chaînes de Markov

Vocabulaire des graphes, matrice d'adjacence, chaînes de Markov à 2 ou 3 états, distributions invariantes.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Vocabulaire des graphes
  • Matrice d'adjacence
  • Chaînes de Markov à 2 ou 3 états
  • Distributions invariantes

En 1736, les habitants de Königsberg, en Prusse orientale, se posent une question en apparence anodine : peut-on se promener dans la ville en franchissant une et une seule fois chacun de ses sept ponts ? Leonhard Euler démontre que c'est impossible. Sa méthode, qui oublie tout des lieux pour ne retenir que des points et des liaisons, fonde une branche entièrement nouvelle des mathématiques : la théorie des graphes. Près de deux siècles plus tard, en 1906, le mathématicien russe Andreï Markov étudie l'alternance des voyelles et des consonnes dans Eugène Onéguine de Pouchkine, et introduit des processus aléatoires dont l'évolution ne dépend que de l'état présent : les chaînes qui portent aujourd'hui son nom. Ces deux idées, nées d'une promenade et d'un poème, sont devenues des outils essentiels du monde contemporain : réseaux sociaux, réseaux routiers ou informatiques sont des graphes, et lorsque Google classe les pages du web avec son algorithme PageRank, il calcule la distribution invariante d'une gigantesque chaîne de Markov. Ce chapitre présente ces deux notions, ainsi que le pont qui les relie : les matrices, étudiées au chapitre précédent.

Graphes : premières définitions

Un graphe est un objet d'une simplicité désarmante : des points, et des liens entre certains de ces points. Cette simplicité est précisément sa force, car elle permet de modéliser des situations très variées : des villes reliées par des routes, des personnes liées par une relation d'amitié, des ordinateurs connectés en réseau, des molécules dont les atomes sont liés chimiquement.

Définition

Graphe (non orienté). Un graphe est constitué :

  • d'un ensemble fini de points appelés sommets ;
  • d'un ensemble de liaisons entre certaines paires de sommets, appelées arêtes.

L'ordre du graphe est son nombre de sommets.

Deux sommets reliés par une arête sont dits adjacents (on dit aussi voisins).

Remarques.

  • Sauf mention contraire, les graphes étudiés dans ce chapitre sont simples : deux sommets sont reliés par au plus une arête, et aucune arête ne relie un sommet à lui-même. Lorsqu'on autorise plusieurs arêtes entre deux mêmes sommets, on parle de multigraphe ; nous en rencontrerons un célèbre exemple avec les ponts de Königsberg.
  • Seule compte la structure des liaisons : la façon de dessiner le graphe (position des sommets, forme des arêtes) n'a aucune importance mathématique. Deux dessins différents peuvent représenter exactement le même graphe.

Un graphe d'ordre 5

Exemple

Le graphe ci-dessus a pour sommets A, B, C, D, E et pour arêtes A-B, A-C, B-C, B-D, C-D et D-E. Il est d'ordre 5 et possède 6 arêtes.

Les sommets A et B sont adjacents ; les sommets A et E ne le sont pas. Ce graphe nous servira d'exemple filé dans les sections suivantes.

Définition

Degré d'un sommet. Le degré d'un sommet est le nombre d'arêtes dont ce sommet est une extrémité, c'est-à-dire le nombre de ses voisins dans un graphe simple.

Exemple

Dans le graphe d'ordre 5 ci-dessus, on lit les degrés suivants :

Sommet A B C D E
Degré 2 3 3 3 1

Le sommet E, de degré 1, n'est relié qu'à D : on dit parfois qu'il est pendant.

Le graphe complet

Définition

Graphe complet. Un graphe est complet lorsque deux sommets quelconques y sont toujours adjacents : toutes les arêtes possibles sont présentes. Le graphe complet d'ordre n se note Kn.

Le graphe complet K5

Exemple

Le graphe K5 ci-dessus possède 5 sommets et 10 arêtes : chacun des 5 sommets est relié aux 4 autres, donc chaque sommet est de degré 4.

Un tournoi où chaque équipe rencontre chacune des autres exactement une fois se modélise par un graphe complet : les sommets sont les équipes, les arêtes sont les matchs.

Le lemme des poignées de main

Voici la première propriété générale des graphes. Son surnom vient de l'image suivante : dans une assemblée, si l'on additionne le nombre de mains serrées par chaque personne, on compte chaque poignée de main deux fois.

Propriété

Lemme des poignées de main. Dans un graphe, la somme des degrés de tous les sommets est égale au double du nombre d'arêtes :

sommets sdeg(s)=2×(nombre d’areˆtes).

En particulier, la somme des degrés d'un graphe est toujours un nombre pair.

Démonstration. Calculons la somme des degrés en comptant les contributions arête par arête. Chaque arête possède exactement deux extrémités : elle ajoute 1 au degré de chacune d'elles, donc elle contribue pour exactement 2 à la somme des degrés. Si le graphe compte m arêtes, la somme des degrés vaut donc 2m.

Exemple

Dans notre graphe d'ordre 5, la somme des degrés vaut 2+3+3+3+1=12, et le graphe possède 6 arêtes : on a bien 12=2×6.

Autre application : le graphe complet Kn a n sommets, tous de degré n1. La somme des degrés vaut n(n1), donc Kn possède n(n1)2 arêtes. Pour K5 : 5×42=10 arêtes, ce que confirme la figure.

Le lemme a une conséquence remarquable, qui jouera un rôle décisif dans l'étude des chaînes eulériennes.

Propriété

Parité des sommets de degré impair. Dans tout graphe, le nombre de sommets de degré impair est pair.

Démonstration. Notons S la somme des degrés de tous les sommets. Séparons cette somme en deux : la somme S1 des degrés pairs et la somme S2 des degrés impairs, de sorte que S=S1+S2. D'après le lemme des poignées de main, S est paire ; et S1, somme de nombres pairs, est paire. Donc S2=SS1 est paire. Or une somme de nombres impairs est paire si et seulement si elle comporte un nombre pair de termes. Le nombre de sommets de degré impair est donc pair.

Exemple

Il est impossible de tracer un graphe dont les degrés des sommets seraient 3, 3, 3, 2 : il y aurait trois sommets de degré impair, et trois est impair. D'ailleurs, la somme des degrés vaudrait 11, qui n'est pas le double d'un entier.

Dans notre graphe d'ordre 5, les sommets de degré impair sont B, C, D et E : il y en a quatre, nombre pair, conformément à la propriété.

Chaînes et connexité

Un graphe décrit des liaisons directes. Mais on veut souvent circuler de proche en proche : aller d'une ville à une autre en enchaînant plusieurs routes, transmettre une information d'une personne à une autre par une suite d'intermédiaires. C'est la notion de chaîne.

Définition

Chaîne, longueur. Une chaîne dans un graphe est une suite finie de sommets telle que deux sommets consécutifs de la suite sont toujours adjacents. La longueur d'une chaîne est le nombre d'arêtes qu'elle emprunte (c'est-à-dire le nombre de sommets de la suite diminué de 1).

Une chaîne dont l'origine et l'extrémité coïncident est dite fermée ; on parle aussi de cycle.

Remarques.

  • Une chaîne peut passer plusieurs fois par le même sommet ou par la même arête : rien ne l'interdit dans la définition.
  • Vocabulaire. Le mot « chaîne » est celui du programme pour les graphes non orientés. Dans un graphe orienté (où les liaisons sont des flèches à sens unique), on parle plutôt de chemin. Nous retrouverons les graphes orientés avec les chaînes de Markov.
  • Le mot « chaîne » désignera donc deux choses dans ce chapitre : une chaîne dans un graphe (cette section) et une chaîne de Markov (sections suivantes). Le contexte lèvera toujours l'ambiguïté ; l'usage est ainsi fait.

Exemple

Dans notre graphe d'ordre 5 :

  • A-B-D-E est une chaîne de longueur 3 reliant A à E ;
  • A-B-C-A est une chaîne fermée (un cycle) de longueur 3 ;
  • A-C-B-A-C-D est une chaîne de longueur 5 reliant A à D : elle repasse par A et emprunte deux fois l'arête A-C, ce qui est permis.

Définition

Graphe connexe. Un graphe est connexe lorsque deux sommets quelconques peuvent toujours être reliés par une chaîne. Intuitivement : le graphe est « d'un seul tenant ».

Un graphe non connexe

Exemple

Notre graphe d'ordre 5 est connexe : on vérifie sans peine que n'importe quel sommet peut être relié à n'importe quel autre (par exemple E est relié à A par la chaîne E-D-B-A).

Le graphe de la figure ci-dessus, en revanche, n'est pas connexe : aucune chaîne ne relie A à D. Il est formé de deux « morceaux » : le triangle A-B-C d'une part, l'arête D-E d'autre part.

Tout graphe complet Kn est évidemment connexe : deux sommets quelconques sont même reliés par une chaîne de longueur 1.

Chaînes eulériennes

Revenons au problème fondateur. Se promener dans Königsberg en franchissant chaque pont exactement une fois, c'est parcourir un graphe en empruntant chaque arête exactement une fois. Donnons un nom à ce type de parcours.

Définition

Chaîne eulérienne, cycle eulérien. Une chaîne eulérienne d'un graphe est une chaîne qui emprunte chaque arête du graphe une et une seule fois.

Un cycle eulérien est une chaîne eulérienne fermée : elle revient à son point de départ.

Le génie d'Euler est d'avoir trouvé un critère qui évite d'explorer tous les parcours possibles : il suffit de regarder les degrés. L'idée est naturelle : à chaque passage par un sommet intermédiaire, on « consomme » deux arêtes (une pour arriver, une pour repartir) ; un sommet de degré impair ne peut donc être qu'un point de départ ou d'arrivée du parcours.

Propriété

Théorème d'Euler (admis). Soit G un graphe connexe.

  • G admet une chaîne eulérienne si et seulement si le nombre de ses sommets de degré impair vaut 0 ou 2.
  • G admet un cycle eulérien si et seulement si tous ses sommets sont de degré pair.

De plus, lorsque le graphe possède exactement deux sommets de degré impair, toute chaîne eulérienne part de l'un et aboutit à l'autre.

Rappelons que d'après la section précédente, le nombre de sommets de degré impair est nécessairement pair : les seuls cas favorables sont donc bien 0 et 2, et le cas « exactement un sommet impair » ne peut jamais se produire.

Méthode

Décider de l'existence d'une chaîne eulérienne.

  1. Vérifier que le graphe est connexe (sinon le théorème ne s'applique pas, et aucun parcours ne peut couvrir des morceaux séparés).
  2. Calculer le degré de chaque sommet et compter les sommets de degré impair.
  3. Conclure : 0 sommet impair donne un cycle eulérien (départ libre, retour au départ) ; 2 sommets impairs donnent une chaîne eulérienne dont ils sont obligatoirement les extrémités ; sinon, aucune chaîne eulérienne n'existe.

Exemple

Notre graphe d'ordre 5. Il est connexe, mais il possède quatre sommets de degré impair (B, C, D et E) : il n'admet donc pas de chaîne eulérienne. Impossible de le dessiner « sans lever le crayon » sans repasser sur un trait.

Le graphe complet K5. Il est connexe et tous ses sommets sont de degré 4, nombre pair : K5 admet un cycle eulérien. On peut tracer K5 d'un seul trait en revenant au point de départ.

Un triangle. Le graphe formé des trois sommets A, B, C et des arêtes A-B, B-C, C-A a tous ses degrés égaux à 2 : la chaîne A-B-C-A est un cycle eulérien.

Retour aux ponts de Königsberg

Le multigraphe des ponts de Königsberg

La ville de Königsberg est traversée par un fleuve qui délimite quatre zones : la rive nord N, la rive sud S, l'île centrale I et l'île est E. Sept ponts les relient : deux ponts entre N et I, deux ponts entre S et I, un pont N-E, un pont S-E et un pont I-E. On obtient le multigraphe de la figure (certaines paires de sommets sont reliées par deux arêtes, mais le théorème d'Euler et la notion de degré s'y appliquent de la même façon).

Calculons les degrés : deg(I)=5, deg(N)=3, deg(S)=3, deg(E)=3. Les quatre sommets sont de degré impair. Comme 4>2, le théorème d'Euler conclut : il n'existe aucune chaîne eulérienne. La promenade rêvée des habitants de Königsberg est impossible, et aucune astuce d'itinéraire n'y changera rien. C'est toute la puissance du point de vue d'Euler : une impossibilité définitive, établie par un simple comptage.

Matrice d'adjacence

Pour étudier un graphe par le calcul, on le code dans un tableau de nombres : une matrice. Cette idée, anodine en apparence, va révéler un lien profond entre le produit matriciel du chapitre précédent et le dénombrement des chaînes.

Définition

Matrice d'adjacence. Soit G un graphe d'ordre p dont les sommets sont numérotés de 1 à p. La matrice d'adjacence de G est la matrice carrée A d'ordre p dont le coefficient aij vaut :

  • 1 si les sommets i et j sont adjacents ;
  • 0 sinon.

Remarques.

  • La matrice d'adjacence dépend de l'ordre choisi pour numéroter les sommets : on précise toujours cet ordre.
  • Pour un graphe non orienté, une arête entre i et j donne aij=aji=1 : la matrice est symétrique par rapport à sa diagonale. Pour un graphe simple, la diagonale est nulle (pas de boucle).
  • Pour un graphe orienté, on pose aij=1 lorsqu'une flèche va de i vers j ; la matrice n'a alors aucune raison d'être symétrique.
  • La somme des coefficients de la ligne i (ou de la colonne i, par symétrie) est le degré du sommet i.

Graphe pour la matrice d'adjacence

Exemple

Le graphe ci-dessus a quatre sommets A, B, C, D et cinq arêtes : A-B, A-C, A-D, B-C et C-D. En rangeant les sommets dans l'ordre A, B, C, D, sa matrice d'adjacence (notée M pour éviter toute confusion avec le sommet A) est :

M=(0111101011011010)

Elle est symétrique et de diagonale nulle. Les sommes des lignes redonnent les degrés : 3, 2, 3, 2.

Puissances de la matrice d'adjacence et dénombrement des chaînes

Voici le théorème central de cette partie, et la première des démonstrations exigibles du chapitre. Il affirme que le produit matriciel, défini au chapitre précédent par la règle « ligne par colonne », compte exactement les chaînes du graphe.

Propriété

Théorème (nombre de chaînes de longueur n). Soit G un graphe dont les sommets sont numérotés de 1 à p, et soit A sa matrice d'adjacence. Pour tout entier n1, le coefficient d'indices (i;j) de la matrice An est égal au nombre de chaînes de longueur n reliant le sommet i au sommet j.

Démonstration. Raisonnons par récurrence sur n. Pour tout n1, notons P(n) la propriété : « pour tous sommets i et j, le coefficient d'indices (i;j) de An est le nombre de chaînes de longueur n reliant i à j ».

Initialisation. Pour n=1 : A1=A, et le coefficient aij vaut 1 s'il existe une arête entre i et j, 0 sinon. Or une chaîne de longueur 1 de i à j est exactement une arête entre i et j : le coefficient aij est bien le nombre de telles chaînes. P(1) est vraie.

Hérédité. Soit n1 tel que P(n) soit vraie. Notons bik le coefficient d'indices (i;k) de An : par hypothèse de récurrence, bik est le nombre de chaînes de longueur n reliant i à k. Comme An+1=An×A, la règle du produit « ligne par colonne » donne pour le coefficient d'indices (i;j) de An+1 :

bi1a1j+bi2a2j++bipapj=k=1pbikakj.

Comptons maintenant les chaînes de longueur n+1 reliant i à j. Une telle chaîne est entièrement déterminée par la donnée de son avant-dernier sommet k et de son début : elle se décompose de façon unique en une chaîne de longueur n reliant i à k, suivie de l'arête k-j. Pour un sommet k fixé :

  • si k est adjacent à j (c'est-à-dire akj=1), chaque chaîne de longueur n de i à k se prolonge en exactement une chaîne de longueur n+1 de i à j passant par k en avant-dernière position : cela fait bik=bikakj chaînes ;
  • si k n'est pas adjacent à j (c'est-à-dire akj=0), aucun prolongement n'est possible : cela fait 0=bikakj chaîne.

En sommant sur tous les avant-derniers sommets k possibles, le nombre de chaînes de longueur n+1 reliant i à j vaut k=1pbikakj, qui est précisément le coefficient d'indices (i;j) de An+1. Donc P(n+1) est vraie.

Conclusion. Par récurrence, P(n) est vraie pour tout entier n1.

Remarque. Le théorème vaut aussi pour un graphe orienté : le coefficient (i;j) de An compte alors les chemins de longueur n allant de i vers j, en respectant le sens des flèches. La démonstration est identique.

Exemple

Reprenons le graphe à quatre sommets et sa matrice M. Calculons M2 par la règle ligne par colonne :

M2=(0111101011011010)(0111101011011010)=(3121121221311212)

Détaillons le coefficient d'indices (2;4), c'est-à-dire le coefficient (B;D) : c'est le produit de la ligne de B par la colonne de D,

1×1+0×0+1×1+0×0=2.

Le théorème annonce donc deux chaînes de longueur 2 reliant B à D, et on les trouve effectivement sur la figure : B-A-D et B-C-D.

De même, le coefficient (A;A) vaut 3 : les trois chaînes fermées de longueur 2 issues de A sont A-B-A, A-C-A et A-D-A (on emprunte une arête, puis on revient). Plus généralement, la diagonale de M2 redonne les degrés des sommets : une chaîne fermée de longueur 2 consiste à faire l'aller-retour le long d'une arête, et il y en a autant que d'arêtes issues du sommet.

Méthode

Compter des chaînes avec la matrice d'adjacence.

  1. Numéroter les sommets et écrire la matrice d'adjacence A dans cet ordre.
  2. Calculer An pour la longueur n demandée (à la main pour n=2 ou 3, à la calculatrice au-delà).
  3. Lire le coefficient d'indices (i;j) : c'est le nombre de chaînes de longueur n reliant le sommet i au sommet j. Attention, ces chaînes peuvent repasser par des sommets ou des arêtes déjà visités.

Chaînes de Markov à deux ou trois états

Quittons les parcours dans les graphes pour une autre question : comment décrire un système qui évolue au hasard, étape après étape ? La météo qui change d'un jour à l'autre, un client qui change d'opérateur téléphonique d'une année sur l'autre, un pion qui se déplace au hasard sur un graphe : dans chacune de ces situations, le système occupe à chaque instant l'un d'un petit nombre d'états, et passe de l'un à l'autre selon des probabilités fixées.

L'hypothèse fondamentale d'Andreï Markov est la suivante : la probabilité de passer à tel ou tel état à l'étape suivante ne dépend que de l'état actuel, et non de tout le passé du système. On dit que le processus est sans mémoire. Pour la météo de notre modèle simplifié, cela signifie que la probabilité qu'il fasse beau demain ne dépend que du temps d'aujourd'hui, pas de celui d'hier ni d'avant-hier.

Définition

Chaîne de Markov (à deux ou trois états). On considère un système observé aux instants 0,1,2, et pouvant occuper à chaque instant l'un des états d'un ensemble E à deux ou trois éléments. On note Xn la variable aléatoire égale à l'état du système à l'instant n.

La suite (Xn) est une chaîne de Markov lorsque, pour tout instant n et tous états i et j, la probabilité que le système soit dans l'état j à l'instant n+1 sachant qu'il est dans l'état i à l'instant n :

  • ne dépend pas des états occupés avant l'instant n (le processus est sans mémoire) ;
  • ne dépend pas de n (les règles d'évolution sont les mêmes à chaque étape).

Cette probabilité, notée pij, est appelée probabilité de transition de l'état i vers l'état j :

pij=P(Xn=i)(Xn+1=j).

Définition

Matrice de transition. La matrice de transition d'une chaîne de Markov dont les états sont numérotés de 1 à N (avec N=2 ou N=3) est la matrice carrée P=(pij) d'ordre N : le coefficient de la ligne i et de la colonne j est la probabilité de passer de l'état i à l'état j en une transition.

Propriété

Propriété des lignes. Les coefficients d'une matrice de transition sont positifs ou nuls, et la somme des coefficients de chaque ligne vaut 1. Une matrice carrée vérifiant ces deux conditions est dite stochastique.

Démonstration. Les coefficients sont des probabilités, donc positifs ou nuls. Fixons un état i et plaçons-nous dans la situation où le système est dans l'état i à l'instant n. À l'instant n+1, le système occupe nécessairement un et un seul des états 1,,N : les événements (Xn+1=1),,(Xn+1=N) forment une partition de l'univers. La somme de leurs probabilités conditionnelles vaut donc 1 :

pi1+pi2++piN=1,

ce qui est exactement la somme de la ligne i de P.

Graphe orienté pondéré associé

Une chaîne de Markov se visualise naturellement par un graphe, mais d'un type nouveau par rapport à la première partie du chapitre : ses liaisons ont un sens et portent un nombre.

Définition

Graphe associé à une chaîne de Markov. Le graphe orienté pondéré associé à une chaîne de Markov est construit ainsi :

  • les sommets sont les états de la chaîne ;
  • pour tous états i et j tels que pij>0, on trace une flèche de i vers j, étiquetée par le poids pij.

Ce graphe est orienté (les flèches ont un sens : passer de i à j n'a pas la même probabilité que passer de j à i) et pondéré (chaque flèche porte un poids). Une flèche d'un état vers lui-même, appelée boucle, représente la probabilité de rester sur place. La propriété des lignes se lit directement sur le graphe : la somme des poids des flèches issues de chaque sommet vaut 1. Graphe et matrice de transition contiennent exactement la même information ; savoir passer de l'un à l'autre, dans les deux sens, est une compétence essentielle du chapitre.

Exemple à deux états : la météo

Modélisons la météo d'une région en distinguant deux états : l'état S (soleil) et l'état P (pluie). D'un jour au suivant, les observations donnent les règles d'évolution suivantes :

  • s'il fait soleil aujourd'hui, il fera soleil demain avec probabilité 0,8, et il pleuvra avec probabilité 0,2 ;
  • s'il pleut aujourd'hui, il fera soleil demain avec probabilité 0,6, et il pleuvra avec probabilité 0,4.

Autrement dit : p(SS)=0,8, p(SP)=0,2, p(PS)=0,6 et p(PP)=0,4. En ordonnant les états (S puis P), la matrice de transition est :

P=(0,80,20,60,4)

Chaque ligne somme bien à 1 : 0,8+0,2=1 et 0,6+0,4=1. La première ligne se lit « en partant de S », la seconde « en partant de P ».

Graphe d'une chaîne de Markov à deux états

Le graphe associé comporte deux boucles (rester au soleil : 0,8 ; rester sous la pluie : 0,4) et deux flèches croisées (passer du soleil à la pluie : 0,2 ; de la pluie au soleil : 0,6). Cet exemple nous accompagnera jusqu'à la fin du chapitre.

Exemple à trois états : parts de marché

Trois opérateurs de téléphonie A, B et C se partagent un marché. Chaque année, les clients peuvent changer d'opérateur, et les études de fidélité donnent les probabilités de transition suivantes : un client de A reste chez A avec probabilité 0,6, part chez B avec probabilité 0,3 et chez C avec probabilité 0,1 ; un client de B reste avec probabilité 0,7, part chez A avec probabilité 0,2 et chez C avec probabilité 0,1 ; un client de C reste avec probabilité 0,7, part chez A avec probabilité 0,1 et chez B avec probabilité 0,2.

La situation de chaque client suit une chaîne de Markov à trois états dont la matrice de transition, dans l'ordre A, B, C, est :

P=(0,60,30,10,20,70,10,10,20,7)

Graphe d'une chaîne de Markov à trois états

On vérifie que chaque ligne somme à 1, et le graphe orienté pondéré comporte neuf flèches, boucles comprises.

Remarques (deux modèles célèbres).

  • Marche aléatoire. Un pion est posé sur un sommet d'un triangle A-B-C ; à chaque étape, il se déplace vers l'un des deux sommets voisins choisi au hasard de façon équiprobable. La position du pion suit une chaîne de Markov à trois états, de matrice de transition (012121201212120). C'est le prototype des marches aléatoires sur un graphe, où nos deux objets d'étude se rejoignent.
  • Le modèle d'urnes d'Ehrenfest. Deux urnes contiennent 2 boules en tout ; à chaque étape, on choisit une boule au hasard et on la change d'urne. Le nombre de boules de la première urne prend les valeurs 0, 1 ou 2 : c'est une chaîne de Markov à trois états, de matrice de transition (01012012010). Ce modèle, imaginé par les physiciens Paul et Tatiana Ehrenfest en 1907, décrit la diffusion d'un gaz entre deux compartiments.

Méthode

Construire la matrice de transition d'une situation.

  1. Identifier les états (deux ou trois) et les numéroter dans un ordre que l'on fixe une fois pour toutes.
  2. Pour chaque état de départ i, traduire l'énoncé en probabilités de transition pij : elles remplissent la ligne i.
  3. Vérifier que chaque ligne somme à 1 ; une somme différente de 1 signale une transition oubliée ou une erreur de lecture.
  4. Tracer si besoin le graphe orienté pondéré associé : une flèche de i vers j de poids pij pour chaque coefficient non nul.

Distribution après n transitions

La matrice de transition décrit l'évolution du système connaissant son état actuel. Mais en général, l'état du système à un instant donné est lui-même aléatoire : on le décrit par une distribution de probabilité, que l'on range dans une matrice ligne pour pouvoir calculer.

Définition

Distribution à l'instant n. Soit (Xn) une chaîne de Markov dont les états sont numérotés de 1 à N (avec N=2 ou 3). La distribution à l'instant n est la matrice ligne

πn=(P(Xn=1)P(Xn=2)P(Xn=N))

qui donne la probabilité de chaque état à l'instant n. Ses coefficients sont positifs ou nuls et de somme 1.

La distribution π0, qui décrit l'état du système à l'instant initial, est appelée distribution initiale.

Comment passe-t-on de πn à πn+1 ? Rappelons d'abord la règle de calcul du chapitre précédent, dans le cas qui nous occupe : si π=(π(1)π(N)) est une matrice ligne de taille 1×N et P une matrice carrée d'ordre N, le produit πP est la matrice ligne de taille 1×N dont le j-ième coefficient est le produit de la ligne π par la j-ième colonne de P :

π(1)p1j+π(2)p2j++π(N)pNj.

Ce produit « ligne par colonne » est exactement la formule des probabilités totales, comme le montre la démonstration suivante ; c'est la deuxième démonstration exigible du chapitre.

Propriété

Théorème (évolution de la distribution). Soit (Xn) une chaîne de Markov à deux ou trois états, de matrice de transition P. Pour tout entier naturel n :

πn+1=πnP,puis en iteˊrant :πn=π0Pn.

Démonstration.

Première formule. Fixons un état j et un instant n. Les événements (Xn=1),(Xn=2),,(Xn=N) forment une partition de l'univers : à l'instant n, le système est dans un et un seul de ces états. La formule des probabilités totales donne alors :

P(Xn+1=j)=i=1NP(Xn=i)×P(Xn=i)(Xn+1=j)=i=1NP(Xn=i)pij.

(Si l'un des événements (Xn=i) est de probabilité nulle, son terme est nul et la formule reste valable.) Le membre de gauche est le j-ième coefficient de πn+1 ; le membre de droite est le produit de la ligne πn par la j-ième colonne de P, c'est-à-dire le j-ième coefficient de πnP. Comme cette égalité vaut pour chaque j, on conclut : πn+1=πnP.

Deuxième formule. Raisonnons par récurrence sur n. Notons Q(n) la propriété « πn=π0Pn ».

Initialisation. Pour n=0 : P0=I (matrice identité, vue au chapitre précédent) et π0I=π0, donc Q(0) est vraie.

Hérédité. Soit n0 tel que Q(n) soit vraie. Alors, d'après la première formule et l'associativité du produit matriciel :

πn+1=πnP=(π0Pn)P=π0(PnP)=π0Pn+1,

donc Q(n+1) est vraie.

Conclusion. Par récurrence, πn=π0Pn pour tout entier naturel n.

Interprétation des coefficients de la puissance n-ième

La formule πn=π0Pn met en jeu la puissance n-ième de la matrice de transition. Ses coefficients ont une interprétation directe, parfaitement analogue au théorème sur la matrice d'adjacence : là où An comptait les chaînes de longueur n, la matrice Pn en donne la version probabiliste.

Propriété

Théorème (coefficients de Pn). Soit (Xn) une chaîne de Markov à deux ou trois états, de matrice de transition P. Pour tout entier n1, le coefficient d'indices (i;j) de Pn est la probabilité de passer de l'état i à l'état j en n transitions :

(Pn)ij=P(X0=i)(Xn=j).

Démonstration. Raisonnons par récurrence sur n. Fixons un état i tel que P(X0=i)>0 et notons, pour n1, R(n) la propriété : « pour tout état j, le coefficient d'indices (i;j) de Pn vaut P(X0=i)(Xn=j) ».

Initialisation. Pour n=1 : par définition de la matrice de transition, pij=P(X0=i)(X1=j), donc R(1) est vraie.

Hérédité. Soit n1 tel que R(n) soit vraie. Plaçons-nous dans la situation où le système part de l'état i, c'est-à-dire raisonnons avec la probabilité conditionnelle P(X0=i), qui est une probabilité comme une autre. Les événements (Xn=k), pour k décrivant les états, forment une partition de l'univers ; la formule des probabilités totales appliquée à cette probabilité donne :

P(X0=i)(Xn+1=j)=k=1NP(X0=i)(Xn=k)×P(X0=i)(Xn=k)(Xn+1=j).

Or la chaîne est sans mémoire : sachant que le système est dans l'état k à l'instant n, la probabilité qu'il passe dans l'état j à l'instant n+1 ne dépend pas de son état initial, donc P(X0=i)(Xn=k)(Xn+1=j)=pkj. Avec l'hypothèse de récurrence P(X0=i)(Xn=k)=(Pn)ik, on obtient :

P(X0=i)(Xn+1=j)=k=1N(Pn)ikpkj,

et le membre de droite est le produit de la ligne i de Pn par la colonne j de P, c'est-à-dire le coefficient d'indices (i;j) de Pn×P=Pn+1. Donc R(n+1) est vraie.

Conclusion. Par récurrence, la propriété est établie pour tout entier n1.

Remarque. La ligne i de Pn se lit ainsi : c'est la distribution du système après n transitions lorsqu'il part de façon certaine de l'état i. C'est cohérent avec la formule πn=π0Pn : si π0 vaut 1 en position i et 0 ailleurs, le produit π0Pn extrait exactement la ligne i de Pn.

Exemple : la météo, suite

Reprenons la chaîne météo de matrice P=(0,80,20,60,4), et supposons qu'au jour 0, soleil et pluie soient équiprobables : π0=(0,50,5).

Distribution au jour 1. On calcule π1=π0P, coefficient par coefficient (ligne par colonne) :

π1=(0,5×0,8+0,5×0,60,5×0,2+0,5×0,4)=(0,70,3).

Au jour 1, il fait soleil avec probabilité 0,7.

Distribution au jour 2. De même, π2=π1P :

π2=(0,7×0,8+0,3×0,60,7×0,2+0,3×0,4)=(0,740,26).

Vérification par P2. Calculons la puissance seconde de la matrice de transition :

P2=(0,80,20,60,4)(0,80,20,60,4)=(0,760,240,720,28)

Le coefficient d'indices (1;1) s'interprète : sachant qu'il fait soleil aujourd'hui, la probabilité qu'il fasse soleil dans deux jours vaut 0,76. De même, le coefficient (2;1) indique qu'après un jour de pluie, il fera soleil le surlendemain avec probabilité 0,72. Et l'on retrouve bien :

π0P2=(0,5×0,76+0,5×0,720,5×0,24+0,5×0,28)=(0,740,26)=π2.

Méthode

Calculer la distribution après n transitions.

  1. Écrire la matrice de transition P et la distribution initiale π0 (matrice ligne).
  2. Pour un petit nombre d'étapes : calculer de proche en proche π1=π0P, π2=π1P, etc.
  3. Pour un n plus grand : calculer Pn (à la calculatrice) puis πn=π0Pn.
  4. Contrôler chaque résultat : les coefficients de πn doivent être positifs et de somme 1.

Distributions invariantes

Dans l'exemple météo, les distributions successives (0,50,5), (0,70,3), (0,740,26) semblent se rapprocher d'une distribution limite. Existe-t-il une distribution qui, elle, ne bouge plus du tout ? C'est la notion de distribution invariante, qui décrit le régime stationnaire de la chaîne.

Définition

Distribution invariante. Soit P la matrice de transition d'une chaîne de Markov à deux ou trois états. Une matrice ligne π est une distribution invariante de la chaîne lorsque :

  • π est une distribution de probabilité : ses coefficients sont positifs ou nuls et leur somme vaut 1 ;
  • πP=π.

Autrement dit : si la distribution du système à un instant donné est π, elle reste égale à π à tous les instants suivants.

Méthode

Déterminer une distribution invariante.

  1. Poser π=(xy) (deux états) ou π=(xyz) (trois états), et écrire l'équation πP=π coefficient par coefficient : on obtient un système linéaire.
  2. Les équations de ce système sont redondantes (leur somme est automatiquement vérifiée, car chaque ligne de P somme à 1) : en supprimer une et adjoindre la condition x+y=1 (ou x+y+z=1).
  3. Résoudre le système obtenu, vérifier que les valeurs trouvées sont positives ou nulles, et conclure.

Calcul complet sur l'exemple météo

Cherchons les distributions invariantes de la chaîne météo, de matrice P=(0,80,20,60,4). Posons π=(xy). L'équation πP=π s'écrit coefficient par coefficient :

{0,8x+0,6y=x0,2x+0,4y=y    {0,6y=0,2x0,2x=0,6y    x=3y.

Les deux équations sont bien équivalentes, comme annoncé. Avec la condition x+y=1, on obtient 3y+y=1, donc y=0,25 et x=0,75. Les coefficients sont positifs et de somme 1 : la chaîne admet une unique distribution invariante,

π=(0,750,25).

Vérification. On contrôle que πP=π : le premier coefficient de πP vaut 0,75×0,8+0,25×0,6=0,6+0,15=0,75, et le second 0,75×0,2+0,25×0,4=0,15+0,1=0,25. L'invariance est confirmée.

Interprétation. En régime stationnaire, il fait soleil trois jours sur quatre dans cette région.

Calcul sur l'exemple à trois états

Exemple

Cherchons la distribution invariante de la chaîne des opérateurs, de matrice P=(0,60,30,10,20,70,10,10,20,7). Posons π=(xyz). L'équation πP=π donne le système :

{0,6x+0,2y+0,1z=x0,3x+0,7y+0,2z=y0,1x+0,1y+0,7z=z    {4x=2y+z3y=3x+2z3z=x+y

(pour la deuxième forme, on a tout multiplié par 10 puis regroupé). La troisième équation donne x+y=3z ; en la combinant avec la condition x+y+z=1, on obtient 3z+z=1, donc z=14 et x+y=34. La première équation devient alors 4x=2(34x)+14, c'est-à-dire 6x=74, donc x=724, puis y=34724=1124. On vérifie que la deuxième équation est satisfaite : 3y=3324 et 3x+2z=2124+1224=3324.

La distribution invariante est donc π=(7241124624), soit environ (0,2920,4580,250) : à long terme, l'opérateur B domine le marché avec près de 46% des clients, quelles que soient les parts de marché initiales.

Convergence vers la distribution invariante

Revenons à la météo et observons numériquement l'évolution de P(Xn=S), la probabilité de soleil au jour n, pour trois distributions initiales très différentes :

n 0 1 2 3 4
π0=(10) (soleil certain) 1 0,8 0,76 0,752 0,7504
π0=(01) (pluie certaine) 0 0,6 0,72 0,744 0,7488
π0=(0,50,5) 0,5 0,7 0,74 0,748 0,7496

Le constat est frappant : dans les trois cas, P(Xn=S) se rapproche très vite de 0,75, la valeur donnée par la distribution invariante. En quelques jours, le système oublie sa condition initiale : c'est une manifestation spectaculaire du caractère sans mémoire de la chaîne. Ce phénomène sera toujours constaté dans les situations étudiées dans ce chapitre : nous l'admettons. Sa démonstration générale dépasse largement le programme, et il existe d'ailleurs des chaînes de Markov pour lesquelles la convergence n'a pas lieu.

La propriété suivante éclaire le lien entre convergence et invariance : si la suite des distributions converge, sa limite ne peut être qu'une distribution invariante.

Propriété

Limite et invariance. Si chaque coefficient de πn converge vers le coefficient correspondant d'une matrice ligne π lorsque n tend vers +, alors π est une distribution invariante de la chaîne.

Démonstration. Chaque coefficient de πn+1=πnP est une combinaison des coefficients de πn à coefficients constants (ceux de P) : par opérations sur les limites, le membre de droite tend vers le coefficient correspondant de πP, tandis que le membre de gauche tend vers celui de π. À la limite, π=πP. De plus, les coefficients de πn sont positifs et de somme 1 pour tout n : par passage à la limite, ceux de π aussi. Donc π est une distribution invariante.

Remarques.

  • Dans les deux exemples traités, le système πP=π complété par la condition de somme 1 admet une unique solution. Ce sera le cas dans toutes les situations étudiées, mais ce n'est pas automatique en général : pour la matrice de transition P=I (le système ne bouge jamais), toute distribution est invariante.
  • Culture : l'algorithme PageRank. Conçu en 1998 par Larry Page et Sergueï Brin, les fondateurs de Google, PageRank repose exactement sur le principe de ce chapitre. Le web est modélisé par un graphe orienté gigantesque : les pages sont les sommets, les liens hypertextes les flèches. Un internaute idéalisé qui clique au hasard de page en page définit une chaîne de Markov, et la distribution invariante de cette chaîne attribue à chaque page un score, son PageRank, qui mesure son importance : les pages vers lesquelles convergent beaucoup de chemins reçoivent un score élevé. Nos chaînes à deux ou trois états sont les modèles réduits d'un calcul que Google mène sur des milliards d'états.

L'essentiel du chapitre

  • Un graphe est un ensemble de sommets reliés par des arêtes ; son ordre est son nombre de sommets, le degré d'un sommet est son nombre d'arêtes incidentes. La somme des degrés vaut le double du nombre d'arêtes (lemme des poignées de main), donc le nombre de sommets de degré impair est toujours pair.
  • Une chaîne de longueur n est une suite de n arêtes mises bout à bout ; un graphe est connexe si deux sommets quelconques sont toujours reliés par une chaîne.
  • Un graphe connexe admet une chaîne eulérienne (chaque arête une et une seule fois) si et seulement si le nombre de sommets de degré impair vaut 0 ou 2 (théorème d'Euler, admis).
  • Le coefficient (i;j) de An, où A est la matrice d'adjacence, compte les chaînes de longueur n reliant i à j.
  • Une chaîne de Markov à deux ou trois états est un processus aléatoire sans mémoire ; elle est décrite par sa matrice de transition P (stochastique : lignes positives de somme 1) et représentée par un graphe orienté pondéré.
  • La distribution πn (matrice ligne) évolue selon πn+1=πnP, d'où πn=π0Pn ; le coefficient (i;j) de Pn est la probabilité de passer de i à j en n transitions.
  • Une distribution invariante vérifie πP=π avec des coefficients positifs de somme 1 ; on la calcule en résolvant un système linéaire. Dans les situations étudiées, πn converge vers cette distribution quelle que soit la distribution initiale (résultat admis).

Bloqué sur « Graphes et chaînes de Markov » ?

On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.