MPSI · Chapitre 16 · Second semestre
Dénombrement
Cardinal d'un ensemble fini, listes, arrangements, combinaisons, coefficients binomiaux.
Sommaire
Ce qu'il faut savoir faire
- Cardinal d'un ensemble fini
- Listes
- Arrangements
- Combinaisons
- Coefficients binomiaux
Depuis le début de l'année, les questions posées commençaient toutes par « comment » : comment résoudre, comment décomposer, comment inverser. Celle qui ouvre ce chapitre est d'une autre nature, et elle est plus redoutable qu'elle n'en a l'air : combien ? Combien de mots de cinq lettres, combien de mains de poker contenant exactement une paire, combien d'applications d'un ensemble à dix éléments dans un ensemble à trois, combien de façons de répartir douze objets en quatre paquets. C'est la première fois de l'année que l'on compte pour de bon, c'est-à-dire que le résultat attendu n'est pas un objet mais un entier, et que ce nombre doit être obtenu sans énumérer. Personne ne peut lister les mains de cinq cartes ; il faut donc les compter sans les voir.
L'outil central de cette entreprise n'est pas une formule, et c'est la première chose à comprendre. Compter un ensemble, c'est le mettre en bijection avec un modèle dont on connaît déjà le cardinal. La définition même du mot « cardinal » dit exactement cela : un ensemble a éléments lorsqu'il est en bijection avec , c'est-à-dire lorsqu'on peut numéroter ses éléments de à sans en oublier ni en compter deux fois. Toutes les formules du chapitre, sans exception, sont des bijections déguisées : une main de cinq cartes « est » une partie à cinq éléments d'un ensemble à cinquante-deux éléments, un mot de cinq lettres « est » une application de dans l'alphabet, une répartition de personnes autour d'une table ronde « est » une classe de dispositions numérotées. Le travail du dénombreur consiste à reconnaître le modèle, à écrire la bijection, et à laisser la formule faire le reste.
Le vocabulaire des applications, introduit au premier semestre pour lui-même, change ici de statut : il devient un instrument de mesure. Une injection de dans ne sera plus seulement une application qui sépare les points, ce sera la preuve que n'est pas plus gros que ; une surjection sera la preuve qu'il n'est pas plus petit ; une bijection, la preuve qu'ils ont exactement la même taille. L'image réciproque , cette notation qui semblait n'exister que pour compliquer les énoncés, devient la fibre au-dessus de , c'est-à-dire le paquet des objets qui donnent le même résultat, et compter les paquets deviendra la manière la plus efficace de compter les objets. Rien de nouveau n'est demandé sur ces notions : seul l'usage change.
Une fois ce point de vue adopté, la matière du chapitre se réduit à très peu de choses. Quatre modèles seulement structurent tout ce qui suit, et un tableau à deux entrées les organise : l'ordre des éléments compte-t-il, et les répétitions sont-elles permises ? Si l'ordre compte et que les répétitions sont permises, on compte des listes, et il y en a . Si l'ordre compte mais que les répétitions sont interdites, on compte des arrangements, et il y en a . Si l'ordre ne compte pas et que les répétitions sont interdites, on compte des parties, et il y en a . La dernière case, celle où l'ordre ne compte pas mais où les répétitions sont permises, ne porte pas de formule au programme et se traite au cas par cas, par une bijection adaptée à la situation. Trois formules et une vigilance : voilà tout l'arsenal.
La difficulté réelle n'est donc jamais le calcul, qui se réduit le plus souvent à une factorielle ou à un coefficient binomial, mais le choix du modèle. Décider si deux objets obtenus dans un ordre différent doivent être comptés une fois ou deux, décider si un élément peut resservir, décider si l'énumération proposée atteint bien tous les objets : c'est là que tout se joue, et c'est là que l'on se trompe. L'erreur la plus fréquente aux concours n'est pas une erreur de calcul, c'est de compter deux fois le même objet ou d'en oublier une famille entière. Le remède est une discipline de rédaction qui ne coûte presque rien : nommer explicitement l'ensemble que l'on compte, exhiber la bijection ou la partition sur laquelle on s'appuie, et vérifier sur un petit cas que le compte est bon. Un dénombrement dont le modèle n'est pas justifié n'est pas un dénombrement, c'est un pari.
Ce travail n'est pas une fin en soi. Le chapitre suivant, consacré aux probabilités sur un univers fini, repose entièrement sur les techniques établies ici, au point que la seule difficulté véritable y sera de dénombrer correctement. Tout ce qui est acquis maintenant sera réinvesti immédiatement.
Le plan suit l'ordre naturel de construction. La première section pose la définition d'un ensemble fini et de son cardinal, et démontre les deux propriétés qui serviront partout : une partie d'un ensemble fini est plus petite que lui, avec égalité seulement si elle lui est égale, et l'image d'un ensemble fini est plus petite que lui, avec égalité seulement si l'application est injective. La deuxième section traduit en termes de cardinaux l'existence d'une injection, d'une surjection ou d'une bijection, en tire le principe des tiroirs et son raffinement quantitatif, puis le théorème qui rend équivalentes injectivité, surjectivité et bijectivité entre deux ensembles finis de même cardinal. La troisième section établit les règles de calcul : addition sur une réunion disjointe, passage au complémentaire, réunion de deux ensembles, multiplication sur un produit cartésien, puis deux principes d'usage constant, le lemme du berger et le double comptage. Les sections suivantes construisent les formules de dénombrement proprement dites, listes, arrangements, permutations, combinaisons et coefficients binomiaux, avant une section de méthodes.
Les notations suivantes valent pour tout le chapitre. Les ensembles d'entiers gardent leurs noms habituels, , , , , et un intervalle d'entiers se note , c'est-à-dire avec la convention . Le cardinal d'un ensemble fini est noté , et cette notation est la seule employée ici. L'ensemble des parties de est , celui des parties à éléments est , l'ensemble des applications de dans est , parfois noté dans la littérature, et l'ensemble des bijections de sur lui-même, ou permutations de , est , noté lorsque . Les nombres qui apparaîtront sont la factorielle , le nombre d'arrangements et le coefficient binomial . L'inclusion, au sens large, est notée ; le complémentaire d'une partie dans un ensemble est noté , ou lorsque l'ensemble ambiant doit être rappelé ; la réunion de deux ensembles disjoints est appelée réunion disjointe et notée dès que cette notation aura été introduite. Les inégalités larges s'écrivent et , et la fin d'une démonstration est signalée par le symbole .
Ensembles finis et cardinal
Définition et unicité du cardinal
Compter les éléments d'un ensemble, dans la vie courante, c'est les désigner l'un après l'autre en disant « un, deux, trois… » jusqu'à épuisement. Cette opération très concrète est exactement la construction d'une bijection entre l'ensemble considéré et un intervalle d'entiers : chaque élément reçoit un numéro et un seul, chaque numéro est attribué à un élément et un seul. La définition qui suit ne fait que prendre cette description au mot.
Définition
Soit un ensemble. On dit que est fini lorsqu'il existe un entier et une bijection de sur , avec la convention . Dans le cas contraire, est dit infini.
L'ensemble vide est donc fini, puisque l'unique application de dans est une bijection. Avant de pouvoir parler du nombre d'éléments de , il faut s'assurer que l'entier de la définition ne dépend pas de la manière de compter : si l'on numérote deux fois le même ensemble et que l'on trouve la première fois et la seconde, il faut que . C'est l'objet du lemme suivant, dont l'évidence apparente ne dispense pas de la démonstration.
Propriété
Lemme d'unicité. Soient et deux entiers naturels. S'il existe une bijection de sur , alors .
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , notons l'assertion : « pour tout , s'il existe une bijection de sur , alors ».
Initialisation. Soit tel qu'il existe une bijection , c'est-à-dire . Cette application est surjective, donc . Or si , l'entier appartient à , qui n'est alors pas vide. Donc , et est vraie.
Hérédité. Supposons vraie pour un certain . Soient et une bijection. L'ensemble contient l'élément , donc son image par est non vide, donc . Posons et notons l'application qui échange et et laisse fixes tous les autres entiers ; c'est une bijection, égale à sa propre réciproque. L'application est donc une bijection de sur , et elle vérifie .
Montrons que la restriction de à est une bijection de sur . Elle est injective comme restriction d'une application injective. Elle est bien à valeurs dans : si , alors , donc par injectivité, et comme , on a . Elle est surjective sur : si , la surjectivité de fournit tel que ; comme , on a , donc .
Il existe donc une bijection de sur , et l'hypothèse de récurrence donne , c'est-à-dire . Ainsi est vraie, ce qui achève la récurrence.
Définition
Soit un ensemble fini. L'unique entier tel qu'il existe une bijection de sur est appelé cardinal de et noté . On dit aussi que possède éléments.
L'unicité annoncée par cette définition est bien celle que garantit le lemme précédent : si et sont deux bijections, alors est une bijection de sur , donc . Le même argument, à peine modifié, donne le principe qui gouverne tout le chapitre.
Propriété
Principe de la bijection. Soient un ensemble fini et un ensemble quelconque. S'il existe une bijection de sur , alors est fini et
Démonstration. Notons et soit une bijection. Si est une bijection, alors est une bijection de sur , comme composée de deux bijections. Donc est fini, et son cardinal, unique d'après le lemme d'unicité, vaut .
Remarque
Cette propriété d'apparence anodine est la méthode de dénombrement fondamentale : pour compter un ensemble compliqué, on ne cherche pas à le numéroter directement, on l'envoie bijectivement sur un ensemble déjà compté. Toutes les formules de ce chapitre s'obtiennent ainsi, et une rédaction de concours qui exhibe la bijection utilisée est presque toujours acceptée, tandis qu'un résultat annoncé sans modèle ne l'est jamais.
Remarque
Trois notations coexistent dans la littérature pour le cardinal : , et . Les deux dernières sont commodes dans les calculs longs, mais entre en collision avec la valeur absolue, le module et la norme, et est peu répandu en France dans l'enseignement. On s'en tiendra ici à , sans exception, y compris dans les formules encombrées.
Remarque
Le programme précise pour ce chapitre que « toute formalisation excessive est exclue ». Autrement dit, on admet sans discussion les propriétés intuitives de et des intervalles d'entiers : toute partie non vide de admet un plus petit élément, un entier ne peut pas être strictement compris entre et , deux intervalles et sont égaux si et seulement si . On ne construit pas les entiers, on ne définit pas les cardinaux infinis, et l'on ne cherche pas à comparer les tailles de deux ensembles infinis : dans tout ce chapitre, « fini » est une hypothèse, jamais une conclusion à démontrer par une théorie générale.
Exemple
Un ensemble de diviseurs. Soit l'ensemble des diviseurs positifs de . En les rangeant par ordre croissant, on obtient
La numérotation de gauche à droite définit une bijection de sur : le -ième diviseur de la liste est l'image de , chaque diviseur apparaît une fois et une seule puisque la liste est strictement croissante. Donc est fini et .
Cette énumération est possible ici parce que est petit. Elle ne l'est plus pour lorsque l'entier a vingt chiffres, et c'est bien pour cela que l'on cherche des méthodes qui ne passent pas par la liste.
Exemple
Un ensemble défini par une condition. Soit . L'application
est bien définie, car ; elle est injective, car entraîne ; elle est surjective, car tout élément de s'écrit avec et , donc , c'est-à-dire . C'est donc une bijection, et le principe de la bijection donne .
Le même raisonnement, avec à la place de , montre que le nombre de multiples de dans vaut . Ce petit résultat servira dans plusieurs exemples de ce chapitre.
Remarque
Le piège « fini » contre « borné ». Les deux mots ne sont pas synonymes, et les confondre produit des erreurs immédiates. Une partie finie de est toujours bornée : si elle est non vide, elle admet un plus grand et un plus petit élément, comme on le verra plus bas, et l'ensemble vide est borné trivialement. Mais la réciproque est fausse : l'ensemble
est contenu dans l'intervalle , donc borné, et il est pourtant infini, car est une bijection de sur cet ensemble.
Dans , en revanche, les deux notions coïncident : une partie de est finie si et seulement si elle est majorée. Si est majorée par , alors , qui est fini de cardinal , donc est finie d'après la propriété de la section suivante ; réciproquement une partie finie non vide de admet un plus grand élément, donc est majorée, et la partie vide est majorée par . Cette équivalence est propre à et ne s'étend surtout pas à .
Cardinal d'une partie, cas d'égalité
Toutes les démonstrations qui suivent reposent sur une manipulation élémentaire, retirer ou ajouter un élément, qu'il est plus économique d'isoler une fois pour toutes.
Propriété
Lemme du retrait et de l'ajout. Soit un ensemble fini.
- Si est non vide et , alors est fini et .
- Si , alors est fini et .
Démonstration. Point 1. Notons avec , ce qui est licite puisque est non vide donc de cardinal non nul, et soit une bijection. Posons et notons l'application de dans lui-même qui échange et et fixe les autres entiers ; c'est une bijection. Alors est une bijection de sur telle que .
La restriction de à est injective, à valeurs dans car imposerait , et surjective sur car tout s'écrit avec . C'est donc une bijection de sur , d'où .
Point 2. Notons et soit une bijection. Définissons par pour et . Elle est surjective par construction. Elle est injective : deux entiers distincts de ont des images distinctes par injectivité de , et diffère de . Donc .
Propriété
Soient un ensemble fini et une partie de . Alors est finie et
avec égalité si et seulement si .
Démonstration. Par récurrence sur . Notons l'assertion : « pour tout ensemble de cardinal et toute partie de , l'ensemble est fini, , et si et seulement si ».
Initialisation. Si , il existe une bijection de sur , qui est en particulier surjective, donc . La seule partie de est alors , qui est finie de cardinal , et l'égalité a bien lieu en même temps que . Donc est vraie.
Hérédité. Supposons vraie et soient de cardinal et . Comme est non vide, on peut choisir ; posons , qui est de cardinal d'après le lemme du retrait. Deux cas se présentent.
Premier cas : . Alors , et l'hypothèse de récurrence appliquée à montre que est finie avec . L'inégalité voulue est donc stricte, et l'égalité est impossible ; c'est cohérent puisque , l'élément appartenant à et pas à . L'équivalence est donc vraie, ses deux membres étant faux.
Second cas : . Posons . Comme et , on a . L'hypothèse de récurrence donne : est finie, , et si et seulement si . Le point 2 du lemme d'ajout, appliqué à et à , montre que est finie de cardinal . Enfin
la dernière équivalence venant de ce que et . Ainsi est vraie.
Remarque
Le cas d'égalité est la partie utile de l'énoncé, et c'est celle que l'on oublie. Il affirme qu'une partie d'un ensemble fini ne peut pas avoir le même cardinal que lui sans lui être égale : il n'y a pas de partie stricte de même taille. Cette propriété est spectaculairement fausse pour les ensembles infinis, puisque l'ensemble des entiers pairs est une partie stricte de en bijection avec tout entier, via . C'est exactement ce qui distingue le fini de l'infini, et c'est la raison pour laquelle l'hypothèse « fini » apparaît dans chacun des énoncés de ce chapitre.
Propriété
Toute partie finie et non vide de , en particulier toute partie finie et non vide de , admet un plus petit élément et un plus grand élément.
Démonstration. Par récurrence sur .
Initialisation. Si , alors pour un certain réel , qui est à la fois son plus petit et son plus grand élément.
Hérédité. Supposons le résultat acquis pour toute partie de cardinal et soit de cardinal . Choisissons et posons , de cardinal d'après le lemme du retrait, donc non vide. Par hypothèse de récurrence, admet un plus petit élément et un plus grand élément . Posons , ce qui a un sens puisqu'il s'agit du plus grand de deux réels. Alors , car vaut ou ; et majore , car tout élément de est soit , qui est , soit un élément de , donc . Donc est le plus grand élément de . Le raisonnement pour est identique.
Remarque
Ce corollaire justifie une pratique constante : dès qu'un ensemble fini non vide de nombres est en jeu, on a le droit d'écrire « soit le plus grand élément de » sans autre précaution. Sur un ensemble infini, cette phrase n'a pas de sens en général : l'intervalle est majoré sans posséder de plus grand élément, et n'en possède pas davantage.
Exemple
Une inclusion stricte lue sur les cardinaux. Reprenons , de cardinal , et l'ensemble des multiples de contenus dans , dont on a établi plus haut que . On retrouve bien , et l'inégalité est stricte, ce qui redonne sans avoir besoin d'exhiber un élément de .
Inversement, si l'on sait qu'une partie de vérifie , on peut conclure immédiatement que , donc que contient , sans rien savoir de plus sur . C'est le cas d'égalité, et c'est souvent lui qui clôt une démonstration.
Image d'un ensemble fini
Propriété
Soient un ensemble fini et une application, étant un ensemble quelconque. Alors est fini et
avec égalité si et seulement si est injective.
Démonstration. Par récurrence sur , l'assertion étant : « pour tout ensemble de cardinal , tout ensemble et toute application , l'ensemble est fini, , avec égalité si et seulement si est injective ».
Initialisation. Si , alors , donc est fini de cardinal , l'inégalité est une égalité, et est injective (la condition d'injectivité porte sur des couples d'éléments de , et il n'y en a aucun). Les deux membres de l'équivalence sont vrais, donc est vraie.
Hérédité. Supposons vraie et soient de cardinal et . Choisissons et posons , de cardinal . On a la décomposition
et l'hypothèse de récurrence, appliquée à la restriction , dit que est fini, de cardinal , avec si et seulement si est injective. Deux cas se présentent.
Premier cas : . Alors est fini de cardinal , donc l'égalité est fausse. Par ailleurs signifie qu'il existe tel que ; comme , l'application n'est pas injective. Les deux membres de l'équivalence sont faux, elle est donc vraie.
Second cas : . Le lemme d'ajout donne alors que est fini de cardinal . De plus, dans ce cas, est injective si et seulement si l'est : le sens direct est immédiat, et réciproquement, si est injective, deux éléments distincts de ont des images distinctes, que ce soit parce qu'ils sont tous deux dans , ou parce que l'un vaut et l'autre est dans , auquel cas conclut. Ainsi
ce qui établit .
Remarque
Le sens à retenir est celui-ci : une application ne peut pas augmenter la taille d'un ensemble, elle ne peut que la conserver ou la diminuer, et elle la conserve exactement quand elle ne colle pas deux éléments ensemble. C'est la traduction quantitative de l'injectivité, et c'est la clé de tout le paragraphe suivant.
Exemple
Une image strictement plus petite. Soit définie par . L'ensemble de départ a éléments. Les images sont , donc
On a bien , avec inégalité stricte, et l'application n'est effectivement pas injective puisque . Le défaut exact, , mesure le nombre de « collisions » : les trois paires , , font perdre chacune une unité.
Exemple
Une image de même cardinal. Soit définie par . Les images sont , deux à deux distinctes, donc est injective et . C'est le cas d'égalité, et il fournit la lecture pratique : constater que la liste des images ne contient aucun doublon, c'est démontrer l'injectivité.
Applications entre ensembles finis
Injections, surjections et cardinaux
Propriété
Soient et deux ensembles finis et une application.
- Si est injective, alors .
- Si est surjective, alors .
- Si est bijective, alors .
Démonstration. Point 1. Supposons injective. D'après la propriété sur l'image d'un ensemble fini, . Or est une partie de , donc . En combinant, .
Point 2. Supposons surjective, c'est-à-dire . La même propriété donne .
Point 3. Une bijection est à la fois injective et surjective : les deux inégalités précédentes donnent l'égalité. On peut aussi invoquer directement le principe de la bijection.
Remarque
Les trois énoncés se lisent comme des comparaisons de tailles, et c'est ainsi qu'il faut les mémoriser : une injection de dans range les éléments de dans sans en superposer deux, donc est au moins aussi grand ; une surjection depuis recouvre tout entier avec les éléments de , donc est au moins aussi grand.
Attention au sens des implications : ce sont bien l'existence d'une injection ou d'une surjection qui donnent les inégalités, et non l'inverse. Les réciproques sont d'ailleurs vraies pour des ensembles finis, à ceci près que la réciproque relative aux surjections réclame non vide : si et , l'inégalité est satisfaite alors qu'il n'existe aucune application de dans . Ces réciproques demandent de construire explicitement l'application, ce qui n'a d'intérêt que dans des cas particuliers.
Exemple
Ce que les cardinaux interdisent. Prenons et , de cardinaux et .
Aucune application de dans n'est injective : si l'une l'était, on aurait . Aucune application de dans n'est surjective : si l'une l'était, on aurait . Ces deux impossibilités sont acquises sans examiner la moindre application, et c'est tout l'intérêt de l'énoncé.
Les deux autres situations, elles, se réalisent. L'application définie par est surjective, puisque , , et , et l'inégalité est bien vérifiée. L'application définie par est injective, et l'inégalité est bien vérifiée. Autrement dit, entre deux ensembles finis, la comparaison des cardinaux est le seul obstacle : il n'y en a pas d'autre.
Le principe des tiroirs
La contraposée du point 1 de la propriété précédente porte un nom, tient en une phrase, et résout des problèmes qui semblent hors de portée.
Propriété
Principe des tiroirs. Soient et deux ensembles finis tels que . Alors aucune application de dans n'est injective : pour toute application , il existe deux éléments distincts et de tels que .
Formulation imagée : si l'on range chaussettes dans tiroirs, l'un au moins des tiroirs contient au moins deux chaussettes.
Démonstration. Si une application était injective, le point 1 de la propriété précédente donnerait , ce qui contredit l'hypothèse . Donc aucune application de dans n'est injective, ce qui signifie exactement qu'il existe deux éléments distincts de ayant la même image.
Le principe se raffine sans effort : s'il y a beaucoup plus de chaussettes que de tiroirs, un tiroir contient beaucoup de chaussettes. Rappelons que pour , l'image réciproque s'appelle la fibre de au-dessus de : c'est le contenu du tiroir .
Propriété
Principe des tiroirs, version quantitative. Soient et deux ensembles finis, et une application. Si
alors il existe tel que .
Démonstration. Cette démonstration utilise le principe d'addition, établi à la section suivante et dont l'établissement ne dépend d'aucun résultat du présent paragraphe. Raisonnons par l'absurde en supposant que toutes les fibres vérifient . Écrivons avec et les deux à deux distincts. Les fibres sont deux à deux disjointes, car un élément de possède une image et une seule, donc appartient à une fibre et une seule ; et leur réunion est tout entier, car tout appartient à la fibre au-dessus de . Le principe d'addition donne alors
ce qui contredit l'hypothèse. Il existe donc une fibre d'au moins éléments.
Remarque
Pour , la version quantitative redonne le principe des tiroirs : si , une fibre contient au moins deux éléments, c'est-à-dire que deux éléments distincts ont la même image. Le cas général se retient sous la forme : « si la moyenne du nombre d'objets par tiroir dépasse , un tiroir contient au moins objets ».
Méthode
Utiliser le principe des tiroirs. L'énoncé ne dit jamais « appliquer le principe des tiroirs » : c'est à repérer soi-même, et le signal est presque toujours la conclusion attendue, de la forme « il existe deux objets qui… » ou « l'un au moins des objets vérifie… », sans qu'on demande lesquels. La rédaction se fait alors en trois temps, toujours les mêmes.
- Nommer les objets, c'est-à-dire l'ensemble de départ, et calculer . Ce sont les chaussettes.
- Nommer les tiroirs, c'est-à-dire l'ensemble d'arrivée et l'application qui range chaque objet dans son tiroir. C'est l'étape créative : le choix des tiroirs est tout le problème, et il doit être fait de sorte que deux objets rangés dans le même tiroir aient la propriété voulue.
- Comparer les cardinaux : constater , conclure que n'est pas injective, puis traduire cette non-injectivité en la conclusion demandée.
La dernière ligne est celle qu'on oublie : « n'est pas injective » n'est pas une réponse, c'est un intermédiaire. Il faut écrire ce que cela signifie concrètement pour les objets du problème.
Exemple
Deux habitants ayant le même nombre de cheveux. On admet qu'une tête humaine porte au plus cheveux. Montrons que dans une ville de habitants, deux habitants au moins ont exactement le même nombre de cheveux.
Notons l'ensemble des habitants de la ville, de cardinal , et , de cardinal . L'application qui à un habitant associe son nombre de cheveux est bien définie, précisément grâce à l'hypothèse admise, qui garantit que l'image tombe dans . Comme
l'application n'est pas injective : il existe deux habitants distincts et tels que , c'est-à-dire ayant le même nombre de cheveux.
La version quantitative donne davantage. Comme mais que , on ne peut garantir ici que deux habitants ; en revanche, dans une ville de habitants, on aurait , donc trois habitants au moins partageraient le même nombre de cheveux.
Exemple
Deux entiers premiers entre eux. Soit . Montrons que si l'on choisit entiers deux à deux distincts dans , deux d'entre eux sont premiers entre eux.
Notons l'ensemble des entiers choisis, donc avec . Les tiroirs seront les paires
la paire numéro étant pour . Définissons par
Vérifions que range bien chaque entier dans sa paire : si , alors est entier et ; si , alors et . Tout s'écrivant sous l'une de ces deux formes avec , l'application est bien définie et à valeurs dans .
Comme , le principe des tiroirs affirme que n'est pas injective : il existe deux éléments distincts et de tels que . Ces deux entiers appartiennent alors tous deux à , qui n'a que deux éléments ; étant distincts, ils sont donc l'un et l'autre , autrement dit ce sont deux entiers consécutifs.
Il reste à conclure. Soit un diviseur commun positif de et . Alors divise leur différence, qui vaut , donc . Le plus grand commun diviseur de et vaut : ces deux entiers sont premiers entre eux.
Le résultat est optimal : les entiers pairs sont deux à deux non premiers entre eux, puisque deux d'entre eux ont toujours comme diviseur commun. Avec entiers seulement, la conclusion tombe donc en défaut ; c'est bien le -ième qui force la coïncidence.
Le théorème fondamental des cardinaux égaux
Propriété
Théorème (caractérisation des bijections entre ensembles finis de même cardinal). Soient et deux ensembles finis de même cardinal et une application. Les trois assertions suivantes sont équivalentes :
- est injective ;
- est surjective ;
- est bijective.
Démonstration. Notons .
Le point 1 entraîne le point 2. Supposons injective. D'après la propriété sur l'image d'un ensemble fini, le cas d'égalité donne . Or est une partie de , qui est de cardinal : d'après le cas d'égalité de la propriété sur le cardinal d'une partie, l'égalité impose . C'est exactement la surjectivité de .
Le point 2 entraîne le point 1. Supposons surjective, c'est-à-dire . Alors . Le cas d'égalité de la propriété sur l'image d'un ensemble fini affirme précisément qu'alors est injective.
Équivalence avec le point 3. Les deux implications précédentes montrent que est injective si et seulement si elle est surjective ; chacune des deux entraîne donc les deux, c'est-à-dire la bijectivité. Réciproquement, une bijection est injective et surjective. Les trois assertions sont donc équivalentes.
Remarque
Les deux hypothèses sont indispensables, et il faut les vérifier à chaque emploi.
D'abord, les ensembles doivent être finis. Sur , qui est infini, l'application
est injective, puisque entraîne , et elle n'est pas surjective, car n'a pas d'antécédent : aucun entier naturel ne vérifie . Dans l'autre sens, l'application définie par et pour est surjective sans être injective, puisque . Le théorème est donc faux sur un ensemble infini, dans les deux sens.
Ensuite, les cardinaux doivent être égaux. L'application , , est injective et pas surjective ; l'application qui envoie et sur , et sur , est surjective et pas injective. Rien ne subsiste du théorème si l'on retire cette hypothèse.
Enfin, une précision de rédaction : le théorème ne dit pas qu'une application entre deux ensembles finis de même cardinal est bijective. Il dit que, si elle est injective, alors elle l'est. L'application constante de dans égale à n'est ni injective, ni surjective, et les cardinaux sont pourtant égaux.
Méthode
Diviser le travail par deux. Lorsqu'on veut montrer qu'une application entre deux ensembles finis est bijective, la démarche est la suivante.
- Vérifier d'abord et le dire explicitement dans la copie. Sans cette vérification, la suite est sans valeur.
- Choisir le sens le plus facile. L'injectivité se démontre par un calcul direct : on part de et l'on remonte à . La surjectivité demande de résoudre l'équation pour tout , donc de construire un antécédent, ce qui est en général plus coûteux. Dans neuf cas sur dix, on démontre l'injectivité.
- Conclure par le théorème, en le nommant, et ne surtout pas démontrer l'autre moitié : elle est acquise.
Le cas particulier le plus fréquent est celui d'une application d'un ensemble fini dans lui-même, où l'hypothèse sur les cardinaux est automatiquement satisfaite.
Exemple
Une bijection obtenue par la seule injectivité. Soient et un entier premier avec . Pour , notons le reste de la division euclidienne de par . On définit ainsi une application
puisqu'un reste dans la division par appartient à . Montrons que est bijective.
Les ensembles de départ et d'arrivée sont égaux, donc de même cardinal, égal à : l'hypothèse du théorème est satisfaite. Montrons l'injectivité. Soient et dans tels que . Les entiers et ont alors le même reste dans la division par , donc divise . Comme et sont premiers entre eux, le théorème de Gauss donne que divise . Or et appartiennent à , donc ; le seul multiple de de valeur absolue strictement inférieure à étant , on obtient .
L'application est injective entre deux ensembles finis de même cardinal, donc bijective. Prouver directement la surjectivité aurait exigé de résoudre, pour chaque , une équation , c'est-à-dire d'inverser : le théorème dispense entièrement de ce travail.
Sur un exemple : pour et , les restes de dans la division par sont , qui sont bien les cinq éléments de , chacun une fois.
Opérations sur les cardinaux
Réunion disjointe et complémentaire
Définition
Deux ensembles et sont dits disjoints lorsque . Lorsque c'est le cas, la réunion est appelée réunion disjointe de et et se note . Plus généralement, une famille de parties d'un ensemble est dite deux à deux disjointe lorsque dès que ; si de plus sa réunion vaut et si aucune de ses parties n'est vide, on dit qu'elle forme une partition de .
Propriété
Principe d'addition. Soient et deux ensembles finis disjoints. Alors est fini et
Plus généralement, si sont des ensembles finis deux à deux disjoints, leur réunion est finie et
Démonstration. Cas de deux ensembles. Posons et , et soient et deux bijections. Définissons
Cette application est bien définie : si , alors , donc a un sens.
Elle est surjective : tout élément de est dans , donc de la forme avec , ou dans , donc de la forme avec .
Elle est injective. Soient dans . Si tous deux sont , alors par injectivité de . Si tous deux sont , alors et l'injectivité de conclut. Si enfin , alors et ; comme , ces deux éléments sont distincts. C'est ici, et seulement ici, que l'hypothèse de disjonction est utilisée.
Donc est une bijection et .
Cas général. Par récurrence sur . Pour , l'énoncé est trivial. Supposons-le vrai au rang et donnons-nous finis et deux à deux disjoints. Posons , qui est fini de cardinal par hypothèse de récurrence. Les ensembles et sont disjoints : si , alors appartient à un certain avec , et à , ce qui contredit . Le cas de deux ensembles donne alors
ce qui achève la récurrence.
Remarque
L'hypothèse de disjonction deux à deux n'est pas une commodité technique : sans elle, la formule est fausse. Avec , et , la réunion vaut , de cardinal , alors que la somme des cardinaux vaut . Chaque élément a été compté deux fois. C'est le prototype de l'erreur annoncée en introduction, et la seule protection consiste à vérifier la disjonction avant d'additionner, jamais après.
Propriété
Soient un ensemble fini et , deux parties de .
- .
- .
Démonstration. Point 1. Les ensembles et sont disjoints par construction, et leur réunion vaut . Ils sont finis comme parties de . Le principe d'addition donne , d'où le résultat en retranchant , ce qui est licite puisque tous ces cardinaux sont des entiers.
Point 2. Les ensembles et sont disjoints : un élément du second n'appartient pas à , donc pas à . Leur réunion vaut : tout élément de appartient à , donc à , ou n'y appartient pas, donc est dans . Le principe d'addition donne .
Méthode
Le passage au complémentaire. Dès qu'un énoncé demande de compter les objets qui vérifient « au moins un » quelque chose, il faut d'abord essayer de compter ceux qui n'en vérifient aucun, puis retrancher au total. La raison est structurelle : la condition « au moins un » se décline en une multitude de cas qui se recouvrent, tandis que sa négation, « aucun », est une condition uniforme, sans cas à distinguer.
En pratique, on écrit toujours les trois lignes suivantes : on nomme l'ensemble total et on calcule ; on nomme l'ensemble des objets cherchés et on décrit en une phrase ne comportant aucun « ou » ; on calcule et on conclut par .
Le même réflexe vaut pour « il existe », pour « au moins deux » (complémentaire : « zéro ou un », qui se traite en deux cas disjoints) et, dans les problèmes de tirages, pour toutes les formulations du type « au moins une boule rouge ».
Exemple
Une partition de en trois classes. Rangeons les entiers de à selon leur reste dans la division euclidienne par . Posons, pour ,
Ces trois ensembles sont deux à deux disjoints, car le reste d'un entier est unique, et leur réunion est tout entier, car tout entier possède un reste. Les éléments de sont , soit entiers ; ceux de sont , soit entiers ; ceux de sont , soit entiers. Le principe d'addition donne
ce qui constitue une vérification de la partition : si la somme ne tombait pas sur , c'est qu'une classe aurait été mal comptée.
Exemple
Un passage au complémentaire. Combien d'entiers de ne sont pas multiples de ?
Notons , de cardinal , et l'ensemble des multiples de contenus dans , dont on a déjà établi que . L'ensemble cherché est , et
Compter directement aurait demandé de décrire les six classes de restes non nuls, soit six calculs au lieu d'un.
Réunion de deux ensembles quelconques
Propriété
Soient et deux ensembles finis. Alors est fini et
Démonstration. Décomposons en deux morceaux disjoints :
Cette égalité se vérifie sur les éléments. Un élément de est dans , et un élément de est dans donc dans : l'inclusion de droite à gauche est acquise. Réciproquement, si , alors soit , soit , et dans ce second cas , donc . Enfin les deux morceaux sont bien disjoints, puisque les éléments de ne sont pas dans .
Le principe d'addition donne alors , et le point 2 de la propriété précédente donne . En reportant,
Remarque
La formule se lit comme une correction : en additionnant et , on compte deux fois les éléments communs, il faut donc en retrancher une copie. C'est le même phénomène que dans la remarque sur la disjonction, mais cette fois maîtrisé.
Cas particuliers utiles : si et sont disjoints, le terme correctif est nul et l'on retrouve le principe d'addition ; si , alors et , et la formule se réduit à une identité. On en tire aussi l'inégalité , valable sans aucune hypothèse, avec égalité si et seulement si .
Remarque
La généralisation à trois ensembles ou plus est hors programme en MPSI. La formule dite du crible, ou formule de Poincaré, qui exprime le cardinal d'une réunion de ensembles par une somme alternée sur toutes les intersections, ne figure pas au programme et ne sera jamais utilisée dans ce chapitre. Elle ne doit pas non plus apparaître dans une copie comme un résultat de cours : le seul cas disponible est celui de deux ensembles.
Cette restriction n'interdit aucun problème, elle impose seulement une autre méthode. Un dénombrement qui semble réclamer un crible se traite systématiquement de l'une des trois façons suivantes : par partition en cas deux à deux disjoints, en découpant l'ensemble à compter selon une condition qui distingue les cas sans les recouvrir ; par passage au complémentaire, lorsque la négation de la condition est plus simple ; ou par récurrence sur le nombre d'ensembles ou de contraintes, en se ramenant à chaque étape au cas de deux ensembles. Ces trois techniques suffisent à tous les exercices du programme, et elles ont l'avantage de forcer une rédaction où le modèle est visible.
Exemple
Multiples de ou de . Combien d'entiers de sont multiples de ou de ?
Notons l'ensemble des multiples de dans et celui des multiples de . L'ensemble cherché est , le « ou » étant inclusif. Le comptage des multiples établi plus haut donne
L'intersection est l'ensemble des entiers de multiples à la fois de et de . Comme et sont premiers entre eux, un tel entier est exactement un multiple de , donc
La formule donne alors
Par passage au complémentaire, le nombre d'entiers de qui ne sont divisibles ni par ni par vaut .
Vérification indépendante de ce dernier nombre : dans chaque bloc de six entiers consécutifs, exactement deux ne sont divisibles ni par ni par , ceux dont le reste modulo vaut ou . Il y a seize blocs complets dans , donc entiers, auxquels s'ajoutent ceux de qui conviennent, c'est-à-dire le seul . Total : . Les deux comptes concordent.
Produit cartésien
Propriété
Soient et deux ensembles finis. Alors est fini et
Démonstration. Notons et écrivons , les étant deux à deux distincts, ce qui est possible en posant pour une bijection . Pour chaque , posons
Ces ensembles sont deux à deux disjoints, car un couple appartenant à et à aurait pour première coordonnée à la fois et , d'où . Leur réunion est , car tout couple de a sa première coordonnée égale à un , et appartient donc à .
Par ailleurs, pour chaque , l'application est une bijection de sur : elle est surjective par définition de , et injective car entraîne . Le principe de la bijection donne .
Le principe d'addition s'applique alors :
Propriété
Soient et des ensembles finis. Alors est fini et
En particulier, si est fini de cardinal , alors .
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , il n'y a rien à démontrer. Supposons le résultat vrai au rang et donnons-nous finis. L'application
est une bijection de sur : deux -uplets sont égaux si et seulement si leurs coordonnées le sont une à une, ce qui donne à la fois l'injectivité et la surjectivité. Le principe de la bijection, puis le cas de deux facteurs, puis l'hypothèse de récurrence donnent successivement
Le cas particulier s'obtient en prenant .
Exemple
Codes et plaques. Un code d'accès à quatre chiffres est exactement un élément de , puisque se donner un tel code, c'est se donner son premier chiffre, puis son deuxième, puis son troisième, puis son quatrième, chacun dans . Le nombre de codes vaut donc
Une plaque formée de deux lettres suivies de trois chiffres est un élément de , où est l'alphabet, de cardinal , et , de cardinal . Le nombre de plaques vaut
Dans les deux cas, le point à justifier n'est pas le calcul mais la bijection : un code « est » un quadruplet, une plaque « est » un quintuplet. Une fois cette identification écrite, la formule du produit s'applique sans autre commentaire.
Méthode
Le principe multiplicatif. C'est la formulation utilisable de la propriété précédente, et l'outil le plus employé de tout le chapitre. Lorsqu'un objet se construit par une suite de choix successifs, le nombre d'objets est le produit des nombres de possibilités à chaque étape.
La rédaction type est la suivante : « un tel objet est entièrement déterminé par la donnée de son premier choix, puis de son deuxième, …, et réciproquement toute donnée de ces choix fournit un objet et un seul ; il y a possibilités pour le premier, pour le deuxième, …, donc objets. »
La mise en garde est essentielle. Les choix doivent être indépendants au sens suivant : le nombre de possibilités à chaque étape ne doit pas dépendre des choix effectués aux étapes précédentes. Ce nombre peut parfaitement porter sur des possibilités différentes selon l'histoire, il doit seulement rester le même. Si le nombre de possibilités varie d'un cas à l'autre, la multiplication est interdite, et il faut découper en cas disjoints puis additionner.
Exemple
Un cas où la précaution sert : les couples d'éléments distincts. Soit un ensemble fini de cardinal . Comptons les couples tels que , et notons leur ensemble.
Le raisonnement multiplicatif s'énonce ainsi : on choisit dans , ce qui offre possibilités, puis dans , ce qui offre possibilités. Le second choix est bien restreint par le premier, et les possibilités elles-mêmes changent selon la valeur de ; mais leur nombre, lui, vaut quel que soit . La multiplication est donc légitime et .
Justification complète par partition, qui est ce que cache le raisonnement précédent. Écrivons et posons . Ces ensembles sont deux à deux disjoints, de réunion , et chacun est en bijection avec , de cardinal d'après le lemme du retrait. Le principe d'addition donne .
Vérification par le complémentaire : est le complémentaire dans de la diagonale , laquelle est en bijection avec via , donc de cardinal . Ainsi . Les deux méthodes concordent.
Pour , cela fait couples, sur les couples de : les quatre couples exclus sont ceux de la diagonale.
Exemple
Un cas où la multiplication est interdite. Comptons les couples tels que .
Le raisonnement multiplicatif naïf, « choix pour , puis les plus grands que », est ici faux : le nombre de valeurs possibles pour vaut si , mais si . Ce nombre dépend du choix précédent, donc on n'a pas le droit de multiplier.
La méthode correcte est la partition selon la valeur de . Pour fixé dans , l'ensemble des convenables est , de cardinal . Ces dix ensembles de couples sont deux à deux disjoints puisqu'ils diffèrent par la première coordonnée, et leur réunion est l'ensemble cherché. Le principe d'addition donne
Il y a donc tels couples. On peut contrôler ce nombre autrement : les couples de se répartissent en couples diagonaux, puis en couples avec et couples avec , en nombres égaux par la bijection ; d'où .
Le lemme du berger
Propriété
Lemme du berger. Soient un ensemble fini, un ensemble et une application surjective. On suppose qu'il existe un entier tel que toutes les fibres de aient le même cardinal , c'est-à-dire
Alors est fini et
Démonstration. L'ensemble est fini comme image de l'ensemble fini par , puisque la surjectivité donne . Notons et écrivons avec les deux à deux distincts.
Les fibres sont deux à deux disjointes : si appartenait à deux d'entre elles, on aurait et avec , ce qui contredirait l'unicité de l'image de . Leur réunion est : tout appartient à la fibre au-dessus de , qui est l'un des . Elles constituent donc une partition de , aucune n'étant vide puisque leur cardinal commun est non nul.
Le principe d'addition donne alors
Remarque
Le nom vient de la manière dont on prête au berger l'habitude de compter son troupeau : plutôt que de compter les bêtes, qui bougent, il compte les pattes et divise par quatre. L'application est ici « la patte appartient à telle bête », chaque fibre a exactement quatre éléments, et le lemme dit que le nombre de pattes est quatre fois le nombre de bêtes.
Sous la forme utile, l'énoncé se retourne : . On compte des objets difficiles () en comptant des objets faciles () et en divisant par le nombre de fois où chaque objet difficile a été fabriqué.
Méthode
Compter avec le lemme du berger. Le déclencheur est toujours le même : une construction naturelle produit chaque objet cherché plusieurs fois, et toujours le même nombre de fois. C'est typiquement le cas quand on a numéroté, ordonné ou orienté quelque chose qui ne l'était pas, ou quand on identifie des objets par symétrie.
- Nommer , l'ensemble des constructions, celui que l'on sait compter.
- Nommer , l'ensemble des objets cherchés, et l'application « à quelle construction correspond quel objet ». Vérifier que est surjective, c'est-à-dire que tout objet est effectivement atteint par au moins une construction.
- Montrer que toutes les fibres ont le même cardinal , en décrivant explicitement la fibre au-dessus d'un objet quelconque, puis en comptant ses éléments. C'est l'étape à ne pas bâcler : si les fibres n'ont pas toutes le même cardinal, le lemme ne s'applique pas et la division est fausse.
- Conclure par .
L'erreur classique consiste à diviser « parce qu'il y a des répétitions », sans vérifier que leur nombre est constant. Diviser par une moyenne n'a aucun sens.
Exemple
Les rondes autour d'une table. Soit . On dispose personnes deux à deux distinctes autour d'une table ronde à places, et l'on convient que deux dispositions se déduisant l'une de l'autre par une rotation de la table sont identiques : seul compte l'ordre relatif des convives. Montrons qu'il y a exactement dispositions distinctes.
Notons l'ensemble des personnes et numérotons les places de à dans le sens des aiguilles d'une montre. Une disposition numérotée est une bijection associant à chaque personne sa place. L'ensemble de ces bijections a pour cardinal : c'est le nombre de bijections entre deux ensembles à éléments, établi à la section suivante.
Notons la rotation d'un cran, définie par pour et ; c'est une bijection, et est l'identité. Deux dispositions numérotées et décrivent la même disposition circulaire lorsqu'il existe tel que . C'est une relation d'équivalence sur : elle est réflexive avec , symétrique car est la rotation inverse, et transitive car la composée de deux rotations est une rotation. Notons l'ensemble de ses classes, c'est-à-dire l'ensemble des dispositions circulaires, et l'application qui à une disposition numérotée associe sa classe.
L'application est surjective par construction : toute classe est la classe d'au moins un de ses éléments.
Calculons une fibre. Soit ; la fibre au-dessus de est l'ensemble , qui compte au plus éléments. Ils sont deux à deux distincts : si avec , alors en composant à droite par , qui existe puisque est bijective, on obtient ; en évaluant en , cela impose que les places et coïncident, donc puisque et sont tous deux dans . Toute fibre a donc exactement éléments.
Le lemme du berger s'applique avec :
Applications numériques : pour , il y a dispositions numérotées et dispositions circulaires ; pour , on passe de à ; pour , de à . On peut vérifier le cas à la main : les dispositions numérotées de trois convives se regroupent en dispositions circulaires, correspondant aux deux sens de lecture du trio, et .
Le double comptage
Un ensemble fini n'a qu'un cardinal. Si l'on parvient à le calculer de deux manières différentes, les deux résultats sont nécessairement égaux, et cette égalité est une identité, souvent non évidente. C'est le principe du double comptage, dont le rendement est sans commune mesure avec la simplicité.
Propriété
Principe du double comptage. Soit un ensemble fini.
- Si et sont deux familles de parties de , chacune deux à deux disjointe et de réunion , alors
- En particulier, si et sont finis et si , alors, en notant pour et
on a
Démonstration. Point 1. C'est le principe d'addition appliqué successivement aux deux familles, chacune calculant le même nombre .
Point 2. Pour , posons . Ces ensembles sont deux à deux disjoints, car deux d'entre eux contiennent des couples de premières coordonnées distinctes, et leur réunion est , car tout élément de est un couple dont la première coordonnée appartient à . De plus l'application réalise une bijection de sur , donc . Le point 1 donne la première égalité, et le même raisonnement mené sur la seconde coordonnée donne la seconde.
Méthode
Faire un double comptage. Pour établir une identité combinatoire du type « telle somme vaut tel produit », la démarche est la suivante.
- Fabriquer un ensemble dont le cardinal est visiblement représenté par l'un des deux membres. Le plus souvent, est un ensemble de couples : un objet et un sous-objet, une personne et un comité, une case et une ligne.
- Compter d'une première façon, en le découpant selon la première coordonnée.
- Compter d'une seconde façon, en le découpant selon la seconde.
- Égaler les deux résultats, puisque tous deux valent .
Le point délicat est le premier : c'est le choix de qui fait la démonstration, le reste est mécanique. Un signal fiable est la présence, dans l'identité à établir, d'une somme dont chaque terme compte quelque chose : cette somme est presque toujours un découpage déguisé.
Exemple
La somme des cardinaux de toutes les parties. Soient et un ensemble de cardinal . Montrons que
la somme portant sur toutes les parties de . On utilise ici, à titre provisoire, le fait qu'un ensemble à éléments possède exactement parties, résultat établi à la section suivante et indépendant de ce qui précède.
Posons
l'ensemble des couples formés d'une partie de et d'un élément de cette partie. C'est une partie de , produit de deux ensembles finis, donc est fini.
Premier comptage, en découpant selon la partie . Pour fixée, les couples de dont la seconde coordonnée est sont les avec , et ils sont en bijection avec via . Leur nombre est donc , et le principe du double comptage donne
Second comptage, en découpant selon l'élément . Pour fixé, les couples de de première coordonnée sont en bijection avec l'ensemble des parties de contenant . Or l'application
est une bijection de sur : elle est bien à valeurs dans , et l'application en est la réciproque, car lorsque , et lorsque . Comme a éléments, il possède parties. Le nombre de parties de contenant vaut donc , quel que soit , et
Conclusion. Les deux comptages portent sur le même ensemble , donc
Vérification pour et . Les huit parties de ont pour cardinaux respectifs pour , puis pour chacun des trois singletons, puis pour chacune des trois paires, puis pour . La somme vaut
et la formule annonce . Les deux valeurs coïncident.
Remarque
Ce résultat admet une seconde démonstration, elle aussi par double comptage, qui éclaire la structure de la formule : le second comptage revient à dire que chaque élément de est compté une fois pour chacune des parties qui le contiennent, et qu'il y a éléments. Autrement dit, dans la somme , on additionne des cardinaux, mais on peut aussi bien additionner les contributions individuelles des éléments. Cet échange entre « compter par paquets » et « compter par éléments » est exactement ce que formalise le point 2 de la propriété précédente, et c'est l'idée à retenir de ce paragraphe.
Listes, arrangements et permutations
Les trois sections précédentes ont mis en place les outils de comptage : le principe d'addition pour une réunion disjointe, le principe multiplicatif pour un produit cartésien, le lemme du berger pour les situations où l'on compte chaque objet plusieurs fois, et le double comptage. Il reste à les faire travailler sur les quatre familles d'objets qui reviennent dans absolument tous les exercices : les listes, les applications, les parties d'un ensemble, et les listes à éléments distincts. Chacune de ces familles est comptée une fois pour toutes, et l'essentiel du travail d'un exercice de dénombrement consiste ensuite à reconnaître laquelle est en jeu.
Dans toute cette section, désigne un ensemble fini, de cardinal , et un entier naturel. Aucune hypothèse n'est faite sur la nature des éléments de : ce sont des chiffres, des lettres, des personnes ou des cases, cela ne change rien aux formules.
-listes et applications
Définition
Soient un ensemble et . On appelle -liste, ou -uplet, d'éléments de tout élément du produit cartésien
c'est-à-dire toute famille d'éléments de indexée par .
Par convention, il existe une unique -liste, la liste vide, et est un ensemble à un élément.
Remarque
Le mot « liste » porte deux informations, et les oublier est la première cause d'erreur du chapitre.
D'abord, une liste est ordonnée : la place de chaque élément compte. Les -listes et d'éléments de sont différentes, alors que les parties et sont égales. Deux listes sont égales si et seulement si elles ont la même longueur et coïncident coordonnée par coordonnée.
Ensuite, une liste autorise les répétitions : rien n'interdit à un élément de d'apparaître plusieurs fois. La -liste est parfaitement légitime. C'est ce qu'on traduit souvent par la formule « avec remise » : après chaque choix, l'élément choisi reste disponible pour les choix suivants.
Propriété
Théorème (nombre de -listes). Soit un ensemble fini de cardinal . Pour tout , l'ensemble est fini et
Démonstration. Par récurrence sur , l'entier et l'ensemble étant fixés.
Initialisation. Pour , l'ensemble est réduit à la liste vide, donc de cardinal , et .
Hérédité. Supposons pour un certain . L'application
est bijective : sa réciproque est , et les deux composées sont l'identité par lecture directe. Deux ensembles en bijection ont même cardinal, donc, par le principe multiplicatif appliqué au produit ,
La propriété est héréditaire, donc vraie pour tout .
Propriété
Théorème (nombre d'applications). Soient et deux ensembles finis, avec et . Alors l'ensemble des applications de dans est fini et
Démonstration. L'ensemble étant fini de cardinal , il existe une bijection de sur ; en notant l'image de par cette bijection, on dispose d'une énumération dont les termes sont deux à deux distincts. Considérons alors
Injectivité. Soient et deux applications de dans telles que . Alors pour tout . Or tout élément de est l'un des , donc et coïncident en tout point de : elles sont égales.
Surjectivité. Soit . Comme les sont deux à deux distincts et épuisent , la relation définit sans ambiguïté une application de dans : tout élément de a une image, et une seule. Par construction, .
Ainsi est bijective, et d'après le théorème précédent.
Remarque
Ce théorème explique, et justifie a posteriori, la notation parfois employée pour désigner : avec elle, le résultat s'écrit
c'est-à-dire exactement la règle des exposants. L'ensemble des -listes en est d'ailleurs le cas particulier : une -liste est une application de dans , celle qui envoie sur . Liste et application sont donc deux mots pour le même objet, et il n'y a pas deux théorèmes à retenir mais un seul.
Le moyen mnémotechnique est le suivant : dans , l'exposant compte les choix à faire (les éléments de la source, les positions de la liste) et la base compte les possibilités par choix (les éléments du but). Se tromper de sens donne , faute classique et immédiatement sanctionnée.
Méthode
Reconnaître une situation de -listes. Trois signaux doivent être présents simultanément.
- Un unique ensemble de référence , dans lequel se font tous les choix.
- Un nombre de choix fixé à l'avance, chaque choix se faisant dans tout entier : l'élément retenu reste disponible pour les choix suivants, c'est le tirage « avec remise ».
- L'ordre des choix distingue deux résultats : intervertir le premier et le deuxième donne un autre objet.
La rédaction attendue ne consiste jamais à annoncer la formule. On nomme l'ensemble que l'on compte, puis on exhibe explicitement une bijection entre et , ou l'on identifie à l'ensemble des applications d'un ensemble à éléments dans . La conclusion vient alors du théorème, et pas d'une intuition.
Exemple
Codes et mots. Un code d'accès formé de chiffres est exactement une -liste d'éléments de , ensemble de cardinal : l'ordre des chiffres compte, et un même chiffre peut être répété. Il y a donc
codes possibles.
De même, un « mot » de lettres sur l'alphabet latin, avec ou sans signification, est une -liste d'éléments d'un ensemble de cardinal . Leur nombre est
Le détail du calcul : , , , puis .
Exemple
Lancers et répartitions. On lance trois dés à six faces, discernables l'un de l'autre (par exemple un rouge, un vert, un bleu). Un résultat est la donnée de la face du rouge, de celle du vert et de celle du bleu : c'est une -liste d'éléments de . Il y en a
La discernabilité des dés est ce qui autorise le modèle : sans elle, l'ordre n'aurait pas de sens et le comptage serait tout autre.
Autre situation, identique sous un autre habillage : on range objets discernables dans boîtes, sans autre contrainte. Se donner un rangement, c'est se donner, pour chaque objet, la boîte qui le contient, c'est-à-dire une application de l'ensemble des objets, de cardinal , dans l'ensemble des boîtes, de cardinal . Il y a donc
rangements. Ici, l'exposant est le nombre d'objets et la base le nombre de boîtes : c'est le sens de lecture rappelé plus haut.
Nombre de parties d'un ensemble
Le passage des applications aux parties se fait par un objet minuscule qui traduit une partie en application, et réciproquement.
Définition
Soient un ensemble et une partie de . On appelle fonction indicatrice de , ou fonction caractéristique de , l'application
Propriété
Théorème (nombre de parties). Soit un ensemble fini de cardinal . Alors est fini et
Première démonstration, par la fonction indicatrice. Considérons l'application
et l'application dans l'autre sens
Calcul de . Soit . Par définition de , l'égalité équivaut à , donc .
Calcul de . Soit et posons . Soit . L'application ne prend que les valeurs et , deux cas se présentent donc. Si , alors , donc . Si , alors , donc . Les deux applications coïncident en tout point : .
Les deux composées valent l'identité, donc est bijective et est sa réciproque. Par conséquent
d'après le théorème du nombre d'applications, appliqué avec une source de cardinal et un but de cardinal .
Seconde démonstration, par récurrence sur . Pour , notons l'assertion : « tout ensemble de cardinal possède exactement parties ». L'énoncé porte sur tous les ensembles de cardinal , et non sur un ensemble particulier : c'est indispensable pour que l'hérédité fonctionne.
Initialisation. Un ensemble de cardinal est vide, et est de cardinal . Donc est vraie.
Hérédité. Supposons vraie pour un certain , et soit un ensemble de cardinal . Comme , l'ensemble est non vide : fixons et posons , de cardinal d'après la formule du complémentaire. Séparons les parties de selon qu'elles contiennent ou non :
Ces deux ensembles sont disjoints et leur réunion est tout entier, puisque toute partie de contient ou ne le contient pas, et pas les deux.
Pour : dire que et , c'est exactement dire que . Donc , et par hypothèse de récurrence.
Pour : l'application envoie dans , et l'application envoie dans . Si , alors et ; si , alors et . Les deux composées valent l'identité, donc est bijective et , toujours par hypothèse de récurrence.
Le principe d'addition, appliqué à la réunion disjointe de et , donne
ce qui est . La propriété est donc vraie pour tout .
Remarque
La fonction indicatrice est bien davantage qu'un artifice de démonstration : c'est un dictionnaire entre le langage des ensembles et celui des applications, et il traduit les opérations ensemblistes en opérations algébriques. Pour et parties de :
Chacune se vérifie en évaluant les deux membres en un point et en distinguant les cas selon l'appartenance de à et à .
Surtout, lorsque est fini,
puisque la somme compte pour chaque élément de et pour les autres. Cette égalité est le pont entre le dénombrement et le calcul de sommes : elle permet de traiter un problème de comptage comme un problème de sommation, et c'est le mécanisme profond du double comptage.
Exemple
Toutes les parties de . L'ensemble est de cardinal , il possède donc parties. Les voici, rangées par cardinal croissant :
On en compte bien .
La lecture par les indicatrices est instructive : en convenant d'écrire, pour une partie , le triplet , la partie devient , la partie devient , la partie devient . Les huit parties correspondent aux huit triplets de , et rien d'autre : c'est la bijection rendue explicite.
Enfin, la décomposition n'est pas une coïncidence. Elle range les parties selon leur cardinal, et les quatre nombres obtenus seront précisément les coefficients binomiaux de la section suivante.
Arrangements et injections
Définition
Soient un ensemble fini de cardinal et . On appelle arrangement de éléments de , ou -liste d'éléments distincts de , toute -liste dont les composantes sont deux à deux distinctes, c'est-à-dire vérifiant
On note le nombre de ces arrangements.
Remarque
La notation ne mentionne pas , et il faut justifier ce silence : le nombre d'arrangements ne dépend que de et de , pas de l'ensemble choisi. En effet, si et sont deux ensembles de cardinal , il existe une bijection , et l'application qui à associe est une bijection entre les arrangements de et ceux de , de réciproque évidente construite à partir de ; elle préserve bien le caractère « deux à deux distincts » puisque est injective. Le même argument vaudra pour les coefficients binomiaux, et il ne sera pas répété.
Propriété
Théorème (nombre d'arrangements). Soient un ensemble fini de cardinal et .
- Si , alors .
- Si , alors
produit de facteurs consécutifs décroissants à partir de . En particulier (produit vide) et .
La factorielle, définie au paragraphe suivant par , permet d'écrire ce produit sous forme condensée : pour ,
car après simplification des facteurs communs.
Démonstration. Point 1. Soit un arrangement de éléments de . L'application , , est injective, précisément parce que les sont deux à deux distincts. Une injection d'un ensemble fini dans un autre impose l'inégalité des cardinaux, donc . Par contraposée, si , il n'existe aucun arrangement de éléments de , et .
Point 2. Raisonnons par récurrence sur , l'assertion étant : « pour tout ensemble fini de cardinal , le nombre de -listes d'éléments distincts de vaut ». Là encore, la quantification sur tous les et tous les est nécessaire.
Initialisation. Pour , la seule -liste est la liste vide, ses composantes sont trivialement distinctes deux à deux, et le produit vide vaut . Donc est vraie.
Hérédité. Supposons vraie, et soient et de cardinal . Notons l'ensemble des -listes d'éléments distincts de et celui des -listes d'éléments distincts de . Considérons l'application de troncature
Elle est bien définie : si les composantes sont deux à deux distinctes, les premières le sont aussi.
est surjective. Soit . L'ensemble compte exactement éléments, donc son complémentaire est de cardinal : il est non vide. En y choisissant un élément , on obtient un antécédent.
Toutes les fibres ont le même cardinal. Soit . Un antécédent par est une liste dont les composantes sont deux à deux distinctes, c'est-à-dire un élément de différent de : autrement dit . L'application réalise donc une bijection de la fibre sur , dont le cardinal vaut . Ce nombre ne dépend pas de la fibre choisie.
Le lemme du berger s'applique : est surjective et toutes ses fibres ont pour cardinal , donc
et le facteur ajouté est bien le suivant dans la suite décroissante, puisque . L'assertion est établie, et la récurrence est terminée.
Propriété
Théorème (nombre d'injections). Soient et deux ensembles finis, avec et . Le nombre d'injections de dans vaut , c'est-à-dire si et si .
Démonstration. Reprenons l'énumération à termes deux à deux distincts et la bijection
construite plus haut. Montrons que, pour ,
Sens direct. Si est injective et si , alors (l'énumération est à termes distincts), donc : les composantes de sont deux à deux distinctes.
Sens réciproque. Supposons les composantes de deux à deux distinctes, et soient tels que . Écrivons et . Si l'on avait , les composantes d'indices et de seraient égales, ce qui est exclu. Donc , puis : l'application est injective.
La restriction d'une bijection à une partie de son ensemble de départ est une bijection de cette partie sur son image. Ici, induit donc une bijection de l'ensemble des injections de dans sur l'ensemble des -listes d'éléments distincts de . Ces deux ensembles ont même cardinal, égal à .
Remarque
Le cas mérite d'être lu à voix haute : il n'existe aucune injection d'un ensemble à éléments dans un ensemble à éléments dès que . C'est mot pour mot le principe des tiroirs : en rangeant objets dans tiroirs avec , deux objets au moins partagent un tiroir. La formule contient donc l'énoncé qualitatif, et le principe des tiroirs n'est rien d'autre que le cas dégénéré du comptage des injections.
Exemple
Un podium. Une course réunit concurrents. Un podium est la donnée du premier, du deuxième et du troisième : c'est une -liste d'éléments distincts de l'ensemble des concurrents, l'ordre comptant (les trois places ne sont pas interchangeables) et les répétitions étant impossibles (personne n'occupe deux places). Il y a donc
podiums possibles.
Exemple
Mots à lettres distinctes. Les mots de lettres sur l'alphabet latin dont les lettres sont deux à deux distinctes sont les arrangements de éléments d'un ensemble de cardinal :
Détail du calcul : , , .
Comme il y a mots de lettres en tout, le nombre de mots de lettres comportant au moins une répétition vaut, par passage au complémentaire,
Enfin, un ensemble à éléments admet injections dans un ensemble à éléments, alors qu'il admet applications : les applications restantes sont exactement les non injectives.
Permutations et factorielle
Définition
Pour , on définit factorielle, notée , par
De manière équivalente, la factorielle est définie par la récurrence et pour tout .
La convention n'est pas un caprice : c'est la valeur du produit vide, et c'est la seule qui rende la relation de récurrence valable dès et la formule correcte. Toutes les formules du chapitre reposent dessus.
Définition
Soit un ensemble. On appelle permutation de toute bijection de sur lui-même. L'ensemble des permutations de est noté , et l'on note .
Propriété
Théorème (nombre de permutations). Soit un ensemble fini de cardinal . Alors
En particulier, .
Démonstration. L'ensemble de départ et l'ensemble d'arrivée sont ici le même ensemble fini , donc ils ont même cardinal. Le théorème d'équivalence établi plus haut s'applique : une application de dans est bijective si et seulement si elle est injective. Par conséquent, est exactement l'ensemble des injections de dans .
Le théorème du nombre d'injections, appliqué avec , donne
Propriété
Corollaire (bijections entre deux ensembles). Soient et deux ensembles finis de même cardinal . Le nombre de bijections de sur vaut .
Démonstration. Les ensembles et ayant même cardinal, le théorème d'équivalence montre qu'une application de dans est bijective si et seulement si elle est injective : les bijections de sur sont donc exactement les injections de dans . Le théorème du nombre d'injections, appliqué avec , en donne .
Remarque
C'est ce corollaire, et non le théorème sur , qu'il faut invoquer chaque fois que les deux ensembles sont distincts : personnes à placer sur chaises, lettres à répartir sur positions, objets à apparier à étiquettes. Le nombre est le même, la justification n'est pas la même.
Remarque
Une seconde lecture, souvent plus parlante en exercice : une permutation de revient à une énumération de , c'est-à-dire à une -liste d'éléments distincts de . Ranger objets distincts en ligne, les numéroter de à , les ordonner, tirer boules sans remise dans une urne qui en contient : ces quatre formulations décrivent le même ensemble, de cardinal .
Remarque
La factorielle croît d'une manière que l'intuition sous-estime systématiquement :
et , soit environ . À titre de comparaison, : la factorielle écrase toute exponentielle dès que dépasse quelques unités, puisque multiplie des facteurs qui grandissent alors que multiplie toujours par .
L'équivalent de Stirling, , quantifie cette croissance ; il n'est pas exigible dans ce chapitre et aucune question ne le suppose connu.
Exemple
Anagrammes d'un mot à lettres distinctes. Le mot MATHS compte lettres deux à deux distinctes. Une anagramme est un mot de lettres utilisant exactement ces cinq lettres, chacune une fois : c'est donc une bijection de l'ensemble des cinq positions sur l'ensemble . Le nombre de bijections entre deux ensembles de cardinal vaut , d'où
anagrammes, mots dépourvus de sens inclus.
Exemple
Anagrammes avec lettres répétées : le lemme du berger. Le mot ANAGRAMME compte lettres : trois A, deux M, puis N, G, R et E une fois chacune, ce qui fait bien . La formule précédente ne s'applique plus, puisque permuter deux A ne change pas le mot obtenu.
Notons l'ensemble des mots de lettres que l'on peut former avec ce stock de lettres, chacune utilisée exactement autant de fois qu'elle apparaît dans ANAGRAMME. C'est que l'on cherche.
Rendons provisoirement les lettres discernables en les indiçant : on travaille avec les neuf symboles deux à deux distincts
Notons l'ensemble des -listes d'éléments distincts formées de ces neuf symboles, c'est-à-dire l'ensemble de leurs énumérations : .
Soit l'application qui efface les indices. Elle est surjective : tout mot de s'obtient en indiçant ses A dans un ordre quelconque et ses M de même.
Calculons une fibre. Soit . Les positions occupées par un A dans sont trois positions déterminées, et celles occupées par un M sont deux positions déterminées ; les autres lettres, présentes une seule fois, n'offrent aucun choix. Un antécédent de est donc entièrement décrit par le couple formé d'une bijection de sur les trois positions des A et d'une bijection de sur les deux positions des M, et réciproquement tout tel couple fournit un antécédent, distinct pour des couples distincts. La fibre est donc en bijection avec un produit cartésien, et par le principe multiplicatif
Ce nombre ne dépend pas de .
Le lemme du berger donne alors , d'où
Le mot ANAGRAMME possède donc anagrammes. La méthode est générale : on rend les objets identiques artificiellement distincts, on compte facilement, puis on divise par le nombre de façons d'effacer la distinction.
Combinaisons et coefficients binomiaux
Toutes les situations traitées jusqu'ici étaient ordonnées. Or la majorité des questions concrètes ne le sont pas : choisir trois délégués parmi trente, distribuer une main de cartes, former une équipe, sélectionner un sous-ensemble. L'objet à compter est alors une partie, et non une liste. Le lemme du berger fait le pont entre les deux, et il produit les nombres les plus utilisés de toutes les mathématiques de première année.
Définition combinatoire et formule
Définition
Soient un ensemble fini de cardinal et . On note
l'ensemble des parties de à éléments, aussi appelées combinaisons de éléments de . Le coefficient binomial est par définition le nombre de ces parties :
Remarque
Deux points sont contenus dans cette définition, et il faut les expliciter.
D'une part, la valeur est nulle hors de : si , aucune partie n'a un cardinal négatif ; si , aucune partie de n'a plus de éléments, puisque le cardinal d'une partie est majoré par celui de l'ensemble. Dans les deux cas et . Cette convention n'est pas cosmétique : elle rend la formule de Pascal et le triangle valables sans discussion de cas aux extrémités des lignes.
D'autre part, le nombre ne dépend pas de , seulement de et de , ce que la notation suppose. Si , il existe une bijection , et est une bijection de sur : elle envoie bien une partie à éléments sur une partie à éléments car est injective, et sa réciproque est .
Propriété
Théorème (formule des combinaisons). Pour tous entiers et tels que ,
Démonstration, par le lemme du berger. Soit un ensemble de cardinal et soit . Notons l'ensemble des -listes d'éléments distincts de , de cardinal , et considérons l'application
qui à une liste associe l'ensemble de ses composantes, autrement dit qui oublie l'ordre.
est bien définie. Les étant deux à deux distincts, l'ensemble compte exactement éléments : c'est bien un élément de .
est surjective. Soit . L'ensemble est fini de cardinal , donc il existe une bijection de sur ; en notant l'image de , la liste a ses composantes deux à deux distinctes, appartient à , et l'envoie sur .
Toutes les fibres ont pour cardinal . Soit . Un antécédent de est une -liste d'éléments distincts dont l'ensemble des composantes est exactement . À une telle liste associons l'application , : elle est injective (composantes distinctes) et surjective sur (l'ensemble des composantes est ), donc bijective. Réciproquement, toute bijection de sur fournit la liste , qui est un antécédent de . Ces deux constructions sont réciproques l'une de l'autre, donc la fibre est en bijection avec l'ensemble des bijections de sur . Ces deux ensembles étant de même cardinal , ces bijections sont exactement les injections, au nombre de . La fibre a donc pour cardinal , indépendamment de .
Le lemme du berger s'applique et donne , c'est-à-dire, puisque ,
Remarque
Le coefficient binomial se notait autrefois , notation encore présente dans de nombreux ouvrages et sur les calculatrices. L'ordre des deux entiers y est inversé par rapport à la notation actuelle : dans , l'ensemble a éléments et la partie en a , alors que dans le cardinal de l'ensemble est écrit en haut et celui de la partie en bas. La confusion étant fréquente, la notation internationale s'est imposée.
L'ordre de lecture qui évite l'erreur est « parmi », en lisant de bas en haut : on choisit éléments parmi les disponibles. Le grand nombre est en haut, le petit en bas.
Exemple
Trois calculs. Pour , la forme est la plus rapide à la main :
On écrit au numérateur autant de facteurs décroissants qu'il y a d'unités en bas, et l'on divise par la factorielle de ce même nombre. Jamais de calcul de complet.
Le nombre de mains de cartes que l'on peut extraire d'un jeu de cartes est le nombre de parties à éléments d'un ensemble à éléments, l'ordre de réception des cartes n'intervenant pas :
On simplifie avant de multiplier : par donne , par donne , par donne , et par donne . Il reste , que l'on évalue de gauche à droite : , puis , puis , et enfin
Enfin, le nombre de façons de choisir numéros distincts parmi vaut
et le nombre de paires que l'on peut former dans un groupe de personnes vaut .
Premières propriétés
Propriété
Valeurs particulières. Pour tout ,
et pour tout ,
Démonstration. Soit de cardinal . La seule partie de de cardinal est , d'où . Une partie de de cardinal est, d'après le cas d'égalité pour le cardinal d'une partie, égale à tout entier ; il y en a donc exactement une, et . Les parties de cardinal sont les singletons avec , et est une bijection de sur , de réciproque « unique élément de », d'où . La dernière égalité résultera de la symétrie ci-dessous, ou directement du fait que échange parties à élément et parties à éléments.
Propriété
Théorème (symétrie). Pour tout et tout ,
Première démonstration, combinatoire. Traitons d'abord le cas . Soit de cardinal , et considérons l'application de passage au complémentaire
Elle est bien définie : la formule du cardinal du complémentaire donne . Elle est involutive, c'est-à-dire que pour toute partie de ; l'application , , est donc sa réciproque, et est bijective. Les deux ensembles ont même cardinal, ce qui est l'égalité annoncée.
Si maintenant , alors , et les deux membres sont nuls ; si , alors , et les deux membres sont encore nuls. L'égalité vaut donc pour tout .
Seconde démonstration, par la formule. Pour , l'entier appartient aussi à et
la formule des combinaisons étant symétrique en et au dénominateur.
Remarque
La lecture combinatoire de la symétrie est plus utile que la formule : choisir les éléments que l'on prend, c'est choisir les éléments que l'on laisse. Elle sert en pratique à alléger les calculs, en remplaçant par : deux facteurs au lieu de vingt-huit.
Propriété
Théorème (formule du pivot, dite du capitaine). Pour tous entiers et tels que ,
Première démonstration, par double comptage. Soit de cardinal . Comptons de deux manières l'ensemble
c'est-à-dire l'ensemble des comités de personnes munis d'un président choisi dans le comité.
Le comité d'abord. Regroupons les couples selon leur première composante : pour fixé, les couples de de première composante sont les avec , et ils sont en bijection avec , donc au nombre de . Ces paquets sont deux à deux disjoints, leur réunion est , et il y en a . Le principe d'addition donne
Le président d'abord. Regroupons cette fois selon la seconde composante. Pour fixé, notons l'ensemble des couples de de seconde composante . Ces paquets sont deux à deux disjoints, leur réunion est , et il y en a . Le cardinal de est celui de l'ensemble des parties de cardinal contenant . Or l'application
réalise une bijection de cet ensemble sur : si et , alors est inclus dans et de cardinal ; réciproquement, si est de cardinal , alors est de cardinal (réunion disjointe) et contient ; les deux applications sont réciproques l'une de l'autre. Comme , on obtient , valeur indépendante de , et
Les deux comptages portant sur le même ensemble, les résultats sont égaux.
Seconde démonstration, par le calcul. Pour ,
en utilisant , puis , et enfin .
Méthode
Utiliser le pivot pour calculer une somme. Le pivot a une fonction précise : faire disparaître le facteur placé devant . Une somme du type n'est pas une somme de coefficients binomiaux et aucune formule ne l'évalue directement ; après pivot, elle en devient une.
La marche à suivre tient en trois gestes.
- Écarter le terme , qui est nul, pour pouvoir appliquer le pivot, valable seulement pour .
- Remplacer par et sortir le facteur constant de la somme.
- Poser pour décaler l'indice : la somme devient , que la formule du binôme évalue.
Lorsque le facteur devant le coefficient est , ou , on applique le pivot deux fois, en écrivant au besoin après le premier pivot pour se ramener à des sommes connues.
Contrôle numérique systématique sur un petit cas. Pour , la ligne du triangle est , et
conforme à la formule générale établie plus bas.
Formule de Pascal et triangle
Propriété
Théorème (formule de Pascal). Pour tout entier et tout ,
Première démonstration, combinatoire. Soit un ensemble de cardinal . Comme est non vide, fixons et posons , de cardinal . Séparons les parties de à éléments selon qu'elles contiennent ou non :
Ces deux ensembles sont disjoints et leur réunion est , puisqu'une partie contient ou ne le contient pas, et pas les deux à la fois.
Cardinal de . Dire que , et , c'est dire que et . Donc et .
Cardinal de . L'application envoie dans : si et , alors est inclus dans et de cardinal . L'application envoie dans : si et , alors , donc par réunion disjointe, et cette partie contient . Les deux composées valent l'identité. Donc .
Le principe d'addition conclut. Le raisonnement n'a utilisé aucune hypothèse sur : lorsque sort de , les ensembles en jeu sont vides et l'égalité se lit , ce qui reste conforme.
Seconde démonstration, par le calcul. Les cas dégénérés se vérifient directement : pour ou , les trois coefficients sont nuls ; pour , l'égalité s'écrit ; pour , elle s'écrit . Supposons donc . Alors
la mise au même dénominateur utilisant pour le premier terme et pour le second.
La formule de Pascal fournit une construction de proche en proche de tous les coefficients binomiaux : chaque coefficient de la ligne est la somme de deux coefficients voisins de la ligne . En disposant les lignes les unes sous les autres, on obtient le triangle de Pascal, dont les bords ne contiennent que des puisque .
| Coefficients | |
|---|---|
Remarque
Le triangle donne un algorithme de calcul sans division. La formule exige de manipuler des factorielles gigantesques puis de diviser, alors que le triangle n'utilise que des additions d'entiers : le résultat est exact, sans arrondi ni débordement intermédiaire. Pour atteindre la ligne , il faut de l'ordre de additions, ce qui reste très raisonnable pour les valeurs usuelles.
Le tableau rend en outre visibles deux propriétés déjà démontrées. Chaque ligne est un palindrome : c'est la symétrie . Et la somme des termes de chaque ligne double à chaque étage, : c'est l'identité démontrée juste après.
Formule du binôme de Newton
Propriété
Théorème (binôme de Newton). Soient et deux éléments d'un anneau qui commutent, c'est-à-dire tels que ; c'est en particulier le cas de deux nombres réels ou complexes quelconques. Alors, pour tout ,
L'écriture désigne, dans un anneau quelconque, la somme de termes tous égaux à ; dans ou dans , c'est le produit ordinaire.
Démonstration, combinatoire. Écrivons la puissance comme un produit de facteurs identiques :
Le développement par distributivité consiste à choisir, dans chaque facteur, l'un des deux termes ou , à multiplier les termes choisis, puis à sommer sur tous les choix possibles. Un choix est entièrement décrit par l'ensemble
qui est une partie quelconque de , et réciproquement toute partie correspond à un choix et un seul. Le développement s'écrit donc
Comme et commutent, on peut réordonner les facteurs de chaque produit sans en changer la valeur, et le terme associé à vaut , où l'exposant de est d'après la formule du complémentaire. Ainsi
Il reste à regrouper les termes égaux. Toute partie de a un cardinal, et un seul, appartenant à : les ensembles sont donc deux à deux disjoints et leur réunion est . En sommant par paquets,
puisque, à fixé, le terme ne dépend plus de et se trouve répété autant de fois qu'il y a de parties à éléments.
Cette démonstration explique ce que la démonstration par récurrence, menée au chapitre « Compléments de calcul algébrique et de trigonométrie » à partir de la formule de Pascal, se contentait de vérifier : le coefficient de est le nombre de façons de choisir les facteurs qui fournissent un .
Propriété
Sommes remarquables. Soit .
- .
- Pour , .
- Pour , .
Démonstration. Point 1. La formule du binôme avec donne
Point 2. La formule du binôme avec et donne, pour ,
Point 3. Le terme d'indice est nul, et le pivot s'applique aux autres :
après le changement d'indice et l'application du point 1 au rang .
Remarque
La double lecture du point 1. L'identité se démontre aussi sans le binôme, et cette seconde preuve est celle qu'il faut retenir. Soit de cardinal . Toute partie de a un cardinal, et un seul, dans : les ensembles sont deux à deux disjoints et leur réunion est . Le principe d'addition donne alors
C'est exactement la décomposition observée sur .
Remarque
Ce que dit la somme alternée. En séparant les indices pairs des indices impairs, le point 2 s'écrit
c'est-à-dire : un ensemble non vide possède autant de parties de cardinal pair que de parties de cardinal impair. Joint au point 1, cela donne la valeur commune .
On peut le voir directement, sans aucun calcul. Soit non vide et fixé. Considérons l'application qui, à une partie de , associe si , et si . Elle est involutive, donc bijective, et elle modifie le cardinal d'exactement une unité : elle change donc la parité du cardinal. Sa restriction aux parties de cardinal pair est une bijection sur les parties de cardinal impair.
Pour , on vérifie sur la ligne du triangle : , et .
Exemple
Vérification et prolongement au rang . La ligne du triangle est . On lit successivement
et, pour la troisième somme, .
Une somme avec . Calculons pour , en appliquant deux fois la méthode du pivot. Le terme d'indice est nul et, pour , . Donc
après le changement d'indice . En séparant la somme en deux et en appliquant les points 3 et 1 au rang ,
En factorisant par et en observant que ,
Contrôle pour : la somme vaut , et la formule donne .
Formule de Vandermonde
Propriété
Théorème (formule de Vandermonde). Soient , et trois entiers naturels. Alors
Démonstration, combinatoire. Choisissons deux ensembles finis disjoints et de cardinaux respectifs et : par exemple et . Posons ; la réunion étant disjointe, , et le nombre que l'on cherche à atteindre est
Partitionnons selon le nombre d'éléments pris dans . Pour , posons
Toute partie de cardinal appartient à un et à un seul, celui d'indice ; cet indice est bien dans puisque entraîne . Les sont donc deux à deux disjoints et leur réunion est .
Calculons . Considérons
Elle est bien définie : les ensembles et sont disjoints et leur réunion vaut , donc , d'où . L'application va dans l'autre sens, et les deux composées valent l'identité : pour , comme on vient de le voir ; et pour , , on a et , car et sont disjoints, donc et . Ainsi est bijective, et le principe multiplicatif donne
Le principe d'addition, appliqué à la famille , dont les termes sont deux à deux disjoints et de réunion , conclut :
Les termes pour lesquels ou sont nuls, conformément à la convention de nullité : ils correspondent à des vides, aucune partie ne pouvant prendre plus de éléments dans .
Propriété
Corollaire (somme des carrés). Pour tout ,
Démonstration. Appliquons la formule de Vandermonde avec et :
La symétrie donne pour tout , d'où le résultat.
Exemple
Vérification numérique. Prenons , et . Le membre de gauche vaut
et le membre de droite vaut .
Pour le corollaire avec , la ligne du triangle est , donc
et .
Méthodes
Les exercices de dénombrement se résolvent tous de la même manière : on nomme précisément l'ensemble que l'on compte, on choisit le modèle, on justifie ce choix par une bijection ou une partition, et seulement alors on calcule. Un résultat annoncé sans modèle explicité ne vaut aucun point, même s'il est juste. Les sept encadrés qui suivent recensent les gestes utiles.
Méthode
1. Choisir le bon modèle. Avant tout calcul, deux questions, et deux seulement, sont à poser sur l'objet à compter.
L'ordre compte-t-il ? Autrement dit, deux façons de présenter la même sélection donnent-elles deux objets différents ? Un podium oui, un comité non ; un mot oui, une main de cartes non.
Les répétitions sont-elles permises ? Autrement dit, un même élément peut-il être choisi plusieurs fois ? Un code oui, un tirage sans remise non.
Les réponses croisent quatre situations, pour choix dans un ensemble de cardinal .
| Ordre | Répétitions | Nombre |
|---|---|---|
| oui | oui | |
| oui | non | |
| non | non | |
| non | oui |
Les trois premières lignes sont des résultats de cours démontrés plus haut. La quatrième ne l'est pas : le nombre de combinaisons avec répétition n'est pas au programme comme résultat à connaître. Il s'établit en exercice, par une bijection entre les sélections cherchées et les parties à éléments d'un ensemble à éléments, et l'énoncé fournit toujours l'indication nécessaire. Ne jamais l'utiliser sans le redémontrer.
Exemple
Dans une association de membres, le nombre de bureaux formés d'un président, d'un trésorier et d'un secrétaire, ces trois fonctions étant distinctes et non cumulables, vaut : l'ordre compte, les répétitions sont interdites.
Dans la même association, le nombre de commissions de membres, sans hiérarchie interne, vaut : l'ordre ne compte pas. Le rapport entre les deux résultats est exactement , comme le prévoit le lemme du berger.
Enfin, un code de chiffres est une -liste d'éléments de , et il y en a : ordre et répétitions.
Méthode
2. Dénombrer par bijection. C'est la méthode maîtresse : pour compter un ensemble difficile, on le met en bijection avec un ensemble déjà compté. La rédaction attendue comporte quatre temps, et aucun ne peut être sauté.
- Définir explicitement l'application , en donnant l'image d'un élément générique.
- Vérifier qu'elle est bien définie : l'image annoncée appartient réellement à . Cette étape est celle que l'on oublie, et c'est souvent là que se cache une contrainte de l'énoncé.
- Prouver la bijectivité. Le plus sûr, et de loin, est d'exhiber la réciproque et de vérifier que et sont les identités. La double preuve injectivité puis surjectivité est plus longue et plus risquée.
- Conclure : deux ensembles en bijection ont même cardinal, donc .
Si l'application n'est pas injective mais que toutes ses fibres ont le même cardinal , la bijection est remplacée par le lemme du berger et la conclusion devient .
Exemple
Parties contenant un élément fixé. Soient de cardinal et . Le nombre de parties de contenant vaut . En effet, envoie l'ensemble cherché dans , et va dans l'autre sens ; les deux composées sont l'identité, donc les deux ensembles ont même cardinal, à savoir .
Exemple
Chemins dans un quadrillage. On se déplace de à par pas unitaires, chaque pas allant soit vers la droite, soit vers le haut. Tout chemin comporte nécessairement pas à droite et pas en haut, donc pas en tout. Un chemin est entièrement déterminé par l'ensemble des numéros des pas effectués vers la droite : cet ensemble est une partie à éléments de , et réciproquement toute partie à éléments de décrit un chemin et un seul, obtenu en allant à droite aux étapes de la partie et en haut aux autres. Les deux constructions étant réciproques, le nombre de chemins vaut
Méthode
3. Le double comptage. On compte un même ensemble de deux manières différentes, et l'égalité des deux résultats fournit une identité. La rédaction suit toujours le même moule.
- Définir précisément, en général comme un ensemble de couples : c'est l'étape décisive, et le choix de est tout le problème.
- Premier comptage : partitionner selon la première composante, compter chaque paquet, sommer.
- Second comptage : partitionner selon la seconde composante, compter chaque paquet, sommer.
- Conclure par l'égalité des deux expressions.
Le signal qui doit faire penser au double comptage est la présence, dans l'identité à démontrer, d'un produit de deux quantités de nature combinatoire, ou d'une somme dont chaque terme compte un cas particulier.
Exemple
Couples de parties emboîtées. Comptons , où .
Par d'abord. Pour fixé de cardinal , les possibles sont les parties de , au nombre de . En regroupant les selon leur cardinal, il y a choix de pour chaque , d'où .
Par les éléments. Se donner avec revient à décider, pour chaque élément de , s'il est dans , dans sans être dans , ou hors de : trois possibilités exclusives, et le couple est entièrement déterminé par ces choix. C'est donc une application de dans un ensemble à trois éléments, d'où .
On obtient , que le binôme confirme en écrivant . Contrôle pour : .
Méthode
4. Passer au complémentaire. Dès qu'une contrainte s'exprime par « au moins un », il est presque toujours plus court de compter le contraire, c'est-à-dire « aucun », puis de soustraire :
La raison est simple : « au moins un » se décline en plusieurs cas (exactement un, exactement deux, etc.) alors que « aucun » n'en fait qu'un.
Deux précautions. D'abord, préciser explicitement dans quel ensemble on prend le complémentaire, faute de quoi la soustraction n'a pas de sens. Ensuite, vérifier que la négation est correctement formée : le contraire de « au moins deux » est « au plus un », et non « aucun ».
Exemple
Le nombre de mots de lettres sur un alphabet de lettres contenant au moins une fois la lettre A vaut
car les mots ne contenant aucun A sont les -listes d'éléments d'un alphabet privé du A, de cardinal .
De même, le nombre de mains de cartes, prises dans un jeu de , contenant au moins un as vaut
les mains sans aucun as étant les parties à éléments de l'ensemble des cartes qui ne sont pas des as.
Méthode
5. Partitionner en cas disjoints. Lorsqu'une contrainte casse la symétrie du problème et empêche un comptage direct, on découpe l'ensemble à compter selon la valeur d'un paramètre bien choisi, on compte chaque morceau séparément, et l'on somme. Le paramètre usuel est le cardinal d'une intersection, le plus grand élément, le nombre d'objets d'un certain type, ou la position d'un élément particulier.
La rédaction impose deux vérifications, qui valent des points : les morceaux sont deux à deux disjoints, et leur réunion est l'ensemble tout entier. Sans elles, la somme ne compte rien de précis. Le contrôle mental est : « tout objet appartient à un morceau, et à un seul ».
Cette méthode est la parade obligatoire à l'absence de la formule du crible pour trois ensembles ou plus, qui n'est pas au programme. Là où l'on serait tenté d'ajouter et de retrancher des intersections, on découpe en cas exclusifs et l'on somme sans jamais rien retrancher.
Exemple
Parties de grand cardinal. Le nombre de parties de ayant au moins éléments s'obtient en partitionnant selon le cardinal, qui vaut , ou :
Exemple
Partition selon le plus grand élément. Soit . Comptons en regroupant les parties selon leur plus grand élément . Toute partie à éléments admet un plus grand élément, et un seul, nécessairement dans puisqu'il faut deux éléments strictement plus petits. À fixé, une telle partie est déterminée par le choix des deux autres éléments dans , soit possibilités. La partition étant établie, la somme donne
Contrôle pour : , et .
Méthode
6. Récurrence et relations de récurrence. Quand aucun modèle direct ne s'impose, on note le nombre cherché au rang et l'on relie aux valeurs précédentes. Le mécanisme est toujours le même : on partitionne l'ensemble des objets de taille selon le comportement d'un élément privilégié, en général le dernier, puis on met chaque morceau en bijection avec l'ensemble des objets d'une taille inférieure.
Trois points de rédaction.
- Définir par une phrase, pas par une formule : « est le nombre d'objets de taille vérifiant telle contrainte ».
- Calculer à la main les premières valeurs, et au minimum : elles servent d'initialisation et de contrôle.
- Justifier la bijection de chaque morceau avec un ensemble de rang inférieur, exactement comme dans la méthode 2.
Cette technique est aussi la seule autorisée pour des problèmes classiques dont le traitement usuel passe par la formule du crible, celle-ci étant hors programme.
Exemple
Parties sans éléments consécutifs. Notons le nombre de parties de ne contenant aucun couple d'entiers consécutifs. Pour , les parties convenables sont et , donc . Pour , ce sont , et , donc .
Soit . Partitionnons les parties convenables selon qu'elles contiennent ou non.
Si ne contient pas , alors est une partie convenable de , et réciproquement : ce morceau a pour cardinal .
Si contient , alors ne contient pas , sans quoi deux éléments seraient consécutifs. Donc est une partie convenable de . Réciproquement, si est une partie convenable de , alors est convenable, car tout élément de est au plus et diffère donc de d'au moins . Les applications et étant réciproques l'une de l'autre, ce morceau a pour cardinal .
D'où pour tout . Les premières valeurs sont
Contrôle direct pour : les parties convenables de sont , , , et , soit bien .
Méthode
7. Les erreurs qui coûtent des points. Quatre fautes reviennent dans presque toutes les copies, et chacune se détecte par un contrôle simple.
Compter deux fois le même objet. C'est la faute la plus fréquente, et elle survient dès qu'on « choisit d'abord un élément particulier, puis les autres ». Compter les paires en disant « choix pour , puis pour » donne , soit le double du résultat correct , parce que la paire est obtenue deux fois. Contrôle : se demander de combien de façons différentes une même sélection peut être produite par la procédure. Si la réponse est , et si est le même pour tous, diviser par ; c'est le lemme du berger.
Confondre choix ordonné et choix non ordonné. Le rapport entre les deux est exactement . Un énoncé qui distingue les rôles (président, premier, position dans un mot) est ordonné ; un énoncé qui parle d'ensemble, de groupe, de main ou de sélection ne l'est pas. Contrôle : échanger deux éléments choisis et se demander si l'objet obtenu est le même.
Oublier de vérifier que les nombres de possibilités successifs sont constants. Le principe multiplicatif ne s'applique que si le nombre de choix à chaque étape ne dépend pas des choix antérieurs. Compter les -listes d'éléments distincts par est licite parce que, quels que soient les éléments déjà pris, il en reste toujours exactement à l'étape . Dès que ce nombre varie selon les choix déjà faits, la multiplication est fausse.
Appliquer le principe multiplicatif à des choix dépendants. C'est la même faute vue de l'autre côté, et elle apparaît sous une contrainte globale. Compter les mots de lettres contenant au moins un A en disant « positions pour le A, puis pour les autres lettres », soit , est faux : ce résultat dépasse la valeur correcte calculée plus haut, précisément parce que les mots contenant plusieurs A sont comptés plusieurs fois. Contrôle : quand une contrainte est globale, passer au complémentaire ou partitionner en cas disjoints, jamais multiplier.
Bloqué sur « Dénombrement » ?
On peut le travailler ensemble dès cette semaine. La première heure est offerte — on fait le point honnêtement, et vous repartez au minimum avec une méthode.