PCSI · Chapitre 11 · Second semestre

Matrices et déterminants

Matrice d'une application linéaire, rang, changements de bases, matrices semblables, déterminants et calcul pratique.

Ce qu'il faut savoir faire

  • Matrice d'une application linéaire
  • Rang
  • Changements de bases
  • Matrices semblables
  • Déterminants et calcul pratique

Le chapitre de calcul matriciel s'était ouvert sur un aveu : le produit de deux matrices était défini par une formule qui paraissait arbitraire, et nous avions promis que sa raison profonde apparaîtrait plus tard. Ce chapitre tient cette promesse. Nous allons voir qu'une matrice n'est pas un tableau de nombres que l'on a décidé d'étudier pour lui-même : c'est l'écriture d'une application linéaire dans un couple de bases, et le produit matriciel n'est rien d'autre que la composition des applications, lue à travers cette écriture. Toutes les bizarreries du calcul matriciel s'expliquent alors d'un coup : la non-commutativité, parce que composer dans un sens ou dans l'autre ne donne pas la même chose ; l'existence de diviseurs de zéro, parce que deux applications non nulles peuvent s'annihiler ; la condition de compatibilité des tailles, parce qu'on ne compose que des applications aux espaces emboîtés.

Le mouvement du chapitre est un aller-retour permanent entre deux points de vue. D'un côté, les applications linéaires : objets géométriques, indépendants de toute base, avec lesquels on raisonne. De l'autre, les matrices : objets numériques, dépendants d'un choix de bases, avec lesquels on calcule. Le dictionnaire entre les deux, une fois installé, permet de choisir à chaque instant le côté le plus commode. Une question de rang se résout par le pivot, donc du côté matriciel ; une question d'inversibilité se résout par le théorème du rang, donc du côté des applications. Savoir traduire est la compétence centrale de ce chapitre, et c'est aussi celle que les concours évaluent en premier.

Ce dictionnaire dépendant d'un choix de bases, une question se pose immédiatement : que devient la matrice quand on change de base ? C'est l'objet des matrices de passage et des formules de changement de base, dont il faut dire tout de suite qu'elles sont le lieu de l'erreur la plus fréquente de l'année, à savoir la confusion entre X=PX et X=PX. Elles ouvrent surtout une perspective nouvelle : puisqu'un même endomorphisme s'écrit différemment selon la base choisie, autant chercher la base dans laquelle il s'écrit le plus simplement possible. Un calcul réputé pénible, comme celui de An, devient alors immédiat. C'est le premier exemple d'une idée qui structurera toute la seconde année.

La seconde moitié du chapitre construit le déterminant. L'ambition est la suivante : associer à n vecteurs d'un espace de dimension n un unique scalaire qui vaut zéro exactement lorsque la famille est liée. Un tel nombre répond d'un seul calcul à toutes les questions de liberté, de base, d'inversibilité et de bijectivité. Il en existe un, il est unique une fois la base fixée, et il possède une interprétation géométrique limpide en dimension 2 et 3 : une aire orientée, un volume orienté. Nous admettrons son existence, comme le programme y autorise, mais nous en tirerons absolument tout : caractérisation des bases, des automorphismes, des matrices inversibles, et des méthodes de calcul efficaces.

Une remarque de méthode pour finir. Le déterminant est un outil de décision, pas un outil de résolution. Il dit si une matrice est inversible, il ne donne pas son inverse ; il dit si une famille est une base, il ne fournit pas les coordonnées. Devant un exercice, le réflexe correct est donc : question par oui ou par non, on calcule un déterminant ; question demandant un objet explicite, on fait un pivot. Confondre les deux fait perdre beaucoup de temps.

Les notations suivantes valent pour tout le chapitre. La lettre K désigne R ou C, et ses éléments sont des scalaires, notés λ, μ. Les espaces vectoriels sont notés E, F, G, et sont de dimension finie sauf mention contraire ; leurs vecteurs sont notés x, y, x1,,xp. Une base de E est notée e=(e1,,ep), une base de F est notée f=(f1,,fn), une base de G est notée g. Les applications linéaires sont notées u, v ; l'ensemble des applications linéaires de E dans F est L(E,F), celui des endomorphismes de E est L(E), l'identité de E est idE, le noyau et l'image de u sont Keru et Imu, son rang est rg(u). Les matrices sont notées A, B, P, Q, l'ensemble des matrices à n lignes et p colonnes est Mn,p(K), et Mn(K) si n=p ; la matrice identité est In, l'ensemble des matrices inversibles de Mn(K) est le groupe linéaire GLn(K), et la transposée de A est t ⁣A. La matrice d'un vecteur, d'une famille, d'une application linéaire, d'un endomorphisme sont notées Mate(x), Mate(x1,,xp), Mate,f(u), Mate(u), et la matrice de passage de e à e est Pee. Le déterminant dans la base e est dete. Enfin, le carré marque la fin d'une démonstration.

Matrice d'un vecteur, d'une famille, d'une application linéaire

La colonne des coordonnées d'un vecteur

Tout part d'une remarque déjà connue : dans un espace de dimension finie muni d'une base, un vecteur est entièrement déterminé par la liste de ses coordonnées, et cette liste est unique. Il suffit de décider de l'écrire verticalement.

Définition

Soit E un K-espace vectoriel de dimension p, muni d'une base e=(e1,,ep), et soit xE. Il existe un unique p-uplet (x1,,xp) de scalaires tel que

x=x1e1+x2e2++xpep.

La matrice de x dans la base e est la matrice colonne

Mate(x)=(x1x2xp)Mp,1(K).

Remarque

Deux points méritent d'être soulignés tout de suite.

D'abord, cette colonne dépend de la base. Le vecteur x, lui, est un objet géométrique qui existe sans base ; ses coordonnées, elles, sont un codage, et le codage change quand on change de dictionnaire. Écrire « le vecteur (12) » sans préciser la base est un abus qu'on ne tolère que dans Kn muni de sa base canonique.

Ensuite, l'ordre des vecteurs de la base compte. Une base est une famille, c'est-à-dire une liste ordonnée : échanger e1 et e2 échange les deux premières coordonnées de tous les vecteurs. C'est pour cela qu'on écrit une base entre parenthèses, (e1,,ep), et non entre accolades.

Exemple

Dans E=R2[X], considérons le polynôme P=32X+5X2.

Dans la base canonique e=(1,X,X2), on lit directement les coordonnées sur l'écriture de P :

Mate(P)=(325).

Prenons maintenant la base e=(1,X1,(X1)2), dont on sait qu'elle est bien une base de R2[X] car c'est une famille échelonnée en degrés de 3 polynômes dans un espace de dimension 3. Il faut cette fois calculer. En développant,

6+8(X1)+5(X1)2=6+8X8+5X210X+5=5X22X+3=P,

donc

Mate(P)=(685).

Le même polynôme, deux colonnes différentes. Retenez cet exemple : il justifie à lui seul toute la section 4.

Matrice d'une famille de vecteurs

Définition

Soient e=(e1,,ep) une base de E et (x1,,xq) une famille de q vecteurs de E. La matrice de la famille (x1,,xq) dans la base e, notée Mate(x1,,xq), est la matrice de Mp,q(K) dont la j-ième colonne est Mate(xj).

Autrement dit, si xj=i=1pai,jei pour tout j, alors Mate(x1,,xq)=(ai,j).

Retenez la règle de lecture, qui vaut pour tout le chapitre : un vecteur occupe une colonne. Le nombre de lignes est donc la dimension de l'espace, et le nombre de colonnes le nombre de vecteurs de la famille.

Exemple

Dans R3 muni de sa base canonique e, la famille x1=(1,2,0), x2=(0,1,3) a pour matrice

Mate(x1,x2)=(102103)M3,2(R).

Trois lignes parce que l'espace est de dimension 3, deux colonnes parce que la famille a deux vecteurs.

Matrice d'une application linéaire

C'est la définition centrale du chapitre. Elle repose sur un résultat du chapitre précédent, qu'il faut avoir présent à l'esprit : une application linéaire est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base. Il suffit donc, pour coder u, de coder les vecteurs u(e1),,u(ep), ce que l'on sait faire dès qu'on dispose d'une base de l'espace d'arrivée.

Définition

Soient E un espace de dimension p muni d'une base e=(e1,,ep), F un espace de dimension n muni d'une base f=(f1,,fn), et uL(E,F). La matrice de u dans le couple de bases (e,f) est

Mate,f(u)=Matf(u(e1),,u(ep))Mn,p(K).

C'est donc la matrice A=(ai,j) définie par

j{1,,p},u(ej)=i=1nai,jfi.

Remarque

La phrase à savoir réciter. La j-ième colonne de Mate,f(u) est la colonne des coordonnées de u(ej), image du j-ième vecteur de la base de départ, exprimée dans la base d'arrivée.

Trois conséquences pratiques, à vérifier systématiquement avant tout calcul.

  1. Le format est n×p : autant de lignes que la dimension de l'espace d'arrivée, autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ. Le format est donc l'inverse de l'ordre dans lequel on écrit u:EF, ce qui surprend toujours au début. La raison apparaîtra à la formule Y=AX : pour que le produit soit défini, il faut ce format.
  2. On écrit les images en colonnes, jamais en lignes. L'erreur revient à écrire la transposée, et elle ne produit aucune absurdité visible : tout le reste de l'exercice tourne, et faux.
  3. Deux bases sont en jeu, et il faut les nommer. La notation Mate,f(u) porte les deux, dans l'ordre départ puis arrivée.

Définition

Lorsque F=E et que l'on choisit la même base e au départ et à l'arrivée, on parle de la matrice de l'endomorphisme u dans la base e, notée

Mate(u)=Mate,e(u)Mn(K).

Elle est carrée d'ordre n=dimE.

Remarque

Rien n'interdit, pour un endomorphisme, de choisir deux bases différentes au départ et à l'arrivée : cela reste licite. Mais c'est presque toujours une mauvaise idée, car on perd le lien entre les puissances de la matrice et les itérées de u (section 2). Sauf indication contraire, la matrice d'un endomorphisme est prise dans une seule base.

Exemple

Soit u:R3R2 définie par u(x,y,z)=(x+2yz, 3x+z). On vérifie sans peine sa linéarité. Notons e=(e1,e2,e3) la base canonique de R3 et f=(f1,f2) celle de R2. On calcule les images des trois vecteurs de e :

u(e1)=u(1,0,0)=(1,3),u(e2)=u(0,1,0)=(2,0),u(e3)=u(0,0,1)=(1,1).

Ces trois vecteurs, écrits en colonnes dans la base f, donnent

Mate,f(u)=(121301).

Le format 2×3 est conforme : arrivée de dimension 2, départ de dimension 3. On remarque au passage que les lignes de la matrice sont exactement les coefficients des deux expressions qui définissent u : lorsque les bases sont canoniques, la matrice se lit directement sur la formule.

Exemple

Rotation vectorielle du plan. Soit θR et rθ la rotation vectorielle d'angle θ du plan R2, rapporté à sa base canonique orthonormée e=(e1,e2). Par définition de la rotation, l'image de e1 est le vecteur unitaire d'angle polaire θ, et l'image de e2 est le vecteur unitaire d'angle polaire θ+π2 :

rθ(e1)=(cosθ, sinθ),rθ(e2)=(cos(θ+π2), sin(θ+π2))=(sinθ, cosθ).

En rangeant ces deux vecteurs en colonnes,

Mate(rθ)=(cosθsinθsinθcosθ).

Le signe moins est en haut à droite : c'est la position de la faute la plus fréquente. Pour la contrôler, faites θ=π2 : la matrice devient (0110), dont la première colonne est (0,1), c'est-à-dire e2. Un quart de tour direct envoie bien e1 sur e2.

Exemple

Homothétie. Soit λK et hλ=λidE l'homothétie de rapport λ d'un espace E de dimension n. Pour toute base e de E et tout j, on a hλ(ej)=λej, dont la colonne des coordonnées ne comporte que des zéros sauf un λ en j-ième position. Donc

Mate(hλ)=λIn,

et ceci dans n'importe quelle base. Les homothéties sont exactement les endomorphismes dont la matrice ne dépend pas de la base choisie ; nous le retrouverons en section 4.

Exemple

Dérivation sur R3[X]. Soit D:R3[X]R3[X], PP. C'est bien un endomorphisme de R3[X], car dériver fait baisser le degré. Dans la base canonique e=(1,X,X2,X3) :

D(1)=0,D(X)=1,D(X2)=2X,D(X3)=3X2.

Les colonnes des coordonnées de ces quatre polynômes sont respectivement (0,0,0,0), (1,0,0,0), (0,2,0,0) et (0,0,3,0), donc

Mate(D)=(0100002000030000).

Cette matrice est triangulaire supérieure stricte : c'est la version matricielle du fait que la dérivation abaisse strictement le degré. On sait déjà que D4=0 sur R3[X], et la matrice ci-dessus est effectivement nilpotente.

L'isomorphisme entre applications linéaires et matrices

Nous avons construit une application qui, à une application linéaire, associe une matrice. Cette section démontre que ce codage est parfait : rien ne se perd, rien ne se répète, et il transporte toutes les opérations.

L'application uMate,f(u) est un isomorphisme

Propriété

Soient E de dimension p muni d'une base e, et F de dimension n muni d'une base f. L'application

Φ:L(E,F)Mn,p(K),uMate,f(u)

est un isomorphisme d'espaces vectoriels. En particulier,

dimL(E,F)=np=dimE×dimF.

Démonstration. Linéarité. Soient u,vL(E,F) et λK. Notons A=(ai,j)=Mate,f(u) et B=(bi,j)=Mate,f(v). Pour tout j,

(λu+v)(ej)=λu(ej)+v(ej)=λi=1nai,jfi+i=1nbi,jfi=i=1n(λai,j+bi,j)fi.

Par unicité des coordonnées dans la base f, la j-ième colonne de Mate,f(λu+v) est donc la j-ième colonne de λA+B. Ceci valant pour tout j, on a Φ(λu+v)=λΦ(u)+Φ(v).

Injectivité. Soit uKerΦ, c'est-à-dire Mate,f(u)=0. Alors pour tout j, la colonne des coordonnées de u(ej) est nulle, donc u(ej)=0F. Ainsi u s'annule sur tous les vecteurs de la base e ; comme une application linéaire est déterminée par ces images, u est l'application nulle. Donc KerΦ={0} et Φ est injective.

Surjectivité. Soit A=(ai,j)Mn,p(K). Posons, pour j{1,,p}, le vecteur wj=i=1nai,jfi de F. D'après le théorème de définition d'une application linéaire par les images d'une base, il existe une unique uL(E,F) telle que u(ej)=wj pour tout j. Par construction, Mate,f(u)=A.

Dimension. Φ étant un isomorphisme, dimL(E,F)=dimMn,p(K)=np.

Remarque

Ce résultat justifie l'usage constant que nous ferons du mot « identifier ». Une fois les bases e et f fixées et gardées fixes, parler de u ou de sa matrice A revient exactement au même : c'est le même objet dans deux langues. Toute la difficulté du chapitre tient dans les deux mots « et gardées fixes » : dès qu'on change de base, la traduction change, et c'est l'objet de la section 4.

Coordonnées de l'image d'un vecteur

Propriété

Soient uL(E,F), A=Mate,f(u), et xE. Posons X=Mate(x) et Y=Matf(u(x)). Alors

Y=AX.

Démonstration. Écrivons x=j=1pxjej, de sorte que X est la colonne des xj. Par linéarité de u, puis en remplaçant chaque u(ej) par son expression dans la base f :

u(x)=j=1pxju(ej)=j=1pxji=1nai,jfi.

Les deux sommes étant finies, on peut les échanger et regrouper selon i :

u(x)=i=1n(j=1pai,jxj)fi.

Par unicité des coordonnées dans la base f, la i-ième coordonnée de u(x) vaut j=1pai,jxj. Or c'est exactement le coefficient d'indice i de la colonne AX, par définition du produit matriciel. Donc Y=AX.

Remarque

C'est la formule qui rend les matrices utiles : elle transforme « appliquer u à un vecteur » en « multiplier une colonne par une matrice ». Notez que le format s'emboîte : A est n×p, X est p×1, donc AX est n×1, ce qui est bien le format d'un vecteur de F. C'est la raison profonde de la convention « lignes = arrivée, colonnes = départ ».

Exemple

Reprenons u(x,y,z)=(x+2yz, 3x+z), de matrice A=(121301) dans les bases canoniques, et prenons x=(1,1,2). Le calcul direct donne

u(1,1,2)=(122, 3+2)=(3, 5).

Le calcul matriciel donne

(121301)(112)=(1223+0+2)=(35).

Les deux coïncident, comme annoncé.

Matrice d'une composée

Voici le théorème qui explique la définition du produit matriciel.

Propriété

Soient E, F, G trois espaces de dimensions finies munis respectivement des bases e, f, g, et soient uL(E,F) et vL(F,G). Alors vuL(E,G) et

Mate,g(vu)=Matf,g(v)×Mate,f(u).

Démonstration. Notons p=dimE, n=dimF, m=dimG, puis A=(ak,j)=Mate,f(u)Mn,p(K) et B=(bi,k)=Matf,g(v)Mm,n(K). Le produit BA est bien défini et appartient à Mm,p(K), qui est le format attendu.

Fixons j{1,,p} et calculons l'image du j-ième vecteur de la base de départ :

(vu)(ej)=v(u(ej))=v(k=1nak,jfk)=k=1nak,jv(fk),

la dernière égalité venant de la linéarité de v. En remplaçant chaque v(fk) par son expression dans la base g, puis en échangeant les deux sommes finies :

(vu)(ej)=k=1nak,ji=1mbi,kgi=i=1m(k=1nbi,kak,j)gi.

Par unicité des coordonnées dans la base g, le coefficient d'indice (i,j) de Mate,g(vu) vaut k=1nbi,kak,j, c'est-à-dire précisément le coefficient d'indice (i,j) de BA.

Remarque

Voilà pourquoi le produit matriciel est ce qu'il est. La formule kbi,kak,j n'a pas été inventée pour le plaisir : c'est la seule qui fasse correspondre le produit des matrices à la composition des applications. Toutes les propriétés du produit s'en déduisent immédiatement.

  • L'associativité du produit matriciel n'est que l'associativité de la composition.
  • La non-commutativité est celle de la composition : vu et uv n'ont aucune raison de coïncider, et peuvent même ne pas être définies simultanément.
  • Attention à l'ordre : la matrice de vu est le produit B fois A, dans cet ordre. On écrit la matrice de la seconde application à gauche, comme on écrit v à gauche dans vu.
  • Pour un endomorphisme u de E et une base e de E, une récurrence immédiate donne Mate(uk)=(Mate(u))k pour tout kN. C'est ce qui rend le calcul des puissances si important.

Exemple

Reprenons la dérivation D sur R3[X], de matrice N dans la base canonique e. La propriété donne Mate(DD)=N2. Vérifions-le des deux côtés. D'une part,

N2=(0100002000030000)2=(0020000600000000).

D'autre part, D2(1)=0, D2(X)=0, D2(X2)=2 et D2(X3)=6X, dont les colonnes de coordonnées sont (0,0,0,0), (0,0,0,0), (2,0,0,0) et (0,6,0,0). On retrouve bien la même matrice.

Isomorphismes et matrices inversibles

Propriété

Soient E et F deux espaces de même dimension n, munis de bases e et f, et soit uL(E,F) de matrice A=Mate,f(u). Alors :

u est un isomorphisme    AGLn(K),

et dans ce cas

Matf,e(u1)=A1.

Démonstration. Sens direct. Supposons u bijective, et posons B=Matf,e(u1). Comme u1u=idE et uu1=idF, la propriété sur les composées donne

BA=Mate,e(idE)=InetAB=Matf,f(idF)=In,

car la matrice de l'identité dans un couple formé deux fois de la même base est In. Donc A est inversible, d'inverse B.

Sens réciproque. Supposons A inversible et notons v l'unique application linéaire de F dans E de matrice A1 dans le couple (f,e), dont l'existence est garantie par la surjectivité de Φ. Alors

Mate,e(vu)=A1A=In=Mate,e(idE),

et l'injectivité de Φ donne vu=idE. De même uv=idF. Donc u est bijective, de réciproque v.

Exemple

La rotation rθ est bijective, de réciproque rθ. Cela se lit sur les matrices :

(cosθsinθsinθcosθ)(cosθsinθsinθcosθ)=(cos2θ+sin2θcosθsinθsinθcosθsinθcosθcosθsinθsin2θ+cos2θ)=I2,

et la seconde matrice est bien celle de rθ, puisque cos(θ)=cosθ et sin(θ)=sinθ.

En prime, l'égalité rθrφ=rθ+φ se traduit par un produit de matrices dont la première colonne donne cos(θ+φ)=cosθcosφsinθsinφ et sin(θ+φ)=sinθcosφ+cosθsinφ : les formules d'addition de la trigonométrie sont un produit matriciel.

Application linéaire canoniquement associée à une matrice, rang

La section précédente allait des applications vers les matrices. Renversons le sens : partons d'une matrice nue, sans espace ni base donnés, et attachons-lui une application linéaire canonique. C'est ce qui permettra de parler du noyau, de l'image et du rang d'une matrice.

Définition et identification

Dans tout ce qui suit, on identifie Mn,1(K) et Kn : un n-uplet (x1,,xn) et la colonne de ses coordonnées dans la base canonique sont considérés comme le même objet. Cette identification est licite parce que l'application qui envoie un n-uplet sur sa colonne est un isomorphisme, et on ne s'en privera pas.

Définition

Soit AMn,p(K). L'application linéaire canoniquement associée à A est

uA:KpKn,XAX.

Sa linéarité découle des règles de calcul A(X+X)=AX+AX et A(λX)=λ(AX).

Si e et f désignent les bases canoniques de Kp et Kn, on a Mate,f(uA)=A.

Définition

Soit AMn,p(K). On pose

Ker(A)=Ker(uA)={XMp,1(K)  ;  AX=0},Im(A)=Im(uA)={AX  ;  XMp,1(K)},

et le rang de A est

rg(A)=rg(uA)=dimIm(A).

Ainsi Ker(A) est un sous-espace vectoriel de Kp et Im(A) un sous-espace vectoriel de Kn.

Lecture directe sur les colonnes et sur les lignes

Propriété

Soit AMn,p(K), de colonnes C1,,Cp et de lignes L1,,Ln.

  1. Im(A)=Vect(C1,,Cp). En particulier, rg(A) est le rang de la famille des colonnes de A.
  2. Une colonne X=t ⁣(x1xp) appartient à Ker(A) si et seulement si elle est solution du système homogène de n équations
i{1,,n},ai,1x1+ai,2x2++ai,pxp=0.

Démonstration. Point 1. Soit X de coefficients x1,,xp. En développant le produit matriciel colonne par colonne,

AX=x1C1+x2C2++xpCp.

Cette identité, que l'on vérifie en comparant le coefficient d'indice i des deux membres, tous deux égaux à jai,jxj, dit exactement que Im(A), ensemble des AX, est l'ensemble des combinaisons linéaires des colonnes, c'est-à-dire Vect(C1,,Cp).

Point 2. Le coefficient d'indice i de AX vaut j=1pai,jxj, et dire que AX=0 c'est dire que ces n scalaires sont tous nuls.

Remarque

Retenez la dissymétrie, qui est le mode d'emploi de toute matrice.

  • Les colonnes fabriquent l'image : elles l'engendrent, et le rang est leur rang.
  • Les lignes fabriquent le noyau : chaque ligne fournit une équation, et le noyau est l'ensemble des solutions du système ainsi obtenu.

Une matrice se lit donc dans les deux sens, et savoir dans quel sens lire selon la question posée fait gagner beaucoup de temps.

Propriété

Théorème du rang, version matricielle. Pour toute AMn,p(K),

dimKer(A)+rg(A)=p.

Le nombre qui apparaît à droite est le nombre de colonnes de A, c'est-à-dire la dimension de l'espace de départ.

Démonstration. C'est le théorème du rang appliqué à uA:KpKn, dont l'espace de départ est de dimension p.

Propriété

Soient E et F de dimensions p et n, munis de bases e et f, et uL(E,F). Alors

rg(Mate,f(u))=rg(u).

Le rang d'une application linéaire ne dépend donc pas des bases dans lesquelles on l'écrit.

Démonstration. Posons A=Mate,f(u). L'image de u est engendrée par les u(ej), donc rg(u) est le rang de la famille (u(e1),,u(ep)). Or l'application yMatf(y) est un isomorphisme de F sur Mn,1(K), et un isomorphisme conserve le rang d'une famille. Cette famille a pour images les colonnes de A, dont le rang est rg(A) d'après le point 1 ci-dessus.

Les caractérisations de l'inversibilité

Propriété

Soit AMn(K), carrée, de colonnes C1,,Cn. Il y a équivalence entre les assertions suivantes.

  1. A est inversible.
  2. Ker(A)={0}, c'est-à-dire : la seule solution de AX=0 est X=0.
  3. Les colonnes de A engendrent Kn.
  4. rg(A)=n.

On peut y ajouter : (C1,,Cn) est une base de Kn.

Démonstration. L'endomorphisme uA de Kn a pour matrice A dans la base canonique. D'après la section 2, A est inversible si et seulement si uA est bijective. Or Kn est de dimension finie et uA est un endomorphisme : injectivité, surjectivité et bijectivité sont donc trois propriétés interchangeables, conséquence du théorème du rang.

Le point 2 dit que uA est injective. Le point 3 dit que Im(A)=Kn, c'est-à-dire que uA est surjective. Le point 4 dit que dimIm(A)=n=dimKn, ce qui, pour un sous-espace de Kn, revient à Im(A)=Kn, donc encore à la surjectivité. Les quatre assertions sont donc bien la même. Enfin, une famille de n vecteurs de Kn est une base dès qu'elle est génératrice, par le théorème du bon cardinal.

Propriété

Soit AMn(K) carrée. Si A admet un inverse à gauche ou un inverse à droite, alors A est inversible et cet inverse unilatéral est l'inverse de A. Précisément :

  1. s'il existe BMn(K) telle que BA=In, alors AGLn(K) et B=A1 ;
  2. s'il existe CMn(K) telle que AC=In, alors AGLn(K) et C=A1.

Démonstration. Point 1. Supposons BA=In et soit XKer(A), c'est-à-dire AX=0. En multipliant à gauche par B :

X=InX=(BA)X=B(AX)=B0=0.

Donc Ker(A)={0}, et la propriété précédente assure que A est inversible. En multipliant alors l'égalité BA=In à droite par A1, on obtient B=A1.

Point 2. Supposons AC=In. Pour tout YMn,1(K), on a Y=InY=A(CY), donc YIm(A). Ainsi Im(A)=Kn, c'est-à-dire rg(A)=n, et A est inversible. En multipliant AC=In à gauche par A1, on obtient C=A1.

Remarque

L'hypothèse « carrée » est indispensable, et c'est le cœur du résultat. Prenons

A=(100100)M3,2(R),B=(100010)M2,3(R).

On vérifie que BA=I2, alors qu'aucune des deux matrices n'est carrée, donc aucune n'est inversible. Le produit dans l'autre ordre vaut

AB=(100010000)I3.

L'intérêt pratique du résultat est considérable : pour prouver qu'une matrice carrée est inversible et calculer son inverse, une seule des deux vérifications suffit. Si un énoncé donne une relation du type A23A+2In=0, on écrit A(12(3InA))=In et l'on conclut d'un coup, sans faire le produit dans l'autre sens.

Opérations élémentaires et calcul du rang

Rappelons les trois opérations élémentaires sur les colonnes, avec les conditions qui les rendent licites :

CiCj (ij),CiλCi (λ0),CiCi+λCj (ij),

et les trois opérations analogues sur les lignes, notées avec la lettre L.

Propriété

Soit AMn,p(K).

  1. Les opérations élémentaires sur les colonnes ne changent pas Im(A).
  2. Les opérations élémentaires sur les lignes ne changent pas Ker(A).
  3. Les opérations élémentaires, sur les lignes comme sur les colonnes, ne changent pas rg(A).

Démonstration. Point 1. L'image est le sous-espace engendré par les colonnes. Or échanger deux vecteurs d'une famille ne change pas le sous-espace engendré, puisque l'ensemble des combinaisons linéaires est le même. Multiplier un vecteur par λ0 non plus : toute combinaison faisant intervenir Ci avec le coefficient μ s'obtient à partir de λCi avec le coefficient μ/λ. Enfin, en notant Ci=Ci+λCj avec ji, chacun des vecteurs de la nouvelle famille appartient au Vect de l'ancienne, et réciproquement puisque Ci=CiλCj. Les deux Vect sont donc égaux par double inclusion.

Point 2. Les lignes de A fournissent les équations du système AX=0. Les trois opérations élémentaires sur les lignes sont précisément celles du pivot de Gauss, dont on sait qu'elles remplacent un système par un système ayant exactement les mêmes solutions : échanger deux équations, multiplier une équation par un scalaire non nul, ajouter à une équation un multiple d'une autre. L'ensemble des solutions, c'est-à-dire Ker(A), est donc inchangé.

Point 3. Pour les colonnes, c'est immédiat : l'image est conservée, donc sa dimension aussi. Pour les lignes, le noyau est conservé, donc sa dimension ; le théorème du rang, rg(A)=pdimKer(A), où p est le nombre de colonnes et n'est pas modifié par une opération sur les lignes, donne alors la conservation du rang.

Propriété

Invariance du rang par transposition (admis). Pour toute AMn,p(K),

rg(t ⁣A)=rg(A).

Remarque

Ce résultat, dont la démonstration n'est pas exigible, a une conséquence pratique de premier ordre : le rang de la famille des lignes est égal au rang de la famille des colonnes. En effet, les lignes de A sont les colonnes de t ⁣A.

On en déduit deux choses. D'abord, pour calculer un rang, on a le droit de mélanger opérations sur les lignes et opérations sur les colonnes, ce qui permet de choisir à chaque étape la plus commode. Ensuite, on obtient gratuitement l'encadrement

rg(A)min(n,p),

puisque le rang est à la fois le rang d'une famille de p vecteurs et celui d'une famille de n vecteurs.

Méthode

Calculer le rang d'une matrice.

  1. Échelonner A par opérations élémentaires, en général sur les lignes (c'est le pivot de Gauss habituel).
  2. Le rang est le nombre de lignes non nulles de la matrice échelonnée, c'est-à-dire le nombre de pivots.
  3. Si un bon coup se présente sur les colonnes (une colonne évidemment multiple d'une autre, une colonne de zéros), l'utiliser sans hésiter : c'est licite, et souvent plus rapide.

Aucun facteur n'est à suivre dans ce calcul : multiplier une ligne par λ0 ne change pas le rang. C'est une différence essentielle avec le calcul d'un déterminant (section 9), où le même geste multiplie le résultat par λ.

Exemple

Calculons le rang de

A=(120124131221)M3,4(R),

puis déterminons son noyau et son image.

Rang. Les opérations L2L22L1 et L3L3+L1 donnent

(120100110022),

puis L3L32L2 donne

(120100110000).

Il reste deux lignes non nulles, donc rg(A)=2.

Noyau. La matrice échelonnée a le même noyau que A. Le système s'écrit

{x1+2x2+x4=0x3+x4=0

Les inconnues principales sont x1 et x3, les paramètres x2=s et x4=t. On obtient x3=t et x1=2st, donc

X=(2ststt)=s(2100)+t(1011).

Ces deux colonnes sont libres, comme on le voit sur les deuxième et quatrième coefficients, donc elles forment une base de Ker(A) et dimKer(A)=2. Le théorème du rang est vérifié : 2+2=4, le nombre de colonnes.

Image. Les colonnes sont C1=t ⁣(121), C2=2C1, C3=t ⁣(012) et C4=t ⁣(131)=C1+C3. Donc

Im(A)=Vect(C1,C2,C3,C4)=Vect(C1,C3),

et (C1,C3) est libre car ces deux colonnes ne sont pas proportionnelles. On retrouve rg(A)=2, ce qui confirme les calculs précédents.

Changements de bases

Nous savons maintenant qu'une matrice code une application linéaire, à condition de fixer les bases. Reste la question naturelle : si l'on change de base, comment le code change-t-il ?

Matrice de passage

Définition

Soient e=(e1,,en) et e=(e1,,en) deux bases d'un même espace E. La matrice de passage de e à e est

Pee=Mate(e1,,en)Mn(K).

Sa j-ième colonne est la colonne des coordonnées du j-ième vecteur de la nouvelle base e, exprimées dans l'ancienne base e.

Propriété

Avec les notations ci-dessus :

Pee=Mate,e(idE).

En conséquence, Pee est inversible et

(Pee)1=Pee.

Démonstration. Par définition, la j-ième colonne de Mate,e(idE) est la colonne des coordonnées, dans la base d'arrivée e, de l'image du j-ième vecteur de la base de départ e, c'est-à-dire de idE(ej)=ej. C'est donc Mate(ej), la j-ième colonne de Pee.

L'identité étant un isomorphisme, sa matrice est inversible d'après la section 2, et

(Pee)1=(Mate,e(idE))1=Mate,e(idE1)=Mate,e(idE)=Pee.

Remarque

L'inversion des indices est déroutante et il faut l'accepter une fois pour toutes : la matrice de passage de e vers e est la matrice de l'identité de e vers e. La raison en est que les colonnes contiennent les nouveaux vecteurs, écrits dans l'ancien langage. On y reviendra en fin de section : c'est la source de l'erreur numéro un du chapitre.

Notons aussi que l'inversibilité de Pee se voit directement : ses colonnes sont les coordonnées de la famille e, qui est une base, donc une famille libre de n vecteurs ; le rang de Pee vaut n, et la caractérisation de la section 3 conclut.

Exemple

Dans R2[X], avec e=(1,X,X2) et e=(1,X1,(X1)2), on calcule (X1)2=12X+X2, d'où

Pee=(111012001).

Les colonnes se lisent bien sur les écritures de 1, de X1 et de (X1)2 dans la base canonique.

Effet sur les coordonnées d'un vecteur

Propriété

Soient e et e deux bases de E, P=Pee, et xE. Notons X=Mate(x) et X=Mate(x). Alors

X=PXet doncX=P1X.

Démonstration. Appliquons la formule Y=AX de la section 2 à l'application idE:EE, vue avec la base e au départ et la base e à l'arrivée. Sa matrice est Mate,e(idE)=P. La colonne du vecteur de départ x dans la base e est X, celle du vecteur d'arrivée idE(x)=x dans la base e est X. La formule donne donc X=PX. La seconde égalité s'obtient en multipliant à gauche par P1.

Remarque

Le piège du chapitre, et comment ne jamais tomber dedans. L'énoncé paraît à l'envers : la matrice de passage vers e transforme les nouvelles coordonnées en anciennes, et non l'inverse. Beaucoup d'élèves écrivent X=PX et perdent tous les points d'une question.

Voici trois moyens de retrouver le sens correct en dix secondes, à utiliser en copie.

Moyen 1, par les formats et le contenu des colonnes. P contient les nouveaux vecteurs écrits dans l'ancien langage. Elle traduit donc du nouveau vers l'ancien : elle prend X et rend X.

Moyen 2, par un cas particulier. Prenons x=e1. Ses coordonnées dans e sont X=t ⁣(100), et PX est alors la première colonne de P, c'est-à-dire Mate(e1)=X. La formule X=PX est donc la bonne. Ce test tient en une ligne et tranche à coup sûr.

Moyen 3, par un exemple minuscule. Dans R, avec e=(1) et e=(2), on a P=(2). Le réel x=2 a pour coordonnée X=2 dans e et X=1 dans e. On vérifie 2=2×1, donc X=PX.

Exemple

Reprenons P=32X+5X2 dans R2[X], avec les bases e et e ci-dessus. On avait trouvé, par un calcul de développement, Mate(P)=t ⁣(325) et Mate(P)=t ⁣(685). Contrôlons avec la formule :

Pee(685)=(111012001)(685)=(68+58105)=(325).

On retrouve bien X=PX, et non le contraire : le produit PX ne donnerait pas X.

Effet sur la matrice d'une application linéaire

Propriété

Soient uL(E,F), deux bases e et e de E, deux bases f et f de F. Posons

P=Pee,Q=Pff,A=Mate,f(u),A=Mate,f(u).

Alors

A=Q1AP.

Démonstration. Écrivons u=idFuidE et lisons cette composée en changeant de base à chaque étape :

E muni de e  idE  E muni de e  u  F muni de f  idF  F muni de f.

La propriété sur les composées, appliquée deux fois, donne

Mate,f(u)=Matf,f(idF)×Mate,f(u)×Mate,e(idE).

Or Mate,e(idE)=Pee=P et Matf,f(idF)=Pff=Q1. D'où A=Q1AP.

Propriété

Cas d'un endomorphisme. Soient uL(E), deux bases e et e de E, et P=Pee. Alors

Mate(u)=P1Mate(u)P.

Démonstration. C'est le cas particulier F=E, f=e, f=e de la propriété précédente, pour lequel Q=P.

Remarque

Un moyen de contrôle du sens de la formule : dans A=P1AP, la matrice P est à droite, du côté par lequel entrent les vecteurs. C'est cohérent avec la lecture « P traduit du nouveau vers l'ancien » : on traduit d'abord la colonne X en X par P, on applique A, puis on retraduit le résultat en langage nouveau par P1.

Matrices semblables

Définition

Deux matrices A et B de Mn(K) sont dites semblables lorsqu'il existe PGLn(K) telle que

B=P1AP.

Propriété

La relation « être semblable » sur Mn(K) est réflexive, symétrique et transitive.

Démonstration. Réflexivité. A=In1AIn, et In est inversible.

Symétrie. Si B=P1AP avec P inversible, alors en multipliant à gauche par P et à droite par P1 on obtient A=PBP1=(P1)1B(P1), et P1 est inversible.

Transitivité. Si B=P1AP et C=Q1BQ avec P, Q inversibles, alors

C=Q1P1APQ=(PQ)1A(PQ),

et PQ est inversible comme produit de matrices inversibles.

Propriété

Soient A,BMn(K). Ces deux matrices sont semblables si et seulement s'il existe un espace E de dimension n, un endomorphisme u de E et deux bases e, e de E tels que

A=Mate(u)etB=Mate(u).

Démonstration. Sens réciproque. Si A et B représentent le même endomorphisme dans deux bases, la formule de changement de base donne B=P1AP avec P=Pee inversible : elles sont semblables.

Sens direct. Supposons B=P1AP avec P inversible. Prenons E=Kn, e sa base canonique, et u=uA l'endomorphisme canoniquement associé à A, de sorte que Mate(u)=A. Notons e la famille des n colonnes de P : comme P est inversible, ces colonnes forment une base de Kn, et par construction Pee=P. La formule de changement de base donne alors Mate(u)=P1AP=B.

Propriété

Soient A et B deux matrices semblables de Mn(K), avec B=P1AP. Alors :

  1. rg(A)=rg(B) ;
  2. A est inversible si et seulement si B l'est ;
  3. pour tout kN, Bk=P1AkP, donc Ak et Bk sont semblables.

Démonstration. Point 1. Comme P est inversible, uP est bijective, donc Im(AP)=Im(A) : en effet, tout APX est dans Im(A), et réciproquement AY=AP(P1Y). Ensuite, Ker(P1(AP))=Ker(AP), car P1Z=0 ne se produit que pour Z=0. Le théorème du rang donne alors

rg(B)=ndimKer(P1AP)=ndimKer(AP)=rg(AP)=rg(A).

Point 2. C'est le point 1 combiné à la caractérisation « inversible si et seulement si le rang vaut n ».

Point 3. Récurrence sur k. Pour k=0, les deux membres valent In. Si Bk=P1AkP, alors

Bk+1=BkB=(P1AkP)(P1AP)=P1Ak(PP1)AP=P1Ak+1P.

Remarque

Le point 3 est la clé de toutes les applications de cette section. Si l'on trouve une matrice simple B semblable à A, alors Ak=PBkP1, et le calcul des puissances de A se ramène à celui, souvent immédiat, des puissances de B.

Nous verrons en section 8 un autre invariant de similitude, le déterminant. Notons dès maintenant qu'aucun de ces invariants ne suffit à caractériser la similitude : deux matrices de même rang et de même déterminant ne sont pas nécessairement semblables.

Chercher une base dans laquelle la matrice est simple

Méthode

Simplifier la matrice d'un endomorphisme. Le principe est toujours le même : on cherche des vecteurs sur lesquels u agit de manière élémentaire, on vérifie qu'ils forment une base, et l'on écrit la matrice dans cette base.

  1. Chercher des vecteurs v vérifiant une relation simple, typiquement u(v)=λv pour un scalaire λ, ou u(v)=0E. Dans beaucoup d'exercices, ces vecteurs sont fournis par l'énoncé : il n'y a alors qu'à calculer u(v) et à constater.
  2. Vérifier que la famille obtenue est une base, par exemple en montrant que la matrice P formée de leurs colonnes est inversible.
  3. Écrire directement Mate(u) : sa j-ième colonne est la colonne de u(ej) dans la base e, et c'est là que la simplicité paie.
  4. Conclure par A=PBP1, ou B=P1AP, selon ce qui est demandé.

Exemple

Cas d'un projecteur. Soit p un projecteur de E, c'est-à-dire un endomorphisme vérifiant pp=p. On sait que E=KerpImp et que p est l'identité sur Imp. Notons r=rg(p) et n=dimE. Choisissons une base (v1,,vr) de Imp et une base (vr+1,,vn) de Kerp : leur concaténation e est une base de E, car les deux sous-espaces sont supplémentaires. Alors p(vj)=vj pour jr et p(vj)=0E pour j>r, donc

Mate(p)=(1100),

matrice diagonale dont les r premiers coefficients diagonaux valent 1 et les nr suivants valent 0 (les coefficients non écrits sont nuls).

Application concrète. Dans R3, soit p la projection sur le plan H d'équation x+y+z=0, parallèlement à la droite Δ=Vect((1,1,1)). Pour X=(x,y,z), écrivons X=XH+t(1,1,1) avec XHH ; en sommant les coordonnées, x+y+z=0+3t, donc t=x+y+z3 et

p(x,y,z)=(x,y,z)x+y+z3(1,1,1).

Dans la base canonique, cela donne la matrice 13(211121112), peu engageante. Prenons plutôt e=(v1,v2,v3) avec v1=(1,1,0), v2=(1,0,1), qui appartiennent à H et sont libres, et v3=(1,1,1) qui engendre Δ. Comme HΔ=R3, c'est une base. On a p(v1)=v1, p(v2)=v2 et p(v3)=0, donc

Mate(p)=(100010000).

Exemple

Un endomorphisme de R3, et le calcul de An. Soit

A=(211121112),

et u=uA l'endomorphisme de R3 canoniquement associé, de sorte que A=Mate(u) dans la base canonique e. On se propose de calculer An pour tout nN.

Étape 1 : des vecteurs simples. Posons v1=(1,1,1), v2=(1,1,0) et v3=(1,0,1). On calcule

A(111)=(444)=4(111),A(110)=(110),A(101)=(101).

Vérifions le deuxième : la première coordonnée vaut 2×1+1×(1)+1×0=1, la deuxième 12+0=1, la troisième 11+0=0. C'est bien v2. Ainsi u(v1)=4v1, u(v2)=v2 et u(v3)=v3.

Étape 2 : c'est une base. Posons

P=(111110101).

Résolvons PX=X, c'est-à-dire le système x1+x2+x3=x, x1x2=y, x1x3=z. En additionnant les trois équations, 3x1=x+y+z, d'où x1=x+y+z3, puis x2=x1y=x2y+z3 et x3=x1z=x+y2z3. Le système a une unique solution pour tout second membre, donc P est inversible et

P1=13(111121112).

En particulier (v1,v2,v3) est une base e de R3, et P=Pee.

Étape 3 : la matrice devient diagonale. Puisque u(v1)=4v1, u(v2)=v2 et u(v3)=v3, les colonnes de Mate(u) sont t ⁣(400), t ⁣(010) et t ⁣(001), donc

D=Mate(u)=(400010001),etD=P1AP,A=PDP1.

Étape 4 : les puissances. On a An=PDnP1 avec Dn=diag(4n,1,1). Calculons d'abord

PDn=(4n114n104n01),

puis multiplions par P1 :

An=13(4n114n104n01)(111121112)=13(4n+24n14n14n14n+24n14n14n14n+2).

Contrôles. Pour n=0, la formule donne 13diag(3,3,3)=I3. Pour n=1, elle donne 13(633363336)=A. Deux vérifications gratuites : ne jamais s'en priver.

Systèmes linéaires revisités

Tout ce qui précède éclaire d'un jour nouveau les systèmes linéaires du premier semestre.

Définition

Soient AMn,p(K) et BMn,1(K). Le système linéaire de matrice A et de second membre B est l'équation d'inconnue XMp,1(K)

AX=B,

c'est-à-dire le système de n équations à p inconnues

i{1,,n},ai,1x1++ai,pxp=bi.

Le rang du système est rg(A). Le système est dit homogène lorsque B=0, et le système AX=0 s'appelle le système homogène associé à AX=B.

Propriété

Système homogène. L'ensemble des solutions de AX=0 est Ker(A). C'est un sous-espace vectoriel de Mp,1(K), de dimension

dimKer(A)=pr,ouˋ r=rg(A).

Autrement dit : la dimension de l'espace des solutions est le nombre d'inconnues moins le rang du système. Cette dimension est aussi le nombre de paramètres libres obtenus à la fin du pivot.

Démonstration. L'égalité entre l'ensemble des solutions et Ker(A) est la définition même du noyau ; c'est donc un sous-espace vectoriel. La dimension résulte du théorème du rang, dimKer(A)+rg(A)=p.

Propriété

Compatibilité. Le système AX=B admet au moins une solution si et seulement si

BIm(A)=Vect(C1,,Cp),

C1,,Cp désignent les colonnes de A. On dit alors que le système est compatible.

Démonstration. Dire que AX=B a une solution, c'est dire que B est de la forme AX, c'est-à-dire BIm(A). La description de l'image par les colonnes a été établie en section 3.

Propriété

Structure de l'ensemble des solutions. Supposons le système AX=B compatible et soit X0 une solution particulière. Alors l'ensemble S des solutions est

S=X0+Ker(A)={X0+Xh  ;  XhKer(A)}.

Démonstration. Si XS, alors A(XX0)=AXAX0=BB=0, donc XX0Ker(A) et XX0+Ker(A). Réciproquement, si X=X0+Xh avec AXh=0, alors AX=AX0+AXh=B+0=B.

Remarque

On retrouve le schéma « solution particulière plus solution générale de l'équation homogène », déjà rencontré pour les équations différentielles linéaires et les suites arithmético-géométriques. Trois situations sont possibles, et trois seulement.

  • BIm(A) : aucune solution.
  • BIm(A) et rg(A)=p : une unique solution, car Ker(A)={0}.
  • BIm(A) et rg(A)<p : une infinité de solutions, décrites par prg(A) paramètres (lorsque K est infini, ce qui est toujours le cas ici).

Notez que S n'est pas un sous-espace vectoriel dès que B0, puisqu'il ne contient pas la colonne nulle.

Exemple

Reprenons A=(120124131221), de rang 2, et cherchons à résoudre AX=B pour deux seconds membres.

Premier cas : B=t ⁣(131). Appliquons au système augmenté les mêmes opérations qu'en section 3, à savoir L2L22L1, L3L3+L1, puis L3L32L2. Les seconds membres deviennent successivement (1,1,2) puis (1,1,0), et le système se réduit à

{x1+2x2+x4=1x3+x4=1

La dernière ligne, 0=0, ne dit rien : le système est compatible. Une solution particulière s'obtient en annulant les paramètres, X0=t ⁣(1010), que l'on vérifie sur le système initial : 1+0+0+0=1, 2+0+1+0=3, 1+0+2+0=1. Avec la base du noyau calculée en section 3,

S={(1010)+s(2100)+t(1011)  ;  (s,t)R2}.

Second cas : B=t ⁣(130). Les mêmes opérations transforment le second membre en (1,1,1) puis en (1,1,1). La troisième ligne s'écrit 0=1 : le système est incompatible, S=. Autrement dit, ce B n'appartient pas à Im(A).

Systèmes de Cramer

Définition

Un système AX=B est appelé système de Cramer lorsque sa matrice A est carrée et inversible. Il y a alors autant d'équations que d'inconnues.

Propriété

Un système de Cramer admet une unique solution, à savoir

X=A1B.

Démonstration. Si AX=B, alors en multipliant à gauche par A1 on obtient X=A1B : il y a au plus une solution. Réciproquement, A(A1B)=(AA1)B=B : cette colonne est bien solution.

Méthode

Résoudre un système de Cramer. Deux voies, à choisir selon le contexte.

  • Par le pivot, directement sur le système augmenté. C'est presque toujours le plus rapide pour un système donné numériquement, et c'est la méthode à privilégier en temps limité.
  • Par l'inverse, en calculant A1 puis X=A1B. À réserver au cas où l'on doit résoudre plusieurs systèmes de même matrice A et de seconds membres différents, ou lorsque A1 est déjà connu, ou encore lorsque le second membre est littéral.

Dans les deux cas, la première question à trancher est celle de l'inversibilité de A ; la section 8 fournira le test le plus rapide, le calcul du déterminant.

Exemple

Résolvons AX=B avec A=(211121112) et B=t ⁣(100).

La formule des puissances établie en section 4 reste valable pour l'exposant 1, car A=PDP1 donne A1=PD1P1 avec D1=diag(14,1,1). En remplaçant 4n par 14 dans l'expression obtenue :

A1=13(14+214114114114+214114114114+2)=14(311131113).

Contrôlons sur la première ligne du produit AA1 : 14(2×3+1×(1)+1×(1))=14×4=1, et 14(2×(1)+1×3+1×(1))=0. La solution est donc

X=A1B=14(311).

Vérification directe sur le système : 2×34+14+14=6114=1, et 34+2×14+14=3214=0. C'est correct.

Déterminant d'une famille de vecteurs

Changement de sujet, en apparence. Nous cherchons un nombre attaché à n vecteurs d'un espace de dimension n, qui détecte les familles liées. Le lien avec ce qui précède apparaîtra très vite.

Applications linéaires par rapport à chaque variable, applications alternées

Dans toute cette section, E désigne un K-espace vectoriel de dimension n, et l'on considère des applications définies sur En, c'est-à-dire des applications qui prennent en entrée n vecteurs de E et rendent un scalaire.

Définition

Soit f:EnK.

  • On dit que f est linéaire par rapport à chaque variable, ou n-linéaire, lorsque, pour tout indice k{1,,n} et tous vecteurs x1,,xn fixés hors de la place k, l'application
yf(x1,,xk1,y,xk+1,,xn)

est linéaire de E dans K.

  • On dit que f est alternée lorsque f(x1,,xn)=0 dès que deux des vecteurs xi sont égaux.
  • On dit que f est antisymétrique lorsque l'échange de deux vecteurs change le signe : pour tous i<j,
f(,xj,,xi,)=f(,xi,,xj,),

les autres vecteurs étant inchangés.

Propriété

Soit f:EnK une application n-linéaire. Si f est alternée, alors f est antisymétrique.

Démonstration. Fixons deux indices i<j et des vecteurs quelconques aux autres places, que nous ne réécrirons pas. Notons φ(a,b) la valeur de f lorsqu'on met a à la place i et b à la place j. L'hypothèse « alternée » donne φ(a,a)=0 pour tout a. Appliquons-la à a=x+y :

0=φ(x+y,x+y).

Développons par linéarité par rapport à la i-ième variable, puis par rapport à la j-ième :

φ(x+y,x+y)=φ(x,x)+φ(x,y)+φ(y,x)+φ(y,y).

Or φ(x,x)=0 et φ(y,y)=0, toujours par hypothèse. Il reste

0=φ(x,y)+φ(y,x),soitφ(y,x)=φ(x,y),

ce qui est exactement l'antisymétrie.

Remarque

La réciproque est vraie ici. Si f est antisymétrique, en prenant y=x dans l'égalité φ(y,x)=φ(x,y) on obtient φ(x,x)=φ(x,x), donc 2φ(x,x)=0, donc φ(x,x)=0 puisque 2 est inversible dans R comme dans C. Les deux notions coïncident donc dans le cadre du programme. On utilisera indifféremment l'une ou l'autre.

Propriété

Soit f:EnK une application n-linéaire alternée. Alors :

  1. si l'on ajoute à l'un des vecteurs une combinaison linéaire des autres, la valeur de f est inchangée ;
  2. si la famille (x1,,xn) est liée, alors f(x1,,xn)=0.

Démonstration. Point 1. Remplaçons xk par xk+jkλjxj. Par linéarité en la k-ième variable,

f(,xk+jkλjxj,)=f(x1,,xn)+jkλjf(,xj,),

où dans le terme d'indice j le vecteur xj occupe la place k. Ce terme comporte donc deux fois le vecteur xj, aux places j et k : il est nul car f est alternée. Seul subsiste f(x1,,xn).

Point 2. Si la famille est liée, l'un de ses vecteurs, disons xk, est combinaison linéaire des autres : xk=jkλjxj. Par linéarité en la k-ième variable, f(x1,,xn)=jkλjf(,xj,), et chacun de ces termes est nul comme ci-dessus.

Le déterminant dans une base

Propriété

Théorème (admis). Soient E un K-espace vectoriel de dimension n et e=(e1,,en) une base de E. Il existe une unique application

dete:EnK

qui soit n-linéaire, alternée, et vérifie dete(e1,,en)=1. On l'appelle le déterminant dans la base e.

De plus, toute application n-linéaire alternée f:EnK est un multiple de dete, à savoir

f=f(e1,,en)dete.

Remarque

La démonstration de ce théorème n'est pas au programme, et il n'y a pas lieu de la chercher : on l'utilise tel quel. En revanche, la valeur du coefficient dans la dernière formule se retrouve en une ligne. Si f=λdete, il suffit d'évaluer les deux membres en (e1,,en) : le membre de droite vaut λ×1=λ, donc λ=f(e1,,en).

C'est la partie « unicité » qui fera tout le travail dans la suite : chaque fois qu'on rencontrera une application n-linéaire alternée, on saura immédiatement qu'elle est proportionnelle à dete, et il suffira de l'évaluer en un point pour connaître le coefficient. Trois démonstrations de ce chapitre reposent sur ce seul argument.

Définition

Pour une famille (x1,,xn) de n vecteurs de E, le scalaire dete(x1,,xn) s'appelle le déterminant de la famille dans la base e. On le note aussi entre barres verticales, en écrivant les colonnes des coordonnées.

Expressions en dimension 2 et 3

Propriété

Soit e=(e1,e2) une base d'un espace de dimension 2. Si x1=ae1+ce2 et x2=be1+de2, alors

dete(x1,x2)=abcd=adbc.

Démonstration. Développons par bilinéarité :

dete(x1,x2)=abdete(e1,e1)+addete(e1,e2)+cbdete(e2,e1)+cddete(e2,e2).

Les termes extrêmes sont nuls car dete est alternée. Il reste addete(e1,e2)+cbdete(e2,e1), soit, par antisymétrie et normalisation, adcb.

Propriété

Soit e=(e1,e2,e3) une base d'un espace de dimension 3, et soient trois vecteurs xj=a1,je1+a2,je2+a3,je3. Alors

dete(x1,x2,x3)=a1,1a1,2a1,3a2,1a2,2a2,3a3,1a3,2a3,3

et cette quantité vaut

a1,1a2,2a3,3+a2,1a3,2a1,3+a3,1a1,2a2,3a3,1a2,2a1,3a1,1a3,2a2,3a2,1a1,2a3,3.

Démonstration. Le principe est le même qu'en dimension 2 : on développe par trilinéarité, ce qui produit 27 termes de la forme ai,1aj,2ak,3dete(ei,ej,ek). Tous ceux où deux indices coïncident sont nuls, car dete est alternée : il n'en reste que 6, ceux où (i,j,k) parcourt les trois indices dans un ordre ou dans un autre. Chacun se ramène à ±dete(e1,e2,e3)=±1 par échanges successifs, un échange changeant le signe. On obtient les six termes annoncés, avec un signe + pour (1,2,3), (2,3,1), (3,1,2) et un signe pour (3,2,1), (1,3,2), (2,1,3).

Remarque

Règle de Sarrus. Pour retenir la formule d'ordre 3, on recopie les deux premières colonnes à droite du tableau, puis on additionne les trois produits des diagonales descendantes et l'on retranche les trois produits des diagonales montantes.

Cette règle est exclusivement valable en dimension 3. Il n'existe aucune règle analogue en dimension 4, et l'appliquer à un déterminant d'ordre 4 est une faute grossière qui donne un résultat faux. Au-delà de l'ordre 3, on utilise les méthodes de la section 9.

Exemple

Calculons 123014210 avec la formule ci-dessus. Les trois produits positifs valent 1×(1)×0=0, puis 0×1×3=0, puis 2×2×4=16. Les trois produits négatifs valent 2×(1)×3=6, puis 1×1×4=4, puis 0×2×0=0. Le déterminant vaut donc

0+0+16(6)40=18.

Interprétation géométrique

En dimension 2 et 3 sur R, le déterminant a un sens géométrique très concret, qu'il faut avoir en tête pour comprendre ce que l'on calcule.

Propriété

Dans R2 rapporté à sa base canonique e, qui est orthonormée directe, le déterminant dete(u,v) de deux vecteurs est l'aire orientée du parallélogramme construit sur u et v. Sa valeur absolue est l'aire de ce parallélogramme, et son signe indique l'orientation : positif si (u,v) tourne dans le sens direct, négatif sinon.

Dans R3 rapporté à sa base canonique, dete(u,v,w) est le volume orienté du parallélépipède construit sur u, v et w.

Le déterminant de deux vecteurs du plan est l'aire orientée du parallélogramme qu'ils engendrent

Sur la figure, u=(3,1) et v=(1,2). La formule d'ordre 2 donne

dete(u,v)=3112=3×21×1=5,

et l'aire du parallélogramme construit sur ces deux vecteurs vaut effectivement 5 unités d'aire. Le résultat est positif : la famille (u,v) est orientée dans le sens direct, ce que l'on vérifie sur le dessin en allant de u vers v par le plus court chemin, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.

Remarque

Cette lecture géométrique éclaire tout le reste. Les trois propriétés fondamentales du déterminant deviennent des évidences visuelles.

  • Alternée : si u=v, le parallélogramme est aplati sur une droite, son aire est nulle.
  • Famille liée, déterminant nul : si v est un multiple de u, même aplatissement.
  • Invariance par C1C1+λC2 : ajouter à u un multiple de v fait glisser un côté du parallélogramme le long de la direction de v. La base et la hauteur sont conservées, donc l'aire aussi. C'est le principe de la « déformation à aire constante », et c'est exactement ce qui rend le pivot licite dans un calcul de déterminant.
  • Linéarité : doubler u double l'aire, ce qui se voit immédiatement.

Changement de base pour le déterminant

Propriété

Soient e et e deux bases de E. Alors

dete=dete(e1,,en)×dete,

c'est-à-dire que pour toute famille (x1,,xn) de E,

dete(x1,,xn)=dete(e1,,en)×dete(x1,,xn).

De plus,

dete(e1,,en)×dete(e1,,en)=1,

et ces deux scalaires sont en particulier non nuls.

Démonstration. L'application dete est n-linéaire et alternée. D'après le théorème admis, elle est donc égale à dete(e1,,en)×dete, ce qui est la première formule.

Appliquons-la maintenant à la famille (e1,,en) :

1=dete(e1,,en)=dete(e1,,en)×dete(e1,,en),

la première égalité étant la normalisation de dete. Un produit valant 1, aucun des deux facteurs n'est nul.

Remarque

Le déterminant d'une famille dépend donc de la base choisie, mais seulement à un facteur multiplicatif non nul près. Ce n'est pas un défaut : cela suffit largement pour la propriété qui nous intéresse, à savoir la nullité, qui elle ne dépend d'aucune base.

Caractérisation des bases

Propriété

Soient e une base de E, espace de dimension n, et (x1,,xn) une famille de n vecteurs de E. Alors

(x1,,xn) est une base de E    dete(x1,,xn)0.

Démonstration. Sens direct. Supposons que x=(x1,,xn) soit une base de E. La formule de changement de base entre e et x donne

detx(e1,,en)×dete(x1,,xn)=1,

donc dete(x1,,xn) est non nul, comme facteur d'un produit égal à 1.

Sens réciproque, par contraposée. Supposons que (x1,,xn) ne soit pas une base. Comme cette famille compte exactement n=dimE vecteurs, le théorème du bon cardinal assure qu'elle n'est pas libre : elle est donc liée. Or nous avons vu qu'une application n-linéaire alternée s'annule sur toute famille liée, et dete en est une. Donc dete(x1,,xn)=0.

Remarque

Voilà l'outil annoncé en introduction : un seul scalaire décide de la liberté d'une famille de n vecteurs dans un espace de dimension n. Deux avertissements, cependant.

D'abord, le critère exige que le nombre de vecteurs soit exactement la dimension de l'espace. Parler du déterminant de trois vecteurs de R4, ou de cinq vecteurs de R3, n'a aucun sens. Dans ces cas, on revient au rang.

Ensuite, le déterminant dit si la famille est liée, il ne donne aucune relation de dépendance. S'il faut exhiber une combinaison linéaire nulle non triviale, il n'y a pas d'autre choix que de résoudre le système, donc de faire un pivot.

Déterminant d'un endomorphisme

Propriété

Soit uL(E), où E est de dimension n, et soit e une base de E. Alors, pour toute famille (x1,,xn) de vecteurs de E,

dete(u(x1),,u(xn))=dete(u(e1),,u(en))×dete(x1,,xn).

Nous appellerons cette égalité la formule de transport. De plus, le scalaire dete(u(e1),,u(en)) ne dépend pas de la base e choisie.

Démonstration. Formule de transport. Considérons l'application

f:(x1,,xn)dete(u(x1),,u(xn)).

Elle est n-linéaire : à la k-ième place, yu(y) est linéaire et dete est linéaire en sa k-ième variable, donc la composée l'est. Elle est alternée : si xi=xj avec ij, alors u(xi)=u(xj) et dete, étant alternée, s'annule. D'après le théorème admis, f=f(e1,,en)×dete, ce qui est exactement la formule de transport.

Indépendance vis-à-vis de la base. Soit e une autre base de E. Utilisons successivement la formule de changement de base, la formule de transport, puis à nouveau le changement de base :

dete(u(e1),,u(en))=dete(e1,,en)×dete(u(e1),,u(en)),

puis, par la formule de transport appliquée à la famille (e1,,en),

dete(u(e1),,u(en))=dete(u(e1),,u(en))×dete(e1,,en).

En combinant les deux,

dete(u(e))=dete(u(e))×dete(e1,,en)×dete(e1,,en)= 1=dete(u(e)),

le produit souligné valant 1 d'après la section 6.

Définition

Le scalaire commun ainsi obtenu s'appelle le déterminant de l'endomorphisme u :

det(u)=dete(u(e1),,u(en))pour n’importe quelle base e de E.

La formule de transport se réécrit alors, pour toute base e et toute famille (x1,,xn) :

dete(u(x1),,u(xn))=det(u)×dete(x1,,xn).

Remarque

Cette dernière formule est la meilleure description de ce qu'est det(u) : le coefficient par lequel u multiplie tous les déterminants, donc, en dimension 2 ou 3 sur R, le facteur par lequel u multiplie les aires ou les volumes. Un endomorphisme de déterminant 2 double toutes les aires ; un endomorphisme de déterminant nul écrase l'espace sur un sous-espace plus petit, et tous les volumes deviennent nuls.

Propriété

Soient u,vL(E) avec dimE=n, et λK.

  1. det(idE)=1.
  2. det(vu)=det(v)×det(u).
  3. det(λu)=λndet(u).
  4. u est un automorphisme si et seulement si det(u)0, et dans ce cas det(u1)=1det(u).

Démonstration. Point 1. det(idE)=dete(e1,,en)=1 par normalisation.

Point 2. Fixons une base e. En appliquant deux fois la formule encadrée ci-dessus,

det(vu)=dete(v(u(e1)),,v(u(en)))=det(v)×dete(u(e1),,u(en))=det(v)det(u).

Point 3. det(λu)=dete(λu(e1),,λu(en)). Le facteur λ sort de chacune des n variables par linéarité, ce qui produit λn.

Point 4. L'endomorphisme u est bijectif si et seulement si la famille (u(e1),,u(en)) est une base de E : en effet, l'image de u est engendrée par cette famille de n vecteurs, donc u est surjective si et seulement si cette famille est génératrice, donc une base par le bon cardinal ; et en dimension finie, un endomorphisme surjectif est bijectif. Or, d'après la section 6, cette famille est une base si et seulement si dete(u(e1),,u(en))=det(u) est non nul.

Si u est bijective, le point 2 appliqué à u1u=idE donne det(u1)det(u)=1, d'où le résultat.

Remarque

Le point 3 est une source d'erreurs constante : det(λu)=λndet(u), et non λdet(u). La raison est que le facteur λ apparaît dans chacune des n variables. Géométriquement, en dimension 3, multiplier toutes les longueurs par 2 multiplie les volumes par 8.

Déterminant d'une matrice carrée

Définition

Soit AMn(K), de colonnes C1,,Cn, vues comme des vecteurs de Kn. En notant e la base canonique de Kn, le déterminant de A est

det(A)=dete(C1,,Cn)=a1,1a1,nan,1an,n.

C'est aussi le déterminant de l'endomorphisme uA canoniquement associé à A, puisque uA(ej)=Cj :

det(A)=det(uA).

Propriété

Plus généralement, si uL(E) et si e est une base de E, alors

det(Mate(u))=det(u).

Démonstration. Notons A=Mate(u) et ε la base canonique de Kn. La j-ième colonne Cj de A est Mate(u(ej)). Or l'application xMate(x) est un isomorphisme de E sur Kn qui envoie ej sur le j-ième vecteur de ε. L'application (x1,,xn)detε(Mate(x1),,Mate(xn)) est alors n-linéaire alternée sur En et vaut 1 en (e1,,en) : par unicité, c'est dete. En l'évaluant en (u(e1),,u(en)), on obtient det(A)=det(u).

Propriété

Soient A,BMn(K) et λK.

  1. det(In)=1.
  2. det est n-linéaire alternée par rapport aux colonnes de la matrice.
  3. det(AB)=det(A)det(B).
  4. det(λA)=λndet(A).
  5. A est inversible si et seulement si det(A)0, et alors det(A1)=1det(A).
  6. det(t ⁣A)=det(A) (admis).

Démonstration. Point 1. Les colonnes de In sont les vecteurs de la base canonique, et dete(e1,,en)=1.

Point 2. C'est la définition : det(A) est dete évalué en la famille des colonnes, et dete est n-linéaire alternée.

Point 3. Les endomorphismes canoniquement associés vérifient uAB=uAuB, car (AB)X=A(BX). Le point 2 de la section 7 donne alors det(AB)=det(uA)det(uB)=det(A)det(B).

Point 4. Multiplier A par λ multiplie chacune des n colonnes par λ ; le facteur sort n fois.

Point 5. A est inversible si et seulement si uA est un automorphisme, ce qui équivaut à det(uA)=det(A)0. Dans ce cas, le point 3 appliqué à AA1=In donne det(A)det(A1)=1.

Point 6. Admis ; la démonstration n'est pas au programme.

Remarque

La conséquence pratique du point 6 est capitale : puisque transposer échange lignes et colonnes sans changer le déterminant, tout énoncé vrai à propos des colonnes est vrai à propos des lignes. Le déterminant est donc aussi n-linéaire alterné par rapport aux lignes ; il s'annule si deux lignes sont égales, ou si une ligne est combinaison linéaire des autres ; et l'on pourra, en section 9, travailler indifféremment sur les lignes ou sur les colonnes. C'est un gain de liberté considérable dans les calculs.

Propriété

Deux matrices semblables ont le même déterminant : si B=P1AP avec PGLn(K), alors det(B)=det(A).

Démonstration. Par multiplicativité,

det(B)=det(P1)det(A)det(P)=1det(P)det(A)det(P)=det(A),

le passage à l'avant-dernière expression étant licite car det(P)0.

Remarque

Ce résultat était prévisible : deux matrices semblables représentent le même endomorphisme dans deux bases, et le déterminant d'un endomorphisme ne dépend pas de la base. C'est donc un invariant de similitude, au même titre que le rang.

Il fournit un test négatif commode : si det(A)det(B), les deux matrices ne sont pas semblables, et il est inutile de chercher P. En revanche, l'égalité des déterminants ne prouve rien : I2 et (1101) ont toutes deux pour déterminant 1 sans être semblables, puisque la seule matrice semblable à I2 est I2 elle-même, comme le montre P1I2P=I2.

Exemple

Vérifions la multiplicativité sur un cas simple. Prenons A=(1234) et B=(0112). On a det(A)=46=2 et det(B)=0×21×(1)=1. Par ailleurs,

AB=(1234)(0112)=(25411),

dont le déterminant vaut 2×115×(4)=22+20=2. On a bien det(AB)=det(A)det(B)=2×1.

Calcul pratique des déterminants

Nous savons ce qu'est un déterminant ; il reste à savoir le calculer efficacement. Deux outils suffisent : les opérations élémentaires, qui créent des zéros, et le développement selon une ligne ou une colonne, qui fait baisser l'ordre.

Effet des opérations élémentaires

Propriété

Soit AMn(K). L'effet des trois opérations élémentaires sur det(A) est le suivant.

  • Échange CiCj avec ij : le déterminant est multiplié par 1.
  • Dilatation CiλCi avec λ0 : le déterminant est multiplié par λ.
  • Transvection CiCi+λCj avec ij : le déterminant est inchangé.

Les mêmes règles valent pour les opérations sur les lignes, puisque det(t ⁣A)=det(A). Rappelons qu'aucune de ces trois opérations ne modifie le rang.

Démonstration. L'échange de deux colonnes change le signe : c'est l'antisymétrie. La multiplication d'une colonne par λ multiplie le déterminant par λ : c'est la linéarité par rapport à cette colonne. Enfin, ajouter à une colonne un multiple d'une autre ne change rien : c'est le point 1 de la propriété des applications n-linéaires alternées, établi en section 6.

Remarque

La différence de comportement avec le calcul du rang est le piège numéro un de cette section. Dans un calcul de rang, on peut multiplier une ligne par 7 sans rien noter, échanger deux lignes sans rien noter, faire ce qu'on veut pourvu que les opérations soient licites : le rang ne bouge pas.

Dans un calcul de déterminant, c'est faux. Chaque échange coûte un signe, chaque multiplication d'une ligne par λ multiplie le résultat par λ et devra être compensée. La seule opération entièrement gratuite est la troisième, LiLi+λLj avec ij : c'est donc celle qu'il faut privilégier dans un calcul de déterminant.

Deux avertissements supplémentaires.

  • L'opération LiλLi+μLj avec λ1 est licite mais multiplie le déterminant par λ. On l'utilise pour éviter les fractions, à condition de diviser le résultat final par λ. Beaucoup d'erreurs viennent de là.
  • Ne jamais faire deux opérations « croisées » simultanément, du type L1L1+L2 et L2L2+L1 en même temps : le résultat dépend de l'ordre et le suivi des facteurs devient impossible. On applique les opérations une par une.

Déterminant d'une matrice triangulaire

Propriété

Le déterminant d'une matrice triangulaire, supérieure ou inférieure, est le produit de ses coefficients diagonaux :

det(T)=t1,1t2,2tn,n.

En particulier, le déterminant d'une matrice diagonale est le produit de ses coefficients diagonaux, et det(λIn)=λn.

Démonstration. Traitons le cas triangulaire supérieur, par récurrence sur n, en utilisant le développement selon la première colonne énoncé ci-dessous. Pour n=1, det((t1,1))=t1,1. Supposons le résultat vrai à l'ordre n1 et soit T triangulaire supérieure d'ordre n. Sa première colonne est t ⁣(t1,100). Le développement selon cette colonne ne conserve qu'un terme :

det(T)=(1)1+1t1,1Δ1,1=t1,1Δ1,1,

Δ1,1 est le déterminant de la matrice obtenue en supprimant la première ligne et la première colonne. Cette matrice est triangulaire supérieure d'ordre n1, de coefficients diagonaux t2,2,,tn,n ; l'hypothèse de récurrence donne Δ1,1=t2,2tn,n, d'où le résultat.

Le cas triangulaire inférieur s'en déduit : t ⁣T est alors triangulaire supérieure de mêmes coefficients diagonaux, et det(T)=det(t ⁣T).

Remarque

C'est ce résultat qui rend le pivot si efficace : on échelonne la matrice par des opérations élémentaires en suivant les facteurs, on obtient une matrice triangulaire, et l'on multiplie les coefficients diagonaux. Notez la conséquence immédiate : une matrice triangulaire est inversible si et seulement si aucun de ses coefficients diagonaux n'est nul.

Développement selon une ligne ou une colonne

Définition

Soit A=(ai,j)Mn(K) avec n2. Pour tout couple (i,j), on note Δi,j le mineur d'indice (i,j) de A, c'est-à-dire le déterminant de la matrice de Mn1(K) obtenue en supprimant dans A la i-ième ligne et la j-ième colonne. Le scalaire

(1)i+jΔi,j

s'appelle le cofacteur d'indice (i,j).

Propriété

Développement selon une ligne ou une colonne (admis). Soit AMn(K) avec n2.

  • Développement selon la i-ième ligne, pour tout i fixé :
det(A)=j=1n(1)i+jai,jΔi,j.
  • Développement selon la j-ième colonne, pour tout j fixé :
det(A)=i=1n(1)i+jai,jΔi,j.

Remarque

Les signes se retiennent en damier, en partant d'un + dans le coin supérieur gauche :

(++++++++).

En cas d'hésitation, on recalcule (1)i+j : le signe est + lorsque i+j est pair.

Le choix de la ligne ou de la colonne est libre : on prend systématiquement celle qui contient le plus de zéros, car chaque zéro supprime un mineur d'ordre n1 à calculer. En pratique, on commence donc toujours par créer des zéros par opérations élémentaires, et l'on développe seulement ensuite.

Exemple

Un déterminant d'ordre 4. Calculons

det(M),M=(2131102132101112).

Étape 1 : créer des zéros. La deuxième ligne commence par 1 : servons-nous-en comme pivot pour annuler le reste de la première colonne. Les opérations L1L12L2, L3L33L2 et L4L4L2 ne changent pas le déterminant. On obtient

det(M)=0111102102530111.

Détaillons une de ces lignes pour lever tout doute : L33L2=(3,2,1,0)3(1,0,2,1)=(0,2,5,3).

Étape 2 : développer. La première colonne ne contient qu'un coefficient non nul, celui de la deuxième ligne, qui vaut 1. Le signe associé est (1)2+1=1. Donc

det(M)=1×111253111.

Étape 3 : le déterminant d'ordre 3. Développons selon la première ligne :

111253111=1×5311(1)×2311+(1)×2511.

Les trois déterminants d'ordre 2 valent respectivement 5×1(3)×(1)=8, puis 2×1(3)×1=5, puis 2×(1)(5)×1=3. D'où

8+53=6,et doncdet(M)=1×(6)=6.

Contrôle par une autre méthode. Échelonnons M complètement. Après l'échange L1L2, qui change le signe, puis L2L22L1, L3L33L1, L4L4L1, puis L3L32L2 et L4L4L2, on aboutit à la matrice triangulaire de diagonale (1,1,3,2). Son déterminant vaut 1×1×(3)×2=6, et en tenant compte de l'échange initial, det(M)=(6)=6. Les deux méthodes concordent.

Méthodes de calcul

Méthode

1. Faire apparaître des zéros avant de développer. C'est la règle générale. Développer une matrice d'ordre 4 sans préparation demande de calculer quatre déterminants d'ordre 3, soit vingt-quatre produits ; en créant trois zéros dans une colonne, il n'en reste qu'un. Cherchez un coefficient valant 1 ou 1 pour servir de pivot, quitte à échanger deux lignes au préalable en n'oubliant pas le signe.

Méthode

2. Factoriser une ligne ou une colonne. Si tous les coefficients d'une même ligne sont multiples d'un scalaire λ, on peut sortir λ du déterminant. Par exemple,

369102411=3123102411.

Attention : on sort λ une fois par ligne, et non une fois pour toute la matrice. C'est exactement ce que dit la formule det(λA)=λndet(A) : sortir λ de chacune des n lignes.

Corollaire utile : si deux lignes sont proportionnelles, le déterminant est nul, puisqu'après factorisation on obtient deux lignes égales.

Méthode

3. Sommer toutes les colonnes (ou toutes les lignes). Lorsque toutes les colonnes ont la même somme, l'opération C1C1+C2++Cn, qui ne change pas le déterminant, produit une première colonne constante que l'on factorise. Cette technique s'applique à toutes les matrices « symétriques en leurs coefficients », très fréquentes aux concours.

Exemple. Reprenons A=(211121112). Chaque ligne a pour somme 4, donc

det(A)=411421412=4111121112,

la première égalité venant de C1C1+C2+C3 et la seconde de la factorisation de 4 dans la première colonne. Les opérations L2L2L1 et L3L3L1 donnent alors une matrice triangulaire de diagonale (1,1,1), donc

det(A)=4×1=4.

Contrôle par la règle de Sarrus : 2×2×2+1×1×1+1×1×11×2×12×1×11×1×2=8+1+1222=4. Second contrôle : A est semblable à diag(4,1,1) d'après la section 4, dont le déterminant vaut 4. Trois méthodes, un seul résultat.

Méthode

4. Déterminant d'ordre n par récurrence. Lorsque la matrice dépend d'un entier n et possède une structure régulière, on développe selon une ligne ou une colonne bien choisie pour faire apparaître une relation de récurrence entre Dn, Dn1 et parfois Dn2. On résout ensuite cette relation avec les techniques connues sur les suites.

Exemple. Soit Dn le déterminant d'ordre n dont les coefficients diagonaux valent 3, ceux situés juste au-dessus de la diagonale valent 1, ceux situés juste en dessous valent 2, et tous les autres sont nuls :

D3=310231023.

Développons Dn selon la première colonne, pour n3. Elle ne comporte que deux coefficients non nuls, 3 en position (1,1) et 2 en position (2,1) :

Dn=3Δ1,12Δ2,1.

Le mineur Δ1,1 est le déterminant de la même matrice à l'ordre n1, donc Δ1,1=Dn1. Pour Δ2,1, on supprime la deuxième ligne et la première colonne : la première ligne de la matrice restante est (1,0,,0), et un développement selon cette ligne laisse la même matrice à l'ordre n2, donc Δ2,1=Dn2. Ainsi

n3,Dn=3Dn12Dn2.

C'est une suite récurrente linéaire d'ordre 2, d'équation caractéristique r23r+2=0, de racines 1 et 2. Donc Dn=α+β2n pour deux constantes. Les valeurs initiales sont D1=3 et D2=3×31×2=7, d'où le système α+2β=3 et α+4β=7, qui donne β=2 et α=1. Finalement

n1,Dn=2n+11.

Contrôle : la formule donne D3=15, et la récurrence D3=3×72×3=15. En particulier Dn0 pour tout n : cette matrice est toujours inversible. Notez que seuls les coefficients diagonaux et le produit des deux coefficients hors diagonale interviennent dans la récurrence.

Méthodes à retenir et erreurs classiques

Méthodes

Méthode

1. Calculer un rang. Deux stratégies, selon la matrice.

  • Par le pivot : échelonner par opérations élémentaires sur les lignes, compter les lignes non nulles. Aucun facteur à suivre. C'est la méthode par défaut.
  • Par le noyau : si le noyau est plus simple à décrire que l'image, calculer dimKer(A) puis rg(A)=pdimKer(A), où p est le nombre de colonnes.

Réflexes utiles : une colonne visiblement multiple d'une autre fait chuter le rang ; le rang est majoré par min(n,p) ; et pour une matrice carrée d'ordre n, le rang vaut n si et seulement si le déterminant est non nul, ce qui est souvent le test le plus rapide.

Méthode

2. Montrer que deux matrices carrées sont semblables. Le seul moyen positif est d'exhiber une matrice P inversible telle que B=P1AP, autrement dit une base dans laquelle l'endomorphisme associé à A a pour matrice B.

  1. Interpréter A comme la matrice d'un endomorphisme u de Kn dans la base canonique.
  2. Chercher une base e dans laquelle la matrice de u est B, en cherchant des vecteurs sur lesquels u agit simplement.
  3. Poser P=Pee, dont les colonnes sont ces vecteurs, vérifier son inversibilité et conclure.

Pour montrer que deux matrices ne sont pas semblables, on compare leurs invariants : rang, déterminant, inversibilité, et plus finement le rang de AλIn pour un scalaire bien choisi, ou le comportement des puissances. Un seul invariant qui diffère suffit à conclure.

Méthode

3. Calculer An. Par ordre de préférence.

  1. Matrice semblable simple. Si l'on dispose de D=P1AP avec D diagonale, alors An=PDnP1 et Dn s'obtient en élevant les coefficients diagonaux à la puissance n. C'est la méthode reine, et l'énoncé fournit souvent P.
  2. Décomposition en identité plus nilpotente. Si A=λIn+N avec Nk=0, les deux matrices commutent et la formule du binôme donne une somme d'au plus k termes.
  3. Relation polynomiale. Si l'on connaît une relation du type A2=αA+βIn, on l'exploite par récurrence ou par division euclidienne du polynôme Xn.
  4. Conjecture et récurrence. Calculer A2, A3, deviner la forme générale, la démontrer par récurrence. Toujours possible, souvent le plus long.

Dans tous les cas, contrôler le résultat en n=0 (on doit trouver In) et en n=1 (on doit trouver A).

Méthode

4. Prouver qu'une famille est une base. Soit (x1,,xp) une famille de E, de dimension n.

  • Si pn : ce n'est pas une base, la question est close.
  • Si p=n : écrire la matrice Mate(x1,,xn) dans une base connue et calculer son déterminant. Il est non nul si et seulement si la famille est une base. C'est la méthode la plus rapide, en particulier en dimension 2 et 3.
  • Si l'on a besoin, en plus, des coordonnées d'un vecteur dans cette base, le déterminant ne sert à rien : il faut résoudre le système, donc faire un pivot.

Méthode

5. Choisir entre déterminant et pivot. La question à se poser avant tout calcul est : « est-ce que l'on me demande un oui ou un non, ou est-ce que l'on me demande un objet ? »

  • Un oui ou un non (cette matrice est-elle inversible, cette famille est-elle une base, ce système a-t-il une solution unique) : déterminant.
  • Un objet (l'inverse, le noyau, une base de l'image, les solutions du système, une relation de dépendance) : pivot.

Calculer un déterminant pour ensuite faire quand même le pivot est une perte de temps pure ; ne pas le calculer quand une simple réponse par oui ou non est demandée en est une autre.

Erreurs classiques

  1. Confondre X=PX et X=PX. C'est l'erreur la plus fréquente du chapitre. La matrice de passage Pee transforme les nouvelles coordonnées en anciennes. En cas de doute, testez sur x=e1 : la colonne X vaut t ⁣(100), et PX doit redonner la première colonne de P.
  2. Croire que det(A+B)=det(A)+det(B). Absolument faux. Le déterminant est linéaire par rapport à chaque colonne prise séparément, ce qui est très différent. Contre-exemple minimal : A=B=I2 donnent det(A+B)=det(2I2)=4, alors que detA+detB=2.
  3. Croire que det(λA)=λdet(A). La bonne formule est det(λA)=λndet(A), car le facteur λ sort de chacune des n colonnes.
  4. Multiplier une ligne par λ dans un calcul de déterminant sans compenser. Le résultat est alors multiplié par λ. Si l'on écrit L23L2L1 pour éviter les fractions, il faudra diviser le résultat final par 3. Notez cette dette au moment où vous la contractez, jamais à la fin.
  5. Utiliser les opérations élémentaires comme dans un pivot de rang. Dans un calcul de rang, échanges et multiplications sont gratuits ; dans un calcul de déterminant, ils coûtent un signe ou un facteur. Ce sont deux régimes différents et il faut savoir dans lequel on se trouve.
  6. Ranger les images en lignes au lieu de colonnes dans Mate,f(u). On obtient la transposée et tout l'exercice est faux, sans aucun signe visible d'erreur.
  7. Écrire Mate,g(vu)=Mate,f(u)Matf,g(v), dans le mauvais ordre. La matrice de la seconde application se place à gauche ; le plus souvent, les formats ne s'emboîtent même pas, ce qui doit alerter.
  8. Parler du déterminant d'une matrice non carrée, ou d'une famille de p vecteurs dans un espace de dimension np. Cela n'a aucun sens ; c'est le rang qu'il faut invoquer.
  9. Appliquer la règle de Sarrus à un déterminant d'ordre 4. Elle n'est valable qu'en dimension 3.
  10. Oublier que le théorème du rang fait intervenir le nombre de colonnes, c'est-à-dire la dimension de l'espace de départ : dimKer(A)+rg(A)=p, et non n.
  11. Conclure d'un déterminant nul qu'une matrice est nulle, ou d'un déterminant égal à celui d'une autre matrice qu'elles sont semblables. Le déterminant est un invariant, il ne caractérise pas la matrice.

Tableau récapitulatif

Question posée Outil Résultat attendu
A est-elle inversible ? det(A) non nul
Quel est l'inverse de A ? pivot A1 explicite
Quel est le rang de A ? pivot nombre de pivots
La famille est-elle une base ? dete non nul
Base du noyau ? pivot prg(A) vecteurs
Base de l'image ? colonnes de A rg(A) colonnes
Le système a-t-il une solution ? BIm(A) pivot sur le système augmenté
Calculer An base simple An=PDnP1

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On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.