Tale spé · Chapitre 15 · Probabilités
Concentration et loi des grands nombres
Inégalités de Bienaymé-Tchebychev et de concentration, loi des grands nombres.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Inégalités de Bienaymé-Tchebychev et de concentration
- Loi des grands nombres
En 1713 paraît à Bâle un livre posthume qui va changer le statut du hasard : l'Ars Conjectandi (« l'art de conjecturer ») de Jacques Bernoulli, mort huit ans plus tôt. Son joyau est un résultat que Bernoulli lui-même appelait son « théorème d'or », et qu'il a mis vingt ans à démontrer : lorsqu'on répète une expérience aléatoire un grand nombre de fois, la fréquence observée d'un événement se rapproche de sa probabilité. Vingt ans pour démontrer ce que tout joueur constate à la table de jeu ? C'est que l'enjeu est immense : ce théorème est le premier grand résultat de toute la théorie des probabilités, celui qui justifie enfin le lien intuitif entre fréquence et probabilité — ce lien que vous utilisez sans justification depuis la classe de seconde, chaque fois qu'une simulation « confirme » un calcul de probabilité. Il faudra encore attendre le XIXe siècle pour que la démonstration devienne limpide : le Français Irénée-Jules Bienaymé publie en 1853 une inégalité remarquablement simple, que le Russe Pafnouti Tchebychev redécouvre et popularise en 1867, et dont le théorème de Bernoulli — que Siméon Denis Poisson avait entre-temps baptisé « loi des grands nombres » — découle en quelques lignes. C'est exactement le chemin que suit ce chapitre : forger l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev, en déduire l'inégalité de concentration pour la moyenne d'un échantillon, et couronner les trois chapitres de probabilités de l'année en démontrant la loi des grands nombres.
L'écart type, unité naturelle de la dispersion
Tout le chapitre repose sur les indicateurs d'une variable aléatoire finie, introduits en première et enrichis au chapitre précédent. Rappelons-les.
Propriété
Rappels : espérance, variance, écart type. Soit une variable aléatoire prenant les valeurs avec les probabilités . On note son espérance. Sa variance est le nombre positif que la formule de König-Huygens permet aussi d'écrire . Son écart type est .
L'espérance indique autour de quelle valeur la variable fluctue ; la variance mesure l'ampleur de ces fluctuations, comme moyenne pondérée des carrés des écarts à . Mais c'est l'écart type , exprimé dans la même unité que , qui constitue l'unité naturelle de la dispersion. L'idée directrice du chapitre, suggérée par le programme lui-même, est la suivante : pour juger si un écart à l'espérance est banal ou exceptionnel, on le mesure en nombre d'écarts types. Un écart de est ordinaire ; un écart de ou commence à être remarquable ; et nous allons pouvoir quantifier à quel point.
Prenons un exemple qui nous accompagnera tout le chapitre. On lance fois un dé équilibré et on note le nombre de obtenus : suit la loi binomiale , donc Observer six, c'est s'écarter de de unités, soit écart type : rien de surprenant. Observer six, c'est un écart de , soit : voilà qui mérite qu'on s'interroge sur l'équilibre du dé. Toute la question est maintenant de transformer cette intuition en inégalité démontrée : avec quelle probabilité, au plus, une variable aléatoire s'écarte-t-elle de son espérance d'au moins ?
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev
La réponse tient en une formule d'une généralité saisissante : elle ne suppose rien sur la loi de , sinon l'existence de son espérance et de sa variance.
Propriété
Inégalité de Bienaymé-Tchebychev. Soit une variable aléatoire d'espérance et de variance . Pour tout réel :
Prenons le temps de lire cet énoncé. L'événement est l'événement « s'écarte de son espérance d'au moins », c'est-à-dire « ou » : sort de l'intervalle ouvert centré en . L'inégalité affirme que la probabilité de cette sortie est majorée par : plus la variance est petite, ou plus l'écart exigé est grand, plus la sortie est improbable. C'est la traduction quantitative de ce que représente la variance — une variable peu dispersée s'éloigne rarement de son espérance.
Démonstration. Notons les valeurs de et leurs probabilités. La variance est une somme de termes tous positifs ou nuls : Ne conservons que les termes correspondant aux valeurs qui réalisent l'événement étudié, c'est-à-dire celles vérifiant : en supprimant des termes positifs, la somme ne peut que diminuer, donc Pour chacun de ces indices, ; en remplaçant chaque carré par ce minorant : car la somme des probabilités des valeurs réalisant un événement est la probabilité de cet événement. Il reste à diviser par pour conclure.
Cette démonstration, courte et lumineuse, révèle le mécanisme : la variance « contient » les grands écarts, puisque chacun y contribue par un terme au moins égal à fois sa probabilité. Une variance modeste interdit donc que les grands écarts soient probables.
En choisissant , c'est-à-dire en mesurant l'écart en nombre d'écarts types comme le suggérait la première section, l'inégalité prend une forme particulièrement parlante.
Propriété
Écarts mesurés en écarts types. Soit une variable aléatoire d'espérance et d'écart type . Pour tout réel : En effet, avec , la borne vaut .
Un écart d'au moins a donc une probabilité inférieure ou égale à , un écart d'au moins une probabilité inférieure ou égale à , un écart d'au moins une probabilité inférieure ou égale à : les écarts de quelques écarts types deviennent improbables, et ce quelle que soit la loi de la variable.
Exemple
Les lancers de dé. Reprenons , le nombre de obtenus en lancers d'un dé équilibré : , , . Majorons la probabilité que le nombre de s'écarte d'au moins de sa valeur moyenne, c'est-à-dire . L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev avec donne Autrement dit, dans au moins des séries de lancers, le nombre de est compris entre et . Remarquons que : on retrouve la borne du cas .
Remarque
Une borne universelle, mais loin d'être optimale. Dans l'exemple ci-dessus, la loi de est parfaitement connue : c'est , et un calcul direct (ou une simulation) donne . La borne fournie par Bienaymé-Tchebychev est donc plus de quatre fois trop grande ! Ce n'est pas un défaut de la démonstration, c'est le prix de l'universalité : l'inégalité vaut pour toutes les lois d'espérance et de variance , y compris les plus défavorables, alors que la binomiale concentre en réalité bien mieux ses valeurs. Il faut donc utiliser l'inégalité pour ce qu'elle est : un raisonnement par condition suffisante. Si la borne est petite, alors l'écart est improbable — mais si la borne est grande, on ne peut rien conclure. Cas extrême : lorsque , la borne est supérieure ou égale à , ce que toute probabilité vérifie déjà ; l'inégalité ne fournit alors aucune information. Bienaymé-Tchebychev n'a d'intérêt que pour les écarts supérieurs à l'écart type.
L'inégalité de concentration
Appliquons maintenant cet outil à l'objet central du chapitre précédent : la moyenne d'un échantillon. Rappelons le cadre. Un échantillon de taille d'une variable aléatoire est une liste de variables aléatoires indépendantes suivant toutes la loi de ; on note leur somme et leur moyenne. Si a pour espérance et pour variance , nous avons établi au chapitre précédent que La moyenne d'un échantillon vise juste () et fluctue d'autant moins que l'échantillon est grand ( est divisée par ). L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev va transformer ce constat en majoration explicite.
Propriété
Inégalité de concentration. Soit la variable aléatoire moyenne d'un échantillon de taille d'une variable aléatoire d'espérance et de variance . Pour tout réel :
Démonstration. La variable aléatoire a pour espérance et pour variance . L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev, appliquée à , donne directement
Deux lignes, et pourtant un changement de monde. Dans l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev, la borne est figée ; ici, à précision fixée, la borne est divisée par : il suffit d'agrandir l'échantillon pour rendre aussi improbable qu'on veut un écart donné entre la moyenne observée et l'espérance. Les moyennes d'échantillons se concentrent autour de — d'où le nom de l'inégalité. Le phénomène se voit remarquablement bien en simulant un grand nombre d'échantillons de lancers de dé et en traçant l'histogramme de leurs moyennes.
Sur cette figure, chaque histogramme représente les moyennes de échantillons de lancers d'un dé équilibré, pour , puis . Les trois distributions sont centrées sur , mais leur largeur fond à mesure que grandit. Le rythme de ce resserrement mérite attention : l'écart type de vaut , avec ici . Il passe donc d'environ pour à environ pour , puis pour . À cause de la racine carrée, diviser la largeur par exige de multiplier par la taille de l'échantillon : la précision se paie cher, et de plus en plus cher.
Exemple
La moyenne de lancers de dé. On lance fois un dé équilibré et on note la moyenne des résultats. La loi commune des lancers a pour espérance et pour variance . Majorons la probabilité que cette moyenne s'écarte d'au moins de : Ainsi, avec une probabilité d'au moins , la moyenne des lancers tombe dans l'intervalle . Le contraste avec un lancer isolé est frappant : un seul résultat de dé, qui est un entier, est toujours à au moins de ! La moyenne réussit ce qu'aucun lancer individuel ne peut faire. Et avec lancers, la même borne devient : l'écart de ne se produit plus que dans au plus des cas.
Choisir une taille d'échantillon
L'inégalité de concentration répond à la question pratique la plus importante du chapitre — c'est la capacité explicitement attendue par le programme. Un expérimentateur veut estimer une espérance par la moyenne d'un échantillon ; il se fixe une précision (l'erreur maximale tolérée) et un risque (la probabilité maximale acceptée de dépasser cette erreur). Quelle taille d'échantillon lui garantit ces exigences ?
Méthode
Déterminer une taille d'échantillon. On veut garantir pour une précision et un risque donnés.
- Traduire les exigences : identifier la précision et le risque dans l'énoncé, ainsi que la variance de la loi (ou une majoration de celle-ci).
- Écrire la condition suffisante : d'après l'inégalité de concentration, il suffit que .
- Résoudre cette inéquation d'inconnue :
- Conclure en prenant pour le premier entier vérifiant cette inégalité, et en précisant qu'il s'agit d'une condition suffisante : l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev n'étant pas optimale, un échantillon plus petit peut suffire en pratique.
Le cas le plus utile est celui d'une proportion : on veut estimer la probabilité d'un événement (l'intention de vote pour un candidat, le taux de pièces défectueuses) par la fréquence observée sur un échantillon. Chaque observation est alors une variable de Bernoulli de paramètre , d'espérance et de variance ; la moyenne n'est autre que la fréquence observée. Difficulté : la variance dépend de , qui est précisément inconnu ! On s'en sort par une majoration valable pour tout .
Propriété
Majoration de la variance d'une loi de Bernoulli. Pour tout réel : En effet, la fonction est un trinôme du second degré de coefficient dominant négatif : elle atteint son maximum en , et ce maximum vaut .
Exemple
Dimensionner un sondage. Un institut veut estimer la proportion d'électeurs favorables à un projet, avec une précision de points () et un risque d'au plus (). Combien de personnes interroger ?
Chaque réponse est modélisée par une variable de Bernoulli de paramètre , et la fréquence observée vérifie l'inégalité de concentration avec . La condition suffisante s'écrit En interrogeant personnes, l'institut garantit que la fréquence observée est à moins de points de avec une probabilité d'au moins — et ce quelle que soit la valeur de . C'est une garantie prudente : les sondages réels, qui s'appuient sur des outils plus fins que Bienaymé-Tchebychev, atteignent une fiabilité comparable avec un millier de personnes. Notre calcul fournit une condition suffisante, pas la taille minimale.
La loi des grands nombres
Tout est en place pour le résultat qui couronne les trois chapitres de probabilités de l'année. Fixons une précision , aussi exigeante soit-elle, et regardons ce que devient la borne de concentration lorsque la taille de l'échantillon tend vers l'infini.
Propriété
Loi des grands nombres. Soit la variable aléatoire moyenne d'un échantillon de taille d'une variable aléatoire d'espérance et de variance . Pour tout réel :
Démonstration. Soit . Une probabilité est toujours positive ou nulle, et l'inégalité de concentration majore celle-ci : pour tout entier , Or étant fixé, . La suite est donc encadrée par deux suites de limite nulle : d'après le théorème des gendarmes, elle converge vers .
Lisons ce théorème dans le cas qui a tout déclenché historiquement. Prenons pour loi commune une loi de Bernoulli de paramètre : chaque vaut si l'événement étudié se réalise à la -ième répétition, sinon. La moyenne est alors la fréquence observée de l'événement sur les premières répétitions, et . La loi des grands nombres affirme : La probabilité que la fréquence observée s'écarte de la probabilité théorique de plus de — si petit que soit — devient négligeable quand le nombre de répétitions grandit : la fréquence se stabilise sur la probabilité. C'est exactement le théorème d'or de Jacques Bernoulli, et c'est la justification, attendue depuis la seconde, de l'approche fréquentiste des probabilités : quand une simulation de lancers donne une fréquence de pour « pile », ce n'est pas un heureux hasard, c'est un théorème.
La figure montre l'évolution de la fréquence cumulée de « pile » au fil de lancers d'une pièce équilibrée : erratique et capable de grands écarts au début, la courbe s'assagit et se stabilise au voisinage de . Chaque nouvelle série de lancers produirait une courbe différente dans le détail, mais toutes finissent par se coller à la valeur : c'est la loi des grands nombres en images.
Remarque
Ce que la loi des grands nombres ne dit pas. Une pièce équilibrée vient de donner six « pile » consécutifs. La loi des grands nombres oblige-t-elle les « face » à revenir en force pour rétablir l'équilibre ? Non. Le hasard n'a pas de mémoire : le septième lancer donne « pile » avec la probabilité , comme tous les autres. La croyance en une « compensation » due au hasard est une erreur classique, parfois lourde de conséquences pour les joueurs. Ce que dit réellement le théorème est plus subtil : l'écart absolu entre le nombre de piles et le nombre de faces n'est nullement obligé de diminuer — il a même tendance à croître au fil des lancers. Mais la fréquence divise cet écart par : un excédent de piles pèse sur la fréquence après lancers, et seulement après lancers. Les écarts ne se compensent pas, ils se diluent.
Simuler pour voir : échantillons et écarts
Le programme invite à confronter la théorie à la simulation. Le programme Python ci-dessous simule échantillons de lancers d'un dé équilibré, calcule la moyenne de chaque échantillon, puis mesure l'écart type de la série des moyennes obtenues. La théorie prédit que cet écart type observé doit être proche de , où est l'écart type d'un lancer.
from random import randint
from math import sqrt
def moyenne(valeurs):
total = 0
for v in valeurs:
total = total + v
return total / len(valeurs)
N = 10000 # nombre d'echantillons
n = 100 # taille de chaque echantillon
moyennes = []
for k in range(N):
echantillon = []
for i in range(n):
echantillon.append(randint(1, 6))
moyennes.append(moyenne(echantillon))
m = moyenne(moyennes)
total = 0
for x in moyennes:
total = total + (x - m) ** 2
s = sqrt(total / N)
print("Ecart type observe des moyennes :", s)
print("Valeur theorique sigma/racine(n) :", sqrt(35 / 12) / sqrt(n))
À l'exécution, la première ligne affiche une valeur voisine de , et la seconde exactement : l'accord est excellent, et il s'améliore encore si l'on augmente . On peut prolonger l'expérience dans l'esprit du programme : compter la proportion des moyennes qui s'écartent de d'au moins (on trouve une proportion quasi nulle, très inférieure à la borne de l'inégalité de concentration — nouvelle illustration de sa non-optimalité), ou faire croître pour voir la série des moyennes se resserrer conformément à la loi des grands nombres.
Ce qu'il faut retenir
- Inégalité de Bienaymé-Tchebychev : pour toute variable aléatoire d'espérance et de variance , et tout , Avec , la borne devient . Elle est universelle mais non optimale : elle fournit des conditions suffisantes, pas des valeurs exactes.
- Inégalité de concentration : pour la moyenne d'un échantillon de taille , À fixé, la borne est divisée par : les moyennes se concentrent autour de , avec un écart type .
- Choix d'une taille d'échantillon : pour garantir une précision avec un risque au plus , il suffit de prendre ; pour une proportion, on majore par .
- Loi des grands nombres : pour tout , . Appliquée à une loi de Bernoulli, elle affirme que la fréquence observée d'un événement se stabilise sur sa probabilité : c'est le théorème d'or de Bernoulli, fondement de l'approche fréquentiste des probabilités.
Bloqué sur « Concentration et loi des grands nombres » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.