Maths expertes · Chapitre 03 · Nombres complexes

Équations polynomiales et racines de l'unité

Factorisation par z − a, racines n-ièmes de l'unité, polygones réguliers.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Factorisation par z − a
  • Racines n-ièmes de l'unité
  • Polygones réguliers

Souvenons-nous de la raison d'être des nombres complexes : c'est en s'attaquant aux équations de degré 3 que Bombelli a osé calculer avec des quantités « impossibles », et le premier chapitre s'est achevé sur une victoire — dans C, toute équation du second degré à coefficients réels possède des solutions. Ce chapitre tient le reste de la promesse : nous allons apprendre à résoudre des équations de degré supérieur. La stratégie tient en un mot, qui sera le fil rouge de tout le chapitre : factoriser. Ne sachant résoudre directement que les degrés 1 et 2, nous écrirons les polynômes comme des produits de facteurs plus simples, qu'un raisonnement de produit nul achèvera. Et le chapitre se conclura sur une rencontre spectaculaire entre l'algèbre et la géométrie : les solutions de l'équation zn=1, appelées racines de l'unité, dessinent dans le plan complexe des polygones réguliers.

Polynômes et identification des coefficients

L'objet central du chapitre est la fonction polynôme. Ses coefficients seront toujours des nombres réels — c'est le cadre du programme — mais sa variable parcourt C tout entier : c'est ce qui donnera aux équations toutes leurs solutions.

Définition

Fonction polynôme à coefficients réels. On appelle fonction polynôme à coefficients réels — on dira simplement polynôme — toute fonction P définie sur C par

P(z)=anzn+an1zn1++a1z+a0,

n est un entier naturel et a0, a1, …, an des nombres réels, appelés coefficients de P.

Si an0, l'entier n est le degré de P, noté degP, et an est son coefficient dominant. Un polynôme de coefficient dominant 1 est dit unitaire.

Remarque. Le polynôme dont tous les coefficients sont nuls est le polynôme nul ; par convention, il n'a pas de degré.

Exemple

  • P(z)=3z4z2+5z1 est un polynôme de degré 4, de coefficient dominant 3.
  • Q(z)=z35z2+11z15 est un polynôme unitaire de degré 3.
  • Les polynômes de degré 2 sont les trinômes az2+bz+c (avec a0) étudiés au premier chapitre.

Une même fonction polynôme peut-elle s'écrire avec deux jeux de coefficients différents ? Autrement dit, les coefficients sont-ils lisibles sans ambiguïté sur la fonction ? La réponse est oui, et elle repose sur la propriété suivante, que le programme demande d'admettre.

Propriété

Polynôme nul (admise). Si une fonction polynôme est nulle — c'est-à-dire si P(z)=0 pour tout zC —, alors tous ses coefficients sont nuls.

Propriété

Identification des coefficients. Deux polynômes P et Q sont égaux (c'est-à-dire P(z)=Q(z) pour tout zC) si et seulement si leurs coefficients sont égaux degré par degré.

Démonstration. Si les coefficients coïncident, les fonctions coïncident, évidemment. Réciproquement, supposons P(z)=Q(z) pour tout z, et considérons la différence D=PQ : en regroupant les termes de même degré, D est une fonction polynôme, et D(z)=0 pour tout zC. D'après la propriété admise, tous les coefficients de D sont nuls : chaque coefficient de P est donc égal au coefficient de même degré de Q.

Ce résultat joue pour les polynômes exactement le rôle que l'unicité de la forme algébrique jouait au premier chapitre pour les nombres complexes : il transforme une égalité de fonctions en un système d'égalités entre réels. C'est la méthode clé du chapitre, celle qui remplacera toute division de polynômes.

Méthode

Identifier deux polynômes. Pour déterminer des coefficients inconnus dans une égalité de polynômes valable pour tout z :

  1. Développer complètement les deux membres.
  2. Ordonner chaque membre selon les puissances décroissantes de z.
  3. Égaler les coefficients degré par degré : on obtient un système d'équations réelles.
  4. Résoudre, puis contrôler la cohérence avec les équations non encore utilisées.

Exemple

Déterminer les réels b et c tels que, pour tout zC, z3+2z25z6=(z+1)(z2+bz+c). Développons le membre de droite :

(z+1)(z2+bz+c)=z3+bz2+cz+z2+bz+c=z3+(b+1)z2+(b+c)z+c.

Identifions avec z3+2z25z6 : le terme constant donne c=6, le coefficient de z2 donne b+1=2, soit b=1. Contrôle sur le coefficient de z : b+c=16=5, ce qui concorde. Ainsi

z3+2z25z6=(z+1)(z2+z6)=(z+1)(z2)(z+3),

la dernière égalité venant de la factorisation du trinôme z2+z6, de racines évidentes 2 et 3.

Rappels sur le second degré

Toutes les résolutions du chapitre se termineront de la même façon : par un trinôme. Réactivons donc l'outil central du premier chapitre, où il a été entièrement démontré.

Propriété

Rappel (premier chapitre) — second degré à coefficients réels. Soient a, b, c des réels avec a0, et Δ=b24ac le discriminant de l'équation az2+bz+c=0.

  • Si Δ>0 : deux solutions réelles distinctes, z1,2=b±Δ2a.
  • Si Δ=0 : une unique solution, réelle : z0=b2a.
  • Si Δ<0 : deux solutions complexes non réelles, conjuguées l'une de l'autre :
z1=biΔ2aetz2=b+iΔ2a=z1.

Exemple

Résoudre z26z+13=0 dans C. Le discriminant vaut Δ=(6)24×1×13=3652=16<0, avec Δ=4. Les solutions sont

z1=64i2=32ietz2=z1=3+2i,soit S={32i;3+2i}.

Équations se ramenant au second degré

Certaines équations de degré supérieur cachent un trinôme : un changement d'inconnue suffit à le révéler. Le cas modèle est l'équation bicarrée, où z n'apparaît qu'à travers z2 et z4.

Méthode

Résoudre une équation bicarrée az4+bz2+c=0.

  1. Poser Z=z2 : l'équation devient aZ2+bZ+c=0.
  2. Résoudre ce trinôme.
  3. Revenir à z : pour chaque solution Z0 réelle, résoudre z2=Z0 — soit z=±Z0 si Z00, soit z=±iZ0 si Z0<0.
  4. Réunir toutes les solutions obtenues.

Remarque. Si le trinôme en Z livrait des solutions non réelles, l'étape 3 demanderait de résoudre z2=Z0 avec Z0 complexe : nous saurons le faire à la fin du chapitre, avec les racines n-ièmes d'un nombre complexe.

Exemple

Résoudre z4+3z24=0 dans C. Posons Z=z2 : l'équation devient Z2+3Z4=0, de discriminant Δ=9+16=25, d'où Z=352=4 ou Z=3+52=1. Revenons à z :

  • z2=1 équivaut à z=1 ou z=1 ;
  • z2=4=(2i)2 équivaut à (z2i)(z+2i)=0, soit z=2i ou z=2i.

Finalement S={2i;1;1;2i} : quatre solutions pour une équation de degré 4. Nous verrons bientôt que ce n'est pas un hasard.

La factorisation de znan

Le fil rouge annoncé — factoriser pour résoudre — commence ici, par une identité remarquable généralisée. Pour n=2, on connaît z2a2=(za)(z+a) ; pour n=3, on vérifie que z3a3=(za)(z2+az+a2). Le motif se poursuit à tout ordre.

Propriété

Théorème (factorisation de znan). Pour tous nombres complexes z et a, et tout entier n1 :

znan=(za)(zn1+azn2+a2zn3++an2z+an1).

Le second facteur est la somme des n termes akzn1k, pour k allant de 0 à n1.

Démonstration. Développons le membre de droite en distribuant z, puis a, sur la grande parenthèse :

(za)(zn1+azn2++an1)=(zn+azn1+a2zn2++an1z)(azn1+a2zn2++an1z+an).

Les deux parenthèses contiennent exactement les mêmes termes intermédiaires azn1, a2zn2, …, an1z, qui s'éliminent deux à deux — c'est un développement dit télescopique. Ne survivent que le premier terme de la première parenthèse et le dernier de la seconde : le développement vaut znan.

Le cas particulier a=1 servira sans cesse dans la suite du chapitre.

Propriété

Factorisation de zn1. Pour tout nombre complexe z et tout entier n1 :

zn1=(z1)(zn1+zn2++z+1).

Remarque. Pour z1, en divisant les deux membres par z1, on retrouve la formule de la somme des termes d'une suite géométrique, vue en première pour les réels et désormais valable pour tout complexe :

1+z+z2++zn1=zn1z1.

Exemple

Résoudre z3=8 dans C. L'équation s'écrit z323=0, et le théorème (avec a=2, n=3) factorise :

z38=(z2)(z2+2z+4).

Un produit est nul si et seulement si l'un de ses facteurs est nul : z=2, ou bien z2+2z+4=0. Ce trinôme a pour discriminant Δ=416=12<0, avec Δ=23, d'où les solutions 2±2i32=1±i3. Finalement

S={2;1i3;1+i3}.

Observation intrigante : 1±i3=1+3=2, si bien que les trois solutions ont le même module 2 — leurs images sont sur un même cercle centré à l'origine. La fin du chapitre expliquera pourquoi.

Racine d'un polynôme et factorisation par za

La factorisation de znan a un défaut : elle ne concerne que des polynômes très particuliers. Le théorème central de cette section l'étend à tout polynôme dont on connaît une valeur d'annulation. Donnons d'abord un nom à ces valeurs.

Définition

Racine. Soit P un polynôme et a un nombre complexe. On dit que a est une racine de P lorsque P(a)=0. Les racines de P sont donc exactement les solutions de l'équation P(z)=0.

Exemple

Le nombre i est une racine de P(z)=z2+1, car P(i)=i2+1=0. Ce polynôme à coefficients réels n'a aucune racine réelle, mais il possède deux racines complexes, i et i : chercher les racines dans C change radicalement le paysage.

Voici maintenant le théorème qui relie racine et factorisation — connaître une racine, c'est connaître un facteur.

Propriété

Théorème (factorisation par za). Soit P un polynôme de degré n1 et a un nombre complexe. Alors a est une racine de P si et seulement si il existe une fonction polynôme Q de degré n1 telle que, pour tout zC,

P(z)=(za)Q(z).

De plus, le coefficient dominant de Q est celui de P.

Démonstration. Le sens réciproque est immédiat : si P(z)=(za)Q(z) pour tout z, alors P(a)=(aa)Q(a)=0.

Pour le sens direct, supposons P(a)=0 et écrivons P(z)=anzn+an1zn1++a1z+a0 avec an0. L'astuce consiste à retrancher P(a) — qui est nul — pour faire apparaître des différences de puissances :

P(z)=P(z)P(a)=an(znan)+an1(zn1an1)++a1(za),

les termes constants a0 s'étant éliminés. Or, d'après le théorème de la section précédente, chaque différence zkak se factorise par za. En mettant za en facteur dans toute la somme :

P(z)=(za)[an(zn1+azn2++an1)+an1(zn2++an2)++a1]Q(z).

Dans le crochet, le seul terme en zn1 provient du premier bloc, avec le coefficient an0 ; tous les autres blocs sont de degré au plus n2. La fonction Q est donc bien un polynôme de degré n1, de coefficient dominant an.

Remarque. Si a est réel, les coefficients de Q sont réels. Si a n'est pas réel, certains coefficients de Q peuvent être complexes — ainsi z2+1=(zi)(z+i). On admet que les définitions et résultats de ce chapitre (degré, identification des coefficients, factorisation) s'étendent mot pour mot à ces fonctions polynômes à coefficients complexes, que nous ne rencontrerons que comme intermédiaires de calcul.

Comment déterminer Q en pratique ? Le théorème garantit son existence, mais ne le calcule pas. La méthode du programme est l'identification des coefficients, présentée en début de chapitre — et elle suffit toujours.

Méthode

Résoudre une équation de degré 3 dont une racine est connue. Pour résoudre P(z)=0P est de degré 3 et où une racine a est connue (donnée par l'énoncé, ou trouvée en testant des valeurs simples comme 1, 1, 2, 2…) :

  1. Vérifier que P(a)=0.
  2. Poser la factorisation P(z)=(za)(αz2+βz+γ) : le théorème garantit l'existence des coefficients α, β, γ.
  3. Identifier : développer le membre de droite et égaler les coefficients degré par degré.
  4. Résoudre le trinôme αz2+βz+γ=0 dans C (discriminant).
  5. Conclure : les solutions de P(z)=0 sont a et les solutions du trinôme.

Exemple

Résoudre dans C l'équation z35z2+11z15=0, sachant qu'elle admet une solution entière. Notons P(z)=z35z2+11z15.

Recherche de la racine. Testons de petites valeurs entières : P(1)=15+1115=80, puis

P(3)=2745+3315=0:

le nombre 3 est une racine de P.

Factorisation par identification. Le théorème fournit des réels β et γ tels que, pour tout z, P(z)=(z3)(z2+βz+γ) — le coefficient dominant du second facteur vaut 1, comme celui de P. Développons :

(z3)(z2+βz+γ)=z3+(β3)z2+(γ3β)z3γ.

Par identification avec P : β3=5 donne β=2, et 3γ=15 donne γ=5. Contrôle sur le coefficient de z : γ3β=5+6=11, ce qui concorde. Ainsi

z35z2+11z15=(z3)(z22z+5).

Résolution du trinôme. Le discriminant de z22z+5 vaut Δ=420=16<0, avec Δ=4 : les solutions sont 2±4i2=1±2i.

Conclusion. S={3;12i;1+2i}. Les deux solutions non réelles sont conjuguées : ce n'est pas un hasard, le trinôme obtenu est à coefficients réels.

Le nombre de racines d'un polynôme

Une équation de degré 3 peut-elle avoir quatre solutions ? L'intuition, forgée sur le second degré, souffle que non — et le théorème de factorisation permet de le démontrer proprement, par récurrence sur le degré.

Propriété

Théorème (nombre de racines). Un polynôme de degré n1 admet au plus n racines dans C.

Démonstration (par récurrence sur le degré). Pour tout entier n1, notons Hn la propriété : « toute fonction polynôme de degré n admet au plus n racines ».

Initialisation. Un polynôme de degré 1 s'écrit az+b avec a0, et l'équation az+b=0 équivaut à z=ba : exactement une racine, donc au plus une. H1 est vraie.

Hérédité. Supposons Hn vraie pour un entier n1, et soit P un polynôme de degré n+1. Si P n'a aucune racine, il en a bien au plus n+1. Sinon, soit a une racine de P : le théorème de factorisation écrit P(z)=(za)Q(z) avec Q de degré n. Soit alors b une racine de P distincte de a :

0=P(b)=(ba)Q(b),

et comme ba0, un produit nul dont un facteur est non nul force Q(b)=0. Toute racine de P autre que a est donc une racine de Q. Or, par hypothèse de récurrence, Q admet au plus n racines : P en admet au plus n+1 (celles de Q, plus éventuellement a). Hn+1 est vraie.

Conclusion. Par récurrence, tout polynôme de degré n1 admet au plus n racines dans C.

Remarques.

  • Le théorème dit « au plus », pas « exactement » : le compte dépend du polynôme. Dans C, le polynôme z2+1 atteint le maximum avec ses deux racines i et i, tandis que (z1)2, de degré 2 lui aussi, n'a que la racine 1. L'équation bicarrée résolue plus haut atteignait le maximum : quatre solutions pour un degré 4, et le théorème garantit qu'il n'en existe aucune autre.
  • Le théorème a une conséquence remarquable : deux polynômes de degré au plus n qui coïncident en n+1 points distincts sont égaux. En effet, leur différence est une fonction polynôme qui admet n+1 racines ; si elle n'était pas nulle, son degré — au plus n — contredirait le théorème. Elle est donc nulle, et l'identification conclut. Une poignée de valeurs suffit ainsi à déterminer entièrement un polynôme.

Somme et produit des racines

Résoudre, c'est bien ; contrôler son résultat en quelques secondes, c'est mieux. Les formules de cette section montrent que les racines d'un polynôme se lisent partiellement sur ses coefficients — de quoi vérifier n'importe quelle résolution, et parfois la remplacer.

Propriété

Somme et produit des racines d'un trinôme. Si le trinôme az2+bz+c (a, b, c réels, a0) admet pour racines z1 et z2 (réelles ou complexes conjuguées, confondues si Δ=0), alors

z1+z2=baetz1z2=ca.

Démonstration. Le premier chapitre l'a établie par le calcul, à partir des formules explicites des solutions. En voici une seconde démonstration, plus structurelle, fondée sur la factorisation. Montrons d'abord que az2+bz+c=a(zz1)(zz2) pour tout z. Comme z1 est une racine, le théorème de factorisation donne az2+bz+c=(zz1)(αz+β) avec α=a (coefficient dominant). Si z2z1, l'évaluation en z2 donne 0=(z2z1)(az2+β) avec z2z10, donc β=az2 et le second facteur est a(zz2). Si z2=z1 (cas Δ=0, où z1=b2a), la forme canonique s'écrit directement a(z+b2a)2=a(zz1)2. Dans les deux cas, développons :

a(zz1)(zz2)=a(z2(z1+z2)z+z1z2)=az2a(z1+z2)z+az1z2.

Par identification des coefficients avec az2+bz+c : b=a(z1+z2) et c=az1z2, c'est-à-dire z1+z2=ba et z1z2=ca.

Remarque (lecture sur un polynôme unitaire factorisé). Le même développement s'étend aux petits degrés. Pour un polynôme unitaire de degré 3 de racines z1, z2, z3 :

(zz1)(zz2)(zz3)=z3(z1+z2+z3)z2+(z1z2+z1z3+z2z3)zz1z2z3.

La somme des racines est l'opposé du coefficient de z2, et leur produit est l'opposé du terme constant — le signe alterne avec le degré. Vérifions sur l'équation z35z2+11z15=0 résolue plus haut, de solutions 3, 12i et 1+2i : la somme vaut 3+(12i)+(1+2i)=5, opposé de 5 ; le produit vaut 3(12i)(1+2i)=3×5=15, opposé de 15. Les deux contrôles concordent, sans refaire aucun calcul de discriminant.

La propriété se lit aussi dans l'autre sens : connaissant la somme et le produit de deux nombres, on peut les retrouver.

Méthode

Retrouver deux nombres connaissant leur somme et leur produit. Soient s et p deux réels. Les nombres complexes u et v vérifiant u+v=s et uv=p sont exactement les solutions de l'équation

z2sz+p=0.
  1. Former cette équation.
  2. La résoudre dans C (discriminant).
  3. Les deux solutions, dans un ordre quelconque, sont les nombres cherchés.

En effet, si u+v=s et uv=p, alors (zu)(zv)=z2sz+p pour tout z : les nombres u et v sont bien les racines de ce trinôme. Réciproquement, la propriété ci-dessus assure que les racines de z2sz+p ont pour somme s et pour produit p.

Exemple

Trouver deux nombres complexes de somme 2 et de produit 2. Ils sont solutions de z22z+2=0, de discriminant Δ=48=4<0 : les solutions sont 2±2i2=1±i. Les nombres cherchés sont donc 1+i et 1i. Contrôle : (1+i)+(1i)=2 et (1+i)(1i)=12+12=2.

Les racines n-ièmes de l'unité

Toutes les briques sont posées ; voici le sommet du chapitre. L'équation zn=1 est la plus simple de toutes les équations de degré n, et le théorème du nombre de racines nous garantit déjà qu'elle admet au plus n solutions. Nous allons montrer qu'elle en admet exactement n, les calculer toutes — c'est ici que la forme exponentielle du chapitre précédent entre en scène — et découvrir que leurs images dessinent des polygones réguliers.

Définition

Racines n-ièmes de l'unité. Soit n un entier naturel non nul. On appelle racine n-ième de l'unité tout nombre complexe z vérifiant zn=1. L'ensemble des racines n-ièmes de l'unité est noté Un :

Un={zC,  zn=1}.

Le nombre 1 appartient toujours à Un, et U1={1}. La notation rappelle l'ensemble U des complexes de module 1, introduit au chapitre précédent — et ce n'est pas un hasard, comme le montre la démonstration qui suit.

Propriété

Théorème (description de Un). Pour tout entier n1 :

Un={e2ikπ/n,  k=0,1,,n1},

et ces n nombres sont deux à deux distincts : l'équation zn=1 admet exactement n solutions dans C.

Démonstration. Raisonnons par analyse-synthèse.

Analyse. Soit zUn. D'abord z0, car 0n=01. En prenant les modules : zn=zn=1. Or z est un réel strictement positif, et la fonction ttn est strictement croissante sur ]0;+[ : le seul réel strictement positif dont la puissance n-ième vaut 1 est 1 lui-même. Donc z=1, et z s'écrit sous forme exponentielle z=eiθ avec θ réel — autrement dit, UnU. L'équation devient, grâce à la formule de Moivre, einθ=1=ei×0 ; par unicité de l'argument (chapitre précédent), cela équivaut à nθ=0  [2π], c'est-à-dire nθ=2kπ pour un certain entier relatif k, soit θ=2kπn. Ainsi z=e2ikπ/n avec k entier relatif.

Synthèse. Réciproquement, pour tout entier relatif k, le nombre e2ikπ/n vérifie (e2ikπ/n)n=e2ikπ=1 : c'est bien un élément de Un.

Réduction aux indices 0,,n1. Soit k un entier relatif quelconque, et k=qn+r sa division euclidienne par n, avec 0rn1. Alors

e2ikπ/n=e2iqπ+2irπ/n=e2iqπ×e2irπ/n=e2irπ/n:

toute racine figure déjà dans la liste des indices 0 à n1. Enfin, ces n nombres sont deux à deux distincts : pour 0k<kn1, la différence des arguments vaut 2(kk)πn, qui appartient à ]0;2π[ puisque 0<kk<n ; ce n'est pas un multiple de 2π, donc les deux nombres diffèrent.

Remarque. Notons désormais ωk=e2ikπ/n, et en particulier ω=ω1=e2iπ/n. La formule de Moivre donne ωk=ωk : les racines n-ièmes de l'unité sont les puissances successives 1, ω, ω2, …, ωn1 de la première d'entre elles.

Représentons Un dans le plan complexe. Tous ses éléments sont de module 1 : leurs images appartiennent au cercle trigonométrique. Leurs arguments 0, 2πn, 4πn, … progressent d'un pas constant 2πn : les n images sont donc les sommets d'un polygone régulier à n sommets inscrit dans le cercle trigonométrique, dont l'un des sommets est le point d'affixe 1.

Les racines sixièmes de l'unité forment un hexagone régulier inscrit dans le cercle trigonométrique

La figure illustre le cas n=6 : les six racines sixièmes ωk=e2ikπ/6=eikπ/3 forment un hexagone régulier, et l'angle au centre entre deux sommets consécutifs vaut 2π6=π3. Chacune se calcule sous forme algébrique avec eiθ=cosθ+isinθ :

a. ω0=1

b. ω1=12+i32

c. ω2=12+i32

d. ω3=1

e. ω4=12i32

f. ω5=12i32

Les cas n=2, n=3 et n=4

Le cas n=2. L'équation z2=1 s'écrit (z1)(z+1)=0, d'où U2={1;1}. Les deux images sont les extrémités d'un diamètre du cercle trigonométrique — le « polygone » se réduit à un segment.

Le cas n=3. Le théorème donne U3={1;e2iπ/3;e4iπ/3}. La deuxième racine joue un rôle si fréquent qu'elle a reçu un nom.

Définition

Le nombre j. On note

j=e2iπ/3=cos2π3+isin2π3=12+i32.

Comme e4iπ/3=(e2iπ/3)2=j2, on retient : U3={1;j;j2}. Les trois images forment un triangle équilatéral inscrit dans le cercle trigonométrique.

Les racines cubiques de l'unité forment un triangle équilatéral de sommets 1, j et j carré

Propriété

Propriétés du nombre j.

j3=1,1+j+j2=0,j2=j=1j.

Démonstration. D'abord j3=(e2iπ/3)3=e2iπ=1. Ensuite, la factorisation de z31 appliquée en z=j donne 0=j31=(j1)(j2+j+1) ; comme j1, nécessairement 1+j+j2=0. Enfin j2=e4iπ/3=e2iπ/3=j, car les arguments 4π3 et 2π3 diffèrent de 2π ; et l'égalité j×j2=j3=1 montre que j2 est l'inverse de j.

Ces trois identités transforment tout calcul avec j en un jeu de simplifications : les puissances de j se réduisent grâce au cycle j3=1 — de longueur 3, comme celui des puissances de i était de longueur 4 au premier chapitre — et la relation 1+j+j2=0 remplace toute somme de deux de ces nombres par l'opposé du troisième. Quelques calculs typiques :

a. j2026=j, car 2026=3×675+1, donc j2026=(j3)675×j=j.

b. 1+j2=j, d'après 1+j+j2=0.

c. (1+j)2=(j2)2=j4=j.

d. 11+j=1j2=j, car 1j2=j.

Le cas n=4. Le théorème donne les eikπ/2 pour k=0, 1, 2, 3, c'est-à-dire

U4={1;i;1;i}:

les racines quatrièmes de l'unité sont exactement les puissances de i, dont le cycle a été étudié au premier chapitre. On peut aussi les retrouver par pure algèbre : z41=(z21)(z2+1)=(z1)(z+1)(zi)(z+i). Les quatre images forment un carré inscrit dans le cercle trigonométrique.

Les racines quatrièmes de l'unité forment un carré de sommets 1, i, moins 1 et moins i

Stabilité de Un

L'ensemble Un possède une propriété remarquable : les opérations usuelles ne permettent pas d'en sortir.

Propriété

Stabilité de Un. Soient z et z deux racines n-ièmes de l'unité. Alors :

  • zzUn : l'ensemble Un est stable par produit ;
  • 1zUn : il est stable par passage à l'inverse ;
  • zUn : il est stable par conjugaison — et de plus z=1z.

Démonstration. Par hypothèse zn=zn=1, et z0. Alors (zz)n=znzn=1×1=1, puis (1z)n=1zn=1, et (z)n=zn=1=1 d'après les propriétés du conjugué (premier chapitre). Enfin z appartient à Un, donc est de module 1, et le chapitre précédent a montré que l'inverse d'un nombre de module 1 est son conjugué.

Remarque. Regardons la stabilité par produit à travers les indices : ωk×ωk=ωkωk=ωk+k. Si k+k dépasse n1, la réduction vue dans la démonstration du théorème le ramène à son reste r dans la division euclidienne par n : ωkωk=ωr. Les indices s'ajoutent donc « à un multiple de n près » — une arithmétique des restes que le prochain chapitre étudiera pour elle-même, sous le nom de congruences.

La somme des racines n-ièmes de l'unité

Les sommets du polygone se répartissent parfaitement autour de l'origine : leur « moyenne » devrait tomber au centre. C'est exact, et l'algèbre le confirme en deux lignes.

Propriété

Somme des racines n-ièmes de l'unité. Pour tout entier n2, la somme des n racines n-ièmes de l'unité est nulle :

ω0+ω1++ωn1=0.

Démonstration. Posons S=ω0+ω1++ωn1=1+ω+ω2++ωn1, puisque ωk=ωk. La factorisation de zn1 appliquée en z=ω donne

ωn1=(ω1)(1+ω++ωn1)=(ω1)S.

Or ωn=1, donc (ω1)S=0. Comme n2, l'argument 2πn de ω appartient à ]0;2π[, donc ω1 : un produit nul dont le premier facteur est non nul force S=0.

Remarques.

  • L'hypothèse n2 est indispensable : pour n=1, la somme vaut 1.
  • Le cas n=3 redonne la relation 1+j+j2=0, et le cas n=4 se vérifie de tête : 1+i+(1)+(i)=0.
  • Géométriquement, le centre de gravité des n sommets du polygone est l'origine — la régularité de la figure se lit dans l'algèbre.

Racines n-ièmes d'un nombre complexe

L'équation zn=1 est résolue ; la généralisation s'impose d'elle-même : que dire de zn=A pour un nombre complexe A non nul quelconque ? L'exemple z3=8, traité en début de chapitre par factorisation, avait livré trois solutions, toutes de module 2 — un indice que la structure de Un se cache derrière toutes ces équations. Le théorème suivant le confirme, et clôt le chapitre en beauté.

Propriété

Théorème (racines n-ièmes d'un nombre complexe). Soit A un nombre complexe non nul, de forme exponentielle A=reiα (avec r>0), et n un entier 1. L'équation zn=A admet exactement n solutions, appelées racines n-ièmes de A :

zk=rn  eiα+2kπn,k=0,1,,n1.

Autrement dit, en posant z0=rneiα/n, les solutions sont exactement les produits z0ω, où ω décrit Un.

Remarque. Le réel rn désigne l'unique réel strictement positif dont la puissance n-ième vaut r : il existe et il est unique, car la fonction ttn est continue et strictement croissante sur ]0;+[.

Démonstration. Posons z0=rneiα/n. La formule de Moivre donne

z0n=(rn)n(eiα/n)n=reiα=A:

le nombre z0 est une solution particulière, et z00. Pour tout complexe z, on peut alors diviser par z0n :

zn=A    zn=z0n    (zz0)n=1    zz0Un.

Les solutions sont donc exactement les z=z0ωk pour k=0,,n1, c'est-à-dire

zk=rneiα/n×e2ikπ/n=rn  eiα+2kπn.

Elles sont deux à deux distinctes, car z00 et les ωk sont deux à deux distincts.

Ce théorème dit deux choses. D'une part un résultat d'existence : tout nombre complexe non nul admet des racines n-ièmes — là où, dans R, un nombre négatif n'a même pas de racine carrée. D'autre part une description : il suffit de connaître une solution pour les avoir toutes, en la multipliant par les racines n-ièmes de l'unité.

Méthode

Résoudre l'équation zn=A (avec A0).

  1. Écrire A sous forme exponentielle : A=reiα, avec r=A>0.
  2. Exhiber une solution particulière : z0=rneiα/n.
  3. Multiplier par les racines n-ièmes de l'unité : les solutions sont les zk=z0e2ikπ/n, pour k=0,,n1.
  4. Donner, si l'énoncé le demande, les formes algébriques à l'aide de eiθ=cosθ+isinθ.

Exemple

Résoudre dans C l'équation z3=27.

Forme exponentielle du second membre. On a 27=27 et arg(27)=π  [2π], donc 27=27eiπ.

Solution particulière. Comme 273=3, le nombre z0=3eiπ/3 convient : z03=27eiπ=27.

Toutes les solutions. Les solutions sont les zk=3eiπ/3×e2ikπ/3=3eiπ+2kπ3 :

  • pour k=0 : z0=3eiπ/3=3(12+i32)=32+i332 ;
  • pour k=1 : z1=3eiπ=3 ;
  • pour k=2 : z2=3e5iπ/3=3eiπ/3=z0=32i332.

Conclusion : S={3;32i332;32+i332}.

Contrôle par factorisation. La solution réelle 3 saute aux yeux ((3)3=27), et la première moitié du chapitre offre une seconde résolution complète. Factorisons z3+27 par z+3 : l'identification dans z3+27=(z+3)(z2+βz+γ)=z3+(β+3)z2+(γ+3β)z+3γ donne β=3 et γ=9 (et le contrôle γ+3β=99=0 concorde avec l'absence de terme en z). Le trinôme z23z+9 a pour discriminant Δ=936=27<0, avec 27=33, d'où les solutions 3±3i32=32±i332. Les deux méthodes du chapitre — la factorisation algébrique et la forme exponentielle — donnent exactement les mêmes solutions : belle convergence.

Remarque géométrique. Les images des n racines n-ièmes de A sont les sommets d'un polygone régulier à n sommets, inscrit cette fois dans le cercle de centre O et de rayon rn : c'est le polygone des racines de l'unité, agrandi du facteur rn et tourné de l'angle αn. Dans l'exemple, les trois solutions de z3=27 forment un triangle équilatéral inscrit dans le cercle de rayon 3 — et le mystère de l'équation z3=8, dont les trois solutions avaient toutes pour module 2=83, est levé.

Le bilan du chapitre tient dans son fil rouge : pour résoudre une équation polynomiale, on factorise — une racine connue fournit un facteur za, l'identification des coefficients livre le facteur restant, et le second degré achève le travail, sous le contrôle silencieux du théorème du nombre de racines et des formules somme-produit. Les racines de l'unité couronnent l'édifice : l'équation zn=1 admet exactement n solutions, les puissances de e2iπ/n, dont les images dessinent un polygone régulier, et toute équation zn=A s'y ramène. Chemin faisant, une observation est promise à un grand avenir : les indices des racines de l'unité s'ajoutent « à un multiple de n près ». Cette arithmétique des restes — divisibilité, division euclidienne, congruences — est précisément l'objet du prochain chapitre. Signalons enfin, au-delà du programme, que nos théorèmes sont l'ombre portée d'un résultat plus profond, le théorème de d'Alembert-Gauss : dans C, tout polynôme de degré n1 se factorise entièrement en produit de n facteurs de degré 1 — l'ensemble construit par Bombelli ne manque jamais d'aucune racine.

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.